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L'ŒUVRE

Lorsque, ainsi que nous venons de le faire au cours de cette étude, on évoque, une à une, les œuvres de Courtens, on est tenté de chercher dans ses plus exaltants souvenirs, et de se demander s'il y eut jamais paysagiste plus complet que celui-ci.

Sans doute, il y en eut de plus délicats, de plus séduisants, de plus chercheurs, dont les toiles décelaient plus d'intentions raffinées. Mais toutes ces intentions donnent-elles l'émotion violente et saine d'une évocation complète, intégrale, absolue, ne nous offrant pas de la nature une interprétation curieuse, mais l'égalant dans ses créations, ne dépensant pas une qualité d'expression, mais les réunissant toutes ?

Il est deux façons de concevoir le paysage. Il en est une, la plus généralement adoptée aujourd'hui, qui consiste à voir surtout un élément et une nuance d'émotion déterminés. On néglige tout ce qui n'est point cette nuance, tout ce qui ne contribue pas à la fixer. On peint ainsi des pages impressionnantes, tantôt suaves, tantôt mélancoliques, tantôt tragiques. On évoque ou du charme, ou de l'inquiétude, ou de la menace; on traduit les émois superficiels le plus souvent ressentis par les

âmes légères qui ne cherchent que des spectacles capables de donner un agréable frisson aisément analysable et sous lequel la sensibilité n'hésite pas, les émois de ceux pour qui tout n'est qu'apparitions destinées à alimenter l'imagination, à reposer ou à surexciter les nerfs selon les besoins d'une sage thérapeutique intellectuelle. Ainsi l'on fait des paysages intéressants ou par la lumière, ou par la couleur, ou par le style.

Or, il y a toujours, dans la nature, et du style, et de la couleur, et de la lumière ; et tout cela enveloppe en même temps quelque chose de supérieurement émouvant : la force. Celle-ci est à la base de toute splendeur. Dans un paysage suave, il y a de la force et de la fécondité ; il y en a dans les aspects mélancoliques, il y en a dans les aspects tragiques; il y en a toujours. C'est parce que nous avons conscience de son action permanente et de ses répercussions sur notre vie, que nous regardons le paysage avec passion, avec anxiété. Quelle que soit l'apparence dominante que lui prête l'heure, il y a toujours, en lui, toutes les émotions; sous un ciel d'orage redoutable, la fraîcheur du vent nous apporte une joie, de la terre monte une griserie ; quand la nuit enveloppe tout d'une menace, elle ne dissipe point les parfums de l'air ; quand la plus lumineuse sérénité règne sur les choses, leurs formes deviennent plus concrètes et plus palpitantes. C'est cet accord de puissances et de délicatesses, de splendeur tendre et de fertile rudesse, de vigueur laborieuse et d'impalpable, de diaphane fragilité, qui fait la nature formidable ; c'est le mouvement perpétuel imprimé à ces choses accordées, le mouvement du ciel, du vent, des arbres, de l'herbe,

Dans les Tulipes

de la pluie, des parfums, qui la fait héroïque. C'est de la communion, de la simultanéité de toutes ces impressions que naît l'émotion vaste. La conscience de ce qui se passe ajoute à la beauté de ce que l'on voit. C'est parce que la nature réalise une harmonie de forces actives, diverses et pourtant disciplinées et concordantes, et non pas seulement un décor merveilleux, que sa contemplation nous retient. C'est pour cela que, sous ses caresses, l'homme a le désir d'aimer et d'agir, désir supérieur à celui de rêver.

Pour que, devant l'œuvre d'art, le même émoi, le même désir salutaire et vivifiant nous prennent, dans cette œuvre doit se réaliser la même communion d'éléments divers. Si l'un d'eux manque ou s'il est négligé, le colossal équilibre est rompu, et la nature n'a plus de rôle. Elle n'agit plus. L'œuvre pourra encore nous inciter au rêve, non plus à l'exaltante et nécessaire action.

Cette communion est dans les œuvres de Courtens. Elle fait leur grandeur, leur imprime une cadence de vie épique, un mystérieux battement d'artère. Dans les paysages, souvent animés de figures, le sujet n'est jamais, nous l'avons vu, exclusivement une impression fugitive; l'œuvre n'est jamais seulement la notation subtile d'un effet. Quel que soit le caractère de l'heure, Courtens l'imprime aux aspects éternels. Qu'il fasse vibrer la lumière ardente et chaude de YBJé, de la Pluie d'or, des Nourrices, du Rayon de soleil, du Retour des vêpres, ou de cette page écrasante où se résument, se condensent toutes les beautés de style et de facture du paysage moderne, et qu'il intitule Dans le bois, l'intérêt, l'émotion ne seront pas seulement dans

l'atmosphère lumineuse : cette atmosphère caressera des formes robustes et frémissantes; qu'il évoque la paix mélancolique du soir, dans telles marines, dans Vers le soir, ou l'austère tristesse de la nuit dans la Lune voilée, étrange poème de mystère, ou dans le Haleur, chefd'œuvre de sobre grandeur qui fait songer à quelque apparition de Walhalla, la puissance des choses ne s'atténuera pas sous un romantisme oublieux de la totale vérité; qu'il soit séduit par les raffinements de tons amers, comme dans la Tourbière, tragique par la seule couleur, dans les Raccommodetises de filets ,dans X Averse, merveilles de distinction, et il ne se contentera pas de réaliser ces prodiges de beauté délicate : sous cette délicatesse, il y aura encore la force féconde de la terre.

Elle est partout; elle est dans le tissu d'une voile en la nuit éthérée, dans la coque des bateaux de la Bourrasque, sous la neige du Calvaire, dans le décor recueilli où passent les Vieilles de Schiedam ; parfois elle est uniquement, et clairement pourtant, en la seule consistance onctueuse de la pâte dans laquelle est peinte la lumière radieuse ou la lumière blême; on y surprend, croirait-on, une respiration.

Et, d'autre part, dans les déchaînements de la force, dans les plus écrasants spectacles de la nature violente, dans les heures pathétiques de la Levée des nasses, de X Orage, il y aura toujours aussi, sur le drame ou sur la désolation, un peu de douceur, une haleine de volupté subtile.

Je ne crois pas qu'on ait jamais peint un paysage où soient concentrées toutes les beautés rudes et légères au point où elles le sont en cette page magistrale : Dans

le bois. Je ne crois pas que l'on puisse faire errer autour de la brutale vigueur plus de subtilité qu'il n'en rayonne dans cet autre prodigieux tableau : la Nichée. Cette œuvre-là, par sa conception, fait songer à un défi. On peut croire que l'artiste, en la commençant, il y a quelques années, à Saint-Gilles- Waes, a pensé aux impressions vaporeuses, effumées, de certains luministes, et voulu leur opposer une protestation en clameur. Mais telle ne fut certes point son intention. Sans doute, l'idée du tableau est née spontanément d'un subit éblouissement devant le spectacle découvert par un matin d'été. Sur le grouillement de chair rose d'une truie et de ses porcelets, Courtens a vu tomber le soleil ; il a vu la lumière puiser dans cette chair une recrudescence. Son instinct a perçu là quelque chose de très vaste, de très synthétique; il a senti confondues intimement la vie animale et la vie végétale, sous les mêmes lois mystérieuses descendues du ciel embrasé. Il a peint la chair, l'herbe, la paille, le fond de verdure, sous l'impression de cette vie unique soumise au soleil, mais lui prenant son rayonnement. C'est une débauche de robustesse, âprement, joyeusement, formidablement matérielle, exprimée en ce que la nature a de moins élevé. Et pourtant cela n'est point vulgaire. Cela n'est point vulgaire parce que, encore une fois, autour de toute cette rudesse passent des délicatesses furtives, et ce quelque chose d'informulé par quoi chuchote le mystère universel, dans l'échange des forces et des voluptés. C'est une gloire que le soleil fait s'essorer autour de cette chair éclatante ; mais à celle-ci lui-même prend un resplendissement insolite. Sous cette chair par lui vivifiée le

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sang bout ; on dirait qu'il s'évapore, qu'un peu de buée vermeille monte dans les rayons d'or, qu'un

A Bruges — Type.

peu de chaleur animale gagne ainsi les feuilles, les troncs, retombe sur le sol ; tout se confond, c'est par

ce sang déjà que la terre est fertilisée, que l'herbe est plus grasse. Et soudain, de cette matière lumineuse surgit une révélation profonde, troublante, dans cette image vulgaire et splendide s'exprime une émotion contenant tous les problèmes, toutes les vérités, toutes les incertitudes : on voit la chair morte, le fumier fermentant dans la lumière, et le germe tendre, le germe pur naissant, triomphant, fragile et solennel ; on voit l'écrasant, l'exaltant inconnu.

Ainsi se manifeste, dans l'œuvre considérable de Courtens, une telle diversité d'expression dans un tel accord des qualités d'exécution, que toute la terre semble évoquée. Toutes ces expressions, ces qualités, ces conditions de beauté concourantes ne sont pas disséminées selon le caprice de l'heure ; toutes sont dans chaque toile ; dans chacune sont tous les émois, parce qu'un métier sûr et loyal sert une vision synthétique, peut-être instinctive — la vision de l'homme en qui la nature se prolonge — ; parce que ce métier loyal ne recule devant rien et veut rester fidèle à sa tâche, à la tâche de tout évoquer intégralement, de ne jamais diminuer rien d'interprétations approximatives et superficielles détruisant le pathétique équilibre des choses, de leurs parfums, de leurs frissons et de leur labeur.

Cet œuvre de Courtens constitue, dans toutes ses parties — sauf peut-être en quelques rares tableaux d'une courte période d'hésitation où la couleur se fit un peu monotone, fut souillée d'un obsédant ton de lie de vin — , cet œuvre constitue une admirable leçon. Il montre comment on peut tout traduire, comment on

peut tout exprimer, même les plus intangibles impressions dans de la tangible évidence, qu'il y a, sous tous les épidermes, de la chair et des os, que tout est de la vie organisée, concrète, active, laborieuse. Et Courtens apparaît comme un maître destiné à résister à toutes les modes, parce qu'il n'a asservi à aucune d'elles sa claire et mâle vision, parce qu'il n'a pas vu la nature avec la sensibilité d'un temps, mais avec celle de tous les temps, qui fait de la beauté éternelle.

Les Rayons

LA VIE (i)

L'équilibre que l'on admire dans l'œuvre de Courtens a marqué toujours l'existence de l'artiste, son travail, ses luttes. La vie lui apparaît comme la nature : un tout dominé par des lois intransgressibles qui harmonisent joies et douleurs et auxquelles il est absurde de tenter de se soustraire, un tout sensible dont on ne modifie pas l'équilibre sans mutilation.

Courtens a atteint à la célébrité. Il a certes goûté à toutes les satisfactions d'amour-propre auxquelles un artiste peut prétendre. Mais il a dû les conquérir. Et

(i) Je réunis ici quelques dates : Courtens est né à Termonde le 14 février 1854. Il a, je l'ai dit, suivi, à l'Académie de Termonde, les cours d'Isidore Meyers, de Jacques Rosseels et de Frans Vinck. Il a séjourné à Anvers en 1873, est rentré à Termonde pendant quelques mois, s'est fixé à Bruxelles en 1874. Il y expose pour la première fois l'année suivante. Le premier grand succès est la Barque à moules, en i883. En 1889 Courtens obtient la grande médaille d'or à Paris, pour la Pluie d'or.

Il est chevalier de l'Ordre de Léopold en 1884, officier en 1897. En 1901 il est élu membre de la Section des Beaux-Arts de l'Académie de Belgique. En igo3, il est chargé du cours de paysage à l'Institut supérieur des Beaux-Arts. Avant de donner ce cours, Courtens avait eu, vers 1890, trois élèves dans .son atelier : Merry del Val, Paul Kûstohs et Victor Gilsoul. En 1908, Courtens a été élu président du Corps académique d'Anvers.

cette conquête fut souvent laborieuse ; il a dû aussi soutenir sa réputation, continuer à mériter l'admiration obtenue pour ses premières grandes œuvres, triompher des obstacles dressés par les rivalités et par les modes nouvelles. Et ces luttes-là ne sont pas sans amertume ; souvent elles entraînent la lassitude, le désenchantement.

Mais il semble que le désenchantement n'ait point de prise sur cette nature harmonieuse, organisée pour l'effort soutenu et qui porte en elle toutes les compensations aux événements.

Les débuts, nous l'avons vu, ont été durs. L'artiste a connu, sinon la misère, du moins ses menaces, la gêne, l'incertitude du lendemain. Pendant des années, il s'est trouvé dans l'isolement, au milieu d'un monde qui ne lui était pas familier, dans une grande ville souvent hostile au jeune Flamand arraché à un pays aimé. Cet isolement n'a pas amené une heure de défaillance. Et l'on chercherait vainement dans les œuvres de cette période — comme d'ailleurs dans celles du reste de la carrière — la manifestation d'un fléchissement dans l'enthousiasme, dans la claire confiance, dans l'instinctif optimisme. C'est toujours le même travail allègre, le même art ébloui considérant les choses sous leur aspect éternel, avec leurs promesses au delà de leurs cruautés passagères ; c'est toujours la même marche crâne vers le but, tenacement réglée par l'étude. C'est toujours surtout la même volonté ferme, résistant à toutes les suggestions, de ne point dévier de sa saine méthode, de ne point s'écarter de la sincère, de l'avide contemplation, de ne point alimenter son art à d'autre source, de ne subir que les émois ressentis. Il est jeune,

il est entouré d'autres jeunes qu'il aime, dont il admire l'incontestable talent ; ceux-ci sont séduits par le mouvement néo-impressionniste, par le brio de procédés dont ils lui vantent la supériorité et qui sont tentants puisqu'ils sont nouveaux. Il demeure calme, continue à donner ce qui, naturellement, s'exprime en lui. Et pour résister ainsi il ne doit pas faire d'efforts ; il obéit simplement à une sagesse sans règles, sans lois; sa marche sans guide est sûre comme, en l'espace, un tranquille vol d'oiseau.

Il en sera ainsi de toute sa vie, de sa vie d'homme comme de sa vie d'artiste. C'est une force qui se manifeste harmonieusement, sans nul besoin de se surveiller, de se contrôler, une force heureuse d'elle-même et de ses efforts.

Courtens est une de ces natures exceptionnellement saines chez lesquelles le bon sens, la bonté et l'orgueil d'accomplir sont presque des qualités physiques. Il n'a pas besoin de raisonner, il n'a pas besoin de se rappeler, d'approfondir des règles de morale, des lois sociales ou des phénomènes cosmiques pour éclairer son jugement et guider sa conduite. Il va à l'effort qui fera plus beau, à l'action qui donnera le plus de joie, à l'acceptation de la douleur inévitable. Il ne se plaindra pas ; il ne dissertera pas. Le seul commentaire, ingénument résolu, sera toujours : « C'est comme ça, n'est-ce pas? »

Sa vie est ainsi une marche régulière et joyeuse, joyeuse malgré les douleurs qui l'ont atteinte, comme elles atteignent toutes les existences. Il les a surmontées parce qu'il savait goûter les douceurs compensatrices fournies par une vie normale ayant créé les éléments de

l'équilibre. Evidemment, pour qu'elle ait été telle, il a fallu que la destinée la servît quelque peu, lui fournît sa part de chance. Mais à bien considérer les choses, on

Chien du Pauvre

s'aperçoit que cette part de chance est à peu près tout entière dans l'homme lui-même, dans le talent, d'abord, évidemment, et puis dans la santé morale, dans ces deux qualités d'artiste et d'homme sage que le hasard heu-

reux de l'atavisme a réunies en lui pour en faire un bel exemplaire de sa race. En somme, Courtens a eu la chance detre Courtens. Et cette chance initiale, il a su la garder intacte par la simplicité de sa vie, par une simplicité qui a gardé à ses qualités d'homme leur fraîcheur, et même a su les transmettre dans leur belle pureté.

La chance lui a fait rencontrer, la sagesse lui a fait choisir la compagne qu'il lui fallait, celle qui pouvait former avec lui le couple parfait en lequel Michelet voit l'unité humaine. Il ne faut parler qu'avec une discrétion respectueuse de cette compagne discrète. Mais l'accord de son instinct et de son intelligence à l'instinct et à l'intelligence du peintre a trop servi, par le souci fervent de ne pas l'entraver, le libre épanouissement de l'art que nous avons analysé, pour qu'il ne soit pas nécessaire, strictement juste, d'en parler. Il fallait, à la vie de Courtens, un développement analogue à celui de son art ; cette vie devait être complète, intégrale, devait embrasser toutes les joies et toutes les peines, et assurer sa continuité. Au peintre de la nature puissante et féconde, il fallait des enfants. Il fallait une épouse qui, en acceptant la tâche sainte de la maternité, fût cependant capable aussi d'aimer et de comprendre d'autres rôles. Cette épouse-là, Courtens la trouva en Maria Van der Cruyssen, issue de la même race que lui, d'une de ces solides souches flamandes — elle est née à Gyseghem — , d'une de ces familles qui gardent, dans la culture bourgeoise, dans l'aisance permettant d'instruire les enfants, la pureté des mœurs, des appé-

tits des grands-parents vivant près de la terre, civilisés bien portants, préservés des complications épuisantes.

Grâce à cette union bénie, la vie de Courtens s'est poursuivie vaillante, crâne, dans l'équilibre des joies largement appréciées et des devoirs acceptés avec crânerie. Il y eut des heures d'épreuve, il y eut des difficultés matérielles ; il y eut des peines profondes : la perte de deux enfants. Mais le devoir lui-même aida à surmonter difficultés et chagrins. Le devoir c'était le travail puisqu'il y avait d'autres petits ; et le travail ramena peu à peu la sérénité et la joie. Les enfants vivants consolèrent et par la puissance de leur rire heureux et même par la diversion des alarmes renouvelées. Et puis d'autres enfants naquirent. Et ainsi la vie affirma sa continuité victorieuse dans l'incessante action que les orages n'interrompent point.

Aujourd'hui Courtens a cinquante-quatre ans. Et je ne connais point d'homme dont le caractère et l'existence donnent au même point l'impression de la force normale, rythmée, harmonieusement dépensée.

Il a cinq enfants. L'aîné, Hermann, est un homme, est un artiste de talent déjà affirmé. Et il y a encore dans la maison un garçonnet de sept ans, une fillette de onze qui l'emplissent de joie tendre. Et encore deux grands fils dont l'un, Willy, s'est imposé, en dépit d'une vive passion pour la musique, des études polytechniques, dont l'autre, Alfred, qui a dix-huit ans, s'est mis en route, avec une volonté laborieuse et têtue, vers le but qu'il s'est assigné : devenir un statuaire.

L'an dernier, on se le rappelle, la Ville de Termonde a fêté Franz Courtens. On a donné son nom à une rue

Portrait de l'Artiste par son fils Alfred Courtens

de la ville. Une réception solennelle fut faite à l'artiste dont on est fier ; on organisa une exposition de ses œuvres et de celles d'autres artistes originaires de Termonde. A la réception, Courtens parut entouré de ses trois grands fils. A l'exposition, où deux salles étaient occupées par ses œuvres et où l'œil le plus exercé n'eût point distingué une nuance dans la vigueur, dans la sûre maîtrise, entre celles d'aujourd'hui et celles d'hier, il y avait aussi trois toiles, très personnelles et d'un métier serré, d'Hermann, et la première œuvre d'Alfred : le buste du père, du père encore débordant de jeunesse et d'activité et d'enthousiasme presque ingénu. Et à la maison, à la maison pleine d'œuvres commencées, d'œuvres du père, d'œuvres des fils, les deux petits maintenaient l'impression d'un bonheur toujours jeune dans la gloire conquise.

Peut-on imaginer plus frappant résumé d'une belle vie, d'une vie en tous points conforme à l'art auquel elle fut consacrée, accord plus absolu entre l'œuvre et l'homme ? De l'homme, je ne puis parler ici que discrètement. Cela m'est d'autant plus imposé qu'une sorte de pudeur lui fait dérober sa vie aux curiosités ; il est de ceux qui ne veulent exister, pour la foule, que par leurs œuvres. Et son foyer demeure très fermé. Non point qu'il y ait chez Courtens et chez les siens, misanthropie, absence du sentiment de solidarité. La large, la folle générosité de l'artiste qui semble avoir fait sienne cette règle de conduite : « Il ne faut pas trop craindre d'être dupe » , a surabondamment manifesté la bonne fraternité dont il est animé ; de cette fraternité témoignent, dans la maison de la rue du Cadran, à Bruxelles, de nom-

breux tableaux de peintres belges contemporains, présentés avec sollicitude à l'admiration des visiteurs.

Dans cette maison on vit dans l'abondance, mais aussi dans la saine simplicité. Le travail est la préoccupation dominante; il remplit l'existence, et exclut les recherches de raffinement en lesquelles trop d'artistes égarent leur rêve et l'amoindrissent. Et tout, par l'abondance et la saveur, dit la bonne lutte et la calme conquête. Dans le triomphe Courtens est demeuré ce qu'il était il y a trente ans, lorsqu'il arrivait de Termonde. Il semble qu'il n'ait pas vieilli et que la jeunesse qui grandit autour de lui, si semblable à lui-même, ne lui succède pas, vienne simplement accroître, multiplier sa belle force, achever cet épanouissement régulier que fut sa vie.

L'hésitation, l'artiste ne l'a jamais connue. Evidemment, comme tous les grands, comme tous ceux qui mesurent l'étendue de la beauté offerte en modèle, il a certainement connu des heures de doute, de mécontentement devant les réalisations obtenues, devant ses propres forces. Mais la joie de peindre les a toujours vaincues ; car c'est une volupté grisante de manier les couleurs onctueuses et de voir naître, sous le pinceau qui caresse, qui étreint, des créations. Et il n'a jamais hésité, ni sur le but, ni sur les moyens de l'atteindre. Il est demeuré toujours sur la même route, non par obstination, non par ignorance des nouveaux chemins sur lesquels d'autres s'engageaient, mais par orgueilleuse, par farouche sincérité. Il n'a pas cessé de voir comme il voyait à vingt ans. Et il ne cède point à d'autres suggestions qu'à celles subies par ses yeux. Des tenta-

tions se sont offertes; pour leur résister, il a fallu braver bien des amertumes. S'il est parfois courageux d'innover, de rompre avec des traditions, comme Courtens l'a fait au début de sa carrière, souvent aussi il faut un certain courage pour rester attaché à une foi que des modes nouvelles prétendent réformer, à accepter de passer, en attendant que la mode change, pour un attardé. On est accusé de manquer d'audace, d'avoir souci du succès immédiat, alors qu'en réalité on se prive des victoires faciles fournies par l'engouement d'un public avide d'être toujours du côté de la nouveauté, quelle qu'elle soit.

L'histoire de l'art depuis cinquante ans montre que si des novateurs de génie ont souffert, comme tous les grands artistes, de la difficulté des débuts, par contre beaucoup d'innovations qui ne devaient point vivre, qui ne devaient point avoir de suites, ont valu à ceux qui les apportaient une gloire rapide mais passagère, vite abolie par la postérité. La vraie, la seule audace estimable pour l'artiste, la seule qui comporte souvent une noblesse de sacrifice, est dans la volontaire ignorance et des routines et des modes, dans la fidélité à soi-même, dans l'acceptation des entraînements de sa personnalité où que celle-ci conduise.

De ce courage, Courtens donne un bel exemple. Les artistes, ses pairs, l'ont compris. En maintes circonstances ils rendirent hommage à la dignité de sa vie autant qu'à son talent.

Vie admirable par son développement harmonieux et sûr, jamais hésitant, jamais interrompu. Vie tout entière soumise aux lois naturelles jamais transgressées.

Le travail enthousiaste, la joyeuse volupté de goûter aux fruits qu'il donne, sans un jour d'amollissement de la volonté et du labeur, de l'amour vaillant et fécond et du travail encore : celui des enfants suivant, natu-

rellement, dès l'adolescence, celui du père, dans le même rythme de soumission allègre, fervente, à de grandes lois instinctivement comprises. Dans la maison Courtens, on ne travaille pas par devoir et parce que

l'obligation de travailler a été démontrée. On travaille par simple besoin de se dépenser, d'assurer aux forces dont on dispose un jeu régulier, un équilibre. C'est une loi qui ne doit point être justifiée, loi d'hygiène physique et morale. A l'entrée de la villa de Vogelenzang, Courtens, nous l'avons dit, avait fait inscrire ces deux mots: « Rust roest». Et en ces deux mots s'exprime toute une foi. Le repos rouille. Il faut ne se reposer jamais. Sans doute, on ne peut travailler constamment. Mais l'immobilité est une ennemie. Le délassement même doit être actif. Il faut agir, agir toujours; et aux heures où nul but précis ne s'offre à l'action, il faut, tout de même, eh! bien, il faut marcher, regarder, admirer, ou jouer avec les petits, les prendre dans ses bras solides, les embrasser et les faire rire. Il faut dépenser la force de vie et l'entretenir ; la sensation d'un arrêt est intolérable, fait penser aux cigognes trop faibles pour voler rapidement et que leurs compagnes sacrifient à l'heure où elles quittent le bois de Haarlem pour la migration. Le repos rouille ; lorsqu'on s'y est abandonné, on perd un peu de l'élasticité des mouvements et des idées, de la pensée et des muscles ; on se sent moins en communion avec la Terre qui ne se repose jamais; on perd l'unisson, on rompt l'élan. Dans la maison Courtens, cet élan d'activité est toujours maintenu, sans que l'on y doive veiller, élan de tout l'être, analogue à celui qui fait délicieusement se manifester les tendresses des grands enfants pour les parents, de ces grands garçons et de ces parents pour les tout petits ; qui fait aussi, sans la moindre règle apprise et formulée, trouver l'exacte, la parfaite nuance de

respect, mêlé de douceur devant la mère, de cordialité rieuse et vaillante devant le père.

Le clair instinct. Rien autre ne guide. On sait bien des choses. On a beaucoup appris. Beaucoup de subtile clairvoyance s'est ajoutée à la culture verbale. Il y a des livres dans la maison. Au rude langage flamand auquel Courtens demeure attaché, auquel il revient toujours, invinciblement, se mêle la correcte langue française que Mme Courtens enseigna, plus que les maîtres, aux enfants. Mais cette culture n'a point altéré l'instinct originel. Il vit superbement en le couple qui donna cette famille ; il est dans la douceur et la sollicitude, et le dévouement des gestes maternels; il est dans la virile activité, dans l'enthousiasme, dans la vigueur exubérante du père, dans l'ingénuité de ce grand artiste amoureux de ses plus petits enfants ; cet instinct, on dirait qu'il surveille, qu'il guette et que sans cesse il intervient, parlant soudain dans les mots flamands, sonores, proclamateurs, jetés par Courtens dans la conversation, et qui semblent crever les phrases. Ce ne sont point des mots de pontife ; jamais ils ne s'attachent à une convention, à une loi humaine; volontiers même ils les gouaillent, les bafouent. Ce sont des paroles élémentaires et ardentes, évoquant soudainement, comme des souvenirs qu'il ne faut jamais oublier, la nature, les ciels de Hollande, les remparts de Termonde, les aspects dominateurs, éternels, tout ce qu'ils donnent et tout ce qu'ils imposent, ou des mots heureux savourant des gourmandises, ou des mots belliqueux défiant les obstacles et célébrant l'effort.

Et le geste abondant, nerveux, violent et inlassable,

accompagne ces mots formidables de volonté, de conviction, d'enthousiasme, de foi, de raillerie, de joie, ces mots qui souvent aussi ne cherchent point à rien dire de précis, sont lancés pour le plaisir d'en entendre le retentissement, de faire courir dans l'air une frénésie, comme les mouvements qui les soulignent sont seulement de l'exubérance heureuse, sont inspirés par le besoin d'éprouver la volupté d'agir, de sentir les muscles prêts au bondissement, de s'assurer qu'ils gardent leur souplesse et leur vigueur, que la rouille ne vient pas. Rust roest

Autour du maître, dans le home où le temps a accumulé les souvenirs, les choses aimées, en un amoncellement accompli par les caprices enthousiastes et par ce goût de l'abondance qui domine toujours le peintre, il n'y a rien de fragile ; rien ne porte la date d'une mode, d'une passagère nuance du goût. Tout est ligne simple, forme résistante, couleur forte. En rien la fantaisie humaine ne fait oublier tout à lait que ce qu'elle a façonné est du bois, du fer, de la laine, de la terre ou du lin. Les grands enfants disent leur labeur du jour, interrogent le père sur l'œuvre commencée. Et l'on entend les rires des petits.

C'est la maison du peintre de la nature souveraine. C'est la maison qu'éveille le matin le rossignol, avertissant les hommes du lever du soleil.

Catalogue des œuvres principales de Franz Courtens

Nous donnons les noms des premiers acquéreurs des tableaux. Certaines œuvres ont passé dans d'autres Collections.

Les œuvres marquées d'un astérisque sont celles dont les dimensions dépassent un mètre. Il a fallu écarter de nombreuses études faisant partie de Collections belges et allemandes.

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