Portraits contemporains, vol. III, p
une contrainte : son génie, à ses yeux, semblait l'en dispenser.
On a beaucoup parlé des dissentiments qui se sont élevés entre Rachel, la Comédie, et le Comité — sans oublier le Commissaire; cependant si j'excepte les ouvrages de MM. Georges d'Heylli et Fleischmann sur Rachel et la Comédie (et en ce qui concerne F. Buloz, ces ouvrages ne contiennent que peu de chose, et point de documents), je n'ai lu, sur les rapports du Commissaire royal et de la célèbre Sociétaire, que des études hâtives, le plus souvent écrites avec parti pris, et n'ayant ni portée, ni valeur documentaire, ou une valeur documentaire incomplète. D'ailleurs, les vrais documents, ceux dont on connaît l'origine et le but, ceux que l'on se transmet de main en main, de mémoire en mémoire, ils sont entre mes mains, ils sont dans ma mémoire, et c'est grâce à eux qu'il m'est possible de raconter cette histoire, et de réfuter les autres.
On sait que Rachel avait peu joué, était peu connue, lorsqu'elle aborda la scène de la rue de Richelieu. Vedel * dit qu'il l'avait entendue dans une matinée d'élèves chez Saint-Aulaire, en novembre 1836 — elle joua Andromaque; elle lui apparut « affublée d'une robe noire » , il la trouva « d'abord laide; son œil cave, son regard qui semblait avoir quelque chose de
1. Vedel, directeur de la Comédie-Française, concurremment avec F. Buloz.
douloureux-*... » le frappa pourtant; et puis il n'y pensa plus. Après un rapide passage au Conservatoire, dans la classe de Samson, où elle ne marqua pas, elle créa au Gymnase la Vendéenne'^.
Elle ne débuta à la Comédie, sur la prière de Samson, que le 13 juin 1838, son engagement fut signé au mois de mars la même année. Elle choisit, pour paraître à la Comédie-Française la première fois, le rôle de Camille des Horaces. Ce début passa complètement inaperçu : la recette fut de 738 francs ^
A ce moment Rachel pauvre, à peine éduquée, n'avait pour elle que son père, Israélite obstiné, et son génie. Elle habitait, dit Vedel, rue Traversière-Saint-Honoré, n° 33, au sixième étage. Après Camille, elle joua Hermione, et Aménaïde, ce dernier rôle le 9 août, devant un public plus nombreux et plus attentif, — prévenu par la presse depuis quelques jours déjà, — ce soir-là, elle éveilla l'attention, et on lui jeta quelques fleurs. Mais il fallut, pour lancer la jeune tragédienne, un article sensationnel de Jules Janin dans les Débats. Le critique, qui voyageait en Italie au début de l'été, ne revint à Paris qu'en septembre. C'est véritablement à partir de cette date, et après les articles de Janin, que Rachel
1. Vedel, Mes souvenirs de mademoiselle Rachel. {Revue des races latines), 1858.