‹ François VillonChapitre 174 sur 262 · Berty, op. cit · texte numérisé non relu

Berty, op. cit

palais où, tant que dura l'absence de son mari, tous deux jouirent de leur amour et d'une bonne table ; ainsi ils passèrent d'heureuses nuits tandis que résonnaient les cithares. Mais, après trois jours et trois nuits de caresses, la reine impudique lui avait annoncé l'heure de sa mort : « Ne te trouble pas, mon amant, si ton dernier jour est venu après de telles joies, car tu ne seras pas seul à prendre ce chemin, et quatre-vingt-dix-neuf adolescents plus jeunes que toi, après avoir reçu mes baisers, ne purent échapper aux flots de la Seine. » Ce que n'ignorait pas le malicieux Buridan qui avait fait amener sous le palais un vaisseau chargé de foin et si bien disposé géométriquement qu'il devait y arriver tout droit dans sa chute. C'est pourquoi il répondit à la reine, avec un visage joyeux : « O très grande dame, ô ma flamme, ô mon amour, ton visage de rose, tes doux baisers, ton corps délicat ont lié à toi pour toujours mon esprit par un ardent désir; chaînes si fortes qu'il n'est nulle mort, si âpre et dure, que je ne sois prêt à subir humblement à cause de ton amour... »

Le rusé Buridan avait sollicité de la reine cette grâce d'être ensépulturé honorablement si on le retrouvait sur les rives de la Seine; afin qu'on puisse dire des messes pour son âme, il lui avait demandé aussi un grand sac d'or et la chaîne qu'elle portait au cou. Ainsi il fut précipité avec son or et tomba dans le bateau où ses élèves le recueillirent. Comme ils lâchèrent une grosse pierre dans l'eau, la reine ne se douta de rien et put croire que la Seine charriait un nouveau cadavre ! Alors Buridan avait révélé à quelques intimes, puis publiquement, l'infamie de la reine : ayant acheté de ces oiseaux que l'on vendait sur les ponts de Paris, il les avait lâchés avec un petit rôle portant en écrit : « Reginam Navarram interficcre nolite timere quia honum ; si quis consenserit, ego non coniradico. » '

Cette belle histoire ne tient pas debout. La reine Jeanne de Navarre mourut en 1305, alors que Buridan avait peut-être

I. D'après le ms. de l'Univ. de Leipzig, publié par M. Hermann Leyser (Zeitschrift fiïr Deutsches Altherthutn, II, 1842, p. 362-370).

cinq ans '. Il naquit aux environs de l'an 1300, étudia à l'Université comme élève du célèbre Ockam, fut boursier du collège de Navarre où il enseigna à son tour la philosophie. Sa jeunesse connut une aventure que nous rapporte son disciple, Henri de Kalkar\ Il s'était battu avec un moine de l'ordre de Saint- Benoît, au sujet d'une certaine jeune femme qui épousa plus tard un cordonnier allemand. Et Buridan frappa si grièvement le bénédictin à la tête qu'un flux de sang purgea son cerveau : il acquit de ce coup une grande mémoire et beaucoup de facilité à composer des disputes et des sermons. Ce moine-là s'appelait Pierre Roger et devint pape sous le nom de Clément VI. Tout le monde n'a pas rossé un pape au sujet d'une jeune femme. Mais Buridan fut toujours un esprit vif et indépendant. Recteur de l'Université en 1327 et en 1340, il commenta pendant cinquante ans la Physique et la Morale d'Aristote à Paris : il y mourut vers 1372. Ce fut un effréné nominaliste : mais on n'a pas retrouvé parmi ses savants ouvrages, dont la réputation s'étendit à travers l'Europe, l'aphorisme fameux: Reginam interficere nolite. On n'y a pas rencontré non plus la célèbre question de Y Ane qui assurera pour toujours sa renommée. Ce n'était ni un professeur aventureux, ni un capitaine au langage sublime. C'était un grand pédant de jadis portant robe. A défaut de Jeanne de Navarre, il est bien difficile de voir en lui l'amant de trois nuits de Jeanne de Bourgogne, la femme de Philippe le Long, bien qu'elle demeurât pendant les huit dernières années de son veuvage dans l'hôtel de Nesle où elle mourut. Ne cherchons pas à connaître cette grande dame, lubrique et impitoyable. Laissonslà dans le vague où la situa, comme il lui sied, Villon :

Semblablement ou est la royne...

Quand on suivait le « chemin sur Seine », on rencontrait d'abord le grand couvent des Augustins. C'est là qu'ils étaient

I. Jean Buridan, philosophe du xive siècle, par Camille Bloch. (Positions des thèses de l'Ecole des Chartes, 1890). — 2. L. Delisle, Un trait de la jeunesse de Buridan, dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris, 1875, p. 102.

venus occuper, au temps de Philippe le Bel, la maison que saint Louis avait concédée à ces étranges frères de la Pénitence, les Sachets, ainsi nommés parce qu'ils étaient vêtus de robes en forme de sac.

Les Augustins avaient construit au bord de la Seine de beaux bâtiments, un cloître, une église, dont les quinze croisées d'ogive régnaient le long du quai. Le chœur avait été élevé aux frais de Charles V ; il était vaste, simple et spacieux, comme il sied aux églises monastiques. Une belle chapelle, dédiée à la Merge, avait été édifiée en 1440 par Robert de la Porte, docteur régent en théologie, un homme très riche qui échangeait des livres avec Charles d'Orléans ', et dont la chambre sera bientôt visitée par les crocheteurs qui dévaliseront le collège de Navarre \ Dans le cloître on voyait le tombeau de Gilles de Rome, qui avait légué au couvent sa riche bibliothèque ; à l'angle de la rue et du quai, on remarquait le bas-relief de l'amende honorable faite en 1440 par trois huissiers du Parlement, à la suite du meurtre commis sur la personne d'un religieux \ Un peu plus loin, sur le quai, on rencontrait l'hôtel de Sancerre qui passa au comte dauphin d'Auvergne ^.

La rue des Augustins donnait dans la rue Saint-André-des- Arcs ; elle ramenait à la rue de la Bouderie qui descendait vers le pont Saint-Michel, tout maisonné > ; on l'appelait alors le Pont- Neuf, car il datait des premières années du règne de Charles VL C'était un endroit très passager. On retrouvait la rue de la Harpe, soit que l'on empruntât la rue de Mâcon, où étaient trois logettes de fillettes amoureuses*^, soit que l'on remontât la petite Bouderie. On y rencontrait une maison à l'enseigne du Beuf

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