Ibid
Que jamais de vin ne buveroye — In via inea — Je feis que fol, il m'en repent — Et m'en mectray se Dieu m'ament — In requiem meam !
Il est encore un autre thème qui devait être cher à ces connaisseurs : celui des invectives contre les ta vernie rs qui mixturent le vin. Il y a sur ce beau sujet une « ballade joyeuse » ' dans la manière de Villon, et rappelant d'assez près les imprécations de la ballade des Langues venimeuses :
D'un gect de dart, d'une lance acérée, D'un grant faussart, d'une grosse massue, D'une guisarme, d'une flesche ferrée, D'ung braquemart, d'une hache esmolue, D'ung grand penart et d'une bisague, D'ung fort espieu et d'une sacqueboute, De maulx brigans puissent trouver tel route Que tous leurs corps fussent mis par monceaulx Le cueur fendu, desciré par morceaulx, Le col coupé d'un bon branc acherin, Et voisent drus aux Stygiens caveaux Les taverniers qui brouillent nostre vin...
Brouiller le vin, c'était la science que le maître tavernier enseignait à son valet, quand il savait porter les pots par la ville^ trousser le gobelet et surfaire les écots ^. La sophistication des vins provenait le plus généralement d'addition de matières colorantes que l'on trouvait alors chez les drapiers : de notables médecins et autres gens experts ne manquaient pas de déclarer ces « mistions » nuisibles au corps humain. On condamnait à l'amende le tavernier et l'on faisait défoncer les muids falsifiés devant l'Hôtel de ville ; quant aux fûts, ils devaient être brûlés '.
1. On la lira dans A. Canipaux (François Villon, sa vie et son temps, p. 64-66) qui la donne sans raison suffisante à Villon. — On la trouve dans le ms. fr. 17 19, fol. 175 vo, dans \q Jardin de Plaisance, dans la CJmsse et le départ d'amour, etc.
2. Cf. Les complaintes des monniers aux apprenti/:;^ des Taverniers dans Montaiglon, Anciennes poésies françaises, XI, p. 59 et s.
3. Information du i^r mars 1460 (n. st.) contre Henry Imbert, drapier, chargé d'avoir « fait coulourer et mistionner » des muids de vin vermeil de faible couleur « pour iceulx miculx vendre et faire son prouffit ». Un tavernier, Jean de Maisiéres,.
8o FRANÇOIS VILLON, SA VIE ET SON TEMPS
Ainsi sont protégés les bons buveurs, les Cotard et les Laurens, qui, à la longue, gagneront une face écarlate et de a pauvres yeux si rouges ». Ils ne seront pas non plus trompés sur la quantité. Les sergents du Châtelet, qui sont d'ailleurs d'invétérés ivrognes, vont examiner la grandeur des pintes d'étain et confisquer celles qui paraissent trop petites. Ainsi arriva-t-il à Arnoul Turgis, qui tenait la taverne de la Chasse à la Porte-Baudoyer, et dut payer 40 sous d'amende en 1450 '.
Interdits par de nombreuses et inefficaces ordonnances, les jeux avaient trouvé leur dernier refuge dans les tavernes ^. Bien qu'on constatât, dès la fin du xiv^ siècle, que les gens de métier et autres du petit peuple quittaient leur ouvrage et leur famille « pendant les jours ouvrables pour aller jouer à la paume, à la boule, aux dez, aux cartes, aux quilles et à d'autres jeux en divers cabaretz » ; que plusieurs d'entre eux, après avoir tout perdu, s'adonnaient, pour leur malheur, à voler, à tuer, et menaient « une très mauvaise vie » \ on ne sut jamais déloger les jeux de la taverne.
Parmi ces enragés joueurs, Eloi d'Amerval, un poète contemporain de Villon, désignera surtout les écoliers :
Mes escolliers passent le temps
Et estudient, ce me semble,
La plus grant part du temps ensemble,
Non pas es livres de Moyse,
De Job, d'Hester ne de Judich,
Mais communément au beau glic,
les avait acquis, « ce qu'il ne peut, ne doit, en fraudant et decepvant le peuple » (Arch. Nat., Z'" 13). Cf. encore l'affaire des jurés buffetiers de la ville de Paris contre GuiMaume Bernard au sujet de « quatre muys de vin qui ont esté arresté par lesd. jurez lesquelz prétendent... estre infectz... » (Arch. Nat., X'« 4816, fol. 13 vo, ad. a. 1474).