‹ François Villon, sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 23 · PREDECESSEURS ET CONTEMPORAINS DE VILLON · texte numérisé non relu

PREDECESSEURS ET CONTEMPORAINS DE VILLON

nu CADRE DE SON POÈME ET DE SES MODÈLES.

Villon ne pouvait certes venir plus à propos qu'à Tépoque où il parut; et rarement débutant, en fonds d'originalité, rencontra une heure plus propice. Depuis près d'un demi-siecle et plus, en dehors du théâtre au moins , la poésie française se mourait , à la lettre, de fadeur et de subtilité allégorique. Il suffirait, PW en juger, des titres seuls des œuvres alors en renom ; de tout temps la bizarrerie des titres a caché la pauvreté du sujet. C'étaient le Débat du Réveil-Matin ^ la Belle Dame sans mercy, le Débat des deux fortunés rf'ûmoiir, le Livre des quatre Dames d'Alain Chartier, ce lourd et suranné continuateur de la poésie des Cours

d'amour. On cite, je sais, avec éloge le mouvement de douleur et d'indignation d'un passage du Livre des quatre Dames; mais en réalité ce passage est bien plus à l'honneur du Français que du poète ; ce qu'il y a de plus poétique dans Alain Chartier, ce sont quelques descriptions de campagne pleines de fraîcheur et de naïveté. C'étaient encore YEstrif de Fortune et de Vertu et le Champion des Dames de Martin Franc, qui, pour réfuter les injures adressées aux femmes dans le Roman de la Rose^ empruntait à ce roman soii cadre et ses personnages allégoriques. U y a, d'ailleurs, dans le Champion des Dames plus d'un passage où se révèle le véritable poète et déjà l'écrivain ; entre autres une prosopopée où l'auteur fait parler la France, et dont quelques traits touchent au sublime. Dans le même genre, Pierre Michault donnait le Doctrinal de Court et la Danse des Aveugles , Olivier Delamarche , le Chevalier Délibéré et le Parement et triomphe des Dames d'hon-' neur^ Jean Molinet, le Chape l le t des Dames. D'autres, comme Georges Ghastelain et Molinet, son continuateur, n'échappaient à l'allégorie et à la fadeur qu'au bénéfice de la sécheresse et de la platitude , et rimaient en gazetiers les événements de leur temps. Charles d'Orléans, qu'on pourrait m'objecter , se perdait dans les mêmes errements ; comme si ce n'eut été assez déjà, pour gâter son talent, cependant si gracieux et si français par certains côtés, comme si ce n'eût été assez d'une seule imi* tation, Charles d'Orléans , non content de prendre au Roman de la Rose son abstraite et froide mythologie , empruntait encore aux Cours d'amour leurs fadeurs et

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leoiB subtilités, et ne parvenait , comme on Ta ^ bien dît, qu'à mériter le nom de dernier des trouvères.

Deux auteurs cependant à cette époque, par la netteté de leur langue et la franchise de leur style, se détachent de tous les autres , et méritent au moins l'attention même à côté de Villon. Ce sont Guillaume Coquillart et Taubeur de la Farce de Patelin^ ce véritable ancêtre de Molière, à supposer toutefois , ce qui n'est pas démontré , que cette œuvre soit du xv* siècle. Mais nous ne croyons pas faire tort à Tauteur anonyme de cette magistrale farce , non plus qu'au mordant et cynique auteur des DroiU nouveaux et autres joyeusetés de cette sorte (i), en avançant que toutes leurs saillies et leurs malices, si spirituelles qu'elles soient , n'ont rien qui vaille la galté mélancolique et navrante, et par suite le charme étrange et l'intérêt profond d'un poète qui a su mêler le rire aux pleurs, et dont la poésie, par son caractère profondément humain ^ s'adresse , là où il se respecte, à ce qu'il y a de plus vibrant dans l'âme.

Martial d'Auvergne mérite aussi peut-être une mention particulière, autant pour la naïveté et la dncérité de son inspiration que pour l'originalité bizarre du cadre qu'il a choisi. Son principal poème, intitulé les Vigiles de la mort du roi Charles VU, a tout à fait la forme de l'ofiSce dont.il porte le nom. La vie de Charles YII, réduite en neuf récits en guise de psaumes, est entrecoupée d'un

(I) La date même dès premières poésies de Goqaillart qui ne parurent i^a'en 4477 permet de !e rattaober à Fécole de Paris, c'est-à-dire à Villoii. Le Petit-Testament publié eu 1456, et le Grand-Testament qui dut l'fttrs de 4464 à tid% avaient certainement passé sous ses yeux.

pareil nombre de leçons et de répons sur un mètre diSé* rent et chantés tour à tour par France et le peuple de France, par Noblesse et les nobles de France, par Labour et les laboureurs, par Marchandise et les marchands, par Clergie et les clercs, et ainsi de suite par tous les ordres de TÉtat. Qu'on se figure une chronique des événements du temps entremêlée de chœurs, exprimant comme dans le drame antique les impressions variées des divers spectateurs, et on pourra se faire une idée de cette œuvre où, au milieu de nobles et religieuses pensées et de satires inspirées par Tindignation la plus honnête, étincellent çà et là des idylles flamandes pleines de naturel et de vérité. Malheureusement, sauf ces trop rares passages, il n'y a rien au-dessous de la monotonie et de la sécheresse du style dont ce poème est écrit.

Mais j'ai hâte d'arriver à l'analyse de l'œuvre même, je veuxdire, du monument de Villon, et d'établir, pièces en main, ce que je n'ai pu encore qu'affirmer, à savoir que l'auteur du Grand-Testament a fait faire à l'art français le pas le plus décisif qu'il eût encore fait depuis les trouvères, et qu'à ce titre il a mérité l'honneur, que lui accorde Boileau, d'ouvrir par son nom la liste des fondateurs de la poésie française.

C'est à un poète, disons-le d'abord, une idée singulièrement originale et touchante que celle de se transporter en pensée à sa dernière heure, et là, de son lit de mort, d'exhaler son âme en confessions, en adieux et en legs à t(ms ceux qu'il a aimés et connus. Ou je me trompe, ou

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