‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 140 sur 173 · Lettre da 10 septembre · texte numérisé non relu

Lettre da 10 septembre

Ses tournées, Rachel les faisait le plus souvent en voiture par les routes; dans cette voiture, un lit était aménage pour elle, et elle y passait souvent la nuit, afin de ne pas perdre un instant, et de faire face aux multiples engagements. De bonne foi, cette tragédienne trépidante, nerveuse, voyageant sans repos, ressemble-t-elle à la languissante sociétaire qui faisait tant enrager F. Buloz? En 1848 sa tournée dura trois mois. Elle visita Metz, Strasbourg, Nancy et Besançon, Dijon, Genève, l^ausanne et Bâle; puis Marseille, Avignon, Toulon et encore Montpellier, Béziers, Cette, Carcassonne, Agen, etc.

De pareilles tournées épuisaient les forces de la voyageuse; à son retour, elle se montrait peu disposée à reprendre son service à la Comédie, et les contestations recommençaient.

F. Buloz ne fut pas seul à souffrir de l'humeur et des caprices de la tragédienne : avec les artistes, les relations furent également tendues. Pourtant, cette fantasque avait^ à l'occasion, de charmants élans de solidarité généreuse envers eux, mais le plus souvent elle était hautaine, dédaigneuse, et ses camarades s'en apercevaient les premiers.

Beauvallet, arrivant pour la représentation, était fréquemment accueilli, le soir, par les doléances des comédiens : « Rachel s'était montrée méchante, vindicative... » etc. Beauvallet alors promettait le châtiment; de fait, il en avait

toujours un terrible à sa portée : sa voix; et lorsqu'il voulait punir la tragédienne, en scène il étouffait l'organe de Rachel avec le sien; on n'entendait plus Rachel, Rachel rageait, Beauvallet tonnait, et les camarades étaient contents. Je ne pense pas que ces dispositions hostiles, venant des artistes, inquiétassent Hermione... d'ailleurs elle pouvait les mettre sur le compte de l'envie. Mais l'opposition qu'elle trouvait dans la presse, lorsqu'elle en trouvait, la touchait davantage ; on s'en aperçoit dans cette lettre, dont je respecterai l'orthographe : « On me dit que il/., Rocplant doit me travailler dans ses nouvelles à la main, et dans un petit journal intitulé Les Coulisses. Quand je pense qu'il y a tant de gens qui me déteste, j'en suis absolument triste, j'en suis malade, et je vous assure que maintenant, plus que jamais, je suis décidée à quitter Paris au mois de mai prochain, fin de mon engagement avec le théâtre... » Et elle termine mélancoliquement : « La gloire, c'est sans doute fort agréable, mais je vous assure, mon ami, que le prix en a bien diminué à mes yeux, depuis qu'on me l'a fait payer si chèrement. »

L'année 1846 est celle de la première démission de Rachel, et c'est une cruelle année pour la comédienne. Considérant de haut et de loin aujourd'hui, ses actes à cette époque, on en vient à trouver des excuses ou des explications aux plus capricieux, car elle traverse alors une terrible

crise de déception amoureuse. Le comte Walewski, en juin 184G, se maria, Rachel apprità Amsterdam, où elle était en tournée, la nouvelle de ce mariage, elle ne s'y attendait en rien : ce fut pour elle une catastrophe, elle voulut renoncer à la scène, et écrivit à madame Saigneville, sa confidente et son amie :

« Je suis si accablée, si étourdie du coup affreux que j'ai reçu par la nouvelle du mariage de W... que je ne puis trouver assez de sang-froid pour vous écrire plus longuement... Tout est lini pour moi. Mais si je ne dois plus vivre pour mon avenir, je ne dois pas oublier que je suis bien utile encore à mon pauvre enfant... Je ne puis plus tenir ma plume, les larmes me suffoquent », etc^

Ce désespoir, bien compréhensible d'ailleurs chez la pauvre Ariane, assez brutalement délaissée, eut un retentissement suffisant pour défrayer les conversations et la presse quelque temps. Le Bibliophile Belge traite la déception de cœur de la tragédienne assez irrévérencieusement :

« Mademoiselle Rachel est toujours malade, ou à peu près. Le comte Walewski l'a quittée pour se marier à une grande dame^ Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune, mais l'actrice la prend au sérieux, elle menace de se retirer de la

i. Fteischmann, de/à cii(^.

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