‹ François-Xavier GarneauChapitre 49 sur 57 · SA VIE ET SES ŒUVRES. CCXXX · texte numérisé non relu

SA VIE ET SES ŒUVRES. CCXXX

l'instigation des meneurs politiques. Je parcourus moimême une grande partie de la ville inondée par cette populace ; je ne fus témoin d'aucun tumulte ni d'aucune voie de fait. La foule était silencieuse, comme je l'ai dit, au point que ce silence même avait quelque chose d'effrayant.

" La promesse faite au peuple ne fut point violée. La mesure, ramenée devant le parlement, fut acceptée par les lords, qui voulaient seulement, par un premier rejet, faire sentir aux communes qu'ils étaient encore là."

Les réflexions suivantes, qu'ont inspirées à l'auteur les armements considérables qui se maintenaient alors en Europe, sont encore bien applicables aujourd'hui, et le coup d'œil qu'il jette en même temps sur les destinées de l'Amérique fait preuve d'un esprit de prévision bien remarquable, surtout si l'on songe que cette page était écrite plusieurs années avant la grande guerre entre les Etats du Nord et ceux du Sud.

" L'armée (en France) était d'environ quatre cent mille hommes lorsque j'étais à Paris, et il y avait trois millions de gardes nationaux organisés et en partie armés. La marine militaire pouvait s'élever à trois cents voiles.

"Est-il possible qu'affaissés ainsi sous le fardeau de dépenses improductives, les pays de l'Europe puissent soutenir longtemps la concurrence de ceux de l'Amérique, où ces dépenses sont comparativement minimes ?

" Cette question mérite d'être étudiée. Mais pour bien des penseurs le passé a déjà fourni une solution suffisante. Les hommes sont les mêmes partout et clans tous les temps, selon le degré de civilisation où ils sont parvenus. Ce bonheur dont l'Amérique doit être si jalouse se couvre déjà de nuages. Le tonnerre des discordes humaines gronde depuis longtemps sous le ciel ardent du Mexique. Cette tempête de passions, suivant son cours, remontera plus tard vers le Nord et soulèvera, d'après ces penseurs, les populations, dont les torrents se heurteront les uns contre les autres, comme ils font en Europe depuis trois mille ans. Déjà des symptômes menaçants se montrent partout.

Mais qui peut dire quand s'accompliront ces sanglantes

catastrophes, ces inévitables révolutions ? L'absence de toute foi, en politique comme en religion, si elle précipite la dissolution, empêche aussi la réorganisation ; l'incrédulité * est stationnaire par cela seul qu'elle n'a pas de motif pour agir. On restera donc où l'on est jusqu'à ce que l'ambition, l'avarice et les autres passions prennent l'épée. Quand l'Amérique du Nord leur offrira- 1- elle une carrière pour agir? C'est ce que personne ne peut dire. Mais quoique ce pays soit nouveau, les populations qui l'habitent viennent de pays anciens et portent toutes, plus~ou moins, en elles-mêmes des germes de vieillesse, à l'instar des colonies grecques ou romaines, qui n'ont guère survécu à leurs métropoles."

J'ai dit que M. Garneau était souffrant et peut-être un peu découragé lorsqu'il publia le récit de son voyage. Il avait été attaqué, dès 1843, d'une cruelle maladie causée par l'excès du travail ; ce mal terrible, l'épilepsie, qui avait cédé d'abord à des soins intelligents, reparut trois ans plus tard et, cette fois, se compliqua d'une attaque de typhus et d'érésipèle, qui conduisit le patient presqu'aux portes de la mort. Guéri par les soins du Dr Jean Blanchet, homme d'une grande réputation, qui fut autant son ami que son médecin, il se remit au travail avec une nouvelle ardeur, f Cette imprudence fut causée surtout par le désir qu'il avait de perfectionner son œuvre, désir qui, on l'a vu, ne l'abandonna jamais. Il fut repris vers 1864 de la même maladie et obligé de se démettre de la charge de secrétaire du conseil municipal de Québec. Une pension de retraite lui fut accordée.

Il avait déjà reçu en plusieurs oeen pions des marques d'estime de ses concitoyens. Une allocation de $1,000 avait été votée par la législature pour aider à la publication de la seconde édition de son ouvrage. Il fut appelé, en 1857, à

* M. Garneau aurait mieux fait de dire le scepticisme ou l'indifférence ; pour ce qui est d'une certaine incrédulité, on voit trop bien de nos jours à quel point elle peut être active et même persécutrice.

f M. Garneau a dédié au Dr Blanchet son Voyage en Angleterre et en France.

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