‹ François VillonChapitre 43 sur 262 · Bibl. Nat., Dupuy · texte numérisé non relu

Bibl. Nat., Dupuy

Mais un beau soir ces endiablés écoliers livraient assaut au Palais royal, en armes, soulevant la herse du portail avec de gros chevrons, déclarant au portier qu'ils le tueraient s'il ne demeurait pas tranquille dans sa loge. Et, dans la suite, ils se rendirent aux Halles pour décrocher l'enseigne de la Truie qui File : mais comme l'échelle qu'ils avaient apportée était trop courte, l'écolier qui tenta l'escalade tomba à terre et se rompit le dos.

De nouveau les étudiants allaient chercher en l'hôtel de Mademoiselle de Bruyères une autre pierre, qu'elle avait fait mettre pour remplacer son cher Pet-au-Diable. Celle-ci, ils la baptisèrent irrévérencieusement la Fesse : puis ils la portèrent au Mont-Sainte-Geneviève où elle fut fixée avec de grosses bandes de fer et scellée dans du plâtre. Ce fut l'occasion de bonnes réjouissances : toutes les nuits les écoliers menaient la danse au son des flûtes et des bedons. Et ils contraignaient les passants et les officiers du roi à prêter le serment d'obser\'er les privilèges de la Vesse.

La première pierie, ils l'avaient rapportée sur le Mont-Saint- Hilaire : ils placèrent dessus une autre pierre longue. Tous les dimanches et les jours de fêtes, ils la couvraient d'un chapeau fleuri, parfois de romarin.

Au rapport du lieutenant criminel Jean Bezon, qui dénonçait la difficulté qu'il y avait à faire régner la justice dans ce Paris « composé de peuples de toutes nations », les écoliers commettaient depuis 1449 des excès sans nombre. La nuit, par exemple, ils enlevaient à grand tumulte les enseignes pendues aux hôtels par de forts crampons de fer. Ils criaient alors dans les rues « tuez, tuez ! », afin de jouir de l'eflroi des bonnes gens ouvrant timidement leur fenêtre pour voir ce qui se passait. Ils enlevaient les crochets des boucheries de Sainte-Geneviève ; des poules à Saint-Germain-des-Prés ; à Vanves, ils forçaient une jeune femme.

Maintenant les écoliers, peut-être à l'instigation de M*' François, s'avisaient de plus hautes folies. Il s'agissait en efl"et de marier ces enseignes, prises au cours de leurs promenades

nocturnes, selon le récit de vieilles facéties que Villon ne devait pas ignorer.

Ainsi ils s'étaient vantés d'avoir le Serf pour célébrer le mariage de la Truie Qt de VOurs; de prendre le Papegault pour le donner, sans doute comme suivant, à la Truie, quand on la marierait.

Mais cette fois, c'en était trop : le prévôt de Paris et son lieutenant résolurent de se rendre au Mont-Sainte-Geneviève, d'y faire enlever pierres et enseignes, malgré les menaces des écoliers déclarant bien haut dans la rue Saint-Denis, devant Saint- Laurent, « qu'ils n'auraient pas cette hardiesse d'y aller, ou qu'il y aurait des têtes battues. » Ceci se passait à la fin de l'année 1452.

Au jour de la Saint-Nicolas (6 décembre), une fête des écoliers, le prévôt et ses sergents montèrent à la rue Saint-Hilaire, Robert d'Estouteville s'arrêtant dans l'hôtel, tout proche, de M*^ Vaudetar, avocat très connu à Paris. On arracha la pierre délictueuse, encore couronnée de romarin, et on la chargea sur une charrette. Puis le lieutenant vint faire son rapport en l'hôtel de M^ Vaudetar, où il but un coup. Il gagna ensuite la maison de Saint-Etienne où s'étaient réfugiés, avec leurs dépouilles, les écoliers insurgés.

Là demeurait M^ Andry Bresquier. Un sergent rapporte que les gens de la maison sont armés : le lieutenant déclare qu'il faut résister, que le roi doit demeurer le maître. On force l'huis de cette maison : « Rompez tout, dit le lieutenant déjà échauffé, pre'nez tout, et si aucun se rebelle, tuez tout ! » On trouve dans la maison les enseignes, deux leviers ensanglantés, les crochets des bouchers de Sainte-Geneviève, un petit canon et un grand nombre de couteaux. On enlève le linge, les lits, les draps, la vaisselle de cuisine, les livres et cédules de ce pédagogue. On opère de même à ITmage de Saint-Nicolas, ainsi qu'en l'hôtel de Coquerel, prévôt d'Amiens, un grand pédagogue chez qui M'^ Darien gouvernait les écoliers. Là, on frappe à l'huis et, bien que le maître de la maison offrît de tout ouvrir, on force la

porte, on arrête trente à quarante écoliers ; de même rue Saint- Jacques, par où descendait la charrette portant les pierres séditieuses et cette jeune femme que l'on avait arrêtée à l'enseigne de Saint-Nicolas tandis qu'elle hachait sa purée. Les sergents font également prisonnier un jeune fils, nommé Boisincourt, qui devait demeurer dans une basse fosse du Petit-Châtelet jusqu'à dix heures, sans boire ni manger. Comble d'horreur, un sergent se promena revêtu de la robe d'un écolier, les bafouant tous ainsi !

Ce n'était pas là une de ces injures que, toute humiliée qu'elle fût alors, l'Université de Paris devait supporter facilement. L'attaque avait été brutale sans doute, comme la provocation ; et les sergents, selon leur habitude, ne s'étaient pas privés de boire le vin des pédagogues pour se donner du cœur à la besogne. Mais, aujourd'hui, il semble bien que cette opération de police n'avait pas dépassé la mesure '.

Tel ne fut pas le sentiment de l'Université.

Le 9 mai 1453, elle se réunissait pour délibérer au sujet des « molestations atroces » commises par le lieutenant criminel du Châtelet qui avait fait emprisonner quarante écoliers, indifféremment innocents ou coupables \ On décida que le recteur se rendrait vers le prévôt, qui demeurait alors dans son hôtel de la rue de Jouy, pour obtenir la délivrance des écoliers ; les étudiants iraient de même, sans porter de couteaux, par groupes de huit.

Jean Hue, maître en théologie, prit la parole devant le prévôt, développant avec élégance les exhortations de l'apôtre : O m nia fiant ordinata in vohis. Puis, venant à leur attribution particulière, il déclara que le prévôt ou son lieutenant avaient usé du pouvoir sans bonté ni mesure, puisqu'ils s'étaient servis de l'autorité de justice pour incarcérer des innocents et' les tenir

1. Tout ce qui précède est raconte d'après une pièce de procédure découverte par Marcel Schwob (Arch. Nat. X" 25) et imprimée par A. Longnon, Œuvres complètes de François Villon, p. xxxv-liii.

2. Bibl. de l'Université, Rcg, delà Nation de France, ms. n" i, toi. 167 v".

dans d'atroces prisons. Le prévôt écouta cette diatribe piquante et répondit cependant avec grande bienveillance : se rendant à la requête universitaire, il donna l'ordre à un nommé Nicolas de délivrer les écoliers innocents et de prendre des cautions pour les coupables. Après lui avoir rendu grâces, le seigneur recteur prit congé du seigneur d'Estouteville : il descendit dans la rue où les huit cents étudiants l'acclamèrent très joyeusement.

Ainsi on quitta la maison du prévôt par la très étroite rue dejouy pour gagner la grand'rue Saint-Antoine. Mais, comme le recteur arrivait à la maison de VOurs, faisant l'encoignure de cette dernière rue, on rencontra M^ Henry le Fèvre, commissaire, et certains sergents que le prévôt venait de faire demander par son barbier. Ils laissèrent passer le recteur ; sur le derrière de la troupe, ce fut, comme il advient encore, un Roncevaux des écoliers.

Il se produisit une bousculade. Henry le Fèvre ' s'écria : « A l'aide, au roy, à l'arme, à la mort, tuez ! » On tire haches, dagues et épées qui piquent et frappent les écoliers sans armes et éperdus ; ils prennent la fuite, cherchent à se faire abriter dans les hôtels du voisinage, à se réfugier dans les jardins. On tend les chaînes ; on garde les issues des rues. Jean Aymart crie de nouveau : « Tuez, tuez, il y en a trop! » Les écoliers entourent le recteur qu'un archer menace de sa flèche. Jean Charpentier, brandissant une dague, porte la main sur lui et jure de le conduire au prévôt : à quoi le recteur répond avec à-propos qu'il vient de lui faire visite. Et, comme il arrive toujours, un bachelier en décret, doux jeune homme, paisible, pitoyable, bien obéissant envers sa mère et suivant régulièrement l'école, trouve la mort dans cette échaufFourée et paye pour tous.

Puis les blessés, qui sont assez nombreux, vont chez les barbiers. Tous n'ont pu se cacher dans les huches des

I. Voir la lettre de rémission qu'il obtint au mois de juin 1453 (Arch. Nat., JJ- 185, p. 309).

bourgeois ; car ceux-ci, exaspérés, les ont accueillis à coups de pelles, de bûches et d'autres bâtons.

Mais l'Université ne tarde pas à tirer victoire de cette sanglante affaire, fort désagréable pour le prévôt. Le 12 mai 1453 le recteur et les maîtres viennent devant le Parlement pour avoir réparation du meurtre ' ; le 16, Jeannin Valet, sergent royal, et Jean Colet sont ajournés à comparaître ^ Comme l'Université a suspendu ses cours, M^ Jean Symon demande leur reprise : elle refuse \ Quant à Jean Bezon, lieutenant, il sollicite d'être entendu au conseil et voudrait éviter à son maître le prévôt, qui prétend alors avoir la fièvre, une comparution désagréable ^. L'avocat Luillier a demandé une amende exemplaire envers le recteur. Le 16 juin, Jean Charpentier est condamné à faire amende honorable au procureur général, à l'évêque, à l'Université, à la Cour, à la veuve Mauregart : il est mené sur une charrette aux Bernardins, la corde au cou ; à la Porte-Baudoyer, devant la Croix, on lui coupe le poing '. Il doit payer en outre 400 1. p. d'amende, et plusieurs sergents sont bannis^.

Puis la veuve Mauregart poursuit personnellement le prévôt Robert d'Estouteville. Jean Villain, dit de Reims, valet barbier, est condamné à mort le 6 septembre". Le 16 janvier 1454, la Cour promet au recteur de faire le procès de Robert d'Estouteville à condition qu'on reprenne les leçons^. Tous ces procès duraient encore au mois de juin, où Jean Bezon fut déclaré incapable d'exercer l'office de lieutenant de la prévôté '. Le 21 août, le Parlement faisait sommer par huissiers le recteur

I. Bibl. Nat-, Dupuy 250. — 2. Ibid. — 5. Ibid., 16 mai 1453. — 4- ^/"''/., 6 juin.

5. Bibl. Nat., Dupuy 250. — Sur l'amende honorable du 21 juin, voir Du Boulay, Hist. Univ. Paris., V, p. 581.

6. Bibl. Nat., Dupuy 250; Arch. Nat., X" 26, fol. 236, X" 27, 2 décembre 1454. Cf. Crevier, Histoire de l'Université, IV, p. 202.

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