‹ Fran©ois Buloz et ses amisChapitre 91 sur 173 · A GEORGE SAND · texte numérisé non relu

A GEORGE SAND

Lorsque de sa lumière harmonieuse et douce,

Le printemps parfumé réjouit dans la mousse

L'insecte anéanti longtemps par le sommeil,

Dans son frêle langage il bénit le soleil,

S'unissant par l'amour à l'hymne solennelle

Qu'exhale la nature en sa joie éternelle!

C'est ainsi que mon cœur, avec effusion,

T'offre tout bas l'encens de l'admiration, '

0 poète éclatant! âme que le génie

Fit d'un rayon d'amour, d'orgueil et d'harmonie !

Lyre oîi tombe un reflet de l'immortalité,

Qui chantes dans l'extase et dans la majesté!..

Ah! prêtresse de l'art, ta parole flamboie!

Ta parole est un ciel où mon àme se noie,

Un temple dont la base est faite de granit

Où l'arabesque d'or à l'acanthe s'unit.

Et dont le large dôme inondé par la flamme,

Dans son ardent milieu, voit rayonner ton àme!

Car le ravissement d'un élan spacieux

Entr'ouvre l'ombre humaine et révèle les cieux

Quand l'esprit est plongé dans tes rêves splendides.

Indiana! Geneviève! 0 mes anges candides! Senteurs qui vous bercez dans l'ombre et qui pleurez.

Toutes deux, miel divin pour les cœurs altérés. Geneviève! Indiana! fleurs charmantes et frêles, D'un séraphin pensif, formiez-vous les deux ailes, Avant que dans son cœur le poète immortel Ne reçût vos parfums qui lui venaient du ciel?.. Et toi, sublime esprit, éclair de son génie! Mélange de beauté, de force et d'ironie! Cœur éteint et brûlant, abîme, être inouï t)ont le regard d'amour et d'audace éblouit! Création étrange, àme vierge et blasée, Lélia! quelle es-tu, délirante pensée?..

Sœur des esprits, Hélène * ! ù lyre que le vent Fait vibrer dans les cieux comme un parfum vivant! Hélène, réponds-nous, doux et profond mystère, Harmonieuse voix, es-tu bien de la terre?

0 poète! pardonne à mon cœur enivré

De s'égarer ainsi dans ton rêve sacré.

Pardonne! car de soi l'on na plus la mémoire

Quand les faibles regards s'éblouissent de gloire.

Car lorsque de tes chants magnifiques et doux

Le retentissement se prolonge sur nous,

Il faut, tout débordant d'une extatique fièvre.

Se suspendre, pour vivre, au souffle de ta lèvre!...

De l'abîme terrestre il faut surgir soudain,

Tendre d'intelligence à ton nom souverain,

Tremper sa plume aux feux dont la gloire t'inonde

Et dire que sans toi périrait tout un monde!

Le monde de l'esprit, orbe des divins airs.

Qui de toi, son soleil, reçoit ses mille éclairs!...

Ces vers sont d'un jeune homme de dix-neuf ans. Ils sont signés ainsi : « G. Leconte de l'Isle, créole de Bourbon », et datés d'octobre 1839.

Malgré leurs défauts de jeunesse, ils me semblent, en vérité, harmonieux et charmants; ils font, certes, deviner dans cet enfant de dix-neuf

1. Dans la pièce publiée en 1902, ce vers débute ainsi : Et toi, mystique Hélène, ô lyre, etc..

C'est la seule variante apportée au texte que je possède.

LES AMOUREUX DE LELIA. i87

ans, un i^nand poète. Quelques-uns d'entre eux, comme ceux-ci :

Sœur des esprits, Hélène ! 0 lyre que le vent

Fait vibrer dans les cieux comme un parfum vivant

sont déjà d'un vrai poète'. "

Dans un volume intitulé : Premières poésies et lettres intimes ^ cette pièce a été recueillie avec une lettre à RoufFet, ami de Leconte de I^isle, celui-ci écrit : « Je vous envoie une pièce à George Sand. C'est plutôt un canevas qu'une chose achevée. J'ai l'intention, si vous le trouviez bien, de l'envoyer à la Revue des Deux Mondes. Ainsi dites-moi votre sincère avis. »

Dans le même volume, on trouve aussi une autre pièce dédiée à Lélia :

Lélia, Lélia, pauvre âme inconsolée,

Cœur éteint, lys flétri dans l'humaine vallée...

Mais celle-ci, Leconte de Liste ne l'envoya pas à la Revue.

i. Ces vers sont adressés non pas à George Sand, mais au directeur de la Revue, avec cette petite note :

« Je prierais M. le rédacteur en chef de la Bévue des Deux Mondes de vouloir bien insérer ces quelques vers dans la première livraison. Dans le cas où il ne les jugerait pas dignes de l'impression, je saurais infiniment gré à M. le rédacteur en chef de me les renvoyer à Dinan, Gôles-du-Nord, chez M. Louis Leconte, maire.

» Qu'il veuille bien agréer, etc.

» C. LECONTE DE l'ISLE,

« Créole de Bourbon. »

2. Premières Poésies et Lettres intimes, préface de Guiraudeau, Paris, Fasquelle. 1002.

Encore un mot de Lélia et de son féminisme i le terme est gros. G. Sand a prêché la révolte, et son audace pour le temps, certes, fut extrême, mais je ne vois pas qu'elle ait conçu, pour la femme, l'idée d'une liberté, ou même d'une indépendance complète. Loin de croire que celle-ci s'élèvera, si elle le veut, comme l'homme, par le même effort et le même travail, George la considère comme d'essence inférieure, et incapable de devenir autre chose que ce que l'homme l'a faite depuis des siècles : un esclave (je traduis, bien entendu, la pensée de l'auteur de Lélia).

Malgré certaines indications que son œuvre nous donne dans ce sens, j'ai été néanmoins étonnée de trouver, dans le fameux album de madame François Buloz, cette pensée, écrite, je crois, vers 1836, qui dépasse de beaucoup son habituelle mansuétude :

« L'ambition, passion noble et grande chez certains hommes, ne peut être chez aucune femme autre chose que la vanité : les femmes ne sont quelque chose que par les hommes. De là, la vanité, sentiment d'esclave, amour de Tabjection.

« GEORGE

Cela est dur pour ses sœurs inférieures! Quant à elle, ne fut-elle pas une vivante preuve du contraire?

a Les femmes ne sont quelque chose que par les hommes », affîrme-t-elle. Même en admettant, comme la plupart de ses biographes (et il faut l'admettre), qu'elle ait subi l'influence de divers

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