‹ François-Xavier GarneauChapitre 6 sur 57 · SA VIE ET SES ŒUVRES. XIX · texte numérisé non relu

SA VIE ET SES ŒUVRES. XIX

et avait apporté à cette cause difficile la plus scrupuleuse attention. Si le combat fut long et périlleux, la victoire fut éclatante. Des contemporains m'ont assuré que les amis de M. Viger au Canada désespérèrent du succès. Ce qui faisait l'importance de cette lutte, ce n'était point tant l'animosité personnelle contre M. Stuart que le désir de frapper un grand coup contre le système arbitraire que cet homme à la fois habile, savant et audacieux, avait su si longtemps couvrir du voile d'une légalité artificieuse.

Dans sa lettre du 29 décembre, déjà citée, M. Garneau annonçait à son ami, en même temps que le résultat des élections, le succès de M. Viger. Cette petite page d'histoire, écrite sur le fait, mérite d'être conservée. Ce qu'il dit des whigs, qui en général se sont montrés moins favorables aux libertés populaires dans les colonies que les tories, est très remarquable.

" Je pense retourner au Canada le printemps prochain. Je m'ennuie dans la sombre Angleterre.

" Les élections, qui ont absorbé pendant quelque temps l'attention publique, sont terminées ou près de l'être en faveur du ministère. * Aussi les tories sont tombés pour jamais. Le bill de réforme a renversé une puissance qui a régné pendant plusieurs siècles. Si les hommes n'étaient pas guidés par l'intérêt, si la justice était leur sentier, nous pourrions espérer de grands avantages de ces changements ; mais ceux qui aiment le plus la justice pour eux-mêmes, sont souvent les plus tyranniques pour autrui. Je crains que ce caractère ne soit celui des hommes qui nous gouverneront sous ce nouveau ministère. Le même bras d'airain a toujours pesé sur les colonies anciennes ou modernes.

"J'ai su que les affaires ont en Canada une apparence assez sombre. On dit aussi que les députés canadiens

* Il s'agit du second ministère de lord Grey, qui, après une défaite et une tentative infructueuse du duc de Wellington de former un gouvernement tory, avait repris le pouvoir. On trouvera dans le second volume du Journal de Greville, des renseignements très curieux sur les intrigues qui rirent échouer le duc et sur le rôle que jouèrent lord Lyndhurst, si*- liobert Peal et Liai mers Sutton dans cette affaire.

ont refusé d'aller aux dîners du gouverneur. Cette absence doit lui faire sentir que le sang canadien est précieux et qu'on ne le répand pas impunément

" La domination étrangère est le plus grand mal dont un peuple puisse être frappé. * Plusieurs de nos griefs ressemblent à ceux dont les braves et malheureux Polonais avaient à se plaindre. Mais courage 1 La cause de la justice et de la liberté est trop sainte pour ne pas triompher; si ce triomphe est lent et pénible, il n'en sera que plus certain et plus durable. L'Angleterre elle-même a gémi des siècles sous le joug étranger. Qu'on oublie vite son malheur et sa misère ! La justice qu'elle invoqua si longtemps, elle l'oublie aujourd'hui pour nous.

" Les Français sont maîtres de la citadelle d'Anvers. La garnison est prisonnière de guerre. Les Hollandais, au nombre de deux mille, protégés par environ deux cents canons d'un fort et de leurs vaisseaux, ont voulu débarquer pour chasser les Français d'un poste qu'ils occupaient; mais environ huit cents de ceux-ci les ont repoussés glorieusement à la baïonnette. Plusieurs Hollandais se sont noyés en voulant regagner leurs embarcations.

" Tu sauras sans doute que la suspension de M. Stuart a été confirmée par le roi. C'est une victoire qui a été bien disputée ; on l'a arrachée des mains d'un parti qui ne deviendra que plus furieux par une défaite sans exemple dans l'histoire coloniale Mais nos armes, la

liberté et la justice, seront invincibles. Marchons toujours en avant, nous vaincrons nos ennemis, nous les disperserons dans la carrière."

Il y a dans cette lettre un peu de ce qu'on appellerait aujourd'hui du chauvinisme ; les phrases à l'adresse de lord Aylmer ne sont pas justes ; mais il faut se reporter à l'époque et songer combien la lutte entre les patriotes et l'oligarchie exaspérait les esprits, surtout à la suite de cette sanglante bagarre du 21 mai,f dont la politique du jour tira tout le parti possible. Du reste tout semblait

* On retrouve cette phrase dans Y Histoire du Canada.

f Les trois victimes se nommaient Billette, Languedoc et Chauvin !

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