ROE DES GRÈS
A LA HËHOIBB) DE HON PËKK
Les deux inspirations qui de tout temps ^ en France^ se sont disputé la poésie, Tesprit cheyaleresque et l'esprit satirique, se retrouvent au xv« siècle aussi tranchées que jamais. De même que Gh. d'Orléans, avec Alain Chartier et Martin Franc, continue la tradition affaiblie et usée des anciens troubadours; ainsi Villon, avec Goquillart, retrouve celle de nos vieux fabliaux et y communique une vie nouvelle. Certes, à De considérer que la dignité de l'inspiration, il semblerait que la première eût dû produire de plus grands poètes. Le contraire a pourtant eu lieu ; et, des deux écoles du xv* siècle, c'est celle dont Yillon.est le chef qui a laissé le plus de traces durables, et qui a eu raison devant la Postérité.
Sans doute la popularité du rire et de la malignité, qui fut toujours si grande en France, peut servir à expliquer ce
triomphe définitif de la poésie de Villon; toutefois elle ne Texplique pas seule; et le dernier mot de ce succès est dans la franchise d'idées et de sentiments, et par suite de style, qui caractérise Tœuvre de Técolier de la Cité. La vérité du fond et de la forme et la vie qui en résulte pour l'œuvre entière, c'est là en effet, avec une veine de mélancolie et de passion qui n'appartient qu'à lui, la grande originalité de l'auteur du Grand-Testament. A rencontre de ses prédécesseurs immédiats, qui s'inspirent delà mythologie glacée de l'allégorie, sa poésie jaillit toute vivante des sources mêmes de l'âme et, tour à tour triste et gaie, c'est-à-dire profondément humaine, exprime l'homme tout entier. Villon ne se distingue pas moins des poètes dé son école, de CoquiUart par exemple, ce railleur impitoyable, par une sorte de pitié tendre pour la femme, qui lui tient lieu jusqu'à un certain point du respect chevaleresque que professait pour elle l'école opposée, mais qu'il n'avait pu apprendre dans la compagnie des créatures auxquelles il eut presque exclusivement affaire. Il n'y a pas, en effet, qu'un rieur dans Villon, ainsi qu'on semble s'obstiner à le croire, il y a encore un rêveur et un élégiaque de premier ordre. Un hémistiche d'une de ses ballades où, sans le savoir, il a retroavé de génie une des plus admirables expressions d'Homère^ caractérise merveilleusement sa manière et son genre :
Je va en pleurs.
Tel est, eu effet, le caractère de sa poésie; elle rit et pleure en même temps, et nous prend ainsi par tous les côtés à la fois. Sans doute, ainsi que nous le verrons, la transition du rire aux larmes y est souvent brusquée ; et la tristesse chex notre poète se heurte plutôt qu'elle ne se marie à la galté. Mais ce n'est pas l'œuvre d'un jour que l'établissement de l'équilibre et de l'harmonie dans l'expression des sentiments de l'âme; et ce ne sera pas trop de deux siècle» en France, à partir de Villûu, pour arriver à oe point supr^e qui ncms semble
le comble de Tart, et dont le Banquet dQ Platon, chez les Grecs, et h Misanthrope^ chez nous, sont peut^étFe le dernier mot. Quoi qu'il en soit, le premier en France, Villon a eu ridée de cette poésie qui rassemble les deux sentiments pour ainsi dire constitutifs de Tâme humaine, et il lui a été donné d'en laisser d'admirables échantillons.
Le XY® siècle n'est pas d'ailleurs si déshérité de poésie qu'on le croit d'ordinaire et que nous même l'avions cru d'abord ; et Villon pour être le plus grand n'est pas le seul poète de cette époque. Guillaume Coquillart, par exemple, l'égale souvent pour la verve et l'originalité de l'expression. Il y a également dans Ch. d'Orléans un artiste de style consommé ; et on peut citer de lui telle et telle pièce, qui sont de petits chefs-d'œuvre de langue et de composition. L'expression certes et Tharmonie font souvent défaut à Alain Chartier, à Martin Franc et à INlartial d'Auvergne; mais à s'aventurer dans la lecture de leurs poésies, on ne perd pas tout à fait sa peine, et on est payé par plus d'une rencontre, ou pleine de grâce et de sens, ou même quelquefois sublime, qui explique la réputation dont ils ont joui de leur temps. Si cette première étude était agréée, ce serait une tâche qui nous sourirait que d'en fournir les preuves et que de chercher l'âme du XV® siècle dans ces poètes dont la postérité semble n'avoir gardé que les noms.
On ne songe pas assez, lorsqu'on juge la littérature de cette époque, à l'état de prostration morale dans lequel les malheurs de la patrie avaient tenu si longtemps les cœurs et les âmes, et dont la miraculeuse apparition de la Pucelle, ainsi que la prospérité de la seconde partie du règne de Charles VII, avait à peine suffi à les relever. Ce qui manque le plus, en etfet, à la poésie d'alors ainsi qu'aux âmes, c'est l'espoir, c'est la fierté et l'élévation, c'est l'harmonie ; elle n'a pas encore été touchée du souffle de la renaissance, et il semble que sous ce ciel bas et sombre de la France d'Azincourt ou de Louis XI, elle manque tout à la fois d'air et d'espace. Mais patience : le com-
père de Tristan-l'Ermite et d'Olivier-le-Daim va descendre dans lal tombe ; lacmlisation grecque transportée tout entière depuis un demi-siècle sous le ciel dltalie, éblouit au loin le monde de rayonnements ; encore quelques jours^ et Tesprit français ya franchir les Alpes à la suite de nos soldats. Viennent maintenant les journées de Fornoue^ d'Âgnadel et de Rayenne^ vienne Marignan^ ce champ de bataille désormais inféodé à la gloire de nos armes; et la poésie française^ enfin prenant Tessor, ira s'abreuver jusqu'à Tivresse aux sources sacrées de TAntiquité^ trop heureuse si elle n'y laisse pas, avec Ronsard^ quelque chose de son admirable sens et de sa liberté native.
L«*l>omme chez Villon a fait tort au poète ; ce dernier, par ctTi retour sévère quoique juste après tout, paie les méfaits <3q premier; et l'œuvre hérite du mépris que la vie soulève. Il semble qu'on s'en veuille d'applaudir au génie ci''un homme qui, dès sa jeunesse, pensionnaire du Chàtelet, en connaissait assez les détours, pour pouvoir les décrire au besoin, qui, après avoir descendu les derniers degrés de l'infamie, n'échappa que par grâce au gibet, et qui, pour comble, a fait d'une pareille existence \ et des aventures qui la parent la matière même de sa poésie. Aussi, pour l'ordinaire, se croit-on volontiers \ quitte avec lui, lorsqu'on a lu et admiré les quelques ex- V *^'^its que s'accordent à citer de ses œuvres la plupart 1 ^es Histoires de la littérature française. 11 est d'ailleurs 1^1 passage du Grand-Testament d'un cynisme si révol- ^î^t et rempli d'aveux tellement immondes, qu'à débuter
s FRANÇOIS VILLON.
par là, il n'en faudrait pas davantage pour vous dégoûter de passer outre et pour vous faire tomber le livre des
mains.
C'est pourtant cet homme, à qui peu de flétrissures ont manqué, que Boileau nomme en tête des poètes qui ont fait faire à Tart français un pas nouveau, un pas décisif ; c'est lui qu'il n'a pas craint de donner pour père à la véritable poésie française dans ces vers si connus et si discutés depuis :
Yillon lut le premier, dans ces siècles grossiers, Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
L*auteur de Y Art poétique ne parlait 'pas à la légère ; il faut croire que ce n'est pas sans y avoir réfléchi qu'il a attribué l'honneur d'un pareil rôle à l'auteur du Grand* Testament. Il eût d'ailleurs éprouvé quelque hésitation h rendre un jugement aussi considérable» que cette héaitation n'eût pas tenu devant le sentiment de Patru, son oracle ordinaire* Or, Patru n'a pas fait difiiculté d'avancer que Villon, < pour la langue» a eu le goût aussi fin qu'on I pouvait ravoir en son siècle (!)• « L^admiration de !ta Fontaine pour le vieux poète, qu'il savait par cœur, n'était peut*être pas non plus aux yeux de Boileau une autolrité méprisable. Il pouvait enfin s'appuyer du jugement de Marot qui» dans la préface de l'édition de Villon quMl entreprit à l'instigation de François P% un autre délicat en matière de goût, lui fait honneur de ce
(4) Patrtt, Memarquét sur V4ug4la$i
qu'il a appris, et le saiue « le meilleur poète parisien qui se trouve. » En donnant au pauvre écolier du quin^ zième siècle une place si glorieuse parmi nos poètes, Boileau exprimait donc tout à la fois, avec son jugement, celui de la tradition et de ses contemporains, au moins de ceux qui étaient capables d'en connaître.
Sur la foi d'une autorité aussi imposante, Villon se trouvait en possession du titre de père de la poésie française, lorsqu'en 1734 l'abbé Sallier entreprit de l'en dépouiller au profit de Charles d'Orlésms dont il venait de découvrir à la Bibliothèque du roi les poésies manuscrites. Etait-ce une prétention d'éditeur qui cherche à se payer de sa peine? Je n'oserais le dire ; aussi bien çà et là plus d'une ballade charmante et d'un gentil rondeau l'avaient pu délasser de la fadeur quelque peu monotone de l'ensemble. Je ne voudrais pas davantage affirmer qu'en revendiquant pour le royal poète le rôle attribué par Boileau à un roturier, l'abbé Sallier obéissait au sen1;iment de ceux qui avaient déjà blâmé Fauteur de VArt poétique d'avoir fait dater la poésie française, non de Thibaut, comte de Champagne, mais de Villon, d'un homme de néant, et de plus d'un échappé de Hohtfaucon.
La protestation de l'abbé Sallier n'eut pas, que noua sachions, d'autre écho que celui de l'enceinte de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres ; et le petit écolinr du quinzième siècle continua à garder sa place dans ie livre d'or des fondateurs de la poésie française»
Mais sous la Restauration, le royal poète patroné par M* Yilleniain fut sur le p(Hnt de prendre m revancba*
4 I^RANÇOtS VILLOK.
L'illustre professeur, dans une de ses belles leçons sur la littérature au moyen âge, réveilla le débat, et se rangea pour Charles d'Orléans contre Villon : t Le plus heureux « génie qui soît né en France au quinzième siècle, c'est, « dit-il, Charles d'Orléans, que Boileau ne connaissait € pas, puisqu'il ne lui a pas accordé la louange réservée « pour Villon,
D'avoir su le premier, dans ces siècles grossiers, Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
Non-seulement Charles d'Orléans est le poète le plus original du siècle qui l'a vu naître, il est encore, d'après l'illustre critique, le seul vraiment poète. « Nul poète « en France au xvi"* siècle, dit-il, dans une autre leçon, • hormis peut-être Charles d'Orléans. » Enfin M. Villemain paraît s'étonner que le goût délicat de François 1" ait pu s'amuser aux poésies de Villon. 11 ne lui' refuse : pas cependant son adniiration à la rencontre, et il a, par exemple, pour louer la gracieuse et touchante ballade des Dames du temps jadis, des paroles toutes pénétrées de sa mélancolique beauté. Il reconnaît que « Villon a eu quelques inspirations qui égalent ce que « dans une civilisation éclairée un génie délicat et pur « peut exprimer de plus touchant. » Il va même presque jusqu'à corriger son premier jugement, et ne fait pas difficulté d'avouer que «cela justifie fort bien Boi- « leau de l'avoir mis en tête de nos vieux poètes. »
Ces paroles, quelque formelles qu'elles fussent, n'en laissaient pas moins Boileau et Villon sous l'effet des pre-
mières. C'est ainsi du moins qu'en jugea l'éminent auteur de la belle et sévère Histoire de la Littérature fraji^ çaise^ puisqu'it crut devoir défendre le jugement de Boi* leau et prendre en main la cause de Villon. M. Nisard» en effet, maintient fermement à Villon sa place en tête de DOS vieux poètes, et dans une étude aussi complète que le comportait le plan de son histoire, à l'élégance et à la grâce un peu molle, à la facilité nonchalante et au belesprit du poète royal il oppose la netteté de pensée, la vivacité de tour, la vigueur d'expression, la philosophie enfin tout à la fois enjouée et profonde de l' enfant du peuple (l).
Le cadre de l'ouvrage de M. Nisard ne lui permettait que d'indiquer sommairement les raisons de sa conclusion dans le débat qui nous occupe. Il ne pouvait fournir les pièces du procès dans toute leur étendue. Il ne pouvait insister sur les beautés de détail, ni sur le plan et l'art qui a présidé à la composition du Grand-TesUfment. Il ne pouvait pas davantage rechercher les origines de l'œuvre de Villon et les inspirations dont ce vigoureux et franc géiiie s'est formé, et encore moins suivre les fortunes diverses de ses ouvrages, depuis le jour où ils parurent pour 'a première fois.
C'est précisément Tobjet du travail que j'entreprends, ce sérail sa nouveauté, si, comme il me semble, assez peu de personnes avaient lu d'un bout à l'autre l'œuvre entière
(1) Nous rapporterons aiUeurs, dans le chapitre des fortunes diverse» des œuvre's de Villon, les jugements des écrivains de nos jours qui, sans intervenir autrement dans le débat, se sont, à la rencontre, occupés du 'ieui poète.
deYiiion. On ne niera pas d'ailleurs Timpertance d'un débat où sont à la fois intéressés Tautorité du grand cri- Ikpie du dix*septième siècle et le génie de Villon, et où figurât d^ muns comme ceux que j'écrivais tout à rheure.
Ge n'est pas seulement au nom de Charles d'Orléans qu'on a réclamé contre les vers qui font de Villon un des fondateurs de la poésie française, c'est encore au nom de tous nos vieux trouvées improprement qualifiés du nom de romanciers. Le titre de romanciers, a*-t-on dit, dési* gne assez mal tant d'auteurs d'ouvrages si divers, et c'est là une première inexactitude qui ne contribue pas peu à obscurcir le sens de ces vers fameux. De plus, les siècles qui ont vu naître des œuvres telles que la chanson des Laherains^ celle de Roland, tel et tel fabliau et les poésies de Butebeuf, pour ne parler que de celles-là, n'étaient pas des siècles si grossiers; et l'art qui a créé de pareilles compositions était toute autre chose qu'un art confus. Enfin il est permis de demander ce que Boileau veut dire, lorsqu'il avance que Villon a débrouillé cet art, et en quoi ce triste personnage l'a débrouillé plus que tel et tel de ses prédécesseurs, Eustache Deschamps par exemple, et Alain Qiartier, ou Martin Franc encore, plus que tel et tel de ses contemporains, comme Charles d'Orléans, le délicat et gracieux poète, plus que Guillaume Coquillart, si étincelant de malice et de gaîté, plus que l'auteur de la Farce de Patelin (1).
(4) Voir MM. Philarëte Ghasles, Tableau de la marche et deepro-
VILLOM JUGÉ PAR KXLEAU. f
Dans cette qmrelle que Ton fait à Boileaa, on oublie, selon moi, deux choses : c'est d'abord qu'il n'était paaiin érudit, mais un simple poète «primant dans ses vers, e^ même temps que le sien, le jugement sommaire de la tra** dition, et qu'à ce titre il était fort excusable d'igninref avec tout son siècle des auteurs qui dormaient presque tous manuscrits dans la poussière de nos iMbliotbèques ; , c'est ensuite que, lorsqu'il eût été aussi familier qu'on peut Tétre de notre temps avec les poèmes du moyen ftge, il n'en eût pas davantage inséré les auteurs 4ans le canon qu'il a dressé des fondateurs de la poésie française. Outr4 que cela lui eût été difficile pour quelques<*uns de ces noms sur lesquels on dispute encore, il ne se serait jamais cru permis de consacrer parmi les poètes fraiiçais le nom d'auteurs qui par leur langue appartenaient à l'érudition^ seule en état de vérifier leurs titres. C'était, en effet, moins aux savants qu'à la foule cultivée, qu'aux gens àfi goût, en un mot, que s'adressait l'auteur de V^rt poéH^ ftie;et à cette foule il n'avait guère le droit de présenter des poètes avec lesquels elle ne pouvait faire connaissanee qu'à l'aide d'une traduction. Aussi La, Fontaine, parlant des auteurs qui avaient avant lui, au moyen âge, tra^ vaille aux fables^ dit-il en propres termes < que leur « langue était si différente de celle de ses contemporains « qu'on ne les doit considérer que comme étrangers. »
grès de la langue et de la littérature française au xvi» siècle; Aimé Cbampollion-Figeac, Pré/ace des poésies de Charles d'Orléans ; Gérases, Histoire de la littérature française; h bibliophile Jacob, acte 4 de la page xxxv de la Vie de Villon, par GoUetet, mise en tèto de son édition de Villon ; Nagel, François Villon, Versuch einer Kfi-^ tischen Darstellung seines lebens nach seinen Gedichtên*
ft FRANÇOIS VILLON.
. Boile&u eût-il donc été insensible aux beautés incontestables que renferment dans leur langue, encore mal dénouée, quelques-unes des œuvres de nos vieux trouvères? Ce serait lui faire injure de le croire, et, pour citer des noms, je ne doute pas que la mâle et héroïque inspiration de la chanson de Roland^ comme la grâce touchante et le inâle pathétique de Tépisode de la mort de Bègues de Beljn dans la chanson des Loherains ne lui eussent^ avec les satires et les complaintes de Rutebœufet plus d'un de nos vieux fabliaux, causé une véritable admiration. Mais Villon, le premier poète qui ait écrit de génie, non plus en roman, mais en français, Villon intelligible, jusque sous sa rouille, aux moins érudits, n'en eût pas moins gardé, dans la revue des chefs d'école de la poésie française, la place glorieuse qui lui a été donnée et qu'il mérite.
Boileau d'ailleurs, en enveloppant nos trouvères sous le nom de romanciers, ne se servait pas d'une désignation si inexacte. Outre qu'au témoignage de Lantin de Damerey (1), le nom de roman avait passé à tous les ouvrages où il était question de philosophie, et indifféremment, par la suite, à toutes les productions de l'esprit (2), il désignait, au moins, au xvii* siècle, les poèmes les plus nombreux et les plus populaires du moyen âge. Le romai», en effet, avait été lé genre le plus cultivé et le plus
(h) Dissertation sur leJRofnan de la Rose.
(2) Je trouve dans une notice fort curieuse de M. Vallet de Viriville sur la Bibliothèque d'Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, une re- Boarque sur le sens des mots livres et romans, qui confirme tout à fait ce que j'avance ici, et d'où il résuite que par romans on entendait alors tout livre d'instruction profane ou écrit en fiançais.
célèbre do la poésie des trouvères.' Dn des derniers monuments de cette poésie, le plus fameux, qui la résumait, on peut le dire, avait été le Roman de la Rose, Une foule d'auires, composés à son imitation, Tavaient suivi, si bien que roman et poème étaient devenus synonymes, et que personne, lors de Tapporition de Y Art poétique^ ne se méprenait sur le sens attaché à ce nom de vieux roman-^ dm.
Si peu familier qu'il fût avec une poésie que personne de son temps ne déchiffrait, hors quelques rares savants, Boileau n'en savait pas moins qu'elle avait existé, qu'elle av.ait occupé au soleil de plus de trois siècles une place considérable, et que tout écrite qu'elle fût dans une langue où la France de son temps ne se reconnaissait plus, il n'était ni juste, ni possible de la supprimer. Aussi n'at-il eu garde, comme on le lui a pourtant reproché. En y rattachant, comme à son origine, la poésie véritablement française, inaugurée avec tant d'éclat par Villon au XV' siècle, il en a donc consacré le souvenir; il l'a de plus caractérisée, sommairement, il est vrai, justement toutefois, au moins dans l'ensemble.
Il n'est pas d'ailleurs que soit par lui-même, sort par ceux qui l'entouraient, parPatru, par exemple, ou par Ménage, qui certainement l'avafent lu, ou par La Fontaine encore, Boileau n'ait eu quelque connaissance du ^oman de la Rose^ du sujet qui y était traité, de la conduite du récit, des principaux personnages, de quoi enfin s'en faire une idée générale. Quant aux romans de chevalerie mis en prose ou desrimés, comme on disait, un grand nombre couraient, depuis deux siècles, par toute
10 PKANÇOIS VILLON.
la France (1) ; et quand oe n'eût été qu'à Auteuil, dans la cabane de son jardinier , il semble, à Tentendre dans VÉpttre à Antoine , qu'il avait au moins feuille les Quiûtre Fiés Aymon :
Ne s<HipçDn]ies*>ta pas qu'agité du démon, Ainsi que ce cousin des quatre fils Aymon^ Dont tu lis quelquefois la merveilleuse histoire...
Quoiqu'il en soit, il n'ignorait certainement pas la matière de ces romans, et les grands coups d'épée et les aventures merveilleuses qui les remplissaient tour à tour, et leur enchevêtrement inextricable, et leurs récits sans fin.
De tout cela, son instinct aidant, il s'était fait à la longue, de l'art de nos vieux trouvères, une idée qu'il crut pouvoir rendre par le mot de confus , que l'érudition a peut-être le droit de trouver un peu sommaire et incomplète dans le détail, qu*elle est obligée toutefois de reconnaître et d'accepter pour l'ensemble. Oui, le caractère général de cet art, à lui comme à son siècle, dont il ne faisait que traduire l'impression, paraissait confus ; et aujourd'hui que nous pesons l'un après l'autre tous les termes de son jugement, nous aurions bien de la peine, s'il nous le fallait refaire, à en trouver de plus justes au fond.
Je n'en veux pour témoins que ceux-là même qui seraient le plus portés par l'étude patiente et les veillêà
(4) Dans la collection de romans du moyen âget connue sous le nom d« MiMêikêfUi Hêu$.
VILLON JUGÉ VkH MILEÂU. 14
quMls y ont consacrées à surfaire le mérite des poésiea de nos vieux trouvères. Tous sont unanimes à constater, soit k prolixtté et la monotonie ainsi que la mauvaise distribution ou plutôt Tabsence totale de plan de nos in^ terminables chansons de geste, soit la faiblesse de Ti^ diome dans lequel ont écrit nos vieux conteurs , et que xx^ont pu sauver ni le naturel et la facilité, ni la clarté, ni l^enjoûment, ni Tesprit vif et libre qui à chaque page éclatent (1).
C'en est assez , je crois, pour justifier Boileau d*avoir ualifié d*ar^ confus Part naissant et encore enveloppé 6 nos vieux trouvères ou de nos vieux romanciers, ainsi uMl les appelle.
En quoi maintenant Villon a-t-il mérité l'honneur u'il lui attribue d'avoir le premier débrouillé cet art} ar il n'est pas un des termes du jugement de Boileau ui n'ait été contesté. Villon a débrouillé l'art de ses evanciers pour le fond et pour la forme. Le premier e son temps, il a débarrassé sa poésie des grands coups 'épée et des aventures merveilleuses des chansons de este et dès romans de chevalerie , comme des abstrac-* 'tions métaphysiques, de l'érudition confuse et inintelli-» ^ente, des fades allégories, et de tout le langage bel esprit du Roman de la Rose (2). Le premier encore, il
(1) Voyez dans V Histoire littéraire de la France et dans le /owr- '9ial des Savants, les beaux travaux de MM. Paulin Paris/ Magnin, Victor Leclerc sur nos vieux trouvères.
(9) Rutebeuf, deux siècles auparavant déjà, avait cherché son inspiration autre part que dans les récits de batailles et dans la galanterie che- ^alwresque ; mais, cooQme je l'ai dit, par sa langue il échappait à Boileau qui n'aurait pu d'ailleurs faire dater d'un poète roman la poésie fraoçaiie.
a FRANÇOIS VILLON.
a dégagé notre langue poétique des restes de roman qui l'enveloppaient ; il lui a donné la netteté, la précision, la franchise et la vigueur qui sont, entre toutes, son caractère distinctif (i).
. A l'exemple des vrais poètes, il a pris pour sujets les thèmes éternels de la poésie, les misères de Tâme , ses douleurs, ses faiblesses, ses joios si courtes, ses remords, les regrets de la jeunesse et du temps passé, les folies et les déceptions de l'amour, la fuite de la vie avec l'horizon funèbre qui la termine, tous ces grands lieux communs enfin que les grands poètes rajeunissent éternellement à Tusage de l'Humanité qui ne peut s'en rassasier. Le premier, il a créé en vers une œuvre durable , accessible à tout lecteur français un peu cultivé, et dont la plus grande partie, sauf quelques taches de rouille, est, pour emprunter l'expression d'un maître, écrite d'un style définitif.
Eustache Deschamps aussi, au xiv^ siècle, s'était distingué par la franchise de son inspiration, mais n'avait pas su donner à son style la force et l'éclat qui seuls font les chefs d'école,
(1) Suivant Daunou, Boileau, dans le jugement qu'il a rendu sur Villon, a principalement eu vue la versification française et le mécanisme de la phrase poétique.