Anne-Alexaadriae-Catherine de Ricci
scène, on dit qu'elle part pour l'Italie », etc. Et le chroniqueur sceptique termine en disant que mademoiselle Rachel n'en fera rien, qu'elle ne ■s'éloignera pas, qu'elle restera aux Français, etc.
Le lendemain du jour où elle apprit le mariage de Walewski, Rachel débuta à Amsterdam, elle y donna vingt représentations; le mot « donner » est ici une métaphore, car la tournée fut, dit-on, fructueuse. Elle écrivit à madame de Girardin : Cl Les nouvelles que j'ai trouvées à Amsterdam en quittant Paris m'ont tellement éprouvée que j'en étais arrivée à oublier mes succès de chaque soir, après la chute du rideau. Est-ce là être artiste? »
Après Amsterdam, Rachel joua à La Haye, Liège, Anvers et Lille, où elle tomba gravement malade : « Dieu m'a accordé le châtiment de mes fautes en m'envoyant une bonne maladie, qui a manqué de m'enlever de ce monde ». Malgré cela, aussitôt rétablie, la voici à Londres, où elle joue douze fois en trois semaines, puis à bout de forces « elle revient à Paris pour se faire soigner* ».
Et à Paris, les difficultés vont reprendre entre la comédienne et le théâtre, car aussitôt revenue de ce voyage fatigant, elle réclame plus d'un mois de congé pour rétablir ses forces. C'est alors que F. Buloz, désireux de n'user avec
i. Plaidoirie de M* Marie pour la Comédie-Française, audienc du 15 novembre 1849.
Rachel que de procédés courtois, demanda au ministre son appui : c'est la première fois depuis huit ans qu'il est forcé d'en venir là. On a reproché au Commissaire royal de n'avoir pas usé des moyens mis à sa disposition par les règlements, pour faire rentrer Rachel dans l'ordre : quels sont donc ces moyens? On ne punit pas Rachel comme une pensionnaire, et quand le Commissaire royal l'aurait mise à l'amende, ou lui aurait fait faire des sommations par huissier, en aurait-il été mieux obéi? : « Un procès ne remédierait à rien quand mademoiselle Rachel serait à Saint-Pétersbourg », dit F. Buloz avec quelque justesse.
L'Administrateur écrivit donc au ministre, pour lui exposer la situation. Il en avait d'ailleurs préalablement référé à M. Duchâtel, qu'il voyait souvent, et c'est d'accord avec lui, qu'il lui adressa ce premier rapport officiel sous forme de lettre, et ceux qui suivirent. J'insiste sur ce point, que je connais mieux que personne, le ministre et le Commissaire royal ont toujours été d'accord dans toute cette affaire.
M. G. Simon a retrouvé la minute de la lettre qu'on va lire dans les papiers d'Hugo ', mais il y en a d'autres exemplaires, l'un de ces exemplaires a été communiqué à M* Marie au moment du procès de Rachel avec le Comité
l. G. Simon, V. Hugo et F. Buloz (le Temps), 27 avril 1914.
et l'avocat de la Comédie a cité cette lettre dans sa plaidoirie.
La voici :
Paris, 10 septembre 1846.
Monsieur le Ministre,
C'est pour moi un devoir rigoureux d'appeler votre attention sur le service de mademoiselle Rachel à la Comédie-Française. En présence d'une pensée et d'une conduite qui paraissent systématiques, il n'est plus permis de garder le silence.
Quand vous avez admis mademoiselle Rachel dans la Société du Théâtre-Français en 1842 en lui attribuant une part de 42000 francs sur les fonds subventionnels et un congé annuel de trois mois, situation vraiment exceptionnelle dans les fastes du théâtre, et que n'avaient acquise ni Talma, ni mademoiselle Mars après vingt ans de travaux, vous avez très certainement entendu que mademoiselle Rachel accomplirait sans réserves un service de neuf mois par an. Vous avez mis pour condition à cette magnifique allocation, des devoirs d'autant plus sacrés envers le public, envers le théâtre et la littérature, que vous accordiez à l'artiste la plus riche dotation dans les fonds votés par les Chambres. Je crains cependant que mademoiselle Rachel n'ait pas bien compris toute l'étendue des obligations qu'elle contractait envers l'État, envers votre Excellence surtout, qui lui déléguiez avec tant de confiance une si grande part dans la noble mission de soutenir l'art sérieux. Vous allez juger si j'apprécie trop sévèrement la conduite de l'artiste.
Pour la première année de son sociétariat, je n'adresserai aucun reproche à mademoiselle Rachel;
la jeune tragédienne semblait alors accepter sérieusement rhonneur et la responsabilité de sa situation. Malheureusement, dès la seconde année, il n'en est plus ainsi ; une pensée nouvelle commence à poindre ; l'artiste paraît séparer ses intérêts de ceux de la communauté. C'est que l'exploitation d'un congé annuel de trois mois, pendant lequel on faisait déjà un service double de celui du Théâtre-Français, avait ouvert dès lors une perspective qui ne fait que s'agrandir. Le congé, loin d'être un temps de repos, était une époque de lucre et de fatigue. On pourrait dire même que les mois de service au Théâtre- Français devenaient en quelque sorte, les jours de délassement. Ainsi, Monsieur le Ministre, dès 1843, le service est moins fréquent; en neuf mois mademoiselle Rachel donne seulement 65 représentations ; un mois entier, celui de novembre, est perdu complètement pour le Théâtre.
En 1844, la santé chancelante de l'artiste ne lui permet de donner que six représentations en deux mois (quatre en avril, deux en mai), ce qui cependant ne l'empêche pas de vendre, très peu de jours après, au théâtre, dix représentations de son congé moyennant 15000 francs. A l'expiration de ce congé, mademoiselle Rachel joue sept fois en septembre, cinq en octobre. Le mois de novembre est perdu complètement pour la Comédie ; en décembre elle joue deux fois seulement. Pendant les neuf mois de cette année que mademoiselle Rachel devait au Théâtre-Français, son service effectif se réduit à trente-sept représentations, dont trois à bénéfice; elle ne joue que six mois sur neuf.
En 1845, le mois de mars est complètement perdu ; mais l'artiste ne perd rien, et deux mois après on
lui achète, dans les premiers jours de juin, quatre représentations moyennant 6 000 francs.
En 1846, le congé de mademoiselle Rachel est exploité avec une telle ardeur que, de son propre aveu, elle donne en Belgique et en Hollande dans le mois de juin seulement vingt représentations qui rapportent 52000 francs. Au Théâtre-Français, elle joue à peine huit fois dans les meilleurs mois. Aussi tombe-t-elle malade à Lille; mais loin que cet accident lui soîl un avertissement salutaire, loin qu'elle pense à se ménager pour elle-même et pour le théâtre auquel elle doit loyalement son service, elle court à Londres, où elle joue douze fois en trois semaines. Elle ne pense sérieusement à se soigner qu'en revenant à Paris. Serait-ce qu'alors on n'a plus rien à demander à son congé, et qu'on peut se guérir à son aise lorsqu'on se doit au Théâtre- Français? Encore nous fait-on déclarer qu'il faut trois mois de repos, sinon un voyage de six mois en Italie. Le médecin de mademoiselle Rachel accuse une maladie locale; les règlements du théâtre nous prescrivent de faire constater la maladie par le conseil médical de la Comédie; M. Velpeau, M. le baron Thévenot et M. Rousseau sont priés de se rendre chez mademoiselle Rachel; elle refuse de se laisser visiter. Dans tous les cas de cette nature, le refus de laisser constater sa situation équivaut à un certificat de santé. En effet, l'opinion des hommes de l'art, après avoir lu la consultation délivrée à l'artiste par son médecin, est qu'elle pourrait jouer au moins une fois par semaine. Mais la question ne me paraît plus là, et mademoiselle Rachel fût-elle malade comme elle l'assure, il n'en est pas moins vrai qu'elle se trouve dans cette situation pour avoir
fait pendant son congé un service triple de celui qu'elle accorde à la Gomédie-Krançaise. Or le Théûtre-Français doit-il souilVir, doit-il se ruiner pour que mademoiselle Racliel gagne 100000 francs pendant son congé? D'où vient que l'artiste peut jouer quatre fois par semaine en province et dans les pays étrangers, et qu'elle ne peut plus jouer que six à sept fois par mois à Paris? N'est-on robuste que pour exploiter son congé? N'est-on faible que quand il s'agit d'accomplir ses obligations envers le Théâtre- Franc; a is ?
Où tend cette habileté, Monsieur le Ministre? J'ai déjà eu l'honneur de vous le dire : à prendre quatre, cinq et six mois de congé par an, au lieu des trois mois qui lui sont attribués; en ne donnant que huit mois au Théâtre-Français en 1843, six mois en 1844, huit en 1845 et six en 1846, comme on en affiche la prétention, mademoiselle Rachel ruine la Comédie; on peut certainement attribuer à plus de 400000 francs la perte que cette tragédienne aura fait subir à la Société du Théâtre-Français dans ces quatre années. Faut-il s'étonner après cela si les dettes augmentent, si la situation devient de plus en plus difficile? Si mademoiselle Rachel avait toujours rempli son devoir comme elle le devait, comme elle le pouvait, en se retranchant, s'il l'avait fallu, quelques jours de congé pour offrir un juste dédommagement à la Société dont elle fait partie, la Comédie, au lieu d'avoir des dettes, aurait un actif de près de 200 000 francs.
Ce n'était pas assez pourtant de toutes ces pertes, et cette absence inattendue, calculée peut-être, car on l'annonçait depuis longtemps, bien qu'alors aucune protestation ne fût épargnée pour me ras-
surer, cette absence, dis-je, va coûter à la Comédie un nouveau déficit, et le théâtre se verra forcé sans doute d'engager encore Tavenir, parce que mademoiselle Rachel manque à son service.
Je ne dois pas hésiter à vous le dire, Monsieur le Ministre, une situation pareille ne peut durer. Mademoiselle Rachel doit neuf mois de service au Théâtre- Français par an, il faut qu'elle les lui donne intégralement dans la saison d'hiver, ou les complète sur son congé d'été. Il n'est pas juste, il n'est pas moral que la tragédienne s'enrichisse en appauvrissant le théâtre qui a fait sa fortune.
Mademoiselle Rachel n'apporte plus les belles recettes qu'elle donnait autrefois, et elle paraît vouloir en punir le théâtre en diminuant d'un tiers le nombre de ses représentations. Il est malheureusement à noter encore que plus ses représentations sont rares, moins elles sont fructueuses. La moyenne de ses représentations, qui était en 1842 de 4 464 francs, est descendue à 3 788 en 1843, où elle a donné soixante-cinq représentations de moins qu'en 1842. En 1844, où elle n'a joué que trentequatre fois pour le théâtre et trois fois pour des bénéfices, cette moyenne est tombée à 3 375 francs. En 1845, au contraire, où mademoiselle Rachel a paru plus souvent, et a créé le rôle de Virginie^ qu'elle n'a joué qu'après une vive résistance, la moyenne de ses représentations est remontée sensiblement. Ainsi, non seulement cette artiste fait un tort considérable au théâtre en lui refusant un service régulier, mais elle amoindrit même le produit de ses représentations en les rendant plus rares.
J'espère, Monsieur le Ministre, que mieux éclairé sur la situation, vous la jugerez comme je viens de
le faire. Je vous prie de vouloir bien prendre une mesure pour faire rentrer mademoiselle Rachel dans la ligne des devoirs que vous lui avez tracés en 1842, en l'obligeant à consacrer neuf mois pleins par an au théâtre. Puisque mademoiselle Rachel, pour des causes qu'elle refuse de laisser constater, prolonge son congé, veuillez m'autoriser à suspendre ses appointements subventionnels jusqu'à ce qu'elle reprenne son service, et à ne lui rendre cette retenue, que si elle-même rendait au théâtre les représentations qu'elle lui fait perdre. Il est impossible d'administrer la Comédie-Française si un sujet, quelque distingué qu'il soit, peut s'arroger le droit de violer ouvertement son contrat, de porter une atteinte aussi grave à l'existence de la Comédie en allant tous les ans, pendant son congé, faire ailleurs un service meurtrier, un service à gagner 100000 francs en trois mois.
Si mademoiselle Rachel ne veut pas comprendre les engagements d'honneur qu'elle doit loyalement remplir, je n'hésiterai pas non plus à vous proposer de revenir radicalement sur ce qui a été fait en 1842, en n'attribuant plus à l'artiste qu'un traitement fixe de 12000 francs et en distribuant les 30 000 francs restant en feux, selon ses représentations. C'est à vrai dire le seul mode équitable de traitement que Votre Excellence sera forcée tôt ou tard, si ce n'est immédiatement, d'adopter, car mademoiselle Rachel, telle qu'elle entend sa situation maintenant, n'est plus, tant s'en faut, une source de prospérité.
La suspension du traitement subventionnel de mademoiselle Rachel jusqu'à sa rentrée, que j'ai eu l'honneur de vous proposer, n'est pas sans exemple. En 1840, cette menace eut son efficacité immédiate
à réi^ard d'une autre grande actrice; j'ai l'espérance qu'elle aura le même succès dans le cas présent.
Je suis, avec respect, Monsieur le Ministre, votre très humble et obéissant serviteur.
Le Commissaire du roi près le Théâtre-Français.
F. BULOZ
On a écrit' que Rachel donna sa démission quarante jours après ce rapport : le, 20 octobre 1846; et que ce rapport aurait déterminé la démission de la tragédienne. En premier lieu, la démission de Rachel ne fut pas donnée le 20 octobre 1846, mais le 23 septembre, c'està-dire, non pas quarante jours, mais treize jours après la lettre du Commissaire royal au ministre;, en second lieu, je ne crois pas que cette dernière lettre ait déterminé la démission de Rachel, et pour deux raisons : d'abord il ne m'est pas démontré que M. Duchâtel, qui était d'accord avec F. Buloz, ait communiqué, à l'insu de ce dernier, ses plaintes à l'actrice, dont il trouvait les exigences absurdes; et enfin, cette démission que j'ai eue sous les yeux, car elle fait partie des archives^de la Comédie, ne me semble pas avoir trait au rapport du Commissaire royal. J'ai tout lieu de croire au contraire, avec M^ Marie, que les deux lettres, assez sèches, adressées par les Sociétaires à Rachel, ]et dont elle se plaint ici,