SA VIE ET SES ŒUVRES. XXXV
Je cite cé petit poème au long, parce qu’il résume très heureusement les sentiments des Canadiens - Français : la fidélité résignée et courageuse au nouveau drapeau, s’alliant au touchant souvenir de la vieille mère patrie.
Un mot anglais que je ne comprends pas !
Tout est là, ce me semble! Et l’on meurt pour cette consigne absurde, en se souvenant du pays dont on a tant entendu parler, du pays où règne la seule langue que l’on aime et que l’on comprenne |
Un usage qui s'était introduit en même temps que le journalisme, a contribué d’une manière assez curieuse à donner une certaine impulsion à notre littérature. Plusieurs des pièces anonymes ou signées qui figurent dans ce recueil et beaucoup d’autres qui n’y figurent point, furent des chansons du nouvel an, destinées à obtenir de l’abonné bénévole les étrennes du petit gazcetier, et tel de nos poètes en renom a fait ses débuts de cette manière et a révélé ses talents par l’entremise de ce troubadour d’un nouveau genre. Celui-ci ne chante pas précisément sous le ciel de la Provence ; c’est souvent au milieu d’un ouragan, à travers la neige ou la grêle qu’il vient de grand matin frapper à notre porte. Autrefois on faisait entrer le pauvre petit messager de la nouvelle année, tout transi par le froid ; on lui faisait chanter sa chanson —car on prenait son rôle au sérieux — et on le récompensait par quelques gâteaux ou même par un verre de liqueur en sus des étrennes obligées. Cet usage remplaçait celui de la guillonnée que l’on a tenté dernièrement de rétablir à Montréal et à Québec.
Le chant patriotique dont j'ai parlé plus haut, So! canadien, fut une chanson du jour de l’an; comme Isidore Bédard, M. Barthe, M. Garneau, M. Aubin,* M. Angers payèrent leur tribut à cette coutume que M. Fréchette, M. Lemay, M. Legendre ne dédaïgnent pas encore aujour-
* M. Aubin a écrit quelques-unes des plus jolies pièces qui se trouvent dané le Répertoire. Comme M. Quesnel, M. Mermet et plusieurs autres de nos auteurs, il est né et a étéfélevélen Europe.
Xxxvi FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
d'hui. M. Derome paraît avoir été le poète lauréat des étrennes. Il n’a pas moins de cinq pièces de ce genre à son crédit; en 1841, il en composa deux et l’une d’elles contenait une protestation énergique contre l’union législative imposée aux deux provinces par l’Angleterre et par son agent lord Sydenham.
Lorsque s'établit la fête de la Saint-Jean-Baptiste, nos poètes trouvèrent là pour bien dire un autre sujet de concours. La chanson de sir Georges Cartier, Comme nous dit un vieil adage, & populaire encore aujourd’hui, fut chantée au second banquet à Montréal (1835). Celles qui ont été composées à Québec, en 1843 par M. Angers et en 1844 par M. Derome, sont peut-être les plus remarquables. Leurs refrains :
Le Canadien t’adoptant pour patron,
Parmi les peuples prend un nom, : Au ciel un saint qui pour lui veille et prie. e
“ Saint Jean-Baptiste nous protège,
I1 nous entend de l’immortel séjour ;
Sous sa bannière un peuple est son cortège.
Chantons! sa fête est notre jour.”
se font encore entendre dans nos joyeuses célébrations.
A mesure que l’on approchaïit de la catastrophe de 1837, la muse patriotique prenait un ton plus vigoureux et plus menaçant. Les poèmes pour les anniversaires du 21 mai, les poésies de nouvelle année, les odes à Papineau accusaient plus de colère et de haine. Un dithyrambe de M. Turcotte, adressé en 1835 au grand patriote, présente d’une manière très saillante les qualités et les défauts communs aux poésies canadiennes de cette époque. Le début en est fort remarquable.
“ Pourquoi te prodiguer l’outrage ?
Pourquoi cette impuissante rage, Ces mots de traître, d’imposteur, Vomis par l’esclave cohorte, Quand d’un peuple la voix si forte Te proclame libérateur ?
LE
SA VIE ET SES ŒUVRES. XXXVIi
C'est que sur le glube où nous sommes, Dieu nous a dit: Vous serez hommes.
C’est. que la terre ne produit
Qu’en dénaturant la semence,
Le grain qui renferme l’essence
D'où germe et naît le nouveau fruit.
C’est que la noire calomnie S'acharne toujours au génie:
Colomb, de chaînes accablé,
Le grand Colomb fut sa victime !
Dites: quel était donc son crime?
Par lui le monde avait doublé !.…
De leur joug ta main nous délivre.
Mais nous avons, comme au grand Livro, Nos docteurs de l’ancienne loi ;
Dans leur tendre sollicitude,
Et pour sauver la multitude,
Criant : “Il veut se faire roi !”
CCLLEEELLEZLLLEL EE) COLLLLI COCELEEL TE] .....
Après 1837 une teinte plus sombre encore se répand sur toutes ces productions. Les élégies adressées aux exilés politiques sont nombreuses, et l’on y parle assez ouvertement de revanche; on y maudit les tyrans, sans trop de précautions. M. Barthe, l’auteur d’une de ces pièces, eut à subir un assez long emprisonnement; M. Angers et M. Garneau lui-même eurent à se féliciter de ce que leurs poèmes ne furent pas lus en haut lieu, ou de ce que l’on ne sut pas bien en saisir la portée.
Le Répertoire ne contient pas moins de dix-neuf poésies signées par M. Garneau, et l’on m’assur: qu’il n’en a écrit que deux ou trois qui ne s’y trouvent point. La plupart sont au-dessus de la moyenne, et quelques-unes sont parmi les plus belles du recueil.
Le même sentiment patriotique, les mêmes mouvements alternatifs de crainte et d’espoir que l’on rencontre partout dans l’Histoire du Canada, forment le caractère de son œuvre poétique. Soit en prose, soit en vers, M. Garneau n'avait pour. bien dire qu’une pensée, qu’une préoccupation, celle de la lutte nationale. Constamment il interroge le sphinx de nos cestinées, et son imagination,
+xxviii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
impressionnée par les événements du jour, interprète très diversement ses réponses.
Quelques-unes de ses pièces ont assez la facture de Béranger, dont il était un grand admirateur. Telle est entre autres celle qui a pour titre l’Etranger (1833). *
“Il ne vient point des bords qui m'ont vu naître, Où si souvent je chantais nos exploits.
Il n’a point vu Carouge, où pour un maître Tombaient nos fils, que tr«hissaient les rois. D'un joug à l’autre, hélas ! on les transporte. Prenez ces fers, dit-on à des héros !.…”
—Peuvre étranger, leur bras vainqueur les porte. À vos ennuis apportez du repos.
“ Déjà les champs où reposent nos pères A d’autres mains ont livré leurs moissons, Et sous nos toits des langues étrangères Chassent l'écho de nos douces chansons.
Un orphelin quête un pain d’indigence Au seuil sacré.…., trahi par ses sanglots !” —Pauvre étranger, j'y fétai sa naissance :
À vos ennuis apportez du repos.
Plusieurs des essais poétiques de M, Garneau sont d’assez longue haleine, ce sont: la Pologne (1835), où il est revenu sur le thème déjà traité à Londres; Au Canada (1837), le Rêve du soldat (1838), où il passe en revue les principaux événements de l’histoire de Franco; la Presse (1834), poésie de la nouvelle année, Louise, légende canadienne (1840), et les Exilés (1841).
Malgré des imperfections qui ne seraient pas difficiles à corriger, malgré aussi les défauts qui sont particuliers à l’auteur, l’abus de l’ellipse, et une certaine incohérence d’où naît l'obscurité, ces pièces se rachètent par l’élévation constante des idées et par la noblesse des sentiments. Mais le poète a été plus heureux dans des essais d’un
* On retrouve la même facture dans la pièce Le Voltigeur, reproduite plus haut, et dans une autre intitulée Chant du Vicillard sur Pétranger. Quoique non ss de M. Garneau, je serais assez enclin à les lui attribuer,
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genre moins ambitieux ; il y a trouvé une note plus juste et s’est soutenu avec moins d'effort. Telles sont les pièces qui ont pour titres: À mon fils (1838), les Oiseaux blancs (1839), lHiver (1840) et le Papillon (1841).
Dans la première se trouve très marquée l’influence de Béranger et de son école ians ce qu’elle a de plus heureux. Les plus nobles & ‘ments s’y traduisent en vers souvent harmonieux, toujours attendrissants.
Je crois devoir la reproduire en entier.
Lorsque tu dors sur le sein de ta mère, Souvent mes yeux s'arrêtent sur tes traits,
Où les zéphyrs sous la gaze légère
Portent des champs les parfums toujours frais, Mais qui peut dire, en quittant le rivage,
Que les zéphyrs te suivront jusqu’au port ?
Dors, mon enfant ; le ciel est sans nuage,
Et l’aquilon ne souffle pas encor.
Des rêves d’or berceront ton enfance ; Insoucieux, tout te semblera beau.
Tu grandiras, avec toi l'espérance,
Prisme trompeur qui nous suit au tombeau.
Plus tard enfin le temps impitoyable Détruira tout, plaisirs, projets, bonheur.
Dors, mon enfant; ton rêve est agréable, Bientôt viendront des pensers de douleur,
Si ton génie à la lyre sonore
Prête des chants inspirés par les dieux, Comme l'oiseau qui chante avec l'aurore, ls n’auront plus d’écho que dans les cieux.
Ces doux refrains qui charment mon oreille Vont s’oublier pour des sons inconnus.
Dors, mon enfant; pour toi ta mère veillé, Ei de sa voix les chants sont suspendus.
Si le destin sur la {erre étrangère
Guide tes pas bien loin de ton pays,
Tù verseras plus d’une larme amère
Au souvenir de ces bords trop chéris.
Le haut rang même où tu semblerais être Perdra soudain à tes yeux sa splendeur, Dors, mon enfant; le sol qui t’a vu naître Sera toujours le pays de ton cœur,
x] FRANÇOIÏS-XAVIER GARNEAU,
Si fier, enfin, des exploits de nos pères,
Tu te plaisais au milieu des combats,
Puisse le ciel rendre tes jours prospères
Et loin de toi conduire le trépas.®
Mais là du moins l’homme tombe avec gloire, Et son pays lui doit un souvenir.
Dors, mon enfant; si tu vis dans l’histoire, Laisse un nom cher aux fils de l'avenir.
Mais l’avenir se grossit de nuages ;
Pour bien des fils les legs seront sanglants: Si je pouvais conjurer ces orages,
Avec plaisir je verrais ton printemps.
Non, le passé n’a point brisé ses armes, Chacun se dit: Washington renaitra.
Dors, mon enfant; car l6 tambour d’alarmes Trop tôt pour toi peut-êtrs sonnera. |
Moi, je voudrais, mon fils, qu’à ton asile Cérès brillât au milieu des neuf Sœurs,
Et que la paix, à leur appel docile,
Y présidât, le front orné de fleurs; Content du sort que mon cœur te souhaite, D’amis choisis toujours environné,
On vît les arts embellir.ta retraite
Dans quelque lieu champêtre et fortuné.
Les Oiseaux blancs et le Papillon sont deux gracieuses poésies qui prouvent que le talent de l’auteur pouvait se prêter à plus d’un genre, même à ceux pour lesquels on ne lui aurait point soupçonné d’aptitude. Il y a là une souplesse et une facilité qui trop souvent lui font défaut.
Salut, petits oiseaux, qui volez sur nos têtes,
Et de l’aile en passant effleurez les frimas ;
Vous qui, bravant le froid, bercés par les tempêtes, Venez tous les hivers voltiger sur nos pas.
La voyez-vous glisser, leur légion rapide,
Dans les plaines de l’air comme un nuage blanc, Ou le brouillard léger que le soleil avide
A la cime d’un mont dissipe en se levant?
Les petits oiseaux, que l’on croit voir et entendre, vien: nent autour de la grange, où bondit le van du villages,
SA VIE ET SES ŒUVRES. xli
Ils volent au milieu d’épais flocons de neige, au sein des giboulées.
Ils couvrent le jardin, inondent les allées, Et d’arbre en arbre ils vont, toujours en voltigeant.
Mais la main du perfide oïiseleur leur a tendu des pièges ; un imprudent est victime. Alors c’est merveille de voir les sentiments que le poète sait prêter à ses petits amis, et comme il sait aussi les partager !
Poussant des cris plainti1, ils s'en vont dans la plaine, Mes yeux les ont suivis derrière les coteaux ;
Mais ils avaient déjà, le soir, perdu leur haine,
Et je les vis encor passer sous mes vitraux.
Dans la seconde pièce, le poète historien enveloppe d'une forme légère les plus graves pensées.
Papillon
Que l’aurore
Fit éclore
Au gazon, Je cours, voltige, Dans mon manoir, De tige en tige Jusques au soir.
Dans la rose,
Doux séjour !
Je repose Jusqu'au jour.
Si l’hirondelle Tente souvent Route nouvelle Au firmament.
Ah! moins superbe, Moins glorieux, £ur un brin d'herbe Je suis heureux.
Et la tempête Suivant son cours, Loin de ma tête Passe toujours,
xlii FRANÇOIÏS-XAVIER GARNEAU,
On vit chez l’homme Audacieux Le front de Rome Toucher les cieux.
Mais sur la terro Passe Attila, Dans la poussière Rome croula.
Sans que je m’inquièie, Oui, déjà j’aperçois Ma poussière indiscrète Avec celle des rois.
CELLLEEELE IEEE LEE ETES LL]
Le Dernier Huron (1840) et le Vieux chêne (1841) paraissent être comme deux échos d’une même pensée. C’est dans ces deux pièces que M. Garneau a donné toute la mesure de son talent; et si l’on doit entendre par poésie autre chose qu’un certain ramage qui plaît à l’oreille, si pour le poète, comme pour l’orateur, l’inspiration, le pectus doit passer en première ligne, le Dernier Huron restera comme l’une des plus belles pages de notre littérature. Du reste il y a de l’ampleur, du nombre et de l’harmonie dans la plupart de ces strophes, qui tiennent à la fois de l’école classique et de l’école romantique.
La lutte pour la vie entre les peuples, la disparition de certaines races, exterminées, asservies où absorbées par d'autres plus fortes et plus heureuses, forment le thème des deux productions ; mais le retour sur nous-mêmes, la crainte que tel ne soit un jour notre sort, sont plus franchement acousés dans la seconde que dans la première, où la préoccupation constante de l’auteur est déguisée, pour bien dire, sous le voile de l’eiegurie,
L'idée du Dernier Hurrn est due à un tableau de notre artiste M. Plamondon, cet élève de Paulin Guérin dont il a été question plus haut, Il avait peint le portrait du chef sauvage Vincent, dont le nom de chef était Tariolin, le dernier Huron de pure race. * L'artiste ne s’était pas con-
* Les Hurons de Lorette ont un nom patronymique et un nom de famille, ce qui n’était point le cas chez leurs ancêtres; mais ils pren-
SA VIE ET SES ŒUVRES. xliii
tenté de faire une ressemblance, il avait idéalisé son modèle.
Le tableau de M. Plamondon obtint le grand prix de peinture offert au concours en 1838 par la Société littéraire et historique de Québec, et lord Durham en fit l’acquisition. ;
Dans une notice qui se trouve dans le Canadien du 30 avril 1838, j'avais essayé de rendre compte de l’impression que cet événement avait produite.
“Le dernier des Hurons! C’est là un sujet bien intéressant, bien artistique et bien canadien. M. Plamondon en a tiré tout le parti possible. Il nous a représenté son sauvage debout, dans une attitude imposante et méditative, les bras croisés sur la poitrine, le front levé vers le ciel ; il l’a placé au milieu de ses bois auxquels il semble dire un dernier et solennel adieu pour lui-même et pour toute sa race; en un mot, il a vraiment peint le dernier des Hurons. Lorsqu'on contemple ses longs cheveux noirs bouclés et flottants sur ses épaules, ses traits éminemment caractéristiques, son teint cuivré, ses yeux étincelants, sa belle draperie de couverte, sa ceinture à laquelle est suspendu son coutelas, on reconnaît bien le fils des hommes libres, le chasseux et le guerrier de nos vastes forêts, le canotier des grands lacs, le dernier rejeton d’une nation noble et intrépide qui a disparu devant nous, comme les castors de nos rivières, les élans de nos bois; et comme nous-mêmes, peut-être, nous disparaîtrons devant une nation plus puissante. Le fort chasse le faible; c’est en
nent de plus, les chefs surtout, un nom personnel, qui a toujours une signification. Vincent avait un grand talent naturel pour la peinture. Il se fit donner des leçons par M. Plamondon et fit de nombreuses copies de son portrait, qu’il vendait aux étrangers. De là ces vers de mon Æpttre à M. de ‘uibusque, que M. de Lamothe et M. Lefaivre ont bien voulu citer:
ATP Te .…, Surtout dites-leur bien
Qu'on n’est point tatoué pour être Canadien, Que le dernier Huron est vivant à Lorette,
Qu'il a peint son portrait et que chacun l’achète,
xliv FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
deux mots toute l’histoire des fils d'Adam, et le tableau de M. Plamondon nous en déroule un petit coin.
“Il faut espérer que notre artiste n’en restera pas là, et que notre pays lui fournira d’autres sujets. Puissent tous nos compatriotes travailler ainsi, chacun dans son genre! Puissions-nous élever quelques monuments dignes de notre race avant d’être engloutis par les flots de l’émigration ! Alors on ne se demanderait plus: quand donc viendra le jour où le Canada sortira de son obscurité, où les arts et les sciences y fleuriront comme ils fleurissent ailleurs? Avouons-le franchement, si d’un côté notre avenir national est des plus incertains, plus d’une étoile commence à poindre ; qui sait si un jour nous ne compterons point comme les autres peuples, nos gloires de littérateurs, de savants et d’artistes ? Courage donc, et en avant la jeunesse canadienne |”
M. Garneau avait été frappé, lui aussi, du côté poétique et légendaire de cette œuvre d'art, et deux ans après il publiait son Dernier Huron.
Fidèle aux vraies traditions de la poésie lyrique, le poète se plonge in medias res :
“ Triomphe, destinée ! Enfin ton heure arrive; © peuple, tu ne seras plus.
Ï1 n’errera bientôt de toi sur cette rive Que des mânes inconnus.
En vain, le soir, du haut de la montagne J’appelle un nom ; tout est silencieux.
O guerriers, levez-vous ; couvrez cette campagne, Ombres de mes aïeux |”
Mais la voix du Huron se perdait dans l’espace Et ne réveillait plus d’échos,
Quand, soudain, il entend comme une ombre qui passe Et sous lui frémir des os.
Le sang indien s’embrase en sa poitrine ;
Ce bruit qui passe a fait vibrer son cœur.
Perfide illusion ! au pied de la colline C'est l'acier du faucheur !
Après la seconde stance, le poète cède encore la parole à son héros.
SA VIE ET SES ŒUVRES: xly
# Encor lui, toujours lui, serf au regard funeste Qui me poursuit en triomphant,.
11 convoite déjà du chêne qui me reste L'ombrage rafratchissant.
Homme servile! il rampe sur la terre; Sa lâche main, profanant des tombeaux, Pour un salaire impur va troubler la poussière Du sage et du héros.
“ Il triomphe, et, semblable à son troupeau timide, 11 redoutait l’œil du Huron; Et quand il entendait le bruit d’un pas rapide Descendant vers le vallon, L’effroi, soudain, s’emparait de son âme; Il croyait voir la mort devant ses yeux, Pourquoi dès leur enfance et le glaive et la flamme N'ont-ils passé sur eux ?
La parole est encore au poète, et de nouveau à son héros. Les transitions sont peut-être un peu brusques, mais elles sont tout à fait dans les procédés de la poésie antique.
Le Huron raconte les exploits de ses pères, leurs chasses leurs pêches, leurs combats, leurs voyages, leurs tournois sur les ondes limpides, où comme des cygnes, se jouaient ieurs esquifs capricieux.
Puis il s’écrie :
“Hélas! puis-je, joyvuux, en l’air brandir ma lance Et chanter aussi mes exploits ?
Ai-je bravé comme eux, au jour de la vaillance, La hache des Iroquois ?
Non, je n’ai point, sentinelle furtive, Près de leur camp surpris des ennem:4.
Non, je n’ai pas vengé la dépouille plaintivo De parents et d'amis.
Puis enfin, oubliant l’ancienne alliance de ses ancêtres avec l’un des peuples qui ont acquis son héritage, le dernier Huron s’en prend également aux uns et aux autres, et lance contre eux un prophétique anathème, suivi d’une prosopopée on ne peut plus étrange, mais aussi on ne peut plus poétique : (ii Cure Pa
xlvi FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
“Tous ces preux descendus dans la tombe éternelle Dorment couchés sous les guérets ;
De leur pays chéri la grandeur solennelle Tombait avec Jes forêts.
Leurs noms, leurs jeux, leu:s fêtes, leur histoire,
Sont avec eux enfouis pou: toujours,
Et je suis resté seul pour dire leur mémoire
Aux peuples de nos jours,
“Orgueilleux aujourd’hui qu’ils ont mon héritage, Ces peuples font rouler leurs chars Où jadis s’assemblait, sous le sacré fonillage, Le conseil de nos vieillards, Avec fracas leurs somptueux cortèges Vont envahir et profaner ces lieux !
Et les éclats bruyants des rires sacrilèges Y montent jusqu'aux cieux !.….
“ Mais il viendra pour eux le jour de la vengeance, Et l’on brisera leurs tombeaux.
Des peuples inconnus, comme un torrent immense, Ravageront leurs coteaux.
Sur les débris de leurs cités pompeuses
Le pâtre assis alors ne saura pas
Dans ce vaste désert quelles cendres fameuses
Jaillissent sous ses pas,
“Qui sait? peut-être alors renaîtront sur ces rives Et les Indiens et leurs forêts ;
En reprenant leurs corps, leurs ombres fugitives Couvriront tous ces guérets;
Et se levant comme après un long rêve,
Ils reverront partout les mêmes lieux,
Les sapins descendant jusqu'aux flots sur la grève,
En haut les mêmes cieux.
La pièce intitulée le Vieux chêne est comme une continuation du Dernier Huron ; elle lui est presque égale par le souffle poétique ; elle lui est supérieure sous le rapport de la forme.
C'est le développement d’une idée que l’auteur avait conçue dans l’autre poème, et qui s’y était trouvée trop à l'étroit.
Le Huron n’avait-il pas dit?
SA VIE ET ŒUVRES. xlvii
# Encor lui, toujours lui, serf au regard funeste, Qui me poursuit en triomphant.
11 convoite déjà du chêne qui me reste L'ombrage rafratchissant ! ”
Et parlant de son héros, le poète n’avait-il pas ajouté ?
‘# Comme le chêne isolé dans la plaine,
D'une forêt noble et dernier débris,
Il ne reste que lui sur l’antique domaine Par ses pères conquis.”
Les deux premières stances de la seconde élégie sont très riches d'harmonie et d'expressions.
Naguère, sur les bords de l'onde murmurante,
Un vieux chêne élevait sa tête dans les cieux;
Et de ses rameaux verts l'ombre rafraîtchissante
Protégeait l’humble fleur qui naissait en ces lieux.
Les brises soupiraient, le soir, dans son feuillage
Argenté par la lune, et dont plus loin l’image
Ondoyait sur les flots coulant avec lenteur ;
Les oiseaux y dormaient, la tête sous leur aile,
Comme, la nuït, sur l’eau repose la nacelle Immobile du pêcheur,
Des siècles à ses pieds reposait la poussière, Que d’orages affreux passèrent sur son fron$ Dans le cours varié de sa longue carrière!
Que de peuples tombés sans laisser même un nom! Impassible témoin de leur vaste naufrage, Que j'aimais à prêter l'oreille à ton langage Si plein de souvenirs des âges révolus !
Lui seul pouvait encore évoquer sous son ombre : L'image du passé, les fantômes sans nombre Des peuples qui n'étaient plus.
Les souvenirs historiques se pressent en foule, les peuples anciens et les peuples modernes, les sauvages et les hommes civilisés, passent rapidement au pied de l’arbre séculaire, et le poète se compare au voyageur qui jadis,
PARTANE 00 csv... AU pied d’une colonne Assis, les yeux fixés sur des débris épars, Dans son rêve crut voir s’animer Babylone, Et debout se dresser ses immenses remparts
xlviii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
Les oiseaux qui font leurs nids et .gasouillent dans les branches, les amants qui ne gasouillent pas moins tendrement sous l’ombrage épais, les danses joyeuses des villageois, au pied du vieil arbre, le vieillard qui vient s’y asseoir et raconter aux jeunes gens les hauts faits des ancôtres, tout cela est décrit avec fraîcheur, avec grâce, avec une mélancolie bien vraie et que le lecteur ne peut s'empêcher de partager. Le vieillard est évidemment un souvenir personnel ; c’est ce bon aïeul dont il est parlé plus haut.
Mais le moment vient où l'arbre doit aller, selon l’expression d’un poète français peu connu,
“ Au gouffre dévorant où vont avec nos jours Fouilles et jeunes gens, chênes et hautes tours.” *
Cependant M. Garneau n’a pas voulu que son arbre chéri tombât de vétusté; il a choisi pour lui une fin plus tragique, plus symbolique aussi de celle qu’il voudrait pour notre nationalité, si elle doit disparaître un jour.
Mais depuis 4 passé le vent de la tempête;
La foudre a dispersé tes débris glorieux :
Lo haineau cherche en vain ta vénérable tête
De loin s6 dessinant sur la voûte des cieux.
11 n’aperçoit plus rien dedans l’espace vide,
Au jour de la colère une flamme rapide
Du vieux roi des forêts avait tout effacé.
Hélas! il avait vu naître et mourir nos pères;
Et l'ombre qui tombait de ses bras séculaires, C'était l'ombre du passé.
Comme on a pu le voir, les dernières et les plus remarquables poésies de M. Garneau ont été écrites dans les années 1840 et 1341. Il a montré à cette époque une très grande activité d'esprit ; c'est alors qu’il a commencé son Histoire du Canada ; et il faisait au Canadien — quelquefois sous ses initiales —une collaboration importante. C'étaient généralement des recherches historiques ou statistiques. Un de ces articles, écrit au moment de la sanction de l'acte ARR Re SR ER ER
* Polydore Bounin, Au chdteau de Julham
SA VIE ET SES ŒUVRES. xlix
d'Union, a pour but de montrer l'intérêt que le pays tout entier avait à conserver l'usage de la langue française.
Cet article paraissait le 22 février 1841; l’auteur avait pris pour épigraphe ces vers de Victor Hugo:
# Aux choses dont tu fais le moule Tout l'univers travaille en foule; Ta chaleur en ses veines coule ;
11 t'obéit avec orgueil ; Ï1 marche, il forge, il tente, il fonde, Toi, tu penses, grave et féconde..…..
La France est la tête du monde.”
‘Le représentant de la reine d'Angleterre, disait M. Garneau, vient de proclamer la réuuion des provinces du Canada set la déchéance de la langue française. La croisade méditée depuis tant d’années contre tout ce que peut aimer la population canadienne qui parle cette langue est comn\encée, et la hache de la destruction est déjà levée pour super l'édifice des lois et des constitutions garanties aux Canadiens par le traité de 1763 et par l'acte constitutionnel de 1791. Mais les traités et les lois n’obligent que les fafbles, car qui les fera observer par les forts ? Les intérêts ont fuit taire la justice à notre égard.
‘* Puisque l'intérêt est la divinité qui domine aujourd'hui en Canada, je viens faire valoir devant son tribunal des titres reconnus irrécusables par le monde entier ; et les hommes sages et impartiaux diront en les voyant : Ne détournons pas de nous la lumière de l’un des phares les plus brillants qui éclairent le monde, de cette nation dont le poète a dit:
“ Toi, tu penses, grave et féconde.”
‘ Eu abolissant la langue française, on prive le Canada iles moyens de profiter, directement dans l'avenir, des progrès que les arts, les sciences et la littérature feront en France, sans augmenter l’avantage que fournira l'usage de la langue anglaise pour l'acquisition des lumières nouvelles, qui seront le fruit de progrès pareils en Angleterre. Si les hommes voulaient se mettre au-dessus des préjugés,
s'ils voulaient être justes, quels avantages le Canada ne retirerait-il pas de la connaissance des langues que parlent les deux premières nations du monde? Nous le demandons aux hommes instruits: ceux qui savent plusieurs langues, ne croient-ils pas avoir un avantage sur ceux qui n’en savent qu'une seule? Notre objet est de mettre devant tous les yeux le tort immense que l’on fait au pays par cette disposition de l’acte d'Union, et que chacun parmi nous pourrait apprécier, si on l’obligeait d'oublier entièrement une des langues qu’il sait, la française ou l'anglaise.”
L'écrivain donne une longue liste de toutes les découvertes faites par des Français dans les sciences ou dans les arts ; il reproduit les glorieux états de service de la France dans la civilisation de l’Europe et du monde entier; il parle avec amour de l'impulsion qu’elle a donnée aux beaux-arts et à la littérature.
Cette longue et savante énumération remplit plusieurs colonnes du journal, et l’auteur termine ainsi :
“Voilà la liste des principales inventions dues au génie français. N’est-elle pas grande et belle? Ne contient-elle pas des motifs bien fondés de l’empressement avec lequel les hommes instruits de tous les pays apprennent la languë française, dont l’ignorance parmi les personnes bien élevées est si rare en Europe ? Et c’est cette langue, jugée utile par tous les peuples, qu’on veut proscrire dans ce pays! N'est-ce pas une des anomalies de la politique de notre gouvernement ? Car on ne peut pas prétendre qu’elle soit incompatible avec l’allégeance que nous devons à l'Angleterre, puisque les habitants des îles de Jersey et de Guernesey, qui la parlent encore, sont les plus fidèles sujets de cette puissance. En outre, c’est la langue de la Belgique et d’une partie de la Suisse et de la Savoie, toutes nations indépendantes les unes des autres.
‘“ Nous pouvons donc dire que la connaissance des langues anglaise et française est, et serait encore plus dans la suite, d’un immense avantage pour le Canada, en ce qu’elle est propre à faciliter nos relations avec d’autres peuples, et à favoriser le commerce et le-progrès dans les arts et
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dans les sciences. Les inconvénients de l’usage de deux langues dans ce pays, ne seraient pas plus grands que dans la Suisse, où l’on parle le français et l’allemand ; et il faut que ces inconvénients y soient bien légers, puisqu'il ne s’élève point de plaintes à cet égard. Espérons que nos légisiateurs, plus sages que la métropole, laisseront subsister la langue française en ce pays, et n’y détruiront point un des plus puissants véhicules par lesquels les bienfaits de la civilisation se répandent dans le monde.” *
* De nombreux articles dans le même sens parurent à cette époque dans nos journaux. Un écrivain qui signait “M,” à propos du prospectus du Journal des Familles, énumérait aussi les avantages que nous offre notre nationalité et faisait un touchant appel aux Français du monde entier. Voici la fin de cet article, publié dans le Canadien du 11 novembre 1840 .. “Où pourrons-nous puiser des principes plus purs, des exemples plus frappants, des motifs plus honorables pour notre avancement matériel ? Mais tout en nous glorifiant d’être sujets britanniques et nous appuyant sur la protecticn à laquelle nous avons droit comme tels, il est un autre titre qui doit exalter nos sentiments. Le voile derrière lequel nous avaient placés, aux yeux de
l'univers, notre existence obscure et le coin reculé que nous habitons, est tombé. Le cri de notre nationaJité menacée, attaquée, persécutée, a traversé les mers; il s’est fait entendre en France, et a trouvé de l'écho partout où il y a des Français.
“ La corvette, sur des mers éloignées, s’est vue entourée de gros vaisseaux ennemis ; ses démarches ont été épiées, ses mouvements gênés, sa course resserrée ; toutes les issues sont fermées, et un triple rang de vaisseaux convoitent le pauvre atome; mais le canon désespéré de la résistance éclate et va réveiller des âmes à l'horizon ! …
“ Ce sont ces relations que nous devons entretenir; nous y trouverons un nouvel aliment au feu sacré de la nationalité ; nous y retremperons des sentiments émoussés par une longue séparation.
“ Et certes, notre nationalité française vaut bien la peine qu'on la défende et qu’on n’en rougisse pas. Elle n’est pas incompatible avec notre titre de sujet britannique; mais pour nous, dans notre situation, l’un et l’autre nous sont nécessaires, puisque, si jamais l’Angleterre, par une politique erronée, nous retirait le protection que ses lois nous ont promise, les liens du sang nous feraient trouver dans les Français autant de frères qui nous tendraient les bras. Ainsi donc, prêtons une obéissance pleine et entière aux lois qui rous régissent ; mais que nos paroles, que nos pensées, que notre cœur, fassent Voir que nous sonines Français. Dans nos chagrins domesti-
ii FRANÇOÏS-XAVIER GARNEAU,
Dans cette même année 1841, M. Garneau entreprenait, avec M. David Roy, la publication d’un journal littéraire et scientifique, l'Institut. Depuis une couple d’années, il se faisait un mouvement en faveur de la culture des sciences et des lettres, mouvement que vint augmenter le projet du système d'échanges interuationaux que M. Vattemare, de Paris, voulait établir ct pour le succès duquel il était venu prêcher en Amérique une espèce de croisade.
Il fut proposé de créer dans chacune de nos grandes villes, de grandes institutions avec musées, bibliothèques, salles de conférences et cabinets de lecture, les musées et les bibliothèques devant surtout être alimentés à l’aide du système d'échanges. Les deux sections de la population parurent s'entendre, ct le clergé catholique entra dans le mouvement. A Montréal, il fut chanté une messe solennel e pour le succès de l’entreprise, et Mgr Bourget écrivit une lettre très remarquable à M. Vattemare. Les différentes institutions littéraires avaient promis de se coaliser pour le succès de l’entreprise, et de grandes assemblées publiques où se trouvèrent les citoyens les plus marquants des deux origines, s'étaient prononcées en faveur du projet.
D'un autre côté, lord Sydenham, qui voyait là une . dive sion à la politique ct qui espérait par ce moyen apai- . s+ les ‘'anadiens-Français et les rapprocher de l'élément anglais, favorisait l’établissement des deux Znstituts Vatte- .
ques, dans nos malheurs politiques, cherchons notre consolation dans notre nationalité, car en elle est toute notre force, et elle n’est pas au pouvoir de nos ennemis.”
En feuilletant ce volume du Canadien, j rai aussi retrouvé une série de questions sous une forme assez humoristique, que je publiais le 14 août 1840, et dans laquelle j'indiquais, entro autres choses, la fondation de collèges industriels et l'établissement d’une vaste société de colonisation, sur le plan de l’association pour la propagation de la foi, comme moyens de nous maintenir dans le Has- Canada et même dans le Haut-Canada. “ Dans le Haut-Canada;” cela
devait paraître un peu fort; mais à vingt ans, on n’y va pas de main morte ! Ce qui était alors une utopie, se réalise cependant aujourd’hui en bien des endroité, et plus particulièrement sur la rive sud de l'Ottawa.
sé
SA VIE ET SES ŒUVRES. lit
mare qui devaient être fondés à Montréal et à Québec, et qui n’ont jamais eu d’existence.
Le titre du nouveau journal était donc tout trouvé; il était, pour bien dire, dicté par le sentiment public; mais aussi les deux œuwres partagèrent le même sort.
Cependant, pour être tout à fait juste, il faut dire que si le projet de M. Vattemare n’a pas été mis à exécution, tandis que, d’un autre côté, l’entreprise de MM. Garneau et Roy a échoué, l’un et l’autre ont ouvert la voie à de nouvelles tentatives qui se sont succédé depuis avec plus ou moins de succès, et ont conservé jusqu'ici le feu sacré à travers bien des obstacles.
L'Institut, dont la première livraison parut le 7 mars 1841 et la dernière le 22 maï, n’a eu que trois mois d’existence. Ses douze livraisons hebdomadaires font voir ce que pourrait être ici une publication scientifique et 2ittéraire en langue française. Elles contenaient des comptes rendus de séances des sociétés littéraires et scientifiques du Canada et des pays étrangers, des articles bibliographiques, des reproductions ou des traductions de mémoires lus devant les sociétés savantes, notamment de ceux de la Société littéraire et historique de Québec, des nouvelles des sciences et des lettres, des extraits ou des analyses d'articles sur l'instruction publique, l’industrie, les arts et les beaux-arts, des poésies, etc. Nul doute que si le public avait mieux accueilli le nouveau journal, les travaux sur l’histoire du Canada n’y eussent aussi occupé une place importante. La partie scientifique l’emportait de beaucoup sur la partie purement littéraire. Il y avait là évidemment un noble effort pour doier le pays d’une publication utile et sérieuse, pour diriger l’ambition de notre jeunesse dans une voie nouvelle et malheureusement aujourd’hui encore trop peu fréquentée.
M. Garneau se consola de l’insuccès d’une entreprise à laquelle il tenait beaucoup, en reportant toute son énergie sur son œuvre de prédilection, sur la grande tâche qu’il s'était imposée avec l'intention bien arrêtée de relever le courage de ses compatriotes et de les faire respecter par leurs concitoyens anglo-saxons,
div FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
Ses collaborateurs — car il en avait plusieurs, et l’Institut n’était que la transformation d’un autre projet —ses collaborateurs prirent chacun leur parti, et continuèrent isolément ce qu’ils avaient projeté de faire en commun.*
Ce ne fut que quatre ans plus tard, en 1845, que parut le premier volume de l'Histoire du Canada, imprimé chez M. Aubin. Pendant tout ce temps l’auteur s'était livré à un travail opiniâtre, dont la continuation devait être rendue plus difficile encore par les devoirs de la nouvelle charge qu'il avait acceptée, celle de greffier du conseil
* Au mois d'octobre 1840, M. Delorme, imprimeur, avait lancé le prospectus du Journal des familles, qui devait avoir pour rédacteurs MM. Derome et Soulard, et pour collaborateurs MM. Morin, Roy, Garneau et Chauveau. J’ai déjà parlé plus haut de M. Morin; c’est une des plus grandes figures de notre histoire politique et littéraire.
M. Roy a été un des hommes de sa génération qui ont eu le plus d'aptitude et de dévouement pour les sciences et les lettres; une trop grande modestie, voire une excessive timidité l’ont empêché de se distinguer, aux yeux du public, comme il aurait pu le faire. La botanique était son étude favorite et il avait formé un très bel herbier qui fut malheureusement détruit, à Québec, dans l’incendie de 1846. Longtemps juge de la cour supérieure, il avait pris sa retraite il y a quelques années et n’avait cessé depuis de se préparer à la mort par une vie toute d’ascétisme et de charité. Il oct décédé le 81 juillet dernier, à l’âge de 73 ans.
M. Soulard était un des avocats les plus spirituels du barreau de Québec. Il y avait en lui l’étoffe d’un poète et d’un critique. Ila iaissé deux charmantes poésies et une petite nouvelle historique, qui se trouvent dans le Répertoire. Il est mort en 1852, à l’âge de 33 ans.
M. Derome est mort quelques jours seulement avant le juge Roy. I1 cultivait encore les lettres, et venait d'écrire plusieurs poésies et or-'ques articles en prose dans l’A/bum des familles, publié à Ottawa. Je suis, hélas! le seul survivant de ce petit groupe.
Le Journal des familles ne parut point, l’imprimeur s'étant convaincu que le plan, qui était très vaste, serait d’une exécution trop coûteuse pou? le nombre d’abonnés qu’il pouvait obtenir. Il y substitua le Journal des étudiants, qui fut rédigé par M. Derome, du 14 décembre 1840 au 7 mars 1841. L'Institut, également imprimé par M. Delorme, succéda à cette publication, et la première livraison porte pour titre l’Institut ou Journal des étudiants, publication scientifique, industrielle et littéraire. Les mots “ Journal des étudiants” disparurent dès la seconde livraison.
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municipal de la cité de Québec. Plus lucrative que l’emploi de traducteur au parlement, elle comportait plus de soucis divers et un genre de travail moins facile à concilier avec les études auxquelles il devait se livrer.
Un simple coup d’œil sur le nouveau volume, qui, du reste, était impatiemment attendu par tous nos lettrés, révélait une tentative hardie tant au point de vue littéraire qu’au point de vue matériel. Ecrire et faire imprimer une histoire du pays dans ces proportions et conçue dans cet esprit, c'était donner le démenti à ceux qui proclamaiïent notre déchéance sociale et politique. Jusque-là une seule œuvre canadienne aussi considérable s’était produite: le grand ouvrage topographique de Bouchette, et encore avait-il été publié à Londres et en langue anglaise.*
Le nouvel historien, rempli de courage et décidé à vaincre tous les obstacles, n'avait pas été sans inquiétude sur l’accueil qui serait fait à son travail. Il avait communiqué les épreuves des premiers chapitres à quelques amis, et bien que ceux-ci l’eussent beaucoup rassuré, il se demandait encore avec un certain effroi quel serait le sort de son œuvre aux yeux d’une critique moins bienveillante. Ÿ
La première impression fut toute favorable, et l’auteur dut se sentir récompensé au moins en partie de ses veilles et de ses efforts par l'enthousiasme que souleva l'apparition
* 11 s’agit ici du grand ouvrage en 3 vol. in-4’, publié à Londres en 1831, The British Dominions in North America. M. Bouchette avait publié à Londres en 1815, et en français, un gros voluine in-8, Description topographique du Bas-Canada. Ce dernier ouvrage a été aussi publié en anglais.
+ La lettre suivante de M. Morin, publiée par M. Casgrain, ne sera pas lue sans intérêt.
“ Montréal, 22 janvier 1845.
“ Cher Monsieur,
“Je voudrais pouvoir vous écrire moins à la hâte, pour vous exprimer combien j'ai été satisfait de l’Introduction de votre histoire que vous avez bien voulu me communiquer. Vous rcts placez dès l'abord à un point de vue élevé, qui promet une grande utilité et un. immense intérêt; je suis sûr que l’ouvrage tiendra ce que promet la préface. Voilà pour le fond. M. Chauveau, qui vient de lire les pages que vous m’avez transmises, et dont il avait, au reste, déjà vu une
Ivi FRANÇOIS-XAVIER GARNÉAU,
de son livre. Tout ce que les sceptiques et les jaloux — il y en a toujours — trouvèrent à dire, ce fut de se demander à eux-mêmes si l'écrivain saurait bien se soutenir à cette hauteur dans les deux ou trois autres volumes dont devait se composer son ouvrage.
La préface et l'introduction avaient un très grand air; la première était une profession de foi nationale sans réserve, la seconde faisait de l’histoire de la découverte de l’Amérique-par Christophe Colomb, et de selle du Canada par Jacques Cartier, comme un portique imposant au grand
monument dont on pouvait déjà admirer les belles pro-
portions. À mesure que l’on avançait, on se disait que le
luxe des détails serait subordonné à la beauté de l’ensem-
ble, que suivant le conseil de Boileau, les festons et les astragales ne déroberaient point aux regards les nobles formes de l'édifice.
Colomb et Jacques Cartier ne sont pas les seuls voyageurs dont il parle dans cette introduction. Il y passe en revue tous les grands voyages de découverte au nouveau morde et notamment ceux qui se firent au profit de la France. La sanglante histoire des premiers établissements de la Floride attire surtout son attention.
L’historien a agi sagement en groupant au premier plan de son travail, les résumés de toutes les tentatives de colonisation faites par la France en Amérique avant l’établissement de l’Acadie et du Canada. Il dégage ainsi le berceau de la Nouvelle-France des longs et laborieux efforts qui ont précédé sa naissance, et avec ce coup d’œil d'ensemble et cet esprit philosophique qui ne l’abandonnent jamais dans tout son ouvrage, il nous fait envisager les causes et les conséquences du grand mouvement qui pousse les populations européennes vers le nouveau continent, mouvement auquel les luttes religieuses du quin-
partie à Québec, en est très satisfait. Je verrai l’ami Parent à la première occasion. Quant à la forme, les chapitres distincts que vous annoncez faciliteront beaucoup la lecture profitable de l'ouvrage. Continuez, et vous ne pouvez manquer de faire un ouvrage digne du nom canadien et de passer avec lui à la postérité... #
A.-N, Mons,
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zième, du seizième et même du dix-septième siècle donnèrent une si vive impulsion.
Une fois la route déblayée, le premier livre s'ouvre donc avec les nobles efforts de Chauvin, de de Chaste, de Pontgravé, de de Monts et de Champlain, efforts qui furent couronnés de succès en Acadie et en Canada par la fondation de Port-Royal dans la première de ces régions et par celle de Québec ans la seconde.
A peine l’auteur a-t-il fini de raconter l’établissement de ces deux villes, qu’il lui faut commencer l’histoire des luttes de l’Angleterre contre la France en Amérique, dire les fortunes diverses de l’Acadie et du Cap-Breton, l’établissement de la Nouvelle-Ecosse par le chevalier Alexander, la création si originale et presque don-quichottique de l’ordre des baronnets de la Nouvelle-Ecosse, la noble et heureuse
résistance du jeune de La Tour à la tentative impie de son père, membre de cet ordre, de s'emparer du fort qu’il
commandait au Cap-Breton, la prise de Québec par le huguenot Kirtk, puis la restitution de la colonie exigée par Richelieu dans le traité de Saint-Germain-en-Laye.
Ce ne fut pas sans peine que Champlain obtint du gouvernement français cet acte de vigueur et de haute politique. On peut dire qu'il fut deux fois le père de la colonie en la fondant d’abord, en la recouvrant ensuite. On est frappé de la similitude des prétextes que donnèrent ses adversaires avec ceux qu’opposèrent plus tard les ministres pusillanimes de Louis XV aux généreuses objurgations de Montcalm et de Vaudreuil. Pour les premiers, Québec n’était qu’un rocher. pour les seconds la Nouvelle-France tout entière qu'un désert sans valeur.….., ‘ quelques arpents de neige,” selon Voltaire.
Le second livre traite de la géologie et de l’ethnographie de notre pays. Ce dernier sujet était de nature à tenter les dispositions poétiques de notre auteur, et le chantre du Dernier Huron s'étend avec complaisance sur les mœurs et l’histoire des aborigènes, sans toutefois leur donner une place trop considérable, laissant aux événements qui vont se dérouler et dans lesquels ces terribles enfants de la forêt ont joué un si grand rôle, le soin de nous les peindre
lviii FHRANÇOISKAVIER GARNEAU,
mieux encore que ne pourrait le faire le tableau d’ensemble le plus habilement esquissé.
Le troisième livre commence par la rentrée des Français à Québec après trois ans d'occupation par Kertk. Le 13 juillet 1632, Eméry de Caën et Duplessis Bochart prenaient possession du fort Saint-Louis, et, l’année suivante, Champlain, nommé de nouveau gouverneur, revenait diriger lui-même les destinées de sa chère colonie. Les jésuites remplaçaient les récollets, qui avaient été les missionnaires sous sa première administration, et, l’année même de sa mort, ils jetaient les fondements de ce collège de Québec, qui, converti en casernes par le gouvernement anglais, vient d’être démoli, après deux siècles et demi d'existence.
M. Garneau fait un portrait sympathique mais très sim-
plement esquissé du grand voyageur, du savant, du chrétien zélé et héroïque, de l’homme d’Etat habile et persévérant à qui non seulement Québec, mais le Canada civilisé doit son existence.
Six ans seulement après la mort de Champlain, un homme doué d’une fervente piété et d’un courage héroïque, !T. de Maisonneuve, commença l'établissement de Montréal aux portes mêmes de la nation iroquoise, et alors que ces barbares venaient poursuivre nos alliés les Hurons jusque sous le canon du fort de Québec.
L’historien groupe habilement tous les événements qui rendent si remarquable l’administration de M. de Montmagny, dont le nom traduit en langue sauvage (Ononthio) a toujours été appliqué depuis à ses successeurs; puis il raconte celles de MM. d’Aïllebout, de Lauzon, d’Argenson, d’Avaugour, de Mésy, de Tracy, (vice-roi) de Courcelles, de Frontenac, de La Barre, de Denonville, et s'arrête au second et glorieux avènement de M. de Frontenac, que l’on peut considérer comme le point culminant de la domination française en Amérique. Tous ces noms font très grande figure, et l’on dirait une page de l’histoire des croisades ; mais ceux qui les portaient n'étaient pas tous également habiles, ou du moins ne furent pas tous également heureux.
Dans cette période, la plus intéressante peut-être de
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toute notre histoire, l’auteur nous montre les progrès lents de la colonie, les revers qui sont au momeit de l’anéantir, l'indifférence et l’ineptie de la fameuse compagnie des Cent-Associés dont on avait d’abord auguré tant de bien, les efforts hardis et presque téméraires de M. d’Argenson et de M. d’Avaugour, ceux non moins vigoureux et mieux appuyés par les circonstances de M. de Mésy et de M. de Frontenac, les uns et les autres contrastant avec la faiblesse et l’incapacité de quelques autres gouverneurs.
L'auteur ne traite point de cette période de notre histoire, que lord Elgin a si justement appelée l’âge héroïque du Canada, absolument dans l’ordre chronologique. D’après la méthode qu’il a adoptée, il prend chaque sujet, chaque ordre de choses séparément et revient volontiers sur ses pas, ou devance l’ordre naturel des événements, selon les besoins de chaque thèse particulière. Jai peut-être tort d'employer cette expression, qui peut paraître une critique et qui en serait une très sévère, si je ne restreignais le sens du mot à celui qu’il avait dans l’origine. Mais il est vrai de dire que bien que M. Garneau ne manque pas d’impartialité, et qu’il l’ait poussée même un peu trop loin en certaines circonstances, il avait aussi sur les principaux événements de notre histoire des opinions arrêtées, autour desquelles il a, pour bien dire, groupé les faits propres à les faire ressortir.
Il y a sans doute dans une exégèse de cette nature quelques inconvénients, et le moindre n’est pas celui de brouiller quelquefois avec la chronologie le lecteur peu attentif; mais au point de vue de l'intelligence des événements, de la connaissance des mobiles qui ont fait agir les hommes de l'étude dés destinées providentielles des peuples, cette méthode est préférable à une aride et méticuleuse narration. Elle élève l’âme tout en nourrissant la mémoire, elle grave mieux dans l'esprit les traits distinctifs du caractère d’une nation, elle jette une lumière plus vive sur les grandes époques de sa vie sociale et politique.
C’est ainsi que M. Garneau consacre plusieurs chapitres à l’organisation sociale, :udiciaire et ecclésiastique de la colonie, et qu’il rend justice à la fois au système féodal que
1x FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,
l’on a dû abolir plus tard, parce qu’il était devenu un obstacle à notre développement après avoir été dans l’origine un puissant moyen de colonisation, et à cette bonne vieille Coutume de Paris et à cette célèbre ordonnance de 1667 qui jusqu’à tout dernièrement encore étaient notre code civil et notre code de procédure civile.
Il raconte toutes les difficultés entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique, il nous fait siéger au conseil souverain que Louis XIV, par une susceptibilité hiérarchique qui à cette distance peut nous paraître puérile, mais qui avait sa raison d'être, avait transformé en conseil supérieur. On fait la connaissance de l’intendant, du procureur du roi, du conseiller clerc, des autres conseillers, du lieutenant-général et du lieutenant. particulier de la prévôté, des magistrats inférieurs, du syndic des habitations, du maire et des échevins de Québec, enfin tout un monde de fonctionnaires et de magistrats ; on assiste à une tentative de gouvernement représentatif et municipal promptement abandonnée; on voit une assemblée de notables ; on voit lutter contre l’autorité civile et même entre eux l’évêque, le chapitre, le séminaire, les ordres religieux: jésuites, récollets, sulpiciens ; on admire ces femmes intrépides qui, de Dieppe, de Tours, de Troyes, viennent continuer dans un pays barbare l’œuvre de paix et de charité commencée dans la mère patrie, enfin l’on peut contempler déjà sur les rives du Saint-Laurent toute une France en miniature représentée par quelques milliers de personnes, microcosme où s’agitent les germes de nos institutions présentes, et hélas ! aussi ceux des dissensions qui, sous une forme ou sous une autre, nous ontfait tant de mal et viennent de se réveiller plus malfaisantes que jamais.
Dans un autre chapitre l’auteur raconte l’histoire des guerres de l’Acadie. On y voit, à part des entreprises rivales des Anglais et des Français, les combats fratricides que se livrent entre eux des feudataires à qui le gouvernement français avait fait des concessions de territoire plus ou moins vagues, car on taillait comme en plein drap dans de vastes contrées que l’on connaissait peu. On y voit aussi l'intervention des Anglais du Massachusetts sollicitée tour à tour par chacun de ces belligérants au petit pied, inter-
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vention que la pauvre Acadie devait payer bien cher plus tard,
Rien ne ressemble plus aux luttes du moyen âge que la guerre que se firent La Tour et de Charnizé, guerre que le souverain, malgré son omnipotence, ne put empêcher. Rien non plus n’est plus héroïque que la défense du fort Saint-Jean par madame de La Tour, lorsqu'il fut deux fois attaqué en l’absence de son mari, ni plus navrant que la fin tragique de cette noble et courageuse personne. On la fit assister, la corde au cou, à la pendaison de ceux de ses défenseurs qui avaient été faits prisonniers, et l’impression de cette scène humiliante et cruelle la conduisit en peu d’années au tombeau.
M. Garneau fait aussi séparément l’histoire de la découverte du Mississipi. C’est une des pages les plus glorieuses de nos annales.
En ces temps-là l’apôtre, le prêtre marchaïent toujours de pair avec les représentants du roi. Des jésuites et des récollets partagent avec Jolliet et La Salle l'honneur de la découverte du Mississipi. Je dis plusieurs jésuites, car le père Allouez et le père Dablon eurent une part aux préliminaires du voyage de Jolliet et de Marquette.
‘ Allouez, Marquette et Dablon, dit M. Garneau, s’illustrèrent moins encore par les services qu’ils rendirent à la religion que par ceux qu'ils ont rendus à la science. Ce dernier fut le premier auteur de l'expédition du Mississipi ; les termes dans lesquels les naturels parlaient de la magnificence de ce fleuve ayant excité puissamment sa curiosité, il avait résolu d’en tenter la découverte en 1669 ; mais il en fut empêché par ses travaux évangéliques, quoiqu'il s’approchât assez près de ce fleuve. Allouez et Dablon pénétrèrent dans leurs courses, entre 1670 et 1672, jusque dans le Ouisconsin et le nord de l’Etat de l'Illinois, visitant les Mascoutins (ou nation du feu), les Kikapous et les Outagamis, sûr la rivière aux Renards, qui prend sa source du côté du Mississipi et se décharge dans le lac Michigan. L’intrépide Dablon avait même résolu de pénétrer jusqu’à la mer du Nord pour s'assurer si l’on pouvait passer de là à la mer du Japon.”
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Jusque dans la découverte du Mississipi se retrouvent les deux courants d'opinion ou, si l’on veut, les deux réseaux d'intiuences qui se disputaient le pouvoir. Jolliet est favorisé par l’évêque, par les jésuites, par l’intendant Talon; un jésuite l’accompagne. La Salle est le favori de M. de Frontenac ; plusieurs récollets, et parmi eux le célèbre père Hennepin, sont ses compagnons de voyage.
Les voyages et les aventures de ces hardis pionniers du christianisme et de la civilisation sont racontés en quelques pages qui en font bien saisir l'importance et nous laissent remplis d’admiration.
Tout cela se passait au milieu de nos guerres avec les sauvages ; le terrible cri de combat des Iroquois retentissait en même temps que les pieux cantiques des missionnaires et les gaies chansons de nos voyageurs. Il y a des scènes d’une sublimité terrible et d’autres d’une gracieuse et touchante familiarité : c’est une Odyssée doublée d’une Iliade.
On a discuté et l’on discute encore à qui revient la plus grande gloire, si c’est à Jolliet ou à La Salle. Il semble qu’il r’est pas bien difficile de faire la part de chacun, et le récit très simple de M. Garneau semble courir au-devant du procès qui s’instruit en ce moment à grands renforts de vieux titres, de vieilles correspondances, de vieux mémoires exhumés des archives publiques et privées.
Jolliet a très certäinement découvert le premier les sources du Mississipi et le fleuve lui-même, mais il n’a point poussé plus loin que la rivière des Arkansas; La Salle a complété la découverte jusqu’à la mer, il a rendu certain ce qui n’était que probable, il a donné à la France la Louisiane, il a traduit en un fait politique et social ce qui n’était jusque-là qu’une découverte géographique. Sa part n'est-elle pas assez belle, sans vouloir enlever à son rival le mérite de la première heure, sans vouloir le lui faire supplanter devant l’histoire comme il l’avait déjà supplanté dans les faveurs du gouvernement ?
Du reste, ni l’un ni l’autre n’ont recueilli les fruits de leurs rudes labeurs, de leurs héroïques aventures. Jolliet n’a reçu que des récompenses illusoires, il est mort relati-
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vement pauvre et ignoré. La Salle périt tristement, massacré par deux de ses gens dans sa seconde expédition.
La découverte du Mississipi par Jolliet et par le père Marquette a fourni à M. Bancroft quelques-unes des plus belles pages de sa grande histoire des Etats-Unis, et la partie la plus touchante de son réci, comme de celui de M. Garneau, se trouve dans les extraits de la narration originale du pieux missionnaire.
On ne peut se défendre d’une vive émotion lorsque, une fois embarqué sur le Ouisconsin, le bon père fait ses adieux au Canada. ‘ Nous quittons, dit-il, les eaux qui vont jusqu’à Québec pour prendre celles qui nous conduiront désormais vers des terres étrangères ; nos deux guides s’en retournent, nous laissant seuls en ce pays entre les mains de la Providence.”
L'entrée des voyageurs dans les ‘‘ vastes eaux ” est saluée par un cri de joyeuse, naïve et sublime admiration; leur longue navigation au milieu d’une splendide solitude, dans le silence et l’absence de toute trace de créatures humaines, nous fait partager cette espèce de terreur vague que la grande nature inspire toujours lorsqu’on se trouve seul en sa présence. Mais quelle scène charmante et digne de l'antiquité, lorsqu’après avoir parcouru soixante lieues, les voyageurs se décidèrent à suivre une piste de pas humains entrevue sur la rive du fleuve! ;
“ Prenant le sentier, dit M. Garneau, ils marchèrent six milles et se trouvèrent devant une bourgade située sur la rivière ‘“ Moïngona,” qu'on appelle ‘ Des Moines ” par corruption. Ils s’arrêtèrent et appelèrent à haute voix. Quatre vieillards sortirent au-devant d’eux portant le calumet de paix ; ils reçurent les étrangers avec distinction. ‘Nous sommes des Illinois, dirent-ils, soyez les bienvenus dans nos cabanes ”.....… Les Français, après s'être reposés quelques jours chez :e peuple, qui leur donna un grand festin, continuèrent leur route. Le chef de la tribu, suivi de plusieurs centaines de guerriers, vint les’reconduire sur le rivage, et pour dernière marque de son amitié, il passa C'ans le cou de Marquette un calumet orné de plumes de
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diverses couleurs, passeport assuré chez les nations indiennes.”
Ne dirait-on pas une page de la Bible ou de l'Odyssée ?
Ecoutez maintenant la fin d’un de ces deux héros et dites si ce n’est pas celle d’un de ces prophètes qui, après avoir accompli leur mission, s’en allaient au désert rendre leur âme à Dieu, seuls avec lui ?
‘ Marquette resta deux ans dans cette mission, et partit en 1675 pour Mackina, à l’entrée du lac Michigan. Dans la route il fit arrêter son canot à l'embouchure d’une petite rivière du côté oriental du lac, pour y élever un autel et y célébrer la messe. Ayant prié ses compagnons de voyage de le laisser quelques instants seul, ils se retirèrent à quelque distance, et quand ils revinrent il n’existait plus. Le découvreur du Mississipi fut enterré en ‘silence dans une fosse que ses compagnons creusèrent dans le sable sur la lisière de la forêt et sur le bord de la petite rivière dont on a parlé et à laquelle on a donné son nor.” *
* On a célébré à Québec, le 17 juin 1873, le deux centième anniversaire de la découverte du Mississipi par une soirée littéraire donnée à l’université Laval. Un excellent discours y fut prononcé par M. l'abbé Verreau, deux cantates de circonstance, avec des paroles composées par deux de nos poètes les plus distingués, M. Fiset et M. LeMay, furent exécutées par les premiers artistes du pays deux autres poètes, MM. Fréchette et Routhier, urent des poèmes d’un grand mérite. Tous, du reste, parurent frappés des conséquences de ce grand événement au point de vue religieux.
M. Routhier nous a représenté le père Marquette dans l’extase et contemplant dans une vision sublime les destinées du Canada et des vastes régions que cette découverte venait d’y ajouter,
Diamants mérveilleux de l’écharpe éternelle,
Astres qui vous bercez dans les mers de saphir,
Si vous avez une âme, elle n’est pas plus belle
Que l’âme de nos saints à leur dernier soupir,
L’apôtre conserva le sourire de l’ange
En regardgnt la porte éternelle s'ouvrir;
Et ses yeux. éblouis d’une vision étrange, Virent se dérouler les siècles à venir.