‹ François VillonChapitre 194 sur 262 · Voir à l'appendice la note sur Colin Galerne et Baugis · texte numérisé non relu

Voir à l'appendice la note sur Colin Galerne et Baugis

petite chirurgie. C'était un homme fort connu à Paris : bientôt on le trouvera lieutenant du maître barbier du roi ; il marchandait au sujet du prix d'un Galien que le scribe Durand devait lui écrire de bonne écriture et à lignes espacées, afin d'y réserver la place d'une glose dans les marges. Chez le barbier, les mauvais enfants comme Villon allaient se faire panser après les rixes ; mais ils étaient tenus de lui déclarer leur nom. Villon eut-il alors à se plaindre de Galerne? On n'en saurait douter quand on le voit, jouant sur son nom de Galerne, qui désignait le vent froid du nord-ouest ', lui léguer:

Ung gros glasson (prias ou ? en Marne) Affin qu'a son ayse s'yverne.

De l'estomac le tiengne près ; Se l'yver ainsi se gouverne, Il n'aura chault l'esté d'après ! ^

En effet le pauvre barbier qui aurait suivi ce conseil serait infailliblement mort d'une bonne fluxion de poitrine.

Par la rue de la Calandre, qui tirait son nom de celui d'un vieux paroissien de Saint-Eloi, on arrivait à la grande rue de la Barillerie, qui longeait l'enceinte du Palais, communiquait avec l'Université par le Pont Saint-Michel, avec la Ville par le Pont-au-Change.

Pour arriver à la porte principale du Palais, on pouvait encore emprunter la sinueuse rue Saint-Eloi, qui longeait l'antique prieuré de ce nom, pour retrouver la rue de la Vieille-Draperie.

Le Palais n'était plus l'ancienne demeure des Capétiens sur la pointe de la Cité, et dont l'enceinte crénelée était fortifiée de grosses tours. Les rois avaient peu à peu abandonné cette résidence. Au temps de Charles V on n'y voyait plus que les attributs de leur office : c'était le siège par excellence de la justice et de l'administration des finances '.

1. Voir Chambure, Glossaire du Morvan. Ménage a recueilli cette bonne sentence:

Vae tibi galerna

Per quam fit clausa taberna !

3 . Félix Aubert, Le Parlement de Paris I, appendice, et l'excellente monographie de Henri Stein, le Palais de Justice et la Sainte-Chapelle de Paris, 19 12.

On pénétrait dans le Palais par deux portes à tourelles, situées toutes deux rue de la Barillerie, Cest là que les pages et les serviteurs des présidents, des conseillers et autres officiers de la cour attendaient leur maître, en tenant les mules à la bride. Ce sont de gentils compagnons, un peu étourdis, comme les aima Mllon. Car souvent ils s'amusaient à se jeter des pierres, à tirer la dague ou le couteau, à jouer aux dés sous la Sainte-Chapelle; ils exigeaient des bienvenues de la part des pages qui venaient ici pour la première fois, coupaient les brides, enlevaient les housses et les étriers des mules porteuses de registres. On devra souvent les menacer d'être battus de verges par les carrefours de Paris au cul de la charrette, et parfois on leur coupera les oreilles à la porte du Palais '.

L'entrée principale du Palais était défendue par une poterne ; elle était contiguë à la chapelle Saint-Michel et ouvrait presque en face du chevet de la Sainte-Chapelle ; l'autre porte donnait sur la grande cour où lesBasochiens plantaient le may. On était alors dans l'enceinte du Palais où le concierge % un puissant personnage, avait toute juridiction : mais parfois aussi il n'eut pas le pouvoir d'arrêter le flot turbulent des écoliers, comme cette nuit-là où ils vinrent enlever la pierre du Pet-au-Diable déposée au Palais.

Quand on traversait la cour du may, on laissaità sa gauche la Sainte-Chapelle et la minuscule chapelle où l'on conservait le trésor et les chartes ' ; on avait bientôt devant soi les grands degrés dont le perron, ou pierre de marbre, servait à faire les amendes honorables ^. C'est là, entre autres, qu'on avait montré au peuple la fausse Pucelle, Jeanne des Armoises, en 1440 \

On montait ces quelques marches pour arriver à une grande Galerie dite des Merciers. Là on vendait des joyaux d'or et d'ar-

1. Bibl. Nat., Dupuy 250, 14 mars 1463 n. st. ; 20 juin 1471 ; 20 février 1475 n. st. ; 5 mars, 10 juin 1480; 14 juillet 1484.

2. Félix Aubert, op. cit., I, p. 516 et s. — 3. H. F. Delabordc, Mévioiresde la Société de l'Hist. de Paris, XXIV, p. 160, — 4. Bibl. Nat., fr. 5908, fol. 163. — 5. Journal d'un bourgeois de Paris, p. 354.

gent, des pierres précieuses, des habits vieux et neufs, des étoffes merveilleusement brodées, du fil et de la soie, des fourrures, des livres, des jeux d'échecs et de dés, d'admirables poupées merveilleusement habillées qui firent la joie des petites filles de ce temps. On y montrait aussi un serpent monstrueux, glorieux témoignage de la victoire que remporta cet autre Hercule, Godefroy de Bouillon '.

La Galerie des Merciers donnait dans la Grand'salle, parallèle à la Seine, toute bruissante des conversations des avocats et des procureurs qui y donnaient rendez-vous à leurs clients.

Cette belle salle n'avait pas moins de cent vingt pieds de long sur cinquante de large ; elle était couverte de deux admirables berceaux de charpente prenant appui sur huit gros piliers qui la partageaient en deux vaisseaux. On y voyait, presque au faîte, les statues des rois de France, enluminées et dorées, d'une ressemblance et d'une expression telles qu'on aurait pu les tenir pour vivantes ; de hautes cheminées, un autel de saint Nicolas, un serpent empaillé et le modèle d'un cerf que le roi Charles VI avait projeté de faire couler en or massif afin de mieux conserver ses finances. Dans le fond se dressait l'immense table de marbre dont la surface polie reflétait les vitraux embrasés par les feux du couchant \ Elle servait aux rois qui y donnaient un grand repas après leur sacre ; là « Looys le bon roy de France » célébrera le banquet qui suivit son entrée à Paris, le 2 septembre 1461 \ Et les joueurs de farces y monteront comme sur des tréteaux.

C'était un vacarme ! le rendez-vous des oisifs et des acheteurs, qui entouraient les boutiques de marchands rayonnant autour des quatre premiers piliers ; et les coupeurs de bourses opéraient à loisir dans cette foule pressée. Quant aux avocats

1. Jean de Jandun, dans Paris et ses historiens, p. 49 ; Guillebert de Metz, ibid., p. 58 ; Antonio d'Asti, ibid., p. 533 et s. — Le 9 juin 1455, on fait défense aux marchands d'étaler dans la salle du Palais les jours de marché ; ils devront se rendre aux Halles, en particulier les merciers (Arch. Nat., X'^ 1483, fol. 210).

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