‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 84 sur 173 · Collection S. de Lovenjoal · texte numérisé non relu

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votre position dans cette misérable boutique, où se sont conclus tant de marchés ignobles, et où la littérature s'est prostituée comme Buloz Ta voulu. Vous échappez à tous les soupçons par votre grandeur, mais votre réputation de caractère y perd beaucoup. Cent fois, j'ai entendu vos partisans déplorer votre participation à cette Revue. C'est une question générale dans le public : « Comment George Sand écritelle dans la Revue des Deux Mondes?....

Après cela, Leroux lit Horace et il en est, bien entendu, « ravi, très ravi ». Mais que va-t-on faire àJ Horace? — Justement Leroux est sans argent, Horace sans domicile, — et voici la Revue sociale^ devenue en dernier Revue indépendante, fondée. Horace y trouvera asile, ainsi que toutes les productions littéraires du prolétariat conscient*.

Mais il faut parler ici d'un roman dont le titre reparaît constamment dans les discussions et dans la correspondance qui les a précédées : Engelwald. J'ai dit qu'il fut brûlé de la main de George Sand en 1861. Qu'était-ce c[u Engelwald? Et pourquoi tant d'hésitation à terminer cette

1. Voici l'avis de Sainte-Beuve sur la Revue indépendante : « Quant à madame Sand... sa Revue est un coup de tête; le but est le communisme. Leroux en est le pape, ils sont déconsidérés en naissant, et n'en ont pas pour six mois. Il n'y a à Paris que deux Revues qui vivent, et qui paient tant bien que mal (et même assez bien) les nôtres. Et puis, il y a les journaux quotidiens, les Débats, la Presse; le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé (littérairement parlant). Et puis rien. » {Correspondance de Sainte-Beuve avec monsieur et madame Juste Olivier, 1841, p. 280.)

œuvre, alors qu'en général, les œuvres de George Sand étaient si géniales et si abondantes? La réponse, je la trouve dans un long rapport résumant les griefs de l'écrivain contre Buloz, et destiné à l'arbitre. C'est une explication, tout entière de la main de George, contenant la genèse d'Engehvald, et son histoire.

Le sujet et le dénouement de ce roman étaient l'histoire et la mort de F. Staab. jeune Allemand affihé à la société secrète des Illuminés, et qui, à Tàge de dix-sept ans, fit une tentative d'assassinat sur la personne de Napoléon à Schœnbrûnn. Tout le monde sait cette histoire, dont on a fait une pièce à la Porte Saint-Martin, peu de mois après la Révolution de Juillet. Dans cette pièce, au lieu de faire fusiller son assassin, comme il le fut en effet, l'Empereur lui faisait grâce, mettant sur le compte d'un patriotisme exaspéré, le geste de PVédéric Staab. (G. Sand explique quelle n'a pas cru, elle, devoir se permettre pareil arrangement avec la vérité.)

Pour motiver son acte de démence enthousiaste, il me fallut bien entrer dans les idées que ce jeune homme avait pu avoir sur l'oppression et l'avilissement de son pays, le despotisme du conquérant, sur le droit qu'un individu croit pouvoir s'arroger, etc. Toutes ces théories ne concluaient certainement pas à l'apologie du régicide. Mais j'avoue que, ne faisant pas un ouvrage politique ou philosophique, mais un roman pour amuser mes lecteurs, je leur laissais le soin d'absoudre ou de condamner les erreurs de Frédéric Staab.

Ce roman était fort avancé lorsque arriva l'explo-

sion du complot do Fieschi. Alors les théories des Illuminés d'Allemagne, espèce de Tribunal secret qui s'était arrogé le droit de vie et de mort sur les hommes politiques, me parurent tout à fait hors de saison. Je n'ai pas plus songé à encourager l'application de semblables principes, que Voltaire n'y songea en écrivant la Mort de César, ou M. Horace Vernet en faisant le tableau de Judith immolant Holopherne, etc.

Mais du moment que des actes de ce genre [)assaient dans le présent, il devenait de mauvais goût de s'en occuper. Je fis part de mes répugnances à M. Buloz. Il convint que ce n'était pas le moment de faire paraître ce roman, etc.

Certes, George Sand écrit : « Toutes ces théories ne concluaient pas à l'apologie du régicide », et elle se défend d'avoir voulu faire cette apologie. Mais nous connaissons ses sympathies, et l'admiration qu'elle exprimait si vivement pour Alibaud après l'attentat de 1836, dans une lettre à F. Buloz :

— « Alibaud est un héros, son nom sera mis dans l'histoire à côté de celui de Frédéric Staab, etc. »

— nous a renseignés.

Après l'aventure à'Horace. le nom de George Sand disparaît des sommaires de la Revue pour un certain laps de temps, — à la vérité assez long : dix ans; encore les relations d'auteur à directeur ne reprirent-elles véritablement qu'en 1858 avec Y Homme de Neige et grâce à l'intervention amicale d'Emile Aucante. Est-ce à dire que toutes relations furent rompues entre eux pendant la

période où le nom de G. Sand ne parut plus dans la Revue? Non, et si leurs lettres, pendant les années qui suivirent 1841, sont moins fréquentes, leur correspondance ne cesse jamais complètement.

D'ailleurs un événement cruel, un deuil, les rapprocha. En 1846, F. Buloz perdit son petit enfant, son premier né, « ce beau petit Paul » qui était l'orgueil de la maison, sa lumière et sa gaîté. Quand George Sand apprit ce malheur, elle alla trouver son ancien ami, et lui tendit la main; F. Buloz ne put que lui dire : — « Oh! George, que je suis malheureux! » — L'année suivante,' elle écrivait à son ami :

« Quand je vous ai vu dans la douleur, vous avez vu que j'ai tout oublié pour vous tendre la main. Votre pauvre femme a-t-elle repris le dessus? Il lui reste encore de charmants enfants pour la consoler. Dites-lui pour moi mille choses affectueuses, et que j'aurais été la voir depuis cette malheureuse circonstance si je n'étais pas un ours ^.. »

En 1847, F. Buloz tenta de ramener George au théâtre; il le tenta surtout quand il vit accroître ses pouvoirs à la Comédie, sous le ministère de Bémusat; et quelque temps après la première du Caprice^ il lui écrivait... « Que diable! nous ne devons pas mourir séparés! Nous devons nous

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