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SA VIE ET SES ŒUVRES. 1X

était non moins dévoué que M. Morin à la canse de la nationalité. Il écrivit dans son journal le Canadien, dans les moments les plus critiques, des articles remarquables, affirmant l’idée nationale avec autant de courage que d’adresse. * M. Morin, qui possédait une plus grande variété de connaissances, un esprit plus contemplatif, plus méticuleux et cependant plus enthousiaste, formait avec lui un contraste assez piquant, et bien qu’en politique ils ne suivissent pas toujours la même voie, ils furent toujours liés d'amitié.

Les écrits de M. Parent et ceux de M. Gaillardet, qui vint à la rescousse dans le Œurrier des Etats-Unis, contribuèrent puissamment à raffermir notre foi nationale.

Mais une œuvre plus sérieuse et qui devait avoir un plus grand retentissement et de plus grands résultats se préparait alors dans le silence et le recueillement de l'étude.

Ce fut en effet à cette époque difficile et tourmentée, à la suite des catastrophes qui mirent fin à la constitution de 1791 et au commencement d’une ère nouvelle, dont il semblait que l’on avait tout à redouter, que François-Xavier Garneau entreprit d'écrire l’histoire de son pays.

Plus jeune que M. Morin et que M. Parent, plus âgé que ceux qui débutaient alors dans la carrière des lettres et de la politique, M. Garneau pouvait servir de trait d'union entre les hommes d’avant 1837 et ceux de la nouvelle génération.

On peut dire de lui en se servant du mot célèbre de Bossuet: un homme se rencontra, qui au moment le pius critique se chargea d’une œuvre capitale pour notre nationalité.

* Ce fut M. Etienne Parent qui fit entrer M. Cauchon dans je journalisme en le chargeant de la rédaction du Canadien pendant son absence lorsqu'il siégeait au parlement à Kingston. Il accueillit avec bienveillance mes premières poésies, et M. Gaiïllardet lui ayant demandé de lui trouver un correspondant canadien, il me mit en rapport avec lui. Combien d’autres ont éprouvé les effets de sa bienveillance ! Sa m#ison a toujours été le rendez-vous des jeunes orateurs, des jeunes écrivains, des jeunes artistes. Trois de nos littérateurs les plus distingués, MM. Gérin-Lajoie, Gélinas et Sulte, sont devenus ses gendres.

x FRANCÇOÏIS-XAVIER GARNEAU,

L'histoire d’un pays est la source naturelle du patriotisme le plus vivace; celle du Canada, mal connue à cette époque et de nous-mêmes et des étrangers, avait grand besoin d’être mise en lumière pour que nous pussions nous apprécier nous-mêmes et nous faire apprécier.

Charlevoix, le plus remarquable et le plu” : :torisé de nos historiens, s'arrête nécessairement ass » longtemps avant la conquête ; son livre est rare et ne : trouve que dans des bibliothèques d'amateurs ; Smith, qui écrivit en anglais, nous est hostile et sur bien des choses peu véridique ; enfin Bibaud père, qui n’est point sans mérite et qui a poussé son second volume jusqu’à 1830, penche trop du côté bureaucratique. Bien qu'il ait quelquefois raison, son parti pris froisse à chaque page nos sentiments. * ID'ailleurs ces écrivains n'avaient pas à leur disposition les renseignements et les documents que M. Garneau a pu se procurer.

Une histoire vraiment nationale était donc à faire. Si M. Garneau a pu donner prise à la critique sous plusieurs rapports, il possédait éminemment les qualités qui font l'historien national : l'inspiration patriotique et le dévouement absolu, on peut dire héroïque à la tâche qu’il s'était imposée.

L'avenir de notre race sur ce continent fut sa préoccupation constante ; cette préoccupation fut la cause première de sa grande entreprise, et à mesure qu’il avançait dans son travail, elle semblait l’absorber tout entier.

On peut dire que c’est cette idée qui a illuminé toute son existence, qui l’a fait ce qu’il est devenu. Il avait d’abord cherché à exprimer dans le langage des dieux ; mais, sans abandonner tout à fait la poésie, il concentra ses forces intellectuelles sur son livre. Il est résulté de cette double manifestation de son patriotisme que ses poésies sont presque toutes de petits poèmes historiques, et que son Histoire du Canada est revêtue d’une teinte poétique qui lui donne un grand charme.

*# Un troisième volume (posthume) vient de paraître, et continue cette histoire de 1830 à 1837,

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Du reste, l’homme qui a accompli cette grande tâche ne semblait pas, au premier abord, destiné À une telle gloire. N'ayant reçu qu’une instruction, pour bien dire, élémentaire, obligé de se livrer pour vivre à des occupations très prosaïques, il nous a prouvé par son succès au’une volonté opiniâtre mise au service d’une noble cause peut triompher des plus grands obstacles.

François-Xavier Garneau naquit à Québec, le 15 juin 1809, d’une famille originaire du diocèse de Poitiers. Le fondateur de cette famille au Canada, Louis Garnault, épousa à Québec, le 33 juillet 1663, Marie Mazoué, native de La Rochelle, Le père de notre historien, François- Xavier, était le cinquième héritier du nom dans le pays. C'était, comme on le voit, une famille assez ancienne dans la colonie, et elle était originaire de deux villes assez célèbres en France. *

Son aïeul, Jacques Garneau, é’ait cultivateur à Saint- Augustin. Il avait été témoin de la chute de la puissance française en Amérique, et ses récits ne furent point sans effet sur l’imagination de son petit-fils.

“ Mon vieil aïeul, dit ce dernier, dans son Voyage en Angleterre et en France, courbé par l’âge, assis sur la galerie de sa longue maison blanche, perchée au sommet de la butte qui domine la vieille église de Saint-Augustin, nous montrait de sa main tremblante le théâtre du combat de l’Atalante contre plusieurs vaisseaux anglais, combat dont il avait été témoin dans son enfance. Il aimait à raconter comment plusieurs de ses oncles avaient péri dans les luttes héroïques de cette époque, et à nous rappeler le nom des lieux où s'étaient livrés une partie des glorieux combats restés dans son souvenir.”

* Dictionnaire généalogique de M. l'abbé Tanguay cité par M. l'abbé Casgrain.

+ J'aurai souvent l’occasion de citer cet ouvrage. M. Garneau avait publié le récit de son voyage dans le Journal de Québec. I1 l’avait ensuite reproduit en un petit volume in-18 de 250 pages; mais dans un accès de découragement il fit détruire presque toute l’édition. Il n’en existe que sept ou huit exemplaires. Le Foyer canadien en a reproduit une partie.

xii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

Le fils aîné, qui s'appelait Jacques comme l’aïeul, hérita de la terre paternelle, le cadet François-Xavier prit à Québec l’état de sellier et épousa, en 1808, Gertrude Amiot, aussi de Saint-Augustin.

Au bout de quelques années — le métier rapportant peu de chose--i! acheta une goélette et se livra au commerce dans les établissements de la partie inférieure du Saint- Laurent. Il fut encore moins heureux dans cette nouvelle carrière. Quoique pauvre, il ne négligea point l’éducation de son fils aîné, et l’envoya de bonne heure à l’école, ce qui n’arrivait pas à tous les enfants à cette époque. Le premier instituteur de notre historien fut un vieillard du nom de Parent. ‘Il tenait sa classe, dit M. l’abbé Casgrain, à l'entrée de la rue Saint-Laurent (coteau Sainte- Geneviève). ('ette maison existe encore: c’est la seule, paraît-il, qui ait échappé à l'incendie du faubourg Saint- Jean en 1845. Bien des fois, lorsque M. Garneau descendait avec ses enfants la côte d'Abraham, il leur indiquait du doigt, en souriant, cette modeste maison où il avait appris les premiers rudiments de la grammaire. ” *

De cette humble école, il passa à l’école mutuelle tenue sous les auspices de M. Perrault, protonotaire, ce philanthrope d’un esprit si original, qui a laissé tant de souvenirs dans le barreau et la société de Québec. f

M. Perrault s'était épris du système de Lancaster et avait fondé, à ses frais, des écoles pourvues de tout le matériel nécessaire. Grave, intelligent, prenant son rôle très au sérieux, le petit Garneau devint bien vite moniteur général. M. Perrault l’ayant remarqué, lui offrit une place dans ses bureaux, et il le recevait souvent chez lui le soir avec un autre jeune homme qu’il hébergeait. Le bon vieillard donnait lui-même des leçons à ses deux clercs et leur prêtait des livres.

Un peu timide et réservé, comme il l’a toujours été de-

* FX. Garneau, par l'abbé H. R. Casgraïin. Québec, 1866. Duquet.

+ M. Perrault a publié son autobiographie, écrite sans lunettes à l’âge de 85 ans. Il a laissé un grand nombre de traités élémentaires sur la jurisprudence, l’enseignement, et surtout l’agriculture. Il a aussi écrit une petite Histoire du Canada.

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puis, le jeune Garneau devait paraître un bon sujet pour le sacerdoce. Maïs lorsqu'on lui offrit de lui faire faire ses études au petit séminaire de Québec, s’il avait l’intention de se destiner à l’état ecclésiastique, il déclara franuchement qu’il ne s’y croyait pas appelé.

Voulant étudier le notariat, il quitta les bureaux de M. Perrault et trouva un second protecteur dans la personne de M. Archibald Campbell. Ce dernier, qui aimait passionnément la littérature et les beaux-arts, lui prétait des livres et l’encourageait fortement à faire par lui-même les études qu’il ne pouvait suivre au collège.

‘Son père, dit encore M. Casgrain, demeurait alors dans une maison située au côté nord de la rue Saint-Jean, non loin de l’église actuelle du faubourg. Les citoyens des environs ont gardé le souvenir des habitudes studieuses du jeune Garneau. Toutes les nuits, disent-ils, on voyait une petite lumière briller à une fenêtre de la mansarde: c’était la lampe de l'étudiant.”

Ces goûts et ces habitudes studieuses, ce double culte qu’il vouait déjà à l’histoire et à la poésie (car il m’a souvent répété que sa lecture favorite dès sa première jeunesse était celle des poètes et des historiens), devaient exalter son imagination, surtout dans un lieu comme Québec, où les plus beaux paysages, modifiés chaque jour par un climat des plus variables, portent naturellement à la rêverie, où les souvenirs historiques surgissent, pour bisa dire, à chaque pas. Mais c'était surtout sur ces grands théâtres de l’histoire qui se trouvent dans le vieux monde, que par une transitior tien naturelle se reportaient ses pensées et sa curiosite. Un voyage d'Europe était à cette époque une chose difficile, dangereuse et coûteuse. On ne traversait pas l’Atlantique aussi promptement qu’on le fait aujourd’hui, ét les hommes qui avaient vu le vienx monde étaient clairsemés parmi les Canadiens, surtout parmi ceux d’origine française.

Une assez longue excursion qu’il fit aux Etats-Unis en compagnie d’un Anglais à qui M. Campbell l’avait recommandé, ne fit qu’accroître le désir qu’il nourrissait au fond de son cœur. Chaque somme qu’il pouvait épargner sur

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ppointements généreux que lui faisait son pa:ron, il la mettait à part pour l’exécution de son projet. Arlmis à la profession de notaire en 1830, il partit le 20 juin 1831 pour Londres, où il ne resta que peu de temps. Le 27 juillet, il touchait le sol de la France, la vieille patrie qu’il aimait tant. ‘J'avais hâte, dit-il, de fouler cette vieille terre de France dont j'avais tant entendu parler par nos pères, et dont le souvenir, se prolongeant de génération en génération, laisse après lui cet intérêt de tristesse qui a quelque chose de l'exil.”

Arrivé à Paris pendant les fêtes du premier anniversaire des trois fameuses journées, il fut ébloui par le spectacle grandiose et nouveau qui se présentait à ses regards, et il décrit naïvement l’impression qu'il en reçut.

Son projet étant de retourner à Québec dans l’automne, il visita rapidement les principaux monuments de Paris et repartit bientôt pour Londres.

Sa première visite en arrivant fut pour M. Viger, qu'il avait déjà vu une première fois à son passage. À sa grande surprise et aussi à sa grande joie, l’agent diplomatique de la province, ou si l’on veut, comme on disait alors, notre envoyé lui offrit de le garder auprès de lui comme son secrétaire. C'était une bonne fortune inespérée; il allait vivre dans un monde beaucoup plus élevé, toucher de près aux choses de la politique, se trouver en contact avec quelques-uns des hommes les plus marquants de l’Angleterre; enfin la seule société de M. Viger, cet homme si savant et si distingué, allait être pour lui une excellente occasion de s’instruire et de se former. |

On peut s’imaginer avec quel empressement M. Garneau écrivit à son père et à ses amis pour leur apprendre l’heureuse circonstance qui le retenait à Londres. ‘ Je croyais encore, dit-il, mon pauvre père bien portant, et une pleurésie nous l’avait enlevé un mois après mon départ du Canada. Malheureux dans ses entreprises, il n’avait réussi en rien. Il emporta seulement avec lui dans la tombe la réputation d’un citoyen honnête et religieux, comme l’avalent été ses pères.”

La premiè poésie publiée dans le Répertoire national

SA VIE ET bES ŒUVRES. XV

sous Ja signature de M. Garneau est datée de Paris, la seconde est datée de Londres. Dans cette dernière on remarque ces vers:

Hélas ! j'ai tout quitté, parents, amis, chaumière; Chaumière où j'ai reçu la vie et la lumière.

ngrat, j'ai déserté le seuil de mon enfance, Seul un furtif adieu fus ma reconnaissance.

D'une mère éplorée oubliant les 1 grets, Je la quittais, peut-être pour jamais.

Non... je vous reverrai, lieux qui m’avez vu naître; Champs, bocages, riants vallons; J'y répéterai mes chansons;

De tristes souvenirs de la flûte champêtre Attendriront les sons.

Ah! combien il est doux après un long orage

De rentrer dans le port, de baiser le rivage

Que l’autan furieux semblait nous disputer !

Un bonheur toujours pur devient froid à goûter. Déjà je vois au loin venir sur la colline

Mon père à cheveux blancs, que la vieillesse incline. Ses cheveux que zéphire agite mollement, Couvrent son front joyeux de leurs boucles d'argent. De ses pas l’âge, en vain, ralentit la vitesse,

Il me voit, il m’atteint, sur son sein il me presse. Une mère, une sœur, des frères, des amis !

Je revois donc enfin ces objets tant chéris..…… Mais que dis-je ?....… Peut-être un funèbre silence Règne au toit paternel témoin de mon enfance ; Qu’'une mère, qu’un père envié par les dieux Repose maintenant dans la splendeur des cieux; Et ses tristes enfants vont pleurer sur sa tombe, Quand de l’humide nuit le voile épais retombe. Ils disent: Notre frère est encor loin de nous ;

Il quitta pour un rêve un asile si doux !

Il ne répondit pas à la voix de son père,

Lorsqu’à ses yeux la mort déroba la lumière.

Errant en d’autres climats, Il n’a pas entendu l’airain impitoyable Sonner...… ni dans le deuil s’avancer le trépas Tenant le sablier dans sa main redoutable,

Et notre seuil frémir sous ses pas.

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