‹ François-Xavier Garneau [microforme]Chapitre 8 sur 16 · SA VIE ET SES ŒUVRES. XCV · texte numérisé non relu

SA VIE ET SES ŒUVRES. XCV

de la Grande-Bretagne. Le glor'eux écusson de l’Angleterre en est resté marqué d’une tache que ne saurait laver toute l’eau de l'Océan, théâtre de ces pirateries. Louis XV lui-même ressentit l’affront et redevint un instant le roi de Fontenoy. Il écrivit à George IT une lettre indignée pour lui demander réparation, et cette paix mensongère, qui n’abritait que des guets-apens, fut officiellement rompue le 18 mai 1756.”

est sur ce grave événement que se ferme le second volume de Histoire du Canada. M. Garneau, dans les premières pages du troisième, fait de main de maître le tableau de la situation en Europe et en Amérique, au moment où va commencer sur ce continent la lutte suprême entre les deux nationalités. Il semble que le talent de l'écrivain grandisse avec la tâche qu’il s’est imposée. L’émotion sincère du patriote remplit d’une solennelle tristesse les pages qui racontent la chute de la domination française ; le lecteur, même étranger, même anglais d’origine, ne peut s'empêcher de partager cette angoisse à laquelle se mêle un sentiment d’indignation contre la cour de Versailles, contre Bigot et son hideux entourage, contre tout le système corrompu du sommet à la base, qui a conduit la France aux abîmes, qui lui a fait perdre ses colonies, et qui mieux que toutes les théories politiques ou philosophiques, expl'que le grand cataclysme survenu trente ans plus tard. Cela se résume en deux mots: fripors et courtisanes |

Aussi notre auteur va droit au but ; dès la première page il prend à partie l’audacieuse intrigante qui changeait alors les généraux et les zuinistres au gré de ses caprices et qui, flattée des attentions de Marie-Thérèse, poussa Lor.is XV à s’allier avec l’Autriche qu’il avait toujours combattue, et à se mettre sur les bras une nouvelle guerre continentale au moment où il n’avait pas trop de toutes ses ressources pour faire la lutte en Amérique. ‘Tous ses efforts auraient dû se porter vers la marine, seule protection efficace des colonies. C'était pour l'avoir trop négligée depuis un demi-siècle, que la France avait été obligée de lutter sans cesse contre des forces supérieures et de pro-

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diguer sans aucun résultat des prodiges de valeur et d’habileté. Si, au contraire, elle se fût appliquée à être une grande puissance maritime — et elle le pouvais facilement avec son immense littoral sur la Méditerranée et sur l'Atlantique, avec ses nombreux ports de mer, avec ses Provençaux, ses Basques, ses Bretons et ses Normands, naturellement navigateurs, avec Terreneuve, l’Acadie et le golfe Saint-Laurent, une partie des Antilles et la Nouvelle-Orléans en sa puissance — elle serait aujourd’hui la maîtresse du monde.

Les colonies anglaises poussaient plus que jamais leur métropole à chasser les Français de toute l'Amérique. Déjà, cependant, se montraient chez elles les hommes qui devaient venger la France et chasser, à son tour, l'Angleterre de la plus grande partie de ce continent. En 1754, dans le territoire contesté de l’Ohio, un jeune colonel tombait sur un parti de Canadiens qui allaient lui porter une sommation de la part de M. de Contrecœur; le chef de ce parti, Jumonville, quoiqu'il eût un pavillon de parlementaire, fut massacré avec neuf des siens. Le colonel se nommait George Washington. Jamais carrière plus glorieuse ne fut ecmmencée par un acte plus regrettable.

D'un autre côté, l’homme politique qui se faisait l'organe des autres colons auprès de la métropole se nommait Benjamin Franklin. “Celui, dit M. Garneau, que Paris, vingtcinq ans plus tard, vit s’acharner à soulever l’opinion de la France et de toute l’Europe contre l’Angleterre, celui que le Canada vit venir pour révolutionner ses habitants en 1776, fut, en 1754, le promoteur de l’entreprise contre les possessions françaises. Point de repos, disait-il, point de repos à espérer pour nos treize colonies, tant que les Français seront maîtres du Canada! ”

Mais l’on comprenait bien que l’Acadie, et l’île du Cap- Breton avec sa redoutable forteresse, étaient les clefs du Canada du côté de la mer. L'espèce de neutralité que l’on avaitimposée aux Acadiens laissait toujours subsister beaucoup d'inquiétude à leur égard ; eux et leurs alliés, les Abénaquis, avaient déjà ménagé plus d’une terrible surprise aux ennemis de la France. Quoiqu’en général ils

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fussent résignés au rôle qui leur était dévolu et vécussent paisiblement sur leurs riches domaines, leur sort fut vite décidé: ce fut la déportation en masse, accompagnée de toutes les circonstances qui pouvaient rendre cet acte encore plus odieux.

L’historien fait précéder le récit de cette sinistre exécution du tableau des mœurs douces et patriarcales des populations açadiennes, tableau emprunté à Raynal. C’est une idylle suivie d’une tragédie.

A l’époque où écrivait M. Garneau, on était loin de prévoir l’importance que prendraient les débris épars de cette nationalité dans les provinces maritimes, Comme il eût été fier et heureux s’il eût pu voir la grande manifestation acadienne de l'été dernier | *

Tandis que ces événements se passaient, le géneral Braddock s’avançait pour chasser les Français de l’Ohio. M. Garneau raconte avec un talent remarquable la bataille de la Monongahéla ; le vainqueur, de Beaujeu, et le vaincu, Braddock, y périrent, comme plus tard Wolfe et Montcalm aux plaines d'Abraham. Il donne aussi une excellente description du combat du fort Edouard, où le général Dieskau, que l’on avait envoyé pour prendre le commandement de toutes les forces, fut blessé et fait prisonnier. Cette bataille avait été précédée d’un engagement dans lequel les Anglais avaient été vaincus. C’était donc seulement une demi-victoire à opposer à la grande déroute de la Monongahéla, où presque tous les officiers anglais avaient été tués ou blessés. Washington, qui était au nombre des survivants, écrivait après cette dernière bataille : ‘“ Nous avons été battus, honteusement battus par une poignée de Français qu ne songeaient qu’à inquiéter notre marche. Quelques instants avant l’action, nous croyions nos forces presque égales à toutes celles du Ca-

* Four tout ce qui concerne l’histoire des Acadiens, on lira avec avantage les deux excellents ouvrages de M. Rameau : “ La France en Amérique — Acadiens et Canadiens,” et “ Une colonie féodule en Amérique.” M. Pamphile Lemay, poète canadien, a publié une très belle traduction en vers du célèbre poème de Longfellow, ‘“ Zangéline.”

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nada; et cependant, contre toute probabilité, nous avons été complètement défaits, et nous avons tout perdu.” Washington avait déjà éprouvé une sanglante défaite pour son propre compte au fort Nécessité, où de Villiers était allé venger la mort de son frère Jumonville. *

Cette campagne, entreprise en pleine paix, n'avait pas beaucoup réussi aux colonies anglaises. Des quatre expéditions qu’elles avaient combinées, une seule, celle de l’Acadie, avait eu un demi succès; les trois autres, qui avaient respectivement pour objet de s'emparer des forts Duquesne, Saint-Frédéric et Niagara, avaient échoué assez nisérablement. La déroute de Braddock et sa mort, l’inaction de Johnson après sa victoire au fort Edouard, humiliaient nos ennemis. ‘Mais, de plus, la bride fut lâchée, dit M. Garneau, aux bandes canadiennes et sauvages, qui dévastèrent les établissements anglais depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu’à la Virginie, avec l’esprit de vengeance que leur inspirait la guerre injuste que l’on faisait au Canada. Plus de mille habitants furent massacrés ou tratnés en captivité par ces guerriers redoutables, qui, comme un torrent dévastateur, ne laissaient que des ruines sur leur passage. Les populations épouvantées abandonnèrent leurs foyers, et allèrent chercher un asile dans les provinces méridionales et sur les bords de la mer.”

Tel était l’état des affaires en Amérique ; en Europe, même avant les déclarations de guerre qui, de part et d’autre, ne furent que de pures formalités, la France avait pris Minorque et infligé une terrible défaite à l’amiral Byng, que son gouvernement fit pendre, suivant le mot de Voltaire, pour encourager les autres.

Les choses étant rendues à cette extrémité, les deux nations se préparèrent à faire les plus grands sacrifices, La France recevait les demandes de secours les plus pressantes de la part de tous les fonctionnaires de la colonie

* La mort de Jumonville produisit une grande sensation en Eurrpe. Thomas, le célèbre auteur de tant d'éloges académiques, écrivit sur ce sujet un poème qui n’était pas du iout élogieux pour le père de la grande république. Celui-ci a toujours soutenu qu’il y avait eu méprise, qu’il avait cru à une attaque et non pas à une sommation.

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et de tous les officiers de l’armée; non seulement on voulait des hommes, des munitions, des vivres, mais on pressait surtout l’envoi d’un officier expérimenté pour remplacer le général Dieskau.

Les ministres envoyèrent deux nouveaux batailions, des recrues, des vivres et un million trois cent mille livres en numéraire ; cet envoi d’argent, fait remarquer notre auteur, porta, contre toute attente, un préjudice grave à la colonis, en ce que sa circulation fit baisser le papier-monnaie et les lettres de change.

Un nouveau général et plusieurs officiers supérieurs d'un grand mérite s’embarquèrent avec ces renforts. Le général s'appelait le marquis de Montcalm, et parmi ceux qui l’accompagnaient on remarquait le chevalier de Lévis et le colonel de Bourlamaque. Ainsi s’avançaient vers les régions lointaines de l'Amérique ceux qui devaient être les principaux acteurs dans les scènes les plus émouvantes de notre histoire. Ils avaient, du reste, l'intuition du rôle ptrilleux autant qu’'honorable qui leur était échu. Les lettres de Montcalm, citées par M. de Bonnechose ou par le père Sommervogel, font voir qu’il ne se fit guère illusion sur le sort qui l’attendait. *

L’Angleterre et les colonies anglaises, de leur côté, faisaient les plus grands armements et s’assuraient la supériorité du nombre. Dès le début de la campagne de 1756, leurs forces présentaient un effectif plus que double de celui qu’on pouvait leur opposer.

Non seulement nos ancôtres avaient contre eux le nombre; mais leur cause eut bientôt à souffrir de la mésintelligence entre les chefs. À cela se joignirent la disette qui devint presque la famine, et la petite vérole, qui fit de terribles ravages, surtout parmi leurs alliés sauvages, et décima cruellement les Acadiens réfugiés dans le pays, qui auraient pu être un excellent renfort pour nos troupes. Si l’on ajoute le tfouble porté dans les finances, et les exactions sans nombre dont les colons étaient victimes, par les manœuvres de Bigot et de ses complices, on aura

* Sommervogel, Comme on servait autrefuis,

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un tableau’bien sombre mais nullement chargé des detnières années de la colonie sous le gouvernement français.

Il y avait alors ici malheureusement deux partis, celui des Français et celui des Canadiens. M. de Vaudreuil était Canadien, et, pour avoir une idée des sentiments qui régnaient, il suffit de citér un mot aussi injuste que cruel par lequel se termine né dépêche de M. Doreil, aide de camp de Montcalm. Comparant ce dernier au gouverneur, il disait: ‘Quand M. de Vaudreuil aurait de pareils talents en partage, il aurait toujours un défaut originel, il est Canadien.” On le voit, ce térrible péché originel dont nous avons tant souffert sous le gouvernement aaglais, n’a pas été inventé par les conquérants, il existait déjà avant la conquête et alors même que nos pères sacrifiaient tout pour la mère patrie.

M. Garneau se posé résolument en défenseur de M. de Vaudreuil ; il est même sévère pour le général français, et ne $e laisse pas éblouir ni détourner de ce qui lui semble un devoir patriotique par l’auréole de gloire qui entoure le vaincu des Plaines d'Abraham.

Voici d’abord commént l'historien présente le héros à ses lecteurs :

“C'était un vieil officier qui comptait trente-cinq ans de service, ayant embrassé l’état militaire en 1721, à l’âge de quaicrze ans. Il avait servi en Italie et en Allemagne, et assisté à la bataille de Plaisance et au sanglant combat de l’Assiette où il était colonel. Il avait reçu cinq blessures dans ces deux actions. Il s'était aussi distingué, sous le maréchal de Belle-Isle, dans la fameuse retraite de Prague. Mais il avait tous les défauts des généraux de son temps: il était à la fois rempli de feu et de nonchalance, timide dans ses mouvements stratégiques et «udacieux au combat jusqu’à négliger les règles de la plus commune prudence; du reste, il était d’une bravoure personnelle à toute épreuve.”

Pour compléter ce portrait, qui n’est certainement point troy. flatté, ajoutons que Montcalm avait un haut sentimens d'honneur, une intégrité à toute épreuve, un esprit sincèrement religieux, un cœur tendre et sensible aux

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saintes émotions de la famille, enfin des goûts et des aptitudes littéraires servis par de fortes études, bien qu’à quatorze ans il dût quitter l’école pour l’armée. Du camp d'Otrebach, il écrivait à son père: ‘“ J'apprends l’allemand... et ie lis plus de grec, grâce à la solitude, que j’en avais lu depuis quatre ans.”

On sait qu’il composa une inscription en vers latins qu’il fit graver sur une croix au champ de bataille de Carillon, et que, d’un autre côté, dans la nuit du 12 au 13 septembre, dans la rade de Québec, Wolfe lisait avec émotion la célèbre élégie de Gray, disant qu’il donnerait toute la gloire militaire du monde pour celle de l’auteur. N'y a-t-il pas quelque chose de bien touchant, et aussi de bien honorable pour les lettres humaines, dans cette conformité de goût chez ces deux héros qu’un courage, une mort et une gloire semblables attendaient sur les Plaines d’Abraham, comme le dit si élégamment l’inscription latine de l’obélisque de Québec ?

A peine Montcalm était-il arrivé qu’il se signala par la prise du fort Oswégo, exploit que, selon notre auteur, il aurait accompli un peu malgré lui et qui aurait été la première cause de ses dissentiments avec M. de Vaudreuil. Le général terminait la lettre qu’il écrivait au ministre pour lui rendre compte de cet important succès, par des excuses sur la témérité de l’entreprise. ‘ La conduite que j'ai tenue en cette occasion, dit-il, et les dispositions que j'avais arrêtées sont si fort contre les règles ordinaires, que l’audace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour de la témérité en Europe; aussi je vous supplie, monseigneur, pour toute grâce, d'assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme je l'espère, m’employer dans ses armées, je me conduirai sur des principes différents.”

Ce scrupule, ou si l’on veut ce remo:ds d’avoir vaincu contrairement aux principes de l’art, fait songer ir.volontairement à la convenance qu’il v avait, selon les médecins de Molière, à mourir dans les formes. M. Garneau n’y voit que de la mauvaise humeur. ‘Montcalm, dit-il, parut mécontent et morose, comme s'il eût regretté une victoire obtenue contre ses prévisions.”

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La correspondance du général fait voir qu’il n’était pas indifférent à ce premier succès, et que ses excuses étaient plutôt une précaution pour éviter le blâme que les tacticiens rigoureux infligent même aux vainqueurs, lorsqu'ils ont trop risqué. Avant de quitter le rivage, il fit élever une colonne avec l’écusson de France et cette inscription classique: Manibus date lilia plenis. *

‘ La guerre du Canada a deux phases, dit M. de Bonnechose, la première presque offensive, de 1756 à 1758; la seconde toute défensive et de désespoir, de 1758 à 1760. Le théâtre des opérations se déplaça avec la fortune ; la frontière fut le premier champ de bataille; puis quand cette ligne fut forcée par l’invasion, le Saint-Laurent devint le témoin de la lutte.”

Si l’on en croit M. Garneau, Montcalm aurait voulu de suite se borner à la défensive, et M. de Vaudreuil aurait

* Les extraits suivants, empruntés au livre de M. de Bonnechose, cité plus haut, font voir chez Montcalm le bon chrétien et le bon père de famille :

“Les hurlements de nos sauvages, écrit Montcalm à sa mère, les firent promptement se décider. Ils se sont rendus prisonriers de guerre au nombre de mille «nt cent quatre-vingts, dont quatre-vingts officiers, deux régiments de :1a vieille Angleterre. Je leur ai pris cinq drapeaux, trois caisses militaires d'argent, cent vingt et une bouches à feu, y compris quarante-cinq pierriers, un amas de provisions pour trois mille hommes durant un an, six barques armées et pontées depuis quatre jusqu’à vingt canons. Et comme il fallait dans cette expédition user de la plus grande diligence pour envoyer les Canadiens faire les récoltes et ramener les troupes sur une autre frontière, du 15 au 21, j'ai démoli ou brûlé trois forts, et amené artillerie, barques, vivres et prisonniers.”

En même temps il écrivait à la marquise son épouse :

“ Voilà une assez jolie aventure, ma très chère, je vous prie d’en faire dire une messe dans ma chapelle ; j'ai encore un bout de campagne à faire. Je pars pour aller rejoindre, avec un renfort de troupes, le chevalier de Lévis au lac Saint-Sacrement, à quatrevingts lieues d'ici. Je n’écris qu'à vous, à notre mère, aux Môlé, à Chevertet aux trois ministres, à personne d'autre; ma foi, suppléez-y, je suis excédé de travail : que ina mère et que vous m’aimiez, et que je vous rejoigne tous l’année prochaine ! J'embrasse mes filles. On ne peut vous aimer plus tendrement, ma très chère,”

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eu quelque peine à le décider aux entreprises qui lui ont fait le plus d'honneur.

La prise d'Oswégo fut le plus grand événement de l’été de 1756. Elle fut célébrée par des Te Deum, et l’on suspendit aux voûtes de la cathédrale de Québec les drapeaux pris sur les Anglais.

L'hiver qui suivit fut, malgré la disette et la gêne, un hiver de gaieté et de fêtes; car Montréal et Québec, cette dernière ville surtout, imitaient de leur mieux Versailles et Paris, et Bigot déployait ici le luxe insolent que se permettaient les intendants et les fermiers généraux en Europe. L’oisiveté, presque inévitable durant cette longue saison, a toujours été et est encore plus ou moins une excuse ou un prétexte pour ce genre de vie.

‘Voici, dit M. de Bonnechose, l’hiver venu, tel qu'il se montre dans ce rude climat: toutes les eaux gelées, partout sur terre la neige durcie, monde de cristal et de marbre blanc étincelant au soleil. Avant six mois nulle nouvelle possible de la France ni d’ailleurs. Que faire dans cette grande prison, sinon se divertir? — On danse à Québec, à Montréal, partout. Le général écrit à sa femme: ‘ Pour ma part, trois grands beaux bals jusqu’au carême; outre les dîners, de grands soupers de dames trois fois la semaine ; les jours des prudes, des concerts; les jours des jeunes, des violons de hasard, parce qu’on me les demandait; cela ne menait que jusqu’à deux heures après minuit, et il se joignait, après souper, compagnie dansante, sans être price, mais sûre d’être bien reçue, à celle qui avait soupé..….. “

“En ce joyeux hiver de 1756, sur les bords glacés du Saint-Laurent, quelle étrange apparition de la France du dix-huitième siècle, frivole et gaie, de la France à la mode, poudrée à blanc, “spirituelle et galante à Québec, jouer:se à Montréal,” et partout insoucieuss du lendemain! Là-bas, venant des monts Alleghanys, s'ayance un grand nuage sombre, Cc n’est rien, répondent les violons, c’est le brouillerd des lacs que va dissiper le soleil du printemps.”

M. Garneau a reproduit toutes les péripéties de la guerre de la conquête avec une grande habileté. Ses descriptions de la prise de William-Henry, du siège de Louisbourg, de

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la bataille de Carillon, du siège de Québec, de la bataille de Beauport, de celle des Plaines d'Abraham, enfin de la bataille de Sainte-Foye, seraient dignes des historiens modernes les plus familiers avec la tactique militaire. Il n’a point négligé non plus le côté pittoresque de ces campagnes ; les combats de moindre impe”ance, les escarmouches, où les sauvages et les milices er: iennes jouaient un rôle si important, sont peintes avec alent et vérité.

L'auteur suit avec une patriotique émotion, mais en même temps avec un coup d’œil sûr et plein de discernement, la marche à la fois sinistre et glorieuse de toutes ces victoires, qui épuisaient les forces de la Nouvelle-France, tandis que celles de la Nouvelle-Angleterre semblaient augmenter en proportion des défaites qu’essuyaient ses armées. Cependant les demandes adressées à la France étaient fréquentes et pressantes; celle-ci n’envoyait que des secours insuffisants, et encore, le malheur se mettant de la partie, tantôt les vaisseaux étaient interceptés par des flottes anglaises, tantôt ils étaient dispersés et perdus dans des tempêtes. D’un autre côté, Pitt, parvenu au pouvoir, comprit que c'était en Amérique qu’il fallait frapper la France; il décida le peuple à faire les plus grands sacrifices ; il semblait que les flottes et les armées ne coûtassent rien au parlement et à la nation. Chasser les Français du nouveau monde à tout prix, telle était la devise du ministre : ‘‘ Le succès, observe avec raison M. de Bonnechose, était plus facile qu’il ne le semblait. En Canada, l’Angleterre avait trois alliées qui la servaient sans subsides: la discorde, la famine, la concussion; son allié d'Europe, le grand Frédéric, lui coûtait plus cher.”

Chacune des étapes de cette guerre, qui a été encore plus importante en Amérique qu’en Europe, est marquée par quelque circonstance mémorable qui l’a rendue célèbre dans l’histoire. Ainsi la prise de William-Henrÿ a donné lieu au massacre d’une grande partie de la garnison anglaise par les sauvages, malgré tous les efforts de Montcalm et des autres commandants français. Ce tragique incident est comme la contre-partie du massacre de Jumonvillé et dé ses compagnons, et de même que Thomas a fait un

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poèmé sur ce dernier événement, Fenimote Cooper, dans un de ses romans, a pris le général français à partie pour ce qui avait été le résultat de l’imprudence des Anglais. * M. Garnéau fut un des premiers à rétablir la vérité historique sur ce fait comme sur bien d’autres.

La prise de Louisbourg a décidé «u sort dé notre continent; c'était, je l’ai déjà dit, la clef de la situation militaire. À purt cela, le siège de la forteresse du golfe sera à jamais célèbre par la belle défense de la garnison française, par le courage et l’habileté de Wolfe, qui y commença sa courte et glorieuse carrière, enfin par l’héroïsine de madame de Drucour, qui prend placé, dans la galerie des fernimes illustres du Canada, à côté de madame de La Tour et de madame et de mademoiselle de Verchères.

La plus brillante de toutes les inutiles victoires quiè le sort nous accordaït comme autant d’ironies sanglantes, la bataille de Carillon, où Montcalm triompha d’uné armée cinq fois plus nombreuse que la sienne, fut célébrée à Paris par un feu d'artifice tiré en face de l'Hôtel dé ville, le 1er octobre 1758. Hélas! le pauvre général qui écrivait dans ses dépêches: “que l’on m'envoie au moins de la poudre; sans les munitions enlevées aux Anglais, nous en aurions déjà manqué,” le pauvre général devait bien regretter celle qui se brûlait en son honneur, si ioïn de lui!

De nos jours, un poète canadien, M. Crémazie, a célébré cette glorieuse journée dans un poème qui restera l’une des plus belles pages de notre littérature. Il est permis de croire, cependant, que ce chant sublime ñ’eût jamais existé si M. Garneau n'avait pas mis en lumière l'événement qu’il rappelle.

La tragédie des Plaines d'Abraham, grâce à la mort des deux principaux acteurs, eut un grand retentissement dans le monde entier. L'Europe, pendant longtemps, ne connut de nous rien autre chose; bien de* gens encore ne savent de toute notre uistoire que ce duel héruïque. Avant M. Garneau, les péripéties du siège, la bataille de Beau-

* Voir à ce sujet la brochure de M. James M. LeMoine, lu Mémoire de Montcalm vengée.

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port ou de Montmorency et celle de Sainte-Foye étaient peu connues, ou du moins très insuffisamment appréciées même dans notre pays. |

La situation de la colonie, envahie de tous côtés par trois armées, était bien terrible. Vaudreuil, Montcalm, Lévis, Bourlamaque, Bougainville, ne savaient sur quel point s jeter. Déjà le fort Duquesne, pour la conservation duquel avait été livrée la brillante bataille de la Monongahéla, avait été évacué et détruit après une nouvelle victoire remportée sur le général Grant, et cela uniquement à cause de la faiblesse numérique de la garnison et du manque de secours. Le fort Niagara devait avoir bientôt le même sort. Concentrer assez de troupes à Québec pour défendre cette ville contre la flotte et l’armée de débarquement qui s’avançaient, en laisser cependant assez dans la région de Montréal et des grands lacs pour tenir en échec Amherst, général habile qui avait succédé à l’inepte comte de Loudoun, * c'était là un problème bien cruel à résoudre. M. Garneau en fait voir toutes les difficultés, et c’est avec un grand serrement de cœur que, même à la distance où nous sommes de ces événements, nous sentons le fatal réseau étendu autour de la Nouvelle- France se rapprocher de toutes parts.

En même temps l’historien nous montre Montcalm organisant la défense de Québec, se retranchant avec le gros de l’armée sur les hauteurs de Beauport, Wolfe arrivant au pied de l’île d'Orléans avec sa flctte nombreuse et formidable — près de cent voiles, dit M. Garneau — débarquant une partie de ses troupes sur cette île, leur faisant prendre position à l'extrémité supérieure, puis hésitant devant l’attitude de l’ennemi et les difficultés qui l’attendaient de toutes parts, traversant à la Pointe-Lévis, brmbardant la ville dont il ne fait qu’un monceau de ruines; faisant dévaster les campagnes dans toutes les directions, au-dessus et au-dessous de Québec, au nord et au sud du Saint-

* On a dit du comte de Londoun : “II est comme Saint-Georgea, sur les enseignes, toujours à cheval, mais ne chevauche jamais.” “ He is like St. George on the signs, always on horse back, but neves rides on.” (Franklin’s Autobiography, Sparks.)

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Laurent, pillant, brûlant, massacrant, et du 25 juin au 18 juillet, n’osant ni attaquer Montcalm, ni passer avec ses vaisseaux devant les batteries de la ville. Du camp de Beauport on apercevait à la fois l’embrasement de Québec et celui des villages de l’île d'Orléans, de la côte de Beaupré et d’une partie de la rive droite du fleuve. Montcalm cependant ne bougeaït point. Après avoir conduit deux vaisseaux de ligne et autant de transports et de chaloupes canonnières au-dessus de la ville, et s'être assuré au’un débarquement au nord du Saint-Laurent était chose trop périlleuse, Wolfe se décida enfin à livrer combat sur la plage de Beauport; il établit des batteries sur la rive gauche de la rivière Montmorency, et attaqua, le 31 juillet, la gauche de l’armée française. Le récit de cette bataille, comme tous ceux que fait M. Garneau, frappe vivement l'imagination. Il fait ressortir le contraste entre les belles troupes de Wolfe et les milices canadiennes, qui cependant furent victorieuses ; car ce furent elles qui décidèrent du succès de cette journée. ‘ Les grenadiers, dit-il, s’arrétèrent et se formèrent en colonnes d'attaque pour assaillir les retranchements qui étaient à une petite portée de fusil, tandis que toutes les batteries ennemies, redoublant de vigueur, faisaient pleuvoir depuis midi sur les Canadiens qui défendaient cette partie de la ligne française, une grêle de bombes et de boulets, que ceux-ci essuyaient avec la plus grande fermeté. Lorsque les assaillants furent formés, ils s’ébranlèrent, la baïonnette au bout du fusil, pour aborder les retranchements. Leur costume et leur attitude contrastaient singulièrement avec l'apparence de leurs adversaires, enveloppés d’une légère capote fortement serrée autour àes reins, et n'ayant pour suppléer à la discipline que leur courage et la justesse remarquable de leur tir. Ceux-ci attendirent froidement que l’ennemi atteignît le pied du coteau, à quelques verges seulement de leur ligne, pour le coucher en joue. Alors ils lâchèrent des décharges si meur- | trières sur les deux colonnes anglaises, qu’en peu de temps elles furent mises en désordre, et malgré les efforts des officiers, elles prirent la fuite pêle-mêle, pour aller chercher un abri derrière la redoute et ensuite derrière le reste

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de l’armée, qui était en lignes développées, un peu plus loin, Au même moment, survint un orage furieux de pluie et de tonnerre, qui déroba les combattants à la vue les uns des autres et dort le bruit plus imposant fit taire celui de la bataille. Lorsque la tempête fut finie et que le brouillard se fut dissipé, les Français aperçurent les ennemis qui se rembarquaient avec leurs blessés, après avoir mis le feu aux deux transports échoués, se retirant comme ils étaient venus, les uns dans leurs berges, et les autres par le gué de Montmorency. Le feu de leur nombreuse artillerie, à iaquelle on n’avait pu répondre qu'avec une dizaine de pièces, qui avaient cependant beaucoup incommodé les troupes au débarquement, le feu de leur artillerie dura sans discontinuer jusqu’au soir, et l’on estime qu’elle tirastrois mille coups de canon dans cette journée.”

Cette défaîte était un coup terrible pour Wolfe; chargé aussi jeune d’une expédition. si importante, tous les yeux étaient fixés sur lui, et il devait avoir laissé en Europe bien des envieux. Il essaya encore une fois de séparer Montcalm des troupes qui s’opposaient aux armées du Sud et de l'Ouest, et d'établir une communication avec celles-ci. Il envoya donc Murray avec des forces considérables dans la direction des Trois- Rivières, mais ce général revint sans avoir fait autre chose que d’incendier quelques villages au sud du fleuve.

Le général anglais eut alors une de ces défaillances physiques et morales auxquelles les héros comme les simples raortels sont sujets. Une maladie faillit le mettre au tombeau, et les dépêches qu’il écrivit à son gouvernement, font voir qu'il désespérait du succès de son entreprise, Cependant, il ne voulut point l’abandonner sans une dernière et suprême tentative, Il consulta ses lieutenants Monckton, Townshend et Murray, tous comme lui jeunes, de grande famille et pleins de talent, de patriotisme et d’ambition. : :

Porter les opérations au-dessus de la ville, sans savoir encore au juste en quel endroit, tel fut le nouveau plan des assiégeants, Cette intention fut indiquée assez clairement aux yeux de Montcalm, par l'évacuation du camp

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que Wolfe avait laissé sur la rive gauche de la rivière Montmorency et le transport de toutes les troupes à Lévis. Le général français envoya donc des renforts à M. de Bougainville, qui, d’après M. Garneau, se trouva avoir sous ses ordres, 8,000 hommes répartis depuis Sillery jusqu’à la Pointe-aux-Trembles.

Mais ici notre auteur suspend, au moment décisif, le récit du siège, pour s'occuper de ce qui se passait sur nos frontières.

Le général Amherst, à la tête d’une puissante armée, ne s’avançait que lentement, se rappelant la Monongahéla et Carillon. Bourlamaque reculait devant lui, et, après avoir évacué et détruit les forts Carillon et Saint-Frédéric, il s’était retiré à l’Ile-aux-Noix. Un désastre terrible fut celui qui arriva au fort Niagara. Le commandant Pouchot s’y défendait avec un rare courage contre Prideaux, qui fut tué, et contre Johnson, qui le remplaça, et il avait l’espoir d’être secouru par les garnisons des forts de l'Ouest appelées à son secours, lorsqu'une partie de celles qui étaient en route tomba dans une embuscade et fut massacrée. Epuisé de ressources, et le fort étant presque démantelé, il obtint cependant de Johnson une capitulation honorable.

“ Niagara, dit M. Garneau, était le poste fortifié le plus important dans la région des grands lacs à cause de sa situation. Sa perte sépara les lacs supérieurs du bas de la province, et les Français se trouvèrent, par cet événement, refoulés d’un côté jusqu’au Détroit, et de l’autre jusqu'aux rapides du Saint-Laurent au-dessus de Montréal, le fort Frontenac, faute de temps, n'ayant pas été relevé. La position sur le lac Ontario appartint dès ce moment aux ennemis.”

M. de Vaudreuil, ne voulant pas abandonner la lutte de ce côté, envoya le chevalier de Lévis avec 800 hommes à Montréal et le chargea d’organiser une défense qui pût au moins retarder la marche des envahisseurs, On ne saurait blâmer cette mesure, bien qu’il soit très possible qu'elle ait été pour beaucoup dans la défaite du 13 septembre. Qui sait, en effet, ce qu’aurait pu faire le coup d’œil, l’acti-

cx FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

vité et l’infuence de Lévis s’il eût été auprès de Montcalm dans cette fameuse journée ?

Du reste, la fatalité était partout. Lorsqu'on lit avec attention toute cette partie de notre histoire, on rencontre, à chaque page, des situations où ce que l’on est convenu d'appeler le hasard joue un grand rôle. Il a tenu à si peu de chose, par exemple, que Wolfe, malade et découragé, n’abandonnât son entreprise ou ne fût mis hors d'état de pouvoir la continuer! $es lettres, publiées par son biographe, en fournissent la preuve. * D’un autre côté, si un détachement un peu considérable eût occupé le haut de l’escarpement de l’anse du Foulon, le général anglais eût été très probablement incapable de réaliser un projet dont il admettait lui-même toute la témérité. Enfin, si Montcalm eût pris avec lui une plus grande partie de son armée, en supposant même qu’il n’eût pas de suite culbuté l’ennemi, il aurait pu au moins lui tenir tête assez longtemps pour être rejoint par Bougainville, qui se présenta au moment où la bataille venait de finir.

M. Garneau raconte brièvement cette bataille, qui fut courte autant que fatale ; il nous montre Montcalm arrivant à la hâte à la rencontre de Wolfe; son armée à peine formée et sans corps de réserve, attaquant l’armée anglaise ; celleci attendant de sang-froid ; la première ligne couchée par terre, se relevant et lâchant à quarante pas une terrible décharge ; Wolfe, qui avait parcouru les rangs, faisant mettre deux balles dans les fusils, blessé une première fois, puis une seconde fois, à mort, lorsqu'il chargeait à la tête de ses troupes l’ennemi en désordre; Montcalm s’efforçant en vain de rallier les réguliers qui formaient le centre et l’aile droite, blessé à mort et rentrant dans la ville sur son cheval ; enfin, dans la déroute générale où avaient péri M. de Sénezergues et le baron de Saint-Ours, les Canadiens épar-

* The Life of Major General James Wolfe, written from original documents, by Robert Wright; London, 1864. Cet ouvrage est postérieur à la dernière édition de l'Histoire du Canada. S'il en eût été autrewent, M. Garneau n'aurait pas manqué de réfuter certains racontars absurdes qu'on y lit au sujet des otliciers français et des “ Cunadian peasunts,”

SA VIE ET 8ES ŒUVRES, exi

pillés sur l’aile droite combattant toujours quoique en retraitant, forçant plusieurs corps ennemis à plier, et engageant tellement dans la lutte trois cents montagnards écossais, que les chefs anglais durent envoyer deux régiments au secours de ceux-ci.

Quelle triste scène que la mort des deux généraux en chef, l’un si jeune encore, l’autre dans toute la force de l’âge ; l’un sentant la vie lui échapper au sein de la victoire, l’autre vaincu pour la première fois et sans ressource, sans revanche possible au moins pour lui-même; l’un au moment de cueillir les lauriers les plus chers à son cœur et qu’il désespérait d'atteindre quelques jours auparavant, l’autre voyant toute une vie d’études, de travaux et de succès perdue par une imprudence qui tenait certainement quelque chase du vertige et de la fatalité!

‘“ Quoi qu'il en soit des fautes de Montcalm, dit M. Garneau, il sembla qu’il les avait suffisamment expiées par sa mort; et, devant ses dépouilles, on les oublia toutes pour ne se rappeler que ses triomphes et sa bravoure. Les Canadiens comme les Français p'eurèrent sa perte comme un malheur public. Il rendit le dernier soupir le lendemain matin au château Saint-Louis, * et fut enterré le même soir, à la clarté des flambeaux, dans l’église conventuelle des Ursulines en présence de quelques officiers.”

Vaudreuil ayant résolu de se retirer du côté de Montréal avec toutes les troupes, après avoir renforcé la garnison de cent cinquante hommes seulement, rencontra, le 17, à la

* L'endroit précis de la mort de Montcalm est encore un sujet de discussion parmi nos archéologues. 11 est très probable cependant, comme le dit M. Garneau, qu'elle eut lieu au château Saint-Louis. Quant à la légende du trou de bombe, consacrée par l’inscription de l'Académie des Inscriptions et belles-lettres, elle est aussi très vraisemblable. Les vues de l’intérieur des églises des Récollets et des Jésuites, qui font partie de la série de gravures publiées par un offi cier de la flotte de l'amiral Saunders, montrent de nombreuses excavations faites dans le plancher de ces églises par des bombes, Il est très probable qu’il en était de même à la chapelle des Ursulines: la tradition conservée dans le monastère confirme aussi la légende. 8

exii FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

rivière Jacques-Cartier, le chevalier de Lévis, qui décida de suite d'attaquer de nouveau les Anglais sur le même champ de bataille des Plaines d'Abraham.

Quel ne fut pas le désespoir du nouveau général en chef en apprenant que Québec avait capitulé! M. Garneau s’indigne avec raison contre M. de Ramezay et tous ceux qui ont pris part au conseil de guerre, et il signale à la vénération de la postérité le nom d’un jeune officier, M. de Fiedmont, * qui seul protesta contre cet acte de désespoir d'autant plus inexplicable que la garnison ne manquait point de ressources, et que M. de Vaudreuil venait de faire connaître au commandant ses intentions et celles du général.

Chose importante toutefois, et dont il faut tenir compte à ce conseil de guerre ; par les termes de la capitulation les habitar ts conservaient leurs biens, leurs privilèges. t C'était un premier pas qui dut faciliter l'obtention des garanties accordées, plus tard, par la capitulation de Montréal et reproduites dans le traité de cession.

Les deux armées furent alors considérablement réduites ; l’armée anglaise par le départ de la flotte et d’une partie des troupes, l’armée française par la dispersion de la presque totalité des milices canadiennes, qui étaient déjà rentrées ou qui rentrèrent dans leurs foyers, si toutefois l’on peut appeler ainsi les habitations ravagées et détruites par les troupes de Wolfe sur une si grande étendue de pays.

Un sombre voile de deuil et de misère s’étendit sur

* Le nom de ce jeune héros qui a su dire aussi lui : “ N’en restât-il qu'un seul, je serai celui-là!”

n’est pas encore tiré au clair. M. Garneau dit “ de Piedmont.” On trouve ailleurs de Firmont et de Fiedmont. Ce dernier nom est le plus vraisemblable, Quel dommage qu’il ne 3 soit pas appelé de Fiermont ! “ Voyez à ce sujet: les Plaines d'Abraham et leurs monuments” article que j'ai publié dans lo Journal de l'Instruction pu blique en 1863, et que M. LeMoine a reproduit dans son Album du Touriste. |

+ D'après M. Ferland, les termes de 14 capitulation avaient été dictés d'avance par M. de Vaudreuil.

SA VIE ET SES ŒUVRES. cxiii

toute la colonie. L'état désespéré des Canadiens est décrit dans les termes les plus touchants dans un mémoire que l’évêque de Québec adresse aux évêques de France, lequel est mentionné par M. Garneau, et cité presque tout au long par M. Ferland. *

‘ Québec, dit-il dans ce mémoire, a été bombardé et canonné pendant l’espace de deux mois; cent quatre-vingts maisons ont été incendiées par des pots-à-feu ; toutes les autres criblées par le canon et les bombes. Les murs de six pieds d'épaisseur n’ont pas résisté; les voûtes dans lesquelles les particuliers avaient mis leurs effets ont été brûlées, écrasées et pillées pendant et après le siège. L'église cathédrale a été envièrement consumée..….............

‘“ Les prêtres du séminaire, les chanoïnes, les jésuites sont dispersés dans le peu de pays qui n’est pas encore sous la domination anglaise; les particuliers de la ville sont sans bois pour leur hivernement, sans pain, sans farine, sans viande, et ne vivent que du peu de biscuit et de lard que le soldat anglais leur vend de sa ration. Telle est l’extrémité où sont réduits les meilleurs bourgeois.

‘“ Les campagnes ne fournissent point de ressources et sont peut-être aussi à plaindre que la ville même. Toute la côte de Beaupré et l’île d'Orléans ont été détruites avant la fin du siège ; les granges, les maisons des habitants, les presbytères ont été incendiés; les bestiaux qui restaient, enlevés; ceux qui avaient été transportés au-dessus de Québec ont presque tous été pris pour la subsistance de notre armée; de sorte que le pauvre habitant qui retourne sur sa terre sera obligé de se cabaner à la façon des sauvages.”?

* D'abord réfugié à Charlesbourg, l’évêque s'était rendu à Montréal. Son opinion sur M. de Vaudreuil mérite d’être recueillie,

“ On raisonne ici beaucoup sur les événements qui sont arrivés, écrit Mgr de Pontbriand au ministre; on condamne facilement. Je les ai suivis de près, n'ayant jamais été éloigné de M. de Vaudreuil de plus d’une lieue: je ne puis m’empêcher de dire qu’on a un tort infini de lui attribuer nos malheurs. Quoique cette matière ne soit point de mon ressort, je me flatte que vous ne désapprouverez pas un témoignage que la seule vérité me fait rendre.”

cxiv FRANÇGOIS-XAVIER GARNEAU,

Le général Lévis s'était retiré à Montréal, faisant de la rivière Jacques-Cartier sa ligne d'opération À l’est, tandis que l’Ile-aux-Noïix était son poste avancé au sud-ouest. “Les Français, dit M. Garneau, se trouvaient resserrés entre Québec, la tête du lac Champlain, et Frontenac, coupés de la mer et manquant de tout, soldats, argent, munitions de guerre et de bouche. Les deux armées anglaises, qui avaient attaqué le Canada par mer et par terre, ne se trouvaient plus qu’à soixante et dix lieues l’une de l’autre, et prêtes à tomber sur le centre du pays au printemps avec un grand accroissement de forces.”

Il est difficile d'imaginer une situation plus critique. Cependant, ni M. de Vaudreuil, ni le chevalier de Lévis, ni les Canadiens eux-mêmes —à l'exception de quelques paroisses dans le voisinage de Québec qui durent forcément faire leur soumission — ni le courageux évêque, Mgr de Pontbriand, ne désespérèrent un seul instant.

I1 fut décidé que l’on ferait le siège de Québec afin de se rendre maître de cette ville et de pouvoir y recevoir la flotte et les secours que l’on attendait de France. M. Lemercier, chargé de dépêches, s’embarana à Montréal, et le vaisseau qui le portait, après être passé devant Québec, par un bonheur que l’on auraït pu croire providentiel, se rendit en France.

Après quelque hésitation, on se décida à ajourner au printemps l'attaque que l’on devait faire. Dans l'intervalle le général Murray parvint à déloger les Français d’un poste qu’ils occupaient à Lévis et d’un autre À Saint-Augustin. Il mit autant qu’il le put Québec en état de soutenir un siège ; mais sa garnison fut considérablement affaiblie par les ravages qu'y fit le scorbut.

Ce fut vers la mi-avril que les différents corps qui devaient former l’expédition du chevalier de Lévis se mirent en mouvement. Murray avait répandu avec profusion une proclamation invitant les Canadiens à se soumettre, leur démontrant que la France les abandonnait, et leur réitérant les promesses et les menaces que Wolfe leur avait déjà faites. Le chevalier de Lévis, de son côté, avait lancé une circulaire faisant appel au patriotisme des habitants, et

SA VIE ET SES ŒUVRES, Cxv

leur annonçant les secours qu’il espérait obtenir de France. Enfin l’évêque fit entendre la voix de la religion. ‘ Vous n’oublierez pas, disait-il dans un mandement, vous n’oublierez pas dans vos prières ceux qui se sont sacrifiés pour la défense de la patrie ; le nom de l’illustre Montcalm, celui de tant d'officiers respectables, ceux du soldat et du milicien, ne sortiront pas de votre mémoire... vous prierez pour le repos de leurs âmes.”

Les Canadiens n’hésitèrent point, ils se rendirent en si grand nombre à l’appel de la religion et de la patrie, qu’ils formèrent près de la moitié de l’armée du chevalier de Lévis, et ce qui prouve qu’ils n'étaient point, comme on l’a prétendu, traînés au combat contre leur gré, c’est que l’on voyait parmi eux de très jeunes gens et des vieillards exempts du service militaire. *

* Wolfe, dans les lettres publiées par son biographe déjà cité, rapporte que des enfants de quinze ans et des vieillards de soixante et dix ans tirèrent sur les détachements anglais de la lisière du bois, et que tous les hommes en état de porter les armes au-dessous et au-dessus de Québec étaient au camp de Beauport. Il ajoute, cependant, que les Canadiens étaient très mécontents et attribue le peu de cas qu’ils faisaient de ses proc:amations à la terreur que leur inspiraient les sauvages, alliés de Montcalm. Ces sauvages cependant, d’après son biographe, étaient eux-mêmes très chancelants dans leur allégeance. M. Garneau ot M. Ferland s'accordent à dire que la moitié environ de l’armée de Lévis était composée de Canadiens. Les troupes françaises avaient rempli les vides faits dans leurs rangs au moyen de recrues canadiennes; cela ajouté aux milices faisait une proportion considérable. M. Garneau et M. Ferland disent que les combattants n’étaient pas plus nombreux d’un côté que de l’autre. Dans la première bataille les troupes de Wolfo et celles de Montcalm étaient aussi en nombre égal. Smith et d’autres historiens anglais prétendent que l’armée française, au 28 avril, était beaucoup plus nombreuse. On avait fait courir le bruit tout l'hiver qu’une armée de douze mille hommes allait se mettre en marche au printemps, ce qui peut expliquer l'erreur @es historiens anglais. Voir à ce sujet un travail très intéressant du Dr Anderson dans les Transactions de la Société littéraire et historique de Québec, et aussi “les Plaines d'Abraham et leurs monuments,” dans le Journal de PInstruction publique. Lévis, selon M. Ferland, aurait en prenant le commandement après la mort de Montcalm menacé de mort tous les Canadiens qui avaient quitté l’armée, s'ils n’y revenaient point.

exvi FRANGOÏS-XAVIER GARNEAU,

La tentative du chevalier de Lévis était aussi héroïque que celle de Wolfe; elle fut couronnée de succès, au point de laisser au gouvernement d’outre-mer toute la responsabilité du résultat final.

‘ L'Europe entière, dit l’abbé Raynal, cité par M. Garneau, crut que la prise de Québec finissait la grande querelle de l’Amérique septentrionale. Personne n’imaginait qu’une poignée de Français, qui marquaient de tout, à qui la fortune même semblait interdire jusqu’à l’espérance, osassent songer à retarder une destinée inévitable.”

Ils firent plus que ce qu’il fallait pour la retarder. La victoire qu’ils remportèrent aurait racheté toutes les fautes et tous les malheurs du passé, si par un effort aussi héroique que le leur, la mère patrie leur avait envoyé des secours proportionnés et à leurs besoins et à leur courage. | M. Garneau nous raconte les événements du 28 avril et ceux des trois jours précédents avec de très grands détails et cependant avec une clarté remarquable. Le 25, l’armée, dont une partie était descendue par terre et l’autre par le Saint-Laurent, se trouvant dans l’impossibilité de traverser la rivière du Cap-Rouge à son embouchure, remonta deux lieues plus haut, quitte à déboucher par les marais de la Suède pour gagner les Plaines d'Abraham.

L’avant-garde, après avoir délogé les Anglaïs d’un poste qu’ils avaient à Lorette, atteignit les marais à l’entrée de la nuit, et, malgré un orage de pluie et de tonnerre, les traversa, n'étant plus séparée que par un petit bois des troupes que le général Murray, informé de l'approche des Français, avait déjà portées sur les Plaines d'Abraham. Le 26, au point du jour, l'avant-garde passa le bois et se trouva en présence des Anglais. Cette journée et celle du

7 se passèrent en escarmouches et en reconnaissances réciproques que notre historien explique avec beaucoup de lucidité. Le mauvais temps avait continué et retardé

M. de Vaudreuil ne voulut point ratifier cet ordre d’autant plus injuste que ceux qu’il visait, étaient de véritables volontaires, et que leur absence pour faire les récoltes était absolument nécessaire dans l'intérêt même de l’armée,

SA VIE LT SÈS ŒUVRES. exvii

de beaucoup la marche de l’armée française. Le 28, voyant qu’elle n’était pas toute arrivée, le général Murray se décida à sortir de la ville et à l’attaquer avec toutes ses forces, tandis qu’elle n’était pas encore formée ni maîtresse du terrain. Il fit une faute semblable à celle que Montcalm avait commise, et cela, peut-être, d’une manière encore ‘ moins excusable, car il aurait pu, les jours précédents, exécuter avec succès le plan qu’il adopta à la fois trop tard. et trop tôt. Muni cependant de vingt-deux bouches à feu et opposant des troupes fraîches à une armée harassée par la fatigue et le mauvais temps, car la pluie avait continué, ayant de plus l’avantage du terrain, il aurait probablement réussi sans l’habileté et le sang-froid du chevalier de Lévis.

‘ Cet homme supérieur, dit sir Etienne Taché, d’un coup d’œil s’aperçut des fautes commises par Murray, et il en profita. La première faute de Murray fut d’abandonner la belle position militaire qu’il occupait sur les Buttesà-Neveu, le coteau où l’on a depuis érigé les tours, et la seconde de n’avoir pas suffisamment appuyé sa gauche sur le chemin Saint-Louis, afin d'empêcher que l’on ne vint à la tourner. Lévis plaça, en conséquence, une forte division sur son extrême droite, embusquée dans un petit bois dominant le Foulon, avec les trois seules pièces de canon qu’il eût en sa possession; et du moment que son centre et sa gauche commencèrent à faire impression sur l’ennemi, il fit marcher cette division en avant, et en exécutant un mouvement de conversion sur sa gauche, il prit Murray en flanc, le refoulant vivement en descendant la déclivité du terrain. Sans la petite distance séparant les combattants des murs de la ville, et sans une méprise dans l'exécution d’un ordre donné aë commandant d’une brigade française, il l’eût vr&isembiablement jeté en bas du coteau Sainte-Geneviève et de li sur la rivière Saint- Charles. Ce fut du moins dans catte intention que Lévis exécuta cette belle manœuvre, et tous les écrivains s'accordent à dire qu’elle fut à un cheveu près de réus-

éxvili FRANÇOÏS-XAVIER GARNEAU,

sir, ce qui eût ouvert lés portes dé Québec à l’armée franc çaise.” *

Par la proportion considérable des hommes tués ou mis hors de combat, par l’intrépidité et l’acharnement des combattants, nar les divers mouvements et les épisodes qui l’ont marquée, enfin par toute la mise en scène, si je puis ainsi m’exprimer, cette bataille de Sainte-Foye, que l’on appelle aussi, assez justement, la seconde bataille des Plaines d'Abraham, mérite, indépendamment de bien d’autres considérations, une place distinguée dans l’his: toire. Le moulin de Dumont fut le théâtre d’une lutte acharnée entre les grenadiers de la teiné, commandés par le capitaine d’Aiguebelles, et les montagnards écossais, du colonel Fraser, lutte qui n’a été égalée depuis que pur celle des Anglais et des Frâänçais pour la possession du château de Goumont, à la bataille de Waterloo. Le moulin fut plusieurs fois pris et repris, et les grenadiers, qui uvaient à marcher svus le feu d’une puissante artillerie, périrent presque tous. Bourlamaqué fut gravement blessé et eut son cheval tué sous lui en cet endroit, et c’est avec raison que la Société Saint-Jean-Baptiste a choisi ce point pour y élever un monument à Lévis ét à Murray, et aux braves des deux armées.

Les milices canadiennes jouèrent uñ rôle glorieux, non seulement par le nombre, mais par leur remarquable intrépidité. Placées au céntre sous M. de Repentigny et sous le

* Discours prononcé par l'hon ÆE, P, Taché, lors de l’inhumation solennelle des ossements trouvés sur le champ de bataille de Sainte-Foys par la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, le 5 juin 1854, Le colonol Taché a rendu ur juste hommage aux travaux de M. Garneau. J'ai été heureux d'en faire autant lorsque l’année süivante je prononÇais aussi un discours pour là posé de la prémière piérre du monument aux héros des deux arméés. Pour ces deux discours ét pour tout ce qui à été fait à cet égard par la Société Saint-Jean-Baptiste, voir l'excellent ouvrage de M. Chouinard: “ Fête Nationale des Cu: nadiens-Frangçais célébrée à Québec en 1880.” 632 pp. in-8°, Côté & Cie, Québec, 1881. Une statue de bronze donnée par lo prince Napoléon, fut placée sur ce monument, lé 19 octobre 1863 et des discours furent prononcés en cette circonstance par le colonel de Salaberry, fils du héros de Châteauguay, et par le colonel Sewell,

BA VIÉ ET &ES ŒUVRES. éxix

brive coionel Rhéaumie, ét à la droite sous M. de Saint- Luc, elles firent dé véritablés prodigés de valeur. ‘ On les voyait, dit M. Garneau, se coùchér par terre pour charger leurs armes, se reléver après lés décharges de l'artillerie ennemie, et fusiller les canonniers sur leurs pièces.” Tout, jusqu’au sombre tableau qu'offrait le champ de bataille, contribue à poétiser lé récit dans léquel notre historien s'est complu et qui, du reste, a été üne des causes des honneurs rendus plus tard aux héros du 28 avril. ‘ L'eau et la neige, dit-il, qui couvraient encore le sol par endroits étaient rougies de sang que la terre gelée ne pouvait boire, et les malheureux blessés nagéaient dans des mares horribles où l’on s’enfonçait jusqu’à mi-jämbe.”

Le lendemain commença le siège. Knox, dans son joutnal, admet que l’on compienait de part et d'autre que la ville appartiendrait à celle des deux àârmées qui, la première, recevrait des secours d'Europe. Les assiégés avaient une bien plus forte artillerie que les assiégeants, et ceux-ci ne purent comméncer à tirer que lé 11 de mai. Deux jours auparavant, une scène bien affligéante pour eux s'était passée, Une frégate était entrée duns lé poït; l’émoi fut grand et dans la ville et dans le éâmp du chevalier de Lévis. Le vaisseau arbora bientôt lé pavillon britannique, ce qui transpôrta de joie la garnison anglaise. ‘ Officiers et soldats, dit Knox, montèrent sut les remparts faisant face aux Français, et poussèrent pendant plus d’une heure des hourras continuels, eh élevagt leurs chapeaux en l’air. La ville, le cap ennemi, le port, les campagnes voisines à plusieurs lieues de distance, reténtirent de nos cris ét du roulement de nos éanons ;. cât 16 soldat, dans le délire de sa joie, ne se lässait pas de tirer,”

Les assiégeahts, comme on l’a vu, n’en éontinuèrent pas nioins leurs opérationk} imais le 15, deux autres vaisseaux de guerre anglais étant éntrés dans la rade, le siège fut levé et le chevalier de Lévis reprit la route de Montréal. Ce n’était pas lui qui abandonnait son entreprise, c'était trop visiblement la France qui abandonnait le Cnnada.

Un dernier épisode glorieux s'ajoute ici à tous les autres,

Cxx FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

comme le trait final qui complète le tableau. C’est la résistance héroïque de M. de Vauquelin, commandant des quelques vaisseaux français restés au-dessus de Québec, et que les frégates anglaises attaquérent. On doit se rappeler en quels termes émus M. Garneau mentionne, dans son Voyage en Europe, cité dans les premières pages de cette étude, ce combat naval dont son aïeul avait été témoin.

A Montréal, Lévis et ce qui restait de l’armée française se trouvèrent bientôt entourés par les trois armées anglaises. M. de Vaudreuil dut capituler: il obtin: tout ce qui pouvait être obtenu dans une telle extrémité. Le chevalier de Lévis, indigné de ce que l’on ne voulait pas laisser sortir la garnison avec les honneurs de la guerre, menaça de se retirer dans l’île Sainte-Hélène avec ses troupes et d’y vendre chèrement sa vie. Le vainqueur de Sainte-Foye était de l’avis du poète romain:

Una salus victis nullam sperare salutem.

Les troupes, M. de Vaudreuil, le chevalier de Lévis, M. de Bourlamaque, Bougainville, repassèrent en France ainsi qu’un grand nombre de Canadiens. M. Garneau les y suit et nous rend compte de l’état des esprits dans la métropole. Il sympathise avec M. de Vaudreuil, injustement enfermé pendant quelque temps à la Bastille, mais bientôt complètement justifié; il paraît même être d'avis que le procès de Bigot et de ses complices, quelle que fût leur culpabilité, avait pour but de détourner l'attention des fautes commises par les ministres et de faire croire que c'était le Canada qui avait ruiné la France. Il démontre, dans une étude rapide, que l’on avait beaucoup exagéré l’extravagance du système financier suivi pendant la guerre. Enfin, rendant compte du traité de Paris de 1763, il jette un coup d’œil sur l’état de l’Europe en ce moment, donne un regard d’adieu à la Loui: iane, cédée aux Espagnols en même temps que le Canada l'était à l'Angleterre, flétrit la conduite perfide et cruelle du général Oreilly envers les Louisianais qui, au premier abord, ne voulurent pas croire à l’ignoble trafic que l’on avait fait de leur pays, et termine toute l’histoire de la domination française en

BA VIE ËT SES ŒÜVRES. étxi

Amérique par une magnifique citation de Sismondi, qui, ainsi que M. de Vaudreuil et le chevalier de Lévis dans leurs dépêches, rend le plus éclatant témoignage à l’héroïque fidélité de nos pères.

On peut dire qu’à cet endroit M. Garneau était arrivé à la moitié de la noble tâche qu’il s'était imposée. Il eût pu s’y arrêter davantage, il me sémble, et d’un côté, jetant un coup d’œil rétrospectif sur la domination française, de l’autre, anticipant sur les événements de la domination anglaise, rattacher par quelques considérations rapides et profondes le tableau qu’il venait de finir à celui qu’il allait commencer.

La fatalité était partout, ai-je dit plus haut; et le chevalier de Lévis le disait lui-même dans sa dernière lettre au ministre. ‘‘ C’est une suite des malheurs et de la fatalité auxquels, depuis quelque temps, ce pays était en butte, que les secours envoyés de France ne soient pas arrivés dans le moment critique. Quelque médiocres qu’ils fussent, joints au dernier succès (28 avril), ils auraient déterminé la reprise de Québec.”

Mais était-ce bien la fatalité? Les anciens avaient fait du destin une divinité, et les fautes mêmes des hommes sont attribuées à bon droit à l’aveuglement qu’une force supérieure produit chez eux. Cette doctrine se trouve également dans les auteurs païens et dans les saintes Ecritures. Les prémiers l’ont résumée dans ce proverbe, reproduit sous plusieurs formes : Quos perdere deus vult prius dementat. Racine rend admirablement l’idée des livres sacrés en parlant de

Géssvisée cet esprit d’imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur.

Longtemps avant lui, Philippe de Commines avait dit: ‘Quand Dieu veut commencer de chastier les princes, premièrement, il leur diminue le sens et leur fait fuir les conseils et les compagnies des sages.”

Toutes ces victoires suivies d'accidents ou de fautes incroyables, cette longue lutte dans laquelle ros ancêtres avaient repoussé avec succès les tentatives les raieux com-

exxii FRANÇOÏS&XAVIER GARNÉAU,

binées, le développement qu'avait pris la Nouvelle-Francé À travers tant de misères et tant d'obstacles, tout cela ne pouvait pas être rendu inutile par la Providence sans qu'elle eût des vues miséricordieuses à notre égard. Ses desseins ont été bien vite éclairés à la sombre lueur de la révolution française, qui suivit si promptement celle des Etats-Unis, et ceite dernière a été pour nous du plus grand secours; car elle a rendu la politique de l'Angleterre à notre égard plus juste et plus libérale qu'elle ne l’eût été sans cela. Heureux furent nos pères dans leur sagesse, d’avoir préféré, en 1775 et en 1812, les conseils de ln religion à ceux de la vengeance, et d’avoir profité des événements qui ont assuré la conservation de notre nationalité !

M. Garneau a vu et compris ces choses; il les a indiquées au cours de son récit; mais il était peut-être trop pressé de poursuivre son œuvre, qu’il craignait à causé de sa mauvaise santé de ne jamais pouvoir terminer, pour s'arrêter à ée moment. Il entre donc de plain pied et sans reprendre haleine dans l’histoire de la domination anglaise, dont il ne devait donner que les commencements dans cette première édition.

Triste est le snectacle que présente l’ancienne colonie française sous le nouveau régime. Nous avons déjà va quelle désolation régnait dans les villes et dans les campagnes. Beaucoup d’hommes importants dans la noblesse et dans l'administration s'étaient embarqués en même temps que les troupes françaises. Le traité de 1763 fut le signal du départ pour une bonne partie de ceux qui étaient restés. Il ne demeura dans le pays que quelques familles nobles, le clergé et les corps religieux, quelques hommes de loi, presque point de marchands ni d’artisans. La classe des cultivateurs, attachée au sol, à la glèbe, comme on disait dans la langue de la: féodalité, resta seule, livrée à elle-même, ou plutôt, comme on le pensait bien, à l’exploitation d’une légion de nouveaux venus qui vinrent s'abattre sur la province commie les corbeaux sur uh champ de bataille. M. Garneau fait le plus triste portrait de ces aventuriers, et il s’appuie en cela du témoignage du général

SA VIE ET SES ŒUVRES. cxxiii

Murray, qui, dans une dépêche, s'était exprimé sur leur compte en des termes qu'ils ne lui pardonnèrent jamais.

M. Garneau est peut-être un peu sévère à l’égard du règne militaire, qui ne dura que quatre ans, et pendant lequei les généraux Murray, Burton et Gage, placés par le commandant en chef Ambherst à la tête des anciens gouvernements de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal, montrèrent un certain bon vouloir, Gage en créant dans les paroisses des tribunaux composés des capitaines de milice, et les deux autres en plaçant auprès des tribunaux militaires qu’ils avaient institués des hommes de loi du pays. Du reste, les habitants avaient le bon sens de se mettre à l'abri en soumettant aux curés et aux notables instruits les différends qui survenaient entre eux, imitant en cela les premiers chrétiens, qui eurent recours à leurs évêques pour se soustraire à la juridiction des juges païens. *

Pas moins de trois différents systèmes de gouvernement ont précédé la constitution de 1791; et celle-ci a été le résultat de la conviction acquise par l’Angleterre à la suite de la révolution américaine, de la nécessité où elle était de mettre ses nouveaux sujets sur un pied d'égalité avec les anciens, et d'exécuter franchement et honnêtement les conditions de la cession. Ce n'était pas, en' effet, une conquête ordinaire, c'était une convention de peuple à peuple. C'était non seulement un traité entre deux nations, mais une promesse solennelle faite à trois reprises différentes, à une tierce partie, à nos pères eux-mêmes, et dans deux de ces occasions alors qu’ils avaient encore les armes à la main. Aussi chaque fois que la question de notre liberté civile et religieuse a été posée, on a dit d’un côté conquête, de l’autre contrat international !

* Voir le Règne militaire, collection de documents importants pnbliés par la Société historique de Montréal, Cette publication est postérieure à la troisième édition de l'Histoire du Canada.

+ Par une susceptibilité patriotique qui les honore, plusieurs de nos hommes d'Etat et de nos écrivains ont toujours employé de préférence au mot conquété le mot crasion lorsqu'il s'agissait du changement d’allégéance, et si M. Garnoan a employé tantôt l’une, tantôt ’autre de ces expressions, v'ost sans doute, comme je le fais inoimême sous loules réserves,

exxiv FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU,

A l’un des articles de la capitulation, dans laquelle les assiégés demandaient la neutralité pour les Canadiens lorsqu'il s’agirait de la France, il fut répondu simplement: “Ils deviennent sujets du roi.” Cette réponse, qui ne manque pas de dignité, comporte quelque chose qui n’était peut-être point dans la pensée du général Amherst. ‘ Sujet du roi,” ou ce qui est tout un, ‘sujet britannique sans restriction,” c’est l’équivalent de l’optimum îus civitatis des Romains!

Cela renferme tous les droits conquis par les barons normands, la grande charte et toutes les libertés qui en ont été déduites comme des corollaires inévitables. L’embarras du gouvernement anglais, ça été de les accorder à ses anciens sujets tout en les refusant, à cause de leur religion, à ces quelques milliers de Français qui, par la capitulation, étaient devenus tout simplement ‘‘ sujets britanniques.”

Les nouveaux arrivés, Anglais et Ecossais, ne tardèrent pas à réclamer avec instances l’établissement d’un gouvernement constitutionnel, certains que les Canadiens-Français seraient exclus de la représentation par le serment d’abjuratiôn exigé alors en Angleterre. Se trouvait-il parmi eux des gens mieux avisés, qui auraient consenti à laisser dormir leurs droits de crainte d’avoir bientôt à les partager avec nous? La chose est très possible et le résultat des requêtes envoyées à Londres le donnerait à penser.

L'autorité qui succéda au gouvernement purement militaire, en 1764, fut un conseil législatif, composé de huit membres, dont un seul, homme obscur et sans influence, portait un nom français.

Par une simple proclamation, l'Angleterre avait démembré sa nouvelle conquête, enlevant au Canada le Labrador et ce qui forme aujourd’hui les provinces maritimes, annexant aux anciennes colonies tout le territoire au sud des grands lacs et divisant le reste en deux gouverne- ‘“ents, celui de Montréal et celui de Québec.

“ Du territoire, dit M. Garneau, la proclamation passa aux lois, et le roi, desa propre autorité, tout en déclarant qu’il serait convoqué des assemblées des représentants du peuple aussitôt que les circonstances le permettraient,

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