EN HOLLANDE
Ce n'est point dans son atelier de Bruxelles que travaille Courtens. Dès le mois de mars, je l'ai dit déjà, il quitte la ville où il ne revient que le plus tard possible, généralement vers la fin de novembre. Souvent même il est demeuré dans la campagne en hiver, y attendant la neige et travaillant obstinément, sans souci de la bourrasque et de l'eau, à quelque œuvre où la force se fait mélancolique, comme ce Calvaire qui est certes un des plus beaux effets de neige qu'on ait peints.
Lorsqu'il débutait à Bruxelles et qu'il n'avait point les moyens de se déplacer, il travailla à Uccle. Depuis il a été très nomade. Jamais il n'a sacrifié au légitime désir d'une vie confortable, fixée, sa curiosité avide. Le home, qu'il aime pourtant, l'a retenu très peu, du moins ce home définitif, permanent dans lequel se sont accumulés les souvenirs d'une vie, d'une carrière, les œuvres auxquelles on s'attache. Et il lui arrive, en hiver, de brusques et impatients désirs de voyager, de voir des paysages, de courir au grand air. Dernièrement encore, il fut pris du besoin subit d'aller voir la mer à Arcachon, parce qu'il avait été surpris devant des tableaux rapportés de là et exposés au Salon de Paris. Le lendemain
il partait. Capricieusement, par saccades, il a voyagé, il a vu l'Italie, l'Allemagne, l'Autriche, l'Angleterre; dans ces trois derniers pays, lors d'expositions de ses œuvres qui furent des triomphes, il a fait des séjours prolongés, entouré de toutes les séductions du succès, environné d'hommages. Jamais il n'a songé à travailler dans ces pays. Il y a admiré, certes, bien des choses ; à Venise, à Florence, il a subi tous les enthousiasmes. Il n'a jamais été effleuré par l'intention de peindre là ; il n'y a jamais essayé une étude, une pochade, un dessin.
Courtens n'a peint qu'en Flandre et en Hollande. Il n'est jamais sorti, pour travailler, des Pays-Bas, car le Brabant et la Campine où il a peint un peu, c'est toujours le même pays. Il n'a jamais entrevu la possibilité de travailler ailleurs. Et cela encore est très curieux. Il est normal qu'un peintre peigne son pays, ne se sente fort que devant les beautés devenues familières, avec lesquelles, tout naturellement, son âme communie; il n'y a point là parti pris, il n'y a point chauvinisme, exclusivisme mesquin. C'est en les aspects de son pays qu'un homme a appris à voir la beauté. Il est souhaitable qu'il en soit ainsi, et que toujours l'homme trouve beau le décor habituel de sa vie. Le bonheur des races est à ce prix. Ce qui est curieux dans le cas de Courtens, c'est que cette communion se soit étendue à la Hollande et se soit arrêtée là, comme si l'atavisme avait nettement guidé, et circonscrit aux origines, l'émerveillement de l'artiste.
Nous l'avons vu, dès qu'il en a eu les moyens, s'en aller en Zélande, à Philippine, et tout de suite y produire des œuvres maîtresses. Il se sentait là chez lui, comme dans le Pays de Waes. Nous le verrons, par la suite,
battre la Hollande, sans cesse descendre et remonter l'Escaut, la Meuse, le Waal, pousser jusqu'au Zuyderzee, revenir à Bruxelles ou à Termonde, pour repartir tantôt pour Veere, tantôt pour les environs de Rotterdam, de Schiedam : il passera des semaines dans les petites îles perdues d'Urk et de Texel, ou à Zwolle ; il s'installera aux environs de Haarlem, à Noordwyck, à Zandvoorde, à Katwyk ou à Vogelenzang. Et toujours il se sentira dans son pays, comme en Flandre, comme en Brabant. C'est un peintre des Pays-Bas; c'est l'homme d'une race, non d'une patrie aux frontières arbitrairement délimitées. Son pays est partout où la nature est analogue à ce qu'elle est où il naquit, où il l'a vue pour la première fois, où ont vécu ses ancêtres, où il la sent faite pour ses yeux, pour ses aspirations, pour son effort. Il est à Urk comme à Termonde, à Noordwyck comme à Saint-Gilles-Waes, à Haarlem comme à Moll. Et dans tous ces endroits il travaillera allègrement.
Mais il faut qu'il se sente chez lui tout à fait. Il a besoin, dirait-on, de se croire établi définitivement et depuis toujours sur la terre qu'il peint. Il y transporte toute sa vie. Il y a sa maison organisée, peuplée par les siens, par tout ce qu'il aime. Il l'eut ainsi successivement à Veere, à Noordwyck, à Vogelenzang, à Saint-Gilles- Waes, à Zandvoorde, à Baelen-Wezel, près de Moll, à Overmeire ; il l'a aujourd'hui à Bruges. Il lui faut cela ; il lui faut son jardin où il cultive des fleurs et des fruits, où il se sente proche de la terre, où il s'intéresse chaque jour à sa fécondité.
Dans cette maison qu'il aime, il ne travaillera pas, pourtant. A Noordwyck seulement il eut un atelier où
il œuvra. Mais cet atelier-là, c'était à peu près le plein air : la maison était sur la plage, et la vague, certains jours, venait lécher la grande verrière. Courtens pouvait avoir l'illusion de peindre en pleine mer. Ailleurs, l'atelier fut toujours, comme à Bruxelles, la salle où l'on remise les toiles et les cadres, où l'on place sur chevalet l'œuvre commencée, pour l'étudier, pour la soumettre au long examen critique. Mais le vrai atelier est ailleurs : il est en pleine campagne ou en plein bois, ou sur une barque ; quelquefois la toile est attachée à un tronc d'arbre au bord d'une rivière ou d'une mare, et l'on travaille les pieds dans la vase, en se battant contre le vent.
Il y eut pourtant, dans la vie de Courtens, une époque où il travailla dans un atelier, presque régulièrement.
C'était au temps où il possédait sa villa de Vogelenzang, près de Haarlem. Cette villa a été célèbre ; elle a même été, elle est encore quelque peu légendaire. On l'a appelée « le château de Courtens >» . Et des récits colportés de bouche en bouche, à une certaine époque, en ont fait une sorte de palais des Mille et une Nuits. L'artiste l'avait fait bâtir à l'époque de ses premiers grands succès. Il avait quitté l'appartement qu'il occupait rue Royale, à Bruxelles, depuis son mariage, pour aller habiter une maison modeste rue de la Fiancée. Il atteignait la grande réputation. Dans le monde des artistes, on citait des chiffres de ventes retentissantes, en Allemagne, en Autriche, en Angleterre, même en Belgique. Aux yeux de beaucoup de gens, Courtens était devenu le peintre nabab. Et des gestes généreux
en w
une sorte de joie prodigue, consolidaient cette légende. Courte ns avait donc un château, là- bas près de Haarlem. Il avait chevaux et voitures. Il vivait en grand seigneur, dans une ostentatoire munificence.
Je me rappelle avoir eu lecho de tout cela, naguère.
J'ai vu depuis le « château », qui n'appartient plus à Courtens : il l'a vendu et a fait une détestable opération. C'était, assurément, un lieu de délices, car le pays est merveilleux. Vogelenzang est situé entre Haarlem et Noordwyck, en plein cœur de la Hollande, au milieu de la plaine de vert et d'or qui se couvre, au printemps, de jacinthes, de tulipes et de jonquilles, près de la mer à laquelle la terre se marie étroitement. Brusquement la forêt surgit dans la plaine ; les chênes, les tilleuls, les hêtres, les marronniers centenaires dominent l'océan des prairies et des humbles fleurs. Haarlem est comme un vieux parc seigneurial ; et de Haarlem à la mer, c'est le bois, le bois peuplé de riants cottages, le bois que se partagent quelques vastes domaines où l'on aperçoit, à travers la haute futaie, des châteaux somptueux. C'est une impression de rare magnificence, de magnificence grave, austère, aristocratique. Rien que de très vieux arbres majestueux, de ces arbres aux troncs étranges que des branches maîtresses, partant du sol presque, semblent animer de gestes éperdus ; les routes sont de longues drèves profondes, pleines d'ombre, de recueillement, de discrétion ; des demeures qui les bordent on n'aperçoit presque rien. L'enchevêtrement des arbres les protège de mystère ; et ce que l'on découvre de temps à autre, dans une éclaircie, a quelque chose d'un peu fabuleux : une cigogne immo-
bile au bout d'une perche au milieu d'une pelouse, ou, sur l'herbe, la fourrure pâle et le mouvement fragile d'une biche. Puis, de temps à autre, coupant l'étendue
Étude de Berger
sombre des bois, la nappe d'or vert éclatant d'un pâturage ou, en avril, le rouge aveuglant, le bleu velouté, le mauve lumineux d'un tapis de jacinthes. Sur tout cela le ciel mouvant, l'atmosphère aux caresses humi-
des de la Hollande, dans laquelle les formes semblent plus amples et les couleurs plus rayonnantes.
Dans ce pays admirable où le peintre peut, à chaque pas, s'émerveiller, Courtens a possédé, c'est vrai, une propriété ; mais ce « domaine » consistait en une maison de campagne entourée d'une couple d'hectares de sapins, déjeunes ormes, de hêtres et de genêts. Maison de campagne dans laquelle sa fantaisie d'artiste, peut-être, eut quelquefois un de ces caprices de somptuosité qu'avaient les Flamands de la Renaissance, mais maison simple en somme. Il y avait un cheval dans l'écurie, mais on l'attelait à une voiture modeste qui, chaque matin et chaque soir, transportait l'attirail du peintre sur les lieux où ce jour-là il allait travailler, et l'en ramenait. En somme, le palais des Mille et une Nuits était tout bonnement une maison organisée pour le travail, pour le travail d'un artiste qui ne voulait point se séparer des siens, de sa femme, de ses petits, et qui aimait à donner l'hospitalité largement, en bon Flamand épris d'abondance. Et la vie que le peintre menait là n'était point celle du grand seigneur; c'était une existence faite de labeur joyeux mais acharné. A l'entrée de la villa, à la place où les châteaux s'ornent de blasons, un cartel portait ces mots : « Rust roest », — « le Repos rouille ».
C'est à cette époque que Courtens eut un atelier. Il y avait à Vogelenzang, près de la maison du peintre, une admirable propriété, un parc immense dans l'immense bois, un de ces parcs comme on n'en trouve guère qu'en Angleterre et en Hollande et qui ont, en de certaines parties, l'aspect majestueux de la forêt. Les propriétaires de ce domaine en avaient ouvert les portes
à Courtens. Il a réalisé là quelques-uns de ses chefsd'œuvre, notamment le grand paysage aujourd'hui au Musée d'Anvers et intitulé Dans le bois. De l'endroit où il a peint cette toile-là, il en a peint encore nombre d'autres. Il a travaillé dans ce domaine, appelé De Groote Plaats, pendant des mois, des années. Et il avait imaginé de faire construire une baraque mobile, ouverte à tous les vents, et formant une sorte de pont couvert — un plancher et un toit — qu'il faisait jeter sur le cours d'eau serpentant dans le parc. C'est sur ce pont qu'il peignait, dans la lumière, dans la fraîcheur du vent, dans le chaud parfum des feuilles et de la terre humide.
En quelque endroit qu'il s'installât, toujours il avait devant lui un somptueux écroulement de verdure sur la terre et sur l'eau, un prodigieux enchevêtrement de troncs et de branches, une fantastique symphonie de verts et d'ors, de clartés humides, de vapeurs bleues montant des eaux, d'haleines chaudes suintant de la terre. C'était partout cette fabuleuse et troublante analogie de la vie animale et de la vie des choses. Il y avait là des moutons broutant à l'ombre des grands marronniers — à l'ombre pleine de soleil diffus — ou des bœufs, de grands bœufs paisibles étalant leur dolente sieste. Et les arbres avaient des aspects et des gestes de bêtes. Les branches de vieux hêtres dont l'écorce semble une peau rugueuse sur de la lourde chair, sont des pattes et des trompes d'animaux apocalyptiques ; des tilleuls, des marronniers plongent dans l'eau d'immenses nageoires ; un pin géant fait monter et redescendre ses branches enlacées qui pénètrent dans le
sol, en ressortent, velues, rampent et rebondissent. Et tous tendent leur corps, leurs membres fantastiques, vers l'eau, en un mouvement de troupeau altéré et haletant.
Là Courtens peint avec passion, avec ivresse. Là il épie, enthousiasmé, fervent, les jeux frissonnants des clartés mouvantes. La lumière garde, sous les arbres, des douceurs d'intimité ; beaucoup d'ombre rôde autour d'elle, la rend plus troublante, l'entoure d'incertitudes, d'inconnu en lequel la vie s'étend, prend l'ampleur de l'infini, colore des plus subtiles gradations l'atmosphère moite ; en celle-ci errent toutes les couleurs atténuées, toutes les substances en rayonnement ; entre la terre et le dôme de verdure, entre l'herbe grasse et les feuilles, ce sont des vapeurs chatoyantes, des buées diaprées, de la sève verte et de la lumière bleue, et des poudroiements d'eau où le soleil fait passer des tons d'arc-en-ciel, où il semble que les frêles corolles d'or des primevères semées sur les berges du ruisseau se soient soudain évaporées. L'atmosphère devient quelque chose de visible, d'animé, dont le contact fait se pâmer les plantes. On éprouve l'impression de voir les fécondations, de voir les frissons et les voluptés; l'air que l'on respire a des saveurs de fruit, et l'on dirait qu'il s'agite avec des murmures, avec des bruissements d'insecte. C'est une impression analogue à celle qui dort toujours au fond des souvenirs de Courtens, à celle éprouvée jadis devant les remparts de Termonde. On a la tentation de prendre une poignée de cet air imprégné de lumière et de vapeur, pour chercher sur la paume, en ouvrant la main, la poudre humide d'or et de saphir qu'il doit y laisser.
C'est là que Courtens a peint un grand nombre de ces allées, de ces sous-bois où fut fixée, avec tant de puissance, la rencontre de la lumière et de la terre. C'est dans ce domaine et dans d'autres, voisins, à Woestduin notamment, que furent peints la Pluie d'or, Après la pluie, la Sortie du troupeau, le Rayon de soleil, le Chemin du Couvent, la Drève, tant d'œuvres encore où s'accorde à la vigueur héroïque des formes la souveraine majesté des lignes.
Courtens est sensible à celle-ci autant qu'à celle-là. Et s'il fut si longtemps attiré par la Hollande, si, après avoir quitté sa villa de Vogelenzang, il retourna fréquemment encore passer l'été dans ce pays, c'est qu'il fut, pendant des années, hanté par un décor fabuleux qu'il y avait découvert et qu'il ne se lassait point de peindre.
En ce pays de la placidité, des hommes simples et pratiques, des esprits qui ne s'égarent point dans le rêve, jamais l'imagination du plus audacieux, du plus fantaisiste des poètes ne placerait un de ses héros; jamais on ne songerait à prêter à un homme de ce pays une entreprise déraisonnable. Les romanciers ne font vivre là que des hommes sages, dans l'intimité laborieuse d'un foyer confortable mais modeste, où la vie est méthodiquement organisée, d'où l'inutile munificence est bannie.
Mais les poètes et les romanciers connaissent-ils bien la Hollande ? Elle n'est point partout aussi placide, les hommes n'y sont point toujours aussi pratiques qu'il semble. Les visions fantastiques de Rembrandt survivent dans certaines imaginations. On dirait que, de leurs lointains voyages, certains ancêtres ont rapporté des nostalgies de faste et de grandeur qui tour-
Dessin au fusain
mentent encore aujourd'hui leurs descendants ; et qu'en certains de ces Hollandais d'aspect si indifférent s'agitent les rêves orgueilleux des rajahs. Ces nostalgies lointaines ne sont pas étrangères, peut-être, à telles bizarreries qui surgissent dans l'art néerlandais d'aujourd'hui et, notamment, dans certaines productions récentes de l'architecture.
Il y a vingt-cinq ans, un de ces Hollandais, puissamment riche, imagina, au retour d'un voyage en Italie, de créer pour lui un site et une demeure dans lesquels il pût évoquer les choses vues là-bas, poursuivre les rêves commencés, les rêves fuyants. Il choisit ce coin de la Hollande où la forêt surgit dans la plaine. Et là, au milieu d'un parc plus grand qu'un grand village, celui d'un ancien domaine seigneurial dont l'entrée monumentale est décorée d'armoiries évoquant un passé glorieux, il entreprit de construire un palais vénitien. Avec passion il s'attacha à la réalisation de son idée. Et deux ou trois ans plus tard, au milieu du parc aux chênes séculaires, s'élevait une vaste construction de marbre gris et de marbre rose dont les gens du pays parlaient avec une admiration étonnée, comme d'une entreprise tenant du merveilleux, comme d'une fantaisie de visionnaire déraisonnable.
Brusquement, le propriétaire mourut, au cours d'un nouveau voyage en Italie. Mort très naturelle, mais dont la soudaineté frappa, accentuant l'atmosphère de légende déjà formée autour du château fantastique. La construction fut interrompue. On ne vit plus arriver, par le canal d'Ymuiden, les bateaux chargés de marbre rose. Et le palais ne fut jamais achevé.
Il y a de cela vingt ans. Et le domaine subsiste dans l'état où il se trouvait au moment de la disparition de son créateur. Les héritiers ont conservé le parc et
Repos.
l'entretiennent avec soin. Et, aux rares visiteurs qui y sont admis, il offre le plus insolite, le plus majestueux, le plus troublant des spectacles : au milieu d'un parc qui paraît sans fin, où un large cours d'eau traverse des bois de chênes et de hêtres sous lesquels disparaissent
les silhouettes éclatantes et nobles des cygnes, des pelouses immenses, des parterres de roses, des drèves, des charmilles, des boulingrins entre lesquels errent des troupeaux de daims et de biches peureuses, au milieu de ce parc seigneurial gravement silencieux et plein du mystère des arbres géants et des eaux muettes, s'élève, sur une hauteur, au faîte de terrasses étagées et dont les pieds de marbre gris baignent dans la rivière — dans la rivière où des gondoles sont depuis des années immobiles — s'élève le palais. Un monument de marbre rose vers les colonnades duquel montent, solennels, des escaliers, des rampes, de marbre aussi.
Là dedans, nulle vie ne s'agite, nulle vie ne s'agita jamais. L'édifice a été laissé tel qu'il était il y a vingt ans. Le marbre de quelques pilastres est poli; le reste est encore brut. A l'intérieur, c'est la maçonnerie toute nue. Les boiseries prêtes à être placées, les échelles abandonnées par les ouvriers, sont toujours là. On ne sait si l'on se trouve en présence d'une ruine ou du somptueux logis d'un grand seigneur que l'on attend, qui va, d'un moment à l'autre, revenir, donner des ordres pour l'achèvement. De loin, on ne voit pas ce qui manque; dans le décor de féerie du parc, on a l'impression, devant tant de silence et de recueillement, d'un palais fabuleux de la Belle au Bois dormant. Et devant un tout petit pavillon, au pied de la terrasse de marbre, une sorte de kiosque meublé de fauteuils anciens et tendu d'étoffes Pompadour, on attend, anxieux, la venue d'un être légendaire. Mais il ne vient jamais personne, personne sinon, de temps à autre, un promeneur curieux qui ne trouble qu'un instant la paix
austère du parc, foule d'un pas presque craintif le marbre des terrasses, et s'en va, poussé par une sorte d'inquiétude oppressée, de respect, de respect qui fait, dans ces bois, sous le ciel, parler bas, comme en un temple, ou comme devant une tombe.
Partout subsiste cette impression de mystère, de vague attente, dans ce domaine désert et pourtant soigné, dans ce parc où l'on ne voit personne, où l'on ne voit point une vie humaine et où, pourtant, il y a partout des traces de l'intervention des hommes. L'expression de toutes choses ainsi s'accentue. Les grands arbres semblent plus immobiles, plus pensifs qu'ailleurs, ont un rythme plus grave ; dans l'ombre des fourrés, dans les reflets glauques de l'eau sur laquelle les troncs se penchent, les arbres se replient comme pour protéger, pour cacher une fuite; dans le silence, il y a, dirait-on, quelque chose d'occulte, d'attristé, d'angoissé. On croirait que les arbres, les fleurs, l'eau, attendent à jamais, écoutent, écoutent des pas lointains annonçant une chimérique venue.
Mais dans ce silence, dans cette gravité, dans cette tristesse hautaine, l'opulence des choses prend une beauté plus souveraine. On admire davantage leur splendeur, on sent mieux qu'elle résiste à tout, qu'elle domine tout, et aussi qu'elle est un vêtement de noblesse, qu'elle ne diminue point, mais grandit au contraire l'austérité d'une éloquence. Comme le tissu de soie pourpre d'une tunique sait s'harmoniser au geste le plus impérieux, au regard le plus chargé de pensée, comme la chair d'une belle gorge donne plus de pur émoi à quelque grande figure de mélancolie, ici les écorces moussues, l'herbe
Givre
charnue, les reliefs de la terre, le vert, l'ocre et la rouille des feuilles font des vêtements de grandeur accrue. Et leur vigueur, et leur opulence recueillie, calme, sereine, disent autour du château vide la vie tout de même triomphante, la vie s'élaborant toujours, même dans le silence, même dans la douleur.
Je sais bien, je sais que l'on dira : littérature, littérature qui prête à Courtens des intentions qu'il n'a jamais eues, des pensées qu'il n'a pas exprimées. On se trompera. Courtens, lorsque je lui ai dit que j'allais écrire ce livre, lorsque je lui ai demandé de me montrer les coins où il avait le plus peint, m'a tout de suite parlé de ce parc. En Hollande, il m'a montré rapidement Vogelenzang et le « Groote Plaats », n'a pas songé à me conduire à Noordwyck, à Katwyck ou à Zandvoord. Il était impatient de retrouver le domaine désert, le grand parc qui semble hanté. C'était, pour lui, le but du voyage. C'était là, visiblement, évidemment, qu'il avait éprouvé ses plus fortes impressions d'artiste. Et ces impressions-là n'étaient point seulement physiques, elles n'étaient point seulement celles du peintre en proie à l'ivresse des yeux : l'histoire de ce château, l'expression qu'elle donne à ces drèves, à ces bois, y étaient pour une large part. Car cette histoire, il ne se lassait pas de me la raconter. Sans aucun doute, lorsque, avec obstination, il travaillait là, y passait toutes ses journées, il en était obsédé. Lorsque nous nous promenâmes ensemble, quand il me montrait, enthousiasmé, les beautés surgissant partout, évoquant des œuvres : « Tenez, ici j'ai peint X Automne, là c'est la Mare aux canards, là j'ai fait le Rayon de soleil, là Y Blé,» quand il cherchait des mots
pour caractériser ce que nous voyions, constamment il revenait à l'histoire, à l'histoire un peu fabuleuse qui partout rôde autour de ces splendeurs. Elle était toujours intimement liée à ce que regardaient ses yeux, elle donnait à sa contemplation ardente un accent d'émotion pathétique.
Certainement, ce peintre vigoureux, ce peintre des paroxysmes, ce peintre de la triomphante matière a rêvé là, souvent. Il se peut que son rêve soit demeuré imprécis, qu'il ne l'ait jamais formulé par des mots. Mais il s'est intégralement manifesté dans les tableaux peints là ; tous ont un style admirable, une mesure qui, aux plus voluptueuses opulences de matière et de couleur, donne une sérénité pensive. C'est là, je viens de le dire, que fut peint XEté, l'œuvre magistrale que l'on vit à l'Exposition de Liège en igo5, et qui, à mes yeux, est supérieuie encore à la Pluie d'or. C'est, cet Eté, un écroulement de beauté substantielle, frémissante de germination, dans un épanouissement de lumière par l'ombre écrasée et pourtant résistante et victorieuse. C'est un cri de puissance physique. Et quelque chose pourtant discipline, modère, calme cette frénésie de force et de fécondité, cette débauche de lumière. Il y a dans les branches ployant sous le poids des feuilles, un mouvement retenu, il y a dans la lumière irradiant les buées montant de la terre humide, une discrétion ; il y a quelque chose de furtif et d'assourdi dans les ombres lumineuses ; il y a une pensée humaine dans le style de ce paysage merveilleux, de ce colossal surgissement de force matérielle et passive. Il y a l'émotion du peintre, de l'artiste qui sait l'histoire
L'Eté
du château vide, pense au rêve inachevé, et, obscurément, démêle des relations, des concordances, le grand mystère de la vie de l'homme dans la vie de la nature : des choses qu'il ne peut expliquer, qu'il ne peut formuler, mais qu'il peint, qu'il peint éperdument.