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L'ORIGINE

Courtens est né à Termonde en 1854. Il a commencé à peindre vers 1870. En 1872 il était à Anvers, en 1874 à Bruxelles.

A Termonde il fut l'élève d'Isidore Meyers, le probe artiste qui, avec beaucoup de modestie, avec une belle conscience, travailla à dégager le paysage des routines et des conventions. A Anvers, très jeune encore et de santé un peu chancelante — car cet homme, qui semble aujourd'hui une personnification de la vigueur, apparut un moment comme un adolescent destiné à ne pas vivre — , à Anvers il connut peu de monde, fut peu mêlé au mouvement artistique, d'ailleurs languissant à cette époque dans la métropole où, après la mort du grand Leys, De Braekeleer et Stobbaerts étaient méconnus, Linnig et Verstraete, tout jeunes, encore ignorés, et où régnaient les formules de Wappers, de De Keyser et de Verlat, gloires vieillissantes. Heymans, Rosseels, Crabeels, cherchaient, dans les bruyères de Calmpthout et de Wechelderzande, la formule qui traduirait leur libre vision. Je crois que Courtens ne connut, à cette époque, aucun d'entre eux, sinon Rosseels, directeur de l'Académie de Termonde.

Lorsqu'il arrive à Bruxelles, il a vingt ans ; il ne sait de l'histoire de l'art, des grandes luttes de tendances qui divisent, depuis cinquante ans, les peintres de France et de Belgique, rien, rien que ce qui a pu transparaître dans les leçons de Meyers, chercheur calme, initié à Paris aux plus récentes nuances de la sensibilité, et hésitant entre le désir d'innover et celui de demeurer dans la tradition flamande. Il n'a rien vu. Il n'a certainement jamais contemplé un Corot, un Rousseau ou un Courbet. Tout, pour lui, sera révélation. Et il a vingt ans. Nul enseignement n'est là pour le conseiller, pour le garder. C'est un fougueux qui vient de quitter la maison paternelle pour faire de l'art, quand même, bravant le dénûment. Il a la tête pleine de proclamations enthousiastes contre l'académisme, contre l'art officiel, contre la routine, et pour la liberté. Et il va connaître et aimer Vogels, Pantazis, d'autres, qui parleront de Monet, de Signac, de Seurat, de tout le néo-impressionnisme qui s'éveille.

Or, au milieu de cette effervescence, de ce mouvement tumultueux, ce jeune homme ardent et ignorant gardera tout son sang-froid, ne subira nulle influence, sauf peut-être celle de l'enthousiasme pour les maîtres de l'école de Tervueren, pour certains de la Société Libre des Beaux- Arts, comme Verwée, avec lesquels il se trouvait d'accord, sans le savoir, lorsqu'il peignait, autour de Termonde, ses premières études. Les toiles qu'il peindra à cette époque, celles qu'il a peintes depuis, peuvent être confrontées avec ces premières études : c'est le même art, la même vision, le même métier; dans celles-ci, il y a seulement, en plus, la maîtrise.

A toutes les théories fiévreuses qui se formulaient autour de lui, le jeune artiste n'avait rien à prendre. Elles cherchaient la conquête de la lumière, le moyen de la fixer. Mais de cette lumière les premières études de Courtens étaient inondées. Il ne lui manquait que le métier capable de dresser toutes les évidences dans la clarté. Alors, il n'avait qu'une chose à faire : conquérir ce métier. Et le jeune homme fougueux s'en fut à l'Académie libre de la Patte de Dindon, où, pendant sept ans, tous les soirs d'hiver, sans que personne l'y obligeât, il apprit à dessiner.

Il est avec ceux qui se révoltent contre les conventions, avec ceux qui raillent l'absurde enseignement de l'Académie où, pour donner un cours de paysage, on offre à l'application des élèves un tronc d'arbre coupé, dans la lumière d'atelier d'une classe ; il est avec ceux qui veulent libérer l'art des précisions méticuleuses, qui revendiquent le droit de peindre l'atmosphère dont la nature enveloppe ses créations. Mais patiemment il apprend à dessiner, il apprend le métier ; ce métier dont certainement, autour de lui, on doit médire, dont sa nature emportée, son instinct jeune et violent, sans doute secoueraient avec joie les exigences, sa raison lui dit qu'il faut s'y soumettre. Alors, il veut l'asservir, en faire un outil sûr en sa main nerveuse et forte, et dont il usera comme il lui plaira.

C'est le temps où l'on se gausse impitoyablement des règles et des recettes, où je ne sais plus quel peintre célèbre accable de ses épigrammes, dans un journal artistique d'alors, les officiels, leur sagesse compassée, leur correction froide, écrase Verboeckhoven de cette

définition terrible : « peintre de moutons distingués ». On a raison, il faut réagir, il faut affranchir l'art. Mais dans l'enthousiasme de la tâche entreprise, on lâche des

L'Aveugle (Etude pour un tableau).

boutades qui, prises au sérieux, peuvent égarer les nouveaux venus. Quand Louis Dubois dit : « Le dessin, je le donne par-dessus le marché », certes, dans son esprit,

il ne s'agit point de dire que le dessin est superflu; mais, parmi les jeunes qui applaudissent, il en est certes beaucoup qui le croient, et qui vont se stériliser dans un déchaînement d'improvisation, s'imaginer que toute soumission à la vérité des aspects — et le métier n'est point autre chose que cette soumission-là — est une abdication de la personnalité.

A cet entraînement, le jeune Courtens résistera ; il y résistera sans effort, il ne sera jamais tenté de s'y abandonner ; dans tout son œuvre, on ne découvre pas trace d'une défaillance, d'un fléchissement vers ce mouvement. Il n'a pas eu besoin de 'raisonner pour se défendre. Sa force de résistance est dans son instinct, un instinct frais, intact, éclairé par les seuls penchants naturels de sa race et la contemplation, libre de tout commentaire verbal, des choses.

Pour ce paysagiste, il n'a rien existé jamais que le paysage, que la nature; il ne veut rien connaître d'autre. Il n'y a de lois que celles qu'elle dicte ; il n'y a de beautés que celles qu'elle étale. Elle est l'héroïne et elle est la souveraine. Quand, dans l'âge mûr, il verra Venise, il regardera distraitement les palais et tous les chefsd'œuvre des hommes : ses journées, il les passera, du grand matin jusqu'à la nuit, en gondole, sur le Lido, à contempler la lumière sur l'Adriatique, à s'éblouri d'une fête de couleur. Et après avoir vécu pendant plus de trente ans l'existence des grandes villes, il aura, dans sa chambre à coucher, un rossignol, pour l'éveiller aux premières caresses du jour. Il est resté toujours, il est encore ce qu'il était à Termonde ; il a gardé l'âme et les yeux de l'adolescent qui, vers 1870, battait la cam-

pagne du Bas-Escaut et, avec ferveur, s'essayait à fixer ses splendeurs.

Cet adolescent qu 'était-il ?

Il était né d'une famille de bourgeois négociants. Son père, Edouard-Marie Courtens, dont un grand-père était Espagnol, dont la mère était de lignée essentiellement flamande — un de ses oncles, un Blomme, avait représenté Termonde au Congrès national — , avait épousé Catherine Vanderweeg, née de père hollandais. Beaucoup de sang flamand; une influence hollandaise; un lointain croisement espagnol. Un peu de frénésie aventureuse secouant la sagesse traditionnelle d'une race calme et rude. Eléments d'hérédité qui se retrouvent souvent dans les anciennes provinces des Pays-Bas.

Le père exploitait une huilerie ; il possédait des bateaux faisant le fret entre Anvers et Termonde et alimentant un négoce actif entre le grand port et la petite ville. Ce négoce mettait la maison Courtens en relations suivies avec les paysans du beau Pays de Waes. Par les rapports d'affaires, par le va-et-vient des bateaux sillonnant le fleuve, la maison paternelle était très près de la campagne; les granges et les hangars étaient pleins de l'odeur du grain et de l'haleine des eaux.

Aussi bien Termonde, c'est fort peu la ville : c'est une agglomération dans le riche jardin du Pays de Waes, c'est une étape sur la grande route de l'Escaut. De toutes parts la campagne pénètre la cité. Le fleuve la traverse et la Dendre y vient le grossir. La ceinture des remparts et des fossés enserre la ville du plus opulent décor. Je n'ai jamais vu paysage donnant autant que celui-là l'impression de la fermentation de la terre et

Dessin au fusain

des eaux et, en même temps, par la majesté du style, exprimant la souveraineté des choses. Sous l'herbe drue, grasse, des remparts, la terre a des formes accentuées : il y a, dirait-on, une ossature sous cette herbe. Ces formes semblent se continuer dans les mouvements des grands arbres aux frondaisons épaisses, étalant aux tournants des fossés d'impénétrables rideaux. A de certaines heures de l'année, il semble que le sol se confonde avec les eaux, tant est serrée la végétation éclose à la surface de celles-ci ; elles ne sont plus qu'une nappe verte. Et c'est une manifestation de fécondité continue, formidable, qui vient du fond des eaux, gagne la terre, rampe sur les berges, envahit les herbes, et monte, monte, jusqu'à la plus menue branche de la plus haute cime frissonnant dans le bleu. L'œil goûte des joies âpres et subtiles à contempler la prestigieuse symphonie des verts allant des tons gras suintant d'or des plantes aquatiques, à l'émeraude bleuté des dernières feuilles, dans le vent. Mais ce décor inspire surtout une volupté étrange, une sensation de frémissement insolite. Telle est la puissance de fertilité de cette terre, qu'on croit entendre un souffle sonore, un bouillonnement ; dans les lourdes vapeurs montant des eaux, au-dessus des populages et des nénuphars, dans la terre, sous nos pieds, sonne, dirait-on, un sourd battement de veines. Il passe en nous, et l'on est tenté de regarder, dans l'empreinte des pas, comment la sève tiède vient se mêler à notre sang, et de prendre une de ces plantes, dans l'eau, pour éprouver la chaleur de sa vie, pour s'assurer qu'elle palpitera dans notre main fermée comme un insecte emprisonné.

C'est le premier paysage contemplé par Courtens. Et tout le long de l'Escaut, à Baesrode, à St-Amand, à Vlassenbroeck, à Castel, il n'a connu, jusqu'à dix-huit ans, que de la nature analogue à celle-là. Ce n'est point celle en laquelle Corot voyait la Belle Dame, la Belle Dame que l'on courtise. Elle n'est point femme, cette nature. Il y a en elle autant de virilité que de grâce, plus de force dominatrice que de charme. On ne la courtise pas. On se mesure avec elle ; on sera, on le pressent, toujours vaincu, parce qu'elle est toute la force, toute la puissance. C'est à elle-même qu'elle se livre. Elle est le mâle et la femelle. Et de ses pâmoisons mystérieuses nous ne percevons qu'un émoi confus, dont nous sommes pénétrés sans jamais pouvoir mesurer les étreintes infinies que nous devinons, en des secousses qui nous font peur, qui peuvent nous broyer, car l'étreinte souvent finit dans la douleur et dans le drame.

Courtens, adolescent, a, comme tous ceux de sa race, contemplé cette nature avec autant d'inquiétude et d'humilité que de joie. Ses ancêtres lointains de Flandre et de Zélande lui ont livré de rudes luttes. Ils l'ont aimée, parce qu'il faut bien, parce que d'elle seule pouvait venir la vie, parce qu'à l'ombre des grands arbres il fallait bâtir la maison, parce qu'à la terre fécondée par les eaux il fallait demander le pain. Mais ils savaient bien qu'elle n'est point seulement une complaisante dispensatrice de béatitudes, une séduisante et inconsistante apparence; elle n'est pas faite seulement de lumière tendre et de reflets de couleur ; elle est une force violente et compliquée dont les mouvements et les gestes sont souvent redoutables ; non pour la complètement asservir, car ce

n'est pas possible, mais pour l'apaiser un peu, il faut l'observer sans cesse, scruter toujours le mystèfV de ses formes, de sa matière et de ses frémissements, jultau'en les mouvements des nuages, vivants eux aussi, et menaçants dans leurs gestes lourds.

Ce n'est pas la Belle Dame. C'est la bête puissante et magnifique dont le mouvement éternel fait tourner la meule, mais qui, d'une ruade, peut la briser. Et l'homme l'épie, reconnaissant et anxieux.

IO

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