SA VIE ET SES ŒUVRES. XV
sous la signature de M. Garneau est datée de Paris, la seconde est datée de Londres. Dans cette dernière on remarque ces vers :
Hélas ! j'ai tout quitté, parents, amis, chaumière ; Chaumière où j'ai reçu la vie et la lumière.
Ingrat, j'ai déserté le seuil de mon enfance, Seul un furtif adieu fut ma reconnaissance. D'une mère éplorée oubliant les regrets, Je la quittais, peut-être pour jamais.
Non... je vous reverrai, lieux qui m'avez vu naître ;
Champs, bocages, riants vallons ;
J'y répéterai mes chansons ; De tristes souvenirs de la flûte champêtre
Attendriront les sons.
Ah ! combien il est doux après un long orage
De rentrer dans le port, de baiser le rivage
Que l'autan furieux semblait nous disputer !
Un bonheur toujours pur devient froid à goûter.
Déjà je vois au loin venir sur la colline
Mon père à cheveux blancs, que la vieillesse incline.
Ses cheveux que zéphire agite mollement,
Couvrent son front joyeux de leurs boucles d'argent.
De ses pas l'âge, en vain, ralentit la vitesse,
Il me voit, il m'atteint, sur son sein il me presse.
Une mère, une sœur, des frères, des amis !
Je revois donc enfin ces objets tant chéris
Mais que dis-je? Peut-être un funèbre silence
Règne au toit paternel témoin de mon enfance ; Qu'une mère, qu'un père envié par les dieux Repose maintenant dans la splendeur des deux ; Et ses tristes enfants vont pleurer sur sa tombe, Quand de l'humide nuit le voile épais retombe. Us disent : Notre frère est encor loin de nous ; Il quitta pour un rêve un asile si doux ! Il ne répondit pas à la voix de son père, Lorsqu'à ses yeux la mort déroba la lumière.
Errant en d'autres climats, Il n'a pas entendu l'airain impitoyable
Sonner ni dans le deuil s'avancer le trépas
Tenant le sablier dans sa main redoutable,
Et notre seuil frémir sous ses pas.
Mais pourquoi de mon cœur augmenter la tristesse? De ces illusions, noirs enfants de la nuit,
Chassons l'ombre qui me poursuit ; Lyre, répète encor tes accents d'allégresse !...
Et dérobe mon âme à l'ennui.
Oui, je verrai ces champs où rêvait ma bergère; Du limpide ruisseau j'écouterai la voix ; Et sous le pin touffu qui vit naître mon pure Je chanterai mes refrains d'autrefois.
Aux premiers rayons de l'aurore Qui brilleront à l'orient, Je poursuivrai de l'œil encore L'astre des nuits dans l'occident.
L'airain sonore au clocher du village,
En répondant à l'hymne du matin,
Eé veillera par son divin langage
Ces sentiments qui charmaient tant mon sein.
Et sous l'ormeau voisin du toit champêtre, Aux pas légers qu'accorderont mes chants Je mêlerai les récits que fait naître Le dieu jaloux du bonheur des amants.
De la rive où le flot expire J'écouterai le vieux pêcheur.
Sa voix que le silence inspire A des airs qui charment le cœur.
Mes doigts harmonieux animeront ma lyre, Dont les cordes souvent chanteront nos exploits, Et quand l'âge viendra refroidir mon déliro,
Assis à l'ombre d'un bois, Mes chants plus doux plairont au folâtre zéphire.
N'y a-t-il pas quelque chose de bien touchant dans ces premiers chants consacrés à la douleur filiale ? Et ne voiton pas aussi dans ces deux vers comme un pressentiment de l'œuvre importante que le jeune poète allait entreprendre dix ans plus tard :
"Mes doigts harmonieux animeront ma lyre, Dont les cordes souvent chanteront nos exploits."