SA VIE ET SES ŒUVRES. XV
M. Garneau envoyait cette pièce à M. Winter, aujourd'hui juge en retraite de la cour supérieure, dans une lettre en date du 29 décembre 1832, et s'excusait de n'avoir pas répondu plus promptement à la sienne du 25 juillet: "J'attendais, dit-il, que tout fût terminé pour Renvoyer cette élégie." Il connaissait donc alors la mort de son père, malgré la forme dubitative qu'il a cru devoir donner à ce petit poème.
Dans une autre lettre qu'il adressait à cet ami, le 11 avril 1832, il disait :
" Je vois, par les papiers, que tu as perdu ton patron, M. Romain. La mort fauche partout. Je vais trouver beaucoup de changement à mon arrivée à Québec. Je n'ai appris que des nouvelles bien tristes depuis que j'en suis parti. Notre ami Faucher* a aussi subi ce que nous devons tous subir tôt ou tard."
Toute sa correspondance prouve combien il avait su apprécier la situation qui lui était faite par l'agent de notre assemblée législative.
Dans une première lettre à M. Winter, en date du l«r septembre 1831, il s'exprime ainsi:
"Je pensais m'en retourner dans le Stratisla ; mais M. Viger me retient. Nous travaillons, M. Viger et moi, depuis trois semaines, comme des enthousiastes de la patrie. Je pense passer l'hiver à Londres. Il y a trois semaines que je suis de retour de Paris, où j'ai passé une dizaine de jours. Je m'y suis bien amusé. J'ai vu presque tout ce qu'il y a de plus intéressant à voir
"Au théâtre de la porte Saint-Martin, j'ai vu représenter un drame intitulé " Napoléon." L'acteur qui représentait le héros se trouve ressembler, dit-on, beaucoup à Napoléon Ce pas pressé, cette voix brève, ces mots laconiques, cette prise de tabac souvent répétée, ce petit chapeau, cette redingote grise j'ai presque vu le héros
lui-même.
" Je me suis horriblement ennuyé les premiers jours de
* M. Honoré Faucher, avocat, jeune homme de grandes espérances, et oncle de l'auteur de Tribord à bâbord.
ma résidence à Londres ; mais je commence à m'y faire. Londres est sombre ; tout le monde y paraît accablé sous les affaires ou la misère. Mais cependant Londres est la plus riche et la plus commerçante des villes de l'Europe. M. Viger m'a déjà présenté à deux ou trois de ses amis et parle de m'en faire connaître quelques autres, de sorte que je jouirai un peu de leur société en attendant que je revoie notre grand Canada. La nature est sublime chez nous; mais elle a avorté dans le peu que j'ai vu de l'Europe. Avant de plier ma lettre il faut que je te raconte un trait. Etant à Paris, je fus un jour à l'hôtel des Invalides. Un ancien hussard de Wagram vint à moi et me demanda si je voulais voir l'intérieur de l'hôtel. En y allant il s'arrêta subitement, et se retournant vers moi, il me dit avec emphase: "N'est-on pas, monsieur, glorieux d'être soldat français ? " Ce bon brave me fit voir tout l'édifice, la bibliothèque, l'église, etc."
Le travail auquel le jeune secrétaire se livrait avec M. Viger, c'était surtout la grande affaire des plaintes portées par l'assemblée législative contre le procureur général James Stuart. Il en parle dans toutes ses lettres.
Dans celle du 11 avril 1832, on lit ce qui suit: u Depuis ce moment nous avons été engagés dans un travail vraiment opiniâtre. M. Viger, dans ses observations sur les pétitions, mémoires, etc., etc., de M. Stuart, a voulu entrer dans tous les détails, et à l'occasion, faire allusion à la manière dont le gouvernement du Canada a été administré, pour faire sentir aux ministres tous les moyens iniques qu'on a employés chez nous ; la conduite de M. Stuart, qu'il a su, d'après les rapports du comité, mettre sous le jour le plus clair, doit nous faire espérer le triomphe de la justice."
La partie était difficile. James Stuart — depuis sir James — n'était pas un adversaire ordinaire. Les mémoires de part et d'autre étaient volumineux, et le procureur général avait pour lui les sympathies bien naturelles du gouvernement anglais. Lord Goderich, le ministre des colonies, très prévenu d'abord contre les accusateurs, avait été cependant frappé de l'accent de franchise de M. Viger,