‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 122 sur 173 · VERTEUIL · texte numérisé non relu

VERTEUIL

Secrétaire de la Comédie.

1. François Baloz ennuyé par Alexandre Dumas père, Laon 1904, Ch. Glinel.

court, d'ailleurs, fut traduit à la suite de ce beau fait devant la Société des gens de lettres, qui lui infligea un blâme sévère, et pour finir, Dumas le poursuivit, et le fît condamner en justice*!

Inutile de dire que F. Buloz blâma la brochure de Mirecourt. Mais Mirecourt n'en était pas à son coup d'essai. Comment traita-t-il ses contemporains, Sainte-Beuve, Gustave Planche, Gautier, etc. -î

Voici les notes que j'ai classées concernant cette affaire « Dumas et Comédie-Française ». Quelques-unes ont été versées aux débats. Dans ces notes , F. Buloz recherche les griefs qu'Alexandre Dumas pouvait avoir contre lui : l'auteur ne lui pardonnait pas d'avoir voulu réduire ses exigences. A propos des primes, F. Buloz écrit : « M. Dumas avait pris la douce habitude de se faire assurer, souvent de toucher d'avance, deux primes pour une pièce : Tune de 6 000 francs au Ministère de l'Intérieur, l'autre de 5 000 francs au Théâtre-Français. Ces 11 000 francs

1. Le 16 avril, jour même du jugement, A. Karr, dans la Patrie, édition du matin, écrivit : Ce qu'il y a de plus grave contre le jeune auteur de celte diatribe, c'est qu'il a présenté un roman à M. Dumas pour que celui-ci le fît entrer dans les produits de sa manufacture; c'est que M. Dumas avait refusé le livre, etc. (A. Karr, Mirecourt).

2. La biographie de G. Planche contient à l'adresse de F. Buloz quelques coups d'épingle comme celui-ci : « Gustave Planche est indépendant vis-à-vis dft tous, excepté vis-à-vis de l'autocrate bizarre entre les mains duquel reste, quoi qu'on fasse, le premier recueil littéraire de l'époque • (p. 35). L'auteur accuse aussi F. Buloz d'avoir vendu la Bévue à Guizot.

dédommageaient M. Dumas de la perte de ses droits d'auteur, aliénés d'avance à des marchands ou à des chefs de claque. Il en résultait que M. Dumas se hâtait de brocher une pièce en cinq actes pour avoir ses primes — sans se soucier de la fortune qui lui était réservée, et des intérêts du Théâtre. En dehors de ces abus supprimés, je ne me reconnais que des torts de bienveillance, et peut-être de faiblesse envers M. Dumas. J'étais toujours son intermédiaire pour concilier et apaiser le Théâtre qui avait tant à se plaindre des procédés de M. Dumas.... La correspondance de M. Dumas prouve amplement ce fait.... L'homme que M. Dumas insulte aujourd'hui, a été pendant six ans son bienveillant défenseur...

)) Un fait important sur lequel il me parait bon d'insister, c'est l'abandon de La Conspiration sous le Régent à la censure moyennant 3 000 francs, et cela au détriment du Théâtre. On vendait ce qui appartenait à d'autres. »

Je trouve avec ces notes S dans le dossier Dumas, des lettres curieuses des deux partis; les plus amusantes sont du côté de Dumas, il a des avocats féroces . D'abord c'est le poète Belmontet, qui défend son beau-père Soumet, avec un gentil esprit de famille. L'indifférence que paraît professer Buloz, à l'égard du talent de

1. Quelques-unes de ces notes ont été citées par M. Glinel: François Buloz ennuyé par AL Dumas père, déjà cité.

Soumet, choque Belmontet; Buloz préfère Vigny à Soumet... Comprend-on cela?

« Mon cher Dumas,

» Dans votre très spirituelle, trop spirituelle lettre adressée à la Démocratie, vous rendez service aux lettres, en rendant justice à cet homme borné quon appelle Bnloz... »

Puis le charmant passage sur Soumet :

« ... J'ai vu avec peine l'injustice de votre silence à l'égard de Soumet, au sujet des ouvrages dramatiques de l'Odéon. Les tragédies de Soumet sont autrement pensées, écrites, composées que les très médiocres incréations de de Viyny...

» Vous êtes trop haut placé pour ne pas voir ce qui est en haut, et pour voir avec vos yeux d'aigle ce qui est en bas parfaitement mort... »

Et plus loin : « Puisque vous êtes en train de dire ce qu'est Buloz, sachez que ce féroce administrateur n'a apporté que cette innovation dans son Théâtre, c'est de. retirer les entrées à l'un des auteurs à' Une fête chez Néron (l'auteur c'est lui, Belmontet, naturellement) qui a été joué aux Français; et qu'il a eu en même temps l'esprit de les laisser à bien des gens, qui n'ont rien écrit pour le théâtre, parce qu'il les craignait... »

Voilà des accusations terribles!., il les envoie à Dumas, pensant qu'elles pourront lui être utiles? Mais Dumas lui en demande d'autres encore : il veut corser son dos^er.

Et Belmontet : « Vous demandez des griefs contre ce' buffle royal » (c'est ainsi qu'il appelle Buloz) et il commence une interminable histoire sur Soumet, toujours à propos du Gladiateur — tragédie — que F. Buloz monta aux Français et maltraita pourtant dans la Revue (dit Belmontet). Histoire fastidieuse. Est-ce tout? Non : « M. Buloz m'a dit à moi que la comédie convenait mieux à ses auditeurs que la tragédie et le drame, parce que la France était plus comique que tragique. Que les pièces en prose valaient mieux que celles en vers, parce qu'on ne parle pas en vers dans le monde -enfin toutes les âneries possibles. »

Et le Commissaire du roi? Qu'a-t-il, lui, dans son dossier? A coup sûr, une correspondance bien moins pittoresque. J'y trouve une lettre signée Vitet du 7 décembre 1844 :

Mon cher ami.

N'ayez aucune inquiétude du côté de M. Duchâtel. Vous êtes vivement approuvé. Vous serez vivement soutenu, s'il en est besoin. Mais cette nécessité n'aura pas lieu. Vous aurez pour vous toutes les sympathies des honnêtes gens. On accuse votre direction du Théâtre-Français; mais quoi de plus honorable et de plus sensé que votre lutte contre las talents qui se dégradent et contre toutes les débauches d'esprit I Tenez ferme et restez digne, vous l'emporterez !

Six mois après, Vitet écrit de nouveau à F. Buloz :

« M. Duchatel n'attache qu'une importance très secondaire à l'afTaire de la Comédie-Française avec Dumas, il a compris que vous n'y pouviez rien et que le procès, une fois engagé, on ne pouvait le finir que par un jugement ou une transaction, si Dumas voulait être raisonnable ^.. »

Pourtant, entre Dumas et Buloz, il y a une trêve, et le 1'' avril 1846 la Comédie joue Une fille du Ré g e 71 1.

En 1853, le 12 novembre, Alexandre Dumas fonda le Mousquetaire. Il en fut le rédacteur le plus fécond : Articles de tête, feuilleton, critique, annonces même, sa magnifique verve se répand, déborde. Le Mousquetaire est son journal, il va y parler de lui-même et de ses aventures; d'abord, il y commence ses Mémoires, le 20 décembre, et à ce propos, voici renaître les vieilles rancunes d'autrefois contre F. Buloz. Les attaques de

Dumas sont rudes, souvent grossières Que l'on

en juge :

« Il est bien entendu que ce n'est point par sa valeur littéraire personnelle que M. Buloz est

1. Le 15 décembre 1844, dans la Revue même, Sainte-Beuve écrivait : « Nous serions sérieusement tenté de féliciter plutôt le fondateur de cette Revue, M. Buloz, de l'incroyable déluge d'invectives qu'on n'a pas craint, ces jours derniers, de déverser contre lui.... S'il est attaqué et injurié avec cette violence, c'est précisément à cause de ses qualités mêmes (qu'il le sache bien et qu'il en redouble de courage, s'il en avait besoin), c'est pour sa fermeté à repousser de mauvaises pratiques littéraires, et pour l'espèce de digue qu'il est parvenu à élever contre elles, et dont s'irritent les vanités déchaînées par les intérêts. »

une puissance, mais par la valeur littéraire des autres employée à forte dose. Nous avons inventé, Hugo, Balzac, Soulié, de Musset et moi, la littérature facile, et nous avons tant bien que mal réussi à nous faire une réputation avec cette littérature... Buloz avait inventé, lui, la littérature ennuyeuse. . . » — Et il y en a des pages sur ce ton ;^ ensuite vient un portrait de F. Buloz que voici : « Un moral taciturne, presque sombre, mal disposé à répondre par une surdité naissante, maussade dans ses bons jours, brutal dans ses mauvais, en tout temps d'un entêtement coriace... » Et plus loin, parlant de ses amis : « Il a été pour eux ce qu'il est pour tout le monde, c'est-à-dire infidèle à une amitié quand il n'est point ingrat à un service. »

Ce ton amer si différent de la bonbomie habituelle de l'auteur à'Antoni persiste au cours de l'article; cependant il est douteux que les attaques personnelles seules eussent ému Buloz, surtout venant de Dumas; malheureusement, celui-ci voulut raconter, à sa manière, l'histofre de la fondation de la Revue, alors F. Buloz intervint : il trouva que Dumas s'éloignait trop de la vérité. D'ailleurs le souci de l'exactitude inquiétait peu le conteur : « L'ambition de F. Buloz était alors d'avoir une Revue, j'eus ce bonheur de l'aider dans cette ambition. M. Ribing de Leuven avait un journal qui marchait assez mal — le Journal des Voyages; —

Adolphe et moi le décidâmes à vendre ce journal à M. Buloz. Bocage, Bonnaire, Bixio, réunirent quelques fonds et devinrent propriétaires du susdit journal. Ceci se passait de 1830 à 1831. Nous nous mîmes à travailler de notre mieux au susdit journal.... » Et en parlant de lui-même et de ses qualités de conteur, Dumas ajoute modestement : « A cette époque, je n'avais pas encore découvert en moi deux autres qualités

importantes : la gaîté et la verve amusante

Mes scènes historiques sur le règne de Charles VI furent un des premiers succès de la Revue des Deux Mondes ! »

F. Buloz fut instruit à la fois de l'existence du Mousquetaire et de l'article d'Alexandre Dumas, par un de ses amis, qui lui apporta le numéro du journal. C'est alors que le directeur de la Revue intervint, et, usant de son droit de réponse, fît insérer la lettre qu'on va lire par sommation d'huissier dans le Mousquetaire du 26 décembre 1853.

A M. Alexandre Dumas.

Paris, le 23 décembre 1853.

Monsieur,

C'est aujourd'hui seulement qu'un ami m'a donné connaissance du numéro du 20 décembre de votre journal, que je ne lis pas; car il y a bien quinze ans que je ne lis plus ni les livres, ni les articles que vous signez de votre nom. Mais j'ai pris mes mesures pour qu'à l'avenir au moins, les articles où vous per-

sislerez à vous occuper de ma personne me soient signalés, bien résolu à vous surveiller, et à rectifier d'.une façon ou d une autre, vos singulières imaginations en ce qui me touche.

En 1844, il vous a plu déjà d'entretenir le public de moi, en des termes que n'emploient pas les hommes de goût, les gens comme il faut qui se sont connus, lorsque du moins ils n'ont pas oublié ce qu'ils se doivent à eux-mêmes, et ce qu'ils doivent aux convenances. Je gardai le silence; je remplissais alors des fonctions publiques qui pouvaient fournir un texte à vos rancunes. Mais vous ne devez pas avoir oublié la leçon sévère que cette violente sortie vous attira d'une plume un peu plus grave, un peu mieux posée que la vôtre. Si vous laviez oublié, je vous renverrais à 1 article de M. Sainte- Beuve, dans la Revue des Deux Mondes, du 15 décembre 1844, que par prudence vous devriez relire.

Aujourd'hui vous paraissez vouloir reprendre vos prouesses d'alors. Pourquoi? Je ne sais. Je ne suis plus l'homme qui pouvait vous gêner, le fonctionnaire qui pouvait mettre une limite à vos prétentions, et vous avez maintenant (nous l'avons bien vuj libre carrière pour improviser et faire recevoir vos chefs-d'œuvre dramatiques. Pourquoi donc, monsieur, daignez-vous encore vous occuper de moi, qui m'occupe si peu de vous? Serait-ce que la Revue des Deux Mondes (c'est vous qui l'imprimez; ce n'est pas moi qui l'aurais osé dire) est une puissance littéraire, et que vous n'en êtes plus, bien que très naïvement vous paraissiez prétendre en avoir fait le succès à vous tout seul? Votre rancune est bien vieille, bien persistante, et vous êtes peu philosophe, monsieur. Depuis ces dix-sept ans que vous

avez abandonné le culte sévère des lettres, pour le commerce en grand des drames, des romans et des mémoires, vous n'avez pas su vous résigner encore à la perte de Tinfluence littéraire.

Soyez donc plus modeste aussi, et laissez-moi vous dire (pourtant alors vous étiez un peu dilTérent de ce que vous êtes devenu), laissez-moi vous dire, que vous n'étiez qu'un simple combattant dans une cohorte au milieu de laquelle vous n'avez pu longtemps tenir la place; laissez-moi vous dire qu'on ne fait pas le succès, l'établissement d'une Bévue avec une vingtaine d'articles fournis en cinq ans. Permettez-moi de vous rappeler aussi, puisque vous m'y forcez, que quand la Bévue des Deux Mondes commença à se dégager et à entrevoir définitivement la place qu'elle pouvait prendre, je fus obligé de vous reléguer dans un autre recueil, qui était alors aussi dans mes mains, mais auquel j'avais dès ce moment assigné le second rang, et que j'avais abandonné aux écrivains qui ne pouvaient atteindre, ou qui ne sa\ aient conserver le premier.

En 1844, vous avez beaucoup égayé les badauds en leur débitant sur mon compte je ne sais quelle pauvre invention qui me faisait ranger Cinna dans les œuvres de Racine, en m'attribuant, avec vos procédés ordinaires, une affiche du Théâtre-Français, qui appartenait tout au plus au régisseur de la scène (lequel n'en pouvait mais sans doute) et qui revenait de droit à l'imprimerie de la Comédie. Voyez quelle fut ma générosité I Je gardai encore le silence, et cependant je pouvais vous répondre, peut-être même metlie les rieurs de mon côté, par un spécimen bien autrement plaisant d'ignorance bouffonne, et ce curieux spécimen ne pouvait être mis sur le

compte de la distraction d'un compositeur d'imprimerie, car il était écrit de la main même de Tillustre auteur, et se trouvait encore sur son bon à tirer après la lecture de ses épreuves. Vous souvient-il, monsieur, qu'en 1838, un savant écrivain rédigeait pour la Revue de Paris sur les notes de M. Dauzats des Impressions de Voyage au Sinaï? Si dans la composition ou .la publication de vos huit cents volumes comme vous dites, vous avez oublié ceux-ci, je vous les rappellerai sans malice. Et voici la phrase que je trouvai, par hasard sans doute, sur le bon à tirer de ces Impressions de Voyage au Sinaï^ et que j'effaçai de ma main si peu lettrée, comme vous dites toujours : La pile de Volta^ ce minerai quon trouve dans les entrailles de la terre. Je m'attendais à un remercîment de l'écrivain à qui je rendais ce service d'ami. Eh bien! non, il vint au contraire me faire un vif reproche de mon coup de ciseau, tant il soupçonnait peu qu'il eût jamais existé un grand physicien du nom de Volta ! Vous conviendrez que cette belle découverte minéralogique valait bien cependant celle qui attribuait Cinna à Racine. Encore a-t-il fallu que vous m'ayez de nouveau cherché querelle sur mon peu de savoir, à moi qui oublie si parfaitement votre grande science, et votre riche imagination, pour me décider à faire part au public de cette petite anecdote, qui ne doit certainement pas être sortie de votre mémoire, et que nous nous racontons quelquefois entre nous, à la Revue, comme un souvenir d'un autre temps.

Ceci m'amène enfin à ce que vous dites de moi dans votre journal du 20 décembre, et permettezmoi, monsieur, de vous faire observer qu'il est peu

prudent d'écrire l'histoire des gens, quand on n'en connaît pas le premier mot; que diriez-vous si j'essayais de faire l'histoire de votre atelier littéraire? Vous diriez avec raison que vous pourriez m'en apprendre de belles. Je vous dis donc, à mon tour, à vous qui prétendez raconter l'histoire de la fondation de la Bévue des Deux Mondes, que vous l'ignorez de tous points. Si cette histoire est faite un jour, monsieur, et elle ne peut être faite que par moi ou avec mes papiers, vous verrez ce que vous y gagnerez, pièces en mains.

En attendant, je me vois forcé de donner un démenti formel à toutes vos étranges assertions sur la Bévue des Deux Mondes, et sur ce qui me concerne!

1° Il n'est pas vrai que j'aie jamais rien acheté à M. Ribing de Leuven, surtout par votre entremise, que je n'ai jamais, Dieu merci, employée en aucune affaire, vous devez le savoir. Je n'ai de ma vie vu M. Ribing de Leuven, et je n'étais guère en état de lui acheter en 1831 un journal qu'il n'avait pas, d'ailleurs. Je nai connu qu'un M. de Leuven, et en 1841 et 1843 seulement (est-ce l'Adolphe dont vous parlez? Je l'ignore) qui venait faire répéter au Théâtre-Français Un mariage sous Louis XV, et Les Demoiselles de Saint-Cyr, qu'il avait faits sans doute en collaboration avec vous, car vous laissiez volontiers ces petits mystères dans l'ombre.

2° Jamais M. Bocage n'a été pour rien dans la Bevae des Deux Mondes, et n'y a engagé de fonds. Où diable, monsieur, prenez-vous vos histoires?

3° Mais voici qui est plus délicat, et votre étourderie vous fait commettre une étrange bévue, tout en m'apportant une lumière non moins étrange, qui

me donnerait presque votre imperturbable assurance, une contiance nouvelle dans mon jugement ou mes pressentiments, comme vous voudrez, sur les hommes qu'il faut rechercher ou tenir à distance. Vous dites donc qu'en 1832 vous trouviez que faire du théâtre vous occupait trop de la même façon, que vous aviez publié en 1828 un recueil de Nouvelles conlemporaines, qu'un des exemplaires vendu ou donné était tombé entre mes mains, et que je jugeai que l'auteur qui les avait écrites, pourrait en travaillant faire quelque chose.

Rien de tout cela n'est vrai, et votre mémoire vous sert bien mal, ou vos arrangements de mise en scène vous égarent d'une façon merveilleuse.

C'est en 1831, non en 1832, que je vous engageai un jour, en sortant d'une répétition d'Antoni, à vous essayer dans le roman (et voyez, pour le dire en passant, de quelle responsabilité vous m'accablez devant la critique littéraire, lorsque vous rappelez cette circonstance, si l'on vient à supputer vos 300 volumes de romans!); mais je vous engageai à cette tentative, non parce qu'un exemplaire de vos Nouvelles m'était tombé dans les mains (je n'en soupçonnais même pas l'existence; je n'ai jamais vu ni touché un exemplaire de ce recueil, et si je l'avais connu, je n'aurais certes pas accueilli comme une chose inédite la Bose rouge qui parut dans la Bévue de juillet 1831). Je vous engageai à tenter le roman, parce que j'avais été frappé dès lors de votre facilité à raconter, à donner un tour vif au récit.

Vous, comment répondîtes-vous à cette amicale invitation? Vous me l'apprenez aujourd'hui, seulement, dans votre journal du 20 décembre. En servant aux lecteurs de la Bevue^ comme inédite, tout

entière écrite de votre belle main, et sur un grand papier que je vois encore, une nouvelle déjà publiée, selon vous en 1828, sous le même litre, mais publiée en 1826 sous le titre de Blanche de Beaiiliea ou la Vendéenne, dit M. Quérard, dans ses Supercheries litléraires dévoilées, tome I", page 491, et que vous appelez cette fois la Rose rouge, dans une pensée facile à comprendre. Du reste, ceci est une affaire à régler entre vous et M. Quérard, qui vous en a dit bien d'autres dans le très curieux et long article qu'il vous a consacré, dans ses Supercheries litléraires dévoilées. Ce n'est qu'alors en 1847, en lisant le travail de M. Quérard sur vous et vos nombreux collaborateurs, que je commençai à pressentir la vérité; cependant j'allais presque encore jusqu'à soupçonner M. Quérard d'inexactitude : je lui en demande pardon aujourd'hui que vous prenez soin vous-même de me dévoiler toute votre ruse. Le singulier amour paternel que voilà! vous répondraije, et qu'est-ce donc que votre haine, bon dieu!

Je pourrais, Monsieur, relever bien d'autres erreurs dans les récits ridicules que vous vous permettez sur moi depuis 1844; mais en voilà bien assez, je pense, pour vous rappeler à plus de réserve, et pour édifier la foule à laquelle vous jetez cette grossière pâture.

Un mot seulement encore, pour en finir, bien qu'il n'ait pas grande importance.

Vous me faites, je ne sais dans quelle intention, votre aîné et de beaucoup, quand je suis votre cadet. Ainsi, vous dites que j'étais compositeur d'imprimerie et âgé de trente-quatre ou trente-cinq ans, lors de la révolution de 1830. Je n'étais pas compositeur, mais correcteur d'imprimerie en 1830, ce qui

me donnait du moins une certaine aptitude pour corriger vos manuscrits et vos épreuves. Vous l'avez trop oublié. Pourquoi donc. Monsieur, me vieillissezvous d'à peu près dix ans? Je suis bien assez vieux comme cela, vieux surtout par l'amère expérience, par la triste connaissance des hommes!

Quoi qu'il en soit, c'est une satisfaction pour moi de vous apprendre que vous êtes bien réellement mon aîné de quelques mois, ce qui me laisse dans la cinquantaine et vous jette au delà, ce qui surtout devrait vous guérir des étourderies, car les étourderies, convenez-en, ne sont plus guère de mise et de saison quand on va à la soixantaine.

Et sur ce. Monsieur, je vous salue.

F. BULOZ

Directeur de la Revue des Deux Mondes ',

Le Mousquetaire publia avec la lettre ci- dessus un nouvel article contre F. Buloz, composé d'attaques directes et intitulé « Buloz-y-en-a ».

Dumas avait, pour agrémenter son article, réclamé aux uns et aux autres des anecdotes, des souvenirs qui, pensait-il, pouvaient piquer la curiosité du public. Aussi, un de ses secrétaires, Rusconi, pour rendre service à son « cher Monsieur Alexandre », remontant le cours des ans, rappelle à celui-ci certaines difficultés qu'il avait eues (lui Dumas) avec F. Buloz, à propos d'une deuxième édition de la Vendée et Madame que F. Buloz aurait faite alors, sans consulter le

1. Le Mousquetaire, 26 décembre 1853, n° 37, rue Lafflte n» 1, à la Maison d'Or.

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