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Les années qui virent s’accomplir l’union législative du Haut et du Bas-Canada furent une époque cruelle dans notre histoire. Elle fut difficile à traverser pour les cœurs généreux, pour les esprits imbus d’idées patriotiques.
Les Canadiens-Français avaient été vaincus dans une lutte d'autant plus déplorable qu’il leur avait été impossible d’y donner toute la mesure de leurs forces ; nous étions, pour bien dire, au lendemain d’une seconde conquête.
De sauvages vengeances, des actes arbitraires, une législation exceptionnelle avaient préparé les rigueurs de la nouvelle constitution ; ni les protestations et les remontrances du clergé catholique, qui par ses prédications venait, comme en 1775 et en 1812, de conserver le Canada à l'Angleterre, ni l’opposition de plusieurs de nos hommes publics qui s'étaient tenus éloignés du mouvement insurrectionnel et qui, pour cette raison, ainsi que le clergé, auraient dû jouir de quelque crédit, ni les voix éloquentes du duc de Wellington, de lord Ellenborough, d’0’Connell, de lord Gosford, de Hume, de Roebuck dans le parlement anglais, rien de tout cela ne but empêcher le succès des complots ourdis contre notre autonomie sociale et politique.
Tandis que le Haut-Canada avait eu son insurrection, presqu’aussi formidable et bien moins excusable que la nôtre, cette province, alors moins importante que le Bas- Canada, fut setle consultée, et les deux partis qui se disputaient le pouvoir rivalisèrent d’injustice à notre égard. Si le parlement britannique avait écouté les modestes demandes du Haut-Canada et celles &e l’oligarchie
vi FRANGÇOIS-XAVIER GARNEA
anglaise du Bas-Canada, les Canadiens-Français auraient été réduits à un état d’ilotisme politique; mais le projet de lord Durham, modifié par M. Poulett Thompson après consultation avec le parlement de Toronto, établissait encore une assez grande différence entre les deux races pour que l’on sentît à chaque page de Ia nouvelle constitution, que l’épée de Brennus vesait de tout son poids dans la balance, pour que l’on entendît retentir comme un écho du fatal væ victis !
Ce qui était à redouter, c’était surtout l’effet moral produit par la proscription de notre langue comme langue officielle, et par les autres dispositions injustes du nouveau statut impérial.
L'arrogance de la faction oligarchique était plus grande que jamais; en présence de ses jubilations il y avait à craindre un profond découragement. Ceux qui parmi nous avaient abjuré leur nationalité, ceux qui de tout temps avaient méprisé leurs compatriotes, crurent que tout était fini ; ils triomphèrent d'autant plus qu'ils espéraient, comme le font toujours les transfuges, voir cesser leurs craintes et leurs remords, avec l’anéantissement de la cause qu’ils avaient trahie.
La prison, l’échafaud, l'exil avaient fait leur œuvre ; beaucoup d'anciens patriotes avaient disparu : d’autres renonçaient à la vie publique ; d’autres enfin luttaient en vain contre la corruption, la violence et l’effet de circonscriptions électorales établies d’une manière tout à fait arbitraire.
Le seul fait de l’union des Canadas en nous mettant en minorité dans la nouvelle province, lorsque nous avions déjà été si peu nos maîtres sous l’ancien régime, quoique formant une imposante majorité, aurait suffi pour ébranler bien des courages, modifier bien des convictions.
On igncrait alors ce que ferait pour nous, plus tard, le véritable gouvernement constitutionnel, qu’il fallut bien accorder aux exigences du parti réformiste du Haut- Canada.
Mais en dehors de la politique la question nationale se posait plus redoutable que jamais. Ce n’était plus seule-
BA VIE LT SES ŒUVRES. vil
ment avec inquiétude, c'était avec une grande crainte, c'était presqu'avec désespoir que l’on se demandait ce qui allait advenir de tout ce qui nous était cher. Quelquesuns disaient tout haut que l’on ne pouvait plus être rien dans ce pays à moins de se faire anglais … d’autres ajoutaient à demi voix: et protestant.
Les gens qui voulaient décorer leur lâcheté d’un prétexte demandaient que l’on considérât la question au point de vue pratique ; ils déclaraient qu’il était inutile de se faire illusion, qu’il valait mieux envisager le danger en face, qu’en supposant même que l’usage de notre langue fût toléré dans les documents officiels, nous aurions bien de la peine à nous faire entendre dans un parlement où nous serions toujours en si petit nombre. De là ils concluaient à la déchéance graduelle de la langue française dans toutes nos maisons de haute éducation, et pour être plus sûrs d’y arriver, ils recommandaient de faire de l’anglais la langue enseignante, au moins pour une partie du cours d’études. Nos lois et nos usages, disaient-ils, n'étaient après tout que des vestiges du passé; nous avions tout à gagner en les (changeant pour des institutions plus en harmonie avec les besoins de la socitté moderne. Ils ne voulaient pas attaquer le catholicisme—ils ne l’auraient pas osé quand même — mais il est bien à craindre que, pour quelques-uns au moins, l’apostasie religieuse n’eût suivi de près l’apostasie nationale, si ce mouvement n'eût été promptement arrêté. *
Heureusement, jamais il n’exista chez une génération d'hommes un patriotisme plus ardent que celui de la jeunesse canadienne à cette époque. Elle se rallia autour du clergé, qui, malgré tous les obstacles, sut unir les intérêts de la religion à ceux de la nationalité, et autour de quelques hommes éminents restés debout après la tempête.
MM. La Fontaine, Viger, Taché, Morin et Parent par-
* On trouve dans les journaux et les écrits du temps peu de traces de ce mouvement ; mais on entendait fréquemment exprimer des opinions de ce genre. M. Garneau, dans sa préface et dans quel. ques passages de son ouvrage, fait allusion à cet état de choses.
vil FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
vinrent à se faire élire au nouveau parlement ; les deux derniers surtout furent les initiateurs du mouvement national et littéraire au sein de la jeunesse, tandis que le premier qui, après sa défaite à Terrebonne, fut élu par des réformistes du Haut-Canada, devenait notre chef politique.
La jeunesse brûlait de se distinguer dans la carrière où elle voyait de nombreux vides à remplir: tout ce qui venait de se passer avait surexcité les imaginations, et il n’y avait pas un collégien arrivé au terme de ses études qui ne 80 crût de bonne foi appelé à sauver la patrie.
Chacun cherchaït les moyens de conserver ou plutôt de raviver le patriotisme ; les uns jetaient dans des strophes plus ou moins naïves le trop plein de leurs cœurs ; d’autres, dans des articles écrits avec une chaleureuse conviction, démontraient que tout n’était pas encore perdu, et qu'avec de la persévérance et du courage une nation jeune encore peut résister à l’oppression et triompher de tous les obstacles. Quelques autres étaient d'avis qu’il fallait prouver la vitalité de notre race de la même manière que le philosophe avait prouvé le mouvement, et ils se disaient qu’en se distinguant chacun dans une carrière nouvelle ils en imposeraient à nos déti.cteurs, qui ne cessaient de nous accuser d’ignorance et d'incapacité.
Parent et Morin étaient, pour bien dire, les pères de ce mouvement intellectuel au profit du patriotisme. Tous deux avaient passé par la rude école du malheur, tous deux avaient souffert pour la grande cause, le premier un emprisonnement assez long et assez dur, l’autre une sorte de proscription qui l’avait fait errer de réduits en réduits jusqu’au fond des bois. Tous deux étaient alors tout à fait dépourvus de moyens pécuniaires, et bien éloignés de rêver aux grandes charges qu’un changement complet : dans les affaires du pays devait bientôt leur donner.
Ils encourageaient les talents naissants, ils poussaient les jeunes gens par leurs écrits, leurs exemples et leurs conseils dans les voies de la science, de la littérature et du patriotisme ; en un mot, ils faisaient école.
Etienne Parent, esprit solide, vigoureux, hardi, mais contrôlé par une grande finesse et par un rare bon sens,