Frédéric Soulié
journellement, et madame Buloz tenait sa sœur au courant des moindres événements de son existence.
De Madame Duloz à sa sœur Rosalie.
25 juillet 1836.
Cette semaine a été bien triste, les journaux vous ont sans doute annoncé le duel qui a eu lieu entre MM. Girardin et Garrel, à propos d'une note injurieuse sur ce dernier insérée dans la Presse. Le malheureux Carrel a été Trappe d'une botte dans laine, et il est mort hier à cinq heures du matin; pour M. Girardin il a reçu une méchante égratignure qu'il fait sonner bien haut, mais qui ne le défendra pas contre la colère des amis de Carrel. Cet événement a consterné tout Paris, quoique les opinions de Carrel n'attirassent pas beaucoup de sympathie. C'était un homme de tant de talent, et dont les rapports étaient si honorables, qu'il est aussi regretté de ses adversaires politiques que de ses partisans. Il est mort à Saint-Mandé (le duel avait eu lieu au bois de Vincennes), et sera enterré dans le cimetière du village. On craint que son convoi n'occasionne du trouble.
Il y aura très peu de réjouissances ici à l'anniversaire des Trois jours; la revue a été contremandée, il paraît qu'on a découvert encore une conspiration contre le roi; nos pauvres tantes sont toujours dans des transes affreuses, qui dégénèrent, chez ma tante Angeon, en idée fixe; — toutes les fois que j'entre dans sa chambre, elle me dit : « Ah! ma pauvre Christinel quels massacres nous allons voir!... »
Buloz et M. Lerminier vont à Tenterrement de Carrel, me voilà dans l'inquiétude jusc{u'à ce soir. Ce sont les articles de F. ' qui sont la première cause de ce malheur, aussi ce pauvre homme est-il dans une bien grande désolation.
A Castil-Blaze.
2 août 1836.
Puisque je suis en train de te parler, cher père, il faut que je te raconte une petite histoire. L'Immaculée ^ que tu sais, est tombée de son ciel d'étoiles et de marguerites que lui avait fabriqué un bien candide poète ^ Le marché s'est conclu à Bordeaux, sa mère a posé les conditions, on dit que le monsieur a donné 80 OUO Irancs, il a nom Malançon, est marié à Rio Janeiro, et fait des tripotages à la Bourse. Le poète a supporté cette mésaventure d'une fagon très dégagée, et a tourné ses alïections d'un autre côté.
Ton ami Rossini était il y a quelques jours sur le boulevard, voyant passer la mère et la tille il les aborde, et dit à la belle : « Ah çà," Mademoiselle, vous faites bien parler de vous depuis votre retour, ne croyez pas que ce soit à cause de vos roulades au moins! » et là-dessus il se met à lui raconter tout ce qui se dit sur elle. La mère devint pourpre, la fille verte, et toutes deux finirent par avouer l'affaire, sur quoi le Maestro, prenant ce méchant sourire que
1. Feuillide. Ses articles contre la Presse, publiés par le Bon Sens et défendus par le National, furent l'origine de ce duel.