‹ Franz Liszt's BriefeChapitre 3 sur 4 · SO · texte numérisé non relu

SO

ce matin, il y aura de nouveau répétition de Lohengrin — et des trois actes s'il vous plaît, ce qui durera jusqu'à 1 h. l/2- Dans l'après-dîner, j'aurai l'agrément d'écrire une demi-douzaine de lettres — entre autres aussi à votre amie la Csse Schlick *), car il faut que je réponde au sujet de son violiste d'amour.

Je ne verrai la Cour que demain ou après. Ziegesar est attendu aujourd'hui. Demain après les quatuors de Joachim et après la messe — je ferai ma visite à Mme Schwendler. Si vous m'avez donné d'autres commissions pour Weymar, soyez assez bonne pour me les rappeler, car l'Institut me causera beaucoup de distractions.

Tendresses à notre chère Schahatte, et écrivez bientôt.

Dimanche, 7 h. */2 matin.

Je compte aller à l'église, en me levant. Ma première prière, la première respiration de mon âme est pour vous, en vous. Soyez bénie de votre amour et de votre tendresse, qui sont la meilleure part de ma vie et que je choisis à toujours!

Pauvre crétin, il a tant et tant de devoirs! Ce soir, Lohengrin, demain matin, répétition de Don Juan, l'après-midi, répétition du concert de Mardi, Mardi, David joue à la Cour, Mercredi, Don Juan, Jeudi, Vendredi, répétitions pour les concerts des veuves, etc. etc. La troisième représentation de l'opéra de Raff est fixée à Samedi prochain. Après l'explication que j'ai donnée à Raff, j'ai pensé qu'il était plus digne de ne me mêler en aucune manière de la direction de son opéra. J'en ai dit mes motifs à Ziegesar: «Soit que l'ouvrage réussisse davantage, soit qu'il plaise moins à la prochaine représentation, la chose me sera également désagréable. Si le succès augmente, j'aurai l'air d'avoir fait une leçon à Raff, et s'il diminue, on ne manquera pas de m'en rendre responsable.» Cet argument ayant paru juste à Zie-

1 In Prag, Schwester des berühmten General Schlick.

gesar, il m'a dispensé du bâtonnement ce jour-là, ce qui me fait gagner au moins une matinée dans cette semaine.

Hier, Monseigneur m'a fait inviter à dîner en tête-à-tête avec lui. Sa femme étant toujours au lit n'a guère pu apparaître, et personne d'autre n'avait été invité. Il était de bonne et agréable humeur, et nous avons causé très au long de l'article Gutzkow (qu'il avait gardé pour m'en faire la surprise, tout en n'imaginant pas qu'il pût être de Gutzkow1)), de la Goethe- Stiftung, de la brochure que Scholl2) vient de publier à Weymar sur la Goethe -Stiftung et que je vous enverrai aussitôt que je l'aurai parcourue. Dans le courant de la conversation, alors qu'il me disait qu'on ne pouvait pas prévoir que l'expérience des projets de Berlin tourneraient ainsi court ... je lui ai répondu: «Il est des cas où il s'agit précisément de devancer l'expérience». Plus tard je lui dis ma définition de l'opinion qui a paru le frapper. En tout cas, mon opinion à l'égard de la Goethe -Stiftung et de son prince-président3), comme nous l'avons intitulé, ne se modifiera pas de si tôt.

Voici la lettre de Rellstab4) et son petit article qui est fort bienveillant. Son journal est la Vossische Zeitung. Par la poste d'aujourd'hui je vous envoie quelques numéros du Tageblatt de Weymar, où vous trouverez aux chapitres des annonces payés quelques drôleries concernant mon humble individu, qui vous amuseront. Ne perdez pas ces petits bouts, car il faudra les faire figurer dans votre album de journaux, où Weymar et la Goethe- Stiftung formeront une rubrique à part.

1) Cari G. (1811—78), der Dichter und Schriftsteller. Siehe sein diesbezügliches Schreiben: La Mara, »Briefe hervorragender Zeitgenossen an Fr. Liszt«. Bd. I, Nr. 115.

2) Archäolog und Kunstschriftsteller, nachmals Oberbibliothekar in Weimar, brachte den Plan in anderer Form als Liszt.

3) Diese Rolle war von Liszt dem Grossherzog zugedacht.

4) Ludwig R. (1799—1860), Berliner Musikreferent und Romanschriftsteller.

La Mara, Liszt-Briefe. IV.

Lundi matin.

Votre première lettre m'est parvenue hier dans l'aprèsmidi. Je ne l'ai lue que le soir tard au lit, car ce n'est qu'à ce moment que j'ai pu me recueillir et me laisser pleurer d'amour et de reconnaissance. Je n'ai point de paroles à vous dire .... Mon âme se fond en la vôtre brisée et dilatée dans l'infini de l'amour, de l'adoration, de l'extase.

Au lieu de Se faire traîner par un cygne, le pauvre Lohengrin-Beck eut été obligé de faire son entrée avec un chat ... . dans la gorge, si la représentation avait eu lieu. Aussi à 10 heures du matin, je reçus avis de cet événement si funeste pour l'Institut. On a donné je ne sais quelle comédie, au grand désappointement de plusieurs arrivants de quelques lieues à la ronde. Au nombre de ces visiteurs se trouvait un Mr Riccius, directeur des concerts de VEuterpe à Leipzig, et littérateur d'un certain renom. Je l'ai régalé d'un exemplaire de la Fondation- Goethe, qui nous vaudra un assez bon article dans les Grenzboten, recueil littéraire qui n'est pas sans importance.

De plus, je vais atteler Raff et Müller à ce char si embourbé dans le sable des indécisions de la Goethe-Stiftung, et quoiqu'il arrive, nous resterons pour le moins aussi dignes que BoccageP) A 9 h. y2, je suis allé à l'église catholique, mais imaginez mon chagrin, l'office était terminé alors que j'arrivai! A 1 heure, j'ai passé chez Mme la Présidente Schwendler, mais elle n'a pas pu me recevoir étant au lit, par suite de quelque grippe, je suppose. L'après-dîner s'est passé à expliquer Lohengrin à Riccius, et à causer. La Grandeduchesse m'a fait inviter à une soirée improvisée pour parer au contretemps de la remise de Lohengrin. Il n'y avait en tout qu'une quinzaine de personnes au plus, les Watzdorf2), les Beust3) et le Baron d'André, Ministre de la république

1) Französischer Schauspieler, Freund George Sand's.

2) Minister.

3) Graf B., Hofmarschall.

française, qui échange son poste de Dresde contre celui de La Haye, et en conséquence est venu ici pour prendre congé de Cari Friedrich. La Grande -duchesse m'a demandé des nouvelles de Schahatte et de vous, et Mme Fritsch m'a dit tout haut en parlant de vous: «Il est désolant que la Princesse ait tant à souffrir, elle est bien aimable et bonne». Monseigneur m'a reparlé de la brochure de Scholl qu'il doit m'envoyer aujourd'hui. Vous en aurez un exemplaire demain. On vient de m'envoyer les deux articles de Stahr , qui me paraissent avoir très bonne tournure. Je les ai mis sous enveloppe pour Monseigneur et ne les lirai qu'après qu'il me les aura rendus.

J'étouffe de petits devoirs d'épingles, et de grosses répétitions. Nonobstant la maladie de Beck, il faut Don Juan cette semaine, et deux concerts et peut-être Lohengrin avec nouvelle répétition! Voici l'Institut qui survient . . . . Ma pauvre, on vous a pesée, mais on vous a trouvée «douce et légère», comme le fardeau de l'amour divin.

La lettre de Wagner à Müller1) est positivement restée à Eilsen. Tâchez de la retrouver, et envoyez-la moi aussitôt. Joignez-y une autre d'un musicien à Prague, Krall ? je crois, en petit format. ***"

Mardi, 8 Avril 1851, 11 heures du soir.

Vous avez eu une de ces bonnes et nobles pensées, comme il n'en vient qu'à vous — au sujet de la Clauss2). Sa mère vient de mourir ainsi que vous l'avez lu dans les Signale, et la pauvre fille va se trouver arrêtée dès le début dans sa carrière. Dans votre prochaine lettre, dites-moi de quelle façon Mme Patersi a rempli la mission , que vous lui avez confiée. L'idée qu'au milieu de tant de souffrances, d'inquiétudes, et

1) Regierungsrath Franz M. in Weimar (1806—76), der schriftstellerisch warm für Wagner eintrat.

2) Wilhelmine C, Pianistin, nachmals Gattin des Schriftstellers Szarvady in Paris.

de chagrins — vous avez pensé à une pauvre fille, à demicantatrice, m'a ému jusqu'aux larmes. Je vous bénis du fond de mon cœur pour cette sublime faculté d'invention, que vous savez déployer dans votre inépuisable bonté.

Je n'ai pas encore lu Stahr — mais en revanche, je me suis quasi donné une indigestion à avaler la sotte tartine de Scholl. Les deux chiffons, qui forment une demi-feuille d'impression environ, ont été imprimés à Weymar, chez je ne sais qui , et publiés en cachette. Il y a de quoi faire rire les poules, comme je l'ai dit avec assez de mauvaise humeur à Monseigneur ce soir — «à voir les propositions que fait votre conseiller». Nous en causerons plus au long à votre retour, car malheureusement les sottises positives qu'il débite, sous une forme très vague et pâteuse — ne laissent pas que d'avoir certaines racines, auxquelles je ne veux guère toucher. Quand vous aurez lu cet embryon de brochure, vous comprendrez ma pensée. Le retranchement de la Poésie et de la Musique dans le projet qu'il propose, est assez significatif. Hier, en remettant un exemplaire à la Grande-duchesse, je me suis permis de dire avec cette modeste assurance que vous me connaissez, que ces pages avaient en tout cas un bon résultat — celui de remuer quelques idées .... Ce à quoi on m'a de suite répondu que Mr Scholl avait aussi fait une publication analogue .... Vous comprenez que je n'ai rien ajouté, et qu'il ne me reste désormais qu'un parti à prendre, et â garder — c'est de me taire complètement et de prier Monseigneur de me laisser en repos avec des questions oiseuses, qui ne peuvent mener à rien. Il ne m'en coûte guère, vous le savez, pour m'arrêter à ce parti pris, et à sa grande surprise, je l'y ai très nettement préparé dès ce soir.

Il y avait aujourd'hui concert dans la salle des Faucons. J'étais de si fâcheuse humeur tout le temps, que je n'ai même pas songé que je vous avais vue là! . . . Tout le monde m'a demandé de vos nouvelles — et Cari Friedrich en particulier m'a dit d'une manière charmante qu'il fallait espérer que vous reviendriez bientôt. La Plötz est venue à moi, pour avoir plus de détails. Je lui ai dit tout bonnement que vous étiez

un tant soit peu surprise, qu'elle ne vous ait pas écrit, etc. Je ne me sens guère en train d'amabilités, quand vous n'êtes pas là, ma pauvre toute seule! et ne mâche guère les mots, afin d'éviter de mâcher à vide le reste de mes jours.

J'ai fait retirer le coffre de Buckebourg, et chercherai vos livres demain matin. Mais en avez-vous réellement besoin? Quand reviendrez-vous donc? Je me sens cruellement seul et dénué sans vous. Il va sans dire qu'il ne faut ni demander ni accepter d'article dans le journal rouge. Autant vaudrait inviter des loups, pour applaudir le Tannhäuser.

A la brochure j'en joindrai une autre, qui a tout autrement le sens commun — si j'en juge par l'impression que m'ont fait quelques phrases détachées sur le «Frce-trade». Elle m'a été envoyée sous bande, je ne sais par qui — probablement par l'auteur dont j'ignore le nom. Sa conclusion me paraît être identique à celle de Proudhon. L'article de Lemoine m'a charmé, et je le relirai encore. Toutefois je m'arrange mieux de Shakespeare que du roi Salomon, dont les images me choquent. Vous avez bien raison, il n'y a que les catholiques pour aimer! Du moment qu'on se rapproche un peu de Rome, on comprend mieux l'amour.

Puisque vous me faites de nouveau la même question, à savoir si j'ai eu froid en voyage — je vous réponds en toute sincérité non — au contraire, j'ai eu très chaud! Bonsoir, très chère et unique. Hermann va porter ces lignes encore ce soir à la poste, afin qu'on vous les apporte pour «petit café» que bon Dieu donne. «Mon bon Dieu, guérissez-la et donnez-la moi».

Jeudi, 10 Avril, 4 heures.

Vos lettres me parviennent ordinairement à 2 heures.

Rien de nouveau ici. Samedi soir, Lohengrin, et Dimanche, concert avec la Symphonie de Berlioz, laquelle je trouve plus admirable encore que par le passé.

Donnez-moi votre avis — car malheureusement je suis un

homme de notes, mais nullement un homme de chiffres! A tel point, que je suis embarrassé de chiffrer mes accords! Je comptais n'envoyer que 50 Th. à Brockhaus — mais puisque vous m'engagez à être large, j'irai jusqu'à 75 — pour monter au chiffre de 100 exemplaires. Brockhaus ne fait certainement pas une mauvaise affaire — mais comme il se conduit honorablement, et que les circonstances lui donneront sûrement lieu de se conduire de plus en plus honorablement — je suis tout à fait de votre avis qu'il faut: Gleiches mit Gleichem vergelten. Je vous bénis, et vous adore — comme votre âme sauvée qui est toute entière et uniquement vôtre à jamais.

Huit jours de lit! Ma pauvre pauvre, et plus chère! Cette pensée m'obsède et m'endolorit jusqu'au fond de l'âme, où je porte votre lit et vos quatre murs d'Eilsen, tout le long du jour. Bon Dieu, dites-lui de prendre son lit, de le mettre sur son dos et d'arriver ici. Avec votre grâce, elle a fait des choses plus extraordinaires .... Guérissez-la, consolez-la, aimez-la du divin amour que je voudrais ajouter au mien . . . si défaillant, si brisé, si peu au niveau du sentiment que j'ai de sa vertu et de sa tendresse inégalables!

Hier soir, on a exécuté le Harold de Berlioz, et cela d'une manière qui m'a quasi satisfait. Nous avions fait quatre répétitions, et de l'avis de Ziegesar, jamais notre orchestre ne s'était montré ainsi à son avantage. Le concert était donné au bénéfice des veuves des membres de la Chapelle. Mais hélas! la salle elle-même présentait l'aspect d'une veuve éplorée, car il n'y avait presque pas de monde. Mrae la Grande-duchesse m'a fait demander dans sa loge, pour me complimenter particulièrement sur la très bonne exécution de la Symphonie, etc., et me témoigna en même temps son regret que le public se trouvât si clair-semé! Ce à quoi je n'ai pas manqué de répondre très nettement: «que tant que Son Altesse Impériale désirerait qu'il y ait de la musique à Wey-

mar, je tâcherais qu'on en fasse, et de la meilleure possible. Mais que depuis longtemps j'avais pris mon parti, pour ce qui tient au public de Weymar, lequel ne forme tout au plus qu'un zéro échancré.» Assertion qu'on a coutume de m'entendre faire et développer dans l'occasion, mais qui semble de temps à autre causer un certain déplaisir à Monseigneur, qui ne demanderait pas mieux que de voir dans Weymar le meilleur des mondes possibles.

Pour vous décrire la Symphonie de Berlioz, il me faudrait vous faire un feuilleton. Il y a dans cet ouvrage comme dans Lohengrin un chant caractéristique pour Harold. Ce chant se mêle admirablement à la mélodie du Chant des Pèlerins *), à la Sérénade du Montagnard des Abruzzes<l)) et même à V Orgie des Brigands'1') — tantôt pour les dominer, tantôt pour leur servir de support, de relief ou d'assombrissement. Nous donnerons une après-dîner à l'analyse détaillée de cette oeuvre, qu'on ne peut pas traiter d'une façon banale. A propos, notre article Lohengrin a paru dans Vlllustrirte Zeitung, mais on ne me l'a pas encore envoyé. Stör, Joachim et d'autres qui l'ont vu, m'assurent qu'il fait un effet superbe. Dans le même concert, Jadassohn a assez bien joué la Polonaise de Weber en mi majeur, que j'ai instrumentée. Ce morceau a produit un excellent effet, et deviendrait aisément populaire, si j'avais occasion de le jouer.

Puisque vous me demandez des nouvelles de Weymar, je tâcherai de satisfaire tant bien que mal à votre curiosité. Permettez-moi seulement d'être bref, car Weymar avec la perspective de votre lot à Eilsen, m'est lourd à porter! Ziegesar est encore indécis, s'il doit garder ou non la Fastlinger4). Je ne me mêle d'aucune façon de ces questions, d'importance majeure. Mlle Meyer qui en tout cas ne sera engagée qu'en remplacement de la Hauboldt — chantera Elvire la semaine prochaine. Je ne l'ai entendue qu'à une demi-répétition de

1), 2) u. 3) Titel der verschiedenen Sätze der Harold-Symphonie.

4) Opernsängerin.

Don Juan — que je n'ai pas voulu prolonger, la représentation de l'ouvrage ayant dû être ajournée. C'est une assez grande personne de 20 ans environ, qui a un assez bel air — mais comme je ne bouge guère de chez moi à l'exception des répétitions, représentations, et obligations de la Cour, je n'ai pas encore fait sa connaissance plus particulièrement. Genast me Ta simplement présentée, en qualité d'Elvire au théâtre.

Raff se conduit assez raisonnablement. Son Alfred ne sera donné pour la 3rae fois que vers la fin du mois, ou au commencement de Mai. Il m'a demandé de le diriger, sous prétexte qu'il lui serait utile de l'entendre — mais je m'en dispenserai purement et simplement. Il travaille à un article pour les Grenzboten sur mon activité à Weymar, et ma valeur d'artiste — voire même de compositeur sérieux. Il a aussi commencé son article sur la Fondation-Goethe, et a écrit à Brockhaus à ce sujet.

1 1 Avril 51, 8 heures du matin.

Samedi, 12 Avril.

Je me suis fait un régal en dînant seul, dans notre chambre de travail — et de suite après je me suis mis à lire vos fatrasies que je n'avais pu encore parcourir, faute d'une heure ou deux que je pusse y consacrer. Vos pages sur la bibliothèque de Monasterzyska x) et les trois livres qui vous frappèrent si vivement dans votre enfance : la Bible de Royaumont'2), l'histoire romaine, et Shakespeare avec Roméo et Juliette — m'ont profondément attendri. Vous êtes bien la plus adorable, la plus prodigieuse, la plus tendre, la plus incroyable et inespérable nature de femme qu'on puisse rêver! Je le sais depuis longtemps, mais l'intime conscience que j'ai de la hauteur de votre vol — car vous montez, montez, jusqu'à cet ange Gabriel que vous voyez dans un rayon, inter-

1 Schloss des Grossvaters der Fürstin, in dem sie geboren wurde.

'1 Eine illustrirte Bibel.

cepté par les jalousies de la bibliothèque de Monasterzyska, au-dessus de la Vierge — me donne parfois des ravissements que je ne saurais décrire. Vous, vous savez parler, et mon bon Sansonnet1) est vraiment d'une éloquence sublime, quand il vient à jaser de ses souvenirs d'enfance .... Lemoine2) serait bien surpris de l'auditoire qu'il trouverait en vous, et vous lui feriez taper un bien autre Roméo encore — mais peut-être Mr Bertin3) y mettrait bon ordre, et s'offrirait luimême pour les coupures et changements! Avez-vous le Shakespeare de Gervinus? Si vous ne l'avez pas encore acheté, ne le faites pas — car vous le trouverez ici.

Mon pauvre Hingehn\A) Vous ai -je montré une copie nuancée de ma main au crayon rouge — celle que j'avais envoyée à Haslinger pour l'impression ? Au haut de la première page, j'écrivis ces mots dans je ne sais plus quelle ville de Gallicie — pas Lemberg: Ce Lied est mon testament de jeunesse. Je ne me doutais guère alors qu'il se trouverait quelqu'un pour l'écouter de la sorte — car comment aurais-je imaginé que je rencontrerais une femme pareille — et que cette femme voudrait devenir la mienne! — Ma bonne, vous voilà redevenue Job et Lazare. Bon Dieu, guérissez l'âme de mon âme, la vie de ma vie!

Dimanche, 7 heures du matin.

J'étais si fatigué du Lohengrin hier soir, que je n'ai plus fait mettre à la poste ces lignes. Après le théâtre, je suis revenu ici avec Härtel, le Docteur5), Joachim, Raff et Szerdahély. Härtel ne s'est pas prononcé pour le Lohengrin. Vous avez déjà pu observer en passant à Leipzig sa discrétion un peu distraite. Elle est évidemment l'indice d'une supériorité qui pourrait être d'emprunt, mais réelle chez lui. Je

1) Sansonnet, Staar, Scherzname der Fürstin.

2) L. schrieb die Feuilletons im Journal des Débats.

3) Besitzer des Journal des Débats.

4) Liszt's Lied auf Herwegh's Text: »Ich möchte hingehn wie das Abendroth«.

5) Einer der Chefs der Firma Breitkopf u. Härtel in Leipzig.

lui offris un beau souper — nonobstant la conversation languissait passablement, ce qui me convenait fort — même à l'intention de Härtel, avec lequel je tiens à rester en très bons termes. Vers minuit je l'ai reconduit , le temps étant assez beau — jusqu'à l'hôtel de Russie. En revenant ici, je tombais de sommeil et de fatigue. Je me suis fait réveiller de bonne heure, afin de ne pas manquer la messe. J'avais été interrompu hier dans ma lettre — car si je prends le temps de lire vos lettres, je n'ai plus celui de vous répondre! — Aujourd'hui ce sera Mr le curé, lequel s'avise de dire sa messe de meilleure heure maintenant.

Avant d'aller prier, je vous envoie une petite friandise — la lettre de Humboldt, à laquelle je laisse même son enveloppe.

J'ai écrit hier matin à Scholl. Ce matin même à 10 h. xj^ Dimanche des Rameaux — nous avons répétition pour le concert de ce soir, dont je vous enverrai le programme. Pourquoi n'êtes-vous pas là, pour entendre la Symphonie de Berlioz? Adieu, tendresses à Magne, et mettez-vous en demeure de guérir.

Dimanche des Rameaux, 13 Avril.

Voici les premières violettes du printemps. Je vous les envoie à vous qui êtes mon printemps éternel, et ma fleur emparadisée! Croyez-moi, Carolyne, je serais aussi fou que Roméo, si je le trouvais fou ! Mais puisqu'il faut vouloir vivre et savoir mourir, que puis-je vous dire? La vraie morale se moque de la morale, et la vraie philosophie se moque de la philosophie. L'amour seul pleure de l'amour — ses larmes silencieuses coulent en moi, depuis que vous vous êtes révélée à moi comme le signe visible, la parcelle de Dieu même, tel que mon âme le comprend et l'aime. J'ai été à la messe ce matin. Je vous dirai quand vous reviendrez, quelle prière j'ai fait. Il me serait presque impossible de vous l'écrire — mais permettez-moi de vous envoyer une toute petite branchette des palmes qu'on y a distribuées. J'ai envoyé Hermann chez

le curé, pour en prendre quelques-unes; il lui en a remise une, en lui disant que c'était la toute dernière qui lui restait. Adieu, ma Thérèse-Juliette, dites à votre mère, qui est dans la tombe maintenant, que votre amant et l'époux de votre âme, vous aime. Que sa mémoire soit bénie à jamais par nos humbles cœurs. Donnez une de ces petites violettes à Magnet.

Mardi, 15 Avril 1851.

Je suis très fatigué ce soir et vais me coucher de bonne heure, chère. Je vous envoie simplement une lettre de Belloni — et si vous permettez, je lui répondrai que je n'ai plus d'objection capitale à ce que le Chopin soit imprimé dans le format Charpentier — car il me paraît difficile d'exiger davantage des Escudier. Le petit volume pourra d'ailleurs avoir très bonne tournure — et je ne crois pas qu'il y ait un avantage notable à ce qu'il soit imprimé grand in 8V0, comme les Confidences. Malgré cela, je suis un peu chagriné et passablement contrarié de ce changement — car j'imagine que ma pauvre en sera mécontente. Réflexion faite, je ne répondrai pas à Belloni, et vous charge de ce soin. Diteslui de quelle façon vous entendez que la chose soit faite. Je ne crois même pas qu'il puisse y avoir une différence de 500 fr. Belloni grossit d'ordinaire les comptes d'autrui. Réfléchissez un instant et ne prenez pas la peine de me motiver épistolairement votre détermination. A l'avance je suis très convaincu que vous ne pouvez ne rien faire, qui ne soit le mieux possible. Dites seulement à Belloni que je vous ai chargée de répondre définitivement à sa lettre — et demandez-lui à quelle fin il va à Londres. Dans la lettre que je lui ai écrite hier, je l'ai déjà averti que j'allais m'occuper de l'opéra de Schubert1). Vous pouvez lui répéter qu'en Juin, je compte lui envoyer la partition de piano complète.

Bonsoir, très chère — je suis triste de toutes vos tristesses,

1) »Alfonso und Estrella«,

et ne sais vous dire autre chose, si ce n'est que je vous aime bien au delà de ce qui peut se dire.

Je vais commencer ma négociation de Siegfried — peutêtre réussirai -je! ') Merci d'avoir diplomatisé avec Möller pour obtenir un article à la Gazette de Cologne. Aussitôt que Dingelstedt 2) aura publié le sien dans la Gazette d'Augsbourg, je lui écrirai pour lui demander un mot à Schticking, Directeur du feuilleton de la Gaz. d'Augsbourg, qui ne me refusera certainement pas. Il me resterait encore une autre voie, mais je ne la choisis pas pour le moment. En tout cas, nous trouverons notre compte dans la publication de la Fondation-Goethe et si on ne fait rien de notre idée à Weymar, ce sera tant mieux. D'une part, les gens d'ici sont de force à gâcher les meilleures choses, et de l'autre — il vous restera 5000 Th. pour une église catholique! Quel désappointement pour ce païen de Goethe!

Pour la Clauss, je ne sais plus trop quoi vous dire . . . C'est ma façon de penser comme Brid'oison. Par les motifs que je vous ai donnés avant-hier, il ne convient pas de pousser les condoléances au delà de certaines limites. Mais je vous vois d'ici faisant votre figure la plus chinoise, en apprenant la nouvelle d'une installation chez une cantatrice, du calibre de la Ungher3)! Chère, que vous êtes adorable dans votre répulsion des «cantatrices, du factice, de l'aristocratie pourrie, des nigauds qui courent à leur perte et y précipitent la ruine du pays», etc. Jeanne Elisabeth Carolyne! Ces trois noms vous vont merveilleusement — mais ne m'en voulez pas si je vous trouve encore plus d'analogie avec Elisabeth qu'avec Chrysostome et St Charles Borroinée. Cette triple nature forme la trilogie de votre être, si prodigieusement un

1) Liszt wollte den Grossherzog für Aufführung von Wagner's » Siegfried« gewinnen.

2) Franz D. (1814 — 81), Dichter und Dramaturg, wurde 1857 Intendant der Weimarer Hofbühne, später Generaldirector der Wiener Hoftheater.

3) Caroline Ungher-Sabatier. gefeierte Bühnensängerin (1803 — 1877).

et divers — et dont l'univers entier n'offrirait pas à mon sens un exemple aussi captivant — aussi incomparable pour moi. Nos violettes se sont rencontrées en route. Bonsoir, chère! Votre Lohengrin, auquel votre cœur fait un S* Gral, vous aime.

Mercredi, 1 heure du matin.

Je veux vous dire simplement bonsoir. J'ai énormément causé avec Monseigneur à un second dîner tête-à-tête en l'honneur de la Goethestiftung, Il m'est impossible d'avancer un pas de plus! J'ai passé ma matinée à travailler à ma Polonaise — je voudrais la mener à bonne fin avant Pâques. Ne reviendrez-vous donc point la semaine prochaine? Bon Dieu, bon Dieu, rendez-la moi! J'attends votre retour pour envoyer le Lohengrin à Brockhaus; cette publication ne presse pas. Par la poste de demain, je vous expédierai Vlllustrirte que j'ai fait demander à Leipzig et qui ne m'est pas encore parvenue. 11 me faut écrire de 4 à 5 lettres par jour à des gens que d'ordinaire je ne connais ni d'Adam ni d'Eve — et quand vous n'êtes pas là, je ne me sens ni cœur ni esprit. Je ne songe qu'à votre maladie, à vos abcès, je ne vois que votre lit — et Magne — et puis j'entends les cris de cet enfant au-dessous de vous. Ma respiration s'oppresse et d'ailleurs, à quoi bon respirer et vivre sans vous, loin de vous!

On exécutera la Symphonie de Berlioz une seconde fois, en votre honneur. J'en suis déjà convenu avec Ziegesar — et nous en causerons tout au long dans cette chambre, si triste, si morte sans vous.

Avez-vous reçu le numéro de la France musicale qui contient le N° 8 des articles Chopin ? Comme il m'en est parvenu un exemplaire, j'ai crainte qu'on ne vous l'ait pas envoyé. Si c'était le cas, écrivez-le moi, et je vous l'expédierai de suite.

Raff travaille à ses deux articles, qui paraîtront prochainement. Le frère de Lehmann1) m'écrit aussi de Hambourg

1) Emil L., Schriftsteller in Hamburg, Bruder der Liszt befreundeten Maler Heinrich uud Rudolf.

qu'il publiera prochainement un article développé dans le Correspondant de Hambourg, journal très répandu. Je vous l'enverrai aussitôt que je le recevrai. Bonsoir, mon bon et doux ange. Que Dieu vous rende bientôt à moi!

Jeudi, 1 7 Avril, 6 heures du soir.

Hélas, hélas, j'espérais vous revoir cette semaine. Comment êtes-vous? Parlez-moi davantage de vous, car vous êtes ma seule pensée et ma seule vie. Que serais-je sans vous? Mon passé ne se justifierait tout au plus que comme un paradoxe, et quant à mon avenir — vous savez que j'y renonçais, si vous ne l'aviez pris en main comme un ange de salut.

Vous me demandez des nouvelles de la Grand-duchesse. Je ne l'ai vue qu'une seule fois, depuis mon retour, et pendant cette heure, on était fort occupé de musique et de nouvelles compositions. Depuis 8 jours, les dévotions de la Semaine Ste ne me permettent pas de la voir. Elle a constamment gardé les plus délicates convenances à votre égard — et j'ai tout lieu de croire, d'après ce que me dit Monseigneur, que son intérêt et son sentiment pour vous sont restés les mêmes. Ne vous troublez donc aucunement à ce sujet — elle ne vous fera pas défaut, j'en ai la persuasion intime — car comme vous l'avez très bien observé, il y a du Marc-Aurèle dans son cœur.

Löwy1) vient de m'envoyer deux journaux de Vienne, qui contiennent de courts articles mais élogieux sur la Fondation- Goethe. Je les communique à Monseigneur avant de vous les expédier. Par la poste d'aujourd'hui, vous recevrez seulement la Berliner Musikzeilung, où il y a un assez long article sur le même sujet. Demain, j'enverrai à Möller les portraits de Kinkel et Hecker, faits par un jeune artiste d'un véritable talent h mon sens — dont je vous reparlerai dans l'occasion. Il se nomme Wolf, et mérite, ce me semble, qu'on s'intéresse à

1 Simon L.. Wiener Banquier, Freund Liszt's.

lui. Dites à Möller que ces deux portraits lui viennent de ma part — attendu que je m'intéresse à l'artiste qui les a dessinés, et que je pensais qu'ils ne lui seraient pas désagréables. Nous causerons aussi occasionnellement sur ma paternité à l'égard des jeunes artistes de l'autre sexe. Aussitôt que nous serons mariés, ce que bon Dieu fasse bientôt! — ce terme-là sera parfaitement en son lieu et à sa place. Mais d'ici là, permettez-moi de le dire, je dois m'abstenir et de paternité, et d'amitié officielle, aussi bien que de galanterie, etc. Quant au Cte Grocholski que vous me citez, il n'y a guère de danger, ce me semble, que je m'avise de le prendre pour modèle. Du reste, vos réflexions sur la politesse, qui est un entre-deux confinant d'une part à l'indifférence, et de l'autre à la galanterie, sont extrêmement justes. Sans être Roméo, je me sens pourtant très fort d'humeur et de nature à dire: «Qui est Rosalinde? Je ne connais pas Rosalinde.»

Bonsoir, très chère, toute seule ! Vos lettres parviennent régulièrement chaque jour, et sont pour moi la manne du désert. J'écrirai à Magnet pour Pâques. Demain et après, je voudrais travailler quelques heures.

Samedi, 7 heures du matin, 19 April 1851.

Je suis très charmé, chère et très chère, que la petite friandise de la lettre de Humboldt vous ait été agréable. Vous commentez très ingénieusement, et avec votre éloquence chrysostomique, les petites lignes ascendantes de Humboldt.

Belloni a raison d'être parfaitement satisfait des éloges de Berlioz dans les Débats — mais vous avez encore plus raison d'y voir des recoins et des réserves .... Toutefois comme vous voyez quelque fois en gros, en masse, et très en noir — je crois qu'en cette circonstance vous avez mis particulièrement vos lunettes grossissantes et jaunes. En somme, je n'ai certainement pas à me plaindre de Berlioz — et nos rapports personnels, j'en ai la conviction, s'amélioreront encore

par la suite. Quand vous aurez entendu le Harohl, nous nous mettrons à l'œuvre du feuilleton — pour lequel je préparerai les matériaux, aussitôt que j'aurai expédié mon Concerto et les Etudes Paganini à Härtel.

Monseigneur vient de me renvoyer les deux bouts d'article de Vienne, sur la Fondation- Goethe — que je vous joins. — Bonsoir, je me sens encore bien bête, et cruellement indigne de vous.

P. S. Je vous envoie aujourd'hui l'article de Frankl sur Raff, et une lettre de Simson que chère Magnet vous déchiffrera. Il me semble qu'il serait assez à propos de répondre à la Plötz. Tâchez de lui parler de quelque chose, dans votre lettre, car cette correspondance indéfiniment prolongée dans le vide, finit par ressembler à du patchouli évaporé.

Jusqu'à présent je n'ai fait de visite à qui que ce soit, mais après-demain, je ferai une petite tournée et irai chez la Fritsch, Schwendler, Plötz et Marshall1). J'ai essayé d'une autre voie pour arriver à la Gazette de Cologne. Nous verrons si elle réussira, mais j'espère. Elle n'est d'ailleurs nullement compromettante. Que Dieu vous garde et vous conduise vers moi!

Mardi de Pâques, 7 h. ]/2 matin.

Voici plus de 24 heures que je ne vous ai écrit, et je m'en sens tout malheureux. Je reprends donc à Dimanche, et aurai assez de choses à vous dire. Vous l'avouerai-je franchement? La musique de notre église catholique, et en particulier l'organiste, m'a crispé les nerfs à tel point le Dimanche des Rameaux, que je me suis demandé si j'irais à l'église le jour de Pâques — me sentant tout à fait incapable de me recueillir pendant une heure à des sons ainsi discordants. Quand vous êtes là, c'est autre chose. Mes yeux se tournent

I Secretär der damaligen Erbgrossherzogin Sophie.

vers vous, et cela me tient lieu de prière; mais sans vous, cette musique me déchire si fort les oreilles que je ne puis plus prier. Hier, je me suis fait informer à quelle heure Mr le curé disait sa messe basse, et j'irai demain à six heures et demie du matin. Vous savez qu'en général ma dévotion ne va pas au delà d'une messe basse. Peut-être y a-t-il encore une raison musicale à cela — mais je ne veux pas examiner les causes de ma tiédeur, et vous dirai tout simplement que le Dimanche de Pâques après vous avoir écrit, j'ai préféré me mettre à mon piano. Vers dix heures, Hermann m'apporta une carte de visite de Prokesch, autrefois ministre d'Autriche à Athènes, maintenant ambassadeur à Berlin. Je l'ai connu un peu à Vienne, et il m'a toujours porté beaucoup de bienveillance. C'est un homme remarquablement distingué, et qui passe pour un de nos meilleurs diplomates. Il a publié aussi dans sa jeunesse, plusieurs volumes sur l'orient, etc. J'en suis encore à me demander à propos de quoi et de qui il est venu à Weymar, où il n'est resté que quelques heures, venant de Berlin et repartant dans l'après-midi pour Leipzig. Il n'a pas voulu se présenter à la cour, et n'a vu personne ici. Aussi Mme la Grande-duchesse n'a pas manqué de m'aborder aussitôt, après le dîner du Dimanche de Pâques, auquel on m'avait invité, avec ces mots: «Vous avez eu la visite d'un grand diplomate.» Je ne comprends toujours pas comment la Pâques russe a pu coïncider cette année avec notre Pâques? — Bref, Prokesch est resté une bonne demi-heure à 1' Altenburg, et je me suis offert à lui servir de Cicerone pour les chambres Goethe, Schiller, Wieland et Herder au château — ce qu'il accepta. Sa conversation m'a beaucoup intéressé — entre autre, je me souviens d'un mot qui me frappa sur Mr de Radowitz, qu'il tient aussi bien que tout le monde pour un homme éminent: «Aile seine Berechnungen sind richtig, aber die Zahlen sind falsch.» Je restai donc jusqu'à midi avec Prokesch, et eus soin de lui montrer les trois tableaux de Preller1), dans la chambre

1) Friedrich P., der grosse Landschaftsmaler (1804 — 78), war Liszt sehr befreundet.

La Mar a, Liszt-Briefe. IV. 7

de l'Empereur Nicolas. Il découvrit à l'un d'eux une analogie avec un groupe du Titien qui est à Rome, et fut frappé du talent de Preller, au point de dire qu'il ne pensait pas qu'il y eut en Allemagne un second peintre de cette vigueur de talent, capable d'exécuter trois paysages de l'ordre de ceuxlà. En quittant Prokesch, je me rendis chez Joachim. On exécuta, par hasard, un des derniers Quatuors de Beethoven en la dont l'Adagio est ainsi désigné : Canzone di ringraziamento alla Divinità (Tun guarito. C'était là ma véritable Pâques. Je pleurais, je priais, je me sentais presque auprès de vous dans cette chambre aux quatre fenêtres. J'aurais voulu que ma journée finit là. En rentrant pour m'habiller, je trouvai votre adorable lettre, «Christos voskres» et puis celle de Magne, qui cette fois-ci me fit fondre en larmes. A trois heures dix minutes j'étais pourtant au château. Vitzthum m'a de nouveau raconté quelques fragments seulement de votre histoire d'enfant à Fulda1). Monseigneur m'avait placé vis-à-vis de lui, et a beaucoup causé avec moi pendant le dîner, sur Lacordaire, Montalembert, et je ne sais sur qui et sur quoi. Il s'est pris de goût pour le père Ventura2) dont le portrait figure dans V Illustration de Paris, avec un article assez critique. Comme je lui ai positivement promis que je lui procurerai enfin la lettre de Ventura à l'archevêque de Dijon, vous me rendrez service en rappelant cette commission à Mme Patersi. La Clauss est très bien embarquée pour le quart d'heure, et jusqu'à ce qu'elle vienne réclamer mes services, il n'y a pas lieu à lui faire des avances.

Pauvre! De quelles infâmes malversations et machinations on vous rend victime! 8000 roubles argent réduits à Zéro!!! C'est incroyable. Je vais transcrire ce petit passage de votre lettre et le communiquer par écrit à Vitzthum.

1) Die Fürstin hatte in erster Jugend mit ihrer Mutter Deutschland bereist. In Fulda erkrankte Letztere an der Cholera, und die Tochter pflegte sie so tapfer, dass man sie bei ihrem darauffolgenden Besuch Weimars als Heldin feierte.

2) Bekannter italienischer Prediger.

Hélas! je n'y puis quasi rien. Patience, portons notre croix et tâchons de rester bons et honnêtes, envers et contre tous.

Je vous ai expédié hier le numéro 8 de Chopin, avec un numéro de V Allgemeine au bas duquel je vous ai expliqué l'origine et la signification probable du petit bout d'article de Vienne sur la Fondation-Goethe. J'y ai joint aussi le Correspondant de Hambourg. Cet article est d'Emile Lehmann, un frère de Rodolphe et Henri. Je n'ai fait que le parcourir très à la hâte, mais il m'a plu, et j'espère qu'il vous fera la même impression. J'attends aujourd'hui V lllustrirte avec Lohengrin. Vos idées sur la publication allemande de ce travail, ne manquent assurément ni de justesse ni de cette longue vue, qui vous est propre. Je conviens qu'il y a eu de ma part comme un grain bellonique dans l'empressement que j'ai mis à faire paraître dans Vlllustrirte notre Lohengrin. Cependant je crois qu'il n'y a point lieu à le regretter, pour toutes sortes de petites raisons, dont l'ensemble forme un total assez déterminant. Je vous les expliquerai «verba volant». Demain, j'enverrai à Brockhaus la version originale, que j'ai ajournée jusqu'ici à cause des fêtes de Pâques. Peu après votre retour, vous en aurez les épreuves.

Je vous rends grâce de vos crucifères! Imaginez que je voulais vous envoyer une fleur de la Passion, mais je n'ai pu m'en procurer d'authentiques le Vendredi saint. Cela ne m'empêcha pas de faire des réflexions très analogues à celles que vous m'écrivez.

Laroche de Vienne l) est ici depuis Vendredi. Nous lui avons donné un dîner pique-nique à 1' Erbprinz à son arrivée. C'est un homme de 60 ans, mais encore vigoureux et assez vert. Il a paru hier, dans le rôle de Méphistophélès, ce qui m'a déterminé à aller au théâtre, où on ne me voit jamais à l'exception des jours où j'y suis d'obligation. Doris Genast2) faisait Marguerite. Aujourd'hui, Ziegesar donne un dîner en l'honneur de Laroche, auquel j'assisterai. Le soir,

1) Der Hofburgschauspieler.

2) Schauspielerin, nachmals Gattin Joachim Raff 's.

nous avons Don Juan. J'ai fait faire trois longues répétitions, et présume que l'ouvrage marchera convenablement. Pour demain j'ai invité à souper Otto Wigand, le libraire de Leipzig, et Laroche.

Vous me demandez pourquoi David n'est pas* venu. Le même soir on donnait pour la première fois au théâtre de Leipzig un Singspiel de Mendelssohn, dont j'oublie le titre, et en sa qualité d'un intime de Mendelssohn, David n'a pu manquer à cette fête de famille. Mais on l'invitera de nouveau, au prochain concert de cour.

J'aurai fort à faire cette semaine — et j'ai peur que vous trouviez mes lettres fort brèves. Au nom du ciel et du bon Dieu, revenez!

La Spohr est à Brunswick, ainsi vous l'entendrez. Il est possible que les Zigeuner me fassent une seconde visite, avant d'aller à Londres. Szerdahély m'a très naïvement confié, en combien ils avaient contribué au succès tf Alfred — si bien que les Weymarois se sont piqués au jeu, à la seconde représentation.

Raff termine son article de la Goethestiftung et se mettra aussitôt à la besogne de mes manuscrits, selon votre très légitime recommandation. Adieu chère et très chère ! Faisons en sorte de humer le plus d'air printanier possible à travers les fentes de vos portes, ainsi que vous me l'écrivez — et ne nous écrivons pas plus longtemps!

Ma pauvre pauvre Carolyne! Vous ne pouvez même pas m'écrire ... et il vous faut souffrir, souffrir toujours. Comment ne serais-je pas écrasé par ce sentiment, auquel s'ajoutent la distance, l'inquiétude, les sinistres fantômes, mon abandon, les devoirs de cet abhorré respect humain ! Le trivial égoïsme de cette pendule de la vie de coutume, où tant d'heures sont marquées par la lâcheté et l'impuissance! Ma pauvre mais plus chère Carolyne, combien je me sens misérable sans vous, je ne saurais jamais vous le dire. Manger, boire, dor-

mir, battre l'air de vaines paroles, est-ce donc là vivre? Et que puis-je faire autre chose sans vous — sans vous qui êtes la flamme de ma prière, l'arc-en-ciel de mes souvenirs, l'étoile de mes espérances, le soleil de ma foi — et tout, tout mon amour! Cher Magnet, je vous en supplie, écrivez-moi demain, et puis demain encore. Dites-moi comment est votre mère. Je ne dois point partir — voilà du moins ce que je dois me dire — et pourtant Dieu le sait, si en recevant les lignes de votre chère écriture, j'ai pu avoir une autre pensée que celle de vous rejoindre aussitôt. Plaignez-moi un peu d'être si stupidement raisonnable .... mais voyez-vous, ma vie, jusqu'à ce que j'aie senti vos cœurs battre dans le mien, s'était passée à attendre. «Attendre quelqu'un qui ne venait pas», comme l'a dit le Poète. Et mon cœur s'était changé en pierre — mais de cette pierre Dieu a tiré, par vos larmes, une source jaillissante, et rejaillissante jusqu'à la vie éternelle. Chère Carolyne, je ne veux ni image, ni symbole, ni présent, ni avenir — mais vous seule. Vous êtes l'être de mon être, et l'âme de mon âme. Mais je m'aperçois que tout cela ne sont que des vains mots. Est-ce là ce que je veux dire? Non. «Laissez-moi dormir ... To die, to sleep!» Quelque soit le réveil, je meurs en vous et ne veux que mourir en vous. Que le Seigneur ait pitié de moi ! Il n'a pas repoussé la prière du bon larron. C'est avec le même sentiment que je m'écrie: Seigneur Jésus, faites-moi miséricorde!

Jeudi de la semaine de Pâques 51.

J'écoute notre rosaire, et le dirais avec vous, si je pouvais me transporter dans cette chambre. Mais ainsi délaissé, je puis à peine vous comprendre, et vos paroles adorables ne me parviennent que comme une musique insaisissable à l'ouïe, et que l'âme seule entend par brisements.

28 Avril 1861. Lundi soir 10 h. %

Il y a eu ce soir concert dans les Goethe- Zimmer; je vous en joins le programme. En fait d'étrangers, on remarquait le Pce Charles de Prusse et sa femme, et le Pce Albert de Saxe — héritier du trône — jeune homme de quelque 20 ans. Ils ont été invités pour servir de parrains à la dernière fille de Monseigneur , qu'on a baptisée hier soir. La cérémonie a été de tous points semblable à celle que vous connaissez.

Etant en retard d'une lettre, je ne vous parlerai aujourd'hui que de la Fondation- G oethe, dont vous voulez bien encore vous occuper. Il a paru quelques articles ces jours derniers sur notre brochure, notamment dans les Grenzboten N° 17 du 24 Avril — Literarisches Centralblatt N° 32, Avril — et dans V Europa de Leipzig N° 32, 19 Avril. Ce dernier article est le seul que j'ai lu. Il met en parallèle notre plan avec celui de Scholl, et conclut par trouver du bon dans l'un et l'autre. A propos de Scholl, je lui ai à peu près craché mon opinion hier, avant la cérémonie de la chapelle. Froriep1) qui se trouvait h côté de Scholl, en a eu sa part. Ce sont des collègues pour Chelard, et il n'y a pas moyen de marcher avec ces gaillards. Dans deux ans, nous verrons avec qui nous aurons à marcher. En attendant, Monseigneur écrit quelques lettres — et se pénètre peu à peu de notre plan — en me répétant qu'il n'en adoptera jamais d'autre. Je lui ai dit nettement la situation des choses, et ne manquerai pas de lui répéter les plus tristes vérités sur sa résidence et capitale.

L'article de Raff partira demain, et vous l'aurez aussitôt qu'il paraîtra dans le journal de Brockhaus. Je suppose que l'auteur A' Alfred se sera distingué cette fois, car il y a beaucoup travaillé. Je n'ai pas montré celui de Lehmann.

1) Arzt in Weimar, gehörte zur Schöirschen Oppositionspartei gegen Liszt.

Plus tard, quand il y en aura davantage, j'en ferai un paquet que je communiquerai à Monseigneur. «Tai regretté de ne pas pouvoir accepter l'offre de traduction, que me fit Lehmann — mais il ne me convient pas de m' engager davantage dans cette question, avec telles ou telles personnes dont je ne puis pas disposer absolument, et avec sécurité. J'ai répondu affectueusement et poliment à Lehmann. Peut-être aurai-je occasion de profiter de son offre plus tard. Je vais faire demander les journaux dont je vous ai parlé, ou mieux, vous pouvez les demander occasionnellement à Gerhard, en lui recommandant de vous envoyer au fur et à mesure d'autres feuilles, s'il y paraissait des articles sur ce sujet. A Leipzig tous les journaux arrivent, et il lui sera aisé d'en faire collection pour vous.

Ne me grondez pas, mais je n'ai pas trouvé un moment pour lire les Nos 8 et 9 du Chopin. J'étouffe de devoirs, et ma cervelle se brouille de chiffres et d'affaires. Oh, que je porte envie à votre rossignol d'Eilsen! Et que je changerais volontiers d'existence avec lui, pendant le temps que vous êtes absente!

Voici un long billet de Mrae Scheffer. J'ai parcouru le feuilleton de Berlioz, hier, à la hâte. Il me semble traiter Gounod assez sérieusement, et je m'accommoderais mieux de cette critique, que d'un certain genre d'éloges qu'il prodigue parfois. Ce que vous me dites sur Sappho, est parfait. Ces sortes de figures n'ont de vie que par leur mort! Elles n'ont point de veille — mais bien un éternel lendemain, dans l'éternelle jeunesse du cœur humain. Contrairement au mot de Napoléon: elles veulent mourir, et ne savent pas vivre! Pendant longtemps, c'était là mon idéal. Vous m'en avez fait comprendre un autre — et je vous en bénis du fond du cœur!

J'ai là sur la table une demi-douzaine de lettres, non ouvertes. Les journées me dévorent — et tout en étant presque constamment occupé, je ne parviens pas à faire la moitié de ce que je devrais. Pardonnez la hâte de mes lettres. Vous savez combien de choses se croisent dans ma tête, et dans ma vie! Tendresses à notre Magnet, et revenez!

Mercredi, 30 Avril minuit.

Je reviens de ma Favorite — où il n'y avait personne en fait de public — mais dans la loge Ducale se trouvaient Son Altesse Impériale — et le Pce et la Psse Charles de Prusse. La représentation ayant vraiment été assez bonne, tant du côté de l'orchestre que par rapport au personnel — Leurs Altesses m'ont fait spécialement complimenter par Ziegesar. Stahr étant arrivé à 6 heures du soir, m'a envoyé sa carte à l'orchestre dans les entr'actes, et je suis naturellement allé le remercier, aussitôt la représentation terminée. Ne vous en déplaise, chère, Stahr est un homme remarquablement distingué, qui sait une multitude de choses, et qui a de l'âme. Pendant les deux heures que je viens de passer avec lui, il m'a cité sans confusion ni pédantisme — Horace, Heine et Vischer — lesquels abondent merveilleusement dans notre sens. Je lui proposerai probablement demain de loger à 1' Altenburg — et le désignerai à Monseigneur comme le secrétaire de la Fondation- Goethe. Il est parfaitement qualifié pour ce rôle, et peut-être la combinaison réussira-t-elle dans 2 ans. La Lewald a été aujourd'hui d'un dîner weymaroisement littéraire et savant — chez Mme Pogwisch1) — où il s'est débité les plus divertissantes saugrenue tés sur notre brochure, que je me réserve de vous conter verbalement.

Je ne pourrai bien lire votre lettre qu'en me couchant. J'ai seulement vu que vous étiez un peu mieux . . . Béni soit bon Dieu, et bénie soyez-vous! Mon temps étant terriblement pris par des affaires locales — au nombre desquelles la négociation Siegfried — Wagner avec Ziegesar, plusieurs nouveaux engagements, etc., je n'ai fait que parcourir votre lettre d'aujourd'hui. Je vous ai expédié immédiatement thistoire d'' Espagne — et à défaut d'histoire de Russie, qui ne se trouve pas dans cette collection, 2 vol. de V histoire d'' Allemagne.

1) Ulrike von P., Schwester von Frau Ottilie von Goethe, Goethe1» Schwiegertochter.

Je vais lire votre lettre. Quoique je dorme moins que de coutume, il m'est impossible de trouver le temps de tout lire à l'exception de vos lettres, qui sont la manne du désert de mon cœur.

Samedi, 3 Mai.

Chère, j'ai un travail à vous donner. Il s'agit de poser les questions biographiques relatives à notre Schubert, sur lesquelles Löwy devra recueillir les matériaux nécessaires1). Faites-moi donc la grâce de m'envoyer une feuille de questions inquisitives, telles que vous savez les faire — afin que dans le courant de cet été, nous puissions nous mettre à la besogne. Ci-joint la lettre de Löwy que vous aurez de la peine à déchiffrer, Magne vous aidera. L'article Schubert se trouve aux trois dernières pages.

A propos de Schubert, je vous dirai une bonne nouvelle: l'affaire de Siegfried est en règle. Ziegesar écrit ce soir à Wagner — mais la chose devant rester un secret, n'en parlez à personne. On donnera 300 Thalers à Wagner, 100 le 1er Juillet, 100 le 1er Novembre, 100 le 1er Mars 1852, et si la partition est livrée au 1er Juillet prochain 200, total 500 Thalers. Mais le secret est à tel point recommandé, que moi-même je suis sensé n*en rien savoir.

L'opéra de Raff sera représenté ce soir. C'est lui qui le dirige et je l'écouterai du balcon, là où je suis venu vous prendre quelquefois. Hélas que les jours de l'absence sont des eaux amères à boire \\

Vous me demandez ce que je fais. Je lis vos lettres et les relis, et puis je vous sens souffrir, en vous et en moi. C'est là un puissant et sombre écho de l'âme; de même les passagers badauds sur les bateaux du Rhin, en écoutant ces formidables coups de tonnerre répercutés à travers les entrailles des roches, ne se font guère idée qu'elles puissent retentir. Je me réveille à 7 heures et demie ou plus tard, et

1) Die Arbeit kam nicht zur Ausführung.

souvent reste au lit jusqu'à 1 1 , en écrivant et recevant les gens qui viennent me voir pour affaires. D'ordinaire je dîne seul, à T Altenburg. A l'exception des heures de répétition, j'écris un tas de lettres.

Chère seule et unique! Vous comptez les jours depuis que je ne vous parle presque plus de ce qui vous remplit le cœur, c'est-à-dire de moi. Et vous voilà déjà à vous écrier «A présent les chaînons sont rompus!» Que répondrai-je à vos reproches si énergiques et si doux à la fois, que je me laisse dévorer, déchiqueter et dépecer à chaque heure du jour par des amis ou des imbéciles?

Si vous pouviez connaître l'emploi de mes heures et observer les gens que je vois, vous n'auriez pas lieu, ce me semble, à m'exprimer votre mécontentement sur la distribution de mes journées. Votre absence me coupe en deux, et lors même que je vivrais dans un lieu désert, du moment que la poste y pénétrerait il me serait difficile de chanter, tant que vous ne serez pas là. Vous savez que sans être d'une activité haletante, on ne peut pas m'accuser de paresse. Mais pour me mettre au travail que j'ai à entreprendre, il me faut absolument un peu plus d'assiette que je n'ai pu en avoir depuis un mois.

Voici un petit relevé des choses qui m'ont pris mes heures: Le Siegfried de Wagner, affaire qui est maintenant terminée dans le sens que je vous ai écrit. Conversations et lettres pour la Fondation- Goethe. Je vais en écrire encore aujourd'hui, en réponse à une proposition que me fait un homme d'infiniment d'esprit dont je vous engage à lire plus tard un roman, qui a fait grande sensation «Nach der Natur», trois volumes. L'auteur est un très bon gentilhomme silésien du nom de Hauenschild, son pseudonyme littéraire est Max Waldau 1). Fixation des arrangements à prendre pour con-

l (ieorg Spiller von Hauenschild (1822—55),

stituer définitivement d'ici à un ou deux mois notre orchestre, pensionnements, nouveaux engagements, acquisitions d'instruments. L'institut-Montag, qui fonctionnera bel et bien à la fin de ce mois, et aura relativement à Weymar une véritable importance. Képétitions et représentations de Lohengrin, Favorite, et pour cette semaine de Fidelio et de Robert le Diable. Deux concerts de cour et pour Mardi en huit, un troisième. Plus trois ou quatre leçons à la Grande-duchesse, et environ cinq ou six à Jadassohn et Sacha. Expédition à Härtel de deux manuscrits, qu'il m'a fallu revoir avant de les envoyer. Expédition à Brockhaus du Lohengrin avec les indications que vous m'avez données. Copie des Harmonies poétiques^), et de la Fantaisie de Schubert2) que je voudrais expédier prochainement. Correction des épreuves de la première Rhapsodie hongroise*) et envoi de la seconde ainsi que de mes Etudes à Senff, etc. Je puis vous assurer, chère, que je tâche de perdre le moins de temps possible et que je ne supporte votre absence qu'avec un grand accablement, qui ne me permet aucunement de me livrer à mes défauts de sociabilité. Ne croyez pas que je m'amuse à conduire et reconduire les gens au chemin de fer! En fait d'étrangers je n'ai passé quelques heures qu'avec le Dr. Härtel après le Lohengrin, Riccius de Leipzig, qui est venu me demander des articles pour les Grenzboten, que Raff fait en ce moment — Laroche, régisseur de la Burg h Vienne, et un tout jeune artiste de vingt ans, qui a joué avec succès à Leipzig, et m'a apporté deux Trios que nous avons exécutés hier dans l'après-midi — Radecke4). Enfin la Lewald et Stahr. Je vous ai déjà fait un sensible éloge de ce dernier, et il n'est pas impossible que je recommence la négociation Dingelstedt pour lui. Stahr a une belle réputation littéraire qui grandira encore, et nous conviendrait fort à Weymar sous tous les rapports. Monseigneur est allé à Mei-

1) u. 3) Liszt'sche Compositionen.

2) C-dur, von Liszt mit Orchesterbegleitung bearbeitet.

4) Robert R. (geb. 1830), später Hofcapellmeister, jetzt Director des K. Instituts für Kirchenmusik in Berlin.

uingen pour le baptême du premier -né de son collègue de Saxe-Meiningen , le Prince héréditaire. Demain ou après, il sera de retour et à la fin de la semaine, je tâcherai de savoir à quoi m'en tenir sur la possibilité de l'acquisition de Stahr. «Pourquoi diantre vous mêlez-vous de ces choses et qu'avezvous à faire dans ces galères?» me direz vous. — Dame, on n'est pas parfait, mon président, pourrais-je vous répondre, et la vie extérieure se compose nécessairement de beaucoup d'à peu près.

Froriep vient de m' écrire une très longue lettre qu'il a dû élaborer avec Preller, Sauppe ]) et Scholl. Je vous enverrai ce factum passablement flatteur pour moi, aussitôt que je l'aurai communiqué à Monseigneur. En attendant, je réponds seulement quelques lignes à Froriep, qui ont peu d'importance. A propos, vous me demandez si j'ai lu votre jugement sur l'article de Scholl. Certainement oui, et même deux fois comme plusieurs autres de vos lettres. Je croyais même vous avoir répondu au sujet de votre opinion sur Scholl, que je trouve très bien motivée et parfaitement fondée. Mais par cela même vous comprendrez que je suis obligé to eut short icith tins sort of people, pour ne pas être le dindon de leurs farces. Tant que la cour me protégera aussi ostensiblement, je dois avancer hardiment afin de servir la cour et rendre peu à peu tout équivoque impossible.

Si vous voulez bien prendre en considération d'une part la lourde tâche que j'ai à remplir à Weymar, et de l'autre mon peu d'aptitude pour le style épistolaire — je crois que vous jugerez avec une plus indulgente patience la vie que je suis obligé de mener et qu'on trouvera peut-être par la suite, ce me semble, honorable. Mes voeux, mes prédilections, mes ambitions vous les connaissez. Tout se résume pour moi dans cette banalité risible pour le monde, mais qui est l'expression des ardents gémissements de mon âme: «une chaumière et son cœur. » — Mais pourquoi vous a-t-on enlevé votre pauvre

l Philolog. später Professor in Göttingen.

Woronince? ') Pourquoi suis-je obligé de refaire Weymar, et de subir une à une les conséquences inévitables en ce moment encore de ma position personnelle? Pourquoi me force-t-on à être un homme prétendu sérieux, chose antipathique à ma nature tendre, rêveuse, oublieuse même ? Quand pourrai-je rêver, écrire, composer, vous aimer avec un peu de paix?

Bon Dieu, soyez béni, puisque vous me l'avez donnée, et ne nous abandonnez point!

Mardi, 6 Mai, 10 heures du soir.

Bravo, Magnet, bravissimo! Elle a deviné juste, et gagné son pari contre vous — de sorte qu'il y a deux gagnants, et même trois, si vous voulez bien m'admettre dans votre illustre compagnie. La Lewald n'a pas mis le pied à l'Altenburg, et je lui ai bien expliqué comme quoi il m'était impossible de l'inviter avant votre retour, sans la compromettre. J'ai dîné deux fois avec elle, depuis 8 jours — et Stahr m'intéresse réellement comme esprit, savoir, intelligence ... et nature. Il me semble qu'en le revoyant, vous en prendriez meilleure opinion qu'à Helgoland — et je serais fort aise qu'il pût s'arranger par la suite à Weymar. Ce serait un parfait secrétaire de la Fondation- Goethe , et dès demain je mettrai cette puce à l'oreille de Monseigneur, qui n'est revenu qu'hier de son baptême de Meiningen.

Stahr m'a prêté deux volumes, que je voudrais que vous lisiez. Les Mémoires de Mme Kinkel2), écrits durant la captivité de son mari, et qui sont dignes de la femme d'un Brutus artiste et philosophe t— Geschichte der Frauen par Jung. Demandez ce volume à Gerhard, cela en vaut la peine. Quant

1) Woronince wurde, da die Fürstin auf Aufforderung der russischen Regierung nicht zurückkehrte, sequestrirt und ihrer Tochter zugeschrieben.

2) Johanna Kinkel, geb. Matthieu, Gattin des Dichters Gottfried K, der, von ihr aus seiner politischen Gefangenschaft befreit, mit ihr in London lebte.

aux Mémoires de Mme Kinkel, ils se trouvent dans une revue de Stuttgart — la même qui a publié ces vers de Heine sur mon prétendu indifférentisme de magyar renégat — et sont sévèrement défendus, sans quoi je vous les aurais envoyés.

Maltitz est devenu Conseiller d'État actuel, et par conséquent Excellence; Fehleisen reçu le Ste Anne au cou. Vous ai-je raconté un petit récit que m'a fait Plötz, avec lequel je me suis rapatrié en l'abordant très simplement à une soirée de Cour, et en lui faisant une visite, d'après l'indication de sa femme. Il vous souvient peut-être que nous avons écrit à une Psse Czetwertynska pour refuser le concert des Cracoviens à Dresde l'été dernier. Eh bien, cette même PSSG Czetwertynska a raconté dans une soirée, devant Mme Maltitz — qu'elle était du moins fort contente de garder un autographe de plus. Elle ajouta que dans toute la Podolie, il ne se trouvait pas une seule personne honnête, qui ne rendit complètement hommage à vos grandes qualités d'esprit, et à l'entière pureté de votre vie. Cette grosse vérité racontée par le gros Plötz, n'a pourtant pas laissé de me faire un sensible plaisir.

Vous avez remarqué quelque irritation dans mes lettres. Hélas, mon style épistolaire est bien étranglé, et parodie terriblement le genre napoléonien. Je ne sais d'ordinaire non pas quoi dire, mais comment dire .... Voilà ma façon de penser — et c'est bien pis quand vous êtes loin. Vous êtes une bavarde, mais admirable, ravissante, inspiratrice, émouvante, ensorcelante — vous savez parler enfin. Tandis que pauvre moi est affligé d'un torticolis mental, que je sens bien être une des plus stupides infirmités qu'on puisse imaginer. Mais vous me pardonnez, et vous vous résignez à m'aimer, malgré tout, n'est-ce pas? Moi, je vous aime avec tout l'abandon, tout l'excès et tout l'absolu de mon être.

En même temps que ce gribouillis, je fais mettre à la poste les articles Chopin que vous demandez, avec un N° du Journal de Francfort. Bonsoir, chère — que bon Dieu vous guérisse, et vous rende à moi.

Mercredi, minuit.

Archisot que je suis, d'imaginer bien faire, en faisant autrement que vous le voulez. Vous avez cet avantage sur Homère lui-même, auquel Horace permettait de sommeiller parfois — que vous ne vous endormez jamais sur un seul iota de vos moindres prescriptions. Dans ma bêtise, j'avais cru tout bonnement, qu'il valait mieux ne pas brouiller la cervelle de Magnet avec l'Espagne et la Suède à la fois. L'histoire de Russie que vous demandiez manquant à ma collection, je pensais qu'il valait mieux vous envoyer 2 vol. d'Allemagne. Mais nenni! Vous réclamez la Suède, et voici la Suède qui vous arrive.

Voici ma réponse à la Psse de Prusse1). Je l'ai remise ce soir à Monseigneur, pour qu'il la lui fasse parvenir.

Je viens de diriger Ficlelio — et de causer longuement en tête-à-tête avec Stahr, que je tiens décidément pour un homme éminent. La Lewald était en soirée chez la Gross2). Vous me dites que Heine et Horace sont l'Abc, et je suis vraiment tout étonné de cette découverte ! Mais ce qui est moins Abc, c'est d'avoir publié à quelque 20 ans, comme il l'a fait, 8 ou 10 vol. d'Aristote, avec des commentaires cités avec éloge par Cousin, Ravaisson, Jourdain, etc. Je vous assure, chère, que sa conversation est une mine d'idées et d'aperçus tout à fait extraordinaires, et quand vous prendrez la patience de l'écouter, je suis sûr que vous serez de mon avis.

Pour demain à 1 1 h. l/2 la Grande-duchesse m'a fait demander. Je puis vous assurer qu'elle est dans les meilleures dispositions à votre égard. Dans la soirée j'espère pouvoir travailler an peu, ce qui me calmera. Je suis véritablement excédé d'écrire ce tas de lettres. Pour Dieu, revenez aussitôt que vous pourrez, afin que je me sois un peu moins insupportable. Bonsoir chère — il n'y a plus de «petit café».

1) Die Prinzessin hatte ihm Dank und Interesse für seine Schrift über die Goethestiftung ausgesprochen. Ihr Schreiben siehe: La Mara, »Briefe an F. Liszt«, I, Nr. 119. Leipzig, 1895.

2) Kinderschriftstellerin, unter dem Namen Amalie Winter.

Jeudi, 8 heures du soir.

Chère, seule et unique!

Votre avant-dernière lettre était bien courte, et voici qu'il m'en arrive une de trois petites pages seulement! Vous êtes donc de nouveau plus malade! Mon Dieu, que puis-je vous dire? Si d'ici à cinq ou six jours vous n'êtes pas mieux, je n'y tiendrai plus et reviendrai à Eilsen. J'espérais qu'à la fin d'Avril au plus tard, vous seriez ici et voilà ce cher Magnet qui parle du 2 Juin! Si au moins vous pouviez un peu vous consoler de ma désolation, vous réjouir de ma tristesse, vous réconforter par mes défaillances!

Vous vouliez écrire à Szerdahély pour savoir ce que je fais aux diverses heures du jour. Mais je vous l'ai dit et vous pouviez le deviner sans que je vous le dise. Je lis vos lettres et me traîne comme un spectre à travers ces chambres, que mon sansonnet ne charme plus, où mon doux Harpagon ne thésaurise plus, où mon Chrysostome ne parle plus ! Oh quelles ténèbres que l'absence!

Bettina1) ne m'a point répondu, sans quoi je vous aurais envoyé aussitôt sa lettre. L'article de Raff paraîtra demain, je pense, dans la Leipziger Allgemeine et sera probablement divisé en deux numéros. Merci de votre feuilleton, du Tannhciuser. Uhlig2) a fait un long article sur l'Ouverture dans la Gazette musicale de Leipzig, que je vous enverrai. Pour moi, je ne saurais trop qu'en dire, le Tannh'duser étant pour moi une maladie dont je suis guéri.

J'ai lu l'article sur Radowitz et souscrit à toutes vos annotations, auxquelles j'en ajouterai encore dans le même sens. Ne voulez-vous pas faire venir ses Entretiens? Les articles Exposition de Janin3) m'ont parus jolis.

1) Bettina von Arnim, geb. Brentano (1785—1859), die Herausgeberin von »Goethe' s Briefwechsel mit einem Kinde«.

2) Theodor U. (1822 — 53), Violinist in der Dresdner Hofcapelle, Musikschriftsteller, Freund Wagner's.

3) Jules J., der gefeierte Pariser Feuilletonist (1804—74).

Dimanche prochain, dernière représentation du Lohengrin pour cette saison, et Jeudi, d'aujourd'hui en huit, concert de cour. Après cela, il ne me reste plus que le Robert à diriger.

Quand vous reviendrez, vous trouverez l'Institut très «improved» j'imagine, et dans un an ou deux au plus tard, on pourra parler de Weymar avec éloges. La Grande-duchesse paraît le comprendre, et n'y être pas aussi indifférente que je m'y attendais. Du reste, vous n'avez pas à craindre un surcroît de charge pour moi. Le plus lourd de la besogne est fait.

Samedi, 7 heures du soir.

Chère et chère! Comme les heures et les journées s'allongent tristement — et pour comble de tristesse, comme vos lettres se raccourcissent! En voici trois, de deux pages à peine. Pauvre, si d'ici à la fin de la semaine vous n'êtes pas mieux, je referai encore le voyage d'Eilsen, car je ne puis me faire à cette distance, tant que je vous sais malade. Quelle bêtise je dis! Si vous n'étiez pas malade, y aurait-il une distance?

Je me suis remis un peu à travailler, et pour commencer, j'ai fini ma Polonaise hier. Dans le courant de cette semaine, j'espère terminer la revision des copies des Harmonies et de la Fantaisie de Schubert, que ce pauvre diable de Reissmann a faites. C'est un garçon qui m'est resté à charge, mais qu'il aurait été inhumain de renvoyer. Peut-être sera-t-il en état de faire quelque chose plus tard. Quant à maintenant, il n'est pas propre à grand' chose. Sa copie est très défectueuse, et m'oblige à des patiences très impatientes! J'ai aussi presque achevé les deux Harmonies Nos 7 et 8 «Tombez, larmes silencieuses!» et le «Miserere» ; je tâcherai de les écrire aussitôt. La cour, le théâtre et l'averse des correspondances m'ont pris tout ce mois, comme vous savez — et puis quand vous n'êtes pas là, je ne sais vraiment rien faire qui vaille. Ne prenez pas cela pour une sotte et commode excuse. J'ai absolument besoin de vous pour penser et respirer!

La M ara, Liszt-Briefe. IV. g

Kaff vous prépare un petit plaisir. C'est V autographie que je ferai tirer à cent exemplaires de «Ce quon entend sur hi montagne* 1j. J'ai revu très soigneusement cette partition qu'il recopie à neuf, et sur cette copie il en tirera avec de l'encre chimique une seconde, qu'on multipliera en cent exemplaires par le procédé autographique. Comme il y a maintenant un très bon lithographe ici, la chose aura très bonne tournure, et d'après le calcul que nous avons fait, les cent exemplaires ne nous reviendront pas à plus de 45 thalers. Si comme j'en ai l'assurance cet essai réussit, je l'emploierai également pour l'Ouverture du Tasse, et le Goethemarsch. Ce sera en tout une dépense d'une centaine de thalers, qu'il me semble à propos de faire. Ce sera notre luxe, et j'espère que vous ne me désapprouverez pas de m'y être embarqué.

Je vous enverrai demain ou après les deux articles de Raff sur la Goethestiftung dans le journal de Brockhaus. Le premier a paru ce matin et le second suivra probablement demain. Il vaut mieux que vous les lisiez à la fois, et d'ailleurs je n'ai pas le journal en ma possession, et je devrai le faire venir de Leipzig, ou plutôt vous le faire envoyer directement de Leipzig.

Lohengrin devant être donné demain, je suppose qu'il nous viendra quelques Leipsicois , que je chargerai de mettre ces deux numéros de suite à la poste. Quand vous serez de retour, on pourra reprendre l'idée de la publication de mon catalogue, avec quelques commentaires, sur lesquels vous vous entendrez avec Raff. Dans le courant de l'été, Raff passera son examen de docteur à Jena, pour lequel naturellement il faudra lui donner une cinquantaine d'écus en supplément. Après quoi, j'ai très envie de le faire nommer .... devinez

à quelle charge! Je vous le donne en dix <Custos

der musikalischen Abtheilung der Grossherzoglich Weimarischen Bibliothek». Vous n'avez rien contre cette idée, je suppose. Elle est entièrement de mon invention, car personne n'y songe

1 Die sogen. Bergsymphonie, symphonische Dichtung Liszt's nach Versen von V. Hugo.

encore à ce moment. J'en ai seulement touché deux mots à Ziegesar, qui semble assez la goûter — et un de ces quatre matins je casserai la glace avec Monseigneur. Toute réflexion faite, c'est le seul parti qui convienne ici à Raff, et si mon léger crédit de cour ne baisse pas singulièrement d'ici à deux ou trois mois, j'espère le faire nommer, après son doctorat de Jena.

Merci mille fois de vos questions Schubert, dont je ne ferai usage qu'après que vous me l'aurez permis. En attendant, j'écrirai à Löwy dans le sens que vous m'indiquez. Ce travail ne presse en aucune façon, et je pense que nous ne l'entreprendrons pas avant l'automne prochain.

A quelle coupe d'injustices, débordante de fiel et d'amertume, vous avez été abreuvée, ma pauvre et unique Carolyne ! Quelle autre femme n'aurait défailli dès les premiers jours! Et voilà bientôt trois années que vous endurez ce glorieux martyre de l'amour et de votre inébranlable grandeur d'âme! Hélas! comme je me sens petit et faible à côté de vous, et surtout combien je suis misérable loin de vous! Je n'ose même pas vous parler de mon amour — mais vous me comprenez, vous sentez les battements de mon cœur dans le vôtre — n'est-ce pas ? et bon Dieu aura pitié de nous !

Si je vous écris moins ces jours-ci, vous saurez que je travaille à mes petites notes, et vous ne m'en voudrez pas. Je suis un peu désaccoutumé d'écrire de la musique depuis un mois, et comme je suis extrêmement dérangé, il me faut un peu plus de temps. Ne croyez pas que j'en perds plus que je ne suis strictement obligé. Si je cultive un peu Stahr, vous comprenez mes intentions. Il est d'ailleurs très bien disposé à mon égard, et je suis persuadé qu'il se rencontrera plus d'une occasion par la suite, où nous aurons à nous en louer. Toutefois cette relation ne me prend guère que les heures du dîner ou du souper — et vos recommandations sur l'emploi de mes heures me sont sacrées.

Remerciez notre Magne de son coussin que je trouve adorable. Cette broderie me fait l'effet d'une incantation et me

parle un tout mystérieux langage, que je ne saurais dire, niais que l'âme entend.

Bonsoir et douce nuit! Jeudi prochain, concert de cour, et Samedi, Robert — après quoi je pars, si vous ne revenez.

Lundi, 9 heures du matin, 12 Mai 1851.

Hier j'ai eu tout un clan et bataclan de Leipsicois — Moscheles et sa femme, David, Robert Franz, Kühmstedt d'Eisenach1), etc. Le Lohengrin a fait enfin une sensation définitive, sur nos Weymarois eux-mêmes. Je vous écrirai ce soir, aussitôt que tout ce monde sera parti. En attendant, deux mots seulement. Vous avez admirablement bien fait de prendre uniquement et absolument sur vous la correction des épreuves de Chopin — et je vous en remercie de tout cœur. Comme vous, je pense qu'il sera bon que le Chopin tire bientôt à sa fin, et ne peux que déplorer la bêtise que nous avons faite, de laisser Belloni se mettre entre les pattes et les dents des Escudier. Enfin comme vous le remarquez très justement, il n'y a plus grand moyen de corriger cette mauvaise fortune — et il faut aller jusqu'au bout, Veuillez bien donner toutes les instructions sur le Chopin h Belloni et à la Patersi — et tâchez de sauver le plus de débris possibles de notre amour-propre.

Comme vous êtes curieuse de la proposition de Max Waldau-Hauenschild, je vous envoie la lettre de Franz2). Hier, j'ai reçu quatre feuilles de R. Wagner sur la Fondation- (ioethe\ je vous les enverrai aussitôt que je les aurai lues. Adieu — et à ce soir.

1) Friedrich K. (1809—85). Musikdirector, Componist.

2) Siehe La Mara, »Briefe an F. Liszt«, I, Nr. 121.

Mardi, 13 Mai, 9 heures du matin.

J'ai perdu toute ma journée d'hier. Le Lohengrin comme je vous l'ai écrit, a attiré 8 ou 10 individus, dont j'ai dû un peu m'occuper. Le protégé de Mme Schlick est également arrivé Dimanche. De liai heure Dimanche il y a eu séance de quatuor à 1' Altenburg, à laquelle on a répété le Quatuor de Beethoven avec l'adagio : Canzone di ringraziamento alla Divinità cVun guarito. De 2 à 5 heures on a dîné à 1' Erbprinz, et causé. Mr et Mme Moscheles, Robert Franz et son beaufrère Hinrichs *), Ktihmstedt — que Mme la Grande-duchesse a fait inviter pour Lohengrin - — et Stahr étaient les principaux interlocuteurs. Je n'ai invité personne à dîner ni à souper, et me suis borné à faire servir Dimanche et hier deux bouteilles de vin de Champagne dont je n'ai même pas bu un demi-verre! Après la représentation, qui a vraiment très bien réussi, Leurs Altesses m'ont fait demander pour me complimenter dans leur loge — pendant qu'une douzaine de personnes persistaient en bas à me rappeler sur la scène — très louable bonne intention à laquelle je n'ai naturellement pas répondu. Notre article de V lllustrirte n'est pas étranger à cette hausse de l'intérêt, et même de l'enthousiasme du public assez nombreux qui se trouvait ce soir au théâtre — et se composait de bon nombre de voisins d'Erfurt, Naumburg, Halle, etc. Malgré toute la presse qu'on avait mise dans les entr-actes, l'opéra n'a fini que vers 10 heures. Après le théâtre nous nous sommes tous retrouvés à l'Erbprinz et je ne me suis point grisé. Parmi les étrangers arrivés, il y a aussi le Prof. Hensel, peintre de la Cour à Berlin, veuf de la sœur de Mendelssohn, dont il a fait graver un ravissant portrait, que je vous montrerai, car il vient de m'en donner un exemplaire. Sa femme était une musicienne extrêmement distinguée, et Mendelssohn lui doit l'idée de plusieurs de ses compositions les plus heu-

1) Dr. jur. in Halle, nachmals Oberjustizrath in Berlin, componirte Lieder.

relises, entre autres celles des Lieder ohne Worte, dont plusieurs sont entièrement de l'invention de Mme Fanny Hensel. Härte! est en train de publier un nombre assez considérable de ses œuvres posthumes et nous exécuterons cet après-midi un Trio d'elle, qui paraît fort intéressant. Hensel m'a dit entre autre que le Roi, en le chargeant de ses Grasse an Liszt, avait ajouté qu'il était vraiment curieux d'apprendre si Liszt était assez sérieusement amoureux de la Psse W. um sie nicht sitzen zu lassen. Je vous répète textuellement les mots, dans leur sans-gêne assez habituel à Sa Majesté. J'ai naturellement répondu mit dem schönsten Klanguort der deutschen Sprache ainsi que s'exprimait Sa Majesté lors de son intronisation: Ja — und abermals Ja! — car je puis dire, à la face du Ciel et des hommes, que je vous aime de toute mon âme et de toutes mes forces, de tout mon passé et mon avenir! Le serment de fidélité que j'espère bientôt prononcer est à la fois la douceur et l'ambition suprême de mon être! Vous souvient-il de ce texte de la Bible: «Pour celle-ci elle sera véritablement la chair de ma chair, et l'âme de mon âme ! » La matinée d'hier, Lundi, s'est passée à causer avec Ktihmstedt, dont je chercherai à améliorer le sort — car c'est un homme évidemment déjeté à Eisenach. Ensuite est venu Kral1), qui violera d'amour au concert de Cour, Jeudi. Puis j'ai été chez David, et de là nous sommes allés chez Winterberger — où un de mes anciens quasi élèves nommé Dresel, venant de New-York, a joué un Trio de Mendelssohn avec David et Cossmann. Mme Moscheles insistant beaucoup pour que je me mette au piano, je me suis péremptoirement excusé, car il ne me semblait pas convenable d'être ainsi mis sur la sellette, en par-dessus le marché du Lohengrin. Mais afin de tempérer l'impression de mon manque d'obédience à ses désirs, j'ai proposé à Moscheles de jouer sa dernière Sonate à 4 mains — et me suis choisi la partie de basse. A 1 h. ^ !■ Grande-duchesse m'a fait demander, et je suis resté chez elle

J Johann K. . Violaspieler im Wiener Hofopern -Orchester, bestrebte sich, die Viole d'amour der Vergessenheit zu entreissen.

jusqu'à 3 heures. Les Moscheles sont partis à 4 heures et pendant la soirée nous avons musique avec David, Franz, etc., jusqu'à minuit, chez Winterberger. Raff a fait des théories étourdissantes avec une incroyable chiennerie d'intelligence. Nous en avions tous la bouche grande ouverte. En revenant je me suis senti si fatigué, que je me suis réservé de vous écrire à mon réveil ce matin.

Voici qu'on m'apporte vos quelques mots de Samedi — j'en suis navré. Quelles tristes nouvelles vous avez de Woronince! Comment vous dire à quel point vos souffrances, vos chagrins, vos douleurs — et notre séparation m'accablent ! Je vous ai écrit hier pour le Chopin. A travers beaucoup de mauvais, les EJscudier ont eu un peu de bon dans cette circonstance. Je leur livrerai encore l'opéra de Schubert — mais plus tard il faudra prendre un autre pied, soit vis-à-vis d'eux, soit avec d'autres. Merci de votre zèle à corriger les épreuves, et des soins que vous prenez de neutraliser autant que possible l'influence de la débonnaireté de Belloni. Je suis vraiment touché de voir, que malgré tous les ennuis, si opposés à votre nature qu'il vous occasionne, vous n'en êtes pas moins indulgente et bonne pour lui. Si j'avais à symboliser votre nature, je dessinerais une épée de flammes à deux tranchants, enlacée de roses — toutes suaves et parfumées. Vos prétendues fatrasies sur ce que chacun est obligé de défendre son avoir pour satisfaire à sa dignité — sont des préceptes de la plus saine raison et du plus ferme jugement des hommes et des choses.

Je vous écris dans mon lit. Ziegesar vient de passer une heure avec moi, et m'a communiqué la réponse de Wagner, qui accepte avec la reconnaissance la mieux exprimée, la proposition du Siegfried. Seulement il compose d'abord einen jungen Siegfried — qu'on donnera en Février 53 au plus tard, afin de préparer le public à la mort de Siegfried, dont vous connaissez le poëme et qui sera, je pense, l'œuvre capitale de Wagner. Il faut vraiment tirer son chapeau très bas devant un homme de ce génie. Je vous enverrai ses quatre feuilles sur la Goethestiftung aussitôt que je les aurai lues — et

vous ferai faire copie de sa lettre à Ziegesar. Verum dignum

et factum est ... et je vous bénis, vous loue et vous glorifie

dans le secret de mon cœur à chaque heure de la journée.

Comment êtes-vous? Je n'ai pas d'autre pensée que vous.

Jeudi, 7 heures du matin, 15 Mai 1851.

Je me suis senti si fatigué et endolori hier soir, que j'ai demandé à me baigner — et me suis endormi de suite après.

Merci de l'article de Tannhäuser. Vous avez sûrement raison de prendre la thèse opposée d'Uhlig, que vous nommez très justement un athée musical. Stahr m'a remis hier pour vous ses deux volumes, qui viennent de paraître, sur Paris. La Lewald va publier son voyage en Angleterre. Monseigneur la visite assez régulièrement, mais jusqu'ici il n'a pas encore fait mine de présenter Stahr aux Altesses régnantes, quoique je lui aie très nettement insinué qu'il semblait désirable que cette démarche se fît. Stahr possède depuis une quinzaine d'années la médaille du mérite civil de Weymar, qu'on lui a envoyée pour son travail sur Merck. La présentation de la Lewald deviendra chose difficile. Elle voit un peu la Plötz, la Stein, Schwendler qu'elle connaît de Rome, la Gross qui voulait la présenter chez Mme de Watzdorf. Mais il paraît qu'elle n'y a pas mis grand empressement, et n'y est pas encore allée.

A propos de la Lewald, vous pouvez me rendre un petit service. J'ai découvert qu'elle était une mangeuse de chocolat, et lui ai promis de lui offrir des pastilles de chocolat de Dückeburg. Envoyez donc Henri chez Hespe, et expédiez-moi quelques paquets de ce chocolat par la poste de demain.

Ce soir, il y aura concert de cour, dans lequel- se produira le protégé de Mnie Schlick sur la viole d'amour. Je pense qu'il fera un assez bon effet pour que je parvienne à déterminer Ziegesar à l'engager pour notre orchestre.

Depuis votre rechute je n'ai qu'une pensée, c'est de vous rejoindre aussitôt et j'ai besoin de faire violence à ma violence,

pour contenir quelque peu mes sensations et émotions. Que me dira votre lettre d'aujourd'hui? Comment pouvezvous supporter cet effroyable prolongement de souffrance? Avant Mardi prochain je ne pourrai pas bien me libérer d'ici. Je n'ai certes quasi rien à faire à Weyinar, mais je craignais qu'en n'y étant pas, on pourrait y défaire. Vous comprenez ma pensée, et "en ceci peut-être ne me suis-je pas trompé. J'y suis donc revenu et reste — misérable et malheureux, jusqu'à la moelle de mes os. Je répondrai demain à Magne, à son charme de petite lettre.

Que dites-vous de la lettre Fondation-Goethe de Wagner ? Je l'ai montrée à Stahr, et vous dirai une autre fois l'impression qu'elle lui a faite. Wolf m'a dit qu'en effet, c'était par un procédé particulier de gravure, qu'il avait fait ces portraits, mais il n'a pas pu m'expliquer suffisamment cette méthode en allemand, pour que je vous l'explique en français. Vous le verrez ici, et j'imagine qu'il vous intéressera.

Vendredi, 16 Mai 1851.

L'Altenburg a été acheté par la Grande-duchesse, qui a voulu mettre fin aux vandalismes de Stock. Imaginez qu'il avait le projet de faire couper tout le petit bois des escaliers et d'établir là une cave à bière. Vitzthum m'a donné hier particulièrement l'assurance que les locataires présents de l'Altenburg ne seraient pas mis à la porte.

Le concert d'hier soir a parfaitement réussi. Le protégé de M,r:e Schlick a fait très bonne impression.

Puisque vous faites un peu cas du talent de Wolf, je vous envoie deux autres portraits de chefs démocratiques, Waldeck et un autre,, dont j'oublie le nom. Remettez-les à Möller de ma part. J'y joins aussi deux ou trois gravures, et le portrait d'un sculpteur Conrad que vous garderez, et sur lesquels vous me direz votre opinion. D'après ce que vous m'avez dit sur Wolf, j'ai pensé qu'il y avait lieu de l'encourager et lui ai acheté pour une quinzaine de thalers de portraits, entre

autres un de Jenny Lind, 6 thalers, qui me paraît un ouvrage distingué et que j'ai envie de donner occasionnellement à Monseigneur.

En même temps que ces portraits, vous recevrez les deux derniers volumes de Stahr. Il a été présenté aujourd'hui à Carl Friedrich, et à la Grande-duchesse. La Lewald se conduit fort sensément et ne se pousse nullement en avant. Elle a eu le bon goût d'imiter votre exemple, en n'allant pas les Vendredis matin chez Mrae Plötz, quoique celle-ci l'ait engagée avec quelque insistance, pour être agréable à Monseigneur. Je crois que par la suite vous ne serez pas mécontente de Stahr, qui nous vaudra infiniment mieux que Dingelstedt et Gutzkow. Je ne désespère pas de le voir s'établir ici, comme secrétaire de Monseigneur pour la Goethestiftung, et directeur d'une revue . . . Cela dans six ou huit mois déjà, car d'après ce qui m'est revenu, il paraît que la Grande-duchesse se prend sérieusement à l'idée de la Goethestiftung. Or c'est là toute la question.

La Lewald n'a point été et ne sera pas présentée, de si tôt du moins, ni à la Grande-duchesse ni a Mrae la Princesse héréditaire. Monseigneur continue à lui faire d'assez longues visites fréquemment, et Cari Friedrich a témoigné le désir de faire sa connaissance chez Mme Gross ou ailleurs. Elle a gardé jusqu'ici une ligne qui ne manque ni de convenance ni de bon goût et on ne s'est pas encore rencontré.

Samedi, 9 heures du soir, 17 Mai.

Bonsoir chère, Mardi soir peut-être déjà, je viendrai moimême vous dire bonsoir. Au plus tard Mercredi matin, nous prendrons < petit café» ensemble. Je n'en puis plus d'être ainsi séparé de vous. Je ne sais plus ni travailler, ni penser, ni ('•crire — et moins encore vivre. Ne m'envoyez plus ni journaux ni rien, car Mardi matin je pars, par le premier train.

Demain, j'ai encore Robert à diriger, et probablement serai

invité à dîner au château. Je ne pense plus à rien, si ce n'est que je vous reverrai dans trois jours. Bonsoir, et béni soit Bon Dieu1).

19 Juin 52, Ballenstedt

Dominus vobiscum — Pax vobiscum .... et que nous n'en ayons pas longtemps à nous écrire, cher ange. Je suis assez bien arrivé hier vers 5 heures à Ballenstedt, où Raff avait fait des merveilles, en établissant comité, commission, bureaux de copie, etc. Il est à présumer que le festival réussira assez bien, et ce matin nous commencerons les répétitions, qui me prendront à peu près S heures par jour, jusqu'à Mardi. La contrée est charmante, et j'ai de ma fenêtre un superbe panorama . . . que je ne regarderai guère, si ce n'est pour penser à vous! La mère de Mr Hans Guido3) est ici. Je suis allé la voir dès hier soir, et l'ai trouvée très bien et très raisonnable. Mon appartement se compose d'un très joli s$lon, avec canapé en velours cramoisi, deux fenêtre^ ayant chacune une fort jolie vue, l'une sur le château, l'autre sur des jardins, avec un horizon lointain de montagnes — et d'une chambre à coucher proprette, où je dors à moi tout seul. Raff, Bülow et Pruckner4] sont ensemble à un N° plus loin — sans communication avec mon appartement, où l'on a mis quantité de fleurs, que je voudrais vous porter toutes dès aujourd'hui. Tendresses à Magnolette, et gardez-moi mon seul asile dans votre grand et céleste cœur.

1 Erst Ende Juli 1851 verliess die Fürstin mit ihrer Tochter und Liszt Eilsen. Nach einer Rheinreise kehrten sie im August nach Weimar zurück.

2 Liszt leitete das Musikfest in Ballenstedt. 3) Frau von Bülow.

4 Dionys P., Schüler Liszt's, Pianist, nachmals Professor am Stuttgarter Conservatorium (1834 — 96).

Dimanche, 20 Juin 1852, 6 h. Y2 du matin.

Je n'ai pas encore reçu de lettre de vous, très chère — mais je compte un peu sur mon Dimanche. Vous serez allée voir bon Dieu aujourd'hui. A propos, que devient Talleyrand1)? En est-il déjà arrivé au «dernier mot» dans ses visites, que je suppose quotidiennes?

Je vais avoir quatre lourdes journées. Pourvu que la Chapelle de Weymar ne nous laisse pas l'attendre sous l'orme, ce qui rendrait tout le festival impossible. On attend l'ensemble des forces pour cet après-midi — je vous en ferai le dénombrement demain. Il me semble, du reste, que je me conduis assez bien. Je dîne seul, en pensant à «toute seule» — et personne ne me dérange dans ma chambre à coucher. Voilà deux nuits que je dors fort légèrement, et avant 6 heures je me suis levé. En fait de lecture, je parcours des yeux et de l'oreille un Traité de composition de Marx, et celui d'instrumentation de Berjioz. Mais sur ce dernier vos éclaircissements me manquent singulièrement. Hier, je ne suis pas sorti de toute la journée — car les répétitions préparatoires ont lieu dans une salle de l'hôtel — si ce n'est pour faire visite à Mme de Btilow, qui est très bien de sentiment et de manières. Raff, Btilow et Pruckner s'arrangent à leur façon.

En revenant de la répétition, 1 1 heures, on me remet votre lettre de Vendredi 9 h. et un petit mot de Furet. Kroll et Brendel2) avec sa femme viennent d'arriver — et ce soir j'attends Franz et le complément indispensable de mon personnel — que je tiendrai probablement sur pied jusqu'à 1 1 heures. Je vous assure que c'est une entreprise peu aisée que de .diriger des festivals dans les conditions qui se présentent ici. Toutefois il y a quelque chance que la chose

1) Baron T., französischer Gesandter in Weimar, Nefte der Herzogin von Sagan.

2) Dr. Franz B. (1811—68), Rédacteur der »Neuen Zeitschrift für Musik« in Leipzig, des Organs der neudeutschen Schule.

réussisse. «Voilà pour le moment », comme dit Belloni. Soignezvous, chère très chère, et dormez le plus que vous pourrez, afin que je vous trouve bien réveillée au retour. Dodo — dodo!

Vous êtes un adorable, trois fois adorable bavard, très chère et seule — mais tout ce que vous imaginez de raisons et de déraison pour expliquer le retard de ma lettre, ne se conçoit guère autrement que par la foi et l'amour. Or, chaque battement de mon cœur est un acte de foi et d'amour pour vous — et le sera et nunc et semper.

La route de Vendredi m'avait assez fatigué. Mes conversations en chemin de fer ne m'avaient guère mis en train d'expansion. Jusqu'à Halle, Schleiden') était dans le même wagon — et à Bernburg, Vehse2) et deux autres musiciens, coopérateurs du festival, étaient venus à ma rencontre. La poste ne partait plus le soir de mon arrivée ici — mais dès le lendemain 6 heures du matin, je vous ai écrit. Quand vous n'êtes pas là, mon cœur se contracte aussitôt — mais jamais, au grand jamais l'ombre d'un doute ou d'une mauvaise pensée, sous forme de prudence ou de réserve à observer vis-à-vis de vous, n'a traversé mon esprit. Je suis à vous, comme vous êtes à moi — et je vous prends, comme je me donne. Acceptez-moi ainsi, et n'allez pas vous bourreler le cœur par tout le reste. C'est des bêtises!

Mon pauvre ange, vous voilà à Erfurt auprès de ma mère 3). Je voudrais presque m'être cassé aussi quelque jambe, pour être soigné par vous — quoique d'ordinaire le train de la maladie répugne à ma nature. Merci, merci de tout ce

1) Der bekannte Botaniker, damals Professor in Jena.

2 Pamphletist.

3) Liszt's Mutter, die ihn in Weimar besucht hatte, erlitt auf der Kückreise nach Paris beim Aussteigen aus dem Wagen in Erfurt einen Beinbruch. Sie wurde von der herbeieilenden Fürstin gepflegt und alsbald nach Weimar zurückgebracht, wo sie lange Zeit zubringen musste.

que vous faites pour ma mère. Vous avez eu parfaitement raison de ne partir que l'après-midi, et je vous admire et vous approuve bien sincèrement dans tout ce que vous faites. Lors même que vous me mettez à un régime archi-économique de plumes et d'enveloppes, j'y trouve un grand charme, croyez-le bien.

Si je ne sais pas vous dire combien je vous aime à toute heure et en toute chose, pardonnez-le moi, et mettez mes travers sur le compte de mes nerfs. Autrement vous risquerez de devenir non seulement injuste pour moi, mais méchante pour vous — la seule sorte de méchanceté dont vous soyez capable, et que vous devriez corriger sans retard, car elle me peine. Dites à ma mère que je serai de retour Jeudi soir ou Vendredi, au plus tard. Ne m'écrivez plus en réponse à cette lettre, car il sera trop tard. Je vais me reposer une heure avant le concert, qui commence à 1 1 heures du matin. Je tâche d'être digne de vous et de moi, ce qui est une seule et même chose. C'était une singulière idée que ce Ballenstedt. Elle ne réussira pas selon les données ordinaires, mais elle sera favorable aux miennes. C'est, si vous voulez, quelque chose comme un Elisabethgrad musical. Je vous écrirai encore aujourd'hui un petit compte-rendu. Pour ce qui est de ma mère, je n'ai rien à vous en dire — je me repose sur vous, et toute autre réflexion devient inutile. Je crois d'ailleurs vous l'avoir dit, j'ai assez le sentiment qu'elle ne vivra plus longtemps! Tout pour vous et par vous.

Mardi, 22 Juin 52. F. L.

[Braunschweig, 3. Juli 1852.1)]

La poste est un Institut qui fonctionne encore plus mal que celui de Ziegesar, ne trouvez-vous pas? Me voici à Samedi matin 6 h. et je n'ai pas encore un mot de vous.

1 Liszt wohnte dem Braunschweiger Musikfest bei.

Ce n'est certes pas votre faute, vous qui écrivez toujours, et qui êtes toujours adorable.

Le festival d'ici m'a remis en mémoire le mot de Mr de Talleyrand: «Quand je m'examine, je trouve que je ne vaux pas grand' chose, mais quand je me compare, j'ai moins mauvaise opinion de moi. » C'est tout à fait le cas pour Ballenstedt et ceci. Avec une quantité d'avantages extérieurs qui me manquaient à Ballenstedt, ils n'atteignent pas tout à fait à un résultat égal à celui que j'ai obtenu. Du reste, on est vraiment assez charmant ici en général, et un chacun possède un certain don d'affabilité et de bonne grâce — auxquelles nous sommes peu habitués à Weymar. J'ai passé la soirée d'hier chez un major Holland, que je ne connaissais pas auparavant. C'était une de ces réunions qui font honneur au maître de maison, en étant agréables aux invités, partant fort peu dans le genre de celles opérées par Maltitz, etc. Le Watzdorf d'ici, Mr de Schleinitz, a été parfaitement aimable et bienveillant pour moi, aussitôt mon arrivée au festival qui a lieu dans une belle église, Aegidienkirche — pouvant contenir de 3 à 4000 personnes.

Le Duc de Brunswick n'est pas de retour de son voyage d'Italie — et en fait de grand personnage étranger on attendait le Roi de Hanovre — qu'on pourra continuer d'attendre! En chemin de fer j'ai rencontré Mr Butowi.ch avec sa femme, née Psse Mechtchersky. Il n'était pas informé du festival, et se rendait droit à Hanovre, où ses paquets l'avaient précédé — auprès du Pce Galitzyn, gouverneur de plusieurs provinces du midi de la Russie. Comme il avait noué connaissance avec moi en me disant qu'il m'avait rencontré chez Saletzki — je l'ai engagé à rester quelques heures à Brunswick, pour assister à l'exécution ÏÏ Elias — sans savoir encore quel était son nom. Il a suivi mon conseil et est venu me voir dans ma chambre, une heure après. A V Elie j'ai cherché à retrouver sa femme, mais il m'a été impossible de la rejoindre.

En fait d'artiste étranger de renom, il n'y a que Moscheles à citer. Il est venu me voir dès avant le concert d'hier, en

compagnie de Litolff1), avec lequel nous avons bien trois lettres en commun dans notre nom — mais il lui manque la lettre conclusive, le z — et son paraphe ne vaut pas grand' chose. Il m'a joué hier soir, au retour de la soirée de Hollande, une Ballade et une Élégie, qui sont plus distinguées que ce que je connaissais de lui jusqu'ici. Il est possible que nous puissions faire un bout de chemin ensemble — au figuré — et que bon gré mal gré, il se rapproche de Weymar. Robert Griepenkerl, l'auteur de Robespierre et de la petite brochure Ritter Berlioz — avec lequel il serait indiqué que nous cheminions par-ci par-là, habite Brunswick, et nous nous sommes revus. On m'a raconté qu'il était en train de faire payer ses dettes par un nouveau beau-frère qu'il est en passe d'acquérir — si Mlle sa sœur ne le plante là avant les comptes soldés.

9 heures sonnent et on m'apporte votre lettre. Merci tendrement de vgs bonnes paroles — bon Dieu me donne bon courage et espoir. On ne boit pas petit cognac! — et on sera Lundi matin à Leipzig, car je ne pourrai partir d'ici que par le train de minuit. Tâchez donc de patienter! Il n'était pas hors de propos dans mes données actuelles de quitter quelques jours ce banc de sable nommé Weymar — et Brunswick convient à mes projets subséquents. Vous savez qu'en ce genre, je n'ai pas la main malheureuse — et je tâcherai de m' arranger de la bonne façon.

Je continuerai ma lettre plus tard. Voici un piano qui m' arrive d'un fabricant qui était contre-maître chez Erard à Londres, en 1825. Il me fait cette galanterie, en mémoire des heures que nous avons passées ensemble à jouer à toutes sortes de jeux de gamins — dans le petit jardin de Marlboroughstreet, à cette époque.

Que la bénédiction de bon Dieu soit en vous et avec vous, à toute minute du jour et de la nuit. Tendresses à Magnolet.

1) Henry L. (1818 — 91), Pianist und Componist, damals in Braunschweig lebend.

Samedi matin, 8 h. [Braunschweig, 4. Juli 1852.]

Nous n'aurons plus longtemps à nous écrire. Cette nuit, je m'embarquerai pour Leipzig, d'où je crains bien ne pas pouvoir revenir avant Mardi matin, par le train qui arrive vers 1 heure à Weymar.

Le concert d'hier avec la 9me Symphonie de Beethoven était décidément en deçà du nôtre à Ballenstedt — nonobstant les 700 chanteurs et les 300 musiciens, dont près de la moitié sont fictifs. Une demi-douzaine de personnes à peu près, qui avaient assisté au festival de Ballenstedt, et qui se trouvaient hier parmi l'auditoire, s'en sont exprimé très nettement. Ce m'est une petite satisfaction, et Mme la Grandeduchesse n'a pas lieu non plus d'être mal satisfaite de son maître de chapelle.

A propos de VElie j'ai fait un Witz à votre usage. Mais vraiment Mendelssohn a traité les récitatifs et les airs du principal personnage de son oratorio comme s'ils devaient être chantés par un «constable», ou bien par «Mr le maire de la ville d'Eu». Litolflf a joué avec beaucoup de talent son Concerto-Symphonie, qui termine par un final hollandais. Que vient faire la Hollande là? Je n'en sais trop rien. Ce matin, j'entendrai un Trio à la séance de Müller, dont le quatuor fraternel jouit d'une grande célébrité en Allemagne. Les quatre frères sont en train de former un nouveau quatuor, avec leurs fils! Moscheles se produira également dans un

IDuo à deux pianos — quelque hommage à Händel ou à Beethoven de sa composition! Ce soir, il y a l&fllle du régiment au théâtre avec Mme Marra, qui est une cantatrice de réputation, avec laquelle j'ai refait connaissance hier. Je n'ai été ni au Festessen ni au bal d'hier, et me suis arrangé de manière à dîner seul dans ma chambre avec un beefsteak, et à me coucher vers 11 heures après avoir passé une heure chez les Spohr, qui avaient eu le bon goût de n'inviter personne. Ce sont d'excellentes gens, tels que vous les connaissez, et avec lesquels il n'y a point d'accrocs à craindre. Tout à l'heure

j'irai voir la statue de Lessing de Rietschel, qu'on doit inaugurer dans le courant de cet automne. Vous savez que cette statue a établi la réputation de Rietschel, et comme il doit venir à Weymar, je serai bien aise de pouvoir lui en parler.

Puisque vous avez promis des cartes à Btilow, n'oubliez pas de les lui faire faire. Raff vous indiquera son lithographe, qui les fait très bien.

Ma chambre est assez encombrée de musiciens de toute sorte, que je prends à devoir de ne pas éconduire — mais qui me prennent le peu d'heures qui me restent entre les concerts et les obligations inévitables. Je n'ai pas encore trouvé un moment pour écrire à Weyden1) — et tâcherai de m'enfermer une heure ce soir après le théâtre, pour lui expédier mes remerciements encore d'ici. Votre seconde lettre m'est parvenue hier, dans l'après-midi. Prenez bien patience et ayez confiance en bon Dieu qui nous aime, et nous guidera vers lui.

«Et mon âme vole vers ton image,

Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage-».

C'est là un de ces vers que nous citons d'autant moins exactement, que nous le pratiquons avec plus d'orage.

Il est près de 10 heures — et probablement vous m'écrivez, à votre retour d'Erfurt. Mais je n'aurai votre lettre qu'après-demain, tandis que vous recevrez celle-ci peu après votre déjeuner de demain.

Arrivé après 7 heures ici, je suis entré en ville pour voir Franz, qu'on n'a pu dénicher nulle part. En revanche, j'ai regardé une sémillante troupe d'hirondelles voltiger autour de l'église de S* Ulrich. Elles me disaient mille choses en l'air que je voudrais vous porter à tire d'hirondelles. En chemin de fer, j'avais lu le premier numéro du Civilisateur de Lamar-

1) Professor in Cöln. Er wurde von der Fürstin als archäologischer Beirath auf einer Rheinreise mitgenommen und blieb dem Hause befreundet.

tine, dont voici la conclusion: «Pour être admiré, il faut monter, pour être utile, il faut descendre». Cette assertion est du nombre de celles qui me paraissent trop exprimer ce qu'il n'est pas nécessaire de dire.

Il m'arrive parfois de me laisser choir de ce côté-là où l'on ne manque pas de vous retrouver de temps à autre. Mais en y réfléchissant davantage, on s'aperçoit que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de cheminer droit en toute simplicité, sans tant expliquer aux autres le comment et le pourquoi, et sans se perdre en contemplations verbeuses sur les mystères ou les avantages de la ligne droite. J'espère que Lamartine continuera cette publication, quoiqu'il se pourrait que le public vînt à lui manquer. Les nigauds et les docte-rogues ne laissent pas de chanter à l'unisson que Lamartine baisse de plus en plus. Je n'ai rien à objecter à cette opinion, mais en l'admettant même, je dirai qu'en baissant ainsi c'est encore un soleil couchant, tandis que les lueurs, dont la mode semble s'emparer assez tardivement depuis que Mr de Musset est de l'Académie, me font passablement l'effet de ces phosphorescences de marais .... Voici Franz qui m'arrive dans cette même chambre où nous avons dîné avec Magnolet. Je vous quitte donc, en vous envoyant toutes les tendresses de mon âme.

Halle, Jeudi, 6 Juillet 1852.

[Weimar, Sept. 1852?]

Très chère et unique, je garde Cornelius1) cinq minutes et suis à vous éternellement.

1) Peter C. (1824 — 74), Liszt's Schüler, der spät zur Anerkennung gelangte Componist der Opern: >Der Barbier von Bagdad«, »Cid«, »Gunlöd«.

Je veux vous dire ce que je ne sais pas dire, mais ce que vous avez pu apprendre à savoir, durant ces six années. Pourtant ce n'est rien de nouveau, mais quelque chose comme «respirons l'éternité!» Je dîne maintenant à X Erhprinz) qui a cessé d'être votre ennemi. Après-dîner, j'irai chez Raff et ferai encore une ou deux visites. Vers 4 heures, on sera chez vous.

[Nov. 1852.]

La société du Stadthaus1) est dans les meilleurs sentiments, et un parfait bon goût n'a cessé d'y dominer. Berlioz est vivement touché et se conduit à merveille. Entre parenthèse, il ne s'est pas bu une seule goutte de cognac! Je ne puis convenablement pas partir encore, mais soyez entièrement tranquille et rassurée!

Mercredi, 29 Juin 53.

Bon matin, seule très chère! Fainéant^) s'est levé avant 7 heures et vient vous saluer. Aucun wagon n'a déraillé sur sa route, et il n'a aucune mésaventure à vous raconter. En arrivant à Francfort à 11 heures, j'ai pris le bras de Schmidt qui m'attendait au chemin de fer — et nous avons passé quelques heures ensemble , à jaser et deviser sur la situation musicale, etc. Au restaurant, j'ai fait la connaissance d'Otto Müller, qui jouit d'une assez grande réputation en ce

1) Ein Fest, das Berlioz zu Ehren veranstaltet wurde.

2) Liszt reiste nach Carlsruhe, um das im Herbst daselbst stattfindende Musikfest, dessen Leitung er übernommen hatte, vorzubereiten. Noch bevor er zurückkehrte, seine Mutter daheim vorfindend, hatte die Fürstin mit ihrer Tochter Anfang Juli Weimar verlassen, um die Cur in Carlsbad zu gebrauchen.

3) So nannte Liszt sich selbst, da die Fürstin oft fand, dass er nicht fleissig genug sei.

moment, par ses drames et romans — et de Goltermann, un jeune symphoniste qui s'est produit avec avantage, l'hiver dernier, à Leipzig — en y faisant exécuter une Symphonie, au concert du Gewandhaus, Nous sommes convenus avec Schmidt que je serai de retour à Francfort le 1 1 Juillet, Lundi prochain en huit — qu'il donnerait ce jour-là le Tannhäuser à mon intention, avec Johanna Wagner1) — et que je resterai le 12 pour assister à la répétition de la Symphonie de Goltermann. En même temps je ferai ma visite aux Prokesch, laquelle j'ai préféré remettre jusque-là. Après 4 heures, je suis parti pour Carlsruhe, par une chaleur excessive — et à la station de Heidelberg j'ai rencontré Linange2) — avec lequel nous avons fait les deux heures de route jusqu'ici. Son mariage est encore indécis, à ce qu'il m'a dit, et il n'en est pas encore à «prendre acte» des félicitations qu'on lui adresse à ce sujet. Je me suis naturellement gardé de toute indiscrétion préalable, et attendrai qu'il veuille bien me faire de plus amples confidences. Nous sommes convenus que je trouverai Devrient3), l'Intendant et les deux maîtres de chapelle, Strauss4) et le jeune Kalliwoda5) chez lui à déjeuner ce matin, pour convenir de ce qu'il y aura à faire ici, pour le Musikfest. Linange a été parfaitement aimable pour moi, et je ne doute point que nous prenions aisément des rapports de bonne et cordiale entente en cette occurence. Il m'a proposé de me conduire à l'hôtel de V Erbprinz, honneur que ma modestie m'a empêché d'accepter. J'ai pris - un fiacre en compagnie de Hermann, et suis arrivé pour mon compte — en le priant de m'excuser si je ne venais pas le voir dès la soirée, mais il

1) Die gefeierte dramatische Sängerin, Eich. Wagner's Nichte, später Frau Jachmann (1828—94).

2) Graf Leiningen, Hofmarschall des damaligen Prinz-Kegenten und jetzigen Grossherzogs Friedrich von Baden. Er war in erster Ehe mit einer Nichte der Fürstin, Schwester des Prinzen Eugen Wittgenstein, verheiratet.

3) Eduard D. (1801—77), Schauspieler, Schriftsteller, Director des Carlsruher Hoftheaters.

4) Josef Str. (1793—1866).

5) Wilhelm K. (1827—93).

était déjà 10 heures et je me sentais extrêmement fatigué. Cinq minutes après avoir pris possession du N° 39 à V Erbprinz, on frappe à ma porte et Eugène entre , gros et gras, frais et rose, et nous nous embrassons. Son père est à Wildbad, où il doit l'aller rejoindre aujourd'hui ou demain. Nous avons causé une heure durant sans trop rien nous dire. Il a exposé une vue de Naples au Salon de Paris, l'année dernière, et veut se borner maintenant à faire des portraits, trouvant que la peinture d'histoire exigeait trop de travail. Il a été en Italie et même en Espagne, en compagnie de deux soeurs, qu'il cultivait alternativement ou simultanément. Belloni nous a parlé de l'une de ces deux dames.

Je viens de lire dans un journal que le Cte Nesselrode a traversé Berlin, en venant de Londres et se rendant à Pétersbourg. Je suppose que c'est Dmitry1). Panin2) est à Vichy, où on ne peut pas l'aller relancer. J'irai voir le ministre de Russie ici, Mr d'Oseroff3), que je connais assez de Berlin, et de Vienne. Je verrai aussi le collègue de Talleyrand, Mr de Merescalchi. Après-demain, Vendredi, dans l'après-midi, je partirai pour Zurich.

«Voilà pour le moment» — comme dit Belloni. Mais ce qui est de tous les moments — immer nah und wahr, ardent et profond, et bien au-dessus de tous les adjectifs que je pourrais trouver, c'est l'immense amour qui consume mon âme. Je sens que les flammes de mon cœur vont incessamment vers vous. Puissent-elles vous porter consolation, douceur, force, paix, joie et enchantements.

J'ai été assez content du livre de Dtintzer4), dont j'ai lu plusieurs chapitres en wagon. Cela me paraît bien, et correctement sensé. Par conséquent vous direz: «Ce n'est pas cela» — et vous aurez raison. Mais pour cette autre chose que vous avez besoin de dire, et qu'il faudrait dire — la

1) Sohn des russischen Staatskanzlers Nesselrode.

2) Kussischer Justizminister.

3) Russischer Gesandter in Carlsruhe.

4) Heinrich D., der Goethe-Biograph.

rouille du langage humain, comme s'exprime Bossuet, y est un obstacle presque invincible. J'éprouve cela en musique, où je me dis aussi bien souvent: «ce n'est pas cela» — mais au lieu de me décourager, je m'enfonce Féperon dans les flancs. Pour vous chanter, pour vous aimer, pour vous faire simplement plaisir — je tâcherai de faire du beau et du nouveau.

Tendresses à Magnolet. Elle nous aime comme nous l'aimons, et nous sommes bien ainsi — indivisiblement trois dans un. Ses dernières paroles avant mon départ m'ont beaucoup touché, et je suis certain qu'elle les signera de sa vie entière.

Adieu, et à récrire ce soir. Je me reproche de ne vous avoir rien dit hier soir, la poste partant à 5 heures du matin, et vous arrivant pour votre café — mais j'étais harassé. Cijoint une lettre pour Reményi '); elle m'est parvenue sous mon couvert — faites-la lui porter de suite. Hermann vous a envoyé un beau panier de cerises. A vous, en vous et par vous.

29 Juin, 10 heures du soir.

J'ai passé ma journée en conversations, explications, commentaires, etc. sur le Musikfest. Depuis 9 h. du matin jusqu'à présent, Linange et Eugène m'ont fait compagnie. Linange m'a donné à dîner à VErbprinz avec Devrient, et le Ziegesar du lieu. Après le café, Eugène s'est mis à me raconter toutes sortes d'histoires, fort incidentées et piquantes. Puis nous avons été entendre de la musique de régiment dans le Museumsgarten — qui est la Erholung de Carlsruhe — et de là nous sommes allés souper chez Devrient. Je réserve pour un autre jour une caractéristique plus détaillée des trois ou quatre personnes que je vois ici. Pour ce soir, je vous dirai simplement que le théâtre a fort bonne tournure, et même fort joli-

1) Eduard E. (1830—98), bedeutender ungarischer Geiger.

ment grand air. Il est présumable que notre Musikfest, pour lequel je suis décidé à mettre seulement le théâtre à profit, réussira parfaitement. Cette perspective du reste, quelque agréable qu'elle soit en elle-même, ne laisse pas de s'enamérer pour moi, quand je songe que mon absence peut vous chagriner .... Je vous promets que l'année prochaine, je serai moins empressé d'aller au-devant de pareilles propositions, car sous quelque prétexte que ce soit, il n'est pas bon que nous nous séparions. Demain, je serai reçu par le Pce Kégent, et Mme la Grande-duchesse> Le soir, il y a pour dernière représentation de la saison théâtrale, Dorf und Stadt de Mme Birch-Pfeiffer. Après-demain, Vendredi, à 1 h. de l'après-midi, je partirai pour Zurich. Connaissez-vous Carlsruhe? C'est une ville toute tirée au cordeau, dont il est difficile de distinguer l'une de l'autre les quatre grandes rues, qui sont plutôt des avenues de maisons. Les trottoirs et l'éclairage au gaz lui donnent une espèce de ressemblance avec tel quartier de Londres. Au premier moment c'est d'un assez bel eflet, mais à la longue je crois que vous préféreriez nos ruelles, et même nos lanternes borgnes de Weymar. Nous n'avons aucunement parlé de vous aujourd'hui avec Eugène et Linange. Ce dernier est en train de devenir un homme distingué, et je vous rapporterai un portrait de lui, où figure déjà une plaque, qui est devenue la cible des plaisanteries d'Eugène — lequel cherche lui-même à être décoré au plus tôt, trouvant qu'un homme sans ruban à 30 ans doit être considéré comme un peu au-dessous de la brute. Je l'ai engagé à acquérir un diplôme de chevalier de Malte, ce qui serait toujours un bon commencement, et lui assurerait un uniforme convenable. Ensuite, à faire hommage d'un de ses tableaux au Grand-duc de Bade, ce qui lui vaudrait peut-être, moyennant la protection de Linange, un ruban du pays. En dernier lieu, il s'est beaucoup occupé de mathématiques — et veut passer, dit-il, prochainement un examen supérieur à l'école militaire de Pétersbourg ou Berlin. Linange est assez simplement, mais élégamment établi — à l'exception de sa chambre à coucher, qui est dans le style de celles de V Erbprinz de AVeymar. Je

mettrai sur mon calepin quelques notes et définitions, que je vous communiquerai au retour.

Bonsoir, je vais prier bon Dieu et vous quitte.

Jeudi, 30 Juin 53.

Ce matin on m'a réveillé avec votre lettre. C'est un splendide soleil d'amour. Il n'était pas 7 heures quand on est venu me l'apporter. Vers 8 h. y2 Eugène est venu prendre le café avec moi — plus tard il m'a fallu aller voir deux salles de manège — pour motiver le choix du théâtre que j'avais déjà fait, pour les concerts projetés. A midi, je devais être chez Mme la Grande-duchesse — mais auparavant nous sommes entrés avec Eugène dans la galerie de tableaux où j'ai admiré un très beau Berghem et doucement songé à vous. Eugène m'a fait plusieurs observations judicieuses sur les peintres allemands — comme p. e. que leurs cartons étaient d'ordinaire supérieurement composés et traités, tandis que leurs tableaux s'élevaient rarement au-dessus d'une médiocrité plus ou moins convenue. Pour le style d'Overbeck, il l'a caractérisé par «l'affectation de la maladresse». Schwind a peint la fresque du haut de l'escalier, représentant l'inauguration de la cathédrale de Fribourg. C'est noblement senti et pensé, mais d'un effet assez terne — et puis on peut reprocher à cette œuvre de ne concentrer sur aucun point l'idée et le regard. Il se trouve aussi dans la galerie un tableau de Schwind, dont les thèmes sont pris dans la ballade de Goethe : Ritter Kurtfs Brautfahrt. Il en existe une assez bonne gravure. En sortant, Linange a apostrophé une tête de Luther mort — admirablement peinte par Cranach, qui s'appelait Müller et était né à Cranach! — avec l'énergique monosyllabe S ! D'après son avis, l'on aurait mieux fait de le

fumer en guise de jambon de Mayence, que de l'élever sur le pavois de la Réformation. «Les opinions sont libres» — à ce que pense Son Altesse Impériale. Mme la Grande-duchesse est d'une grâce parfaite dans son amabilité. J'ai beaucoup

jasé de Weyinar et Gotha avec elle, et nie plais à supposer qu'elle aura plutôt gardé une bonne impression de ces trois quarts d'heure que j'ai passés chez elle. A 1 h. 1/2? Eugène et Linange sont venus dîner chez moi, à table d'hôte, à VErhprinz. Eugène est parti pour Wildbad à 4 heures. Je l'ai mis en voiture , et lui ai loyalement dit au revoir, en l'embrassant. Il est probable qu'il reviendra ici à l'époque du Musikfest — contre lequel il y a bien quelques oppositions locales, mais qui aura cependant lieu, soit cette année, soit l'année prochaine. Je n'entre pas dans ces détails avec vous. Il vous suffira de connaître le résultat, qui sera à peu près décidé à mon retour de Zurich. De 5 à 6 heures, il y a eu conférence au théâtre — et à 6 heures, M^r le Prince-Régent m'a reçu. Je ne lui ai parlé que de l'organisation du Musikfest — nettement et au large, je crois. Linange qui m'avait accompagné — car le domestique de la Cour avait eu ordre d'inviter Hrn. Liszt und Compagnie, ce qu'il a répété à trois reprises — a gardé le plus absolu silence, se bornant à approuver du geste ou du regard ce que je disais. A 9 h., j'irai souper chez Linange.

J'ai reçu deux lettres ce matin, Tune de Joachim, qui est obligé de rester à Göttingen, l'autre de Wagner, qui m'attend après-demain. Je suis touché du plaisir que ma visite semble lui faire. Si seulement vous aviez pu venir avec moi.

Magne sera donc confirmée demain *). Bénissez-la au nom du Père, du Fils et du S* Esprit — Puissance, Sagesse et Amour.

Puisque vous partez après-demain, Samedi, je ne vous écrirai plus à Weymar — mais vous adresserai ma première lettre de Zurich à Caiisbad poste restante, à moins que je n'aie encore deux mots à vous dire, demain matin avant de partir. Ci-joint un bout de lettre de Reményi; je vous prie de le lui faire remettre de suite, et aussi un billet pour Wangenheim, l'Intendant de Gotha; vous le ferez porter sans

1) Liszt's Mutter war Firmpathe der Prinzessin Marie, die den Firmnamen Franziska erhielt.

retard à Mr Hurain, le père du jeune hautboïste que Ziegesar n'a pas voulu engager, et que je recommande à Wangenheim, d'après la prière que m'en a faite sa sœur, avant mon départ. Merci pour l'envoi des deux lettres de Löwenstern et Hoplit J). Je communiquerai la première à Monseigneur, en lui écrivant de Zurich. Pour que cette lettre ne vous manque pas à Weymar, je vais la faire mettre de suite à la poste. Adieu donc — en Dieu et en vous. F. L.

J'ai demandé à Francfort qu'on me télégraphie de suite à Zurich la mort du Grand-duc. N'ayez donc aucune inquiétude, et dispensez -vous de m'avertir autrement que par la poste.

Dimanche, 3 Juillet, 8 h. du matin.

Que la paix et la bénédiction du Seigneur soient avec vous, et avec votre enfant! Je n'ai plus eu le temps de vous écrire de Carlsruhe, Vendredi, 1er Juillet — et suis parti vers 1 heure, après avoir déjeuné avec Linange, et causé très abondamment avec lui, pour Bâle, et de là avec la poste, à 10 h. du soir, pour Zurich. Le trajet se fait en 9 heures. En parcourant les journaux de l'hôtel de la Cigogne à Bâle, je suis tombé sur le N° du 30 Juin de la Presse, que je vous engage à vous procurer. Théophile Gautier y rend compte d'un tableau fort étrange, intitulé la Musique — avec cette épigraphe de Métastase, que Magne vous traduira:

Se la cetra non era

& Amfione e d' Orfeo, gli uomini ingrati

Vita traccian pericolosa e dura

Senza dei, senza leggi e senza mura.

1) Pseudonym des Musikschriftstellers Eichard Pohl (1826—96), der mit seiner Gattin, der Harfenvirtuosin Jeanne geb. Eyth (1824 — 70), später nach Weimar übersiedelte.

Imaginez que le peintre, Mr Lämlein1), m'a placé sur ce tableau en conversation avec Paganini. Je suppose qu'à Carlsbad vous n'aurez guère de peine à trouver la Presse. En tout cas, la Patersi peut vous envoyer le N° du 30 Juin, de Paris.

Wagner m'attendait au débarcadère, et nous nous sommes quasi étouffés d'embrassements. Il a parfois comme des cris d'aiglon dans la voix. En me revoyant, il a pleuré et ri et tempêté de joie — durant au moins un quart d'heure. Nous avons été de suite chez lui, et nous ne nous sommes pas quittés de la journée. Il est très bien logé, s'est donné de beaux meubles — entre autres un canapé ou plutôt une chaise longue, et un petit fauteuil en velours vert — a fait superbement relier en rouge les partitions de piano de Rienzi, de Tannhäuser et de Lohengrin. Il tient à garder des airs de luxe, fort modérés du reste — à peu près comme vous teniez à ne pas priver de l'ornement de votre personne les bals de la Erholung, etc. Il a bonne mine, tout en ayant plutôt maigri depuis 4 ans. Ses traits, en particulier son nez et sa bouche, ont pris une finesse et un nerf d'accentuation remarquables. Sa mise est plutôt élégante. Il porte un chapeau d'un blanc légèrement rosé, n'a nullement les allures démocratiques — et m'a assuré à vingt reprises, que depuis son séjour ici, il avait complètement rompu avec le parti des réfugiés — et s'était même fait bien voir et bien venir auprès des gros bonnets de la bourgeoisie et de l'aristocratie du canton. Ses rapports avec les musiciens sont ceux d'un grand général qui n'aurait qu'une douzaine de marchands de chandelle à discipliner. Sa logique à l'endroit des artistes est d'un acéré impitoyable. Pour moi, il m'aime de cœur et d'âme, et ne cesse de dire: «Sieh, tuas du aus mir gemacht hast!» — quand il est question de choses, relatives à sa réputation et à sa popularité — vingt fois dans la journée, il m'est sauté au cou — puis il se roulait par terre, caressant son chien Peps et lui disant des sottises tour à tour — crachant sur

1) Alexander L., Maler, Stecher und Lithograph (1813—71), geb. in Bayern, lebte in Paris.

les Juifs, qui sont pour lui un terme générique, d'un sens très étendu. En un mot, une grande et grandissime nature, — quelque chose comme un Vésuve en train de feux d'artifices, lançant des gerbes de flamme, et des bouquets de roses et de lilas. «Die Kunst ist nur Elegie», me dit-il entre autre — et en me développant ce thème des souffrances infinies et de chaque heure de l'artiste — il me conduisit à lui dire: «Ja, und der gekreuzigte Gott ist eine Wahrheit». —

Sa femme n'est plus belle, et assez engraissée — mais elle a bonnes façons, et fait son ménage — même sa cuisine. Pour aujourd'hui, il a voulu tuer le veau gras et faire une grande fête. Nous avons eu peine à le modérer sur ce chapitre, et à réduire les invitations de dîner au chiffre de 10 ou 12. Hermann servira, car il n'a pas de domestique mâle.

9 heures.

On m'apporte deux lettres à la fois, de vous — car je n'en avais reçu qu'une à Carlsruhe. Merci, merci, vous êtes mon ange gardien, et mon étoile des mages. Quand nous nous reverrons, rappelez-moi de vous dire quelque chose qui s'est révélé en moi à Carlsruhe d'abord, et qui est maintenant devenu comme une boussole intérieure . . . C'est quelque chose qui se rapporte à la musique, et à vous. Je ne saurais pas bien comment l'écrire en ce moment, mais quand je vous en aurai parlé, je trouverai les mots.

Il est bien que Magne ait été confirmée en même temps que les autres personnes qui ont reçu le sacrament. En fait de choses de religion, j'ai toujours été d'avis qu'il valait mieux ne pas se ranger parmi les privilégiés, et ne point réclamer d'exceptions. Réglons tout de suite une question importante. Je vous demande au nom de notre amour, de faire votre cure complète de 4 ou 5 semaines à Caiisbad — où je viendrai vous retrouver, et admirer vos beaux bras de Minerve ! Vous savez que j'ai aussi ma façon de superstition, mais plutôt positive que négative. Or, je crois que le moment est justement très favorable pour votre cure, et je serais très désolé

si vous la manquiez par votre faute. Ainsi donc, il est dit et entendu qu'au reçu de cette lettre vous commencez vos eaux et vos bains, etc. etc., et que vous suivez minutieusement les ordonnances de votre médecin — à l'exception des cigares que vous pouvez continuer de fumer, si même on vous les défendait, sans aucun inconvénient. Pour plus de sûreté, je vais écrire deux mots à Magnolet — que je charge d'être votre Mentor, pour la singularité du fait.

Je resterai ici jusqu'à Samedi prochain, 9 Juillet. Le 10 au soir, je serai à Carlsruhe — et le 11 à Francfort. Le 13 au soir, je compte être de retour à Weymar — où j'attendrai les ordres de Mme la Grande-duchesse. Encore une fois, injonction positive de vous adonner sans retard à tous les agréments d'une cure suivie et subie, avec toutes ses conséquences. Toute mon âme s'exhale en vous, et je vous aime pour le temps, et pour l'éternité.

Lundi, 4 Juillet, matin.

«Mich zwang dein Blick, Zu dienen deiner Huld.»

C'est le refrain que je chante aux vagues de mon lac, et que toutes les voix de votre cœur vous répéteront. Je n'ai guère été voir le Lohengrin à Wiesbaden — mais hier nous avons fait mieux, Wagner et moi, et nous nous sommes mis à chanter tout le Duo d'Eisa et de Lohengrin. «Ma foi, c'était superbe,» comme disait notre pauvre ami Chopin, et nous nous comprenons comme des frères jumeaux. Dans la soirée nous sommes allés voir Herwegh1), qui habite avec sa femme une maison au bord du lac, et s'est emmagasiné dans une masse de livres scientifiques, et d'appareils chimiques et optiques, etc. etc., comme feu le Dr Faust — mais assez simplement, et sans manières linangesques. Je l'ai trouvé changé à son avantage,

1) Georg H. (1817—75), politischer Lyriker, der, aus Deutschland verwiesen, abwechselnd in der Schweiz und Paris lebte.

sa tête presque chauve — le bas du visage encadré d'une forte barbe, et plutôt robuste de corps. Depuis plusieurs années, il fait des études suivies d'histoire naturelle, et en dernier lieu il s'est aussi beaucoup occupé de sanscrit et d'hébreu. Il projette un long ouvrage épique, quelque chose comme la divine comédie. Excusez du peu, n'est-ce pas?

Aux abords de Zurich, le lac a beaucoup de ressemblance avec celui de Corne — moins la richesse et la variété de la végétation. Il semblerait qu'on pourrait y vivre heureux — et si je vous y voyais, je le serais sans doute. J'ai toujours eu une grande prédilection pour les lacs, et me fais aisément une intimité avec leurs flots, et leur physionomie. Ils sont mieux en harmonie avec le ton de rêverie qui m'est habituel, que les grands, fleuves ou l'océan — et leur stabilité un peu monotone m'attache davantage. Les secrètes confidences de l'âme s'épanchent doucement dans le murmure discret de leurs vagues — et souvent je me suis laissé doucement conseiller le rassérènement, la bonté et l'oubli dans mes contemplatives émotions. Aujourd'hui toute mon âme n'est qu'un monocorde — mais cette corde vibre de tous les infinis. Comme S* Paul qui ne savait que Jésus crucifié — je ne ressens que vos souffrances, vos peines, vos résignations, votre espoir — et notre amour. Ce matin la poste ne m'apporte aucune lettre de vous — j'y comptais pourtant. Je ne cesse de regarder le tableau du lac qui est délicieux, au point que je voudrais vous l'envoyer.

Wagner a déclaré qu'il y aurait table ouverte chez lui du matin au soir durant mon séjour ici. Je me prends un peu de scrupule des dépenses que je lui occasionne, car il y a toujours une douzaine de personnes à table pour dîner à 1 heure et pour souper à 9 h. j/2- Je l'aî P1*^ de venir dîner avec moi à mon hôtel du Lac aujourd'hui — et demain ou après-demain, je pense que nous ferons une excursion de 24 ou 48 heures dans les montagnes, avec Herwegh seulement. Ce soir, il veut commencer la lecture de ses Nibelungen — et on me dit que sa manière de lire tient de la fascination, et qu'on ne peut pas s'en faire idée. Les quatre soirées de

lecture qu'il a fait devant un public choisi et non payant, ont fait une grande sensation dans la ville et les environs de Zurich — ainsi que ses concerts au théâtre, qui lui ont conquis «tous les suffrages,» même ceux des citoyens- Philistins qui étaient fortement prévenus contre lui. Un de nos amis communs me disait hier en confidence que les premières années de son séjour, alors qu'il maltraitait tout le monde par ses façons d'être, Wagner ne laissait pas que de gagner peu à peu du terrain, dans l'estime et la considération des naturels du pays — mais que depuis les répétitions et l'exécution des concerts, il était devenu tellement aimable, qu'on ne pouvait plus lui résister. Aussi de grandes choses, au dire de mon interlocuteur, se préparent pour lui. Cette semaine encore il sera nommé membre honoraire de plusieurs sociétés de musique — ce qui devra n'être qu'un prélude à son diplôme à! Ehrenbürger de Zurich — qui le conduira tout droit à la dignité de maître de chapelle en chef, General- Musikdirektor de la confédération helvétique. Il paraît qu'il n'a aucune espèce de rapport avec l'émigration, soit allemande, soit étrangère — et m'a juré sur ses Nibelungen, que de sa vie il ne se mêlerait plus de politique. Plusieurs de ses amis et protecteurs appartiennent à la fraction ultra-conservative. Seulement il a des soupçons qu'un des espions chargé de faire des rapports à Dresde ou à Berlin, lui est personnellement hostile — et lui garde rancune de l'avoir regardé autrefois de haut en bas. Ce qui, pour le dire en passant, est d'ordinaire sa coutume, même avec les personnes qui lui montrent quelque zèle d'obséquiosité. Ses manières sont décidément dominatrices, et il garde vis-à-vis d'un chacun tout au moins des réserves fort peu déguisées. Pour moi cependant, il y a exception complète et absolue. Hier encore il me dit: «Toute l'Allemagne pour moi, c'est toi» — et il ne laisse échapper aucune occasion pour le signifier à ses amis et connaissances. Ses allures et son mouvement d'esprit vous plairaient beaucoup, ce me semble. Il a pris son parti d'être très franchement un homme extraordinaire, dont le public n'est en état que d'apprécier les bas côtés. Il proteste énergiquement con-

tre le prétendu système que des nigauds ont voulu extraire de ses écrits — et nous nous moquons tout notre soûl des interprétations et commentaires donnés aux mots de Sonderkunst et Gesammthinst. Ce n'est point lui mais Uhlig, qui a inventé le mot de Sonderkunst — et Brendel lui fait l'effet d'un confectionneur de bouillie pour les chats. Quant à Raff, il lui est antipathique de nature — et il présume que ses articles lui ont plutôt rendu mauvais service. Parmi ses disciples et fanatiques il distingue Ritter1), tout en faisant la part de l'absurde — par une prédilection particulière. La famille Ritter lui fait une subvention régulière de plus de 1000 écus par an — et le pied sur lequel il vit me semble exiger au moins le double, sinon le triple. Sa cave est très bien remplie, à ce que me dit Hermann — et il a un goût prononcé pour le luxe, et les habitudes élégantes. Il n'abandonne pas ses projets de théâtre à Zurich, et il s'agit de construire une nouvelle salle — pour laquelle un certain nombre d'actionnaires garantiraient les fonds. En tout cas, il se donnera le plaisir d'organiser quelque chose d'inouï, alors qu'il aura terminé la composition de ses Nibelungen et je l'entretiens volontiers dans cette idée. Si, comme je le crois, son importance continue à grandir et à devenir tout à fait prédominante en Allemagne et en Suisse — il n'y a pas de doute qu'on réussira à trouver les 100,000 fr. qui lui sont nécessaires pour réaliser son idée de Bühnenfestsjriel. Je suppose que l'été de 56 il réunira ici le personnel qui lui sera nécessaire pour donner ses quatre drames — et probablement même la spéculation ne sera pas mauvaise, sous le rapport pécuniaire — car il pourra rassembler aisément ici pour une fête de ce genre plusieurs milliers d'étrangers. Si Monseigneur m'en croit, il lui offrira Weymar ou Eisenach, pour exécuter ce dessein colossal — mais il est à craindre

1) Cari R. (1830 — 91), Componist, älterer Bruder des Operncomponisten Alexander R. (1833 — 96), welcher letztere, mit der Schauspielerin Franziska Wagner, der Schwester Johanna Wagner's, verheiratet, 1854 als Violinist in die Weimarer Hofcapelle eintrat.

La Mara, Liszt-Briefe. IV. 10

que la parcimonie et la mesquinerie de nos coutumes, n'y mette obstacle. Nous verrons où nous en serons, après les fêtes pour le monument de Schiller et Goethe.

Mercredi, 6 Juillet, 7 heures du matin.

Hier, vers midi, me sont parvenues deux lettres de vous à la fois, avec une lettre de Magne incluse. Je n'ai pu les lire à loisir que dans la soirée, et il était en tout cas trop tard pour vous adresser celle-ci à Dresde. Ma dernière lettre vous saluera à Carlsbad à votre arrivée, et probablement vous aurez celle-ci en même temps. Chère, très chère et unique, je ne devrais vous écrire que par exclamations et apostrophes! Pardonnez-moi mes tiédeurs, et mes infirmités! Quel rêve avez-vous donc fait? Pourquoi ne pas me l'écrire? Si cela m'était possible, je vous en ferais reproche. Votre définition de la ville de Carlsruhe en «tragédie classique d'un poète médiocre» est charmante, et votre homélie sur le stoïcisme, parfaite. Qui aime comprend — et vous avez mille fois raison, et mille fois mieux que raison d'être telle que vous êtes, chrétienne et catholique. Votre Dieu est mon Dieu, et notre foi et notre amour se confondent, soyez en certaine. Le stoïcisme est une idée noble et forte — mais après tout ce n'est qu'une sorte de prison cellulaire pour l'âme. Le christianisme, c'est la liberté dans l'amour, et le salut dans la douleur. De tous les bienfaits que je vous dois — le plus grand, le plus immense est assurément de m'avoir rendu complètement à la foi de mes jeunes années. Rassurez-vous donc sur mes faux-semblants d'hérésie, et croyez-moi bien entièrement, quand je récite mon credo.

C'est aujourd'hui que nous commençons notre excursion, dont nous ne reviendrons qu'après-demain. Herwegh avec lequel je sympathise — il a de fort bonnes manières — viendra avec nous. Notre but est le lac des Quatre-Cantons. Wagner emporte son Siegfried. Hier et avant-hier il nous a lu avec

une incroyable énergie et intelligence d'accent le Rheingold et die Walküre — et ce soir nous aurons le jeune Siegfried.

J'écrirai à Magnolet, en réponse à sa délicieuse petite lettre. J'ai retardé exprès notre départ afin d'attendre la poste, qui me vaudra probablement encore une lettre de vous. Mon départ d'ici reste toujours fixé à Samedi. J'ai touché avec Herwegh le sujet du «Christ», tel que je voudrais le composer — et il n'est pas impossible qu'il entreprenne cette œuvre, et la mène à bien. Mme Herwegh me paraît très bien — et depuis plusieurs années, elle a donné à son mari de rares preuves de dévouement et d'abnégation. Je vous en parlerai occasionnellement. «Nélida» lui écrit de loin en loin, pour lui communiquer les éloges que les journaux font de ses livres. Nélida définissait autrefois les amis, «des commissionnaires élevés à la seconde puissance». Entre autres Mme Herwegh me racontait hier, qu'en allant voir Proudhon1) à Ste Pélagie pour s'acquitter d'une commission dont on l'avait chargée — celui-ci la reçut avec ces mots: «Encore une!» Il finit pourtant par l'embrasser sur le front, de manière à ce qu'elle éprouvât une sensation de soufflet. Il paraît que Proudhon ne comprend de la femme, que la femelle — et qu'il a des habitudes d'une grossièreté repoussante.

Que notre bon Dieu vous bénisse avec votre enfant! Suivez mes préceptes de cure à Carlsbad et mettez-vous sous la direction de Magnolet. En réponse à cette lettre, adressez la vôtre à Francfort-sur-le-Mein, poste restante — et puis Weymar, où je serai de retour le 14. Continuez à me donner les nouvelles que vous ramasserez. Je ne lis guère de journaux, et ne sais rien de ce qui se passe. A vous et à vos pieds. F. L.

1 Französischer Socialist und Nationalökonom (1809—65),

Vendredi, 8 Juillet, matin.

Avant-hier, à 3 heures de l'après-midi, nous nous sommes embarqués par le plus beau soleil, avec Wagner et Herwegh, sur le bateau à vapeur du lac de Zurich pour nous rendre à Brunnen, qui est un des plus beaux points du lac des Quatre- Cantons. C'est moi qui avais proposé cette excursion à trois, pour échapper d'abord aux visiteurs qui menacent de nous encombrer ici — et causer à poitrine ouverte, si l'occasion s'en trouvait, avec Wagner. J'avais aussi un besoin secret de me laisser gagner par une de ces grandes impressions que les grands sites me font — et me résignai à dépenser une centaine de francs à cette fin. Après 2 heures de traversée en bateau et 4 ou 5 en voiture , nous arrivâmes en passant par Richterswyl et Schwyz à Brunnen vers 11 h. du soir. Vous étiez sans cesse et partout présente, par ces mystérieuses émanations du cœur, qui nous enchaînent l'un à l'autre. Je vous sentais dans chacun de mes nerfs, et dans chacune de mes veines. L'œil de mon âme suivait les cils de vos paupières, tantôt à travers les larges ombres que projettent les montagnes, tantôt dans la douce lumière des étoiles. La nature entière était comme le truchement du silence oppressé, que je suis condamné à garder avec vous. N'est-il point venu quelque étoile messagère vous raconter mon amour? Hier matin, Jeudi, à 7 heures, nous avons pris deux bateliers pour nous conduire au Rütli — c'est Griltli qu'il faut dire — et à la chapelle de Tell. Au Grütli nous nous sommes arrêtés aux trois sources et l'idée me vint de proposer à Herwegh Brüderschaft, en prenant de l'eau dans le creux de ma main, à chacune des trois sources. Wagner en fit autant avec lui. Plus tard nous sommes revenus assez en détail sur notre projet du «Christ» — vous savez ce dont je veux parler — et je pense qu'il le réalisera bientôt et grandement. Ce sera l'œuvre par laquelle je vous parlerai de ma foi et de mon amour, et si les forces ne me manquent, il y aura du grand et du beau. A la chapelle de Tell, nous nous sommes arrêtés

quelques minutes. Le batelier nous raconta qu'on y dit 16 messes le même jour, pendant la semaine de l'Ascension. Quand nous nous reverrons , rappelez-moi les lettres M et N de l'alphabet, pour que je vous fasse part d'un bout de conversation dans cette chapelle de Tell. A 10 h. y2 nous étions de retour à Brunnen, d'où nous sommes revenus par le lac de Zug ici, à 6 h. du soir.

J'ai trouvé un mot de vous avec le timbre de Halle, au sujet du Prométhée. Je n'en étais nullement inquiet, car je l'ai rangé, ainsi que vous vous en êtes aperçue, avant mon départ. En fait d'inquiétude, je n'en ai guère d'autre en ce moment, que de vous laisser sans lettre de moi à Dresde. Mais je suppose qu'aujourd'hui vous trouverez ma première lettre d'ici à Carlsbad, et probablement en même temps la seconde, où je vous préviens déjà qu'il faut m'adresser à Francfort. Avant le 14, soir, je serai de retour à Weymar, car je ne m'arrêterai que 48 heures à Francfort, où j'arriverai Lundi, 11 — à moins qu'on ne donne le Lohengrin le 13 à Wiesbaden, où il vient d'avoir un immense succès — dans lequel cas je profiterai de cette circonstance pour voir Schott à Mayen ce 1),

Je vous dirai plus tard s'il y a lieu que j'aille vous retrouver à Caiisbad — et quand je pourrai le plus commodément reconduire ma mère à Paris. Je vous bénis et vous rends des actions de grâces, du plus profond de mon cœur. Vous êtes mon lac et mon ciel. Le reste: «c'est des bêtises,» comme disait le maréchal Sébastiani. Je suis très heureux que Magne ait pris mon Patron pour sa confirmation. Qu'il étende son manteau sur la boue et les pierres de notre chemin — et restons unis et indivisibles dans l'amour! Après tout, pourquoi tant nous inquiéter comme Marthe des tracas du ménage ! Képandons nos parfums sur les pieds de Notre Seigneur — et II nous consolera, nous fortifiera, et nous rendra participants de Sa chair et de Son sang, qui sont la vie éternelle! J'écrirai à Magne encore d'ici. Conduisez-vous bien

1) Der Musikverleger.

et faites sagement la cure qui vous est ordonnée — car le moment est vraiment favorable pour ce but, et aussi bien que «l'argent est une force» — il y a faiblesse et bêtise à laisser échapper les bonnes occasions. Or, vous êtes rigoureusement tenue à pratiquer les maximes que vous débitez — et j'espère que votre première lettre de Carlsbad me rassurera et m'édifiera sur le soin que vous mettez à bien remplir vos devoirs de «patiente». Que les anges du Seigneur vous gardent et vous conduisent!

En ce moment m' arrive une dépêche télégraphique de Talleyrand, qui m'annonce la mort du Grand-duc.

Badenweiler, 11 Juillet 53.

Me voici dans un Eilsen au petit pied, très près de la frontière Suisse. Bruns *) était d'un luxe oriental, en comparaison de l'hôtel de cette maison. La contrée est du reste fort jolie, très boisée et assez accidentée. Le Rhin se déroule en long bandeau sur le second plan de la perspective. Mais que me fait le Rhin, Hécube et la nature entière? Mes yeux ne cherchent que vous, mon âme ne chante que pour vous, et je n'ai d'existence, de mouvement et d'être qu'en vous!

Je suis venu ici pour voir Edouard Devrient, dont la fille est fort malade et la femme très souffrante. Nous nous sommes entretenus des projets de Carlsruhe, qui se réaliseront probablement vers le 20 Sept, prochain. Demain matin, je verrai encore Linange en repassant par Carlsruhe — et le soir, je serai à Francfort, où j'espère trouver une lettre de vous de Carlsbad. Mme Meyerbeer est ici depuis quelques jours avec ses filles. Je suis allé la voir avec Devrient, et nous avons eu une conversation de visite, parfaitement aimable et mesurée.

Je suis un peu fatigué de ma nuit, passée sur l'impériale de la diligence avec Hermann, et aussi de toutes mes veilles

1) Der Eilsener Wirth der Fürstin.

de Zurich. Quoique vous en disiez, je ne puis pas vivre sans vous. La seule chose qui nie rendrait votre absence toi érable, ce serait la musique — c'est-à-dire celle que j'écrirais si j'en avais le temps. Mais ce temps étant pris par d'autres obligations, je me sens excédé et exténué. Il n'y a pas de remède à cela. Je soupire après notre belle petite chambre bleue de 1' Altenburg, et me fais une fête d'y rentrer — car je vous y retrouverai mille fois partout — et toute autre atmosphère me pèse et m'étouffe. Du reste, si cela nous est possible, nous reviendrons en Suisse ensemble, n'est-ce pas, l'année prochaine? Il me semble que vous vous y plairiez, car ces contrées sont franchement belles et même grandioses. Et puis nous montrerons ces lacs à Magnolet, qui exécutera un menuet de Voss1) sur ces vagues d'émeraude. Mon Dieu, que sera-ce que de nous ? Bon Dieu en aura soin. Espérons et confions-nous en Lui. Il ne nous trompera pas. A propos de tromperie, j'ai noté sur mon calepin quelques anecdotes de Wille 2) sur Heine qu'il a vu dernièrement — et qui se pique de tromper tout le monde, et même le bon Dieu. C'est misérablement spirituel! Nous repasserons aussi ensemble quelques autres petits faits et mots que j'ai également consignés sur mon agenda. Ils perdraient trop sans les commentaires que je n'ai guère la patience d'écrire — à moins que vous ne me le commandiez. A demain soir donc. Je vous répondrai de Francfort, où je passerai probablement deux jours pour voir les Prokesch, et aussi quelques personnes à Mayence et Wiesbaden, où il convient que je passe quelques heures. J'embrasse vos pieds et vos mains. F. L.

Adressez à Weymar — j'y serai au plus tard le 15.

1) Tanzlehrer der Prinzessin Marie.

2) François W., Hamburger Journalist, Gatte der 1S93 verstorbenen Schriftstellerin Eliza W. geb. Sloman (Herausgeberin von »Fünfzehn Briefe von Eich. Wagner«, Berlin 1894), hatte für seine freiheitlichen Bestrebungen 1851 in der Schweiz einen geeigneteren Boden gesucht und verkehrte auf seinem Landsitz Mariafeld bei Zürich viel mit Wagner.

Francfort, 13 Juillet 53, 8 heures du soir.

Je n'ai qu'un soleil — celui que m'apportent vos lettres. En arrivant ici hier, je cours à la poste — rien — trois heures après je trouve Schmidt au théâtre, et après il va me chercher deux lettres, qui m'ont fait doucement exhaler ma prière du soir. Que les anges du Seigneur accompagnent vos pas, et que Sa bénédiction repose en votre cœur!

Il y avait un petit concert hier, au théâtre. J'ai entendu la Wagner chanter trois Lieder de Schubert. C'est plus un talent de convention qu'une nature puissamment douée. Elle a bien quelques sons de cloche dans le gosier — mais au total, elle m'a fait l'impression de ces paysages d'Allemagne, que je n'aime pas plus que vous — quelque chose comme le Königstein, si vous acceptez cette similitude. Comme elle devait repartir ce matin, je suis allé la voir dans son «camerino» du théâtre, où elle m'a très aimablement engagé à venir la voir chez elle après le concert, pour me parler plus à l'aise. Elle s'est justifiée tant bien que mal de n'avoir pas chanté le Tannh'duser ici — ce qui me semble un véritable scandale, et ce que je ne me suis guère gêné de dire. J'ai tâché d'être à la fois poli et nettement explicite avec elle — et elle a fini par me proposer de venir chanter Elisabeth et Ortrude! dans le courant de cet hiver à Weymar — ce que j'ai accepté sauf l'approbation de Ziegesar. Décidément je ne rencontrerai plus grande chance auprès des cantatrices célèbres. Cette catégorie d'artistes est restée complètement en arrière de mes préoccupations et aspirations durant les cinq années que vous m'avez fait comprendre la vraie gloire. Les oripeaux de théâtre, quelques réclames et claquements leur suffisent — et il n'y a plus rien de commun entre nous, si ce n'est à peine quelques apparences du dehors. Wagner définit l'art: ein ohnmächtiges Surrogat des Lebens. La plupart des artistes ne sont malheureusement qu'un triste «Surrogat» de l'art. Nous nous sommes du reste assez bien quittés avec la Wagner, quoique

je lui aie dit assez franchement quelle était ma manière de comprendre les œuvres de son oncle, etc. etc.

J'ai rencontré ici Marschner1) avec lequel nous ne frayons guère. Aussi Lewy2) de Pétersbourg, dont vous m'avez envoyé la carte, que je connais beaucoup de Vienne et qui est lié avec Fredro3), chez lequel il a souvent rencontré Talleyrand. Il va beaucoup chez les Wielhorsky, etc. et abonde en saillies assez amusantes. On attend Vieuxtemps4) aujourd'hui.

Ce matin à midi, je me suis présenté chez Prokesch. Il m'a invité à dîner, ce que j'ai accepté. Lui et sa femme ont été vraiment charmants pour moi, et je ne négligerai point les occasions de cultiver cette relation. Le dîner d'aujourd'hui était un petit dîner de famille et de chef de mission. Il y avait aussi un abbé à table, qui est je crois chargé de l'éducation du plus jeune fils. Je crois vous avoir dit que Mme de Prokesch avait eu l'idée de la médaille «d'Orphée» — que vous avez dans vos armoires du cabinet vert5). En conséquence, je ne me suis pas fait beaucoup prier pour jouer quelques bagatelles après dîner, et me suis réinvité chez eux à mon prochain passage ici. Demain, j'irai faire une petite course à Mayence et Wiesbaden — et après-demain, je retournerai à Weymar avec bonheur. Il me tarde de revoir cette chambre bleue, votre table à écrire, tous les papiers et tapis que vous avez fait mettre, et votre daguerréotype, et même ces méchants petits bustes, que Dosnay6) a faits d'après vous et Magnolet! Je ferai société et amitié avec la servante Jettchen — et embrasserai le chien de garde Rappo! Tous ces arbres me parleront de votre amour, et les toits et les murs me crieront que ma vie n'est point perdue, puisque nous nous sommes trouvés!

1) Heinrich M. (1795—1861), der Componist des »Hans Heiling«, »Vampyr« etc.

2} Carl L., Pianist, Clavi erlehr er in Petersburg.

3) Graf F., polnischer Schriftsteller.

4) Henri V., der berühmte Violinkünstler (1820—81).

5) Eine auf Liszt geprägte Medaille, auf welcher Orpheus abgebildet ist. Sie befindet sich jetzt im Weimarer Liszt-Museum.

6) Ungarischer Bildhauer.

J'avais d'abord pensé à écrire à Mme la Grande-duchesse après la mort du Grand-duc. Mais il me semble qu'il en sera temps encore après mon retour à Weymar, où je pourrai me consulter avec Vitzthum, que j'aurais chargé en tout cas de remettre ma lettre.

Les dernières lignes que j'ai reçues de vous sont celles que vous m'écriviez à votre arrivée à Carlsbad — avant que mes lettres de Zurich vous soient parvenues. Rassurez-vous, chère âme de ma vie et vie de mon âme — il ne m' arrivera pas malheur, et j'espère encore que je ne vous porterai pas malheur. Prions bon Dieu, la Vierge et S* François — et marchons avec confiance dans le sentier étroit de notre destinée. Mon cœur et ma conscience me disent qu'il nous mène à Dieu. Qu'importe tout le reste? Ayez donc pleine sérénité en vous et en moi!

Vendredi, 1 5 Juillet, Wiesbaden.

Les postes vont si fort de travers, que je ne vous écris que deux mots aujourd'hui — dans l'idée qu'en vous écrivant demain matin à Weymar, vous recevrez mes lignes en même temps. Hier, en me mettant en wagon pour Wiesbaden, on m'apporte deux lettres de vous à la fois, adressées à Zurich — dans lesquelles vous me parlez de Eietschel1), et du Pce de Hechingen2). Je suis charmé que vous ayez bien pris avec Rietschel, et que vous l'ayez invité à faire le buste de Magne à Weymar. Sa connaissance m'intéressera beaucoup, surtout si vous vous entendez bien avec lui. Je ne veux pas d'un bas-relief de la Ste Cécile, positivement pas — mais si la composition vous en plaît, j'accepte la gravure ou lithographie

1) Ernst R. (1804—61), der berühmte Dresdner Bildhauer, der Liszt's Medaillon modellirte.

2) Fürst v. Hohenzollern-Hechingen, der, nach Abtretung seines Fürstenthums an Preussen, in Löwenberg in Schlesien residirte und daselbst eine eigene Capelle unterhielt.

qui, je suppose, doit être publiée. En tout cas, je vous supplie de ne pas faire d'emplette pour moi. Je ne vous rapporte rien non plus, car je n'ai rien trouvé qui soit assez complètement à mon goût pour que je sois sûr que le vôtre en serait satisfait.

Je vous ai toujours parlé de Hechingen comme d'un galant homme, et vous le jugez parfaitement. Je suis curieux de ce que vous me direz de vos relations personnelles avec la Dsse de Sagan. Je suppose que je trouverai une lettre de vous en revenant à Francfort tout à l'heure — d'où je repartirai à 5 h. de l'après-midi, pour arriver à Weymar dans la nuit — je crois vers 4 h. du matin. Le Lohengrin n'a pas pu être donné, pour cause de l'indisposition de l'Ortrude. Je suis pourtant allé au théâtre pour voir Fidelio de Beethoven — et après le théâtre, j'ai invité Schindelmeisser l) et les Moritz, à souper avec moi. Je commence à être très fatigué de ce bout de voyage, et soupire après notre chambre bleue. Pardonnez-moi ces «bêtises», comme disait le pauvre Wolff — mais je ne sais plus trop ce que je dis — ce qui du reste ne m'empêche pas de vous aimer de tout mon cœur et de toute mon âme. Tendresses à bon Magnolet.

16 Juillet, Samedi midi, chambre bleue.

Heil dir, Heil deinem Herzen, deinem Leib und deiner Seele! Heil jeder Stunde deiner Tage und Nächte bis zum Tag, der nie endet!

Vers 3 heures ce matin je suis rentré dans notre chambre. Tout me parle et me chante de vous ici. Nos souvenirs — sont les lacs et les montagnes bien-aimées de mon âme ! Vous êtes mon unique partage, ma gloire, mon trésor, et la douceur, et la paix de ma vie. Je ne m'explique pas comment je puis être ailleurs que vous — mais ici du moins, le ressenti-

1) Ludwig Seh., Componist, damals Hofcapellmeister in Wiesbaden (1811— 64 .

ment de votre absence est mitigé par vos pas, vos paroles, vos larmes, et votre image présente partout.

Je me suis couché pour quelques heures, et vers 9 heures j'ai trouvé dans la chambre de Kostenecka *) trois lettres de vous. Il m'a fallu quelques heures pour les lire. Hermann a rencontré en chemin Ziegesar et Vitzthum. J'irai ce soir au Belvédère pour voir Ziegesar, et Vitzthum m'a fait demander de venir chez lui demain matin. Je crois que j'écrirai simplement à Vitzthum mes condoléances, pour qu'il les présente à Mme la Grande-duchesse. Il ne me paraît pas présumable que je puisse m'en aller d'ici sans inconvénient, avant une dixaine de jours. Je verrai cependant s'il y a moyen de venir vous retrouver avant la fin de ce mois, et vous en informerai. Le «lion blanc» est un charmant emblème, et je suis aussi d'avis qu'il ne faut pas me loger ailleurs. Magne a fait une charmante invention du «cordon du hibou». Nous pourrons combiner le lion blanc avec l'oiseau de Minerve — et faire honte à la toison d'or.

Dans mes dernières lignes de Wiesbaden, je vous ai déjà louée de l'idée que vous avez de faire faire le buste de Magne par Rietschel. En plâtre d'abord, et en marbre ensuite. 500 écus n'est pas un prix exorbitant, pour un article tel que Rietschel. Les 6 il. par jour de voiture sont nécessaires — par conséquent il faut en passer par là. J'ai rencontré Vieuxtemps à Francfort, mais sans Belloni. Quand vous reviendrez ici, je crois que nous pourrons restreindre les dépenses de la maison. En attendant, je m'associerai aux intentions que vous avez communiquées à ma mère, et tâcherai qu'il ne se fasse pas de dépense inutile à TAltenburg. Je dînerai d'ordinaire avec ma mère vers 2 heures et bougerai le moins possible de notre chambre.

Demain et après, je me mettrai en règle avec ma correspondance — et Mardi, j'espère commencer à employer quelques heures pour mes compositions projetées. Il m'a été absolument impossible de rien écrire, ces 15 jours de voyage — et j'ai

1) Die Kindsfrau der Prinzessin Marie.

vraiment besoin d'écrire des notes, pour me tenir en équilibre. Je me sens comme desséché quand je passe plusieurs jours sans papier de musique. Mon cerveau s'engorge, et je deviens incapable de prendre goût aux choses extérieures. C'est une observation que j'ai faite souvent, et cette sorte de maladie a augmenté avec les années. La musique est la respiration de mon âme — elle devient à la fois ma prière et mon travail.

Vers 4 h. V2 j'îrai v°ir Talleyrand, et de chez lui au Belvédère. Veuillez remercier très sensiblement la Dsse de Sagan du souvenir qu'elle m'a gardé. Vous savez que je ne suis pas ingrat, et que je sais apprécier certaines bienveillances à tout leur prix. J'espère que je la trouverai encore à Carlsbad — sinon j'irai la voir à Teplitz. En attendant, je suis très heureux d'apprendre que vos relations avec elle se nouent bien, ainsi que je le désirais et espérais. Vous pouvez lui en remontrer, j'en suis persuadé — mais de son côté, elle pourrait aussi en remontrer à bien des gens, car elle marque un des types les plus accomplis de l'intelligence et de l'art mondains, et plusieurs traits de sa vie témoignent aussi que le cœur ne lui a pas manqué. En somme, c'est un modèle digne du plus fin pinceau de Balzac — fort supérieur à mon sens à telle femme, qu'on a coutume de désigner comme «femme supérieure».

Adieu, chère Carolyne — je vous écrirai demain, après avoir vu Vitzthum, et vous baise les pieds et les mains.

Toutes tendresses à Furet.

Dimanche, 17 Juillet, 3 heures.

Hier soir j'étais chez Ziegesar au Belvédère, et ce matin chez Vitzthum; à 4 heures, je dînerai avec Talleyrand, et vers 5 h. 1/2, je me rends à Ettersburg. Je voudrais vous dire bien des choses, chérissime et unique Carolyne, et plus que toute chose. Demandez à Magnolet — «qui sait parler aussi» et même écrire, et comment déjà! — de vous bavarder tout ce que je n'ai pas l'esprit de trouver en ce moment. Il est

3 h. 1/2 passées, et il faut que je m'habille pour le dîner de Talleyrand.

Ce matin je n'ai point reçu deX vos nouvelles — ce sera pour demain. Je vous raconterai aussi demain ma visite à Ettersburg. Wagner vient de m' envoyer une lettre très digne et très convenable, pour Monseigneur. J'en garde copie, pour vous la communiquer. Du reste, rien de nouveau. Tout est tranquille dans la maison. Je garde Eeményi jusqu'à la fin du mois. C'est un brave garçon, et qui se conduira bien.

Adieu, que les anges du Seigneur vous gardent, et vous protègent. Où avez-vous mis mon catalogue? Je voudrais l'envoyer, ou le porter en passant à Härtel.

Dimanche, 17 Juillet, 5 heures.

Je vous récris chez Talleyrand — votre lettre du Jeudi, 14, m'ayant été remise par le facteur de la poste, en quittant l'Altenburg, dans la petite forêt de sapins. Talleyrand vient de me dire que l'installation officielle du nouveau règne — Huldigung — se fera le 28 Août. C'est l'anniversaire de Gœthe — date significative, si l'on s'attache à en maintenir le sens. Il me resterait à vous parler de Moïse et de Salomon, si mon amour-propre n'y faisait obstacle. Qu'il vous suffise que je trouve votre idée et votre conception des trois livres: Proverbes, Sagesse et Ecclésiaste grande et juste. Nous en recauserons occasionnellement. Maintenant adieu — je pars pour Ettersburg et vous baise les mains.

Lundi, 18 Juillet, midi.

Les dons du S* Esprit sont divers et harmoniques — à peu près comme les 7 notes de la gamme. Invoquez votre ange gardien — c'est une dévotion à laquelle vous m'avez ramené, et qu'il m'est doux de pratiquer — qu'il vous suggère

selon les nécessités du moment: l'esprit de force, ou celui de prudence, de conseil, de foi, de science, de sagesse et de crainte. Vous possédez tous ces dons. Marchez donc droit votre chemin avec humilité devant le Seigneur, et sans inquiétude ni souci des hommes. Souvenez-vous de ce verset de l'Évangile, où le Christ recommande à ses apôtres de ne point préparer leurs discours devant les grands et les puissants de la terre: «car c'est le Père qui parlera par leur bouche». Vous êtes un confesseur de la foi dans l'amour, de la conviction dans le devoir. Soyez donc ferme et calme, pour persévérer jusqu'à la fin!

Quel est cet Archiduc Ferdinand1) — jeune ou vieux? En tout cas, vous n'avez pas à vous troubler de votre compliment sur les savants — car à l'exception de l'Archiduc Jean et du Duc Jean de Saxe, je ne sache guère d'Altesse Impériale ou Eoyale qui se pique particulièrement de science. Du reste, il n'y a guère lieu à taper sur une catégorie quelconque d'individus, et les plaisanteries sur les savants ne sont pas plus neuves que celles sur les tailleurs, etc. Comme en votre qualité de Polonaise vous avez de fortes antipathies nationales, vous y ajoutez volontiers d'autres antipathies accessoires — et le savant étant toujours plus ou moins «Niemiec»2), vous l'englobez dans un «profond sentiment d'ennui». Il n'y a rien que d'innocent à cela, pourvu que cela ne se répète pas trop souvent, et ne devienne pas trop habituel — car alors il y aurait injustice. Et vous la première vous ne laissez pas que de tirer assez gloutonnement profit des savants, que vous rencontrez en chemin — lorsqu'ils sont d'assez bonne pâte, pour se laisser questionner indéfiniment sur Brahma et Vichnou, les étoiles de moyenne grandeur et les couches superposées, etc. etc.

Talleyrand m'a dit que sa sœur ne venait plus à Caiisbad, et lui partira pour Paris Jeudi prochain. A 6 heures,

1) Erzherzog Carl Ferdinand von Österreich, Vater der jetzigen Königin-Regentin von Spanien.

2) Polnisches Wort: Deutscher.

hier, Dimanche, nous sommes allés avec Talleyrand, Riencourt1) et Reményi à Ettersburg. Monseigneur était à la promenade. Le chasseur ni'ayant indiqué l'allée qu'il avait prise, je me suis risqué à suivre sa piste et l'ai rejoint assez vite. Un des premiers mots qu'il me dit était: «Le Verbe doit se faire action maintenant». Je lui fis remarquer la date du 28 Août, et puis lui remis la lettre de Wagner, qui me semble très bien, et qui l'a assez frappé. Plus tard encore, nous étant assis sur un banc à l'ombre d'un chêne, je lui lus celle de Berlioz pour le distraire — et il me demanda d'écrire de sa part à Berlioz, qu'il avait tout lieu de prendre les sifflets de Covent- Garden en très bonne part, et la chute de Cellini pour un succès sérieux. Au moment où je faisais mine de prendre congé, Monseigneur me demanda si je ne voulais pas rester pour le thé et le souper. Talleyrand et Riencourt n'étaient venus que pour promener, sans se présenter. Je ne réfléchis pas longtemps pour accepter, au risque de m'en retourner à pied. A 8 h. J/2? Je me rendis dans le salon habituel. Il y avait la Grande-duchesse régnante, Watzdorf, un aide de camp du Roi de Prusse et un envoyé du Roi de Saxe, Mr de Gersdorf, autrefois Ambassadeur à Londres. Ces deux Messieurs en mission officielle ont naturellement tenu le dé de la conversation — et pour ma part, j'en étais bien aise, car je ne me sentais nullement en train de parler. Londres, le Caucase et les races d'hommes exotiques firent les frais de la conversation, à laquelle je n'avais quasi guère à contribuer. On s'est retiré à 10 heures et en me disant bonsoir, Monseigneur me demanda de composer une Marche pour son installation — Huldigung du 28 Août. Je m'y mettrai dès demain — et en revenant dans la calèche avec le Lieutenant- Colonel prussien, Mr Hiller de Gärtringen, je crois avoir trouvé un assez bon motif, que je n'ai qu'à développer. La Grandeduchesse est très simplement et parfaitement dans son assiette naturelle. Ses manières sont restées les mêmes, pour moi du

1) Graf R., Secretär bei der französischen Gesandtschaft in Weimar. •

moins — charmantes et sensées. Son rang et son individualité qu'elle fait valoir à merveille, à la fois ou tour à tour, exigent qu'on lui parle avec une respectueuse sincérité et véracité. Le Eoi de Prusse viendra ici demain Mardi, faire sa visite de condoléance à Mme la Grande-duchesse douairière — on doit désormais l'appeler en allemand Grossherzogin-Grossfürstin — et passera quelques heures au Belvédère. Mrae la Princesse de Prusse restera avec sa mère jusqu'au 4 ou 5 Août. Le voyage de Russie est toujours probable à mon sens, quoiqu'on n'en parle guère — ce qui se comprend. Mme Plötz, à laquelle j'ai été porter votre lettre à 4 heures, m'a pourtant dit qu'elle supposait que la Grande-duchesse ne resterait pas ici pour la «Huldigung». Pour moi, je vous le répète, j'ai l'idée que je ne dois pas bouger d'ici.

Que le Seigneur vous soit en aide, et que Ses Sts anges vous gardent et vous conduisent! Les anges me ramènent à Magnolet, que j'aime comme on les aime. Excusez-moi auprès d'elle si je ne lui écris plus ce soir. Elle aura une longue lettre demain — et vous n'aurez rien, car j'ai beaucoup à écrire demain et après-demain. Je n'ai presque pu rien faire aujourd'hui. A 5 heures, je suis retourné au Belvédère pour revoir Ziegesar, et lui porter le volume de Czerny1). Une forte pluie m'y a surpris, et j'ai été obligé d'attendre deux heures l'arrivée d'une voiture de Weymar — car j'y étais allé à pied pour faire un peu d'exercice, ce qui m'a fort mal réussi. Aussi on ne m'y reprendra plus. J'ai dit à ma mère que je ne la reconduirai à Paris, qu'à la fin d'Août — et encore cela me paraît fort chaftceux. Je ne sais ce qui adviendra du festival de Carlsruhe. En attendant, je prends mes mesures, comme si j'étais certain qu'il aura lieu. Courage et patience, chère Carolyne. Bon Dieu est bon — ayons confiance en lui. Il ne nous abandonnera pas. Bonsoir — bonne nuit — et à demain. «Je dors, mais mon cœur veille!»

1) Czerny, Liszt's einstiger Lehrer, hatte der Grossherzogin Maria Paulowna seinen »Gradus ad Parnassum« gewidmet.

La M ara, Liszt-Briefe. IV. 11

Mardi, 19 Juillet, 3 heures.

J'ai passé deux heures ce matin à me baigner et à me bien laver la tête avec du jaune d'œuf et de l'eau-de-vie, pour me débarrasser de la crasse du chemin de fer. La poste de 3 heures m'apporte votre lettre du 16. S'il vous était possible et pas malaisé d'entrer en relations un peu plus suivies avec Paul Esterhazy1), j'en serais d'avis. Non pas que cela puisse nous servir à quelque chose — mais à cause d' anciens souvenirs, qui me rattachent à sa maison. S'il vous a dit qu'il a été fier de moi à Londres, c'est une amabilité charmante et de bon goût, car j'étais un assez petit Monsieur à Londres en 41, alors qu'il me témoigna vraiment de l'obligeance et des attentions. Cela était parfait de sa part, car en 28 je me souviens parfaitement d'avoir dîné assez souvent à Londres avec les «officiers» de sa maison — ce dont je n'avais guère à me plaindre alors, mais ce qui n'était plus le cas en 41. Si je retournais à Londres en 54, je tâcherais de m'arranger de manière à lui faire encore plus honneur que je n'étais à même de le faire en 41. Un autre pli a été définitivement donné à toute mon existence, de quelque côté que puissent d'ailleurs tomber les dés du succès de ma carrière.

Maintenant pour ce qui est de mon voyage à Carlsbad, voici ce que j'ai à vous dire. Si en réponse à cette lettre, vous m'écrivez qu'il est bon et nécessaire que je vienne — je pourrais partir d'ici le 26 et arriver le 27, ce serait donc d'aujourd'hui en huit que je partirais. Patientez jusque-là — il me faut au moins 8 jours pour me retourner ici. D'ailleurs, Mme de Sagan ne partant que le 1er Août, j'aurais encore 3 jours pleins, pour lui faire ma cour. Adieu, Carolyne — que Dieu vous garde et vous bénisse. S'il manquait des mots dans mes lettres, vous les trouverez bien vite. Je vous écris au courant de ma tête et de mon cœur — et ne puis m'astpeindre à relire.

1) Fürst Paul Esterhazy, bei dem Liszt's Vater angestellt war.

20 Juillet, 9 heures du matin.

Je vous ai dit hier que je pourrais arriver à Carlsbad le 2 7, Mercredi prochain. D'après la tournure de vos lettres, je considère ce voyage comme certain. Notre séparation est une chose contre nature — l'un et l'autre, nous ne vivons que par tronçons. Ne vous troublez point, chère Carolyne — et demeurez affermie dans votre foi et votre amour. Je suis 'resté dans notre chambre toute la journée d'hier — et j'en ferai autant tous ces jours-ci, à moins d'être appelé au Belvédère ou à Ettersburg. Talleyrand partant demain, Riencourt a arrangé une partie de whist ce soir à 7 heures , et probablement nous conduirons Talleyrand au chemin de fer à

I heure du matin. Talleyrand dîne aujourd'hui à Ettersburg.

II est venu me voir hier, est toujours «très bien, au mieux»

— et j'ai bonne confiance en lui.

Au revoir donc, mon trésor du Ciel! Tendresses à Magnolet. Je me suis assez expliqué avec Mme Plötz, sur les chances bonnes et mauvaises que peut offrir le nouveau règne

— et je retournerai la voir demain ou après-demain. Elle vous aura répondu directement.

Vendredi, 22 Juillet 1853, 10 heures du matin.

Hier, c'était jour de jeûne — point de lettre de Carlsbad; mais ce matin on m'apporte deux lettres à la fois, que j'ai consommées du regard et du cœur. Comme S* François, je dis:

In foco d" amor mi mise; Ferimmi d1 un coltello, Tutto il cor mi divise,

A l'heure qu'il est, vous devez déjà recevoir la lettre dans laquelle je vous dis mon projet de partir le 26 d'ici. Vitzthum, qui est venu me voir avant-hier soir, a été fort touché

de votre lettre et l'a communiquée à Mme la Grande-duchesse, qui lui en a exprimé sa satisfaction émue. Je lui ai confié que j'irais vous rejoindre à Carlsbad, ce qu'il a approuvé avec plus de sympathie, que je n'osais l'espérer. Je présume donc qu'il n'y aura aucun obstacle, à mon départ. J'ai terminé hier ma Marche pour le 28 Août. Elle a plus de 200 mesures à 4 temps, et me semble assez bien réussie. Le chef de la musique militaire l'appropriera à son orchestre, et Raff en fera une autre instrumentation pour l'orchestre du théâtre. Je ne l'ai écrite que pour le piano en indiquant seulement quelques entrées d'instruments. Elle est plus du double plus longue que la Marche du Sommernachtstraum de Mendelssohn — et je crois qu'elle sera d'un assez bel effet. Je suis resté toute la journée dans notre chambre, et me propose d'en faire autant jusqu'à Mardi, sauf les commandes du Belvédère et Ettersburg. Dieu sait, et vous savez aussi que je ne suis point ingrat, et que j'ai le cœur fait de façon à grossir démesurément parfois les moindres paroles, et les plus minimes dons. Mais quand je vous vois souffrir et rester accablée sous les coups multipliés des plus odieuses tracasseries — mon cœur saigne, et ce n'est pas sans effort que je me résigne au silence. Nous causerons des espérances que je pourrais former sur le nouveau règne. La date du 28 Août serait de bon augure — et j'ai confiance dans la persévérance des belles intentions du Prince. Il n'est dans la puissance de personne au monde d'attendre cette flamme sacrée de nos cœurs, qui est notre dignité, notre liberté, notre raison d'être. Nous la tenons inviolable de notre Dieu, et nous la lui rendrons pure et intacte au jour de l'éternité — alors que nous serons un, dans la vie de la vérité et de l'amour. La figure de ce monde change et passe. Que nous importent ses grimaces, et ses verrues sur le nez!

Je ne m'explique pas que Mr Wieniawski1) ne se soit pas présenté chez vous. Je vous approuve pleinement de ne pas

1) Henri W. (1835—80), der Violinvirtuos, dessen Bruder Josef (geb. 1837), der Pianist, später einige Zeit bei Liszt studirte.

avoir été à son concert et d'aller à celui de Laub *). Faites mes amitiés à ce dernier, que je trouverai probablement encore à Carlsbad. Rappelez-moi aussi très respectueusement au souvenir de la Dsse de Talleyrand2) — et attendez-moi le 27 au soir. Je suppose que le visa de mon passeport ne m'obligera pas de rester plus de quelques heures à Dresde.

Adieu, chère Carolyne. Que les rosées du Ciel rafraîchissent votre âme!

Samedi soir, 11 heures.

Vos deux lettres à la Psse de Prusse et à Mme Fritsch ont été envoyées par le hussard du château, aussitôt après qu'elles m'étaient parvenues. La Psse de Prusse est ici sans chambellan ni dame d'honneur. Elle a voulu rester simplement en fille dévouée auprès de sa mère — et non pas en Princesse, ce qui est à tout le moins de très bon goût. Mais il y a une sorte de bon goût dont on ne s'avise guère, quand on n'a pas quelque chose de mieux que le goût. Ziegesar me dit qu'elle est vraiment charmante et séduisante au possible durant les longues soirées d'intimité au Belvédère. Cet après-midi, j'étais allé de nouveau chez lui vers 5 heures pour lui demander de nous prêter plusieurs partitions, que je dois expédier pour le festival de Carlsruhe. Je me proposais aussi de faire une visite à Mme Fritsch, ce à quoi je n'ai pas manqué — mais cette visite s'est changée en une façon de «rendez-vous», comme disait la Comtesse, avec la psse <je Prusse, qui avait chargé Ziegesar de me mander chez Mme Fritsch, la prochaine fois que je viendrais le voir. Effectivement quelques minutes après que je fus entré dans le petit appartement du rez-de-chaussée de la Comtesse, Mme Auguste apparut pour s'entretenir avec moi, avec sa grâce et sa bienveillance habituelles. Je lui parlai entre autres du nouveau

1) Ferdinand L. (1832—75), bedeutender Geiger, als Joachim'» Nachfolger, Concertmeister der Weimarer Hofcapelle.

2) Tante des Gesandten in Weimar, identisch mit Herzogin von Sagan.

livre de Mr Cousin : Du Bien, du Beau et du Vrai, de la profession de foi du 19me siècle de Pelletan, etc. et l'entretien doit bien s'être prolongé un bon quart d'heure. Elle m'a dit que sa mère devait me voir bientôt, et quoique j'aie annoncé à Ziegesar et à Vitzthum, et aussi à la Fritsch que je partirais à la fin de la semaine, il se pourrait que la Grandeduchesse ou Monseigneur me fît demander pour Mardi, auquel cas je retarderai de 24 heures mon voyage. Ne soyez donc pas inquiète si vous n'avez Mercredi ni lettre, ni rien de moi — cela voudra simplement dire, que j'ai dû aller à Belvédère ou à Ettersburg. Vitzthum que j'ai également rencontré sur le balcon de Ziegesar à Belvédère, m'a dit qu'il m'enverrait quelques lignes pour vous aujourd'hui ou demain, et partirait après-demain pour Elksleben. Pour la Fritsch, elle m'a tout bonnement chargé de vous dire qu'elle n'était pas malade, et puisque j'allais vous voir elle me demandait de vous donner de ses nouvelles.

Au retour du Belvédère, j'ai été mettre ma carte chez Maltitz. Je me suis de suite informé si Kostenecka avait à prendre des bains. Il paraît que non. On ne manquera pas de la bien servir, et bien soigner s'il y a lieu, car on sait qu'elle est un personnage dans la maison, et pour ma part je ne néglige pas de lui témoigner quelques attentions. Quant à la cuisinière, c'est une petite histoire que je vous conterai verbalement — la chose ne valant guère la peine d'être rédigée. La dépense ne doit pas être considérable dans la maison, car nous ne sommes que quatre à dîner: ma mère, Beményi, Kostenecka et Fainéant — et tout en mangeant selon notre appétit, il n'y a pas l'apparence de plats luculléens.

Je ne vous écris pas davantage maintenant, car il faut que j'expédie d'autres lettres, que je ne puis pas traîner jusqu'à Carlsbad. Pardonnez-moi donc ma sécheresse, et adieu! J'ai eu au retour du Belvédère une longue conversation et conférence dans le jardin de 1' Altenburg avecMarr1), qui est revenu de Leipzig et Berlin et repart demain pour Munich.

1) Schauspieler und Theaterdirector in Weimar.

Dimanche, 24 Juillet 53, midi.

Je viens d'envoyer à la poste quelques lignes fort insignifiantes, qui vous parviendront presque en même temps que celles-ci. Il est possible que mes lignes d'hier soir n'aient pas de date — car j'étais extrêmement fatigué de ma course de Belvédère, de mes entretiens avec Marr, d'une longue leçon que j'ai donnée à Reményi et à mes trois disciples, et que j'ai dû prolonger fort tard dans la soirée. Je me remets à vous écrire ce qui est mon occupation principale, unique, et malgré la lenteur de ma plume, très chérie. Quoique je ne sache rien vous dire comme je le voudrais — vous êtes si bonne et si adorable, que vous vous complaisez dans mes infirmités et sécheresses. Si vous exagérez démesurément la reconnaissance envers mes bons désirs, et mon ardent vouloir à vous rendre aussi heureuse qu'il devrait m'être possible — croyez bien, chère Carolyne, que je n'exagère pas l'ingratitude . . . Mais qu'ai-je à vous parler de moi?

Du selbst bin ich — Göttliche Ruhe Rast mir in Wogen, Keusches Licht Lodert in Gluthen, Himmlisches Wissen Stürmt mir dahin, Jauchzen der Liebe Jagt es davon!1)

La poésie, vous l'avez bien dit, c'est ce qui est!

Je n'ai point reconduit Talleyrand au chemin de fer, attendu qu'il ne s'est guère prêté à une démonstration de ce genre. Le souper était fini avant 11 heures et il fallait attendre encore deux heures, qu'il s'agissait de faire passer avec du punch, de la musique, ou je ne sais quoi. Mais il n'y avait pas trace d'entrain. Chelard qui était du souper,

1) Aus Wagner's »Siegfried«.

a fait toutes sortes d'atroces calembours, et nous nous sommes retirés très paisiblement vers minuit, chacun de son côté — laissant à Riencourt le soin d'accompagner son chef jusqu'à Cassel.

Dans ma lettre de demain, je vous expliquerai comme quoi je ne pourrai partir d'ici que Mercredi, ou peut-être seulement Jeudi. Souvenez-vous de la recommandation de Maltitz, et restez calme! Que bon Dieu vous bénisse!

Lundi, 25 Juillet, 8 heures, dernière lettre de la série Carlsbad.

Le courrier de ce soir m'apporte vos cinq vues de Carlsbad — et Jeudi soir nous pourrons aller ensemble saluer le «champignon de l'amitié». J'ai positivement annoncé mon départ pour Mercredi matin 3 heures et ne compte me présenter ni au Belvédère ni à Ettersburg, à moins qu'on ne me fasse demander. Puisque nous avons besoin de nous revoir, il n'y a pas autre chose à faire en ce moment. Que bon Dieu bénisse votre séjour et mon voyage à Caiisbad!

Je ne sais comment les Postwagen de Dresde à Carlsbad marchent, mais il me faut en tout cas passer par Dresde, pour faire viser mon passeport par la Légation d'Autriche. J'y arriverai Mercredi vers midi, et espère pouvoir en repartir dans la soirée, ou au plus tard — si Kuefstein x) me retenait, ce que j'accepterais probablement — le lendemain, Jeudi matin, de manière à arriver à Carlsbad Jeudi dans la soirée. Je viens de chercher dans le Guide du chemin de fer par quel départ de poste je puis arriver de Dresde à Carlsbad. Malgré la peine que j'ai prise, je ne suis arrivé à aucun renseignement précis. J'attendrai donc jusqu'à Dresde, pour prendre des informations exactes à l'hôtel de Rome, où je descendrai, puisque vous avez été mécontente de l'hôtel de

1) Graf Kuefstein, österreichischer Gesandter in Dresden.

Saxe. Je ne m'y arrêterai que le temps strictement nécessaire, ajournant jusqu'à mon retour les trois ou quatre visites, que j'aurais à faire à Dresde. Quand vous verrez la Dsse de Talleyrand, vous pourrez lui annoncer ma très humble visite pour le Vendredi, 29.

Je suis allé revoir Mme Plötz, hier soir. Elle part pour Eisenach aujourd'hui, et vous écrira prochainement. Demain, je retournerai voir Ziegesar, et je suppose que la Grandeduchesse me recevra quelques minutes. J'ai fait une course à Jena ce matin, pour y voir Hettner1) — je vous dirai à quelle intention. Maintenant j'ai un tas de choses à expédier, et à mettre en règle avant de partir. J anticipe déjà sur Jeudi et ne vous écrirai pas davantage. Soyez bénie et adorée du plus profond et du plus entier de mon cœur et de mon âme.

Hettner m'a dit aujourd'hui que Laube, l'auteur de Rococo, des Carlschüler, etc., Dingelstedt et Geibel étaient à Carlsbad. Vous ne m'en parlez pas et à l'exception de Dingelstedt, vous n'avez pas particulièrement à les voir, ni à vous en occuper. Pour ma part, si je les y trouve encore, je les rechercherai plutôt à vos heures de bain.

A nous revoir donc, Jeudi soir — peu après que vous aurez reçu ces lignes.

De notre chambre, 7 heures, Samedi, 17 Septembre.

Bénie soyez-vous à toujours! Mon cœur et ma pensée s'abîment en votre amour, sans fin ni trêve! Je suis arrivé ici ce matin vers 1 1 heures , sans encombre ni rencontre !

1) Hermann H., Kunsthistoriker, damals Professor in Jena.

2) Liszt war nach Weimar zurückgekehrt, während die Fürstin und ihre Tochter noch München besuchten und erst beim Carlsruher Musikfest mit Liszt zusammentrafen.

Tout est bien dans la maison. J ai passé 1 inspection du personnel, et ne puis que louer la bonne tenue d'un chacun. Notre petit filleul, le fils d' Alexandra1), se porte à merveille — et vous pouvez complètement rassurer papa et maman. Après avoir dîné à 1' Erbprinz , je suis allé voir Raff — lequel est depuis 8 jours en prison, pour une ancienne dette d'il y a 8 ans; mais si l'on vous en parlait, je vous prie de dire que vous l'ignorez complètement. Quoiqu'il ne s'agisse que de 80 écus, je ne les paierai pas par principe! Je lui ai conseillé de garder son nouveau logis aussi longtemps qu'il conviendra à son créancier de l'y retenir. Mais à vous, chère, je vous demande instamment de ne point dire du mal de Raff à Dingelstedt. Au contraire de faire en sorte avec la prudence et la réserve requises, que Dingelstedt prenne sur lui de faire nommer Raff second maître de chapelle à Munich, en remplacement de V. Lachner qui est déjà parti pour Hambourg. La position et l'individu donnés, je m'intéresse beaucoup à ce que cette négociation que j'ai entamée, réussisse. Dingelstedt n'aura pas à s'en repentir, car Raff se fera naturellement son âme damnée, et lui rendra sous plus d'un rapport de bons services. Dingelstedt connaît déjà mon opinion sur la capacité de Raff. Vous n'avez à ce sujet qu'à abonder dans le même sens. De plus je compte sur votre merveilleux talent diplomatique pour trouver les sortes d'arguments qui persuaderont Dingelstedt à préférer Raff à tous les autres candidats — car au fond, je suis convaincu que cette nomination dépend de lui. Ainsi, chère, vous comprenez, et ferez ce que vous pourrez pour atteindre le résultat que je désire - — sans rien forcer, et en gardant seulement le degré de dissimulation indispensable en ce cas. Vous pouvez simplement en parler à Dingelstedt de ma part au commencement et ensuite vous trouverez sans plus de préparation ce qu'il y aura à dire.

Ma mère est d'assez bonne humeur, mais je doute que

1) Polnische Kammerjungfer der Fürstin, die sich mit deren Diener Heinrich verheiratet hatte.

vous réussissiez à la garder plus longtemps ici, car ell& soupire et pleure après ses enfants.

On donne ce soir Fidelio au théâtre. Admirez mon héroïsme — je n'y suis point allé. A 1 heure de la nuit, je pars pour Francfort, où je ne m'arrête que pour dîner. A 5 h. \ 2. je serai à Carlsruhe. Tendresses à Magnolet. En fait de choses à voir à Munich, n'oubliez pas la petite galerie de Boisserée. Parlez-moi de Genelli1), Schwind2) et Kaulbach3). Merci à l'avance pour les belles et bonnes lettres que vous m'écrirez — et où il n'y aura ni douces petites gronderies, ni adorables petites fâcheries! Adieu, adieu, bonne nuit, et beau réveil demain à la Walhalla. Kostenecka est bien, et nous avons eu un tendre revoir.

Lundi 19, 7 heures du matin.

Bonjour à Carlsruhe! Ici il n'y aura pas à fainéanter, durant cette première semaine surtout. Arrivé hrer soir vers 6 heures, je suis allé un instant au théâtre, et puis dans la loge de Devrient. A la mine des figures, et à la figure des mines, j'ai jugé que je n'aurais pas de temps à perdre pour faire marcher le festival. Ce matin à 1 0 heures commencent nos «conférences d'institut». Je vous rendrai compte du résultat, aussitôt qu'il y en aura un.

Je n'ai fait qu'une seule rencontre en chemin de fer: un Mr Landsberg qui est établi à Rome depuis longues années; il s'est acquis la position de factotum musical de la Ville Éternelle. Il ne m'a rien raconté qui vaille la peine d'être redit, ce qui est le cas de beaucoup de mes connaissances.

Mason4) est provisoirement à Francfort, attendant sous quelque bel orme des nouvelles du festival de Carlsruhe, où il compte se rendre d'ici à quelques jours. Pruckner est déjà

1) 2) 3) Die grossen Maler waren Liszt später befreundet. 4) William M., geb. 1828 zu Boston, Liszt's Schüler, Ciaviervirtuos in New-York.

arrivé. Je n'ai point trouvé Linange; mais à l'instant on m'apporte un billet de lui, qui m'annonce son retour au plus tôt. Il vous écrit en même temps, à ce qu'il me dit, pour vous engager beaucoup à venir à Karlsruhe. Quand j'aurai revu Linange, je vous dirai ce que je pense de ce projet. Encore une fois, chère, on vous écrira peu d'ici. Vous devez vous contenter des jouissances artistiques que vous offrira Munich, et vous passer de mon accompagnement épistolaire, tant bien que mal. Dès demain, je serai obligé de me mettre en course pour ramasser mon monde à Baden, Darmstadt, Heidelberg et Mannheim. Si donc deux ou trois jours se passent sans que vous ayez de lettre de moi, ne soyez point inquiète. Ayez pleine confiance en bon Dieu, qui donnera passable santé et bon maintien — et soyez très certaine qu'on vous aime. Et qui encore ? Magnolet.

A notre dernière entrevue avec Maltitz, il m'a remis un petit recueil de 50 sonnets environ, qu'il vient de faire imprimer sans nom d'auteur, pour les distribuer, je suppose, à ses amis et connaissances. Sonettenbank en est le titre. A la première page, il se trouve un Vor-Sonett, que je vous fais copier par Mr Hans1), et à la page 13, un sonnet sur Liszt, que je vous enverrai également. Je suis curieux de l'impression que vous fera Munich, et des découvertes que vous m'annoncerez. Adieu, très chère — que les anges du Seigneur conduisent vos pas, et nous ramènent bientôt l'un à l'autre!

Darmstadt, 22 Sept. 53.

J'ai commencé hier ma tournée pastorale, en l'honneur de notre Musikfest, qui a décidément lieu le 3 et 5 Octobre. Dans une heure je serai à Mannheim et ce soir, je serai de retour à Carlsruhe. Avant-hier j'étais à Bade, où j'ai retrouvé Mme Kalergis, dont je vous parlerai plus au long une autre fois. Elle m'a invité à dîner avec les Wiasiemsky —

1) Hans von Bülow, der beim Musikfest mitwirkte.

premier secrétaire de la Légation russe à Carlsruhe — , Oseroff, ministre de Russie, Stolypin, etc. Je retournerai à Bade dans deux ou trois jours. Elle part la semaine prochaine pour Paris, et de là rentre à Pétersbourg auprès de son oncle Nesselrode, chez lequel elle fait les honneurs du salon durant l'hiver. Elle me dit vous avoir vue toute enfant à Pétersbourg — alors que vous n'aimiez pas la musique! Nous nous sommes revus quasi mieux que nous ne nous étions quittés, et elle a mis de la cordialité dans l'accueil très amical qu'elle m'a fait.

Hier matin j'ai reçu une lettre de Monseigneur; je vous la joins à ces lignes. Voilà «pour le moment», comme dit Belloni. Ce qui est pour toujours et pour l'éternité — vous le savez et vous le ressentez. Regardez bien Munich et écrivez-moi. On vous aime! N'oubliez pas Raff, et protégez-le sensément, en faisant comprendre le personnage à Dingelstedt, auquel vous ferez mes amitiés.

Jeudi, 22 Sept. 53.

Au retour de Mannheim, je trouve votre première lettre de Regensburg, et je me hâte de répondre à la page sérieuse. L'Anglais était fort bien informé en vous disant, qu'il faut de 8 à 9 heures pour venir de Stuttgart à Carlsruhe jusqu'à présent. Seulement les temps changent, et les chemins de fer abrégeant le temps à partir du 28 Sept., au plus tard 1er Oct. aussitôt l'ouverture définitive du chemin de fer — car jusqu'ici on n'a fait que des Probefahrten — il ne faudra plus que 3 heures, au plus 3 heures 1/2. Cette circonstance, du reste, ne doit pas vous empêcher de remonter le Neckar de Heilbronn jusqu'à Heidelberg, où je tâcherai de venir vous prendre, pour vous reconduire ici. Peut-être même les choses pourront-elles s'arranger de façon à ce que je vienne audevant de vous à Heilbronn — car je vous engagerai assez à passer les fêtes d'Octobre à Munich de préférence à Carlsruhe. Le 6 au matin, je vous rejoindrais à Heilbronn, à moins

que vous n'en décidiez autrement. Vous verrez comment vous emploierez votre temps à Munich, où vous n'avez guère à vous presser. Je doute que vous trouviez la statue de Schiller de Stuttgart à l'atelier de Schwanthaler — car elle est de Thorwaldsen ! D'ailleurs, il convient que vous voyiez cette statue sur place. Dingelstedt pourra vous donner un mot pour quelqu'un de Stuttgart, au fait des choses que vous auriez intérêt à y voir. Si par exemple vous n'arriviez que le 6 à Stuttgart, Fainéant y arriverait aussi, à l'hôtel Marquard — car je ne serai pas fâché de profiter de cette occasion pour revoir Stuttgart. D'ici au 1er Oct. je saurai à quoi m'en tenir sur vos projets. En attendant, voici toujours deux mots pour Kerner1), auxquels vous ajouterez l'adresse; car je ne me souviens pas bien de l'orthographe de son nom. Ne mettez ni Monsieur, ni Herr, mais simplement Justinus Kerner. Le père de Hans vient de mourir. Ci-joint un programme incomplet encore de nos fêtes de Carlsruhe. Il faudra y ajouter l'Ouverture de Manfred de Schumann, etc. Linange n'est pas encore ici — et j'ai de la besogne par-dessus les deux oreilles. Que bon Dieu vous bénisse, et fasse luire tous Ses beaux rayons dans vos yeux et dans votre âme.

Vous faites des merveilles à Munich! Rideau de théâtre,

bas-relief avec Goethe, Schiller et «tutti quanti» , projets ÏÏOrestie et de Tempête11), visites royales — c'est à ne pas y croire. Je me hâte de vous dire que vous avez très bien fait de voir le Roi Louis, et qu'il me paraît très convenable que vous y ayez conduit Magnolette. Peut-être se trouvera-t-il encore une occasion de revoir Sa Majesté, ce que je vous engagerais à ne pas négliger. Si Dingelstedt n'est pas infiniment pressé, je lui ferai volontiers son Orestie pour le mois de Mars, en

1) Der Dichter Justinus Kerner (1786—1862).

2) Die Musik zur »Orestie« und dem »Sturm«, die Dingelstedt von Liszt wünschte, blieb ungeschrieben. Shakespeare's »Sturm« componirte später Taubert.

me réservant la Tempête pour l'année prochaine. Rapportezmoi seulement le manuscrit, sur lequel je prie Dingelstedt de me marquer au crayon ce qu'il lui faut de musique et je lui répondrai de suite quand je pourrais lui livrer la partition. Probablement il sera nécessaire que j'aille à Munich pour les répétitions, sauf à laisser diriger la représentation par Lachner. Pour Förster1), je vous engage à ne pas lui faire de cadeau immédiatement — mais à prendre un nombre suffisant de souscription à son ouvrage, s'il l'écrit lui-même. Je suis charmé que vous ayez pris de bonnes relations avec lui. Demandez-lui de vous faire connaître un pianiste, qui est un fils adoptif de lui, Mr Speidel2), et dites-lui que je vous en ai dit du bien. Vouz avez vu ce jeune homme autrefois, il y a deux ans, à Weymar. Je vous envie les heures que vous passez avec Genelli et Schwind. Peut-être les reverrons-nous ensemble, de façon à ce que je puisse aussi faire mon petit profit.

Le Musikfest commence à me donner terriblement de besogne, mais j'espère qu'il réussira au delà de ce qu'on en attend. Ci-joint, le programme définitif. Demain matin je vais à Darmstadt, et après-demain à Mannheim. Vendredi, je serai à Baden-Baden pour y revoir Mme Kalergis — qui vient de m'écrire un mot, que je vous envoie. Samedi j'ai ma première répétition générale avec le personnel complet. Dimanche, la seconde et dans la soirée je vous attends ici, à moins que vous n'ayez des raisons majeures pour ne point venir. Vous avez reçu ma lettre d'hier matin. J'en reviens toujours à notre vieux refrain: «Vous êtes vraiment adorable, et on ne peut que vous adorer». Après-demain soir, à mon retour de Mannheim, j'espère trouver votre lettre qui m'annonce votre arrivée ici. Par les chemins de fer qui ouvrent au 1er Oct. votre voyage se trouve abrégé d'une dixaine d'heures au moins. Je suppose que vous pourrez être commodément

1} Der Kunsthistoriker Ernst Förster.

2) Wilhelm Speidel, Professor am Stuttgarter Conservatorium.

ici, Dimanche au soir. Les concerts ont lieu à 11 h. du matin, Lundi et Mercredi. A bientôt donc.

Linange est toujours fort bien pour moi. Eugène n'est point encore arrivé, et on ne sait même pas où il se trouve maintenant. Combinez ce que bon vous semble avec Dingelstedt. Je suis prêt et disposé à tout ce que vous me direz de faire. La réussite de l'instrument d'Alexandre1) me fait grand plaisir — et je vous remercie d'en prendre votre part. Je le ferai venir de suite à Weymar. Bonsoir, chère et unique, et au revoir dans 5 jours. Aux pieds de vos petits pieds.

23 Sept. 53. F. L.

J'ai écrit quelques lignes à Talleyrand pour l'inviter à venir ici. La Grande-duchesse Stéphanie est à Bade et pourrait l'intéresser.

24 Sept., Bade, 8 h. du matin.

Chère, très chère et uniquement chère. Jusqu'ici j'ai deux lettres «artistiques» de vous, mais elles me semblent bien courtes , et vous ne me donnez vraiment plus assez à lire. Votre description des Victoires » de Rauch est parfaite. J'avais déjà entendu dire à plusieurs juges compétents, que c'était la plus belle œuvre de Rauch. Savez-vous que je vous envie un peu cette course de la Walhalla et de Munich? Vous m'y conduirez un jour, n'est-ce pas — et me ferez bien voir et comprendre?

Je suis revenu hier ici, où réside le corps diplomatique de Carlsruhe, dans l'intention de faire trois visites, à la Russie, à la France et à l'Autriche, et de passer quelques heures avec Mme Kalergis, dont je suis fort content. Je comptais repartir pour Carlsruhe dans la soirée, mais voici Mme Delphine2) qui ap-

1) Der nach Liszt's Angabe von Alexandre in Paris gebaute Riesenflügel mit drei Claviaturen, Pedal und Registern.

2) Gräfin Delphine Potocka, die Freundin Chopin's, deren Gesang noch den Sterbenden entzückte.

paraît et me parle de vous, des enfants et Mme Patersi de la façon la plus aimable. Elle m'invite à dîner avec elle aujourd'hui, ce que j'ai accepté — et en conséquence, je ne rentrerai à mon Erbprinz de Carlsruhe que ce soir, car on dîne ici à 6 heures. Je commence à faire un peu connaissance avec les Wiasienisky, avec lesquels j'ai redîné hier au club, qui représente la «high fashion» d'ici. J'y ai rencontré entre autres Pückler, qui doit venir me voir ce matin — Kotusoff, qui est une de mes anciennes connaissances de Pétersbourg — Mme Chreptowitch, dont le mari est maintenant ministre de Russie à Bruxelles, c'est une des filles de Mr Nesselrode — Mme Zographo. J'ai appris de celle-ci que son mari était un homme d'un âge mûr, autrefois ministre des affaires étrangères à Athènes, maintenant ministre de Grèce à Pétersbourg. Je suppose que c'est la connaissance de Talleyrand. Elle a le visage grec, ou valaque, ou moldave. Mme Kalergis tient assez ostensiblement et avec modestie le haut bout dans ce monde. Elle fait preuve de bon goût et de tact dans ses relations avec moi, qu'elle pose très franchement sur un pied d'amitié convenable, et quasi flatteur pour moi. «Po Polsku». Mme Kisseleff est aussi parmi les hôtes de Bade. Elle écrit des volumes, moyennant l'invention des tables tournantes — et se trouve sous l'influence et l'inspiration immédiate d'esprits bons et mauvais. Les premiers lui conseillent de partir «subito» pour Paris, se confesser à l'Abbé du Guerry, curé de la Madeleine — et les autres la retiennent au tapis vert de Hombourg. Il paraît qu'elle passe des heures à cet exercice des tables tournantes, qu'on a perfectionné maintenant, car toutes les révélations s'écrivent de suite avec le crayon, et de cette façon, il n'y a plus aucune raison de s'arrêter.

J'ai revu aussi Ernst, qui depuis plus d'un an s'est beaucoup attaché à une Rachel II, Mlle Lévi, laquelle a quitté la carrière théâtrale après avoir eu beaucoup de succès à l'Odéon, pendant deux ans, je crois, par suite d'exaltation religieuse, comme on dit. Elle a 22 ans, et en paraît 19 — et s'est faite catholique. Son frère est entré dans un couvent à Bordeaux, et sa sœur ressent la même vocation. Ernst songe et

La Mar a, Liszt-Briefe. IV. 12

réfléchit assez sérieusement à l'épouser,' ce que pour ma part je ne voudrais ni lui conseiller, ni lui déconseiller. Il y a assez de réaction parmi les artistes allemands contre la réputation d'Ernst. Le fait est que depuis 15 ans, il joue constamment et quasi exclusivement la Fantaisie ÏÏ Othello et le Carnaval de Venise, ce qui suffit bien à 3 ou 4 ans, mais non pas à 15. Il y a chez lui un allanguissement et un laisseraller qui ne manquent pas de charme — mais dont il aurait dû se débarrasser depuis longtemps. Du reste, tel qu'il est, je l'aime infiniment mieux que les 99 centièmes de ses collègues en célébrité, car il y a en lui une sorte de probité délicate et affective, qui lui donne une véritable valeur morale. Il n'est pas impossible qu'il ne vienne s'établir à Weymar. Pour l'hiver prochain, il projette un nouveau voyage en Kussie — avec Mlle Lé vi s'entend! — laquelle lui tient la dragée très catholiquement haute. Sur Mme Kalergis, Delphine, etc., nous bavarderons à notre revoir. N'oubliez pas ma Tempête avec Dingelstedt, et s'il est possible, tâchez de lui colloquer ce pauvre diable de Raff.

Tendresses à Magnolet, et sachez bien qu'on vous aime et vous adore.

26 Sept. 53.

Très chère,

Je compte un peu sur vous ici le 4 au plus tard, et j'espère déjà le 2. Mon Musihfest me serait bien triste sans vous — et j'imagine que vous aurez assez le temps de voir tableaux et statues durant cette semaine. Comme je suis content que vous aimiez les paysages de Rottmann. Je vous en avais déjà parlé, comme m'ayant fait une grande impression. Ne manquez pas de voir ses paysages de Grèce, qui sont, je crois, dans une des salles du château? Je les entends encore chanter dans le souvenir.

Mais revenons à nos combinaisons de voyage! Linange, qui est de retour depuis avant-hier, m'a donné les meilleures

assurances au sujet de votre séjour ici, et d'après cela, je me suis décidé à retenir, en attendant, une loge de 4 places pour vous, pour le 3 et le 5 Octobre. Si cela vous est possible, tâchez d'être ici le 2 au soir, et écrivez-moi de suite si je puis vous retenir 2 chambres à V Erbprinz, à cette date. Je présume que vous pourrez vous arranger de manière à voir Ulm Samedi, et quant à Stuttgart, il n'y a pas absolument besoin que vous vous y arrêtiez. Nous pourrons y aller un autre jour ensemble. Si pourtant entre un départ de chemin de fer et l'autre, il vous reste une heure — allez voir la statue de Schiller, car on prétendait, il y a quelques années, que j'y ressemblais. Si vous vous décidez à venir ici le 2, 3 ou 4 Oct. , comme je vous y engage — le plus tôt me sera le plus doux, cela s'entend sans dire — vous pourrez reprendre tout doucement vos anciens rapports d'amitié avec Linange. De plus, la belle et bonne compagnie de Bade restera jusqu'au Musikfest — Mme Kalergis, Delphine et Mme Chreptowitch y viendront. Je serai bien aise que vous fassiez la connaissance de Mme Kalergis, que j'ai lieu de croire bien intentionnée pour moi. La GDsse de Bade est en profond deuil par suite de la mort de la Psse Wasa, et ne viendra sûrement pas au théâtre; mais Linange m'a dit qu'elle était désireuse de faire votre connaissance. La cousine de Linange est la Watzdorf de Carlsruhe. Arrivez donc, chère, et Fainéant tâchera de ne pas vous faire honte!

Je suis très content que vous voyiez le Roi Louis — et s'il s'y prêtait, que vous cherchiez à entretenir quelques relations avec lui. Je l'ai toujours sincèrement admiré, et son nom restera grand, malgré les petitesses qui s'attachent à son règne. Il est le patron de l'art dans ce siècle, et il a bien accompli une tâche extraordinaire et vraiment royale. Il peut tendre la main aux Médicis et à Périclès en leur disant: «Je vous vaux bien!» Les belles et grandes choses n'ont pas été seulement une affaire de loisir pour lui — il a familièrement vécu avec elles . . .

J'enverrai la lettre à Talleyrand, et y ajouterai deux lignes d'invitation personnelle, en l'informant que probablement vous

viendrez à Carlsruhe. Que bon Dieu vous bénisse et vous conduise vers moi! F. L.

Je vous écrirai très peu cette semaine — pardonnez-le moi, et venez. Écrivez-moi de suite si je dois retenir vos chambres à partir du 2 Oct. Je vous enverrai le nouveau programme demain. Mercredi et Jeudi, je serai obligé d'aller à Darmstadt et Mannheim, et ne pourrai être de retour que Jeudi soir tard. Ne soyez donc pas surprise si je ne réponds pas de suite à ce que vous me demanderez dans vos lettres de demain. J'espère que j'y suppléerai bientôt, verbalement.

A vous et par vous!

[Carlsruhe, erste Octobertage 1853.]

Je vous aime plus de deux fois double, toutes deux — et reviendrai aussitôt cette maussade soirée musicale terminée. Vous avez bien fait d'aller au spectacle. Vous raconterez à Fainéant, qui se recommande à votre mémoire1).

1) Nach Beendigung des Carlsruher Musikfestes hatte Liszt ein Zusammentreffen mit Wagner in Basel verabredet. Dahin begleiteten ihn die Fürstin und Prinzessin Marie, sowie Joachim, Bülow, Cornelius, Pruckner, Keményi, Pohl. Wagner las ihnen seine »Walküre« vor, und als die Damen die vollständige Nibelungen-Dichtung kennen zu lernen wünschten, machte er die Fortsetzung seiner Vorlesung davon abhängig, dass sie sich an einer von ihm und Liszt beabsichtigten Eeise nach Paris betheiligten. Dies geschah, und Wagner löste sein Wort ein. Nach beendeter Vorlesung schenkte er das benutzte Exemplar seiner Nibelungen-Dichtung der Prinzessin Marie mit der Widmung: »Der Nibelungen Neid und Noth, der Wälsungen Wonn' und Weh, Alles dem klugen Kinde zum Andenken an den dummen Kichard.« In Paris begegnete er damals Liszt's jugendlicher Tochter Cosima, seiner nachmaligen zweiten Gattin, zum ersten Male.

Je crois à l'amour, par vous, en vous et avec vous. Sans cet amour, je ne veux ni terre ni ciel. Toutes les voix de mon cœur et de mon âme me chantent le poëme d'amour que vous avez rêvé. Laissez-moi donc à vos côtés. C'est là ma suprême liberté, croyez-le moi. Le reste n'est que servitude et mensonge. Aimons-nous, mon unique et glorieuse bienaimée, en Dieu et en Notre Seigneur Jésus-Christ — et que les hommes ne séparent jamais, ceux que Dieu a joints pour l'éternité! Mes réflexions sont faites, et la paix qui remplit mon âme, à la lueur de votre amour, n'est point une illusion. Sachons accepter par la conscience de notre vocation les souffrances de notre destinée. Elles seront en tout cas passagères. N'oublions pas que notre voie et notre but sont l'amour — l'amour qui rend tout poids léger, car il rejaillit incessamment jusqu'aux sources de la vie éternelle.

11 Mars 54.

Très chère et seule,

Je viens vous dire bonsoir, il est près de 10 heures. Je prierai un peu bon Dieu, et alors il faut bien un peu bavarder avec vous, n'est-ce pas? Il est vrai que quand vous n'êtes pas là, la matière à bavardage me manque terriblement. Pour aujourd'hui, je n'ai rien autre chose à vous raconter si ce n'est que j'ai fait le voyage avec Mr Gross, fils, qui m'a appris qu'il épouserait Mlle Staff, ce que j'ignorais, ou avais oublié. A Erfurt, «Soestchen»2), comme dit Preller, et Mlle Schreck ont eu l'amabilité de venir au chemin de fer pour me faire cadeau d'un bouquet — ce qui fit dire à Mr Gross, que j'étais un fortuné mortel. Enfin arrivé à Gotha, un

1) Liszt war vom Herzog von Coburg eingeladen worden, die erste Aufführung seiner Oper Santa Chiara in Gotha zu leiten und bereitete dieselbe dort vor.

2) Marie Soest, eine Schülerin Liszt's.

superbe nègre ni'a reçu, de la part de Monseigneur, et m'a conduit dans un gentil petit coupé au palais, où j'habite la même chambre qu'il y a un an. Le nègre est attaché à ma personne, toujours installé à ma porte. Il se nomme Philippe, et se trouve d'être d'ancienne connaissance pour Hermann — attendu qu'il faisait partie de la «représentation» de l'oncle de Hermann, le prestidigitateur Becker, Prof, de magie. A 10 heures, Wangenheim m'a conduit à la répétition, d'où je suis revenu vers 1 h. 1/2. A 5 heures, j'ai dîné chez la Duchesse, qui est toujours une très charmante et gracieuse femme. En fait d'étrangers, il n'y avait qu'un jeune Pce de Leiningen, en uniforme autrichien. Le Duc ne reviendra de Berlin qu'après-demain soir, et la représentation de son opéra est fixée à Dimanche en huit. D'ici à Dimanche prochain, je resterai ici sans quasi quitter ma chambre, excepté aux heures de répétition.

J'ai revu aujourd'hui mes Années de pèlerinage, où il n'y a que d'infiniment petites corrections à faire. Demain soir, je reprendrai ma «Montagne» , que je compte finir d'ici à Dimanche, mes indécisions ne portant plus que sur quelques fagots.

Que les bons anges gardiens vous conservent et vous soutiennent! Tendresses à Magnolet — et n'oubliez pas

[Gotha,] Mardi, 21 Mars 54. Fainéant.

[Gotha, März 1854.]

Ne me grondez pas, ne m'en veuillez pas, 300 millions de fois très chère — mais l'article sur Egmont{) ne doit pas paraître avant mon retour à Weymar, car j'ai encore plusieurs grosses et beaucoup de menues observations à faire là-dessus. Tout sujet qui touche à Goethe est dangereux à traiter pour

1) »Über Beethoven's Musik zu Egmont«, nach Aufführung derselben unter Liszt auf der Weimarer Hofbühne, März 1854 geschrieben. Ges. Schriften III, 1.

moi. Cependant, en prenant les choses du point de vue de l'union du drame et de la musique, il y a moyen de s'en tirer — seulement, à mon sens, il faudra s'en tenir à cela, et ne pas entamer systématiquement la question du progrès intellectuel et moral des musiciens, depuis la venue de Jésus- Christ, pour commencer. Non pas que cette question ne soit assez liée avec l'autre, mais parce que dans ces sortes de cas, il est bon de se souvenir du vers de Boileau: «Qui ne sait se borner, ne sut jamais écrire.»

Pour appliquer incontinent ce prudent aphorisme, je vais borner à ces quelques mots mes observations, pour le moment. Après-demain j'arriverai de bonne heure, et nous deviserons à l'aise sur toutes sortes de questions d'art. Encore une fois, ne me grondez pas et ne me faites pas le reproche de ne pas être assez Roméo, quand la Weimar'' sehe Zeitung se trouve en tiers avec Juliette! Soyez indulgente pour mes duretés — elles tiennent par divers bouts à des faiblesses, que vous seriez peut-être injuste de condamner. Que les bons anges gardiens vous portent sur leurs belles ailes, et que le Seigneur vous donne s a paix, qui n'est pas semblable à celle que le monde peut donner! —

Il y a du reste d'excellentes choses dans l'article sur Egmont, dont on pourra faire un bon usage; seulement il est nécessaire que nous le revoyions encore une fois ensemble. Au lieu de Dimanche, il pourra paraître Mardi ou Mercredi. Puisque nous voilà devenus Allemands, permettez-moi de vous envoyer ein Körbchen, qui pourra servir à toutes sortes de fleurs naturelles et de rhétorique.

Adorable et adorée,

[Gotha, März 1854.

Votre mouchoir blanc m'a accompagné jusqu'ici. N'allez pas vous tromper et vous chagriner comme pour la corbeille — je n'ai pas volé votre mouchoir. Il ne s'agit de rien de pareil, mais bien de quelque chose comme de nos «traînées lumineuses» du «Lamento e Trionfo»,

Monseigneur dînant aujourd'hui à 3 heures, je profite des deux heures de liberté qui me restent pour vous écrire d'abord. Voici aussi quelques mots pour Caroline1). Je n'ai ni le loisir ni le talent de faire une longue lettre à ce sujet. Son père nous a fait à l'un et à l'autre beaucoup de mal, avec les plus raisonnables intentions du monde. Je ne lui en ai jamais voulu, et depuis 6 ans je fais plus et mieux que lui pardonner. J'espère qu'un jour ou l'autre, le sort nous rapprochera de Caroline. C'est la seule personne que je désire que vous connaissiez. Vous lui ferez du bien, et elle vous sera douce. Écrivez-lui un peu longuement. Vous savez parler et écrire — ce qui me réussit rarement, à moins que vous ne m'aidiez, ou que je ne me fâche.

Pendant le trajet, j'ai lu du Brendel, qui essaie à sa manière de justifier le christianisme, en opposition aux théories de Wagner. Son point de vue se résume en ces mots, que je pourrais signer: «Das Christenthum, in seinem innersten Kern gefasst, wird ausreichen (je dirais pour ma part: den Menschen und die Welt erlösen!) bis an das Ende der Welt. Seine Erscheinungsformen aber werden innerhalb bestimmter Zeitepochen wechseln, da keine einzige bisher vollständig Genüge zu leisten vermochte.» L'idée de Wagner que les nouvelles floraisons et moissons de l'Art exigent le trait d'union, qui relie Apollon et Jésus-Christ n'est pas fausse — mais il tombe dans de flagrantes contradictions quand plus tard, il essaie de porter coup à ce sens du christianisme en maintenant en principe et en pratique l'Amour et la Fraternité, qui sont l'essence même du christianisme. Ce qu'il dit de la Tonkunst est beau et juste: «Sie ist die volle ivallende Herzensliebe, die das sinnliche Lustempfinden adelt und den unsinnlichen Gedanken vermenschlicht', — durch die Tonkunst verstehen sich Tanz- und Dichtkunst.» Et plus loin: «Das winterliche Geäst der Sprache ohne den sommerliche?! Schmuck des lebendigen Laubes der Töne verkrüppelt sich zu den dünnen lautlosen Zeichen der Schrift. »

1) Madame dArtigaux.

Quelle admirable pantomime que celle de votre mouchoir! Tout le Ring des Nibelungen ne saurait y atteindre! Soyez à toujours bénie!

[Gotha,] 29 Mars, midi.

Nos épithètes et nos mouchoirs se sont rencontrés par la poste, chère adorée et admirabilissime. Il y manque seulement la mélodie de Radziwill, pour laquelle je n'ai «ni objectivement ni subjectivement» eine specifisch musikalische Bewunderung, Il est vrai que je suis à peu près dans le même cas pour ce qui motive «subjectivement et objectivement» mon voyage à Gotha. Hier soir, nous avons eu une répétition de 5 heures 1/2. L'opéra marche et marchera. Après la répétition, le Duc a invité à souper le personnel du théâtre, dans une salle toute confortable, qui est attenante au foyer. On est resté jusqu'à 11 heures sans autre «subjectivité ou objectivité» qu'un très bon souper de 10 plats environ. Après quoi Monseigneur m'a ramené ici, dans un petit équipage de chasse non couvert, qu'il conduit lui-même avec toute la virtuosité d'un Milord.

Ce matin, j'ai écrit quelques lettres, à Joachim, à la Psse de Hohenzollern, à propos de l'œuvre 82 de Schubert, et aussi à mon cousin Edouard. Je vous envoie sa lettre en vous priant d'y mettre l'adresse, et de la lui faire parvenir. Tout à l'heure, je ferai une tournée de visites au personnel, ce qui me prendra 2 ou 3 heures. A 5 h. ]/2 on dîne, et ce soir je n'irai point voir Aldridge1), mais resterai tranquillement dans ma chambre — songerai «subjectivement et objectivement» à Juliette, Chrysostome, à toute cette complexité magique que l'amour rassemble dans une seule et même personne, sans rien confondre. Peut-être aussi écrirai-je le motif que je collerai à ma «Montagne». Demain, nous aurons répétition, matin et soir. Pohl arrive avec sa femme, dans la nuit. Je l'attendrai couché et endormi dans mon lit. Aimez Magnolet, beaucoup

1) Ira Aldridge (1810—67), der Neger-Schauspieler, der damals Aufsehen erregte.

et bien, jouez aux échecs beaucoup et mal — et souvenezvous un peu de

Fainéant

lequel par fainéantise est arrivé trois quarts d'heure trop tard au chemin de fer, où vous avez dû geler — et le senioncer, «objectivement et subjectivement».

Jeudi soir, 30 Mars [1854].

Je viens vous dire simplement bonsoir, très chère, et vous faire le petit compte -rendu de ma journée. Pohl est arrivé cette nuit, à 2 heures. J'ai envoyé Hermann à sa rencontre au chemin de fer, et me suis contenté de me lever à 7 heures. A 8 h. il est venu me voir, et nous nous sommes retrouvés comme nous nous étions quittés. Je souhaite beaucoup que sa femme soit engagée' à Weymar, car elle a un charmant talent, et lui me conviendrait beaucoup, et pourrait convenir aussi aux projets de Monseigneur. A 10 heures, répétition des deux premiers actes de Santa Chiara. A 4 heures, le dîner. La Duchesse n'a point paru, car elle a une petite inflammation d'yeux, et garde sa chambre depuis deux jours. Mr d' Ackermann, que vous avez vu à Weymar chez les Carlowitz, était du dîner. Il va à Paris avec sa femme que je n'ai point vue, et paraît en bonnes relations avec le Duc. A 5 h. j/2? répétition du 3me acte; elle a duré jusqu'à près de 9 heures. Après quoi Hermann a eu l'honneur de produire ses talents au salon bleu du théâtre devant Monseigneur et le personnel du théâtre, Mme Falconi, Behr, etc. Durant la séance de prestidigitation, on a servi d'excellent punch à la Romaine, et Hermann a obtenu infiniment plus de succès que mon Künstlerchor — si bien que je crois que le Duc se propose de le faire récidiver.

Demain je voudrais me remettre un peu sérieusement à l'instrumentation de ma «Montagne», car j'ai assez besoin de faire un peu de musique à ma façon. Je vais donc me mettre

au lit et m'endorinir, avec un chapitre de Brendel, afin de me réveiller dispos demain de bonne heure. Merci, mon doux ange, de vos lignes de ce matin : « Du weisst ja, dass Du mein Alles bist!»

[Gotha,] Vendredi, 31 Mars, 10 heures.

J'ai passé toute ma journée dans ma chambre, à l'exception de l'heure du dîner, et j'ai gagné un assez gros rhume par suite des soins trop attentifs de mon noir, qui nonobstant toutes mes recommandations continues a fait un feu d'enfer. Comme vos thermomètres me manquent, je ne m'en aperçois que quand il est trop tard d'y remédier. Je termine ma «Montagne», et demain matin il ne me restera plus que les nuances à y ajouter. J'imagine que vous trouverez cela grand — mais je m'attends à toutes sortes d'horreurs de la critique et du public dans l'état présent des choses. Il ne s'agit pas de s'amuser! et si même on me maltraite assez crûment — je ne m'en affligerai guère! Ce que me contrarie, c'est que je ne pourrai vous faire la surprise de venir vous dire bonsoir demain, comme je me l'étais promis en secret. La répétition généralissime ne peut avoir lieu qu'à 6 heures du soir, et durera certainement jusqu'à 10 heures, après quoi il n'y aura plus de train de chemin de fer. Je n'arriverai donc que Dimanche matin à 8 heures, pour repartir à 1 0 h. et 45 minutes. Cette fois-ci, je ne vous ferai pas attendre et geler! Soyez assez bonne pour envoyer chez Pruckner, ou dites simplement à Cornelius qu'ils pourront faire le voyage avec moi, Dimanche — car plusieurs membres de la société des «Mûris» *) veulent assister à la représentation, et j'ai retenu pour eux 5 billets, qu'ils auront le plaisir de payer. Wangenheim marche sur les traces de Ziegesar, et ne se fait

1) Der Verein der »Mûris« (Mohren, Antiphilister) war damals von Schülern und Anhängern Liszt's: Bülow, Cornelius, Pruckner, Klindworth, Reményi u. A. in Weimar gegründet worden. Diese waren Mûris, Liszt war Padischa.

pas faute d'abonnements suspendus, quand il suppose que les gens ont envie d'aller au théâtre.

Pour le dîner de demain on attend le Cte Redern de Berlin, et aussi l'ex-Intendant Küstner, plus l'éditeur de musique Bock, qu'on laissera dîner à l'hôtel — mais auquel on accordera peut-être la faveur de graver la Santa Chiara. Mme la Duchesse est toujours retenue dans sa chambre par son inflammation d'yeux, et voici trois jours que nous dînons en tout petit comité de 8 à 10 messieurs.

Joachim m'annonce que Berlioz est à Hanovre — je suppose donc qu'il ne tardera pas beaucoup à venir à Weymar. J'ai invité, avec l'autorisation de Ziegesar, Vieuxtemps pour le prochain concert de Cour, fixé au 20 Avril — mais peut-être se fera-t-il entendre avant au théâtre, le 16.

8 heures i/2, Mercredi, 16 Mai [1854, Leipzig].

Très infiniment chère,

Je vous annonce tout bêtement mon arrivée sans accident à Leipzig, avant de me mettre en course pour aller chez la Riese2) Brendel, David, Schlönbach3), Härtel, Senff, Kahnt4), Böttger5), Mme Steche6), etc. Je veux vous saluer, avec petit Magnolet aussi.

Durant mon trajet, j'ai lu les 7 ou 8 premiers chapitres des Mémoires de Berlioz. J'y ai ressenti un beau mot: «le calme des ardentes solitudes de l'Orient.» Je lui sais grand

1) Während eines kurzen Ausflugs nach Leipzig geschrieben.

2) Clara Riese, Clavierlehrerin in Leipzig, studirte bei Liszt.

3) Arnold Schlönbach, Journalist und Schriftsteller.

4) Verleger der »Neuen Zeitschrift für Musik« in Leipzig und vieler Liszt'schen Compositionen.

5) Adolf Böttger, Dichter und Übersetzer (1815—70).

6) Eine für Liszt's und Wagner's Kunst begeisterte frühere Sängerin, die mit einem von ihr begründeten Gesangverein im Dec. 1853 den »Lohengrin« in ihrem Hause zu vortrefflicher Aufführung gebracht hatte.

gré de m'avoir bien nommé, à propos de la mort de Lichnowsky: «Quelle désolation pour Liszt, qui l'aimait de toute son âme.» C'est une nuance de cœur délicate, à laquelle je suis sensible. On m'a tant reproché de manquer du «mobilier» du cœur — sur lequel les amis et amies pouvaient s'épater à l'aise et s'endormir avec une verbeuse et agréable commodité — que je suis toujours très reconnaissant à ceux qui me font l'honneur de deviner les chagrins qui m'ont affecté, si ce n'est les douleurs qui m'appartiennent en propre. La passion de Berlioz pour Estrella a quelque chose de symbolique. Il y a dans son style musical si tendre, si tourmenté parfois, quelque chose des «ardeurs» d'un jouvenceau de 12 ans pour une amante de 1 8 — avec des brodequins rosés ! Il est vrai qu'on pourrait aussi bien intervertir l'analogie — et donner au compositeur quelque chose comme 36 ou 40 ans, et à son idéal de maîtresse ou de muse, 12. La fin du chap. 9 : «J'aurai d'autres anecdotes semblables à raconter sur Cherubini, où l'on verra que s'il m'a fait avaler bien des couleuvres, je lui ai lancé en retour quelques serpents à sonnettes dont les morsures lui ont cui» — me semble, à tout le moins, de fort mauvais goût. C'est une méchanceté puérile que de lancer seulement des serpents à sonnettes. Ces sortes d'animaux doivent nécessairement étouffer et digérer les individus, et ne pas se borner à les mordre. La malédiction de sa mère sur sa carrière artistique serre le cœur — et reporte étrangement ma pensée sur celle du père de Desdemona. Oh! le marchandage des bénédictions doit-il rencontrer encore une plus funèbre compagnie dans l'imbécile cruauté des malédictions?!

Qu'est-ce que de nous, hélas! Si par hasard j'étais retenu ici demain soir, ce que je ne suppose pas — je vous écrirais encore demain matin — mais probablement vous ne recevrez ma lettre qu'après mon arrivée, après-demain matin. En tout cas, ne m'attendez pas passé 1 1 heures. Dormez, dormez, mes sublimes amours ; et patientez avec moi, comme avec autrui. Je vous bénis de toute mon âme.

Lundi, 29 Mai, en me levant, 7 h. 1/2 [Hanovre].

Bon Dieu a béni petit chemin de fer — et je suis parti, ai roulé et suis arrivé sans accident aucun. Malgré 2 heures d'arrêt à Halle et 40 minutes déjeunatoires à Magdebourg, on ne met pas plus de 11 heures de Weymar à Hanovre, et à 2 h. V4, j'ai retrouvé Joachim et Cossmann au débarcadère. Depuis Magdebourg, j'avais une fort aimable société en Mme de Bonin et sa fille. Mr de Bonin était durant longues années l'aidede-camp du Pce de Prusse, et se livre depuis 48 à la parcomanie, aux environs de Magdebourg. Sa fille s'est prise de sympathie pour les Turcs, et en apercevant mon bonnet rouge, qu'elle supposait devoir coiffer un «vrai croyant», a déterminé sa mère à monter dans le wagon, où j'étais établi solitairement — grâce à la protection dont les procédés de Hermann me faisaient jouir de la part des conducteurs. Grande fut la surprise de me trouver si peu de turquerie native — mais je me flatte qu'après 3 heures de chemin, je ne suis pas resté très au-dessous de la bonne opinion qu'elle portait aux vrais Turcs.

A Hanovre, je suis encore tombé en pleine fête de S. M. le Koi. Il y a eu théâtre paré hier soir; il a duré depuis 7 heures jusqu'à 1 1 heures passées. On donnait la Vestale de Spontini, avec Mlle Ney de Dresde 2) comme Julia, et Bötticher de Berlin comme grand prêtre. Je suis resté jusqu'à la fin, et la représentation m'a intéressé. C'est bien le beau style déclamatoire de Gluck, mais déjà un peu conventionalisé — quelque chose comme David en peinture. Il y a du talent, de la passion, des intentions fines et profondes, du génie même — mais tout cela est un peu guindé, et comme uniformé.

Une promenade favorite des habitants de Hanovre s'appelle die List — nous devons y aller aujourd'hui. Le restant de

1) Liszt besuchte Joachim ein paar Tage in Hannover.

2) Jenny N., später Frau Bürde (1826—86), Dresdner Primadonna.

la journée nous musiquerons en tête-à-tête avec Joachim, qui est très agréablement établi dans le plus beau quartier de la ville. Au-dessus de son piano pendent Beethoven et Shakespeare, entre deux vues d'Egypte: Karnak, Thèbes, sphinx à tête humaine et à tête de bélier — et Medinet-Abou, Thèbes, constructions postérieures. Les Arnim ont mis des vers au bas de ces photographies lithographiées, que je tâcherai aussi de me procurer pour vous les offrir, à vous qui avez pénétré toutes les sagesses d'Egypte.

J'attends une lettre de vous pour ce soir, et vais me mettre au piano, jusqu'à dîner. Tendresses à bon Magnolet, et n'oubliez pas Fainéant.

Fainéant se conduit indignement — il ne vous a pas écrit hier; mais il a un tel tintamarre schumannique, brahmsique, etc. en tête , qu'il ne sait que dire. Cossmann vous verra probablement avant que ces lignes, écrites avec une affreuse plume d'auberge, vous parviennent. Je partirai cette nuit de Hanovre, et compte arriver chez vous par le dernier train, vers 10 heures demain. Ne soyez point inquiète sur mon compte. Bon Dieu est votre bon ami, et a soin de Fainéant. Comme nous avons manqué le train d'hier soir, nous ne pouvons retourner à Hanovre que cet après-midi. J'y trouverai, j'espère, une lettre de vous. Bonjour et bonsoir à bon Magnolet, et à demain.

1er Juin, Brunswick 54.

Litolff et Joachim se promènent dans ma chambre — et j'ajoute seulement: excusez ce griffonnage!

1) Liszt war von Hannover aus zu Litolff nach Braunschweig gefahren.

[Weyniar, Anfang Juni 1854.]

Eubinstein1) et Fainéant restent à dîner avec Roger2). Vous en aviez quelque pressentiment ce niatin, mais en somme cela s'arrange mieux ainsi. Vers 5 h. ]/2 Je viendrai pour le café à 1' Altenburg.

Nicht Haus, nicht Hof, Noch herrischer Prunk eicß)

3 heures passées, au sortir de la répétition.

Mayence, hôtel du Rhin, 8 heures du soir, Samedi 8 Juillet [1854].

Bonsoir à Mayence, chère et unique! Que n'êtes-vous là pour visiter de nouveau le dôme, à la lueur des torches comme avec Mr Weyden! Mais hélas ce pauvre Fainéant est à lui tout seul, sans son «tout seul»! A défaut de mieux, il veut vous raconter son voyage, qui s'est passé sans accident ni incident. Il a lu 3 chapitres de Brendel — d'où il a retenu un joli mot de Luther: «Ich gebe meine geringe Musika nicht um ein Grosses!» — jusqu'à Francfort. Là, au débarcadère, il s'est trouvé nez à nez avec Schmidt, qui venait à la rencontre de quelqu'un qui n'était pas venu — et je suppose que Schmidt a été plus que dédommagé par ma survenue. On a dîné déjeunatoirement au même restaurant du chemin de

1) Anton Rubinstein (1829—94), der sich in Westeuropa als Componist bekannt machen wollte, genoss wochenlang die Gastfreundschaft der Altenburg, und Liszt brachte seine Oper »Die sibirischen Jäger« auf die Weimarer Hofbühne.

2) Der berühmte Pariser Tenorist (1815—79) gastirte damals in Weimar.

3) Aus dem Schluss der »Götterdämmerung«.

4) Liszt war auf der Reise zum Rotterdamer Musikfest, zu dessen Ehrengästen er zählte.

fer, où nous avons eu à peine le temps de faire quelques provisions, en revenant de Paris Tannée dernière. Après quoi je suis allé passer une demi-heure chez Schmidt, où j'ai parcouru la partition de piano de V Etoile du Nord, A 3 heures le chemin de fer repartait pour Mayence. A 5, je vais chez Schott, de là chez la sœur de Cornelius, que je ne rencontre pas à la maison. A 7 heures je soupe, à l'hôtel du Rhin. La sœur de Cornelius survient avec une autre dame de ses amies. Je reconduis ces dames en fiacre chez elles, et reviens ici pour vous dire bonsoir — et remercier bon Dieu de ce qu'il m'a donné et vous et bon Magnolet!

A souper, j'ai parcouru le Journal des Débats du 8 Juillet, où il y a un petit article de Saint-Marc-Girardin sur la visite du Roi de Prusse à la Wartburg. «Ce château, y est-il dit, est cher à plusieurs titres à tous les patriotes allemands, et nous ne sommes pas étonnés que le Grand-duc de Saxe- Weymar, qui étudie avec non moins de zèle que de succès l'histoire de l'Allemagne, ait eu la bonne pensée de restaurer la Wartburg, et même d'y placer un musée de vieilles armures. La Wartburg sera pour l'Allemagne du moyen âge ce que Versailles est pour la France du 17me siècle!» Suivent les quatre phases de la Wartburg: 1° la fondation par Louis, Landgrave de Thuringe, se mêlant aux origines de la maison de Saxe. 2° Ste Elisabeth, «car dans son culte éclairé pour l'histoire, le Grand-duc n'a pas oublié que le catholicisme a eu en Allemagne ses temps de grandeur et de sainteté, et il veut que la Wartburg représente aussi la mémoire de ces temps. 3° Les Minnesänger, avec leur grand tournoi poétique. 4° Luther. La Wartburg représentera de la sorte quatre grands moments de l'histoire d'Allemagne: la féodalité et les origines de la maison de Saxe, la sainteté catholique avec Elisabeth de Hongrie, la poésie du moyen âge avec les Minnesänger, et enfin le protestantisme avec Luther.» Pour couronner le tout, Saint-Marc-Girardin fait dire au Roi de Prusse en quittant la Wartburg, où il avait beaucoup approuvé les architectes et le plan de restauration imaginé par le Grand-duc: «Je viens d'apprendre encore beaucoup sur notre moyen âge, que

La M ara, Liszt-Briefe. IV. 13

je croyais déjà bien connaître» — ce qui était l'éloge le mieux approprié à la pensée restauratrice du Grand-duc de Saxe-Weymar ! !

Le bateau néerlandais part demain, Dimanche, à 9 heures du matin de Mayence, et arrivera à Rotterdam le lendemain à 3 heures. Fainéant a déjà arrêté sa cabine, et songera à «Juliette» en passant la Loreley! Bonsoir, et que bon Dieu vous bénisse, vous et Magnolet. Cornelius recevera d'ici à peu de très beaux «trabucos», que je charge sa sœur de lui envoyer — mais que je le prie de partager loyalement avec vous. C'està-dire qu'il en gardera 100 pour lui et qu'il vous remettra les autres 100, que vous donnerez à Hoffmann1) pour votre Vielliebchen perdu, avec un joli étui à cigares.

Le Journal des Débats est fort à la paix et il paraît que la Russie serait disposée à l'évacuation des provinces danubiennes. Si les cigares arrivent à votre adresse, chargez-vous d'en offrir une boîte de 100 de ma part à Cornelius. Les autres, vous les donnerez à Hoffmann.

Dimanche, 9 Juillet, 9 h. 1/2 du matin. En vue de Mayence.

Le bateau néerlandais, l'Agrippine, se met en marche. Je salue encore du regard les tours et les coupoles, que vous avez soumis à vos investigations architecturales — et m'agenouille en pensée sur les marches de l'autel, où vous avez prié. Mayence m'a toujours fait une impression particulière, quelque chose comme un point d'interrogation entre le réel et la fantaisie. Frauenlob, Gutenberg — ce libérateur des libérateurs de la conscience humaine — ; le Rhin, dont la largeur est considérable ici, et qui cependant ne semble cher-

1) Heinrich Hoffmann von Fallersleben (1798—1874), der Dichter und Gelehrte, der, damals in Weimar lebend, sich mit Liszt nah befreundete und mit ihm den von Liszt präsidirten Neu- Weimar- Verein gründete.

cher à imposer que par sa régularité, à peu près comme un oratorio de Händel ou un poëme de Pope; la forteresse de la diète allemande — en 1814, la forteresse fut rendue par la France au Général Hitnerbein, qui la remit en 1815 au Grand-duc de Hesse; mes souvenirs de vie aventureuse avec Lichnowsky, dont j'ai fait la connaissance à Mayence; et Schott, l'éditeur de la Missa solemnis et de la 9me Symphonie de Beethoven, en même temps que de la Muette de Portiez^ de la Sonate de Schulhoff ... et de mes Années de pèlerinage. Toutes ces choses et ces noms se réfléchissent dans mon esprit à la vue de Mayence — à peu près comme les nuages, les rochers et les coteaux se réfléchissent dans les flots du fleuve. La première fois que je traversai le Rhin, ce fut sur le pont de Mayence, à la fin de Mars, en 1840. Il était environ 1 heure du matin. Hermann, aujourd'hui le frère Augustin *), m'accompagnait — car il était venu me trouver à Prague, pour se tirer d'affaire, à la suite de quelques sottises qu'il avait commises. Je rentrais pour la première fois à Paris, après 3 ou 4 années d'absence — durant lesquelles j'étais devenu une sorte de fantôme de célébrité, à Vienne, à Pesth et un peu ailleurs. Je me souviens que j'écoutai dans un silence oppressé et longuement le bruit du fleuve qui était assez majestueux cette nuit. Ma propre destinée ne m'a jamais inspiré ni crainte ni anxiété. J'allais alors au-devant de choses déjà trop connues, avec je ne sais quel pressentiment de l'inconnu, qui m'aiguillonnait sourdement à tous les moments de réflexion solitaire. Ce ressort ne s'est brisé en moi qu'à un jour assez rapproché de nous, celui où j'ai senti que j'étais encore plus aimé que pardonné et compris — celui où vous m'avez révélé cet infini de l'amour, qui est la soif de mon âme. Soyez en bénie d'une éternelle bénédiction! Les bateaux néerlandais sont charmants. Imaginez que

1) Hermann Cohen, Schiller Liszt's, in Paris als Pianist gefeiert, in George SancVs »Lettres d'un voyageur« als »Puzzi« porträtirt, trat 1850 in den Carmeliterorden ein und starb 1871 in Berlin, wohin er mit gefangenen Franzosen gekommen war.

je vous écris dans une espèce de petit «Crystal-palace» , établi sur le pont, d'où Ton voit parfaitement le paysage, en étant à l'abri du vent et de la pluie. Heureusement nous n'avons à craindre ni l'un ni l'autre aujourd'hui. Il fait une douce journée de Dimanche. A 6 h. du matin j'ai été réveillé dans mon lit par quelques rayons de soleil pas trop ternes. Je les ai envoyés en pensée à vous et à Magnolet, en remerciant bon Dieu d'unir ainsi nos cœurs. Avant de me lever, j'ai parcouru en partie la partition de piano du Juif errant d'Halévy. C'est un ouvrage fait avec soin, calcul et talent — mais décidément l'ancienne coupe de l'opéra et ses compartiments d'airs, trios, duos, etc. cessants et incessants à tout propos, avec la symétrie et l'artifice des enjolivements de jardin pratiqués avec des cailloux, tels qu'on les rencontre fréquemment dans les villas-palazzi du nord de l'Italie — est devenue insuffisante, et répugne à nos idées et nos sentiments d'aujourd'hui. A du vin nouveau il faudra de nouveaux vaisseaux! L'Étoile du Nord et le Juif errant viennent rendre témoignage à Wagner, qui est vraiment toute autre chose qu'un songe creux.

Voilà une charmante église à deux flèches, que nous passons. C'est celle de Geisenheim. Je suppose que ce monument dont les proportions ne sont pas très grandioses, mais qui paraît achevé et fait une impression harmonique, a été restauré. Il est construit avec la même pierre rouge, employée au dôme de Mayence. Cette couleur tranche bien sur le «vert commun» et prosaïque du paysage. Jusqu'à présent je n'ai fait aucune autre connaissance sur le bateau que celle du Kellner qui me connaît d'autrefois — et m'a assez obligeamment prêté une carte coloriée du Ehin qui charme mon crétinisme — qui ne peut se passer, comme vous savez, de «Conversations-Lexicon» et de tout le bagage des «aide-mémoire». On met un peu plus de 30 heures pour aller de Mayence à Rotterdam, où nous arriverons demain, Lundi, vers 3 heures.

Voici un bateau qui nous croise, sur lequel je lis en lettres d'or : Schiller — puis on tire 3 coups de canon pour ne

pas laisser fainéanter l'écho. Ceci me rappelle les règlements d'un conservatoire de Rome, lesquels obligeaient les chanteurs à s'exercer dans les endroits connus pour leur écho — afin d'apprendre à mieux connaître leurs défauts! Naïveté digne d'un temps qui affichait moins ses vanités que le nôtre. Lureley ne me ressemble point — c'est un rocher cacochyme! Quant à la végétation de ces contrées, je viens de dire à un Monsieur du bateau que je ne voyais guère sa raison d'être, puisque ce ne sont pas des légumes. Il en est des impressions comme de la chaleur. Le soleil ne réchauffe pas comme les poêles, et le feu de cheminée a d'autres «imaginatives» que les fours, etc. Pour ma part, je n'aime que le soleil et les grands feux de cheminée. Les contrées du Rhin me font poétiquement l'impression de beaux poêles en fayence verte. C'est très historique et passablement beau — mais je ne vous établirais pas là. Parlez-moi du paysage de Pise, de la campagne romaine, de Constantinople — et même de Venise, du lac des Quatre-Cantons, de Lisbonne, ou de la forêt de Fontainebleau! Plus tard, il faut que nous allions en Italie. Quelque banalisée et vilipendée que soit cette terre, elle conserve encore des vertus et une énergie originelles, qui se communiquent aux plus profondes régions de l'âme. L'Italie est à la nature ce que la Vénus de Milo est à Tari On ne la quitte jamais, quelque distant qu'on en soit!

Je veux faire mettre ces lignes à la poste de Cologne. Hermann se chargera de cet office. J'aurais décidément dû lui dédier mon Künstlerchor, tellement il continue de se montrer à la hauteur de son rôle. Pour moi, je me coucherai de bonne heure dans ma cabine, et me laisserai voguer vers la Hollande cette nuit. Tendresses à Magnolet — je vous envoie à toutes deux toutes les bénédictions de mon âme.

4 heures, en vue du Drachenfels et de V Apollinariscapelle.

Rotterdam, 11 Juillet, Mardi, 7 heures du niatin.

Très bonjour, très clière — - voici des nouvelles de Fainéant. Avant-hier soir, à Cologne, Rubinstein est monté à bord de l'Agrippine. Il revenait de Berlin, où il avait passé quelques heures, en l'honneur des beaux yeux de Mlle Emilie Genast1). Du reste, il ne s'est arrangé ni avec Litolff; ni avec Schuberth2), et se propose maintenant de garder l'expectative par rapport aux éditeurs jusqu'à son «avènement» à Leipzig aux concerts du Gewandhaus.

Ma nuit de Dimanche à Lundi a été assez mauvaise. La machine du bateau faisait un tapage terrible, et retentissait d'une manière infernale dans ma cabine — si bien que j'ai même été pris de peur, et me suis levé en soubresaut pour regarder s'il n'y avait pas quelque accident.

La journée d'hier ne m'a offert aucun autre intérêt, si ce n'est la rencontre de quatre ou cinq musiciens, qui se rendent au Musikfest. Ritter, de Magdebourg, que vous avez vu à Weymar et à Mersebourg, était du nombre. A 3 h. * 2. nous sommes arrivés à Rotterdam. Mon hôte Mr van der Hoop se trouvait sur le quai, attendant mon arrivée. Elle lui avait été télégraphiée par un agent des bateaux à vapeur néerlandais, qui avait fait une partie de la traversée avec moi. Ce M1* van der Hoop n'est point le banquier, ni même parent de celui-là. Sa position sociale est celle de notaire. Sa maison me paraît très bien tenue, et Mme van der Hoop parfaitement aimable. Je présume cependant que je n'y resterai pas longtemps, attendu qu'il n'y a pas de place pour Hermann, qui demeure à l'hôtel des Pays-Bas assez loin d'ici, ce qui m'est fort incommode. Rubinstein demeure aussi à cet hôtel.

Une heure après mon arrivée ici, j'ai été à la répétition de l' Israël. Elle a duré jusqu'après 10 heures. Je vous

1) Sängerin, Tochter des Weimarer Künstlerpaares G., später Frau Merian.

2) Musikverleger in Leipzig.

parlerai plus tard de l'ouvrage et de l'exécution. Roger, Pischek1), Formes2), Miss Dolby — pour laquelle Mendelssohn a écrit plusieurs de ses parties d'alto — et Mlle Key sont ici. Les trois Messieurs logent à l'hôtel des Pays-Bas; quant aux dames, je ne m'en suis point encore informé. Toute la journée d'aujourd'hui se passera en allées et venues de répétitions. Les distances sont fort considérables, et il faut dépenser de l'argent en voitures. Demain Mercredi aura lieu le festival du Yacht-Club, sous la présidence du Pce Henri. Je me suis fait inscrire au dîner, et pour le soir le programme annonce une fête vénitienne. Je ne me fais guère idée de ce que ce sera.

En fait d'illustres étrangers, il est un peu à craindre que nous soyons réduits à ne pas en voir. Meyerbeer et le Pce de la Moskowa sont empêchés de venir à cause de la mort de leurs mères. Spohr est en Suisse. On attend Hiller, Bischoff, Marschner, Weber de Cologne, etc. Déjà présents sont Gathy de Paris3), Hügel de Neuwied, Wasielewski de Bonn4), Ritter de Magdebourg 5) , et force Hollandais. La chambre que j'occupe est fort triste, et sans vue. La maison élégante — et il y a deux grands tableaux de paysage dans la salle à manger, d'Achenbach et du Cte Kalckreuth. Ce soir ou demain, j'espère une lettre de vous. Tendresses à Magnolet.

1) Johann Baptist P. (1814—73), Baritonist.

2) Cari F. (1816—89), Bassist.

3) August G. (1800— 58), Musikschriftsteller in Paris.

4) Josef v. W. (1822—96), damals Musikdirector in Bonn, Musikschriftsteller.

5) August Gottfried R. (1811—85), bedeutender Orgelspieler und Componist.

Mercredi, 12 Juillet 54, 7 heures du matin.

Oui d'abord pour Schwind — et pour toutes les bonnes raisons que vous avez trouvées, avant que je n'ai eu Fesprit de les imaginer. 500 écus en 2 ans n'est pas une somme dont il y ait lieu de s'effrayer — et si les dessins n'étaient même pas d'une beauté extraordinaire, ce serait toujours une propriété distinguée que la possession des cartons de la Wartburg. Je vous engage et vous prie donc de conclure aussitôt avec Schwind — certaine, comme vous deviez l'être à l'avance, de mon approbation pleine et entière. Vos deux lettres et celle de Magnolet me sont parvenues hier vers 4 h. La communication est donc très prompte entre Weymar et Rotterdam, car votre seconde lettre était datée du 10.

Ary Scheffer est aux environs de Rotterdam, à Dordrecht, et j'irai le voir demain ou après-demain. Il a peint beaucoup de portraits ici, mais pas à moindre prix que celui que j'ai encore sur la conscience. Mr van der Hoop m'a parlé même de 4 et 5000 fl. ! A propos, j'ai trouvé chez Verhulst1), le directeur musical du festival, une bonne lithographie du tableau que vous possédez maintenant: les Rois Mages11). Je tâcherai de me la procurer. Elle a paru dans la collection des tableaux appartenants à ce feu Roi de Hollande.

Hier, j'ai dîné avec M1' May, l'aide de camp du Pce Henri.

1) Jean V. (1816—91), Dirigent der Rotterdamer »Maatschappij tot bevordering van toonkunst« , nachmals Hofmusikdirector im Haag.

2; Jetzt im Besitz der Fürstin Marie Hohenlohe in Schloss Friedstein. Es stellt zugleich drei verschiedene Lebensalter und Berufsarten dar. Der Eine, ein Greis, ein Gelehrter, die Pergamentrolle in der Hand, scheint den Blick nur nach innen zu richten. Der Zweite, ein Mann auf der Höhe des Lebens, ein Krieger mit der Waffe in der Hand, sieht sich gleichsam nach neuen Thaten um. Der Dritte, ein Jüngling — dem der Maler Liszt's Züge lieh — schaut in seliger Verzückung gen Himmel, und er allein erblickt den Stern von Bethlehem. So erkennen nicht Weisheit, nicht Kraft, sondern Begeisterung und Glaube das Heil, das der Welt gekommen.

Monseigneur est arrivé hier soir, sans sa femme. Je vais aller voir ce matin cette joute de yachts, et vous en rendrai compte ce soir, un peu tard — car on est toute la journée en l'air. Comme vous tenez à avoir une réponse sur Schwind, je fais jeter ce gribouillage à la poste de suite, en vous en faisant mes très humbles excuses. Ainsi donc oui, pour Schwind. Je vous fais même tout à fait compliment pour cette belle acquisition, en embrassant petites mains et petits pieds. Rien n'est changé à mes projets de route — et je partirai d'ici soit le 1 6 au soir, soit le 1 7 au matin, de façon à arriver encore dans la soirée du 17 à Bruxelles.

Dimanche, 16 Juillet, 7 h. 1/2 du matin.

Le festival est terminé et a fort bien réussi en somme. Le concert d'hier a duré 4 heures y2? e^ *e dîner autant. J'ai fait quantité de connaissances pendant ces quelques jours — et me fais assez bien voir et venir en ce pays, si je ne me trompe. Le Pce et la Psse Henri ont assisté au concert d'hier, de midi à 3 heures. La Princesse a très gracieusement causé avec moi, et ensuite m'a fait inviter à dîner chez eux à la Haye aujourd'hui à 6 heures. Quoique ma journée fût autrement arrangée, j'irai, et ne reviendrai ici que pour éteindre les bougies de la soirée, que mon hôte Mr van der Hoop a organisée à mon honneur.

Je vous ferai occasionnellement une analyse de V Israël1) et des Quatre Saisons2). Ces deux ouvrages abondent en musique descriptive. Dans le premier, les mouches, les sauterelles, les grenouilles et même les poux — et dans le second tout le règne végétal et animal apparaissent dans l'orchestre. On pourra en tirer quelque profit pour les fatrasies esthétiques.

Au dîner d'hier il m'est venu un à-propos, qui a trouvé son public. En réponse au toast des membres honoraires présents, j'ai rappelé que Beethoven était aussi de notre société

1) Von Händel. 2) Von Haydn.

— «Maatschappij» — puisque les seules lettres de noblesse dont il avait joui sa vie durant, la préposition «van», il l'avait empruntée à la Hollande. Hiller1) a joliment parlé sur l'union de l'Allemagne et de la Hollande — «par cette raison même que dans le concert européen les Allemands ne sont pas placés aux premiers pupitres des premiers violons, ils sont à même de rendre de très bons services ailleurs, etc.» Plus tard Bisckoff2), avec lequel je n'ai pas rompu mes relations d'extérieur, a fait einen Vergangenheitstoast — auquel j'ai répondu en passant, mais lui s'était déjà effacé. En fait d'artistes présents il y avait Hiller, Sterndale Bennett de Londres, Weber de Cologne, Reinecke, Pischek, Roger, Verhulst, Bischoff, Kufferath, Gatky, Maurice Scklesinger, un Sckott et Sckloss, etc. Fainéant n'a pas pris petit cognac, et a gardé son bon sens avec son entrain. D'aujourd'kui en huit je serai à Bonn, où j'ai accepté à dîner ckez Hiller. Je ne passerai que quelques heures à Cologne, et irai à la messe au dôme à 10 heures, Dimanche matin. Lundi, je ferai ma visite à Mme Schumann, et Mardi, dans l'après-midi, j'arriverai à Leipzig. A partir de Jeudi adressez à Bonn, Poste restante, et depuis Samedi à Leipzig, chez Brendel, en lui écrivant un mot pour le prévenir de mon arrivée pour Mardi. Mercredi soir, nous prierons bon Dieu ensemble. Scheffer nous avait invités à dîner aujourd'hui à Scheveningen — mais je ne pourrai pas rester aussi longtemps, et dînerai chez le Pce Henri à 6 heures à la Haye. Pardonnez-moi de vous écrire si peu et si mal. Bientôt nous jaserons mieux. Tendresses à Magnolet. Reményi et Belloni viennent à Bruxelles.

Mme van der Hoeven que j'ai eu souvent l'avantage de voir à Rotterdam, veut bien vous donner des nouvelles du festival et des miennes. Je vous prie de l'accueillir très affectueusement, ainsi que son mari, qui est un des hommes les plus distingués qu'on puisse rencontrer. F. L.

1) Ferdinand H. (1811— 85), Componist und Musikschriftsteller, Director des Conservatoriums und der Gürzenich-Concerte in Cöln.

2) Rédacteur der »Mederrheinischen Musikzeitung«, Erfinder der spöttisch genieinten Bezeichnung »Zukunftsmusik« (1794 — 1867).

Lundi, 17 Juillet 54.

Voici ma journée d'hier Dimanche. A 10 heures, parti en chemin de fer pour la Haye avec Hiller et un Monsieur et une dame, dont Scheffer a fait le portrait. En moins d'une heure nous étions à la Haye, où nous montons en voiture pour nous rendre à Scheveningen , ce qui ne prend pas plus de 25 minutes. Le chemin est charmant — une belle allée d'arbres, que le Guide de Baedecker assure avoir été plantée par Charles-Quint, conduit tout près de la plage. Les premières personnes que j'aperçois en descendant de voiture sont le petit Pce héréditaire de Weymar avec Kämpfer '). Le petit Charles Auguste a superbe et excellente mine, et court toute la journée. Ensuite nous montons chez Scheffer, avec lequel je cause beaucoup. Sa femme est partie pour Paris, à cause de la maladie de sa mère, depuis plusieurs jours. Scheffer reste là à Scheveningen avec sa fille, Mme Marjolin, une fille de son frère Henri, et deux ou trois enfants de son frère défunt. Il a assez bonne mine, le visage un tant soit peu bouffi, et les cheveux très franchement gris. On a servi des côtelettes pour déjeuner, et puis nous avons fait un tour sur la plage, qui est fort agréable pour les promeneurs. J'ai à peine regardé la mer, qui me faisait presque l'impression d'une lithographie. Scheffer m'a donné quelques détails quasi incroyables sur Mr de Lamennais2), lesquels je vous raconterai à mon retour. L'Introduction et toute la traduction de Dante 3j sont achevées, et la publication s'en fera bientôt. Scheffer est peu partisan de la fusion et me citait ce mot sur M1" Guizot: «Il a d'abord perdu la monarchie avec la branche aînée, ensuite il a perdu la branche cadette — par la fusion, il perdra l'une et l'autre une dernière fois. » Il est possible que Scheffer

1) Major, Erzieher des Erbgrossherzogs von Weimar.

2) Abbé, berühmter französischer Schriftsteller (1782—1854), der auf Liszt als dieser in seiner Jugend intim mit ihm verkehrte, tiefen Einfluss gewann.

3) Von Lamennais.

vienne encore à Eisenach — mais je n'y compte guère. Il doit avoir quelque complication à l'endroit du portrait de la Dsse d'Orléans et de ses deux fils qu'il a en perspective. Peut-être aussi que le voyage de Delaroche, qui est un peu son Thalberg, le rend moins empressé — mais ce n'est qu'une supposition de ma part. D'après ce qu'il m'a dit, il paraît que Monseigneur avait, il y a quatre ans, encore l'idée de faire peindre la Wartburg par Martersteig, ce que Scheffer lui a vivement déconseillé. Pour ma part, je n'ai pas mis d'insistance à l'inviter pour Weymar — et lui ai simplement indiqué que Kietschel dont il fait beaucoup de cas, venait de terminer un ravissant buste de Magnolet. A propos, j'aurais à vous gronder très vertement de la négociation en cachette du portrait de Chopin. Très décidément je m'y oppose — et d'ailleurs Scheffer ne peut pas le livrer avant de l'avoir terminé, comme il en a l'intention. Nous en reparlerons.

A 6 heures, j'ai dîné chez le Pce Henri, en très petit comité. J'ai fait rouler la conversation sur toutes sortes de sujets. Avant de me congédier, la Princesse m'a demandé de vos nouvelles. Je lui ai offert de lui envoyer nos fatrasies sur le fliegenden Holländer. Le Prince a eu l'amabilité de me montrer plusieurs beaux tableaux — entre autres un portrait de Rembrandt, peint par lui-même, et un Bt Sébastien de Luini, qui proviennent de la galerie de son père. J'ai vu aussi la statue équestre de Guillaume le Taciturne, modelée par Nieukerke; elle est d'un bel effet et bien placée — sous la voûte du milieu de l'entrée du château construit par le feu Roi, et vis-à-vis du palais, que je suppose être habité par le Roi. H y a aussi sur une place une détestable statue du feu Roi Guillaume II en uniforme. Il ressemble là beaucoup à Mr Hutschenruyter, chef de la musique militaire, lequel nous avons vu en fonction au Yacht-Club. A 1 1 heures du soir, j'étais de retour ici. Mme van der Hoop avait arrangé une grande soirée musicale. Pischek avait chanté avant mon arrivée, plusieurs amateurs avaient joué du piano — et fin finale je me suis exécuté en exécutant deux morceaux: mon Étude et les Patineurs — Amen!

Cet après-midi, je visiterai avec le directeur du musée d'ici, Mr Lamme, parent de Scheffer, la galerie de Mr Nottebom, qui possède le Faust et la Marguerite de Scheffer. Le soir, ce même Mr Nottebom donne une fête champêtre , qu'on prétend devoir lui coûter une dixaine de 1000 fl. On parle de 400 invités. A 1 heure du matin, je m'embarquerai pour Anvers, où nous devons arriver demain, vers 9 heures du matin — et le soir, je vous donnerai des nouvelles des enfants1). Je vous quitte donc à Rotterdam, où je vous ai aimée et bénie, et vous envoie tout mon cœur et toute mon âme. Vos lettres me sont parvenues exactement. Hier, en revenant, j'ai trouvé celle du Vendredi 14 Juillet. Probablement on m'en remettra encore une ce soir. On n'oublie pas bon Dieu, et chaque soir on Le prie avec vous deux.

Bruxelles, 20 Juillet, 7 heures du matin 54.

Vous êtes si constamment au milieu de nous, par toutes nos pensées, toute notre tendresse et tout notre amour — qu'il me paraît singulier et bizarre de devoir vous écrire. Mme Patersi est arrivée exactement le Mardi 18, à 8 heures du soir à l'hôtel Bellevue, avec les fillettes et le cavalière Belloni. De mon côté, j'avais fait la traversée dans la nuit du Mardi en 9 heures — d'i à 10 heures du matin — de Rotterdam à Anvers. D'Anvers à Bruxelles, il ne faut pas plus d'une heure, de sorte qu'au lieu de me trouver en retard au rendezvous, j'y étais à l'avance de plusieurs heures. Deux de vos chères lettres me font une délicieuse société. Je compte rentrer dans ma chère coque d'aujourd'hui en huit. Hier, nous avons dîné à 6 heures, et ce matin à 10, je conduirai toute la société à Anvers — pour voir les beaux Rubens de la cathédrale et du musée. Demain on verra comment avaler la journée — et après-demain Samedi, on se sépare. Il est possible

1) Liszt liess seine Töchter Blandine und Cosima, um sie zu sehen, mit ihrer Erzieherin von Paris nach Brüssel kommen.

que je reste un jour de plus entre Bonn et Düsseldorf, et que je ne sois que Mercredi à Leipzig. Je suis allé faire visite à Fétis et à Mme Pleyel1). Il n'y aura point d'excès dans nos relations, «pour le moment». Fétis a été très mal, il y a peu de mois, mais je l'ai trouvé parfaitement remis, vert et vigoureux. C'est là, me disait Mrae Pleyel, l'avantage des gens laids — ils ne changent point! Reményi est arrivé de Londres. «Voilà pour le moment, Mme la Princesse». Belloni entre dans ma chambre, et je termine avec sa formule.

Je me suis endormi sur vos chères lettres, et à 7 heures, Blandine est venue me réveiller. Les enfants sont bien — elles ont bon air et bon cœur. Nous en parlerons plus au long dans peu de jours. Maintenant je suis entièrement à leur service. Je cause avec elles, ou plutôt je parle devant elles et pour elles. Mme Patersi est toujours excellente et parfaite et telle que vous la connaissez et l'aimez — gardant toujours un ordre parfait, même à travers un certain nombre d'idées confuses. Je me flatte d'être parfaitement d'accord avec elle sur tous les points principaux.

Hier, nous sommes allés à Anvers, où nous avons passé la journée, qui était fort belle, à promener au jardin zoologique. C'est le plus renommé de la Belgique. Nous nous sommes donné le plaisir de passer en revue lions, tigres, vautours et autruches. De là, nous avons été au musée regarder de superbes Rubens: le coup de lance, l'adoration des mages, la Trinité — merveilleux raccourci! A 6 h. 1/2, nous avons dîné chez M1' Kufferath , avec les Schott2). Je me suis mis au piano après dîner. Kufferath est le pianiste-compositeur en renom à Bruxelles, élève de Mendelssohn et non attaché au conservatoire — ce qui explique sa position d'opposition avec Fétis. J'ai joué le Conzert-Solo, mon invariable Étude et les Patineurs. Ce soir, nous recommencerons cette séance et produirons la 9me Symphonie avec Rubinstein.

1) Marie P. geb. Moke, Gattin des Ciavierfabrikanten Camille Pleyel in Paris, Pianistin, Lehrerin am Brüsseler Conservatorium (,1811—75),

2 Musikverleger.

J'ai hâte de rentrer chez nous, et m'ennuie profondément sans mon «Tintamarro» 1). Pauvre Mme Patersi, comme elle se récrierait sur ce nom de Tintamarro! Nous parlons constamment de vous à propos de toutes choses, mais je n'ai pas grand' chose à vous écrire sur tout ce séjour de Bruxelles, très doux et monotone. Demain, à 3 heures, je pars pour Cologne — probablement je ne vous écrirai que Dimanche soir, de Bonn. Demandez à Ferneres2), s'il a lu l'article que Chasles3) a fait dans les Débats , sur son Ambassade en Chine. Il est fort long et élogieux — il y en aura prochainement un second.

Je suis constamment dérangé par des visites ce matin, et vais faire jeter ces lignes à la poste, toutes bêtes qu'elles soient. Grâce à Dieu, vous avez de l'esprit pour y suppléer. Au fond, je n'ai qu'un mot à dire, mais qui contient plus qu'une phrase, qu'un livre et même plus que toute une bibliothèque — c'est que j'ai besoin de vous revoir. Mercredi soir ou Jeudi dans l'après-midi vous me verrez arriver. Tendresses à Magnolet.

21 Juillet 54, Vendredi.

Samedi, 7 heures du matin, 22 Juillet.

Bonjour, très chère, unique et seule! Bon Dieu donne bonne belle journée. Je me suis reveillé en jasant avec vous, et je continue. Dans quelques heures, la société se séparera. Fainéant sera à Cologne ce soir à 10 heures et les enfants arriveront demain matin à 5 h. 1/2 à Paris. Je n'ai absolument rien d'intéressant à vous mander. —

1) Die Fürstin ist scherzhaft gemeint.

2) Französischer Gesandter in Weimar, Schriftsteller, mit Liszt von früher her befreundet.

3) Philarète Ch., berühmter französischer Literarhistoriker (1798 —1873).

Cologne, Dimanche, 7 heures du matin.

Il m'a été impossible de continuer ma lettre hier à Bruxelles. J'ai dû jaboter avec les enfants jusqu' à la dernière minute. Vers 11 heures seulement j'ai fait deux ou trois visites, entre autres à Josika, le romancier hongrois, dont vous avez lu 2 volumes. Lui et sa femme sont vraiment très bien. J'ai appris par eux que la «docte Diotyma» était venue assez dernièrement à Bruxelles, pour consulter le Général Bedeau et en obtenir des documents, pour son histoire de la révolution de 48.

Vous ai-je dit que le «Marquis de la Tigrière»1) était arrivé à Bruxelles, Mercredi matin? Il est toujours de même, très chic et très chouette. Belloni aussi de son côté est absolument inchangeable. Imaginez qu'il s'imagine être nommé directeur de «V Art- Journal» , qui paraîtra pendant la durée de l'exposition universelle à Paris ! Il est sérieusement persuadé de ses chances — parle du déclin de Meyerbeer, V Étoile du Nord allant filant! de l'avènement de Verdi, qui doit faire représenter son ouvrage les Vêpres siciliennes à l'entrée du printemps, etc.

Le voyage de Bruxelles à Cologne n'offrait aucun intérêt aux passagers, qu'une excessive chaleur rendait impropres à tout. En arrivant à l'hôtel Royal, nous nous sommes d'abord mis à souper Rubinstein et moi. Puis sont arrivés Hiller, Franck2), Gouvy3), et puis encore Marschner, Inkermann et Diezmann. On a bavardé jusqu' à 1 heure du matin. Tout à l'heure j'irai voir Weyden pour lui demander des nouvelles sur le bouddhisme, de là au dôme — et à 1 heure je serai à Bonn, où Marschner viendra également. Je suis excédé de tout ce trimballage, et très impatient de revenir dans notre coque. Lors même que j'y trouverais des ennuyeux et 100 fois pire — ce n'en sera pas moins un paradis pour moi!

Tendresses à Magnolet, et soyez bonne pour Fainéant —

1} Reményi's Scherzname.

2) Vermuthlich Eduard F., Clavierlehrer am Cölner Conservatorium.

3) Théodore G. (1822—98), Componist.

qui ne sait vraiment plus que devenir sans Tintamarro! Je vous ai déjà dit, il me semble, que Fétis et Mrae Pleyel können mir gestohlen werden, comme dit Raff. Je les ai vus ensemble avant-hier durant une heure et en ai assez pour longtemps. Fainéant prend des petites notes dans son agenda, et se réserve verbalement quelques narrations de sa tournée. Au revoir !

Vendredi, 25 Août, Gotha [1854].

Bonjour très chère, On vous aime, vous et Magnolet. On a bien de la peine à se traîner, ainsi éloigné de son cher gîte. Il est 9 heures du matin, et je viens d'arriver au Deutsche Haus. En passant devant le palais, j'ai vu le phaëton du Duc à la porte. Son aide de camp, Mr de Treskow, m'a fait très obligeamment entrer, tout crotté que j'étais — et j'ai échangé quelques mots avec Monseigneur, qui m'a invité à dîner à Eeinhardsbrunn à 5 heures. Je vais donc passer quelques heures ici, faire un peu de correspondance avec Rubinstein, Hähnel2), etc., et commencer naturellement par vous, avec qui on ne finit jamais. J'ai passé la moitié de la nuit en voiture, car il faut plus de 4 heures de Dittersdorf à Elgersburg. On est obligé de changer de véhicule à Arnstadt, ce qui est passablement insupportable. Aussi ai-je retrouvé avec satisfaction le chemin de fer à Dittersdorf, pour venir à Gotha ce matin à 7 heures. L'expectative de passer de nouveau plusieurs heures en coche demain, en l'honneur de votre ami Kistner3), que je tiens cependant à pourchasser jusqu'à Ruhla, me sourit très peu. Les communications dans les pays pittoresques sont aussi désagréables que lentes — les chevaux ne marchent, ni ne s'arrêtent. C'est une sorte de milieu qui porte sur les nerfs, et qui est très peu propre à me faire goûter la beauté des

1) Gelegentlich eines Ausflugs nach Gotha geschrieben.

2) Ernst H. (1811 — 91), der Liszt befreundete berühmte Dresdner Bildhauer.

3) Leipziger Musikverleger.

La Mara, Liszt-B riefe. IV. 14

sites, plaisir auquel je suis d'ailleurs rarement disposé à me livrer. Ce nonobstant j'ai trouvé la contrée d'Elgersburg charmante, et nous avons fait avec Bussenius j) une promenade de 5 quarts d'heure en devisant de plusieurs choses peu champêtres — ce qui a probablement contribué à me maintenir en bonne humeur. Hoffmann a tenu ouvert son robinet d'anecdotes tout le long de la route, c'est-à-dire depuis 11 heures du matin jusqu'après minuit; après quoi j'ai essayé de dormir jusqu'à Arnstadt, où nous sommes arrivés à 2 heures du matin — et où je me suis de nouveau jeté sur mon lit, pour attendre le départ de la diligence, qui nous a conduits à Dittersdorf à 5 heures. Hoffmann s'était déshabillé et reste à Arnstadt toute la journée d'aujourd'hui, pour faire des recherches de bouquins. Bussenius continue à m'intéresser, et je m'emploierai volontiers à lui rendre service. Tout le monde à Elgersburg est dans une sorte de stupéfaction de sa prodigieuse activité. Sa tête est comme un atelier de tisserand, où il y aurait une quantité de métiers en mouvement. Il écrira à Härtel au sujet du Chopin, et s'arrangera avec Weyden pour la traduction. Peut-être même s'entendra-t-il avec Brendel pour la Neue Zeitschrift. Je regrette qu'il n'y ait guère de chances pour l'acquérir à Weymar — mais en somme Gotha lui convient beaucoup mieux, car ses sympathies «non moscovites» sont très prononcées. Pour ma part, je puis bien m'aventurer par-ci par-là, à essayer de tirer quelques marrons du feu — mais je n'ai nulle envie de fourrer mes mains dans le brasier, pour les y faire rôtir en guise de marrons! Bussenius est un Emile Girardin allemand, calculant les risques, infatigable à la poursuite du succès, et capable de s'occuper pendant son sommeil même du parti qu'il y aurait à tirer d'une nouvelle espèce de construction de lits, ou d'une fabrique de matelas progressifs. C'est le pôle opposé à Fainéant, comme vous voyez, qui ne sait que tourner dans un même cercle — vous aimer, vous adorer et vous bénir. Si je ne suis de retour que Dimanche à midi, n'ayez point d'in-

} Verlagsbuchhändler in Gotha.

quiétude. Cela prouvera seulement que j'ai manqué le train du chemin de fer, ou que je me suis retardé à Reinhardsbrunn ou à Ruhla. Que bon Dieu vous garde! En arrivant hier à Dittersdorf, je me trouve nez à nez avec l'ami Chaulin, qui se rendait à Eisenach. Il m'offre ses chevaux et sa calèche pour me conduire à Arnstadt — j'accepte, mais les chevaux et le cocher étaient déjà partis. Image parfaite d'un certain nombre de services, qu'on vous rendrait d'autant plus volontiers, que vous êtes moins à même d'en profiter!

J'ai lu ce matin dans le volume de Rossini des Escudier un chapitre: chap. XI contre le pittoresque, le programme et le progrès en musique — dans lequel ils gourmandent même Beethoven sur son programme de la Symphonie pastorale, et ne se font pas faute d'allusions à Berlioz. C'est un assez bon résumé de ce qu'il est convenu de dire sur ce sujet. Quoique je sois d'un avis diamétralement opposé, ces pages m'ont assez amusé, car c'est écrit avec verve. Probablement les chap. 8 et 11, qui se tiennent par le fond de la pensée, sont du même auteur. Nous les relirons occasionnellement.

Dédicace de mes Poëmes symphoniques

Ce qu'on entend sur la Montagne,

Hungaria

8 Février 1855.

A celle qui a accompli sa foi par l'amour —

agrandi son espérance à travers les douleurs —

édifié son bonheur par le sacrifice!

A celle qui demeure la compagne de ma vie, le firmament de ma pensée, la prière vivante et le Ciel de mon âme —

a Jeanne Elisabeth Carolyne

F. Liszt.

1) Zum Geburtstag der Fürstin schenkte ihr Liszt die Originalpartituren zweier seiner symphonischen Dichtungen mit dieser Widmung.

158 ^ 25 Mai 55, Brunswick chez Litolff.

Je vous bénis et vous chéris, seule et unique! Mon voyage n'a été marqué par aucun incident. En arrivant à Brunswick, je finissais la lecture de la brochure de Mme Marr2) — dont la conclusion est que la «réalité» du drame doit être maintenue et agrandie, en face de l'idéalité de l'opéra. En d'autres termes, que Mr Marr acquière la «réalité» de la direction, sauf à laisser à Mr Liszt — comme au Monsieur de la Salamandre, si honoré d'avoir à couver l'œuf adoré — «l'idéalité», c'està-dire les vents coulis de l'opéra. Qu'à cela ne tienne ! Pomma part, je m'arrangerai de tout en ce genre, et n'ai besoin que de 1' Altenburg à Weymar. Mais il est fort douteux que la Cour, malgré les compliments monstres qui lui sont crachés dans cette brochure, soit disposée à entrer dans les vues de Mme Marr. Les passions sèches, comme le besoin d'autorité et l'envie qu'on porte aux avantages d' autrui, sont rarement habiles — et je crois que par cette brochure les Marr ont fait un pas de clerc. Néanmoins ce n'est pas moi qui lernen ferai des reproches — tout au contraire j'aurais à les en remercier modérément, ce que je ferai dès mon retour.

Comment avez-vous passé votre journée ? Que faites-vous en ce moment? Mr Baschet3) est allé à Eisenach, et vous serez probablement seule avec cette douce et» chère Magnolette, que Fainéant aime de cœur et d'âme.

A Halle, je suis allé voir Franz, qui me dit fort spirituellement à propos de la Création*): «Also führt man noch diese Thierbude dem erbauten Publikum vor ! » Pour saisir le sens de ce bon mot, il faut que vous sachiez qu'il y a dans la Création une quantité de peintures d'animaux: un lion, un cerf,

1) Liszt war auf dem Weg zum Düsseldorfer Musikfest.

2) Gattin des Schauspielers Marr, Schriftstellerin unter dem Namen Sangalli.

3) Armand B. (1829—86), französischer Schriftsteller, war zu dieser Zeit der Gast der Altenburg.

4) Yon Haydn.

des oiseaux, etc. C'est comme un petit Buffon musical. Franz m'a promis de revenir à Weymar dans le courant de l'été, et me donnera des notes pour quelques articles que j'ai l'intention de faire depuis longtemps sur ses ouvrages et son génie lyrique.

Litolff m'a fait loger chez lui, ej; il était plus simple d'accepter sans trop de façons. Sa femme est très bien, réservée et comme il faut. Nous avons musique un peu ce matin, et allons continuer tout à l'heure. A 4 heures il a réuni la musique de régiment, qui est vraiment excellente ici, et exceptionnellement fournie d'instruments à archet. On a d'abord exécuté une Ouverture de Fétis , dont le programme pourrait se résumer ainsi: M'aimera-t-elle ? Oui, elle m'aime. La question n'étant pas flagrante pour moi, je n'y ai pris qu'un plaisir assez objectif. Ensuite sont venues deux Ouvertures de Litolff: les Girondins, et une Ouverture triomphale sur le chant national belge. Ces deux ouvrages sont loin de manquer de talent — mais ils appartiennent un peu au style flamboyant, lequel à mon sens est prêt d'être flambé, en musique. Aussi ai-je engagé Litolff à ne plus beaucoup cultiver ce genre — car il a, à mon sens, mieux à faire.

Que bon Dieu vous garde, et vous donne toute la félicité de ses élus!

Samedi soir, 26 [Mai 1855, Düsseldorf].

Vers 9 heures y2 j'ai passé devant Buckebourg. La vallée d'Eilsen est demeurée sainte dans mon cœur. Aussi y aije plongé du regard et de l'âme, aussi longtemps qu'il m'était possible. Le chemin de fer longe aussi une allée de peupliers, où nous nous sommes promenés plusieurs fois durant la maladie de Magnolet. Nous avons parlé de Chopin, et c'est là aussi que vous m'avez donné le judicieux conseil de m'affranchir complètement de la servitude du public, et de renoncer même à ce demi-parti auquel je m'étais arrêté assez maladroitement, de jouer de temps à autre en public sans profit

pécuniaire ni artistique . — ne comprenant pas bien encore que je devais prendre position désormais. En ceci, comme en mille autres choses vous aviez plus que raison — et je me donnerais volontiers des soufflets de ne vous avoir pas compris plus vite. Nous nous sommes tant aimés à Eilsen! Tout le firmament était dans nos cœurs! Et quelles adorables disputes à propos de Chopin, de Lohengrin, etc., qui ont été écrits là! — Tous ces souvenirs m'ont gonflé l'âme de bonheur, et en les remémorant, les larmes jaillirent de mes yeux — et le paysage m' apparut au loin comme un cratère encore fumant de notre amour! Les Harmonies poétiques, le Cantique d'amour et les Polonaises datent de là! — Oh si je pouvais jamais trouver en musique la Geistes-Körperlichkeit de ce que vous m'avez fait ressentir! —

Passé Minden, j'ai repris la lecture de Marx1) et vous sais un gré infini de votre prédilection pour ce livre. Nous ne l'avons pas trop loué. J'en ai la conviction après cette seconde lecture — car ce volume contient, à part ses rares qualités de style, la meilleure substance des idées qui doivent prédominer aujourd'hui. Pour vous surprendre, j'ajouterai que même la parti métaphysique ne m'en déplaît pas — et que malgré mon antipathie pour le jargon philosophique, j'ai suivi avec beaucoup d'intérêt les développements sur la Allkunst, et toute l'argumentation des 2me et 3me chap. au point d'en relire plusieurs passages. Les marques au crayon que je me suis permis de faire, nous aideront à repasser sommairement tout l'ouvrage, que j'achèverai ces jours-ci, à mon retour.

Dimanche matin.

Je viens d'envoyer à la poste — mais un nouveau règlement de la poste en Prusse, qui commande une plus stricte observance du Dimanche, ne permet pas de délivrer les lettres avant 5 heures du soir. Il faut que je me mette en train

1) Adolph Bernhard M. (1799—1866), Berliner Musiktheoretiker, »Die Musik des 19. Jahrhunderts«. Siehe Liszfs Besprechung Ges. Schriften V.

de visites. Entre autres arrivés, on me parle de Chorley1), Marschner, etc. Je vous écrirai ce soir après le concert, et vous envoie en attendant le livret, contenant les programmes et les textes. Rappelez-moi à Magnolet bien, bien tendrement

— et serrez la main à Talleyrand de ma part. Pour vous, je tombe à genoux — et prie Dieu de vous combler de toutes Ses bénédictions.

Lundi matin [28. Mai 1855].

«Mr Weyden, Mr Weyden!» Le voilà tranquillement établi chez moi — vis à vis du musée où vous avez fait de si consciencieuses études — faisant ménage avec moi, comme lors de nos courses architecturales. Weyden est toujours le même et par conséquent ne me donne pas occasion de changer pour lui — ce qui fait que nous nous quittons et nous retrouvons toujours excellents amis. Mon logis ne vaut certainement pas les 3 et 4 écus par jour, qu'on me le fait payer. Ce sont deux chambrettes plus que modestes au second étage — mais la masse des étrangers qui affluent pour le Musikfest, met tout hors de prix. Hier, à 6 heures, a eu lieu le premier concert, avec la Symphonie de Hiller et la Création. Le public est médiocrement enthousiaste, si ce n'est pour la Lind2), laquelle, figurez-vous, a l'obligeance de chanter gratis! La Symphonie de Hiller a le défaut d'être un ouvrage trop sérieux pour ceux qui ont le goût léger, et trop léger pour les gens sérieux

— aussi n'a-t-elle eu qu'un succès de convenance. Quant à la Création, j'avoue qu'elle m'a passablement ennuyé d'un bout à l'autre — à commencer par le «Chaos», qui est plutôt une espèce de «Cacao», jusqu'au Duo: «Mit dir, mit dir geniesse ich doppelt sie», qui nous avait déjà si peu édifié à Jena — y compris le petit «Buffon en miniature» des Airs de Raphaël et d'Uriel dans la seconde partie. La Lind a parfaitement

1) Henry Ch. (1808—72), englischer Schriftsteller, Kritiker und Mitarbeiter am »Athenäum«.

2) Jenny Lind-Goldschmidt (1820—87).

chanté les deux parties de l'ange Gabriel et d'Eve, et Schneider1) et Mitterwurzer 2) se sont également bien acquittés des leurs. Le Pce Frédéric, qui résidait autrefois à Düsseldorf, mais qui n'y était plus revenu depuis 48, assistait à ce premier concert. Pour mon humble personne, elle s'est trouvée placée entre Schadow, le directeur de l'école de peinture, et Chorley. En fait de notabilités, en visite à ce festival — j'ai renouvelé connaissance avec Hanslick3), Stephen Heller4), Härtel, Jahn5), Bischoff, David de Leipzig, Wasielewski, Brahms6), Rosti, Riccard, le peintre de portraits, etc. Joachim est arrivé ce matin, et compte passer tout l'été ici. Mme Kalergis était aussi au concert d'hier, et je suis allé souper à son hôtel en sortant. Avant d'entrer, un Monsieur, que je ne connaissais pas, me remit votre lettre adressée à Brunswick. Merci tendrement de ces lignes, qui m'ont été un rayon de soleil. Non, je n'ai pas oublié le Concerto pour Litolff — et le lui ai rejoué tout au long. Comme il viendra me retrouver, au retour de son voyage de Cobourg qui se fera assez prochainement, je n'ai pas pris d'arrangement de gravure avec lui, et lui ai simplement laissé la copie de Pruckner. Weyden vient de me parler d'un paysage de Schirmer, maintenant directeur de l'académie de Carlsruhe — Der Weg des Guten und des Bösen. D'après sa description, j'imagine que cela vous plairait. Comme je suppose que Talleyrand doit déjà être arrivé à Weymar, demandez-lui d'obtenir de Schirmer qu'il vous fasse un dessin de ce tableau, qui a acquis une certaine renommée, et a figuré avec honneur à l'exposition de Londres.

1) Carl Seh., Tenorist, Opernsänger (1822—82).

2) Anton M. (1818—72), der Dresdner Baritonist.

3) Hofrath Eduard H. (geb. 1825), der Wiener Musikschriftsteller und Kritiker.

4) Der Claviercomponist (1813—88).

5) Der Mozart-Biograph, Otto J. (1813—69).

6) Bei seinem Eintritt in die Öffentlichkeit 1853 hatte Brahms 1833 — 97) bei Liszt in Weimar die freundlichste Aufnahme und

eine Zeitlang Herberge auf der Altenburg gefunden.

Mardi matin [29. Mai 1855J.

J'ai été interrompu hier par des visites et après le concert, à 10 h. y2> on a été souper au Breidenbacher Hof. En somme ce Musikfest ne m'apprend rien et me satisfait peu. Il n'y a guère de profit à faire pour moi dans la Création — et les clairs de lune assez pâles de la Péri1) ne sont pas plus de mon goût qu'il ne faut. Le public a accueilli avec une tolérance réservée cet ouvrage, qui contient cependant quelques beaux moments. Le grand mérite de Schumann gît décidément dans la distinction de son style. Il a certaines façons de dire certaines choses, comme d'autres ne savaient pas les dire. Joachim me dit à l'endroit d'un bel effet de pédale: «Er ist ein Mensch !» — «Oder wenigstens ein Musiker», lui répondis-je. Quant à Chorley, il ne mâche pas le mot et trouve que le paradis et la Péri est un «paradis perdu».

La direction de Hiller est comme toute sa personnalité — accommodante , rondelette , très convenable , distinguée même, mais sans ressort énergique, et par conséquent sans autorité ni électricité communicative. On pourrait lui reprocher de manquer de défauts, et de ne pas prêter suffisamment à la critique. Du reste il se tire, habilement, en musicien très bien organisé et expérimenté qu'il est, de toutes choses — mais sans en représenter suffisamment aucune. En général, il manque à ce Musikfest ce quelque chose de contagieux qui doit être dans l'air pour remuer et passionner bon gré malgré le public. Tout est à peu près bien, et rien ne frappe ni ne marque vigoureusement. En Hollande, il y avait un sens mieux accusé à tout ce remue-ménage. On s'apercevait que les Hollandais faisaient effort pour se mettre au niveau de la culture musicale de l'Allemagne, ce qui était un progrès louable pour eux. Ici, cela se passe par habitude, avec la mesure voulue et établie. De manière ou d'autre, les diverses

1) »Das Paradies und die Péri« von Schumann.

fractions du personnel et du public se ressentent de cette situation et le sens des choses se fait toujours sentir plus ou moins directement. La Lind, par sa popularité, masque bien le vide irrémédiable du festival — mais cela même n'est pas un avantage, car après avoir tant crié contre les virtuoses, il est pour le moins peu logique de les mettre ainsi sur le premier plan, quand il devrait surtout s'agir de l'art. A la vérité, le comité est sûr de faire de belles recettes, moyennant l'appoint que lui donne gratis le concours de la Lind. Toutefois, à la place de Hiller je ne m'en applaudirais pas plus que Rubinstein n'avait lieu de s'applaudir de ses succès de pianiste à Vienne. Du reste, la direction de Hiller et ce que quelques-uns nomment son manque de caractère, Charakterlosigkeit — terme plus que sévère en ce cas — ne laisse pas que de rencontrer des critiques assez fâcheuses. Joachim entre autres me disait hier, qu'il n'approuvait presque aucun des mouvements pris par Hiller — moins encore ses transitions d'un mouvement à l'autre. On le trouve pomadig, sans élan, ne s'occupant que juste ce qu'il faut de la chose — et ne la possédant même pas au degré nécessaire pour en communiquer le sens et la signification. En un mot, l'opposition des partisans de Schumann l'accuse de profiter de ce festival — pour continuer ses «Études rythmiques» comme directeur.

Mme Kalergis se lamente sur ses marasmes, mélancolies, etc. Savez-vous que la «Presse» de Londres, le journal de d'Israëli, l'a tout bonnement accusée d'avoir fait assassiner en compagnie de Chreptowich, l'Empereur Nicolas! Elle me raconta, en se l'appliquant à elle-même, une histoire bien connue d'un fameux polichinelle italien, lequel atteint d'une hypochondrie insurmontable, consulte un médecin. Celui-ci lui demande s'il a mal au foie, à la tête, à l'estomac: «Non — mais je suis triste jusqu'à la mort». — «Eh bien, pour vous amuser, allez voir le célèbre polichinelle, cela vous guérira.» — «Le remède peut être excellent, mais malheureusement je ne puis en profiter — c'est moi-même qui suis le célèbre polichinelle!» Elle vient de la Haye, et y retourne demain. De là elle re-

vient à Bruxelles, et si la guerre continue, s'établira de nouveau pour quelque temps chez son oncle, le chancelier à Pétersbourg. Elle m'assure qu'il ne peut pas se passer d'elle — pas plus que Mme de Lieven1) ne s'accommode de son absence.

Votre lettre du 26 m'est parvenue hier soir. Comme je compte partir demain soir ou après-demain au plus tard, vous n'aurez plus le temps de m'écrire ici — mais peut-être votre lettre me trouvera-t-elle encore à Cassel, où je m'arrêterai un our. Vendredi soir ou Samedi dans la journée, je serai de retour à Weymar. Mon écriture est encore plus atroce que de coutume — mais j'ai une horrible plume, et de l'encre à l'avenant.

Mercredi, 30 Mai 55, 5 heures de l'après-midi.

Je réponds tout d'abord aux questions de fait, de peur d'oubli. Toutes vos lettres adressées à Hiller, me sont exactement parvenues. La dernière datée du 27 m'est remise à l'instant, et je viens d'envoyer à la poste pour prévenir qu'on devra m'envoyer les lettres qui arriveront peut-être encore demain, à Weymar. Demain matin Jeudi, je pars avec David pour Cassel — et Vendredi soir ou Samedi matin au plus tard, je serai rentré dans notre chambre. Vous avez raison, ce me semble, de maintenir le premier titre pour les articles de Berlioz — et quoique mes scrupules ne soient pas sans motifs, je souscris volontiers au retranchement du mot Programmmusik. Il n'y a donc qu'à laisser simplement la chose telle qu'elle est déjà imprimée.

La dépêche télégraphique a fait une sorte d'événement, le soir du concert — car on a appelé Hiller, qui a été obligé de quitter son pupitre, je crois pour signer le reçu. Schadow m'ayant affirmé ce que je savais déjà, que Deger2) n'est plus

1) Fürstin L. spielte in Paris eine vorwiegend politische Eolle und hielt daselbst einen berühmten Salon.

2) Ernst D. (1809—85), berühmter Vertreter der religiösen Historienmalerei.

à Düsseldorf depuis Pâques, je n'ai pu faire autre chose que d'écrire à Weyden, qui est reparti depuis hier pour Cologne, et lui recommander de prendre soin de vous faire retourner au plus tôt la Madone. L'invitation de Roquette *) est tout à fait selon mon gré, et je vous supplie d'en agir toujours de la sorte. Les scrupules timorés sans compter même comme péchés véniels, sont cependant désapprouvés par les confesseurs plus ou moins timorés — et sans me permettre de «désapprouver» quoique ce soit en vous , vous ne trouverez pas mauvais que j'approuve très entièrement que vous suiviez votre premier mouvement, surtout quand il vous porte à ne pas vous claquemurer. Je reste encore jusqu'à demain matin ici, pour voir un peu Joachim, Brahms, Wasielewski et deux ou trois autres personnes. Ce matin on a musique chez Mme Schumann, qui m'a reçu le plus amicalement du monde

— mais sans me dire un seul mot de l'article de la Neue Zeitschrift2). A 9 heures, j'attends David qui revient de Cologne, et demain matin nous ferons le voyage ensemble jusqu'à Cassel — et probablement il continuera la route avec moi jusqu'à Weymar. Mrae Kalergis est partie ce matin pour la Haye. Le souper d'hier a été parfaitement terne. Je me suis placé vis-à-vis de Mr et Mme Hiller, entre Hanslick et Wasielewski, Mme Kalergis qui devait y venir, s'est excusée

— et la Lind y a simplement député son mari, dont je n'ai pas fait la connaissance. Pour ma part, je me suis retiré paisiblement après le rôti, vers 11 heures.

Voici trois ou quatre visites qui viennent interrompre non pas le fil de mes idées, qui ne sont pas d'humeur à se laisser beaucoup interrompre — mais seulement le courant de ma plume. Je ne pourrai donc pas vous écrire davantage aujourd'hui. Excusez-moi aussi auprès de Magnolet, dont je baise les deux mains pour sa ravissante petite lettre, à laquelle je répondrai verbalement, car la poste de Cassel n'ar-

1) Otto E. (1824—96), der Dichter von Liszt's >Heiliger Elisabeth«.

2) Liszt's Artikel über Clara Schumann. Ges. Schriften IV.

rivera pas plus tôt que moi. A revoir donc, très chère, bien aimée, seule et unique! Je prie bon Dieu de vous combler de Ses bénédictions.

163, [Cassel, 31. Mai 1855] Jeudi, 5 heures.

Me voici arrivé à Cassel — ce qui n'est pas le chemin de Paris comme vous voyez, très chère et unique. Probablement demain à cette heure, je serai à Weymar. David et Llihrss *) y viendront avec moi, et je vous prie de les recevoir amicalement. Peut-être pourrait-on dîner à 6 heures, mais surtout point de dérangement dans vos arrangements de maison. Ainsi, si vous avez commandé le déjeuner, de grâce ne donnez pas contre-ordre, et faites nous faire simplement une côtelette pour souper. Si cependant nous n'arrivions pas par le train d'Eisenach, à 5 heures 1/2, je crois — ne m'attendez que Samedi vers midi. Je ne sais pas encore quels arrangements nous prendrons avec Spohr2) — auquel il faudra peut-être par révérence consacrer la journée de demain. En tout cas, envoyez-moi la voiture au chemin de fer pour le train qui arrive d'Eisenach à 5 ou 5 heures */2 à Weymar. Le reste verba volant — et marient. Adieu et à demain, ou après-demain au plus tard. J'ai fait attendre pour vous écrire sans retard encore ces mots, afin que vous les receviez demain matin.

Samedi, 14 Juillet, 8 heures J/2 [Weimar].

On vous prévient, très chère et unique! Vous n'êtes pas encore entrée en possession d'un encrier et d'une plume, au

1) Cari L. (1824—82), Schüler Mendelssohn's.

2) Louis Sp. (1784—1859), der berühmte Casseler Hofcapellmeister, Componist und Geiger.

3) Die Fürstin war mit der Prinzessin für mehrere Wochen nach Berlin gereist.

moment où je vous écris. Aussi ces mots vous parviendrontils demain soir, tandis qu'il faudra que j'attende jusqu'à Lundi matin, pour recevoir quelques lignes de vous. Mais certes si la poste ou le télégraphe se chargeaient des pensées, émotions et sensations inarticulées et non rédigées, vous ne seriez pas en retard.

Après vous avoir accompagné au chemin de fer — où bon Dieu vous accompagne ainsi que Magnolet — je suis entré chez les Ritter avec Bronsart1). Nous y avons trouvé Mnie Röckel, la femme de l'ancien ami de Wagner — qui devra passer je ne sais combien d'années au Zuchthaus. Les Röckel sont proches parents de Mme Hummel2) et de Mme Moritz, et cette Mme Röckel m'est assez sympathique, quoique je la connaisse fort peu. Sur la prière de Ritter, j'ai joué une de mes Rhapsodies — N° 2, la même qui a ravi Panin à Teplitz, et que Ritter veut arranger pour violon et orchestre. Après avoir jaboté une grande heure, j'ai fait un bout de visite à Götze, dans le jardin des Proriep. Aima, Bertha et la maman étaient présentes. Un peu avant 6 heures j'étais rentré dans notre perchoir bleu. Tous ces murs, ces fenêtres, et chacun de ces meubles me parlent de vous — et racontent les gloires et les douleurs de votre amour, les ardeurs de votre dévouement, les frénésies de votre endurance. Je me suis jeté à genoux, et ai prié bon Dieu d'avoir soin de vous, et de nous accepter tous trois dans Sa demeure éternelle. Puis j'ai été chercher la Passion de Bach, dont j'ai repassé toute la première partie, 100 pages de partition, pendant ces 2 heures x/2. Cet ouvrage est encore une de mes passions, non usées pour moi, et chaque fois que je m'y replonge, il redouble d'attraits. Si nous étions moins misérables à Weymar, cela me ferait grand plaisir de monter une exécution, telle que je la comprends, de cette colossale merveille. Celle que vous avez

1) Hans v. Br. (geb. 1830), Schiller Liszt's, nachmals Intendant in Weimar und Gatte von Liszt's Schülerin Ingeborg Stark.

2) Wittwe des Ciaviervirtuosen Joh. Nepomuk H., der als Hofcapellmeister in Weimar 1837 starb.

entendue à Leipzig, ne peut vous en donner qu'une idée très affaiblie, malgré le nombre considérable d'exécutants et de chanteurs qui s'y trouvaient rassemblés.

Je vous envie votre matinée de demain au Domchor , et ferai mon possible pour que le Grand-duc fasse venir ces chanteurs, l'hiver prochain. C'est un très beau luxe que le Roi de Prusse s'est passé, en organisant ce service de musique d'Église — en comparaison duquel celui de S^Pétersbourg, nonobstant les larmes de Mme Catalani et les phrases de Berlioz — n'est qu'une espèce d'exercice automatique, très régulier et assez imposant, il est vrai, mais sans valeur d'art, vu l'absence d'inspiration et de style des morceaux qui y sont exécutés par privilège exclusif. Ne manquez pas d'entendre aussi souvent que vous le pourrez le Domchor — car vous ne retrouverez nul part un ensemble pareil.

On m'appelle pour souper en tête-à-tête avec Miss Anderson. Bonsoir donc, très chère, seule et unique! Demain matin je continuerai ma Passion, et ne vous écrirai probablement qu'après avoir reçu votre première lettre. On vous aime!

Le Sonntagsblatt contient une petite poésie de Geibel, dont je vous cite ces 4 vers:

Welch ein ahnungsreicher Duft Quillt aus allen Bäumen, Dunkel weht es in der Luft,

Wie von Zukunftsträumen!

Lundi, 16 Juillet, 8 heures 1/2.

Merci, très chère, pour vos douces lignes, qui me parviennenent au moment où j'achève «petit thé, que bon Dieu donne». Je suis bien aise que vous ayez trouvé un bon appartement à l'hôtel Brandebourg. Autant qu'il m'en souvient, c'est une maison qui a assez d'air et d'espace. Les plafonds en sont élevés, et l'escalier ainsi que les corridors très bien tenus. J'y ai passé 3 ou 4 jours en 44, peu avant de retourner à Paris — et d'y donner mes célèbres concerts au

Théâtre Italien. C'est alors que je m'amusais à démontrer, que ce sont les poètes qui inventent et divinisent les Beatrix — et non pas les Beatrix qui font ou glorifient les poètes!

J'ai perdu toute ma journée d'hier, quoique je ne sois sorti qu'à 9 heures 1/2 du soir, pour souper à l'hôtel de Russie avec Wasielewski. Celui-ci est venu me trouver, très en émoi comme vous devinez, dès 8 heures du matin — et sur sa prière, j'ai écrit quelques lignes à Brendel, par lesquelles j'engage la rédaction à faire une déclaration — comme quoi les articles sur la situation musicale des villes rhénanes, ne sont pas de Wasielewski. C'est une manière très bénigne d'en finir avec cette sotte histoire — et puisqu'elle est si fort du goût de Wasielewski, je ne m'y oppose pas. Dans 3 semaines, Wasielewski s'établit à Dresde. Son beau-père a quelque fortune, et paraît disposé à financer.

Götze. Wasielewski, la Eiese et les Anglaises ont déjeuné à 1' Altenburg. J'ai fait travailler la Riese, et puis nous avons fait 8 ou 10 rubbers de whist avec Schreiber1), Götze et Wasielewski. De 11 à 1 heure ty4 j'aî Joué la Kreisleriana1), et un Nocturne de Raff avec Ritter. Celui-ci n'est pas encore de retour, et on ne sait ce qu'il est devenu. Le journal de Zellner3) donne un long extrait de notre article sur Schumann, le passage «sur la critique», en tête de son dernier N°, avec quelques compliments introductifs très convenablement tournés. Si cela vous amuse, je vous l'enverrai. Les 2 derniers Nos de la Presse contiennent deux feuilletons de Mrae Sand, où il est. beaucoup question de Delacroix4). Elle cite un fragment tiré d'une brochure ou d'une lettre de Delacroix, sur le Jugement dernier de Michel- Ange; il termine ainsi: «Après toutes les nouvelles déviations, dans lesquelles l'art

1) Ferdinand Sehr., Schüler Liszt's.

2) Von Schumann.

3) Leopold Alexander Z. (1823—94), Wiener Musikschriftsteller, Rédacteur der »Blätter für Musik«, später Archivar der Gesellschaft der Musikfreunde.

4) Eugène D., der Begründer der französischen romantischen Malerschule (1798—1863).

pourra se trouver entraîné, par le caprice et le besoin de changement, le grand style du Florentin sera toujours comme un pôle, vers lequel il faudra se tourner de nouveau, pour retrouver la route de toute grandeur et de toute beauté.»

Aujourd'hui, je ne sortirai point et me remettrai à la Passion que je veux finir d'abord. Ensuite je parcourrai plusieurs Psaumes de Mendelssohn que j'ai besoin de revoir, et le volume des Cantates de Bach — avant de commencer le Psaume qui me trotte en tête. Ma pensée et mon cœur vous suivent dans vos pérégrinations artistiques, que je vous prie d'accomplir avec un tant soit peu de modération. Comme vos soirées ne seront pas prises par les spectacles, je compte que vous m'écrirez à la fin de votre journée. Le concert d'Erfurt est remis à Jeudi prochain. Taubert1) m'a écrit quelques mots et je me rendrai à son invitation, en assistant Jeudi à ce concert, où l'on exécute une Symphonie et une Ouverture, Barbe-bleue, de sa composition. Le programme annonce en plus le Concerto en ut mineur pour piano de Beethoven, et freie Fantasie von Taubert.

Kostenecka va parfaitement bien, et ne semble avoir aucune envie de recourir aux mauvais offices des «hommes de l'art». Elle passe sa journée au jardin avec Alexandra et Mrae Esméralda2). Il règne une parfaite tranquillité dans la maison, qui n'est troublée que par quelques turbulences d'aboiements du gros chien noir. Singer3), Haslinger4) et Litolff m'ont écrit hier, mais leurs lettres ne contenant rien d'intéressant, je ne vous les communique point. Notre club de Neu-Weymar est remis à demain soir, à cause des ébats musicaux que la bande de Fischer prend le Lundi, im Schiesshaus. Griepenkerl 5)

1) Wilhelm T. (1811 — 91), Componist, Hofcapellmeister in Berlin.

2) Die Katze.

3 Edmund S., Soloviolinist des Weimarer Hoforchesters, jetzt Hofconcertmeister und Professor am Conservatorium in Stuttgart.

4) Wiener Musikverleger.

5) Kobert Gr. (1810—68), Docent der Kunstgeschichte in Braunschweig, der auch einige musikalische Schriften veröffentlichte und besonders für Berlioz eintrat.

La Mara, Liszt-Briefe. IV. 15

siège toujours à l'hôtel de Russie, et fait bon ménage avec Schade *).

«Voilà pour le moment» , comme dit Belloni. J'écrirai à Berlioz et quelques autres collègues de rang très inférieur. Tendresses à bon Magnolet, et n'oubliez pas le pauvre Fainéant solitaire, qui vous aime de toutes les forces et faiblesses de son âme.

Mardi, 17 Juillet 55, 10 heures du matin.

Vous ne manquez pas à l'appel de mon cœur, et le courrier de ce matin m'apporte votre lettre, datée probablement par erreur de Lundi 16 — car je suppose que vous m'avez écrit Dimanche soir. La nouvelle que vous me donnez sur le principal de votre séjour à Berlin, me rend très heureux — car j'ai pleine confiance en Mme de Bîilow, et suis persuadé que mes filles se trouveront non seulement très bien sous sa garde2), mais encore qu'elles rencontreront à Berlin de meilleures chances d'établissement qu'autre part, dans la situation donnée. D'ailleurs, si les fonds ne viennent pas à me manquer, rien n'empêche qu'elles ne fassent l'été prochain un petit voyage aux eaux , etc. Si vous le jugez à propos, veuillez remettre les lignes ci-jointes à Mme de Biilow, en l'assurant bien entièrement du sentiment qui me les a dictées.

Si vous réussissez à colloquer le Pater noster de Cornelius, dédié à Brüggemann, à Schlesinger3), ce sera charmant et un petit chef-d'œuvre de négociation diplomatique. Vous savez que ce sont 9 Lieder pour une voix seule, environ 20 planches en tout — et on peut recommander cet ouvrage en très bonne conscience. Son équivalent en peinture ne manquerait pas d'obtenir un succès assez considérable — mais en musique nous ne savons plus à quoi nous prendre et nous

1) Oscar Seh., Philolog, gab mit Hoffmann von Fallersleben das >Weimarer Jahrbuch« heraus.

2) Frau von Bülow nahm Liszfs Töchter in ihr Haus.

3) Berliner Musikverleger.

tenir, et les éditeurs le savent encore moins que nous. Cependant, il est presque probable que le Pater noster acquerra assez vite un bon débit, s'il trouve un éditeur qui s'entende à le faire circuler convenablement. A ce sujet vous pourriez affriander Schlesinger, en lui disant que je lui ferais un bout d'article sur le Pater noster, aussitôt qu'il l'aura fait paraître et qu'il se sera décidé à payer un honoraire d'une trentaine d'écus à Cornelius.

Avant que je n'oublie, je dois vous charger encore d'une commission musicale. Soyez assez bonne pour écrire deux mots à Kullak1); priez-le de vous remettre le manuscrit que je lui ai envoyé, il y a plus de 2 ans, d'une nouvelle version du «Gaudeamus igitur» . J'en ai besoin pour le donner à Pruckner, et veux aussi en faire tirer une copie pour Hans, qui pourra s'en servir dans quelque occasion universitaire. Je compte donc que vous me l'apporterez.

Compte-rendu de ma journée d'hier: de 9 à l heure, Passion de Bach, que j'ai finie. A 1 heure, déjeuner avec Miss Anderson, Cornelius et Kostenecka. Après cela dormi une demi-heure. De 3 à 5, Psaumes de Mendelssohn. A 5 le Pce Latour d'Auvergne2) vient me voir et m'invite à dîner pour aujourd'hui — mais voici que Son Altesse Impériale me fait inviter à 3 heures à Belvédère. Je vais donc être obligé de sortir, pour m'excuser chez Latour. La nomination de Talleyrand à Bruxelles est devenue assez incertaine, et Latour croit que ses chances ont diminué la semaine passée. De 6y2 à 10 heures, j'ai fait travailler Viole3), Jungmann4), Schreiber et Pruckner. Ce dernier prend tout à fait les allures d'un pianiste «flrst-rate». Dans l'entre-temps, Griepenkerl et un Monsieur Suisse m'ont fait visite. Comme vous voyez, je n'ai pas écrit une note depuis votre départ. Mais j'ai be-

1) Theodor K. (1818— 82), angesehener Musikpädagog in Berlin, der zuerst mit Marx und Stern ein Conservatorium, dann, sich loslösend, eine eigene >Academie der Tonkunst« gründete.

2) Französischer Gesandter in Weimar.

3) Rudolf V. (1825 — ö7), Pianist und Componist, Schüler Liszt's.

4) Louis J. (1832 — 92), Liszt's Schüler, Musiklehrer in Weimar.

soin de prendre un peu l'air des partitions, que j'ai pris à tâche d'étudier plus consciencieusement que je n'ai eu le loisir de le faire jusqu'ici. Avant l'instrumentation de mes chœurs de Prométhée, j'écrirai probablement mon Psaume et un autre morceau de chant du même caractère — car je tiens à achever ma provision de concert pour l'hiver. En conséquence, je ne me mettrai an Dante qu'après avoir terminé ces deux choses.

La lettre de Magnolet est ravissante. Je songe à ses beaux yeux & Indisches Märchen1) — et lui répondrai demain matin.

Comment se fait-il que le Domchor ne vous ait pas plus émotionnée ? Je ne puis croire à vos oreilles dans le récit que vous m'en faites, et vous engage beaucoup à y retourner. Dans les Psaumes de Mendelssohn que j'ai parcourus hier, il s'en trouve un, le 22™e: «.Mein Gott, mein Gott, warum hast du mich verlassen? Ich heule, aber meine Hülfe ist fem», qui a été composé pour le Domchor, ainsi que le Ps. 2: «Warum toben die Heiden?» et le Ps. 43: «Richte mich, mein Gott, und führe meine Sache» . Peut-être trouverez- vous moyen d'en entendre un ou deux; d'après ce qui m'a été dit, ils sont très bien exécutés. Veuillez bien faire toutes mes amitiés à Marx. Faites votre métier de pèlerin-artiste et esthéticien avec toute conscience à Berlin, et restez-y tout le temps nécessaire à cet effet. Fainéant tâchera d'employer ses journées, en attendant du mieux qu'il pourra — en vous adorant et demeurant à vos pieds.

Jeudi, 19 Juillet 55.

Bonjour, très chère et très unique! Merci de la bonne nuit que m'a value votre lettre de Berlin, confiée à Hans, lequel est heureusement arrivé hier, dans l'après-midi, vers

1) »Das indische Märchen« pflegte Preller die Prinzessin Marie zu nennen. Vergl. »Friedrich Preller« von Otto Eoquette (Frankfurt a. M. 1882), Seite 140.

5 heures. Un peu avant lui Hauptmann de Leipzig1) — l'auteur du livre que personne ne réussit à comprendre excepté Raff — était venu me voir, au retour d'une excursion à la Wartburg. Comme il reste encore une partie de la journée d'aujourd'hui, et que sa femme est désireuse de voir le château et les tableaux de Preller, je lui ai promis de lui servir de cicérone de 10 à 1 heure. Après quoi nous tâcherons de dîner quelque part avec Hans, et vers 4 heures toute la bande se rendra à Erfurt, d'où nous ne reviendrons que par le train de nuit.

Par ce que j'écrivais hier matin à Magne, j'ai en quelque sorte répondu à la question que vous me faites au sujet de Kaulbach. Je suis vraiment enchanté de la bonne idée qui vous est venue à toutes deux, de le prier de faire le portrait de Magnolet. Kaulbach m'a toujours été fort sympathique, et s'il vient ici, ce me sera une véritable joie. Ainsi donc j'approuve de tous points votre «impromptu», et vous engage à ne pas trop différer les 80 séances, que Magnolet a promises à Kaulbach.

Pour Mr de Humboldt2), j'éprouve vraiment de l'embarras à lui communiquer une phrase quelconque. Cependant je vous donne «plein pouvoir illimité» et vous prie de faire entièrement selon que vous le jugerez convenable. Veuillez seulement lui présenter mes très respectueux hommages, et l'assurer de la très sincère reconnaisance que je lui garde pour les bontés qu'il m'a témoignées, etc.

Voici Biilow qui arrive, avec son ami Ehlert3). Je me hâte donc de terminer, en vous priant d'ajouter tout ce que je ne sais jamais bien vous dire — tant il est vrai que je vous aime «au delà de toute expression». Remerciez Magnolet de sa gentille lettre N° 2. Donnez-moi des nouvelles de

1 Moritz H. (1792—1868), der berühmte Harmoniker, Verfasser von »Die Natur der Harmonik und Metrik«, war Cantor der Leipziger Thomasschule.

2) Alexander v. H. stand lange in Beziehungen zu Liszt.

3) Louis E., Musikschriftsteller und Componist (1825 — 84).

vos relations avec Humboldt, auxquelles j'attache un prix très sérieux. En leur honneur vous ferez peut-être bien de prolonger votre séjour de Berlin de quelques jours, si vous jugez qu'il y ait lieu. Avez-vous déjà été chez Rauch1)? Olfers2) pourrait vous y conduire.

Samedi, 9 heures du matin.

Votre lettre de Jeudi, très chère, ne m'est parvenue qu'assez tard dans l'après-midi d'hier — mais en revanche, voici celle du Vendredi, qu'on m'a remise d'un peu meilleure heure que de coutume. Je suis ravi de votre cours méthodique et pratique de plastique, et compte bien que vous m'en ferez profiter à votre retour, en me racontant les statues, comme Magnolet me raconte souvent les pièces de théâtre. La distribution des ouvrages d'art au musée de Berlin a acquis parmi les connaisseurs une renommée de méthode et d'intelligente ordonnance, dont l'honneur revient probablement à Olfers et peut-être au Roi lui-même. Vous vous trouvez donc là très à même de fixer quelques notions qu'il importe de bien établir dans son esprit, quand on ne se contente pas de deviser un peu au hasard sur ces matières. Je vous engage à prendre quelques notes que vous écrirez sur le livret qui contient le catalogue des statues et tableaux. Votre succès de connaisseur à propos du placement de la Vénus de Milo, de la Méduse, du Jupiter et de l'Antinous vous donne une considération, dont vous pouvez tirer un excellent parti pour augmenter le beau fonds de savoir et d'intelligence que vous possédez. Regardez donc bien et ne vous faites pas faute de questionner et dans l'occasion de confesser les gens, qui ont pris la peine de bien regarder avant vous ! Je n'ai jamais fait grand cas de la peinture de Bégas. Toute cette école, en dehors de Cornelius et de Kaulbach, me fait l'effet d'être à peu près

1) Christian R., der grosse Bildhauer.

2) Director der königl. Museen in Berlin.

de niveau avec celle représentée en musique par Marschner, Lindpaintner, etc. Pour ce qui est de Kaulbach, c'est une autre paire de manches, et je crois bien, qu'il est véritablement quelqu'un. Dites-lui bien que j'ai toujours eu ce sentiment de lui, et que j'attache un très grand prix à son amitié. Quand je serai quitte de mon Dante , je verrai si je ne pourrais pas composer un de ses tableaux, la bataille des Huns, par exemple, ou quelque autre plus nouveau, ce qui me conviendrait encore davantage; car j'imagine que son talent a beaucoup grandi ces dernières années! Je lui en parlerai quand nous nous reverrons, et que vous m'aurez un peu mis au fait de ses peintures de Berlin. C'est bien pour le Schirmer de Carlsruhe que Preller voulait vous donner quelques mots. Puisque vous le connaissez déjà, cela devient inutile et vous pouvez vous contenter de lui faire les compliments de Preller. Vous avez parfaitement bien fait de ne pas mettre Dehn v) et Marx aux prises, car ces deux individus sont incompatibles. Maintenant que vos relations d'amitié sont bien nouées avec Marx, je vous engage à ne pas négliger Dehn — et à le cultiver un peu durant les quelques heures d'entr'acte que vous laisseront vos visites au musée, etc. Je vous recommande aussi beaucoup Varnhagen2). Quant à Humboldt, je vous l'abandonne et vous le livre entièrement. Seulement n'oubliez pas que tout en ayant établi sa demeure dans les immensités et les infinis - — ses promenades habituelles à travers la voie lactée et les nébuleuses, ne lui ont jamais fait perdre son équilibre sur les parquets glissants des Cours. C'est une espèce de pape de la science. Infaillible en matière de «dogme» et merveilleusement délié et souple — tenant à la fois du chat et du singe — dans les circonstances habituelles de la vie. Si vous réussissez à bien prendre avec lui, j'en serai très heureux. S'il daignait me protéger auprès du Roi, qui pourrait un jour ou l'autre me commander quelque chose pour le Domchor? - — peut-être même un travail assez étendu,

1) Siegfried D., der Musiktheoretiker in Berlin (1799—1858), 2 Yarnhagen von Ense, der Schriftsteller (1785—1858).

au besoin une tragédie grecque m'irait assez dans ces conditions — il ferait une bonne action, dont je lui garderais une véritable reconnaissance. Pour ma part, je ne puis que faire des «mesures», en gardant sur d'autres points une «mesure» fort réservée.

Hans est charmant, et nous faisons naturellement le meilleur ménage du monde. Il sera de retour demain Dimanche soir à Berlin, et viendra vous voir dès son arrivée. Lewy sera le bien venu à Weymar. C'est un garçon d'esprit et de talent, mais très fort civilisé à la manière de Pétersbourg. Je vous recommande assez de circonspection en paroles avec lui. Dites-lui que je lui rendrai avec intérêt les 4 ou 5 louis que je lui dois depuis 2 ans. Il me les avait prêtés à mon départ de Francfort. Je vous ai souvent parlé avec un éloge particulier de ses Lieder, et du Trio qu'il m'a joué à Francfort.

Encore une fois bravo pour vos exploits artistiques, et le véritable jour que vous avez jeté sur la Vénus de Milo — comme pour la millionième preuve de tact que vous avez fournie, en laissant Dehn et Marx chacun de leur côté. Tout à vos pieds et en votre cœur. F. L.

Lundi matin, 23 Juillet 55.

Très chère, adorée et adorable, que vous êtes bonne de prendre tant de soin et de soucis de mes fillettes, et comment pourrai-je jamais assez vous remercier de tout ce que vous faites pour moi! Il va sans dire que je souscris entièrement à tout ce que vous jugerez opportun et convenable à leur établissement de Berlin — et que l'appartement de la rue aux Ours a ma complète approbation. Veuillez donc dire à Mme de Bülow qu'elle le retienne. Le voisinage du médecin me paraît fort commode, et je n'ai guère d'objection à ce que Mr Hans, que j'aime comme un fils, habite sous le même toit que mes fillettes. Il pourra leur être très utile tant par ses leçons de musique, que par sa culture d'intelligence vraiment

distinguée. Pour le reste je n'y songe guère, et me persuade aisément que mes filles auront assez de bon sens pour s'épargner le superflu .... Il est probable que Pohl aille à Berlin pour y rejoindre Hans, et faire le voyage de Copenhague avec lui. Hans devant partir Mercredi matin, je vous prie de ne pas tarder à lui remettre les deux lettres de recommandation, que je vous joins sous la même enveloppe. Vous savez qu'il y a un Cte Kalckreuth qui s'est voué à la peinture, et a acquis une certaine réputation comme paysagiste 1). Il habite en ce moment Düsseldorf, si je ne me trompe. Il doit être assez proche parent de la Csse Kalckreuth, que vous avez rencontrée chez Varnhagen. Avant de partir, vouz verrez s'il y a lieu de recommander mes filles à Varnhagen et à sa nièce. Comme elles seront inséparables de Mme de Biilow, on se verra très naturellement.

Je proteste contre le mot spirituel qu'on m'a inventé au sujet des compositions de la Psse de Prusse. En général on ne réussit guère à me prêter de l'esprit, et il m'est arrivé plus d'une fois d'être quasi vexé des bêtises qu'on a pris la peine d'inventer sur mon compte — lors même qu'on semblait les trouver assez spirituelles pour être souvent répétées. A propos, puisque vous remplissez si bien votre rôle «d'ornement des salons», et que vous voyez tant de monde, n'oubliez pas de vous informer si Alwine Frommann2) n'est pas à Berlin. Quoique nous n'ayons pas beaucoup à cheminer avec elle, il convient cependant de garder de bonnes relations, et elle pourrait se piquer d'un oubli.

J'ai commencé mon Psaume et tâcherai de le finir bientôt. Remerciez Kaulbach de son mot. Je lui écrirai, quand vous serez de retour. Ne vous fatiguez pas trop à courir. Mille et mille tendresses à vous deux.

1) Nachmals Director der Kunstacademie in Weimar.

2) Tochter der bekannten Jenenser Familie, Malerin, Vorleserin der Prinzessin von Preussen und nachmaligen Kaiserin Augusta.

Mardi, 24 Juillet 55.

Très infiniment chère,

La visite de Lewy, qui est arrivé hier à 5 heures, m'a fait grand plaisir, d'abord parce qu'il m'apportait de vos nouvelles. Du reste, j'aurais préféré rester un peu seul durant cette semaine , car comme je vous l'ai écrit hier, je me suis mis à travailler à mon Psaume — et si je ne suis pas trop dérangé, je l'aurai fort avancé ; quasi fini, à votre retour. Les dérangements de toute espèce ont toujours tellement fait partie intégrante de ma vie — que j'ai fini par m'en arranger, et me persuader qu'il doit en être ainsi.

Merci de votre petite négociation avec Marx, quoique je ne pense pas que le résultat m'en soit particulièrement avantageux en ce moment, où il me paraît bon de garder beaucoup de réserves à l'endroit de l'exécution fragmentaire du peu d'ouvrages de ma façon, appropriés à cet effet. Je suis à peu près convenu avec Hans, qu'au 4me ou 5me concert de Stern1) l'hiver prochain, on exécutera plusieurs morceaux de moi que je dirigerai — un ou deux des Poèmes symphoniques, X Ave Maria, le Concerto. Peut-être vaut-il mieux attendre jusque-là, ce qui serait mon avis; vous chargeriezvous de rendre cette expectation plausible à Marx? Le manuscrit de mon Te Deum, qui est un morceau court destiné à l'Église, n'est pas entre mes mains, et je ne pourrai me le procurer qu'au retour de Raff — car je n'étais pas ici lors de son exécution, et l'ai même écrit à Carlsbad, comme vous vous souvenez. Dans une dixaine de jours je présume que Raff sera de retour, et en tout cas j'enverrai ce morceau à Marx, auquel je laisserai le soin de décider s'il le juge convenable et suffisant, pour le but auquel il a l'obligeance de vouloir l'employer. Remerciez-le beaucoup de son amicale

1) Julius St. (1820 — 83), Begründer des nach ihm benannten Conservatoriunis, Leiter eines Gesangvereines, sowie grösserer Concerte in Berlin.

intention à mon égard; mais ne pressez rien, au contraire, retardez plutôt. Berlin a pour moi beaucoup d'importance maintenant, et c'est un terrain sur lequel il faut marcher avec prudence et circonspection.

Quant à ma Messe, elle exige une certaine piété et une certaine foi, fort étrangères à nos habitudes musicales. Je crains que sans ma participation, elle n'aille un peu de travers — et en conséquence ne produise pas l'impression que j'ai voulue et ressentie. Dans tout ce que je fais, je crois avoir quelque chose d'assez nouveau à dire. 11 est donc essentiel qu'on s'assimile ma pensée et mon sentiment, pour ne pas les trahir par une exécution ruineuse. Carlsruhe m'a été une leçon fort utile à cet égard, et je tâcherai d'en bien profiter. A un moindre degré que Wagner, j'ai pourtant besoin d'hommes et d'artistes — et ne puis pas mécontenter de manœuvres, et d'une exécution mécaniquement régulière. Il faut que l'Esprit souffle sur ces vagues sonores comme sur les grandes eaux de la Création.

Ehlert, l'ami de Hans, passera encore une semaine à f Altenburg, et Lewy 2 ou 3 jours. Le matin, je reste enfermé dans notre chambre — mais l'après-midi s'en va à vau l'eau. J'ai accepté aussi un nouvel élève, ce petit Tausig1) de Varsovie dont j'ai parlé à Magne — qui a des moyens étonnants, et fera parler de lui plus tard. Il est âgé de 13 ans Vîj et quoique de la tribu de Jacob, ne vous déplaira pas, je pense. Il passera probablement 18 mois ou 2 ans ici, après quoi il sera parfaitement en mesure de faire une belle carrière de pianiste et de compositeur, car il est déjà fort avancé des deux côtés.

Saluez tendrement notre Magnolet, de ma part. Je suis ravi que Kaulbach veuille faire son portrait, et lui ferai une Hunnenschlacht en échange , qui ne sera pas non plus piquée des vers! Il y aura très naturellement un long effet de pianissimo à employer, et par lequel il faudra terminer — pour

1) Cari T., Liszt's nachmals so berühmt gewordener Schüler

laisser l'auditeur fixé sur le combat dans les airs, comme terrifié et ébloui par ces ombres insatiables de combat! — Et moi aussi je me sens parfois Hun, jusqu'à la moelle des os. Quand mes os seront brisés, et réduits en poussière ou pourriture, mon esprit respirera le combat, la vaillance et — votre amour!

Très chère, Hans vous donnera ce soir ou demain matin de mes nouvelles, très peu nouvelles pour vous. Aussitôt qu'il sera parti, je me remettrai à la besogne, et tâcherai de tenir mes portes un peu fermées. Durant ces 4 jours, je n'ai pu rien écrire — ce qui me rend un peu de mauvaise humeur. Je vous fais mes compliments d'avoir si bien fini votre musée de Berlin, en vous recommandant de nouveau de mettre la même conscience à vos études subséquentes. Votre idée d'aller à Tegel sous prétexte de sculptures à admirer, me paraît excellente, et je suis curieux des prochaines nouvelles que vous me donnerez du personnage principal. Dans le courant de cette semaine, je vous écrirai probablement moins — mais vous n'en concluerez pas qu'il y ait négligence de ma part n'est-ce pas, très chère et unique? Sans cela je suis capable de jeter toutes mes partitions par la fenêtre. J'ai seulement besoin de 3 ou 4 jours, pendant lesquels je ne voudrais m'occuper que de l'esquisse de mon Psaume — et vous savez combien je suis quinteux dans ces sortes d'occasions. Aussitôt que je serai au clair sur ce que je pourrai en faire, je me remettrai à bavarder avec vous, que j'adore de toute mon âme.

Ici, il ne se passe rien de nouveau — et par conséquent je n'ai rien à vous apprendre. Parfois le balancement mélancolique des arbres du jardin, la promenade du beau paon que Henri a acheté tout dernièrement, ou les jacasseries musicales des oiseaux me font monter au cœur toutes sortes d'idées et de rêves. Comme je ne possède aucun talent descriptif, je ne vous en ennuierai point épistolairement, et me borne à vous garder silencieusement présente dans cette chère chambre bleue — et à vous aimer et vous chérir à ma manière, qui n'est peut-être pas la bonne, mais qui en est du moins une, comme

disait Mme Sand. A propos, il y a d'elle dans la Presse de ce matin un assez singulier chapitre sur le mariage, qui vous divertira à votre retour. Bülow vous porte le Lohengrin et Préfaces1). Du premier, il n'y a plus qu'un seul exemplaire français à l'Altenburg. Je vous ai donc envoyé 5 en allemand. Je compte que vous reviendrez dans une dixaine de jours à peu près.

A vos pieds F. L.

Très infiniment chère,

Ma journée d'hier a été encore plus perdue que les autres, car je ne vous ai point écrit. Pourtant je me suis mis un peu au travail, et tâcherai de finir bientôt le Psaume commencé. Lewy et Ehlert me prennent du temps; mais demain ou après-demain, j'espère que j'aurai regagné un peu de solitude pour quelques jours du moins.

J'accepte le manuscrit de Tilke, et réussirai probablement à le faire graver par Körner d'Erfurt, qui est un très bon éditeur pour la musique d'orgue. La grosseur de la Fantaisie qui précède la Fugue sur le choral du Prophète, ne me semble avoir rien de disproportionné, quoiqu'en dise Haupt2) qu'il m'intéresserait beaucoup de connaître, et auquel je vous prie de faire en attendant tous mes compliments.

La phrase de Humboldt n'a rien de très énigmatique. Elle veut seulement dire qu'on aurait pu faire un programme littéraire à la Hungaria, sans trop craindre de blesser les susceptibilités conservatives du public allemand. Seulement comme j'ai encore d'autres susceptibilités à ménager, je crois qu'on a mieux fait de s'en dispenser — sans compter que pour ma part, je préfère m'abstenir d'aboyer, quand la possibilité de mordre m'est enlevée. Pour moi comme pour Humboldt, le patriotisme n'est qu'une forme très relative et

1) Die Programme zu Lisztfs symphonischen Dichtungen.

2) August H. (1810 — 91), Orgelkünstler ersten Eanges, nachmals Director des königl. Instituts für Kirchenmusik in Berlin.

tronquée du sentiment. Entant qu'artiste, j'ai peu de goût pour les cocarde s , qui prêtent très aisément au cocasse, et n'ont que faire dans les régions que nous hantons. Du reste, je vous engage à ne pas revenir avec Humboldt sur sa phrase, qui n'a d'autre intention que d'allonger ingénieusement son billet très ingénieux. Le mot « artificieusement libéral» est une petite pointe sur les semblants constitutionnels usités dans le Nord de l'Allemagne, et ne se rapporte nullement à nos «moutons» de préfaces.

Puisque votre retour est ajourné d'une quinzaine environ, je vous attends du 7 au 10 Août, je vous envoie la lettre de Schwind et vous engage à lui répondre de suite. Hans ou sa mère auront la complaisance de vous rédiger une lettre en allemand — car dans cette circonstance il importe d'être clair, précis et correct de langage comme de fait. Merci de vos études sur la danse des Morts de Holbein, dont nous pourrons tirer bon parti dans l'occasion. N'oubliez pas de voir et de regarder :le monument de Drake dans le Thiergarten. J'ai entendu vanter les bas-reliefs. Vous ne m'avez pas répondu sur Kugler1) et Werder2). Une légère dose de philosophie avec Werder n'aurait pas d'inconvénient, durant les entr'actes que vous laissent vos explorations dans le domaine de l'art.

Je suis allé chez Mme Schorn hier soir. Elle part ce matin pour Nordheim. Preller est allé à Oldenburg faire des études de forêt et de là fera une pointe à Helgoland. Pruckner et Schreiber passent une quinzaine à Goslar. J'ai envoyé les photographies du dôme de Cologne à Preller — elles lui ont fait grand plaisir. Il est possible que j'aille à Wilhelmsthal à la fin de la semaine prochaine et voudrais faire d'une pierre deux coups, en passant par Reinhardsbrunn. Je vais écrire deux mots à Bussenius, pour m'informer combien de temps le Duc y restera. Les journaux annoncent la représentation de

1) Franz K., der bekannte Kunsthistoriker (1808—58).

2) Carl W. (1806—93), Philosoph, Professor an der Berliner Universität.

Sta Chiara à Paris pour le mois d'Août , à laquelle sûrement le Duc assistera. Si l'occasion se présentait d'arranger quelque commande du Koi pour le Domchor, ou quelque exécution de tragédie grecque, ou autre chose de ce genre à Potsdam, cela me conviendrait assez. Je n'y tiens pas énormément pour le moment, et on peut sans inconvénient remettre ces pourparlers à plus tard. Ainsi, «pas trop de zèle» ! Quant à mes poëmes symphoniques , c'est au concert de Stern qu'il faut les produire d'abord — et en général pour Berlin, c'est Stern qui m'importe le plus.

Remerciez Mme de Bülow de son excellente lettre. Je ne lui récrirai qu'après vous avoir vue. Tendresses à «l'Infante» 1) et aimez à distance ce pauvre Fainéant, qui vous aime de tout son pauvre cœur.

Dimanche, 29 Juillet 55.

Cherchez dans quelque buisson de Tegel, et vous y trouverez votre pauvre Fainéant, présent par la pensée et le cœur. Vous êtes tout son Cosmos, et bien au delà! Je vais faire mettre à la poste votre lettre pour Schwind et suis fort enchanté que cette affaire se termine selon votre souhait. Vous posséderez donc les 7 œuvres de Miséricorde2)] Que bon Dieu vous conduise et vous comble de toutes les bénédictions que mes vœux, mes prières et mes larmes appellent sur vous. Kaulbach doit-il commencer le portrait de Magne à Berlin ? Je supposais qu'il le ferait ici d'un bout à l'autre. Mon idée de la bataille des Huns n'est pas une boutade de projet. J'entends bien m'y mettre aussitôt que j'aurai fini le Psaume, c'est-à-dire à la fin d'Août. J'ai seulement besoin de revoir la gravure de cette bataille, que vous possédez, je crois, dans votre cave à chefs-d'œuvre. On m'annonce des étrangers, et je suis encore obligé d'interrompre. A demain donc!

1) So nannte Humboldt die Prinzessin Marie.

2) Die Cartons zu den in der Wartburg ausgeführten Fresken, jetzt im Besitz der Fürstin Marie Hohenlohe.

Lundi, 30 Juillet 55.

J'écris un tas de lettres aujourd'hui, à Berlioz, Augusz1), Mme de Gasparin2), etc. Voici quelques mots que je vous prie de faire remettre de suite par Marx au père du petit Ketten3) — le petit prodige de Posen, que vous avez vu ici. Si par hasard Ketten était déjà parti pour Paris, on pourra savoir son adresse par le petit bonhomme, et lui envoyer la lettre par Marx. Je suis très curieux de votre visite à Tegel, et me réjouis à l'avance de votre récit de demain. Soignez votre refroidissement, très uniquement chère. Tout ce que vous avez dit et fait jusqu'ici me paraît à merveille — continuez de la sorte, et tout finira bien! Avec les gens qui sont à une grande hauteur de talent et d'intelligence, il vous sera toujours assez aisé de bien prendre. Faites donc votre bonne semaine en toute conscience à Berlin. Notre revoir me sera très doux — mais je ne voudrais pas le hâter. Résignez-vous donc à être bénie par lettres, durant quelques jours encore!

Mardi, 5 heures, 31 Juillet 55.

Un jeune organiste assez distingué — se nommant Fischer, de Dresde4) et représentant par parenthèse 10 écus — m'a empêché de vous répondre de suite ce matin. Il a joué la Fantaisie sur le Prophète dans l'église de Herder, et j'ai été obligé à passer ma matinée à l'écouter. A la suite de quoi, je l'ai engagé à passer encore 24 heures avec moi, et pour lui éviter la dépense de l'hôtel, l'ai logé dans la chambre du second étage. Son A. I. la Grande-duchesse est à Stuttgart, où

1) Baron A., langjähriger naher Freund Liszt's, Ungar.

2) Vornehme Schweizer Schriftstellerin.

3) Henri K. (1848—83), als 7jähriges Wunderkind von Bülow Liszt zugeführt, lebte dann als Pianist und Saloncomponist in Paris.

4) Carl August F. (1828—92), Organist, bedeutender Orgelvirtuos, auch Componist in Dresden.

elle passera 3 ou 4 semaines, à ce que m'a appris ce matin Winterberger. J'irai faire ma cour au Grand-duc demain à Wilhelmsthal, car il vient de me faire réinviter par Vent1), qui revient de là — et je crains qu'il ne soit un peu piqué de ma non apparition. D'après ce que me dit Latour, il part le 4 Août pour Wildbad. Il faut donc que je me hâte un peu pour le voir. Si par hasard je ne pouvais pas revenir dans la nuit, vous ne seriez pas inquiète du retard d'un jour dans ma réponse à votre lettre de demain.

Par VEcho de Schlesinger je suis informé que le Domchor sera au complet Dimanche prochain. Il faut que vous l'entendiez. A partir de demain Mercredi, le Schauspielhaus et l'Opéra sont réouverts. Vous ne devez pas manquer d'y aller. Je ne vous attends que du 7 au 10 Août. Vous aurez donc probablement d'ici là quelques représentations intéressantes, quoique la Wagner et quelques autres éminences de l'Opéra et du Drame soient en congé. Je suis enchanté de votre visite à Tegel, laquelle restera un excellent souvenir pour vous et Magne. Etes-vous à peu près convenue du mois auquel Kaulbach viendra ici?

Savez-vous que je suis très tenté de vous conseiller de faire une excursion d'une quinzaine à Paris — comme pendant de votre séjour à Berlin? Vous pourriez partir peu après votre retour à Weymar et ramener Daniel. Nous en causerons. Pour moi je resterai à la maison, et tâcherai de moins fainéanter que je ne l'ai fait bien malgré moi toute cette dernière semaine. L'exposition de Paris vaut la peine d'être vue, et vous me raconterez tout plein de choses — ce qui m'amusera davantage que d'y aller moi-même.

Mon Psaume avance clopin-clopant; mais j'espère que ce sera assez beau. Quant à la bataille des Huns, je la commencerai de suite après le Psaume. Kaulbach n'a qu'à faire son Mazeppa, quand bon lui semblera, pourvu qu'il n'ajourne pas trop le portrait de Magne, et qu'il me fasse autre chose que je lui demanderai s'il se conduit bien. La peinture que vous

1) Privatsecretär des Grossherzogs.

La Mar a, Liszt-Briefe. IV. 16

me faites de son caractère me paraît devoir être fort ressemblante — mais peu importent ces détails. Il ne faut s'arrêter qu'à la cime des montagnes, et ne pas mesquiner avec les natures de cette hauteur. C'est le plaisir du vulgaire que de noter des vulgarités chez les hommes extraordinaires. Quand on est de leur société, on passe outre et voit autrement. Fainéant embrasse vos petits pieds, en vous bénissant, vous louant et vous glorifiant!

[Weimar,] Mercredi 2 heures, 1er Août.

Je devais partir par le train de 1 1 heures pour Wilhelmsthal, mais à 9 heures y2 me parvint le billet ci-joint de Youssoupoff1), et sa connaissance ayant un certain intérêt pour moi, j'ai différé de quelques heures ma course. C'est le même Youssoupoff qui a dû aller au Caucase, à la suite d'une escapade avec Mlle de Ribeaupierre, si je ne me trompe, il y a 4 ans. Depuis 2 ans il est complètement rentré en grâce, et s'est fait nommer attaché à la Légation de Russie à Munich. Ce printemps il a été fort question de lui, à propos de sa liaison très solide avec Pepita2), dont il a fait connaissance à Vienne, et qu'il retrouvera ce soir à Francfort. Le Caucase, Mlle de Ribeaupierre, la Légation de Russie et Pepita ne l'ont pas empêché de s'occuper assez particulièrement de musique — et il vient de publier un assez grand nombre de morceaux de sa composition, chez Schott et Hofmeister. «La musique est un art de millionnaire» dit Berlioz — et Youssoupoff en est la preuve. D'après ce qu'il m'a dit, il maintient toujours à ses frais un orchestre de 50 musiciens à Pétersbourg, et met sa salle de concert assez souvent à la disposition des artistes. Je ne sais si vous le connaissez de vue. C'est un assez joli garçon de 25 ans environ, dont les manières m'ont paru assez simples. Nous n'avons du reste passé qu'une

1) Russischer Fürst, Musikschriftsteller u. Componist.

2) Spanische Tänzerin.

heure ensemble, remettant à une autre fois le plaisir de cultiver notre connaissance. En attendant, il m'enverra ses compositions et continuera de s'exercer sur le violon, en sa qualité d'élève de Vieuxtemps. A 3 heures 1/2> Je partirai pour Wilhelmsthal, d'où je reviendrai demain matin et vous écrirai aussitôt.

Très infiniment chère et douce,

Parti par le train de 4 h. 1/2, je suis arrivé un peu avant 9 heures à Wilhelmsthal. En passant par 1' Annathal, je lisais: «L'espace et le temps ne sont rien par eux-mêmes, ils ne valent que par leur contenu. Si une existence, quelque soit sa durée, s'élève jusqu'au sublime, si par la conception de son propre idéal et sa volonté de l'exprimer, elle vient pour ainsi dire toucher à l'absolu: alors cette existence peut se dire consommée. Elle tombe dans l'infini; parvenue à son apogée, elle n'a plus rien à faire parmi les vivants. Il n'y a plus rien pour un être hors de sa plénitude, qui est sa glorification, pas plus qu'il n'y a de complément pour l'univers. Celui-là donc qui a été illuminé de l'idée du beau, du juste et du saint — qui a admiré, qui a aimé, qui à un moment de sa vie, concentrant l'effort de toutes ses puissances, en a senti l'exaltation ineffable: que celui-là se tranquillise, l'immortalité ne lui manque pas.» A ces mots, la «feuille de chêne» que vous m'avez rapportée de notre promenade d'il y a 4 ans dans cette vallée, inonda toute mon âme de rayons et de rosée! J'ai du reste lu consciencieusement les 155 autres pages de la brochure de Proudhon: Philosophie du Progrès. J'avoue que depuis longtemps aucun livre ne m'a donné un aussi intense sentiment de la vérité de ma croyance en «l'Homme-Dieu», dont la foi de Proudhon en la divinité de «l'homme collectif» n'est que l'ombre et l'envers. S'il était constaté que toutes les preuves métaphysiques à l'appui de l'existence de Dieu sont réduites à néant par les arguments de la philosophie, il en resterait toujours une absolument in-

vincible: l'affirmation- de Dieu par nos gémissements, le besoin que nous avons de Lui, l'aspiration de nos âmes vers Son amour. Cela me suffit, et je n'en demande pas plus long pour rester croyant jusqu'au dernier souffle de ma vie. L'écrit de Proudhon se résume par cette conclusion: «Affirmation du progrès, négation de l'absolu». Mais sans y prendre garde, il fait du mot progrès un absolu et un fétiche des plus incompréhensibles et inadmissibles. Le mouvement est tout pour lui. C'est un remue-ménage perpétuel sans but ni fin — car la déification de l'homme devient un non-sens, quand on s'est débarrassé de l'idée de Dieu, du premier pas. Les pages sur l'art m'ont frappé: «L'art c'est l'humanité», dit-il. J'aurai l'impertinence de modifier ainsi sa formule: L'art c'est le cœur de l'humanité, la science en est le cerveau, l'industrie les bras et les mains, le commerce les pieds — et la politique et le gouvernement l'estomac.

Je n'ai rien appris de nouveau à Wilhelmsthal, si ce n'est que la Grande-duchesse Marie ne pourra revenir qu'à la mi- Septembre de sa cure à Franzensbad. La Grande-duchesse Sophie reste à Wilhelmsthal, tout l'été. Je ne sais ce qui en est de sa «situation intéressante» et ne me suis aperçu de rien. Monseigneur part le 10 pour Wildbad. Mme Fritsch est à Ems — et Beaulieu reste Intendant comme devant1). En attendant, ne vous fatiguez qu'avec un peu de mesure — et faites en sorte de me revenir fraîche et rose, pour faire ornement et délices de la chambre bleue, où vos lettres me font maintenant une si douce compagnie.

Bonsoir, très chère. Je suis un peu fatigué de ma course de cette nuit, et me mettrai au lit de bonne heure. Que les bons anges de bon Dieu vous gardent et vous ramènent, quand vous aurez fini consciencieusement Berlin.

1) Baron Beaulieu-Marconnay, Nachfolger Ziegesar's in der Theaterintendanz.

Jeudi, 2 Août 55.

Le billet du Vieux de la montagne1) est charmant — mais Magnolet a eu raison de ne pas insister pour l'invitation à dîner. Dites-moi quelle impression vous a fait Werder. Je ne le connais pas du tout, mais j'ai une certaine sympathie pour lui, et quand j'irai à Berlin, tâcherai de faire sa connaissance. N'oubliez pas d'aller à l'Opéra et à la Comédie, pour me raconter.

J'ai redîné hier Vendredi chez le Pce Latour, auquel j'avais fait une visite avant-hier. Nous étions 6 à table: le Prince et la Princesse, qui part dans une dixaine de jours pour Ems, Monsabré et Mr de Baude, attaché à la Légation de Rome, et Mr de Hell, attaché à la Légation de Berlin. Dampierre2) brillait par son absence. La conversation n'est pas sortie de la région de la nomenclature des personnes qu'on a rencontrées de ci et de là — et j'en ai fait à peu près tous les frais par 2 ou 3 anecdotes.

Cette nuit, Lewy est parti pour Francfort. J'ai donc gagné un peu de loisir pour travailler à mon Psaume, dont j'ai le cœur gros et la tête pleine. Ehlert, qui est tout à fait distingué d'esprit et de manières, s'en ira demain, et j'espère rattraper la semaine prochaine le temps perdu. Il me faut seulement 4 ou 5 jours de travail sans désemparer.

On m'apporte votre lettre d'hier, très infiniment chère. Elle est encore au crayon, et je suppose que vous me l'avez écrite de votre lit. J'espère pourtant que votre indisposition n'aura pas de suite. Vous avez très sagement et habilement engagé vos relations avec Humboldt, et je suis persuadé que vous réussirez à les fixer selon votre gré.

Kaulbach doit être ménagé dans toutes ses susceptibilités et accoutumances, lesquelles auront nécessairement, comme vous

1) So nannte sich Humboldt selbst.

2) Der französischen Gesandtschaft in Weimar attachirt.

le remarquez fort bien, plusieurs rimes et raisons. « Tutto il mondo e fatto corne la nostra famiglia» — de Weymar! Vous savez d'expérience combien il est difficile et souvent impossible de faire comprendre aux gens les choses les plus simples. Je vous engage à rester en bons termes avec Mme Néal, et à ne pas ajourner indéfiniment la connaisance de Mr de Bergh1). J'ai accepté de diriger la messe du 15 Août ici, et prié Cornelius d'en écrire une nouvelle, ce qui lui a fait grand plaisir. Wagner m'écrit de Selisberg, canton d'Uri, pour me prier de différer ma visite jusqu'en Novembre à cause de Mme Wesendonck2), qui ne sera relevée de ses couches qu'alors. Il faut que je réponde aussi à quelques lignes très amicales de Berlioz, et à une demi-douzaine d'autres lettres, sans intérêt pour vous. Ne vous occupez plus de Kugler et Werder — j'en avais parlé par subrogation. Avez-vous vu Brüggemann?3) Cornelius m'a fait plusieurs fois cette question. Si vous le voyez, je vous prie de ne pas manquer de faire très amicalement l'article de Cornelius. Jouissez -vous aussi à Berlin d'une pluie presque incessante, comme nous à Weymar ? Mais qu'est-ce que cela fait, direz-vous! Je ne m'en occupe guère non plus, et je ne sais comment je vous en parle. Je vous bénis de toute mon âme — faites-en la part de Magnolet l'Infante.

Samedi, 4 Août 55.

1) Flügeladjutant des damaligen Prinzen von Preussen, Neffe von Frau von Néal.

2) Mathilde W., Gattin von Otto W., die beide in Zürich, wo sie damals lebten, Wagner gastlich ein Heim schufen.

3) Joh. Heinrich Theodor B. (1796—1866), preussischer Geheimer Oberregierungsrath und vortragender Kath im Ministerium des Unterrichts und der geistlichen Angelegenheiten, Schwager des Malers Peter Cornelius.

[Weimar, 5. Aug. 1855.]

Deux mots seulement aujourd'hui , pour ne pas laisser chômer la poste. Beurmann1) m'a apporté hier votre billet. Je l'ai gardé à déjeuner, mais sans Hoffmann — celui-ci étant allé en Belgique et en Hollande pour y continuer en chair et en os ses: «horae Belgicae». Le soir il y avait musique, réunion et bal à la Erholung. J'y ai conduit Beurmann et lui ai fait faire connaissance avec Schade, Wimmer, etc. On a beaucoup causé philosophie et esthétique. A cette occasion, j'ai appris que Platen avait déjà dit que l'histoire était le plus grand des romans. Beurmann restant encore ici aujourd'hui, je l'ai réinvité à 1 heure avec Schade et Wimmer. Ce dernier ne perd pas à être connu — mais voilà 3 jours que moi je perds à chercher quelle musique faire pour ce verset du Ps. 13: «Das s nicht mein Feind rühme, er sei meiner mächtig geworden, und meine Widersacher sich nicht freuen, dass ich niederliege.» Enfin ce matin je crois avoir trouvé à peu près ce qu'il me faut. C'est quelque chose dans le genre du passage si critiqué du Künstlerchor:

Und räche sich mit Siegesklange An des Verfolgers feigem Ohr!

Que de choses vous aurez à me raconter Mardi ou Mercredi! A moins de nouvelles particulières, je ne vous écrirai plus guère, et tâcherai d'avoir mon Psaume du moins aux deux tiers prêt pour Mardi — car je suis vraiment honteux d'avoir si peu avancé jusqu'à présent. Que bon Dieu exauce les prières et les vœux de mon cœur, et vous comble de toutes Ses bénédictions! Je ne tiens pas du tout à ce que vous fassiez la conquête de Schlesinger — vous recommande seulement d'éviter les brouilles et discussions avec lui. Puisque mes filles viennent en Allemagne, il est tout à fait superflu de leur envoyer quoique ce soit, particulièrement de la musique.

1) Chefredacteur des »Frankfurter Journale«

im).

Mercredi, 22 Août, S* Symphorien d'après notre calendrier de Weymar.

Bonjour donc à Paris! Je suppose que vous y êtes heureusement arrivée hier matin, et que vous faites en ce moment votre toilette pour l'exposition. Le trio de famille2) a débarqué aussi hier à 3 heures xj*i de l'après-midi, avec Mrae de Btilow . . . La partie de whist que j'avais entreprise avec Henselt en a été bouleversée. Henselt repart ce matin pour son château, Rittergut de Gersdorf, à 4 heures de distance de Dresde. Daniel, comme je le supposais, a eu de nouveau cette année une dixaine de prix, premier et second à son collège , indépendamment de ses deux accessits au concours général, ce qui est fort honorable. Le trio est de fort belle humeur, et a imaginé une nouvelle forme de gouvernement, qu'ils nomment «tapageaucratie», qui fleurit en plein pour le moment à 1' Altenburg. J'ai dîné avec eux, car ils n'avaient pas mangé en route — mais à commencer par aujourd'hui, nous maintiendrons nos heures weymaroises de déjeuner dînatoire à 1 heure et souper à 9. Ensuite, je suis allé rejoindre Henselt à l'hôtel de Russie à 10 heures passées, après les avoir conduits à leur appartement et leur avoir souhaité une bonne nuit. En revenant vers minuit et demi, j'aperçois de la lumière dans le salon et trouve Blandine et Cosima fort éveillées, qui m'avaient attendu sans m'en prévenir, en faisant lecture du Pape de Mr de Maistre. Nous sommes restés jusqu'à 1 heure 1/2 à jaboter. Je ne vous ennuierai pas du détail de mes conversations avec la «tapageaucratie» et réserve les récits, contes et fabliaux pour votre retour. Vous avez infiniment mieux à faire à Paris que de déjeuner avec ce «petit lait» de narrations familières.

Samedi et Dimanche, je suis resté à Wilhelmsthal, dînant,

1) Der Berliner Reise der Fürstin und Prinzessin war bald darauf eine Pariser gefolgt.

2) Liszt's Kinder kamen aus Paris.

promenant sur eau et en calèche, et jasant du sec et de l'humide avec la Grande-duchesse, qui est toujours parfaitement aimable et spirituelle avec moi. Il n'y avait pas de visiteurs étrangers, et le salon se composait de 3 demoiselles: une fille de la Csse Hohenthal, Mlle de Könneritz, et une nièce du Cte Werthern, Mlle de Helldorf, et de 3 Messieurs : le vieux Werthern, Zedlitz et moi. Lundi dans l'après-midi, j'étais à Reinhardsbrunn. Le Duc ne devant revenir de la chasse qu'à 8 heures du soir, il n'y a pas eu de dîner. Mais Monseigneur m'a fait inviter pour la soirée, un quart d'heure après son retour — et hier à 4 heures du matin, j'étais de retour ici. Si Litolff va à Reinhardsbrunn à la fin de ce mois, il est probable que je l'accompagnerai — car la continuité de mes bonnes relations avec le Duc m'est agréable.

A 7 heures J/2? Blandine est venue me faire la surprise de me réveiller. J'ai décidé que je ne déjeunerai pas avec «la séquelle», et me réserverai les heures de la matinée tant bien que mal, jusqu'au second déjeuner, pendant tout leur séjour.

Il y a une heure, on m'a remis vos lignes de Francfort — et voici qu'on m'apporte la lettre de Forbach avec tout un paquet d'autres lettres. En parcourant rapidement la vôtre, j'en remets la lecture plus attentive à quelques heures plus tard — car elle ne contient qu'une appréciation et discussion de l'article de la Revue des Deux-Mondes. Je tiens à ce que ces premières nouvelles que je vous donne de Weymar, vous arrivent au plus tôt. J'ai invité Henselt à déjeuner, en honneur de son «affirmation de l'amour». Il repart par le train d'une heure pour Dresde et Gersdorf, d'où il retournera en Octobre à Pétersbourg. Rellstab est annoncé pour aujourd'hui ou demain. Mon pauvre Psaume — et mes pauvres Béatitudes ! Il faudra pourtant que je raccroche quelques heures pour les finir, avant votre retour.

Mme Sand a fini de son côté les histoires qu'elle nous conte sur V histoire de sa vie. Le N° du 1 7 Août de la Presse, qui contient le dernier chapitre de cet ouvrage, m'a causé l'agréable surprise d'y rencontrer cette phrase: «On a pré-

tendu que dans un de mes romans, j'avais peint le caractère de Chopin avec une grande exactitude d'analyse. On s'est trompé, parce que l'on a cru rencontrer quelques-uns de ses traits. Procédant par ce système trop commode pour être sûr, Liszt lui-même dans une Vie de Chopin un peu exubérante de style, mais remplie cependant de très bonnes choses et de très belles pages, s'est fourvoyé de bonne foi.»

Brendel m'est tombé ce matin de la lune, ou plutôt de Gotha, où l'on fait une «Fondation-Mozart», dont je serai obligé de m'occuper pendant une demi-journée, demain où après-demain. Je vous enverrai par la prochaine poste les 2 Nos de la neue Zeitschrift, contenant la suite et la fin des articles Berlioz.

À la fin de notre déjeuner, voilà Riencourt. Il m'apprend que, Scheffer fait le portrait de Magnolet. Bravo! cela m'a fait grand plaisir — et n'empêchera pas celui de Kaulbach, auquel je tiens. La question d'argent est tout à fait accessoire, et quand le portrait sera fini et envoyé à Weymar, on arrangera la chose de manière à ce que tout le monde soit content. Tâchez seulement de vous convenir avec Scheffer, comme vous vous êtes convenues avec Kaulbach. Pour atteindre ce résultat, il faudra des procédés différents, car Berlin ne ressemble pas à Paris. Scheffer, par exemple, ne bouge que très peu de chez lui, et vous ne pourrez pas l'avoir dès 7 heures du matin. Il ne servirait de rien aussi de l'inviter beaucoup à dîner — et il faudra que vous mettiez assez d'esprit en œuvre, pour mettre vos relations avec lui au diapason qui vous agrée.

J'ai chargé Cosimette de vous parler de plusieurs tableaux qui sont à l'exposition; entre autres du Pilori de Mr Glaise, dont j'ai vu un dessin dans V Illustration à Wilhelmsthal. Cela doit être affreux, mais passablement curieux — aussi bien que l'exposition du réalisme par Mr Courbet, prix 1 fr. A propos, informez-vous donc de ce qu'est devenu le tableau de la Musique, exposé il y a 2 ans par W Lämlein, ou quelque chose comme cela. Vous vous souvenez que j'y figurais avec la Malibran, Bériot, Rossini, Paganini, etc. Scheffer vous dira

le nom exact de l'auteur, et vous pourriez visiter son atelier et faire sa connaissance personnelle, si vous ne trouvez pas sa peinture trop mauvaise. C'est un artiste qui semble avoir quelques idées d'idée!

Riencourt me dit que vous désirez réponse par le télégraphe, au sujet de Scheffer. C'est un mode de communication, dont je ne me sers pas volontiers. Magnolet aura deviné que je suis pour le portrait de Scheffer — en conséquence vous aura décidé à faire taire tout scrupule. Je suis très ennuyé de ma vie de Weymar — und sehne mich nach einem Eilsen, que nous découvrirons l'été prochain.

5 heures.

Votre lettre de Jeudi me parvient, et je vous renouvelle mes compliments pour le succès de Magnolette auprès de Scheffer. Ne vous occupez pas du paiement, jusqu'à ce que le portrait soit à Weymar. On verra ce qui se passera d'ici là, de quelle grandeur sera l'étude, etc. Il ne faut en aucun cas demander à Scheffer ce qu'on lui doit. Je suis ravi que vous admiriez franchement le génie de Scheffer, et désire beaucoup que vous fassiez bon ménage avec lui et sa femme. Vous savez que sa fille fait de la sculpture, et passe pour une personne distinguée.

Je suis curieux des nouvelles que vous me donnerez de Lamartine1) et Girardin2). N'attendez pas trop de lettres de moi. Je ne pourrai vous écrire que 2 ou 3 fois par semaine — car les enfants et le cousin, sans compter Brendel et tutti quanti, me mangent horriblement de temps. Je vous bénis — et ne puis vivre et revivre que par vous.

1) Alphonse de L. (1790 — 1869), der französische Dichter und Staatsmann.

2) Emile de G-. (1802—81), der französische Publicist, Kedacteur der »Presse«.

Samedi, 25 Août 55.

La question de l'accord de la raison et de la foi a été admirablement envisagé par Pascal. Ce qu'il en dit, aussi bien que la manière dont il le dit, m'a toujours semblé aussi persuasif que concluant. «La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais jamais le contraire. Elle est au-dessus, mais non pas contre. Si on soumet tout à la raison, notre religion n'aura rien de mystérieux ni de surnaturel — si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule.» «La raison, dit S* Augustin, ne se soumettrait jamais, si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle doit se soumettre, et qu'elle ne se soumette pas quand elle juge avec fondement, qu'elle ne doit pas le faire. Mais il faut prendre garde à ne pas se tromper. » Après Pascal et Sfc Augustin, votre foi est venue sceller mes convictions. Je vous jure qu'il n'y a dans mon cœur nulle place pour les songes creux de l'incrédulité.

Merci de votre lettre de Porbach. Le N° de la Revue m'est parvenu ce matin, et hier au soir j'ai reçu à la fois vos 2 lettres, de Metz et de Paris. Je ne suis pas trop d'avis que vous fassiez la connaissance de Mme Ancelot1). Elle a bien eu quelques succès littéraires; mais à côté de cela, elle a aussi eu quelques «bonheurs», et fait «salon» — deux choses qui ne vous sont pas particulièrement sympathiques, et pour lesquelles votre tolérance ne s'étend pas très loin. Quant à Mme Reybaud2), je ne la connais pas. Si je ne me trompe, elle a pour époux l'auteur de Jérôme Paturot à la recherche cVune position sociale. Il ne serait pas impossible que vous rencontriez en eux quelque chose comme une traduction en français du ménage Mundt3). En thèse générale, je n'ai point d'objection contre des relations comme celles de Mraes Ancelot

1) u. 2) Pariser Schriftstellerinnen.

3) Theodor Mundt und Louise Mühlbach, schriftstellerndes Ehepaar.

et Eeybaud — sans toutefois les croire particulièrement utiles à l'agrément de votre séjour à Paris. Ainsi faites-en ce que bon vous semble. Pour l'appartement de l'hôtel des Princes, il va sans dire que je suis d'avis que vous le gardiez. 40 fr. par jour ne sont pas un écorchement trop criant. Edouard1) est arrivé hier matin et nous avons passé la soirée tutti quanti à Tiefurt. Mme de Biilow a reçu hier matin une lettre de Hans, qui lui a fait désirer de retourner aussitôt à Berlin. Il n'y a pas d'inconvénient à ce que les fillettes restent seules chez moi. Quand vous reviendrez, je vous raconterai nos histoires familières en détail. En attendant, tâchez de vous arranger à Paris à peu près comme à Berlin — et d'en rapporter une bonne moisson de souvenirs et de dessins.

Lundi, 27 Août 55.

Votre entente cordiale et artistique avec les Scheffer me fait un grandissime plaisir, très chère, seule et unique. Je vous recommande seulement de ne pas leur dire trop de bien de moi! Il est dommage que vous ne rencontriez pas Lamartine à Paris — mais j'imagine pourtant que quelque hasard favorable vous aidera à faire sa connaissance. Je vous ai déjà répondu sur Mmes Ancelot et Eeybaud. Probablement vous les laisserez sur le second plan, à moins d'une circonstance particulière — ce qui est toujours déterminant en ces matières. Par Scheffer vous aurez quelques renseignements artistiques, politiques et littéraires tout à fait excellents. Il est assez considérable et bien vu pour, à son tour, bien considérer et bien voir un certain nombre de personnes et de choses. Parlez-lui, entre autres, de Duban2). Je ne sais quel titre donner à ce personnage. Il a travaillé à la restauration de la Ste Chapelle et dirigé les travaux du cabinet de «paresse étudiée» de Mme d'Agoult, rue neuve des Mathurins.

1) Eduard Liszt, Liszt's Stiefonkel, als Generalprocurator in Wien 1879 gestorben.

2) Französischer Architect.

Mr Lasusse, Hitorff, l'architecte, si je ne me trompe natif de Cologne et assez lié avec Weyden, pourraient vous intéresser.

Je n'ai pas voulu faire mettre cette lettre à la poste, sans avoir reçu ma manne quotidienne — mais malheureusement aujourd'hui elle m'a manqué, et le facteur de la poste ne m'a rien apporté de Paris. Je vous adresserai désormais à l'hôtel des Princes. Demain et après-demain, je tâcherai de me débarrasser de mon horrible correspondance, et puis me mettrai à écrire ma Fantaisie sur BACH, pour l'inauguration de l'orgue de Merseburg, qui aura lieu le 21 Septembre. Hoffmann m'a assuré que je jouissais à Merseburg d'une estime particulière. Vous ai-je dit que Rellstab était venu me voir? Nous nous sommes quittés en bons amis, malgré la dissidence de nos opinions. Dans quelques jours j'écrirai à Mme de Btilow et lui expédierai probablement les fillettes, au commencement de la semaine prochaine. Elle m'a promis qu'elle viendrait à leur rencontre, jusqu'à Halle. A Weymar il ne se passe rien de nouveau. Par conséquent je n'ai rien à vous en dire — si ce n'est qu'on vous aime pour le temps et l'éternité, in saecula saeculorum. F. L.

Vous savez quel profond sentiment j'ai gardé de Mme d'Artigaux — ainsi parlez-lui de moi comme bon vous semblera. Tendresses à Magnolette. Racontez-lui qu'hier entre chien et loup, j'ai appelé Cosima par distraction Magnolette.

Kosen, 29 Août 55,

Stahr m'a écrit hier pour me prévenir qu'il ne viendrait pas à Weymar, à cause de la maladie de sa première femme — mais que ses deux filles étaient avec lui à Kosen, où il resterait encore jusqu'à ce soir, et que lui ainsi que Fanny Lewald seraient charmés de me revoir. En conséquence de cette invitation très amicale, je suis venu ici ce matin à 11 heures avec le cousin Edouard. Je vous prie beaucoup de ne pas

négliger la consultation que vous aviez l'intention de faire avec Mr Chaumel. Le gendre de Scheffer a un père extrêmement célèbre comme notabilité médicale — Mr Marjolin; mais je ne sais s'il est encore de ce bas monde. En ce cas, vous pourriez vous informer si sa spécialité habite les régions du foie. Je suis enchanté que vous fréquentiez les Scheffer, et vous prie occasionnellement de leur faire mes plus sincères, cordiales et respectueuses amitiés. Le portrait de Magnolet sera un chef-d'œuvre, j'en suis sûr — mais je ne vois pas pourquoi vous lui feriez mystère de l'intention de Kaulbach. Kietschel, Scheffer, Kaulbach — voilà j'espère de brillantes revanches pour les séances données à ce pauvre Dosnay! Je suppose que Girardin vous aura écrit, après avoir mis sa carte — sinon il s'entend qu'il faut le laisser reposer 8 jours. Vous ne me parlez pas d'Autran1). La soirée de Mme de Kiencourt ne presse pas non plus. N'oubliez pas Mr Lämlein ou Lemmel, son nom commence par un L. Popelin2) ou Scheffer vous mettront sur la voie. Il paraît que c'est un homme de fantaisie.

Les fillettes promènent avec Miss Anderson, qui se montre à merveille pour moi et pour vous. Avant-hier, elles ont été sans moi au Belvédère, et aujourd'hui elles vont à Ettersburg. De mon côté, j'irai probablement avec Litolff à Eisenach. A la fin de cette semaine, j'espère être arrivé au bout de ma correspondance, de manière à pouvoir commencer ma Fugue BACH, pour l'inauguration de l'orgue de Merseburg. Il me faudra au moins une douzaine de jours pour mener à bien cette œuvre.

Jeudi 30.

Je ne suis reparti de Kosen que par le dernier train. Stahr est toujours un très excellent cœur et un esprit d'une distinction qui me plaît. Mme Fanny est fort vieillie et en-

1) Ein Liszt befreundeter französischer Dichter.

2) Pariser Maler, Schüler Ary Scheffer's.

lai die — mais en revanche, son nouveau mari a bonne mine, et j'en ai fait compliment à sa femme. Ils vont en France chez les Sabatier-Ungher1), et passeront peut-être par Paris, où Stahr viendra vous voir — mais probablement vous n'y serez plus.

îse serait-il pas convenable, que vous fassiez la connaissance du Cte de Nieukerke?2) Vous savez que Monseigneur avait eu l'idée de lui commander une statue pour Jena, celle de Jean-Frédéric, je crois. Par Delacroix ou même Scheffer, vous pourriez vous mettre en relations avec lui. Dans vos explorations artistiques, il serait à même de vous être agréable.

Pardonnez-moi le décousu de cette lettre. J'ai été 20 fois dérangé ce matin, et voici Selig - Cassel 3) et Litolff qui m'arrivent. Je vous baise les deux mains, et vous écrirai après-demain. Merci de vos lettres , qui me sont un doux trésor. Adieu!

Mardi, 4 Septembre 55.

Mr de Monsabré veut bien se charger de vous remettre ces quelques lignes, que je vous écris au beau milieu des préparatifs du départ des fillettes. J'ai donné rendez-vous pour aujourd'hui à Merseburg à Mme de Bülow, et conduirai les enfants jusque-là. Edouard part aussi avec nous, et s'en retourne à Vienne. De la sorte je pourrai me remettre à travailler après-demain, et commencer «ma fugue» après cette fugue de famille. Vos lettres me sont de beaucoup la meilleure société, et je vous suis sincèrement reconnaissant de trouver le temps de m'écrire aussi souvent. J'espère que dans une dixaine de jours Scheffer aura achevé le portrait de Magne.

1) François Sabatier, französischer Schriftsteller, Faust-Übersetzer, Gatte der Sängerin Caroline Unger.

2) Director der Pariser Museen.

3) S.-C, gelehrter Talmudist in Erfurt, lateinischer Lehrer der Prinzessin Marie, wirkte nach seinem Übertritt zum Protestantismus als Paulus Cassel mit grossem Eifer für die christliche Lehre.

La Belgique ne vous retiendra pas plus de 5 ou 6 jours. Bruxelles se sait en 48 heures, et Anvers et Bruges de même. Je compte donc que vous serez de retour vers le 24 de ce mois, et viendrai à votre rencontre pour me suspendre à vos lèvres, en écoutant tous les merveilleux récits que vous aurez à me faire de votre voyage. En attendant, je vous baise les deux mains, ainsi qu'à Magne, et suis tout à vos pieds.

Je me suis tourmenté l'esprit pour vous envoyer quelque objet de Weymar, et n'ai naturellement rien trouvé — car quand vous êtes absente tout me manque, jusqu'aux idées. Merci de votre canne en caoutchouc. J'en suis ravi à l'avance, et la porterai avec une fierté d'Àrtaban.

Mardi, 4 Septembre 55.

Je vous ai écrit deux mots ce matin, très infiniment chère, que vous portera Samedi ou Dimanche Mr de Monsabré — que vous pourriez sans aucun inconvénient inviter à dîner. A 1 heure y2, je conduis les fillettes à Merseburg, où nous trouverons Mrae de Bülow qui les remènera à Berlin demain. Probablement je ne reviendrai que demain soir, car les fillettes ne sont pas pressées de me quitter. Samedi et Dimanche j'ai perdu mon temps à Reinhardsbrunn, chez Mgr de Gotha, avec Litolff, qui du reste semble me savoir bon gré du petit sacrifice de temps que je lui ai fait en cette circonstance. J'espère que le ruban ne manquera pas, ce qui sera un point de rattache entre Litolff et moi. Edouard part pour Vienne, par le même train qui nous dépose à Merseburg.

Bravo pour la visite à 9 heures du matin de Scheffer! Je m'arrange très volontiers et de grand cœur de ces démentis ! Voici quelques lignes pour Delacroix. Invitez-le à venir nous voir à Weymar. Il n'est pas impossible qu'il s'y plaise — et nous sera à tous trois inséparablement indivisibles, très agréable. Peut-être pourrait-on lui arranger un petit atelier,

La M ara, Liszt-Briefe. IV. 17

tel quel. En attendant, envoyez-lui 300 très bons et beaux cigares — en l'assurant qu'il en trouvera probablement de meilleurs ici.

Je vous ai déjà parlé de Nieukerke. Il est possible que vous ayez lieu de lui écrire un billet indispensable, pour voir quelque objet ou chef-d'œuvre extraordinaire qui se trouverait sous sa garde, comme directeur des musées! On peut s'en rapporter à vous pour trouver le joint, s'il est trouvable. Laissez bouder le Kreutzer1) — mais ne boudez pas le Girardin. Vous faites bien d'aller chez les Petit2). Ils ont toujours été très bons pour moi et les enfants. Mme de Riencourt ne presse point. Il n'y a qu'à se maintenir au pair avec cette fraction de la société. Avez-vous vu Zénéide Lubomirska? N'oubliez de lui faire visite. David le statuaire est-il à Paris, a-t-il exposé ? Etex 3) a fait une grande médaille de moi autrefois. Si vous alliez dans son atelier, vous pourriez la prendre, en l'honneur de votre innombrable collection, à laquelle manque aussi, si je ne me trompe, un petit buste de Mercier. Je suis bien aise que vous alliez à Fontainebleau. C'est la forêt d'Obermann4). J'en ai gardé un grand souvenir, quoique je n'y ait fait qu'une promenade de 2 heures. Rapportez-moi pour cadeau un bon catalogue de l'exposition, qui me servira de guide-mémoire de vos récits. Dites à l'Infante que je ne l'aime pas «jusqu'à un certain point» seulement, et j'espère qu'elle le sait et le sait bien. Remerciez-la de sa très bonne petite lettre de ce matin. Tout en vous et par vous. F. L.

1) Leon K. (1817—68), musikalischer Kritiker in Paris, Liszt befreundet.

2) Französischer General.

3) Bildhauer.

4) Der von Sénancourt in seinem Roman »La vallée d'Obermann« geschilderte Wald. Nach diesem Roman benannte Liszt ein Stück seiner »Années de pèlerinage«. .

Demandez à Delacroix la brochure que cite Georges l) et si Georges revient, faites sa connaissance. Au besoin, je vous enverrai un mot pour elle. Écrivez-moi seulement si elle revient encore à temps.

Les enfants sont encore à 1' Altenburg, et ne partiront que demain Samedi pour Berlin, avec Mrae de Bttlow qui est venue très exactement au rendez-vous que je lui avais donné Mardi dernier à Merseburg, comptant ramener les enfants à Berlin par le train de nuit. En quittant l'église, Blandine a tellement insisté pour rester encore quelques jours à 1' Altenburg, que je n'ai pas eu le cœur de lui refuser, et elles sont revenues le soir même à Weymar avec Mme de Bülow. Latour d'Auvergne, qui est toujours d'une parfaite amabilité pour moi, donnera un passeport à ces demoiselles — et demain soir elles coucheront à Berlin.

Je suis bien aise que vous ayez bien pris avec Cucheval2), et vous engage à vous en tenir au «Constitutionnel» pour les quelques articles que nous aurons peut-être la fantaisie de publier dans les années à venir. Ce journal marche en première ligne depuis une douzaine d'années, et quoique je conserve un certain faible pour Girardin, je ne me sens guère l'envie de forcer les colonnes de ses feuilletons. Ses anciennes relations avec Mme d'Agoult pourraient aussi contribuer à entretenir quelque gêne entre nous. Je ne sais si vous lui avez montré les Bohémiens^). En tout cas, je crois qu'il faudra opter entre le Constitutionnel et la Presse. Pour le moment, le Constitutionnel m'arrangerait parfaitement, si l'on veut bien s'y arranger de moi.

Si vous revoyez Verdi, dites-lui que ses due Foscari seront représentés ici pour la fête de Mme la Grande-duchesse, 8 Avril. C'est un ouvrage favori de Son Altesse Royale; elle l'a

1) Georges Sand.

2) Cucheval-Clarigny , Ästhetiker, Rédacteur des »Constitutionnel«.

3) Das Manuscript zu Liszt's Buch: »Les Bohémiens et leur musique«, in deutscher Übersetzung Ges. Schriften VI.

beaucoup goûté à Rome — et nous sommes convenus hier avec Beaulieu qu'on les donnerait cette saison.

Bravo encore pour Gudin1), et Mme du Gudin. Vous et l'Infante faites des merveilles, ce qui ne peut plus me surprendre. Mais pourquoi ne voulez-vous pas poser quelques heures à Scheffer? S'il a eu l'idée de faire ce portrait, je vous engage beaucoup et vous prie même de le prendre au mot. Scheffer pourrait faire, ce portrait soit pour moi, soit pour Magne , à laquelle j'écris deux mots ci-joint, et qui devrait ce me semble se charger de réentamer cette petite négociation artistico-diplomatique. N'écartez pas cette idée et ne repoussez pas ma prière, je vous en supplie. Imaginez que Mr Ingres2), d'après ce que me raconte Blandine, a fait payer 18 000 fr. son portrait de la Dsse de Broglie. A ce compte Mr Scheffer peint gratis!

Vous faites bien de voir Chasles. Mickiewicz3) est-il à Paris ? Informez-vous en, et dans le cas affirmatif, écrivez-lui quelques lignes en polonais. J'attends votre réponse sur Mrae Sand, pour vous envoyer deux mots à son adresse. Sainte- Beuve4) serait peut-être raccrochable par quelque bout. Voyez si vous en avez le loisir. Bury5) a fait un long article sur la Ristori6) dans la Revue des Deux-Mondes du 15 Août. Le moment serait peut-être venu pour lui faire savoir que vous êtes à Paris. Du reste, si vous ne le faites pas, je n'y trouverai rien à redire. Voici encore une lettre de Baschet, à laquelle je réponds par l'envoi du volume des Années de pèlerinage.

A vous F. L.

7 Septembre, Vendredi 55.

1) Théodore G. (1802 — 80), der französische Marinemaler.

2) Französischer Historienmaler (1781 — 1867).

3) Der polnische Dichter.

4) Charles Augustin S.-B. (1804—69), der französische Schriftsteller und Kritiker.

5) Blaze de Bury, Musikschriftsteller (1813—88).

6) Die grosse italienische Tragödin.

Samedi, 8 Septembre 55.

Je ne sais faire autre chose que vous écrire, très infiniment chère. Je voulais laisser passer quelques jours et expédier une demi-douzaine de lettres qui me pressent depuis deux semaines — mais voici qu'en me remettant à mon bureau, je recommence par instinct et habitude à vous écrire de nouveau. Je me dis qu'après tout «une seule chose m'est nécessaire» — et cherche à oublier toutes les autres pour cette seule, qui est à la fois mon idéal et ma réalité, mon espérance et ma joie.

Les fillettes sont parties à 1 heure 1/2 avec Mme de Bülow et nous sommes convenus qu'elles m'écriraient tous les 1 5 jours, tantôt l'une, tantôt l'autre. Daniel attendra votre retour, et ne retournera à Paris que les premiers jours d'Octobre. Au sujet de l'invitation de Mme Gudin, je vous réponds que cela ne peut pas faire question pour moi, et que vous ferez bien d'accepter. Tout grand talent est né gentilhomme, et lors même qu'il lui arriverait de gâter ou de compromettre sa noblesse d'origine par une gentilhommerie d'emprunt, jusqu'à friser le bourgeois ou le ridicule — il lui resterait toujours assez de sa race première, pour couvrir les défauts des circonstances. Voyez donc les Gudin, et passez par-dessus leur bricabracologie. Autant qu'il m'en souvient, Mme Gudin est de bonne naissance. Quoique la vogue des tableaux de Gudin ait beaucoup baissé ces 10 dernières années, il suffit que vous fassiez cas de son talent, pour que selon toute apparence, vous vous arrangiez à merveille avec lui. Je vous ai répondu hier sur Cucheval et Girardin. Ne voulez-vous pas voir Sainte Beuve ? Denis 1) pourrait peut-être vous servir d'intermédiaire. Si Alexandre a la médaille d'or, je ne suis pas pressé de lui rémunérer le travail qu'il a fait en mon honneur. Toutefois je tiens à garder de bonnes relations avec lui —

1) Ferdinand D., französischer Schriftsteller.

mais sans «engagement» aucun de ma part. Informez-vous occasionnellement de ce que c'est que «l'harmonichord» de Debain, le rival d'Alexandre. Quant au claviharpe, je crois qu'il faut y renoncer, à moins que Dietz l) ne veuille le construire, comme il me l'avait promis.

En fait de nouveaux arrivés à Weymar, je vous nommerai Johanna Wagner avec papa et maman et Hähnel de Dresde, qui regrette beaucoup de vous - manquer. Bonsoir, très chère — prenez vos plaisirs de Paris en bonne patience. Si cela peut vous consoler de vos ennuis, sachez bien que les miens n'ont pas été moindres toute cette quinzaine, où il m'a été littéralement impossible de rien faire.

Tout à vos pieds. F. L.

Dimanche, 9 Septembre, 3 heures.

Hähnel et Preller ont déjeuné avec moi. On a beaucoup causé d'art en général et en particulier. Hähnel a été comme de coutume spirituel, mordant et instructif. Preller est de nouveau revenu sur le chapitre des tableaux de Wiertz2) à Bruxelles; il en a fait un énorme éloge, à l'encontre du scepticisme de Hähnel. Quand vous passerez à Bruxelles, il faut que vous alliez voir l'atelier de Wiertz, qui n'est qu'à une petite distance de la ville. Vous devez voir en particulier son tableau de la croix portée au Ciel par une légion d'anges, tandis que de l'autre côté les démons ne pouvant supporter ce spectacle, sont précipités dans l'abîme. Wiertz est à ce qu'il paraît un très pauvre diable, gagnant son pain quotidien moyennant quelques portraits, et que ses collègues prennent à tâche de déclarer fou. Ne l'oubliez pas, à votre retour.

Riencourt, qui chasse toujours sur les terres de Chaulin, est venu me voir tout à l'heure. Il m'a recommandé l'hôtel de Flandre à Bruxelles, qui est connu aussi comme un des

1) Erfinder der Ciavierharfe.

2) Anton Josef W. (1806—65), belgischer Historienmaler.

meilleurs. C'est une très ancienne maison , dont la bonne réputation s'est toujours maintenue. Sauf meilleur avis, je vous engage à y loger.

Lundi matin.

La Grande-duchesse Marie est revenue hier par le train de 1 1 heures, ainsi que Mlle Riese. Le Grand-duc est attendu à la fin de la semaine à Wilhelmsthal. La Grande-duchesse Marie s'est installée au Belvédère, et se porte à merveille. J'ai appris ces nouvelles chez la Sabinin l), où j'ai passé la soirée d'hier avec Johanna Wagner, qui a chanté plusieurs Lieder de Schubert.

Je me réjouis beaucoup de ce que vous appelez vos «infamies» artistiques et vous fais mon compliment de l'agréable résultat de votre visite à Horace2) — qui se traduira aussi, je présume, par quelque beau dessin pour le portefeuille de Magne. Horace n'est pas sans quelque analogie avec Auber — avec cette différence qu'il a fait plus d'une «Muette de Portici». Par sa productivité, il se rapproche aussi un peu de Dumas. Son esprit et son pinceau sont éminemment français. Il attrape souvent l'effet avant d'y viser — ce qui est plutôt une «manière» qu'un défaut. Je ne comprends guère comment vous faites pour ne pas dire à Scheffer que vous voyez Delacroix et Horace. Je vous engage à ne pas outrer cette méthode de cachotteries, car elle peut jouer de mauvais tours. Je vous ai répondu affirmativement hier pour Gudin. Si vous n'aviez pas tant de choses à voir, je vous aurais donné un mot pour Michelet3), Quinet4), etc. Mais vous n'auriez guère le temps de cultiver cette fraction de beaux esprits, aussi pleins d'antagonismes que les Eaphaëls et les

1) Martha Sabinin, Schülerin Liszt's, Tochter des griechischen Propstes in Weimar.

2) Horace Vernet, der berühmte französische Maler (1789—1863).

3) Jules M., französischer Historiker (1798—1874).

4) Edgar Q. (1803—75), französischer Dichter und Schriftsteller.

Michel-Anges contemporains. Si vous réussissiez à colloquer soit le Berlioz1), soit les Bohémiens à Clarigny, j'en serais content. Le Constitutionnel me convient parfaitement , en ce moment — à moins que vous ne trouviez plus d'avantage à vous entendre avec Girardin, qui se sera probablement laissé prendre à quelque méfiance et aura cru pressentir, très à tort, quelque anguille peu digérable sous roche. Vous verrez s'il y a lieu de le rappeler avant votre départ. Voici un billet pour Mme Sand, «ad libitum». J'avais compris qu'elle n'était pas à Paris, sans quoi je vous l'aurais envoyé depuis longtemps, car je désirerais que vous la vissiez. Elle vaut en tout cas beaucoup mieux que la plupart de ceux qui en médisent. Demain j'écrirai à Mme Érard2).

Belloni fera sagement de quitter les Escudier, et de renoncer à son imaginative en matière d'affaires — car il est d'une part trop honnête homme, et de l'autre n'a pas les reins assez solides pour se permettre certaines fantaisies. Il va sans dire que je ferai tout ce que je pourrai pour le servir. Litolff, qui a envie de parvenir à tout prix, désirerait entrer en relations avec Belloni — et il ne serait pas impossible, que celuici ne s'en arrangeât assez bien. «Voici pour le moment», très uniquement et infiniment chère. Vos lettres sont mes seules joies — et je ne pourrai jamais assez vous dire combien je vous aime et vous bénis.

Mardi, 11 Septembre 55.

Voici deux lignes pour Mme Érard, lesquelles je vous prie de lui remettre ou faire parvenir par Belloni. Une heure avant que votre dépêche télégraphique me fût parvenue, je vous avais expédié la lettre pour Piffoël3) — en la mettant moimême à la poste. Je reçois votre lettre d'avant-hier, et vous remercie pour votre ennui de «voir», et votre besoin de «re-

1) Liszt's Berlioz-Artikel.

2) Wittwe des berühmten Pariser Ciavierbauers.

3) Georges Sand nannte sich auf ihrer Schweizer Reise Piffoël.

voir» que je «réciproque» si fort. J'espère que Scheffer aura fini avec cette semaine, et que peut-être Dimanche en huit, 23 Septembre, vous serez de retour ici. Vous me trouverez un peu honteux du peu que j'ai fait durant votre absence — mais il n'y avait vraiment pas moyen de travailler pendant que les enfants, le cousin et Mrae de Btilow étaient à l'Altenburg. Ces trois derniers jours je n'ai fait qu'écrire des lettres, ce qui est un affreux travail pour moi, comme vous savez. Latour d'A. qui sort de chez moi, m'a déjà plusieurs fois chargé de ses compliments pour vous. Sa femme s'en va ... . pour un long voyage, je crains! On ne distingue plus le son de sa voix, quand elle parle. Latour a connu Horace Vernet à Rome et n'en fait qu'un assez médiocre cas personnel. En revanche, il semble me prendre en goût, et a été vraiment charmant à l'occasion du passeport des fillettes. N'oubliez pas Janin. Il a été trop de mes amis, pour que vous puissiez vous dispenser de le voir — en gardant la mesure nécessaire, s'entend. Pour moi, je vous aime sans mesure aucune — en conséquence, je vous dispense de me revoir, avant une quinzaine de jours. Il vous faudra bien 4 ou ^ jours de Belgique; et je vous demande beaucoup de ne pas négliger cette occasion de voir Anvers et Bruges — mais surtout Anvers, dont Scheffer lui-même vous dira merveille. Miss Anderson se chagrine un peu de ce que Magnolet ne lui écrit pas.

Jeudi, 13 Septembre 55.

La poste est bien boiteuse, très chère. Ce n'est que ce matin que je reçois votre lettre datée du Lundi avec le récit du dîner de Scheffer. Le petit contretemps de votre visite manquée chez Caroline n'a rien de fâcheux et vous avez bien fait de n'abandonner ni la visite de congé de Delacroix, ni le dîner de Scheffer. Je suis ravi que Delacroix vous ait donné le dessin de Hamlet, et lui écrirai deux mots de remercîment après votre retour.

Je sais d'expérience combien il est difficile, pour ne pas

dire impossible, de mener de front à Paris les connaissances, les curiosités, les amitiés, les petits intérêts, les menues obligations, etc. Bon gré, mal gré on est forcé d'opter. C'est ce qui m'a fait mettre de côté les «hommes sérieux», comme disait Mme d'Agoult — lesquels ne me servaient de rien, dans les données de ma position d'alors. Pour vous, je vous engage à faire prévaloir l'art et les artistes par-dessus tout le reste. Ne diplomatisez pas trop avec Scheffer au sujet de Kaulbach et Delacroix. Maintenez aussi, si faire se peut, vos relations avec Horace et Gudin. J'espère que vous prendrez bien avec Nieukerke, que je crois un parfait «gentleman». Quant à Georges, je ne sais quelle mine elle vous fera. Elle se cabre aisément. Si par hasard, la lettre que je vous ai envoyée avant-hier s'était perdue, je vous joins ici un double que vous jetterez au feu si, comme il est plus que probable, vous avez déjà fait remettre la première. L'important c'est que Magnolet ne s'ennuie pas. Elle en aura bien le temps durant tout l'hiver à Weymar. N'abrégez donc pas son séjour à Paris, et tant que bon Dieu vous laissera quelques bons petits écus — dépensez-les pour son agrément. C'est un capital très bien placé. Pourquoi ne me reparlez-vous pas de votre portrait? J'en récrirai à Magnolet demain.

Mardi, 18 Septembre 55.

Je suis charmé de votre séjour à Paris, et il me semble que vous vous y prenez à merveille dans toutes vos relations. Le dîner Girardin m'est très agréable et je vous approuve de ne faire aucune simagrée à l'endroit de Georges. Nous causerons de l'usage qu'il y aura à faire des bonnes dispositions de Girardin et de Clarigny. L'important, c'est que ces bonnes dispositions existent, grâce à votre intermédiaire. Sous ce rapport comme sous tant d'autres, vous me rendez très véritablement service à Paris, comme à Weymar. Aussi vous demander ai-je de prolonger votre absence d'une huitaine de jours, et vous prie de considérer comme non avenue mon in-

vitation d' avant-hier, de nous retrouver à Merseburg le 26. Si vous êtes de retour ici le 1er Octobre, c'est tout ce qu'il faut, et vous avez parfaitement raison de vouloir ajouter le «paraphe» à votre expédition de Paris. Il est bon d'ailleurs que par cette occasion vous voyiez Bruxelles et Anvers au moins. Le peintre de Preller s'appelle Wiertz et non Wàppers — qui est une célébrité de l'école belge commençant aussi par un W.

Je n'ai rien de nouveau à vous mander de Weymar, si ce n'est que Daniel se conduit assez bien, et prend des leçons de danse chez Voss. Mlle Spohr, actuellement Csse Sauerma, a dîné avec Roquette et Otto Wigand aujourd'hui à l'Altenburg. Ce soir j'ai promis aux Genast de souper chez eux. J'ai fait l'arrangement de piano de mon Psaume, et suis en train d'y ajouter les nuances, ce qui est un travail de plusieurs jours. Après quoi je l'enverrai à Hans pour qu'il le fasse copier par Conradi, qui est dans la plus complète débine. J'ai accepté de diriger le 5me des 6 concerts que donnera Stern cet hiver à Berlin. L'annonce en est déjà dans les journaux. Au mois d'Octobre, j'irai probablement pour 3 ou 4 jours à Brunswick, où l'on exécutera également un ou deux de mes poëmes symphoniques.

Faites mes amitiés à Stahr. Je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous voyiez Heine1). Mettez-y seulement la mesure voulue, car à côté de son grand talent il y a du Juif et du folliculaire en lui. Avez- vous retrouvé Gathy? Expliquez l'envoi que je lui ai fait de la biographie Bussenius2). C'est un homme parfaitement recommandable, et de beaucoup d'instruction. Mr Naudet m'est aussi connu par une très solide et excellente réputation, et je pense que vous trouverez plaisir à causer avec lui. Votre billet à David3) est parfait. J'espère qu'il reviendra de la campagne avant votre départ — item

1) Heinrich H., der Dichter (1797—1856).

2) B. gab eine Anzahl kleiner Musikerbiographien heraus, darunter auch eine Liszt's.

3) Jean David dAngers, französischer Bildhauer (+ 1856).

pour Nieukerke, et vous engage beaucoup à faire leur connaissance. La Bury *) fait bien dans le groupe ainsi que Fétis. A propos, Meyerbeer ne serait-il pas à Paris? Dans ce cas, il faut que vous le voyiez. Je demanderai au Grandduc de l'inviter à Weymar cet hiver. Merci un million de fois, chère adorable, de vos bonnes lettres. Elles sont le seul rayon de lumière dans mon existence actuelle — mais cela me suffit, et me comble. Je récrirai à Magnolette; diteslui de rester tant que cela lui plaira à Paris. Tout à vos pieds.

Jeudi, 20 Septembre 55.

Vous avez très bien fait d'aller chez Georges. Votre rencontre au dîner de Girardin en sera d'autant plus agréable. J'approuve aussi votre visite à Heine, quoique l'idée ne m'en serait pas venue d'abord. Pour la Stahr, il faut la colloquer avec Fétis pour chanter un duo «d'humanisme». L'aventure du dîner Bury en l'honneur de Villemain2) n'a guère d'inconvénient — et j'en aurai pour un mois au moins de «votre dessert d'anecdotes». Tâchez de bien parapher avec Scheffer, auquel je tiens.

Chartres et Bourges sont d'excellentes idées. J'ai beaucoup rêvassé dans cette cathédrale de Bourges, et vous m'y retrouverez, j'en suis sûr. Mais surtout ne manquez pas le musée d'Anvers, et n'oubliez pas Wiertz à Bruxelles, sans le confondre avec Wappers.

Merci de vos bonnes emplettes. Je me fais des imaginations merveilleuses du porte-cigares — et aussi de la canne en caoutchouc, qui sera mon cadeau du 22 Octobre. Je vous envoie un programme de Stern, dont les journaux intéressants auront à s'occuper particulièrement. D'après ce que Stern m'écrit, le 5me concert aura lieu au mois de Décembre. Je tâcherai d'y faire exécuter mon Psaume, et pour vous

1) Frau des Musikkritikers, Eomanschriftstellerin.

2) Abel V., französischer Literarhistoriker (1790—1870).

faire plaisir, vous dirai que quatre morceaux du programme seront de ma composition. Après-demain, j'enverrai le Psaume à Berlin, pour que Conradi le copie de suite. Il m'a été impossible de travailler à autre chose tout ce temps, ce qui me rend d'une humeur insoutenable.

Merci 1000 et 1000 fois de vos bonnes, douces, tendres et parfaites lettres, qui sont ma manne quotidienne. J'attends avec impatience l'heure de la poste de l'après-midi — et vais au devant du vieux facteur! F. L.

Ce papier m'a été donné par Nabich1), qui l'a rapporté de Londres.

Vendredi, 21 Septembre, 10 heures du matin.

J'ai toujours oublié de vous parler de S1 Ouen à Rouen, très chère, et vous engage beaucoup à ajouter encore cette cathédrale à votre liste. La distance de Paris à Rouen ne doit pas être de plus de 3 heures, et je suis persuadé que vous ne regretterez pas ce petit dérangement. Victor Hugo avait une grande prédilection pour Sfc Ouen, et en disait des merveilles.

Vitzthum, avant de partir pour la campagne, m'a envoyé la lettre ci-jointe pour Berlioz. J'écrirai à Berlioz au premier moment que j'aurai de libre — aussitôt mon Psaume expédié à Berlin. En attendant, chargez-vous de la missive de Vitzthum, et de mes très constantes et vives amitiés pour lui. La Grande-duchesse accepte avec plaisir sa dédicace — et je tâcherai d'obtenir une belle représentation de Cellini dans le courant de l'hiver.

Je vous ai écrit hier ma pleine approbation de la visite à Georges et du dîner de Blaze dans les données et réserves existantes. Peut-être rencontrerez-vous chez Girardin Eugène Pelletan, auteur de la Profession de foi du 19me siècle, et

Posaunenvirtuos, damals in Weimar.

Théophile Gautier1). Permettez - moi de vous recommander encore de ne pas dire trop de bien de moi — de peur de manquer d'une part à la vérité , et de l'autre de choquer mes amis!

J'ai fait votre commission hier soir à Latour d'A., qui mettra le plus aimable empressement à vous obliger officiellement et personnellement. Il déménage aujourd'hui , et Dimanche je dînerai chez lui avec Kamienski2). Celui-ci figure dans la liste des étrangers du Journal de Weymar comme Seine Durchlaucht der Fürst Kamienski.

Arrangez avec Magnolet ce petit voyage de Rouen en l'honneur de S* Ouen. Il y a aussi une belle église-cathédrale, tout à côté. Je vous envoie toutes mes tendresses.

Mardi prochain j'irai à Merseburg, et y resterai jusqu'à Mercredi soir. Sascha Winterberger fera furore avec la Fugue du Prophète. J'ai dit à Miss Anderson que je vous attendais le 1er ou le 2 Octobre, au plus tard, car la Belgique ne vous prendra guère du temps. Il n'y a que peu de choses à y voir — et Wiertz! D'Anvers à Weymar vous pouvez venir en droite ligne par Cassel, je crois, ce qui sera le plus court. Si vous voulez vous reposer à Cassel, faites demander M^Zulauf, secrétaire de la Légation d'Autriche. Visitez avec lui une très belle galerie de tableaux, au château, je crois; elle pourrait vous intéresser comme finale ou coda de vos pèlerinages artistiques. En prenant le chemin de Cassel, vous ne passez pas par Cologne — ce qui vous est indifférent, je suppose.

Dimanche, 5 heures xj^

Vos deux lettres de Jeudi et Vendredi me parviennent à la fois. Je n'ai qu'une minute pour vous répondre — mais incessamment

1) Französischer Dichter und Kritiker (1811 — 72).

2) Ein junger polnischer Anverwandter der Fürstin.

mon âme vole à toi, Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage!

Soyez donc bénie, comme vous êtes aimée! Merci, merci de votre fleur — nous l'ajouterons à la feuille de chêne d'Eisenach, d'il y a quatre ans. J'ai déjà écrit à Magnolet que j'étais plutôt d'avis de prolonger que de raccourcir votre séjour à Paris. L'argent que vous y dépensez, est parfaitement employé. Je regrette un peu que vous manquiez le dîner Bury, avec Villemain et Cousin1) — peut-être cela s'arrangera- 1- il encore. A partir de demain, je ne sais plus où vous adresser. Tâchez de voir S* Ouen. Bruxelles et Anvers ne vous prendront que 2 ou 3 jours au plus. Si vous ne vous arrêtez pas en chemin, vous pouvez être de retour dans une huitaine de jours, en restant à Paris jusqu'à Jeudi.

Votre lettre à Eossini est charmante. Celles de Georges et Emile m'ont fait grand plaisir. Après-demain je vais à Merseburg, et ne serai de retour ici que Jeudi matin. Je ne sais si cette lettre vous parviendra encore — mais votre fleur m'a fait une telle joie à l'âme, que je ne puis faire autrement que vous écrire, et rester à genoux devant vous.

24 Septembre 55.

Puisque vous ne partez que Jeudi, ces lignes vous parviendront encore, très chère — mais ce seront probablement les dernières que vous aurez de moi à ce voyage. Demain à midi, je pars pour Merseburg, et je ne recevrai votre lettre de demain qu'après-demain dans la soirée seulement. Je suppose que vous exagérez le «mancando» du dîner Girardin — et qu'il aura été pour sa part très satisfait de lui et de sa société. Son billet est à merveille. J'en connais de lui qui sont moins tendres, écrits à des personnes pour lesquelles il avait pourtant de grandes tendresses. Les Bohémiens feront

1) Victor C, französischer Philosoph (1792—1868).

un bel effet à la Presse, et je vous applaudis d'avoir si bien réussi à les lui faire accepter. Il faudra se soumettre, sans trop chicaner, aux coupures de la Revue Constitutionnelle. Pour ne pas perdre de temps, vous pourriez en charger Berlioz luimême — car ce qui m'importe avant tout, c'est que lui soit content de ce travail. Peut-être ferez-vous bien de rester jusqu'à Samedi, pour tirer au clair l'article de la Revue Constitu tionnelle .

Le dîner Bury se sera probablement arrangé, et vous aurez à vous régaler des assaisonnements philosophiques et littéraires des deux ex-Grands-Maîtres de l'université et ministres de l'instruction publique.

J'attends votre retour, comme une terre sèche attend la rosée du ciel. J'ai envoyé hier à Hans mon Psaume pour être copié par Conradi , et le progamme que je propose à Stern : Les Préludes, Ave Maria, Concerto, exécuté par Hans, Tasse, Psaume.

Vous faites parfaitement de ne pas négliger Meyerbeer — et la curiosité de voir Rossini est aussi de bon goût.

Lundi, 15 Octobre 55, Brunswick, 8 heures du soir.

Bonsoir, très chère unique. Je suis arrivé sans aucun accident, à 5 heures du matin. Après avoir dormi 3 heures, j'ai pris mes petits arrangements de concert avec Abt2) et Litolff jusqu'à 1 0 heures, qui était l'heure fixée pour la répétition du quatuor. Les musiciens paraissent parfaitement disposés à mon égard, et il m'a été aisé de conserver la plus parfaite mesure de politesse et de savoir-vivre. A 2 heures, on a dîné chez Litolff avec Kamienski, après quoi Litolff m'a rejoué admirablement mon Concerto, qu'il compte produire

1) Nach Rückkehr der Fürstin aus Paris brachte Liszt einige seiner Compositionen in Braunschweig zur Aufführung.

2) Franz A. (1819—85), Braunschweiger Hofcapellmeister.

après-demain dans un cercle choisi, en attendant qu'il l'exécute plus tard en public. De 5 à 8 heures, nous avons fait quelques visites, entre autres à Griepenkerl, qui est plus à son avantage à Brunswick qu'à Weymar. Kamienski a été au théâtre, et reviendra tout à l'heure souper avec nous. Demain de 10 à 1 heure, nous aurons de nouveau répétition, avec les instruments à vent, de V Orphée ]), et du Prométhée2), et Mercredi et Jeudi de même. Je compte sur une très belle exécution. Il est question d'un grand souper après le concert, à la manière de celui qu'on avait arrangé pour Berlioz. Le Mécène de Litolff, Schade, nous a invités pour demain à dîner, et les jours suivants ne laisseront pas d'être pris par d'autres personnes.

Joachim est à Düsseldorf, et a écrit à Litolff ses regrets de ne pas revoir en ce moment «den vielgeehrten Freund». Franz avec lequel j'ai passé deux heures hier en chemin de fer, est charmé de la promesse que je lui ai faite que son article serait prêt dans une quinzaine de jours3). Il remplira naturellement avec empressement les rubriques, laissées vides sur le petit manuscrit autographe que j'ai laissé entre ses mains.

Voilà «pour le moment» , très chère et unique — et je demeure pour l'éternité votre. Mille tendresses à bon Magnolet, que je prie de ne pas oublier son Fainéant. Aussitôt que la partition de l'Ouverture des Francs-juges de Berlioz nous sera parvenue à Weymar, veuillez l'envoyer de suite à Hans, Wilhelmstrasse 86, Berlin. Si Jeudi elle n'était pas encore arrivée; écrivez-le moi, car dans ce cas, pour plus de sûreté, j'emprunterais l'exemplaire de Griepenkerl.

Mardi, 16 Octobre 55.

Nos répétitions continuent d'aller bon train, et mon amitié avec Litolff marche de même à merveille. Il n'y a rien de

1) u. 2) Symphonische Dichtungen Liszt's. 3) Ges. Schriften IV.

La Mar a, Liszt-B riefe. IV. 18

tel que les gens d'un véritable talent pour bien s'entendre entre eux. Ma journée est très prise, comme vous imaginez — mais comme c'est mon ancien genre de vie, je m'y retrouve très naturellement. Le Duc est par hasard à Brunswick, mais un tant soit peu malade, me dit-on. Il est probable que je ne le verrai point, car il ne s'occupe aucunement des choses qui m'intéressent ici. Demain je passerai un bout de soirée avec deux de ses ministres, et j'ai mis une carte chez le Watzdorf du lieu, que je connais d'ancienne date comme un homme parfaitement aimable et distingué. Du reste, j'aperçois de plus en plus clairement, combien c'est un triste métier en ce monde — d'avoir des idées qui ne sont pas celles de tout le monde, et à quel point la position d'un musicien de mon espèce est pénible. Quoiqu'il en advienne, je tâcherai de faire ce que je dois! Bon Dieu a été trop bon pour moi, en vous donnant à moi — tout le reste ne m'importe guère!

Voici deux lettres de Hans et de Joachim. J'y joins un programme esthétique du premier concert de Stern à Berlin. Veuillez me faire le plaisir de le communiquer à Pohl, qui désirait le connaître et me l'a demandé plusieurs fois.

Ne vous inquiétez pas du choléra à Brunswick. Tout le monde ici mange des fruits crus , et Kamienski a déclaré qu'il donnerait au moins une douzaine de cas de choléra pour une grappe de raisin. Toutefois je remplis la promesse que je vous ai faite, et m'abstiens de salade, etc. En revanche, «petit cognac» est ordonné, comme préservatif du choléra — mais je n'en abuse guère non plus, et m'en tiens à ma petite portion congrue de Weymar. Aussi je me porte à merveille, et tout le monde me trouve excellente mine. Je ne vous écrirai probablement pas demain, mais .aussitôt le dernier accord du concert terminé, je vous en rendrai compte. Bon gré, mal gré, je deviens un homme «fort sérieux» — il faut donc que j'en accepte le sort, avec ses chances et conséquences! Ce qu'il y a de certain, c'est que je vous aime très sérieusement — avec adoration. F. L.

Kamienski fait toujours très bonne contenance; et se trouve assez bien de son séjour ici.

18 Octobre, 9 heures du soir.

J'ai lieu d'être content, de l'exécution principalement, et aussi des dispositions à demi bienveillantes, à demi réservées du public. Si je ne me trompe, c'est quelque chose comme un succès sérieux — c'est-à-dire de ces succès où l'individu ou l'œuvre s'impose de fait, comme quelque chose de quasi inévitable. Avec 2 ou 3 années de patience, je crois que je viendrai à bout de ce qu'il me faut.

Je n'ai pas voulu tarder à vous dire que vous n'aurez point de baume à tenir en réserve pour mes blessures d'amourpropre, et que je soupire après mes pénates. Samedi à 10 heures Y2 j'arriverai sûrement et vous raconterai plus au long mes faits et gestes de Brunswick. Pour maintenant, il faut que je vous quitte pour me rendre à un grand souper, arrangé en mon honneur. Plus tard, il n'y aura plus le temps de jeter quelques lignes à la poste. Au revoir, très uniquement chère, et infiniment douce et bonne! Tendresses à Magnolet.

8 heures du matin, Lundi.

[Berlin, 25. Nov. 1855.]

La matinalité est décidément dans l'atmosphère de Berlin, car depuis une heure je suis sur pied, réveillant Henri2), comptant mes parties d'orchestre, prenant petit café, songeant à vous et vous aimant. Du reste, il est à prévoir que j'aurai peu le loisir de songer ici, et ma correspondance prendra naturellement les allures de bulletin. Pour commencer, voici celui d'hier soir. Grâce à l'obligeance du conducteur du chemin de fer, qui m'a favorisé d'une lanterne, je suis arrivé ici en lisant une centaine de pages du livre de Lewy, et sans autre

1) Die bevorstehende Aufführung seiner Compositionen in Jul. Stern's Concert hatte Liszt nach Berlin geführt.

2) Diener der Altenburg.

incident à 9 heures 1/2 à peu près. Au débarcadère se trouvaient une douzaine de personnes qui formeront le fond de mon auditoire et de ma société durant ces 15 jours — Hans, Stern, Kroll, Jaell1), Ehlert, Bock2), Hahn3), Laub, etc. A l'hôtel, Marx et Dorn4) sont venus me voir aussitôt. Pour faire diversion, j'ai demandé à Tausig de jouer sur le champ la Polonaise de Chopin. La bonne venue souhaitée et quelques phrases échangées, mon salon s'est désempli vers 1 1 h. et je n'ai retenu que Hans et Stern avec lesquels j'ai causé à fond de nos «moutons» de concert. Les dispositions sont excellentes à mon égard, et Stern — qui n'est pas un faiseur de promesses en l'air — me promet 6 ou 7 répétitions au besoin, 10 premiers violons, 5 contrebasses, etc. — enfin le tout au plus satisfaisant complet. Demain Mardi nous aurons la première répétition de quatuor à 2 heures , et répétition du chœur à 4 heures. Le soir on donne les Huguenots, Jeudi, les Nïbelungenh\ Vendredi, le Lac des Fées, et Dimanche, Olympie de Spontini. J'irai probablement à toutes ces représentations.

Vers minuit est arrivé Joachim, s'excusant de ne pas être venu au-devant de moi au chemin de fer — Armgart6) était venue passer seulement quelques heures ici , et lui tenait à la voir. Sa mère se trouve à sa terre à quelques lieues de Berlin et Armgart y retourne, je crois, aujourd'hui. L'Ouverture de Henri IV de Shakespeare de Joachim, a fait ce qu'on nomme un four très complet, à ce qu'il paraît, et je ne sais à quel point ses très grands et légitimes succès de virtuose le dédommagent de l'injustice des critiques — qui opposent une certaine fin de non recevoir à ses compositions. Pour ma part, je l'ai fortement engagé à ne pas s'en préoccuper,

1) Alfred Jaell, der Pianist (1832—82).

2) Der Berliner Musikverleger war zugleich Herausgeber der »Neuen Berliner Musikzeitung«.

3) Wol Albert H., Musikschriftsteller und Dirigent (1828—80).

4) Heinrich D. (1804—92), Hofcapellmeister in Berlin.

5) Oper von Dorn, 1854 von Liszt in Weimar aufgeführt.

6) Tochter Bettina's von Arnim, spätere Gräfin Flemming.

et à travailler sans relâche — selon que le vent de sa fantaisie le poussera. S'il ne se laisse pas trop «enaniérer» par l'opposition qu'il rencontre, je suis convaincu qu'il fera de très belles choses, car c'est un mu&icien de haute taille et de grande valeur. Plus que tout autre il est appelé à continuer Schumann — ce qui est peut-être une tâche assez ingrate, mais noble, et par cela enviable. Vers 1 heure, j'ai reconduit Joachim en Droschke chez lui. Il est reparti ce matin pour Hanovre, et donnera un concert avec Mme Schumann à Leipzig, le 6 Décembre. Il compte passer le restant de l'hiver à Hanovre, où il dirigera les 8 concerts de la chapelle. Il a refusé l'invitation de Vienne, et semble très fatigué de ses courses de virtuose — ce que je comprends à merveille. Probablement il viendra à Weymar, après Pâques. Il m'a aussi engagé à faire entendre quelques-unes de mes compositions au second concert de la chapelle à Hanovre — mais «j'ai ajourné» cet honneur, et lui ai dit que je viendrai lui refaire une visite de 2 ou 3 jours occasionnellement.

Vers 2 heures du matin, j'ai jeté Hans à sa porte de la Wilhelmstrasse. Il y avait encore de la lumière, mais je ne suis pas monté, et me présenterai seulement ce matin vers 10 heures à «ces demoiselles». Voulez-vous me faire le plaisir de m'envoyer le journal de Glöggl1), et la partition de Faust, reliée en rouge avec couverture de papier bleu; elle est restée dans le buffet. Je serai bien aise de montrer cette dernière à quelques personnes. Marx est très attristé par la maladie de ses enfants , qui ont la scarlatine — et pour son compte, entre nous soit dit, il est passablement atteint d'une espèce de jaunisse morale, que le «mal entendu» de son Moïse lui a fait gagner. Il ne s'explique naturellement pas que Stern hésite à produire cet ouvrage. Celui-ci lui a proposé de faire la moitié des frais, dont le total monte à 500 écus environ, mais Marx a repoussé cette offre comme humiliante pour sa dignité de grand compositeur. Je tâcherai de maintenir l'équilibre, sans me faire «équilibriste» pour cela.

1) Wiener Musikverleger.

En somme, je me trouve ici dans des conditions tout à fait favorables, et si mon «imbécillité subjective» — comme disait le Hoffmann non de Fallersieben — ne vient pas me jouer de mauvais tours, il y a tout à parier que j'aurai d'agréables nouvelles à vous donner. En attendant, je vous envoie à vous et à Magnolet toutes les tendresses de mon âme. Aujourd'hui j'irai encore chez Humboldt, et demain chez Olfers. A demain donc!

Mardi matin, 8 heures, 27 Nov. 55.

C'est à peine si j'ai réussi à faire une demi-douzaine de visites dans la journée d'hier — depuis 10l/2 du matin jusqu'à 8 heures du soir. En sortant, je suis d'abord passé chez Schlesinger, qui m'a retenu une grande heure — puis chez «ces demoiselles» qui sont très convenablement établies, et en parfaite santé toutes deux. Elles ont été si joyeuses de me revoir, m'ont tant embrassé et fait de cajoleries! Comme je tardais, elles avaient déjà pris avec Mme de Bülow le chemin de mon hôtel. De chez elles, j'ai été jeter des cartes à Eedern1) et Georges Esterhazy; et fait mes salutations à Stern dans son domicile. Vers 2 heures Y2, j'ai dîné avec Tausig sur le pouce et à la carte, dans votre salon; dont je suis fort content — ainsi que de la voiture de l'hôtel, et du valet de place, Ulrich.

Après dîner, j'ai passé chez Bock, et ai fait deux longues visites à Dorn et à Marx. A 8 heures, j'étais revenu à la Wilhelmstrasse; où j'ai retrouvé Stern, Conradi, Kroll, Laub, Prosch et Hahn. Vers la fin de la soirée est survenu le jeune Grimm 2), que vous connaissez de la période Arnim à Weymar. Il paraît assez goûter ces demoiselles, lesquelles du reste sont passablement gentilles et Parisiennes. Entre autres diver-

1) Graf R., Generalintendant der königl. Hofmusik in Berlin.

2) Hermann Gr. (geb. 1828), Dichter und Kimstschriftsteller, nachmals Geh. Regierungsrath in Berlin.

tissements , Blandine se donne celui de contrefaire Philarète Chasles. Elle m'a vraiment fait pouffer de rire en imitant le geste et le débit et même la diserte érudition et éloquence du Professeur en chaire. Les mots et la tournure du style professoral lui viennent avec une singulière abondance. Hans m'assure qu'elle a fait durer cette façon de divertissement plus d'une heure, peu avant mon arrivée. Les cours de Chasles sont fort suivis, et Mr Philarète fait florès ici. J'irai à sa prochaine leçon.

Mercredi, 7 heures x/2 du matin.

Je vous écris à la lumière — hier on m'a interrompu avant 9 h. du matin. Le reste de ma journée s'est passé sans incident particulier. En sortant, j'ai fait ma visite à Hülsen1), avec lequel mes rapports s'engagent sur un bon pied. Il m'a écrit deux mots pour m'inviter dans sa loge, et me présenter à sa femme qui est fort agréable, hier soir, à la représentation des Nibelungen. Il m'a accordé Formes'2) pour mon solo de ténor dans le Psaume, et fait réserver ma place aux deux théâtres royaux. Hülsen demeurant Wilhelmstr., je suis allé dire bonjour à ces demoiselles — et les ai invitées aux Nibelungen, Dorn m'ayant envoyé 6 billets de balcon en leur intention. Vers 11 h. j'ai vu face à face le Chimborasso de la science et de l'amabilité3), dont Mrae Gaggiotti 4) vient de terminer un très agréable et spirituel portrait qui m'a été montré. Je me suis présenté, tenant à la main un bouquet, que j'ai déposé sur sa table — et qui par parenthèse m'a coûté 4 écus, sans être particulièrement beau. Il m'a fait les honneurs de quelques piquantes médisances sur les médisances de Berlin. Il déplore la rage de critique et de dépréciation, qui est la maladie toujours régnante de cette capitale de l'intelligence germanique — me citant Meyerbeer

1) Generalintendant der königl. Schauspiele in Berlin.

2) Theodor F. (1826—74), Berliner Hofopernsänger.

3) Alexander von Humboldt.

4) Malerin.

comme exemple, en qualité de victime s'entend. Mme Gaggiotti lui a fait hommage d'un beau portrait d'elle, singulièrement éclairé à la joue droite. Le portrait de Lichnowsky se trouvant près de la fenêtre, je me suis attaché à le remarquer. Cela lui a servi de transition pour parler de Mme de Sagan, à laquelle il a connu «beaucoup d'attachements» — je crois même qu'il s'est servi du mot «d'égarements du cœur» — mais qui a été «entièrement brisée» par cette passion pour Félix. Ce sujet ayant pris un certain ton pathétique et sentimental, je me suis permis de lui remarquer qu'en amour comme en religion, on pouvait toujours être heureux de faire «une belle fin»! En sortant de chez lui, j'ai fait amitié avec son chasseur, qui m'avait reçu de la façon la plus cordiale, me reconnaissant tout d'abord, et m'assurant que Son Excellence me reverrait avec le plus grand plaisir. Pour couronner cet excellent accueil , il m'a montré quelques portraits et livres de son maître, en m'engageant vivement de présenter mes civilités et devoirs à Mme Gaggiotti, laquelle peint comme Raphaël, joue de la harpe comme Parish-Alvars; chante comme la Malibran, et demeure Dorotheenstrasse , où je ne négligerai pas d'aller lui faire ma cour. Aujourd'hui, à 5 heures, je dînerai chez Redern. Demain à 4 heures chez Johanna Wagner, qui a été superbe de figure et de mimique dans le rôle de Brunhilde, hier soir. Les 2 premiers actes, je les ai vus dans la loge de Hülsen, le 3me d'une place de parquet à côté de papa Wagner1), et les 4me et 5me du balcon, près de ces demoiselles. Je suis retourné avec elles souper chez Mme de Biilow, où nous étions en famille seulement. De 2 à 4 heures j'ai fait une répétition avec les archets et le personnel du Gesangverein. Je suis très content des uns et des autres, et compte sur une excellente exécution.

J'abrège maintenant cette lettre, pour ne pas manquer la poste d'aujourd'hui comme celle d'hier. L'article des entr'actes2) m'est parvenu en entier, le N° 2, il y a une demi-

1) Albert W., Regisseur der Berliner Hofoper, Vater von Johanna, Bruder von Richard W.

2) »Keine Zwischenactsmusik!« Ges. Schriften III, 1.

heure. Je ne suis pas d'avis de tant presser la chose avec Schlesinger — et vous ne m'en voudrez pas, j'espère, de suivre les lentes inspirations de ma méthode de temporisation. Je vous en dirai les motifs verbalement. Pour le moment je me borne à vous assurer que ce charmant article ne perdra rien à attendre 8 jours. Vous aurez les épreuves. Ci-joint 6 programmes du concert de Stern, que vous m'avez demandés. 3 ou 4 jours à l'avance, je vous dirai quand aura lieu la répétition générale. Veuillez me rendre le service de dire à Cornelius d'envoyer de suite à Tausig le manuscrit du Nocturne que Tausig veut envoyer à son père pour son jour de naissance, les premiers jours de Décembre. Cornelius connaît ce morceau. Priez-le donc d'aller chercher ce morceau chez Götze, et de me l'expédier sans retard — en y joignant le manuscrit de son Pater nos ter, que je voudrais du moins mettre sous le nez de Schlesinger. Je tâcherai de trouver Rauch et Olfers aujourd'hui — et n'oublierai pas Schorn. Que bon Dieu vous bénisse de toutes Ses bénédictions!

Jeudi, 8 heures du matin, 29 Nov.

Mes journées sont grises et obscures, comme l'atmosphère du dehors. Je continue simplement à «monter la faction» de ma célébrité — ce qu'en ma qualité de «sentinelle avancée» de l'art, je suis obligé de faire bon gré mal gré. Sur mon programme d'hier il y avait deux cours — celui de Chasles et celui de Marx — plus une répétition du Domchor. Mais j'ai retranché Chasles pour plusieurs motifs, pour faire un plus grand compliment à Marx, en n'allant pas badauder quelques heures avant à un cours de littérature réputé — passablement superficiel, quoique très en vogue — et pour ne pas retarder davantage quelques visites auxquelles je suis tenu. Je me suis dispensé aussi de la répétition du Domchor, que j'entendrai après-demain soir Samedi dans un de ses concerts, auquel Hans joue un Prélude et une Fugue de Bach, et les Variations en ut mineur de Beethoven.

Voici mon petit bulletin du 28 Novembre. Dans la matinée, pourparlers avec toutes sortes d'individus, visite à un magasin de pianos et d'orgues pour choisir le piano de Hans, et l'orgue qui servira pour l'accompagnement de VAve Maria. Vers midi, je suis allé voir les enfants. De l à 2 heures y2, j'ai eu une longue conférence avec Schlesinger, qui fait tirer les épreuves de l'article sur les entr'actes, et le publiera dans VEcho à 750 exemplaires, Dimanche, 9 Décembre. Il ne me convient d'aucune manière de mettre plus de presse à cela. Vous aurez les épreuves dans trois jours; je vous prie de les corriger avec grand soin. En sortant de chez Schlesinger, je suis passé chez Mme Meyerbeer, qui vous enverra probablement un petit objet, qu'elle tient de votre mère — et m'a invité pour dîner Dimanche. Puis visites à Dehn et à Kullak, avec longues explications. A 4 heures l/2> dîner chez Kedern, qui avait invité Btilow, Dorn, Neithardt1), Hülsen, Lucchesini. Ce dernier m'a répété le mot de sa fille à Weymar, où elle désirait voir deux choses: la Wartburg et Fainéant. Entre 6 et 6^2, promenade avec Hans, sous les Tilleuls — dont la conclusion est que je lui donnerai probablement ma fille en mariage, sans diplomatie aucune — car je suis persuadé qu'il se conduira mieux qu'en «gentleman»] A 6 h. '/^j cours de Marx, où j'ai refait connaissance avec la Mundt. Demain il y aura grande production en mon honneur, au conservatoire de Marx et Stern de midi à 2 heures: j'ai été officiellement invité après la leçon de Marx. De 8 à 9 heures, j'ai fumé un cigare chez ces demoiselles, qui se conduisent assez bien, et se feront poco a poco une petite position ici, où elles se trouvent sur un terrain qui leur est avantageux. De chez elles, j'ai été passer la soirée chez les Conzertmeister Ganz2), qui sont du bord de Dehn, Dorn et Kullak, et me font d'assez grandes avances.

1) August Heinrich N. (1793—1861), Schöpfer und Dirigent des Berliner Doinchors.

2) Die Brüder Moritz und Leopold Gr., beide Concertmeister, der eine Cellist, der andere Violinist.

Comblez de tendresses bon Magnolet. J'écrirai demain à Glöggl, qui aura à produire d'abord un extrait de ma dernière lettre dans son journal. Je suis fort content que Hellmesberger1) se soit mis de la partie. De cette façon, la chose marchera bien. Ce matin, je passerai chez Olfers et Rauch. En plus, il y aura 4 heures de répétition, dîner chez Johanna Wagner, et représentation des Huguenots, On a vendu hier, m'assure-t-on, une centaine de billets pour le concert du 6, et Stern m'a demandé la permission de disposer des places d'orchestre. Si je ne me trompe fort, Belloni aura tout lieu d'être content de moi! Ich aber sehne mich gewaltsam nach dem «dort», wo ich nicht bin und wo das Glück ist!

Redern me disait hier : «Vous allez donc devenir Beethoven et Cherubini dans 8 jours». — «A tout le moins — et excusez du peu!» lui répondis-je, à peu près du même ton que Josy2), alors qu'il me dit à Strasburg: «C'est que je suis un Monsieur!»

Que bon Dieu me garde votre amour! N'oubliez pas le manuscrit de Tausig et le Pater noster de Cornelius. Merci pour le Faust.

Jeudi, 29 Novembre, 11 heures du soir, après la représentation des Huguenots.

Dimanche prochain, on me fête déjà en grand public. Le Stern sehe Gesangverein, la Singacademie et le Domchor se sont réunis pour donner une espèce de concert en mon honneur. Jeudi soir, après le concert de Stern, il y aura un grand souper, sur lequel ne me sont encore parvenues que des rumeurs vagues. Mes répétitions marchent à merveille, et j'en ferai encore 4 ou 5 — ce qui me semble beaucoup trop,

1) Josef H. (1829—93), der Wiener Geigenkünstler, damals Dirigent der Gesellschaftsconcerte, später Director des Conservatoriums und Hofcapellmeister.

2) Ein sehr begabter Zigeunerknabe, den Liszt erziehen Hess; aber seine Bemühungen, ihn zu civilisiren, scheiterten.

mais Stern y tient, et je me subordonne en ceci complètement à son avis. D'ici à 8 jours il doit se montrer un moment favorable, auquel il me sera loisible de mettre le pied dans l'étrier de Berlin. Si je tombe, je tâcherai du moins que ce soit avec grâce — car il y a ici autre chose dans l'atmosphère qu'à Weymar, Carlsruhe, etc.

Je suis allé chez Olfers et Rauch. Ce dernier était sorti de très bonne heure; mais Olfers m'a parfaitement reçu, et j'ai fait un peu de médisance sans conséquence avec lui. Il veut bien me faire les honneurs de son musée, au premier jour que je lui indiquerai. Ce sera probablement Lundi. Je tâcherai d'aller voir Förster1), mais plus tard. Le Roi a ouvert les Chambres aujourd'hui, à ce que j'ai entendu dire. Moi, très pauvre Sire; j'ai fait une demi-douzaine de visites, à Rellstab entre autres — employé 3 heures à mes répétitions — entendu un nouveau Quatuor très aqueux — vu 3 actes des Huguenots — dîné chez Johanna Wagner — tout cela, le cœur gonflé d'amour et d'adoration pour vous.

Rappelez tendrement Fainéant à Magnolette, et donnez une bonne poignée de mains à Scotland. Demain, je serai en course toute la journée. De midi à 2 heures on me produit le conservatoire, et dans l'après-soirée, je souperai probablement avec le rédacteur en chef du Kladderadatsch Kalisch, que j'ai rencontré par hasard chez Schlesinger. Dans l'entre-temps, je remettrai votre lettre à Varnhagen; mais probablement je ne frayerai beaucoup ici qu'avec ma «subjectivité et objectivité personnelles», que j'estime du reste comme d'assez bonne compagnie, pour me dispenser de plusieurs autres, dont au fond j'ai très peu à profiter. Adieu encore une fois — je prierai bon Dieu avant de me mettre au lit.

1) Friedrich Förster, Bruder des Kunsthistorikers, historischer Schriftsteller, am Museum in Berlin angestellt.

Vendredi, 30, 8 heures du matin.

Aujourd'hui votre lettre avec votre amour «infini comme les cieux» m'arrive de meilleure heure que de coutume — et ma matinée a ainsi de doux rayons. Si vous me permettez cette prière, je vous demanderai de faire mettre vos lettres à la poste avant-midi à Weymar pour qu'elles arrivent encore le soir à 10 heures ici. De cette façon je les recevrais le lendemain de bonne heure, et pourrais répondre de suite s'il y a quelque chose de pressé; tandis que si elles me parviennent plus tard, je risque fort de ne pouvoir les lire que dans la soirée, vu que je sors souvent dès 9 heures y2 du matin. Cornelius me semble voguer à trop pleines voiles vers ... la Bernhardshütte. Je doute que le Kladderadatsch accepte un correspondant de ces contrées! Vous auriez pu m'adresser le paquet poétique de Cornelius, car Hans n'a pas plus d'empressement qu'il ne faut, à l'endroit des communications de journaux. Du reste, il n'y a pas lieu de se plaindre de Hans — car il est vraiment à merveille pour moi. On vient m'interrompre. Je n'ai que le temps de vous prier de faire venir Schwab, pour lui remettre les actes de mon chien de procès ou procès de chien, que Henri a oublié de porter chez Schwab avant son départ, ainsi que je le lui avais demandé. Comme l'affaire doit être plaidée le 6 ou 8 Décembre, il est nécessaire que Schwab en soit saisi sans retard. Recommandez-lui de gagner le procès pour moi, ce qui ne me paraît pas être d'une difficulté exorbitante. Adieu, adieu!

Très uniquement chère et adorée,

Laissez -moi seulement vous dire merci en votre cœur pour vos douces lettres et votre sublime amour. Je continue mes «factions» passablement étendues par les distances de Berlin — et me trouve seulement très à court de temps. Aujourd'hui à midi a lieu la solennité honorifique — on peut

l'appeler de ce nom — dont je vous ai déjà parlé, et à laquelle participeront, m'assure-t-on, près de 300 exécutants. Je vous envoie comme friandise mon «diplôme» d'invitation, par lequel vous verrez que je ne m'étais pas trompé sur les dispositions de Berlin à mon égard. Une fête de ce genre sort de la catégorie des «dîners et réunions» habituelles, et sans en exagérer la portée, je dois comprendre ce que cela signifie, et y répondre par ma contenance. Comme friandise, je vous ajoute aussi une carte de Humboldt, et un N° du Kladderadatsch, qui vous donneront à peu près le degré de mon thermomètre ici. A moi de faire en sorte qu'il n'y ait point de coda ou queue de poisson. Litolff a aussi publié dans le Correspondant de Hambourg — journal très ancien et toujours fort répandu, même à Londres et en Amérique — du Vendredi 30 Novembre un article très amical pour moi, sous le titre: Ein offener Brief über Franz Liszt] je vous l'enverrai prochainement. Du reste, j'ai fait à peu près toutes vos commissions, et suis allé voir Varnhagen avant-hier soir. Il m'a très aimablement accueilli, mais une indisposition qui le retient encore sur son canapé, l'empêchera de beaucoup cultiver ma connaissance. Rauch m'a invité à dîner pour aujourd'hui, mais je dois lui écrire un billet d'excuse — ce que je regrette beaucoup — car je suis déjà invité chez Mme Meyerbeer, et après je tiens à voir Olympie. Demain, je lancerai aussi un petit poulet à Olfers, pour le prier de vouloir bien me montrer les fresques de Kaulbach au musée, Mardi matin. Mes répétitions vont à merveille. Stern est d'une conscience admirable, et tout le personnel semble assez prendre en goût et ma personne et mes ouvrages. Ich bin ivirklich sehr gespannt auf Donnerstag. En attendant il y a, m'assuret-on, 250 personnes inscrites pour le grand souper qu'on me donne après le concert. Malgré mon antipathie contre les dépêches télégraphiques — je suis capable de vous en adresser une si, comme j'y compte, un sérieux et franc succès se prononce. Une demi-douzaine de lettres — à Beaulieu, Rauch, Haslinger, etc. — que je dois écrire ce matin avant de sortir, abrègent ces lignes. Elles n'ont autre chose à vous dire, si

ce n'est que je vous aime du plus profond de mon âme et de mes entrailles — et salue Magnolet.

Dimanche, 2 Décembre, 8 heures du matin.

Voici encore une lettre de Küstner *), que je vous prie de communiquer à Pohl, en demandant à ce dernier d'écrire sans retard quelques lignes à Küstner, et de m'envoyer mon verbindenden Text du Prométhée2), dont je pourrais avoir besoin.

Lundi, 3 Décembre 55.

A la sortie du concert d'hier, j'ai prié Mme de Bülow de vous écrire et de vous envoyer les programmes. Plusieurs visites à payer m'empêchaient de m'acquitter immédiatement envers vous, en vous rendant compte de cette matinée, pour laquelle j'ai trouvé le mot en causant avec Dorn et Marx, qui étaient venus me chercher ex officio: «Es giebt Ehren, die ivenig Freude machen] die Ehre aber, die mir heute zu Theil wird, zähle ich zu den freudigsten meiner künstlerischen Laufbahn,» Le fait est que cette matinée satisfaisait toutes les exigences d'un «goût sévère». Elle avait non seulement le meilleur air, mais encore «très bon style», et je ne suis nullement autorisé à jouer au «génie méconnu» , quand on m'ouvre ainsi la Ehrenpforte à deux battants! Il s'agit seulement de Jeudi maintenant. Je disais hier à dîner chez Mme Meyerbeer — où se trouvaient Humboldt, Rauch, Hildebrandt3), Martschenko, les Decker et les Woermann — que d'ici à Jeudi je me trouvais un peu dans les petits souliers de Don Ottavio. Durant le magnifique récitatif de Donna Anna, où elle raconte à son pioupiou d'amant les circonstances aggravantes de son enlèvement, celui-ci n'arrive qu'à lâcher son célèbre «respiro!»

1) Theodor v. K. (1784—1864), früher Theaterintendant.

2) Von Pohl.

3) Eduard H., der Landschaftsmaler und Weltreisende (1817—68).

Mon «respiro» ne pourra être dit que Jeudi soir à 9 heures et je vous écrirai aussitôt.

Voici quelques mots pour Bronsart et Edouard, dont vous aurez la grande bonté de prendre soin. Comme Bronsart vient après-demain ici, il faudrait que ces deux mots lui parvinssent avant. La répétition générale aura lieu Mercredi à 1 heure.

Voici Neithardt et d'autres qui m'arrivent — je continuerai mes bulletins ce soir, en rentrant. Btilow vous enverra les anciens programmes cet après-midi. Demain il y en aura de nouveaux avec texte, qui vous seront aussitôt expédiés. Je vous envoie toutes les tendresses de mon âme.

Mercredi, matin, 5 Décembre.

Je reprends mes bulletins à avant-hier, à cause de l'interruption que ma paresse d'hier à occasionnée. Je ne m'étais levé qu'après 9 heures, m'étant couché à 4 h. du matin. Or, comme vous imaginez, après 9 h. je ne puis plus me livrer aux doux loisirs de la solitude — et le soir en rentrant je tombe ordinairement de sommeil, mes «6 minutes» d'assoupissement après-dîner, m'étant absolument interdites ici. Dans la matinée de Lundi, j'ai passé chez la Frommann, qui m'avait écrit la veille pour me prier de disposer favorablement Rellstab et Kossak1) pour Wagner, ou d'atténuer du moins les coups de leur critique à l'endroit du Tannhäuser. Je lui ai naturellement dit que je ne me mêlais pas de faire de la bouillie pour les chats, et qu'elle était beaucoup trop Jenenserin, Kleinstädterin dans ses inquiétudes sur le sort des ouvrages de Wagner. Les sujets que nous avions à traiter ensemble ne m'offrant pas un grand intérêt d'actualité — j'ai rompu plusieurs fois les chiens. Après une bonne demi-heure de conversation, l'envie me venant de voir un beau visage, je me suis rendu chez Mme Gaggiotti, que je n'ai pas trouvée

1) Ernst K. (1814—80), Kritiker und Feuilletonist in Berlin.

chez elle. Le domestique me disant qu'elle y serait le lendemain à midi, j'y suis retourné hier. La mère aussi bien que la fille ont gagné mon cœur en chantant vos louanges sur tous les tons — et je ne manquerai pas d'y revenir plusieurs fois, si cela m'est possible. Il paraît que vous leur avez écrit une lettre ravissante, ce qui ne m'a point surpris, mais la manière dont elles m'ont parlé de vous, m'a charmé. Je suis très sensible aune certaine mélodie dans les éloges, qui est naturelle aux femmes italiennes. J'ai rencontré chez elles le Pce de Bade, frère du Régent, qui est au service militaire ici.

Après les répétitions de chant et d'orchestre, j'ai passé une heure chez ces demoiselles. De là je me suis rendu chez Schlesinger, qui avait préparé un souper sardanapalique — auquel étaient conviés les coqs de la critique d'opposition, Kossak, Lindner, et une vingtaine d'autres personnes, appartenant plus ou moins au parti hostile à la Zukunftsmusik. On ne s'est mis à table que vers 1 1 h. i/2 et nous sommes restés jusqu'après 3 h. du matin — mais sans excès de cognac de mon côté, comme j'ai prié Mme de Btilow de vous l'écrire hier. J'ai beaucoup causé. En réponse à un toast qui m'avait été porté par un Mr de Löwenstein, poète et critique, j'ai répondu à peu près: über dem Künstler steht die Kunst. Als herrschender Künstler bin ich aus Berlin ausgezogen] als Diener der Kunst kehre ich wieder zurück. Autant que faire se pouvait, j'ai mis mon point et ma virgule — et il faudra voir de quelle manière on me traitera. En tout cas, je m'abstiendrai de lamentations, en dehors du Lamento de mon Tasse.

Hier matin, j'ai écrit à Humboldt et Olfers. Demain Jeudi, Olfers m'a donné rendez-vous au musée à 11 h. Je n'oublierai pas le Wüstling1). Nous avons passé la soirée d'hier Mardi avec les Btilow, les Stern et Mundt, chez les Marx. Comme nous étions très fort disposés à avaler nos langues respectives, je me suis mis au piano et ai joué les Funérailles et plusieurs morceaux des Années de pèlerinage. Après quoi

1) Cyclus von Zeichnungen von Genelli.

La M ara, Liszt-Briefe. IV. 19

on a servi un souper très convenable, auquel j'ai eu pour voisines Mrae Mundt et Mlle Meyer1) — belle jeune personne qui a une voix de contralto magnifique, belle-sœur de Stern. Marx est toujours très bienveillant pour moi, mais en même temps très malheureux de l'opposition que Stern fait à l'exécution de son Moïse. Je crains que s'il se passe encore beaucoup de temps sans que le Moïse n'apparaisse, il en gagnera quelque maladie. Ce soir à 6 h., je retournerai au cours de Marx — il y parlera d'Eschyle. Les Stahr m'ont écrit, et nous nous sommes réciproquement manques en visites. J'y retournerai ce soir, ainsi que chez Varnhagen, qui m'a mis une carte. De 1 à 5 h. mon sort commencera à se dessiner un peu, à la répétition générale du concert, qui a lieu à la Singacademie — et demain, à la garde de Dieu! La promenade au musée dans la matinée, et le dîner chez Humboldt me serviront de préludes à d'autres Préludes. Vendredi matin, si je vous télégraphie, ce sera «très bien» — sinon, on verra à s'arranger.

Je remercie Magnolette de sa douce, gentille et ravissante lettre. Après le concert, je lui ferai le récit de l'événement — mais j'espère un peu vous télégraphier. Que Dieu me conserve votre cœur, et vous comble de Ses bénédictions! Bronsart arrive à l'instant. Voici le Correspondant de Hambourg, et une annonce de Lundi — avant souper — du concert dans le journal de Kossak. Je retournerai chez Chasles en sortant aujourd'hui, et lui porterai un billet.

Jeudi, 6 Décembre 55.

Je ne vous écris que deux mots ce matin, pour vous dire que ma pensée et mon âme sont avec vous — et nunc et semper. Lundi soir j'ai envoyé une lettre, dont je vous communiquerai copie, à Keller — et hier Mercredi, Sa Majesté

1) Jenny M. (1834 — 94), Concertsängerin, später Gesanglehrerin und Directorin des Stern'schen Conservatoriums.

m'a fait inviter à dîner à Charlottenburg. J'ai été obligé de me faire excuser, car le dîner était pour 3 heures, et la répétition générale très satisfaisante, s'est prolongée jusqu'à 4 h. 1/2* Mais cette amabilité du Roi sera probablement suivie d'une seconde invitation que j'attendrai.

Aujourd'hui à dîner chez Humboldt, je tâcherai de lui glisser le Prométhée, si l'occasion s'en présente. Autrement la chose peut s'arranger très bien, par correspondance. Bronsart vous a écrit hier. Mon bout de succès dépend d'un moment favorable dans le courant de la soirée. J'écrirai à Magne de suite après — et suivrai vos recommandations contre petit cognac au souper qui aura lieu après le concert, et auquel je vous promets de me conduire en Spartiate. J'accepte votre bénédiction et prie le Seigneur, Notre Père, de reposer sur votre cœur adoré! Probablement je ne pourrai pas revenir à Weymar avant Mardi.

Singer et Tausig retournent à Weymar demain matin, et vous donneront de mes nouvelles. Combien je les envie de vous revoir 2 ou 3 jours plus tôt! — mais réflexion faite, il vaut mieux que je reste encore jusqu'à Mardi ici. Les journaux commencent à me maltraiter, et je trouve convenable de faire au moins bonne contenance personnelle. Probablement j'aurai aussi quelque message du Roi, et il faut que je retourne chez Olfers, Schorn, Varnhagen. Je vous remercie de me rappeler la Csse Néal, que j'avais complètement oubliée. Le Baron de Bergh a dîné aujourd'hui avec moi chez Wichmann x), et s'est fait présenter à moi. La conversation a de suite tourné sur votre séjour ici, et il m'a prié de le rappeler respectueusement à votre souvenir. A ce même dîner, il y avait aussi l'historien Ranke2), et le Cabinetsrath de Sa Majesté.

1) Ludwig Wilhelm W., Bildhauer, Professor an der Académie der Künste zu Berlin (+ 1859).

2) Leopold v. R. (1795—1886), nachmals Wirkl. Geh. Rath in Berlin.

Dans la soirée, je suis allé écouter une Symphonie de Mozart, aux concerts de la Chapelle dirigés par Taubert — mon antagoniste prononcé. De là je me rendis chez Kullak, qui avait réuni toute son académie, pour exécuter une demidouzaine de morceaux en mon honneur. J'y ai retrouvé Dehn, Wieprecht1) et Lindner2). Ce dernier a publié ce matin dans la Vossische Zeitung le long article qui vous a été envoyé par Prosch, dans lequel il est prouvé clairement que je fais fausse route, et ne saurais m'y prendre pour écrire quelque chose de raisonnable. Dans la Gazette de Spener, des arguments analogues sont exhibés, ce qui ne me dérangera aucunement. Hans en a pleuré de colère, ce matin — mais pour ma part, je reste parfaitement tranquille et dispos.

J'espère vous revoir Mardi soir, et vous raconterai les choses et la situation tout au long. Si le projet de Vienne ne tient pas, je n'en serai nullement désolé — en tout cas, j'attendrai tranquillement d'autres nouvelles. Il est fort douteux que Meyerbeer se mêle de la chose sans moi, et nous aurons tout le temps d'en causer. Que bon Dieu vous bénisse, et bénisse bon Magnolet! Que nous nous aimions pour le temps et l'éternité, c'est là la seule chose nécessaire — le reste ne me donne aucun souci! Je suis à vous de toute mon âme, et vous dis au revoir dans 2 ou 3 jours au plus tard.

Samedi minuit, 8 Décembre 55.

[Berlin, 10. Dec. 1855.]

Très infiniment chère,

J'ai dormi trop tard aujourd'hui, jusqu'à 8 heures {/2) et suis obligé de sortir à 9 heures. Je puis donc seulement vous dire qu'on vous adore. La Psse Charles m'a commandé à

1) Wilhelm W. (1802—72), Director der Musikchöre der Garde in Berlin.

2) Otto L. (1820—67), Musikschriftsteller, Rédacteur der »Vossischen Zeitung«.

midi. J'irai ensuite chez Mme Néal. Dans la soirée, j'aurai des conversations intimes avec Marx et Kullak — qui sont juste autant de mon goût que la musique intime de Szembeck1). Il avait été fort question de répéter tout le concert de Jeudi dernier — mais tout bien considéré, il est peut-être plus avantageux de s'en tenir à cette première épreuve pour le moment, et à laisser peut-être une année d'intervalle.

Par la même poste, vous recevrez l'article sur les entr'actes. J'ai remis à Schlesinger le Pater noster de Cornelius, qu'il publiera et poussera. A mon retour, je m'entendrai avec Cornelius sur la question de l'honoraire; en attendant, faites-lui bien mes amitiés. Si je dois revoir encore Schorn, Olfers — chez lequel mes filles se présentent aujourd'hui — Varnhagen, etc., je ne pourrai partir d'ici que Mercredi soir — mais c'est mon dernier terme, car je suis comme sur des charbons ici. Bénissez-moi; tendresses à Magnolet — et gardezmoi votre amour. A Mercredi! Sa Majesté ne m'a plus rien fait dire. J'irai chez Humboldt et Brüggemann demain matin.

Mercredi, 12 Dec. 55.

Pour faire toutes vos commissions, il faut que je reste jusqu'à demain soir, très infiniment chère. Je vous ai fait télégraphier ce matin pour vous prévenir que je ne reviendrai que Vendredi, ce qui veut dire dans la nuit de Jeudi à Vendredi. Je ne pourrai pas vous conduire Chasles, attendu qu'il est reparti pour Paris avant mon concert d'ici. D'après vos ordres, j'étais passé chez lui pour lui remettre un billet, et c'est par le portier de l'hôtel de Rome que j'ai appris son retour à Paris. Pour ma part, je regrette beaucoup de ne pas être à même de vous faire les honneurs de Chasles, puisqu'il vous était agréable de le revoir à Weymar. Mais à en croire quelques «on-dit» qui ont cours ici, la balance entre ses mérites littéraires et ses agréments personnels serait assez

1) Ein polnischer Graf.

douteuse. Mr de Humboldt p. ex. en parle avec une défaveur marquée. En fait de défaveur, celle dans laquelle m'ont placé les critiques musicales de tous les journaux sans exception, est un fait assez singulier. Je n'ignore pas que cette circonstance peut à la rigueur s'expliquer assez à mon avantage — et je vous dirai de quelle façon j'envisage ma position, et tâcherai d'en tirer parti. Mais quelque opinion qu'on ait sur les suites de mon séjour à Berlin, il n'en reste pas moins bizarre qu'après l'impression vraiment assez vive, qu'ont produite mes compositions sur le public d'ici, et les honneurs personnels qui me sont rendus par la grande majorité des musiciens du lieu — on me fasse passer ainsi par les verges de la critique. Si je ne me trompe, j'ai bien fait de ne pas pousser Stern à tenter une seconde épreuve du concert — et à me borner en ce moment au passiven Widerstand. Je vous raconterai quelle contenance ont pris Marx, Dehn, Kullak, Kossak, etc. Notre brave ami Hans en a été indigné jusqu'aux larmes. Son propre journal a remis à huitaine l'insertion d'un article de Hahn — de peur de se compromettre, en prononçant de suite un éloge plus prononcé de mes ouvrages. Quant à la Kreuzzeitung, j'ai appris hier soir que le rédacteur avait écrit à Stern que «par égard pour lui» son journal s'abstiendrait de rendre compte du concert! Ce nonobstant, vous pouvez tenir mon récit de la soirée du 6 Décembre tel que je l'ai écrit à Magnolet, pour entièrement authentique. Je puis ajouter en bonne conscience que l'opinion est tellement bien disposée pour moi — qu'on ne trouverait guère à redire ici, si Sa Majesté me nommait Gêner al- Musikdirector. Au milieu de ses contradictions et confusions d'idées, je tâche de ne pas faire de bêtises, et de remplir la tâche qui m'est dévolue.

J'ai vu assez longuement Brüggemann, hier; ce matin, je vais chez Schorn et Olfers. J'ai déjà parlé du Wüstling à ce dernier — mais la lueur d'espoir qui reste, est malheureusement très faible. Ich sehne mich nach Haus, zu Euch! J'espère pouvoir me mettre en route demain à 6 heures du soir, de manière à arriver à 1 h. du matin. Soyez bénie à toujours.

Je vous rends grâces et bénédictions pour vos lignes, très uniquement chère et adorée. Le télégraphe a fonctionné deux fois, par ma faute, aujourd'hui. Que dites-vous de cette prodigalité? — de 6 écus seulement, il est vrai. D'abord pour Wagner: Vortreffliche Aufführung, wundervolle Inscenirung, entschiedener Beifall. Glück zu! — et ensuite pour vous. Cette seconde dépêche a été motivée par un mot du Cte Eedern, qui m'a fait entendre que S. M. le Roi me verrait demain matin, ou m'admettrait demain soir au concert de Cour. Il est donc nécessaire que je reste jusqu'à demain, quelque regret que j'aie de manquer le Hamlet de Dawison2).

A propos du Tannhäuser, dont la représentation m'a fait vraiment un très grand plaisir, j'ai dit ce matin à Kroll le mot de la situation: «La queue de l'opposition qui ne peut manquer de se faire apercevoir, se rétrécira petit à petit pour s'arrondir — et former ainsi pour l'avenir le zéro du chiffre du succès ! » Après chaque acte ' il y avait quelques st! — assez peu sensibles en somme, car le courant du succès va du côté du Tannhäuser, et domine par son fruit les voix discordantes. Une bonne portion du public était comme Bridoison3): «ne sachant trop que dire, pour exprimer sa façon de penser. » La Wagner a été superbe, les décorations fabuleuses, et l'ensemble a largement bien marché. De la cour il n'y avait que la Psse Charles, et quelques jeunes Princes.

Après-demain 3 heures, je vous conterai les détails. Veuillez me faire le plaisir d'envoyer chez Beaulieu pour m'excuser, si je ne venais pas à temps pour son dîner de Jeudi. Je ne sais si le convoi arrive avant 3 h. ; dans ce cas, je crois que je me rendrais encore à son dîner. Je partirai d'ici à 8 h. du matin, Jeudi. Le 8 Janvier, aujourd'hui, étant le jour de fête de Mr Hans, je suis resté en son honneur — et lui donne

1) Die Aufführung des »Tannhäuser« in der Hofoper rief Liszt schon im Januar 1856 wieder nach Berlin.

2) Bogumil D., der grosse Dresdner Schauspieler (1818 — 72).

3) Der Diener in Molière's »lAvare«.

à dîner dans un quart d'heure avec sa mère, les fillettes, Stern, Marx, Kroll, Conradi, Viole et Daniroscli *). Plus tard j'irai à Fidelio. Hans a aujourd'hui 26 ans.

Voilà déjà Conradi qui arrive — j'embrasse vos bonnes petites mains, et celles de Magnolet. Par vous et pour vous

[Berlin, 1856,1 8 Janvier, 3 heures 1/2. F. L.

Mercredi, 9 h. du matin, 9 Janvier 56.

Hier soir après le Fidelio, j'avais engagé Mme de Biilow, les deux fillettes, Mr de Herder-), Kroll et Hans à venir prendre le thé à l'hôtel Brandebourg. A la fin de la soirée, le Cte Eedern est venu me dire que S. M. le Roi me ferait inviter pour le concert de ce soir. Cette attention de la part du Roi est très flatteuse et honorifique pour moi, car je serai probablement la seule personne en habit • noir. Le concert sera précédé par un «cercle de cour», et ma Courfähigkeit n'est pas du degré exigé par ces réunions. Fainéant tâchera cependant de faire bonne contenance! Le programme contient une Ouverture du Cte Redern, le Finale de Loreley, le Concerto de Beethoven en mi b exécuté par Taubert, etc.

La Kreuzzeitung du 9, parue hier soir, contient un article passablement oppositionnel sur la représentation du Tannhäuser y dont Hans a été bouleversé. Je vous ai déjà dit que ni le Roi ni la Reine n'étaient venus à la première représentation. Il sera curieux de voir si les feuilles soi-disant libérales prendront un peu chaleureusement fait et cause pour Wagner. J'en douterais presque — mais il n'y a pas beaucoup de quoi vous en inquiéter. Pour demain soir, on annonce la seconde représentation du Tannhäuser. Nous en jaserons à Weymar,

1) Leopold D. (1832—85), Violinist in der Weimarer Hofcapelle, ging 1858 nach Breslau, 1871 nach New-York, als Dirigent eifrig für den musikalischen Fortschritt wirkend.

2) Sohn Johann Gottfried v. Herder's.

tout à l'aise. Je partirai demain matin, et vous reverrai vers

3 heures. N'oubliez pas de me faire excuser chez Beaulieu. Je vous bénis et vous aime! Fainéant.

Je dépense une masse d'argent. Cette Tannhäuser- Vorstellung me coûtera presque autant que mon catalogue: 60 écus à peu près.

[Vienne,] Mercredi, 16 Janvier 56, 9 h. du soir.

Bonsoir à Vienne, très chère et unique!

Voici 12 heures que je veux vous écrire, et il m'a été impossible de me trouver un tant soit peu seul depuis 9 heures du matin ! Arrivé à Prague hier à 7 h. du soir, j'ai de suite repris le train de nuit qui partait 10 minutes après, et m'a conduit en 13 heures ici. Aussitôt débarqué, j'ai pris un fiacre pour faire une surprise à Edouard. Après avoir pris du café chez lui et assez longuement causé, il m'a reconduit à la Kaiserin von 0 ester r eich ) où je suis très bien installé. Marchesi2), Haslinger, Löwy, Spina3), Riedel von Riedenau, Streicher4), Willmers5), Glöggl, Helmesberger, etc. sont venus me trouver. A 4 heures, j'ai dîné dans ma chambre avec Edouard, lequel pense et agit à merveille. A 7 h., nous sommes allés ensemble à une répétition des chœurs, environ

4 ou 500 individus — tout cela marchera parfaitement et sur roulettes. Il se rencontrera bien quelques treffliche Freunde, dans le nombre on m'a en particulier cité Eckert6). Mais à

1) Zu der ihm übertragenen Leitung der Mozart-Centenarfeier war Liszt nach Wien gereist.

2) Salvatore Marchesi de Castrone (geb. 1822), Baritonist, Gesanglehrer, lebt mit seiner Gattin, der Gesangmeisterin Mathilde M., seit 1881 in Paris.

3) Wiener Musikverleger.

4) Der Wiener Ciavierbauer.

5) Rudolf W., Claviervirtuos (1821—78).

6) Carl E. (182C — 79), Hofoperncapellmeister in Wien, nachmals Berlin.

cette circonstance, ils ne feront ni chaud ni froid. S'ils ont un tant soit peu de tactique, ils finiront par se rallier, ne serait-ce que pour protester double contre mes ouvrages, à la prochaine occasion. Demain je commencerai ma tournée de visites, moins étendue que celle de Berlin — et d'ici à Dimanche j'espère avoir mis mes petites affaires en règle.

Mon voyage s'est fait très agréablement, à cette seule circonstance près, que je n'ai eu le temps d'avaler que la moitié d'un beefsteak à Dresde, et le quart d'un excellent morceau de roastbeef à Prague — tellement le conducteur nous à pressés, sous prétexte que le train était en retard. En revanche, j'ai nourri mon esprit de la lecture du volume de Lenz1), que j'ai consciencieusement fini, et de près de 200 pages d'Oulibicheff2), car de Bodenbach à Prague et jusqu'à Brunn, il y avait une excellente lanterne dans le wagon. Je me sens parfaitement dispos et bien portant — et «quoiqu'il arrive, je resterai digne», comme disait l'ami Bocage.

Edouard a publié 2 articles dans le Wanderer, que je vous enverrai demain. L'article anonyme qui nous a été envoyé à Weymar, a paru dans la Hamburger Theaterchronik. C'est une espèce de réponse à mon désabonnement de cette feuille. Je ne sais plus qui me demandait aujourd'hui ce que j'en pensais — «Er ist sehr ausführlich», répondis-je. Un autre mot de mon répertoire de conversation sur le Nordstern, que j'irai voir demain soir au K'dmthnerthor : «Es ist mehr ein gekünsteltes Werk, als ein Kunstwerk.»

11 heures.

Villers vient de passer une heure avec moi, et j'ai pu lui rechanter la chanson: «Il n'a rien à sa boutonnière» — en

1) Wilhelm v. L. (1809—83), Schuler Liszt's, russischer Staatsrat!^ Musik- und namentlich Beethoven-Schriftsteller.

2) Alexander v. 0. (1795—1858), ebenfalls Russe, pries in seiner Biographie Mozartfs diesen auf Kosten Beethoven's und erregte damit allerseits Widerspruch.

le retrouvant trois fois décoré: de la Légion d'honneur, des ordres d'Albert et d'Ernest de Saxe. Il n'est guère changé, et toujours à son avantage. Je dînerai avec lui après-demain, et demain avec Löwy, Bauernfeld1), Vesque2) et quelques autres chez une cousine de Löwy, Mme Todesco3).

Bonsoir, très très chère, tendresses à Magnolette — et n'oubliez pas Fainéant, qui vous aime de toutes les tendresses et bénédictions de son âme. Tâchez de vous procurer le dernier N° du Kladderadatsch, avec la charge du Tannhäuser qui vous amusera.

Samedi, 19 Janvier 1856.

Fainéant est un vilain monsieur, n'est-ce pas? de ne pas écrire chaque jour, comme de coutume. Mais vraiment je n'ai guère le temps de souffler, et ne sais pas m'arranger autrement ici, qu'en dérangeant mes journées du matin au soir. Je ne vous dis que deux mots aujourd'hui pour ne pas manquer la poste, et vous rassurer au physique et au moral sur mon individu. Tout va passablement bien et quasi à souhait pour moi ici — seulement il faut que je sois sur pied, depuis 9 heures du matin jusqu'à minuit, pour ne pas faire de besogne au fond! J'ai à peine vu la moitié du monde que je dois voir. Dans une heure, je dînerai chez le Pce Esterhazy, demain j'attends réponse de Mr de Metternich4), auquel je viens d'écrire; MmeBânffy5) m'a accueilli les bras ouverts. Je n'ai pas encore pu aller au théâtre, quoique j'eusse déjà pris mon billet pour V Étoile du Nord — mais Zellner étant venu avec les épreuves de l'article, j'ai pensé qu'il valait mieux ne pas

1) Eduard B., der österreichische Lustspieldichter (1802 — 90).

2) Johann Vesque von Püttlingen (1803—83), Hofrath, componirte Opern unter dem Namen Hoven.

3) Baronin Sophie T., Gattin eines reichen Wiener Banquiers, die viel Künstler bei sich sah.

4) Der Staatskanzler.

5) Eine kunstliebende ungarische Gräfin.

le remettre davantage. Vous aurez vu qu'il l'a partagé en 2 Nos, ce qui lui convenait davantage. Comme il n'en résulte pas de dommage essentiel , je n'y ai pas fait d'objection définitive. Du reste, je suis assez content de Zellner, et il est possible que nous fassions un bout de chemin ensemble. Demain, j'irai au concert de Mme Schumann, qui n'a pas accepté la proposition qui lui a été faite de jouer au Mozart- Conzert. D'après ce qu'on me dit, tous les billets sont déjà pris pour le concert du 27 — et je ne fais aucun doute, que nous aurons une excellente exécution.

Pardonnez-moi, très chère et unique, de vous écrire si peu. Aussitôt que la situation aura pris un peu plus de tournure ou de physionomie, je me lèverai un peu plus matin, et vous en ferai le compte-rendu à la lumière. Pour le moment il n'y a pas grand' chose à dire — si ce n'est que je vous aime de toute mon âme, et que je m'arrange de façon à partir d'ici le 30. Tendresses à Magnolet, et suis tout à vos pieds. F. L.

20 Janvier 56.

Je viens vous entretenir, comme si vous étiez là près de moi. Ma lontananza m'est amère, et j'ai besoin de songer à vous — comme la feuille a besoin de s'attacher à sa branche. Au dehors, les journées sont ternes et grises, à tel point qu'il faut laisser les bougies allumées une bonne partie de la journée dans mes chambres. Mais le véritable flambeau de ma vie — mon travail, mon œuvre — me manque, et qui me rendra le céleste rayonnement de votre amour?

Vous avez bien fait de donner à Raff les Préludes. Les parties d'orchestre sont dans ma chambre à coucher, sur le piano muet de Szerdahély — mais la partition déjà imprimée a été égarée, et il faudra probablement écrire à Härtel pour un nouvel exemplaire. J'avais déjà fait promesse à Raff de lui confier plusieurs de mes choses, pour ses concerts de Wiesbaden; seulement je crois qu'il ferait mieux de choisir V Ave

Maria au lieu des chœurs de Faust, dans la partition desquels il y aurait quelques simplifications à pratiquer. Peut-être serait-il conseillable d'ajouter quelques instruments à vent, en place de l'orgue pour VAve Maria, car les voix ont besoin d'être soutenues. Parlez-en à Raff, et priez-le de se charger de ce petit travail, qu'il fera à merveille.

Le Pce Esterhazy m'a très aimablement demandé très haut, à dîner, de vos nouvelles. J'ai rencontré chez lui le Cte Waldstein1), auquel j'ai fait de mon mieux la description du tableau de Scheffer , dont il prendra le plus grand soin. A la collection de mes portraits et bustes, j'ajouterai probablement un nouveau buste qu'un de mes compatriotes, Duneiski, doit modeler pour le musée de Pesth. C'est un jeune sculpteur de l'école de Schwanthaler, qui commence à gagner quelque renommée dans ces contrées. Quelque fatigué que je sois de ce genre de cérémonie, je serai pourtant obligé de lui donner quelques séances. Ma chambre ne désemplit pas, du matin au soir. Je vous raconterai les détails de mon séjour, dans une dixaine de jours. Les individus que je fréquente n'étant pas du nombre de ceux, «qui projettent leurs statues comme ombre » 2), je n'ai pas de prise épistolaire sur eux. Edouard se conduit à merveille — et je tâcherai de quitter Vienne un peu mieux, que je n'y suis arrivé. Soyez bénie avec Magnolette, sans nombre ni mesure toutes deux!

Voici un bout d'autographe, d'un flatteur officiellement «modéré» pour moi, que je vous envoie pour la collection de Magnolet — avec 1000 bénédictions et tendresses. Je vais assez bien, et les «choses» vont de même — seulement je me sens affreusement ennuyé de tout le vide obligé de mon séjour ici. Ich sehne mich zu Dir, nach Haus und Heimath. «Du bist der Frieden!»

1) Director des Wiener Kunstvereins.

2) Citat von Victor Hugo.

22 Janvier 56.

Mon cœur est plein d'ennuis et de vide présentement. Je tâche seulement de faire bonne contenance au dehors, ce qui, si je ne me trompe, me réussit passablement. Lundi, Zellner et Hellmesberger m'arrangent un Festsouper en petit comité — à 10 fl. le couvert. Mardi, je dînerai chez le Pce Metternich, avec lequel j'ai eu un entretien de 20 minutes avanthier. Mercredi soir au plus tard, je me mettrai en route. Puisque vous le voulez, j'arrangerai le concert de Dresde pour le mois de Mars. Adressez à l'hôtel de France. J'irai voir Gutzkow et lui demanderai d'insérer l'article sur les rideaux de théâtre. De Dimanche en huit, je serai dans notre chambre bleue.

Pardonnez -moi de vous écrire si peu, et d'une façon si insignifiante. Mais tout ce que je puis faire, c'est de mener tant bien que mal la vie que je mène, et d'arriver jusqu'à minuit sans dormir debout. Quant à la raconter par écrit, ce me serait une fatigue insupportable en ce moment et sans profit pour vous. Vous m'en dispensez donc, n'est-ce pas? J'ai revu le Pce et la Psse Esterhazy, et il serait possible que l'affaire de Raiding s'arrange x). En attendant, il m'a fait passer le «plan» sous le nez.

Voici une lettre de Wagner à laquelle je ferai réponse de Weymar — après en avoir causé avec vous. J'y joins un autre autographe. J'irai voir l'auteur demain, car tout en voyant une masse de gens et d'individus, je suis nécessairement avare de visites. Vos lettres, me parviennent. A partir de Dimanche soir, adressez-moi à Dresde. Je suis à vous et Magnolette, de toute mon âme.

24 Janvier 56.

Est-ce à 4 ou 6 semaines de prison que Marr a été condamné? En appelle-t-il à la Cour d'appel de Jena? Ecrivez-

1) Die Fürstin wollte Raiding, Liszt's Geburtsort, kaufen.

moi sur ce point à Dresde. A propos, avez-vous vu la note peu flatteuse de Y Allgemeine Augsburger sur l'article Schumann"? Löwy m'en a parlé avant-hier, avec son «anxiété» amicale! Si vous en êtes curieuse, vous la trouverez dans les Nos de cette semaine.

Lundi matin, 28 Janvier.

Je suis constamment avec vous en pensée, mais ne pouvant même pas vous écrire, je me trouve à peu près dans la disposition d'âme du fidèle à l'église — qui serait empêché de prier par le bruit que font les maçons et les menuisiers, occupés à réparer l'édifice. Le fait est que j'ai rarement passé des journées plus «grises» au dedans de moi, que cette dernière semaine.

Lundi, 3 heures, après le second concert.

Vous aviez raison de m'engager d'aller à Vienne — et le concert d'aujourd'hui me donne une assiette parfaite ici. Probablement je serai obligé de rester jusqu'à Vendredi. Ainsi en m'arrêtant une journée à Dresde et une demi-journée à Prague, je ne serai de retour à Weymar que de demain en huit, Mardi. Faites-moi le plaisir de «citer» Stör chez vous ou au théâtre, et priez-le de s'occuper un peu activement des répétitions préalables du Cellini{). Cornelius ou Bronsart pourraient aussi avoir l'obligeance de repasser le rôle avec Caspari2).

Je n'ai pas oublié le cadeau d'Edouard — seulement je le lui ai fait du double plus considérable: une charmante

1) Liszt hatte Berlioz' Oper »Benvenuto Cellini«, die bei ihrer ersten Aufführung in Paris 1838 ausgepfiffen worden war, bereits 1852 in Weimar auf die Bühne gebracht und studirte sie wieder neu ein.

2) Tenorist der Weimarer Hofbühne.

cafetière en argent de 80 fl. Il s'est extrêmement bien conduit pour moi. et me témoigne l'amitié la plus intelligente et la plus dévouée. Merci de la régularité de vos lettres, qui me parviennent assez exactement chaque matin, et auxquelles je n'ai qu'un reproche à faire — celui d'être trop courtes! Les miennes le sont bien davantage, me direz-vous; mais ce n'est pas la même chose ! Je vous rapporterai un petit paquet d'anecdotes insignifiantes, comme: «Bourqueney ') fait de la limonade douce, Gortschakoff 2) de la limonade aigre, limonade des deux côtés».

On représente souvent le «Roi Ottokar» 3) que je n'ai pu aller voir à cause des 36 000 obligations de visites que je dois «payer». Grillparzer4) m'a dit le «mot» de l'Autriche, par rapport aux choses d'art: Fahrlässigkeit. Je vous dirai le «mot» par rapport à moi verbalement. Edouard et Löwy vous donneront des nouvelles du dehors. J'ajoute seulement que Belloni pourrait être content d'aujourd'hui, mais d'aujourd'hui seulement — et c'est sur cet aujourd'hui qu'il faut s'appuyer pour le «lendemain»! Personne ici ne se souciait de comprendre que je ne joue plus du piano — mais peu à peu cela deviendra intelligible.

J'écrirai à Magnolet demain. Pour aujourd'hui, je vous étreins de cette étreinte infinie, qui rejaillit jusqu'aux sources de la vie éternelle.

[Vienne,] Samedi, 2 Février 56.

Ce soir à 7 heures y2 je me mettrai en route — et Mardi je serai près de vous. La dépêche télégraphique m'est parvenue avant-hier. Merci des derniers mots, que je vous redis 1000 et 1000 fois, de «toutes les voix» de mon âme. Je vous remercie aussi d'avoir prévenu Stör, car je suis un tant

1) Französischer Botschafter in Wien.

2) Der russische Staatskanzler.

3) »König Ottokar's Glück und Ende« von Grillparzer.

4) Der grosse österreichische Dichter (1791 — 18»72).

soit peu inquiet sur la représentation du Cellini, à laquelle je tiens beaucoup. Il m'est impossible de vous écrire davantage — mais vous bénis pour la vie et l'éternité!

«Amor mi mosse, che mi fa parlare»

et ne pouvant vous voir avant demain soir, je veux au moins vous dire bonjour de Leipzig, ainsi qu'à charmant et doux Magnolet. La petite soirée de notre amie Riese a fort bien réussi, et s'est terminée par 2 ou 3 rubbers de Whist entre Mme Steche, Mrae Pohl, Götze et Fainéant. Il y avait encore Brendel — avec lequel j'avais causé près de 2 heures, avant d'aller chez notre amie Riese — , Singer, Pohl et la fille de Götze, qui fleurit à merveille à Leipzig'2). Je ne dirai pas de même de Brendel. La longue et désagréable maladie de sa femme paraît l'affecter beaucoup, et il a de plus comme une vague conscience — modernes Bewusstsein, disent les Allemands — d'être un peu plus le jouet que le chef du parti. J'ai tâché de le rassurer sur ce dernier point, en lui donnant à entendre que sa tâche était de tenir école de critique à Leipzig, et de pédagogiser un certain nombre de jeunes écrivains capables et actifs, qui ne demandaient pas mieux que de se grouper autour de lui. Il m'a raconté entre autre que Msr de Gotha ne manquait pas une occasion de se prononcer d'une manière très défavorable contre le parti du progrès en musique représenté et soutenu par la Neue Zeitschrift. Tout dernièrement, Son Altesse a empêché l'exécution d'une Symphonie, composée par le fils du Dittenberger 3) de Cobourg, Superintendent, nommé Dräseke4) — parce que l'auteur avait

1) Liszt verweilte zu kurzem Besuch in Leipzig.

2) Auguste G., geniale Sängerin und dramatische Dichterin, lebt als eine der ersten Gesangsmeisterinnen der Gegenwart daselbst.

3) Superintendent in Weimar, Nachfolger Herder's.

4) Felix D. (geb. 1835), der Componist, jetzt Professor am Dresdner Conservatorium.

La M ara, Liszt-Briefe. IV. 20

déclaré qu'il se rangeait dans le nombre des adhérents à la nouvelle doctrine musicale. Le fait ne me surprend pas — l'opposition entre Weymar et Gotha m'étant très connue. Lisez dans le dernier N° de Brendel la lettre du Duc au comité directeur du Mozartverein. Les articles sur Riehl x) ne sont pas de Hans, mais d'un nouveau collaborateur de Munich. Un journal annonce le mariage de Joachim avec Gisel2).

Tout à l'heure j'irai faire une visite à David, qui s'est effectivement cassé le bras en sautant d'un Droschke; mais le bras a été remis, et il est à espérer que David ne se ressentira pas beaucoup de ce fatal accident. Je retournerai aussi chez Brendel, et irai voir Götze et Hauptmann. A demain soir donc, car probablement je n'aurai pas fini mes petites affaires avant midi, et ne pourrai partir que par le train du soir. Tendresses à Magnolette — et songez doucement à

quel che t' amb tanto

CK uscib per te délia volgare schier a!

Vendredi saint [1856, Leipzig].

2233). - 7 heures du soir, 12 Juin [1856, Magdeburg].

Bonsoir, très chère et unique,

J'ai décidément du guignon, avec mes dépêches télégraphiques. Une demi-heure après mon arrivée , je remis à Henri deux lignes pour être portées au télégraphe, à peu près ainsi rédigées: «Bien arrivé et bien pensant à vous. De Litolff point n'y aura». Mais voilà que Henri me rapporte mon papier, en me demandant d'écrire en allemand, attendu que l'expéditionnaire ne sait pas le français. J'y ai renoncé, ne

1) Der Münchner Culturhistoriker, der auch »Hausmusik« und »Musikalische Charakterköpfe« veröffentlichte (1823 — 97).

2) Gisela von Arnim, Tochter Bettina's, nachmals Gattin Hermann Grimm's.

3) Liszt wohnte einem Musikfest in Magdeburg bei.

sachant comment traduire «bien pensant» — qui m'est un mot indispensable.

Je sors de la première audition du festival et n'ai pas manqué d'assister déjà ce matin à la répétition de la Création, dont l'exécution a été très satisfaisante. Les honneurs de la journée sont très entièrement pour Mme Milde, qui n'aura pas à se plaindre de l'effet qu'elle produit ici. Elle était très en voix, et a parfaitement chanté sa partie d'Eve: «Mit dir, mit dir!» Milde a aussi rempli avec sa bonne tenue habituelle son rôle d'Adam. Beer de Gotha, Krause de Berlin et Mme Förster étaient chargés du restant des personnages. Cette dernière m'a demandé de vos nouvelles, se louant beaucoup de votre amabilité envers elle à Weymar. L'orchestre est nombreux, bien composé et bien placé. Les chœurs environ de 350 voix, m'ont paru également très satisfaisants. En fait de visiteurs, je vous citerai Stern de Berlin, Neithardt, «Mr Domchor», et Rellstab. Probablement je me mêlerai un peu de la direction du concert d'après-demain. Le quatuor de Weymar fait très bonne contenance et excellent effet. Pour ma part, j'ai été hébergé par le Stadtrath Max, l'un des directeurs de la banque de Weymar, chez lequel j'ai trouvé un charmant appartement et une femme parfaitement aimable et comme il faut. On m'attend pour faire une petite course aux environs. A demain donc — et à jamais, sans cesse.

Vendredi, 13 Juin, 5 h. [Magdeburg].

Hoffmann serait tout à fait dans son élément ici. Bon Dieu a eu heureusement soin de me donner autre chose que ce que je mérite, et en le bénissant du fond du cœur, je songe doucement, tendrement, et — passez-moi le néologisme — «célestement» à vous; car de mémoire d'homme, pareil amour ne s'était rencontré! Croyez bien que j'en ai le sentiment à chaque heure de ma vie, et si jamais je fais ou suis quelque

chose de bien, c'est par ce sentiment que je le ferai ou le serai. Amen !

Comme vous le présumez, je dirigerai demain pour la clôture du festival le Duo du Hollandais et la 9n,e Symphonie. Litolff s'est conduit comme un «maniaque», ce que je vous raconterai plus en détail. Je m'arrange assez bien avec Abt, et «m'entends sourdement» ou tacitement avec les autres. Il y a du reste passablement de bienveillance pour moi dans l'atmosphère de Magdebourg. Rellstab vient de faire ressortir que c'est la ville des demoiselles: Magd-Burg , dans un charmant toast en vers, parfaitement approprié à la circonstance. Mes hôtes, le Stadtrath Max, le Ober-Bürgermeister et le Ob er- Präsident von Witzleben — qui vient de temps à autre à la Cour de Weymar — sont d7une amabilité parfaite pour moi, et je crois qu'il faudra que je reste encore ici tout le Dimanche. Ne m'attendez donc que Lundi soir ou Mardi matin, car j'ai promis à Winterberger de m'arrêter quelques heures à Merseburg. Demain, je ne vous écrirai qu'après l'exécution, qui sera sans doute très satisfaisante et probablement brillante; car il y a une douzaine d'artistes de «premier ordre» dans l'orchestre, de Berlin et Brunswick. Le Duc de Gotha ne viendra pas, vu qu'il est en train de faire une cure à Ems — mais on attend Meyerbeer, qui se fera attendre! Reissiger1) a faussé compagnie. Stern, Neithardt et Rellstab forment le fond du grand public d'honneur, que Brendel augmentera peut-être de son illustre personne demain! Tendresses à Magnolette — et soyez aussi en pensée et par le cœur avec votre Fainéant,

si inutile en ce monde, s'il ne parvient pas à vous être bon en quelque chose. Je n'ai pas encore de lettre de vous.

1) Carl Gottlieb R. (1798—1859), Hofcapellmeister in Dresden.

26 Juin, 6 heures [1856, Jena].

Kämpfer revenant à Weymar à 6 heures V2 du matin, je le charge de vous porter ces mots — avec tous les rayons du «Soleil» de Jena. Très bonjour donc très chère, et à revoir vers 2 heures. Vous trouverez la chambre prête, mais je ne serai revenu que vers 3 h.; car nous dînons à 2 h. */2 chez Schleiden. Bonjour à Magnolet. Ci-joint aussi un exemplaire du diplôme, qui m'a été remis hier au soir à une très jolie fête, qui aurait fait les délices de Hoffmann.

Bonjour à Prague, très infiniment aimée et chère! Il n'y a pas eu le moindre accident durant ce trajet, et bon Dieu permettra que je revienne sain et sauf, comme je pars. A Leipzig, j'ai engagé la Riese à vous faire une visite pendant mon absence, et vous prie de la bien accueillir, car c'est vraiment un exemplaire extraordinaire d'attachement dévoué. J'ai vu elle, Brendel, le Rieter-Biedermann 3), éditeur de Berlioz, que vous avez vu à Weymar l'hiver dernier, et Kirchner4), un musicien distingué de l'école de Schumann, établi à Winterthur et que j'ai rencontré à mon dernier séjour à Zurich. Nous sommes arrivés à Leipzig vers 9 heures et le train de Dresde ne partait qu'à 10 h. 1/4. Il y a donc eu une heure de causerie dans la «Restauration» — selon la locution française établie en Germanie — du chemin de fer, entre les personnages susnommés et votre très humble serviteur. Dans cellelà ce dernier s'est chargé comme de coutume du rôle de

1) Bei Gelegenheit eines Ausflugs in Jena geschrieben.

2) Liszt war auf der Reise nach Ungarn begriffen, um bei der Einweihung der Metropolitankirche zu Gran seine für dieselbe geschriebene grosse Messe zur Aufführung zu bringen.

3) Musikverleger in Leipzig und Winterthur.

4) Theodor K. (geb. 1823), der jetzt in Hamburg lebende Claviercomponist.

«primo donno». Cette expression vaut à mon sens beaucoup mieux que celle de «primo uomo». Les femmes étant des anges, et ne pouvant être autre chose que des anges-archanges, elles doivent nécessairement toujours briller avec éclat, splendeur, rayonnement, luminosité. En conséquence, les hommes ne sauraient aspirer à rien d'autre et de plus haut, que de servir de réverbération, de reflet, sinon d'ombre ! Voilà pourquoi je maintiendrai, quand on me nommera de l'académie française, qu'on doit dire «primo donno».

Nous nous sommes bien amicalement revus et quittés avec Brendel. J'ai chargé la Riese de toutes mes commissions pour Härtel, et elle vous adressera les Lieder de Stade1), que je vous prie de faire parvenir à Mme la Grande-duchesse à Wilhelmsthal, par Zedlitz 2) — l'intention de Son Altesse Royale étant d'en offrir un exemplaire à Vermeulen3). Cet excellent Yermeulen m'a parlé «très bien» de vous entre Naumburg et Weissenf eis, et je lui en ai su le meilleur gré. Il a vraiment beaucoup de ce bon sens, qui est comme l'étui obligatoire des bons sentiments. Aussi nous sommes-nous assez tendrement quittés, en nous disant au revoir. Ce n'est que vers 1 heure du matin, que je suis arrivé à Dresde. Le train de Prague ne partant qu'à 6 h., j'ai dû passer 4 heures au British Hôtel, recommandé par Grosse4) — où on m'a fait payer deux écus de logement et 20 gros de bougies! Mais c'est la méthode des hôtels de Dresde. Avant de m'endormir, j'ai lu l'article de Hiller sur Robert Schumann, réimprimé dans les Signale d'après la Gazette de Cologne. C'est d'un spirituel assez médiocre, et d'une poésie guindée. Je vous engage cependant à le lire. Cela plaira au gros public, et déplaira sensiblement à la petite église des «marmottes» — à laquelle

1) Wilhelm St. (geb. 1817), Universitätsmusikdirector in Jena, später Hofcapellmeister in Altenburg.

2) Kammerherr der Grossherzogin.

3) Generalsecretär der »Maatschappij tot bevordering van toonkunst« in Amsterdam.

4) Posaunist der Weimarer Capelle, der Liszt häufig auf Reisen als Diener begleitete.

du reste il ne faut pas songer à plaire, car les «desservants» en sont si souverainement déplaisants et en ont si fort conscience, que rien ne peut leur plaire! Les 5 platanes à l'entour de la tombe de Schumann sont un tableau émouvant, que j'irai voir à quelque journée brumeuse. Ils personnifient l'école posthume de Schumann — Clara, Joachim, Brahms, Bargiel et Dietrich. Hiller aurait pu en tirer un meilleur parti.

Dreyschock1) arrive — et je pars ce soir pour Vienne, d'où je vous écrirai demain matin. Tendresses à Magnolette et bénissez Fainéant.

8 Août 56, Prague, Schwarzes Boss.

Vienne, 9 Août, 2 h. de l'après-midi.

Kaiserin von Oesterreich.

Bonjour à Vienne, très chère! Après un trajet de 13 heures, je suis parfaitement arrivé ici ce matin à 5 h. J'ai d'abord pris petit café, et puis j'ai revu Zellner et Edouard. Ce dernier dînera tout à l'heure avec moi, et j'irai passer un bout de soirée chez Zellner. Demain matin 6 h. je vais à Gran, où j'arriverai entre 2 et 3 h. et vous écrirai le soir l'accueil qui m'y aura été fait. Löwy, Villers et Haslinger ne sont pas ici aujourd'hui, de manière que je ne verrai plus personne, et me coucherai à 10 h. Pour maintenant, je reprends le fil de ma narration d'hier. Ma lecture de route était le dictionnaire de plain-chant de J. d'Ortigue2). J'y ai trouvé tout plein de choses intéressantes. A Bodenbach, frontière de la Saxe et de l'Autriche, je montai dans le même wagon que Mlle Seebach, que vous connaissez de réputation comme une des meilleures tragédiennes de l'Allemagne. C'est une personne très simple, de bonne éducation et de manières comme

1) Alexander D. (1818—69), der Claviervirtuos.

2) Joseph d'Ortigue (1802—66), französischer Musikschriftsteller, Liszt befreundet.

il faut — pas précisément jolie, mais d'une physionomie attractive. Elle m'a raconté une excellente réponse de Grillparzer à la députation qui était venue lui demander d'écrire le prologue pour la fête de Mozart: «Ou bien moi je ne me comprendrai pas, ou bien vous ne me comprendrez guère».

Hier à 1 heure, je suis arrivé à Prague. Dreyschock était au chemin de fer et nous avons fait un dîner charmant chez lui avec le Cte Nostitz, chef du conservatoire, Ambros1), Kittl2) et quelques autres personnes. Le dîner était fort élégamment servi, et la conversation très animée. Une demi-heure avant de me rembarquer pour Vienne, Dreyschock se mit au piano, et me joua deux de ses morceaux avec sa maestria habituelle. Il n'est pas impossible que je revienne par Prague, car il y est question d'une Wagner-Woche, avec les 3 opéras de Wagner, qui seraient représentés du 8 au 13 Septembre. Pour le moment je ne puis faire aucun projet, mais d'ici à une dixaine de jours j'espère être à peu près au clair sur ce qui sera à faire. Pour suivre votre recommandation, je vais me coucher de bonne heure — il est à peu près 9 heures xj^ — cette lettre ayant été interrompue par la visite d'Edouard, et prierai encore bon Dieu de veiller sur vous et Magnolet.

Lundi, 11 Août. Hôtel de la Keine d'Angleterre. Pesth, 6 h. du matin.

J'ai fait acheter ce papier hier à Gran , et voulais vous écrire après avoir vu son Éminence. Mais Leo Festetics3) étant resté avec moi jusqu'au départ du chemin de fer — même reparti et arrivé ce matin avec moi ici — je n'ai plus eu un quart d'heure de loisir. Pour le dire tout de suite, je

1) Aug. Wilh. A. (1816—76), der Musikhistoriker und Kritiker, damals Professor an der Prager Universität, später in Wien.

2) Johann Friedrich K. (1809—68), Director des Prager Conservatoriums.

3) Graf F., musikliebender »Freund« Liszt's, der gegen Aufführung seiner Messe in Gran intriguirt hatte.

crois que les choses s'arrangeront assez bien à Gran, où je retournerai dans une dixaine de jours. Son Éminence a été d'une parfaite gracieuseté pour moi, et peut-être réussiraije à donner lieu à un crescendo de gracieuseté. L'Evêque Fekete est un homme encore très vert et dispos quoique âgé de près de 70 ans. Je ne suis pas descendu chez lui hier, ce qui l'a beaucoup surpris, mais je me propose d'user de son hospitalité quand je reviendrai. Durant la fête, j'aurai pour voisins de chambre plusieurs généraux de la suite de l'Empereur — car Fekete a pris la spécialité des logements militaires, et m'a prévenu qu'il n'y aurait ni chanoine, ni évêque chez lui, à ce moment. C'est lui qui s'est chargé de diriger les batteries. Sa haute taille et sa forte stature le qualifient parfaitement pour ces fonctions. On tirera 101 coups de canon à l'arrivée de l'Empereur, le Samedi soir, 30 Août. Le lendemain il y aura plusieurs salves lors de la cérémonie de la consécration, qui durera depuis 7 heures 1/2 du matin jusqu'à 1 h. au moins. La sonorité du dôme me paraît excellente, et l'orgue parfait.

Faites-moi le plaisir de faire écrire de suite à Winterberger que je l'attends, et prévenez-le que le 19 au soir je serai à Gran et y resterai jusqu'au 21,4 heures de l'après-midi. S'il arrivait l'un de ces 3 jours, il aurait à s'arrêter à Gran. C'est à 2 heures 1/2 de distance d'ici, et il me trouverait chez l'évêque Fekete.

Un joli trait de mes amis de Pesth. Au reçu de la nouvelle de mon arrivée, ils ont arrangé un grand dîner en mon honneur, et j'ai été informé par plusieurs personnes, qu'on se préparait à me recevoir avec pompa di /esta. Par cette raison je suis arrivé ici à la dérobée , à 5 heures du matin. En descendant de wagon, je me suis mis à marcher un bon quart d'heure le long du Danube, évoquant quelques souvenirs, et songeant à vous et à Magnolet. Grosse qui est ravi de son voyage et me sert à merveille , est venu en voiture à l'hôtel — et m'a établi dans la même pièce qui me servait de chambre à coucher, il y a 10 ans. Grosse occupe une petite chambre attenante, et je paye pour le tout 3 fl. 30 Kr. par

jour, un peu plus de 2 écus, ce qui n'est pas un prix exorbitant. Mes deux très grandes fenêtres, dont l'une a une petite balustrade, donnent sur les montagnes, le palais du Palatin, la vieille forteresse démantibulée, et l'observatoire de Bude. C'est une vue splendide, et il y a dès le matin un grand mouvement de barques, de radeaux et de bateaux à vapeur sur le Danube, sans trop de bruit. Cette population, qui n'a rien des allures que donnent la rudesse et la convoitise du gain aux populations marchandes, m'a toujours fait une impression plus sympathique que toute autre. Les caleçons- Gatyen1) taillés grossièrement à larges pans, arrondis et élargis en bas, d'une couleur blanche à l'épreuve de toute saleté, — la Gubcij sorte de houppelande des paysans, égalment blanche,

— leur gilets en gros drap bleu à boutons en métal blanc,

— leurs charrettes et leurs attelages, leur démarche et leur façon de fumer — tout cela a un caractère à part. Rien ailleurs ne remplace ces choses et cette physionomie de la race, quand elles se rattachent aux souvenirs de l'enfance, et qu'on a conservé intacte cette tonalité du cœur qui est le sentiment de la patrie, pour le Hongrois comme pour le Polonais. Aussi mon cœur se mit à pleurer dès la frontière, en apercevant un de ces tableaux si simples d'un berger accroupi nonchalamment «sous la garde» de ses moutons et de ses boeufs — car c'est lui qui avait l'air d'être gardé par ses bêtes. Ma pensée a volé amoureusement, comme une colombe blessée, vers vous, mon bon ange — vers vos paysans, vos champs, votre Podolie, vos levers de soleil, et vos mortes journées qui brûlent votre âme d'une flamme si ardente! ! Chère, adorée, unique, vous avez tout quitté pour moi, pour me donner plus que tout — à moi qui ne suis qu'une ombre vacillante, et qui ne sais rien vous donner, rien faire pour vous ! Ne me dites rien sur cela ! — laissez-moi ma tristesse et ma souffrance inguérissables! Pénétrez-moi seulement parfois de votre force et votre céleste douceur, et espérons en bon Dieu qui nous a faits l'un pour l'autre!

1) Gatya, das weite Beinkleid der ungarischen Bauern.

Entre 9 et 10, j'irai chez Augusz, Pronay, chef du conservatoire, et Raday, Intendant du théâtre. Leo Festetics viendra à 1 heure chez moi. Je noterai sur mon petit agenda quelques noms et mots, pour vous raconter tout au long. Voilà Singer qui arrive, tout ahuri de mon arrivée. Il y avait je crois un bateau préparé pour me recevoir, etc. Tendresses à Magnolette, et amitiés à Kamienski.

13 Août, Mercredi.

Augusz habite une villa, à 1 heure de distance d'ici. J'y ai dîné hier et avant-hier, ce qui m'a pris près de 5 heures chaque fois. Augusz est plus et mieux qu'un personnage — c'est une tête. Il s'est conduit à merveille pour moi, et je crois pouvoir compter sur une bienveillance très marquée de sa part. Ce matin je ferai quelques visites officielles avec lui. A mon entrée dans la loge de l'Intendant, Cte Raday, hier soir, le public se mit spontanément à m'applaudir, et j'ai fait plusieur saluts de remercîment. L'opinion unanime est très en ma faveur, et Festetics n'aura que le rôle de Fieramosca dans la dernière scène de Cellini. Toutefois je commence à douter qu'il tienne bon jusqu'au jour de l'exécution de ma Messe — et ne s'éloigne pas de Pesth et de Gran sous quelque prétexte de famille. Vous ne sauriez vous faire idée des harcèlements et avanies qu'on lui a fait subir, et qui nonobstant toute ma bonne volonté de conciliation n'ont pas encore cessé. Le fait est qu'il s'est montré d'une maladresse mirobolante et d'une sottise de vanité sublimée — sans compter une forte dose de mensonges et de fausseté. Il serait trop long de vous écrire ces choses en détail; mais nous aurons occasion d'en jaser bientôt dans notre chambre bleue. Je voudrais pouvoir mettre à votre fenêtre la magnifique vue que j'ai devant moi. Vous en feriez une description plus magnifique encore, en vous imbibant des teintes chaudes de ce beau soleil, qui vous rappelerait vos étés de Podolie. Je ne sais combien de degrés de chaleur nous avons ici — mais le fait est que nous grillons.

Après-demain 15, on exécutera une Messe de Weber à la Pfarrkirche de 10 à 11. J'y serai et profiterai de mon séjour ici pour entendre encore quelques autres messes, peut-être une des 4 de Cherubini, car on fait régulièrement de la musique vocale et instrumentale pendant les offices aux principales églises d'ici. Le 18, on célèbre la fête de l'Empereur, et le 20, jour de la S* Etienne, je retournerai à Gran, où j'entendrai une Messe de mon «Bacherl» *): Seiler. Singer a trouvé cette analogie entre le fameux dramaturge inventé par Schorn et le Regens chori de Gran inventé par Festetics. A propos de Singer, il vient de me dire qu'il a écrit ce matin une lettre à Mme Stahr, qu'il lui serait agréable qu'on vous communiquât. Si vous le jugiez à propos, vous pourriez faire demander à ses filles de vous l'apporter.

Cette lettre a été interrompue par des visites très matinales — entre autres le père de Keményi, etc. J'ai dîné en tête-à-tête avec Festetics, et je me plais à croire que tout se passera pour le mieux. Leo paraît ne pas mieux demander que de se raviser, ce à quoi je prêterai de mon mieux la main. Ce soir, j'irai au théâtre allemand, Mlle Seebach jouant Adrienne Lecouvreur. Après le théâtre, je courrai aux Bohémiens, comme hier soir. Vous savez quel attrait particulier cette musique exerce sur moi — aussi je compte bien m'en régaler à gogo. On me définirait assez bien en allemand: «Zu einer Hälfte Zigeuner, zur andern Franziskaner!» Cependant il y a encore autre chose qui domine ces deux éléments contraires — n'est-ce pas, très chère et adorable? C'est cette autre chose qui vous écrit, pense à vous et vous bénit sans cesse!

Vous pouvez m'envoyer par la prochaine poste le paquet de mes parties d'orchestre, déposé dans votre cave-oratoire. Faites-le seulement très bien envelopper de toile cirée. Maintenant que vous voici à peu près au courant, je resterai peut-

1) Bacherl nahm die Autorschaft des anonym erschienenen Trauerspiels: »Der Fechter von Ravenna« für sich in Anspruch, bis Friedrich Halm sich als Verfasser zu erkennen gab.

être 3 ou 4 jours sans vous écrire. Mes répétitions commenceront demain. J'ai fait une quasi folie — en achetant ou plutôt commandant un piano de 500 fl. à peu près à Beregszaszy, qui a obtenu une première médaille à la dernière exposition de Paris. J'ai été un peu séduit, je crois, par le portrait de Louis Napoléon, qui se trouve à côté du nom du facteur — puis aussi par le bois qui est très essentiellement hongrois, Eschenholz. Somme toute, ces instruments me paraissent excellents et très bien conditionnés. Le facteur a été très heureux de ma commande, comme vous imaginez, et me fera crédit tant qu'il me plaira. Ce nouveau piano remplacera très avantageusement mon Tomaschek, et il me semble de bon goût d'acheter un piano à Pesth. Écrivez-moi un peu ce que vous faites, ce que vous lisez et écrivez. Cassel vientil régulièrement, le Samedi? Je vous prie de faire mes amitiés au cousin. Tendresses à Magnolette — chargez-la de chanter à Scotch ma chanson du soir.

Lundi, 18 Août 56.

Je n'ai que de bonnes nouvelles à vous donner, ma bienaimée. Toutes choses marchent dans le sens que j'espérais, et il serait comme impossible de rencontrer ailleurs une mesure aussi pleine et surabondante de sympathie, d'égard, de respect même, que celle qui m'est dévolue ici. Le petit incident dont je vous ai parlé de ma réception au théâtre a fait sensation en haut lieu. Chaque soir en entrant ou en sortant d'un des endroits publics, Hoppegarten, Lloyd casino, etc., où je me rends régulièrement après le théâtre pour souper — les assistants me saluent chaleureusement par des Eljens prolongés. Mon maintien est, je crois, tel qu'il doit être: simple et sérieux. J'entends beaucoup de musique, au théâtre et à l'église. Hier, on a exécuté la Messe dite de Nelson de Haydn, et aujourd'hui, pour la fête de l'Empereur, j'entendrai la 4me Messe de Cherubini. Demain, j'irai à Gran, et reviendrai après-demain soir. Mes répétitions vont bon train — et le

personnel commence à comprendre mon œuvre et à la prendre fort en goût! La semaine prochaine on déterminera ce qui restera à faire après Gran. De toute manière, nous aurons entre de 24 et le 29 deux grandes répétitions générales et publiques de ma Messe. Vers le 4 ou 6 Septembre, un grand concert. On vient aussi de m'écrire une lettre fort convenable de Prague, pour me demander ma Messe, qui pourrait être exécutée le jour de la S* Wenceslas, patron de la Bohême, le 28 Septembre. Je ne suis pas encore décidé d'accepter, quoique cette proposition me soit agréable, et vienne fort à propos. De son côté, Haslinger m'écrit de Vienne, et m'offre de graver la Messe — mais je tâcherai de prendre d'autres arrangements à cet égard. Quand je vous raconterai les détails de la censure que cette pauvre Messe a été obligée de subir, avant mon arrivée, vous rirez bien. Tous ces précédents, du reste, m'ont été extrêmement favorables, et il faudrait que je fusse un effroyable imbécile, si je n'arrivais pas à un succès complet et extraordinaire. Il me tarde seulement d'entendre sonner mon heure — et de vous revoir. Ma correspondance préalable étant devenue quasi publique, et les salons de Vienne en ayant pris notice — on me raconte que sur la citation qui avait été faite d'une de mes lettres: «Ich habe die Messe mehr gebetet als componirt» — Mgr Viale Prela, Nonce Apostolique, s'est écrié avec cette pointe de malice, familière aux Monsignori\ «Gott sei Dank, dass Liszt doch betet!»

Singer vous a envo}Té l'annonce officielle de la solennité du 31, et vous aurez remarqué que mon nom y figure d'une façon très honorable. Cette note parut d'abord dans le journal du clergé «Religio». Winterberger vient d'arriver, ce qui me fait grand plaisir. Demain je l'emmène à Gran. A mon retour, je logerai chez Karâtsonyi *), qui est encore absent. Adressez toujours à Eözsavöglyi2), et envoyez-moi au plus tôt les parties d'orchestre, que j'ai déposées dans votre «sainte

1) Graf Guido K., reicher ungarischer Magnat.

2) Pester Musikverleger.

cave». Veuillez aussi faire prier Härtel par Mlle Riese <ie m'envoyer de suite les épreuves de la Ilungaria à l'adresse de Rözsavöglyi, et à défaut la partition manuscrite, car j'en aurai sûrement besoin. Que bon Dieu vous comble toutes deux de Ses saintes bénédictions! N'ayez aucune inquiétude sur mon compte. J'écrirai un mot à Rubinstein et à Daniel, de Gran. Faites-moi aussi parvenir de suite 2 ou 3 exemplaires du Chopin, Lohengrin et Tannhäuser en allemand1) — et peut-être la collection complète des articles de Brendel. Je les ai promis à Mme d'Augusz. C'est Augusz qui est chargé de recevoir l'Empereur à son débarqué à Gran, le 30. Buol 2) et Bach 3) accompagnent l'Empereur. J'embrasse les petits doigts de Magnolette, et demeure en votre cœur qui est le sanctuaire de ma pensée, la force et la béatitude de mon âme.

Gran, Mercredi, 20 Août.

Härtel vient de m'envoyer de son propre chef la partition manuscrite de la Hungaria, les épreuves ne pouvant être entièrement prêtes, à cause de l'indisposition du graveur. La commission que je vous ai donnée pour la Riese devient inutile, par suite de ce trait d'esprit de Härtel. J'attends seulement les parties d'orchestre, que vous n'avez pas tenues en bon ordre! et les 2 ou 3 exemplaires du Chopin, etc. La nouvelle du prix d'honneur de Daniel m'est parvenue aussi par Villers, qui m'envoya un petit imprimé d'un journal quelconque. Je vous remercie de me communiquer la petite note du Journal des Débats, et vous joins quelques mots pour Daniel, que je vous prie de lui faire parvenir.

J'ai commencé cette lettre ce matin, et la continue maintenant sur le bateau à vapeur, qui me ramène à Pesth. Son Éminence m'a invité à dîner, et j'ai logé chez l'Évêque Weber.

1) Ges. Schriften III, 2.

2) u. 3) Österreichische Minister.

Celui-ci m'a reçu de la façon la plus cordiale en l'absence de Fekete, qui a été envoyé à Bude en l'honneur des cérémonies qui ont lieu le jour de la S* Etienne, Roi de Hongrie. C'est à Gran que S* Etienne a été baptisé, et les chanoines de Gran portent tous une grande croix, avec l'image de ce baptême. Le 20 Août est une fête nationale particulièrement célébrée à Bude, où se trouvent les reliques de S* Etienne. J'ai choisi ce jour pour venir à Gran, et faire la connaissance du petit personnel, environ 15 personnes, qui participera à l'exécution de ma Messe. Le Regens Chori Seiler fit exécuter ce matin à 9 heures la Messe qu'il avait composée pour la consécration de la basilique — et qui est une oeuvre tout aussi louable que beaucoup d'autres, dont il n'y a pas lieu de s'occuper après les avoir entendues. L'évêque Weber, qui est le premier personnage après le Cardinal, aura pour hôtes les 30 et 31 l'Archiduc Maximilien, quelques évêques et le Cte Etienne Kârolyi, qu'on surnomme le «Montalembert hongrois». Je tâcherai de faire sa connaissance, et irai voir son frère Georges à Pesth, chez lequel j'ai beaucoup dîné autrefois.

A propos de Montalembert, je vous dirai que plusieurs chanoines et aussi mon cousin Hennig1), qui n'est que Caplan} avec l'espérance d'avoir prochainement une cure à Gran, lisent V Univers et le Magasin catholique, dont j'ai trouvé plusieurs exemplaires. J'ai été content de mon cousin, et l'ai engagé à venir nous voir à Weymar l'été prochain. Il espère d'ici là avoir déjà obtenu sa cure. Il est possible qu'il fasse un petit bout de chemin, et pour cela je lui ai recommandé la méthode de la patience studieuse et active. Sous le rapport musical, je l'ai trouvé assez intelligent et dans la bonne voie. Il a une prédilection marquée pour le chant Grégorien, Palestrina, etc. Avant de nous mettre à table, l'évêque Weber me dit du ton le plus affable: «Le dîner sera modeste» — ce qui n'était pas le cas — «mais chez moi ist das Gasthaus zum guten Herzen!» Il a reçu ce matin de Rome une croix

1) Sohn einer Schwester von Liszt's Vater, jetzt P. Aloisius, Klostergeistlicher in Pest.

en or, avec des reliques de S* François Xavier, Ignace de Loyola, S1 François Borgia, etc.

Après la messe, j'ai fait une répétition chez Seiler avec les chanteurs de Gran, qui se sont parfaitement acquittés de leur tâche. Tout me présage une excellente exécution, et un très grand succès pour ma Messe. Je n'en ai pas touché un seul mot avec Son Éminence, qui m'a fait l'honneur de me placer à côté de lui à table. Je l'ai longuement entretenu de choses et d'autres, de la famille Grand-ducale de Weymar, Mgr de Gotha, Félix et Robert Lichnowsky, etc. etc. Le «concert» des journaux à l'égard de ma Messe et de ma personne a causé un peu d'humeur à Son Éminence — et j'ai adopté pour règle de conduite de garder un complet silence sur ce sujet avec lui.

Singer et Winterberger m'ont accompagnés à Gran; mais je n'ai pas eu occasion de les présenter. Ce sera pour la prochaine fois. Nous passons Yisegrad. Quelle admirable contrée et quel pays béni du Ciel! Vous y viendrez, j'espère, bientôt, et Magnolet aussi — car nous formons une inséparable trilogie! Augusz m'a prêté un petit volume de la collection Hetzel: «Les Femmes» par Balzac1), 1er vol. de V Esprit de Balzac. Le 2me contiendra «Maximes et pensées» , contenant les matières suivantes: les arts et les artistes, la littérature, la religion, et le 3rae «Morale et philosophie» . Tâchez de vous procurer ce petit ouvrage. J'y ai trouvé des pensées char-

mantes, noblement exprimées, comme p. ex.: «Etre pour un homme le principe de son bonheur, est un sentiment impérissable chez une femme. — La femme n'est égale à l'homme qu'en faisant de sa vie une continuelle offrande, comme celle de l'homme est une perpétuelle action. — Tout ou rien est la devise des caractères angéliques — têtes qui ont je ne sais quoi de divinement sauvage». Lisez aussi, pages 47 — 48, une longue fatrasie dans le genre de celles qui vous sont familières.

1) Es waren Aussprüche über die Frauen, aus Balzac' s Werken zusammengestellt.

La Mar a, Liszt-B riefe. IV. 21

Vous ne me dites pas si Cassel a fait tirer son petit volume à un exemplaire seulement, comme Mr Cousin les œuvres de Mme Louise Collet. Si vous en avez plusieurs, envoyezmoi ce présent de fête — et en attendant faites bien mes amitiés à l'auteur.

En arrivant à Pesth, j'aurai un certain nombre de lettres à écrire, et ne reprendrai notre bavardage que Samedi ou Dimanche. Demain, je commencerai les répétitions avec l'orchestre, et la semaine prochaine nous aurons deux répétitions publiques, dont je vous rendrai compte. Leo Festetics, qui marie le 25 sa fille avec un fils d'Hermény, ce qui est un bon parti pour elle, ne reviendra à Pesth que le 26 au soir. Le 29 au soir tout le personnel musical s'embarque sur un bateau à vapeur spécial, qui servira de domicile à 120 personnes durant la fête. Je me mettrai de la partie — et vous emporterai avec Magnolet, dans la meilleure case de mon cœur. Priez Magnolet de faire ma révérence du soir à la Madone de Müller, qui, je suppose, figure maintenant à l'exposition permanente de la chambre de Magnolet. Chargez-la aussi de mes «shake-hands» et accolades de tendresse pour Scotland. Je vous ferai envoyer régulièrement les journaux par Singer; Mme Steinacker1) vous les traduira. Si vous voulez être très aimable, écrivez deux mots à Singer en français, pour le prier de ne pas négliger de vous faire parvenir exactement les articles qui vous intéressent.

Vendredi, 22 Août.

Depuis hier je suis établi chez Karâtsony, à Bude. Dès mon arrivée à Pesth, il m'avait fait offrir par son intendant cet appartement très spacieux et élégant, et on y avait déjà fait placer un piano neuf à mon intention. Comme Karâtsony n'était pas ici, et ne m'avait pas écrit, je me faisais quelque scrupule d'accepter. Aux visites renouvelées de son intendant,

1) Frau Gustav Steinacker's, eines ungarischen Pastors und Dichters, der mit seiner Familie damals in Weimar lebte.

ces scrupules ont disparu, et je me sers maintenant de ses voitures, de ses chevaux, de ses domestiques, sans vergogne aucune — en attendant que Karâtsony revienne demain avec sa femme, née Csse Marzipani, des bains d'Ischl. Selon la méthode du pays, c'est pratiquer l'hospitalité que d'accepter sans plus de façon celle qui vous est offerte. En somme, je suis un peu plus tranquille ici, et comme il n'y a pas manque de chevaux à l'écurie, je ne serai pas gêné dans mes mouvements. Karâtsony ne revient que pour quelques jours, en l'honneur de l'invitation que lui a adressée le Cardinal pour la cérémonie de Gran, sans quoi il aurait probablement fait un voyage en Suisse et en Italie. Il est en train de faire bâtir la plus belle maison de Bude, une espèce de pälazzo, à côté du corps de logis provisoire que j'habite maintenant. Ce goût d'architecture lui coûtera plusieurs 100,000 fl. ; mais comme sa fortune est une des mieux réglées du pays, il ne s'apercevra guère de cette dépense, qui correspond d'ailleurs à ses habitudes de représentation. Toute la ville s'occupe de cette construction, et quand elle sera achevée, elle fera partie des curiosités de la ville, et aura les honneurs de la lithographie coloriée. Les petites images s'en vendront chez les marchands d'estampes. Je vous ferai expédier demain, par Rözsavöglyi, quelques petites images de ce genre, que j'ai achetées en votre intention. \

Envoyez-moi, s'il se peut, plusieurs exemplaires galvanoplastisés de mon médaillon de Rietschel, et aussi un ou deux en plâtre. Si vous y ajoutiez quelques exemplaires de ma biographie de Bussenius reliée, je trouverais à en faire bon usage. Votre lettre du 19 avec celle de Magnolette, m'est parvenue hier soir. Je l'ai baisée avec ferveur, et me suis endormi en la lisant. Les réflexions de Tausig sur Marino Faliero et Hamlet m'ont charmé. Dites bien des choses de ma part à Tausig, que j'aime tout plein. Je crois à un grand avenir pour ce gaillard. Pruckner arrive le 24, Winterberger que j'ai emmené à Gran, fait très bonne contenance. Je jouerai avec lui ce soir le Tasse en très petit comité d'artistes chez Bräuer, directeur de la musique d'Église de Pesth,

qui se conduit à merveille pour moi. Mes répétitions vont le meilleur train, et quoique je sois déjà très fatigué de ma Messe

— car je n'ai guère de patience pour l'étude de mes ouvrages

— elle me vaut cependant toutes sortes de satisfactions d'amourpropre, auxquelles je ne puis pas être tout à fait insensible. Seulement ma faim et soif de travail et de production en devient encore plus intense. Je voudrais tant être rentré dans notre chambre bleue, car ici il m'est absolument impossible de travailler !

J'ai écrit hier à Prague, en acceptant «à moitié» pour le 28 Septembre et demandant seulement une invitation officieuse de la part de «Mr le curé» — ou toute autre personne, ayant qualité ecclésiastique pour cela. Il est possible que la chose s'arrange dans un sens favorable pour moi; sinon, ce ne sera que partie remise. De toute façon, il faudra que je reste une huitaine de jours encore ici, après Gran. Je me suis arrangé de manière à ne pas dépenser trop d'argent. Grosse m'est aussi une grande économie, et je suis on ne peut plus content de lui.

Le programme de Berlioz est une concession à Baden-Baden. Bénazet1) lui donnera un millier de fr., et ce sera simplement une partie de plaisir pour M,ne Berlioz. J'écrirai à Hans après Gran. Merci beaucoup de votre négociation avec Preller. Je suis très charmé qu'il veuille bien se charger de ces dessins

— et vous prie de le remercier très amicalement de ma part. Vos lettres me parviennent toutes, et parfois par couple. Vous avez sûrement reçu par la poste d'hier ma réponse à Daniel et à Rubinstein, dont je vous prie d'avoir soin. Si Rubinstein est à Berlin, il faut adresser à Bote und Bock, Musikverlag. Je vous bénis de toute mon âme, avec Magnolette-Furette. S'il se passait 3 ou 4 jours sans que je vous écrive, ne soyez pas inquiète. On me trouve généralement très bonne mine, beaucoup meilleure qu'à Vienne — où l'illumination de jour dans la salle de la redoute m'a fait grand tort! Je commence à croire que ma Messe est décidément une belle œuvre! Mais il faut que j'en écrive bientôt une seconde, et une troisième.

1) Spielpächter in Baden-Baden.

Mercredi, 27 Août, 7. heures du matin.

J'ai eu une bonne journée hier. En entrant dans la salle du musée vers 3 heures J/2> Singer me remet votre petite lettre du 23, et le soir après le théâtre, Rözsavöglyi celle du 24 au Hoppegarten, où j'étais allé pour terminer ma journée avec les Bohémiens, Patikarus. Deux lettres de vous, et aussi un bout de succès dans l'après-midi, c'est beaucoup plus que ne mérite Fainéant. Singer vous aura envoyé l'affiche de la première répétition de la Messe, qui a eu lieu hier à 3 h. 1/2 dans la charmante salle du Musée national, malheureusement trop petite pour cette circonstance. Quoique le prix des billets ait été assez élevé — 3 fl. les premières places, 2 fl. les secondes et 1 fl. les troisièmes — il y a quantité de personnes qui n'ont pas pu s'en procurer, et d'après ce qu'on m'a dit, cette salle n'a jamais été remplie de la sorte, à aucun des concerts philharmoniques et autres qu'on y donne depuis des années. Aussi la chaleur était littéralement insupportable, et j'en suis sorti en nage — ce qui m'a empêché de vous écrire de suite, car j'ai dû m'habiller de neuf à Pesth, mon établissement de Bude étant à une demi-heure de distance. Le personnel chantant et exécutant s'était déjà passionné pour ma Messe aux répétitions partielles précédentes — et l'on dit assez généralement en ville: «Das ist wohl ganz neue Musik, aber zum Niederknien,» On a beaucoup applaudi après chaque morceau, et à la fin on m'a rappelé 3 fois. L'exécution était bonne, tout en manquant encore de plusieurs demi teintes qui augmenteront de beaucoup l'impression. Je ne crois pas que ma pensée et mon sentiment soient précisément compris, par le public d'ici — mais on sent vivement qu'il y a là quelque chose en dehors de l'ordinaire, et je puis ainsi voguer à pleines voiles sur des eaux abondantes et douces à la fois, qui me conduiront plus loin.

J'ai revu hier la Csse Batthyany, la veuve de Louis Batthyany1), qui est revenue pour quelque temps ici, pour con-

1) Er wurde in Folge der Revolution hingerichtet.

dulre sa fille un peu dans le monde, et aussi, je crois, rentrer en possession de quelques biens. C'est une très noble femme, et sa fille aînée de 17 — 18 ans est charmante. Elle était venue à ma répétition, et le soir j'ai passé une heure dans sa loge, au théâtre hongrois. On donnait le Nordstern, qui m'a de nouveau désagréablement affecté. Je me sens décidément irréconciliable avec la vulgarité, si artistement déguisée qu'elle soit.

Ma chambre commence à s'encombrer, et je ne puis continuer à jaser avec vous, chère adorable et unique. Je vous aime et vous aime encore et toujours; tendresses à Magnolette. Ma seconde et dernière répétition générale aura lieu demain Jeudi, dans la même salle du musée. Il y aura probablement encore foule. Vendredi nous partons tous pour Gran, à 4 heures de l'après-midi. Festetics revient ce matin.

Vendredi, 29 Août.

La date du 28 Août a pour moi un sens mystérieux. C'est à cette date, jour de la S* Augustin, que mon père est mort. Il y a 7 ans, nous avons fêté ensemble le centième anniversaire de la naissance de Goethe — et un an après, Lohmgrin a été donné le 28 Août. Hier, mon cousin Hennig, qui était venu de Gran pour assister à une répétition de ma Messe, a dit à 8 heures du matin une messe basse dans une église, qui touche presque à la maison que j'habite. J'ai prié avec ferveur pour vous et Magnolette — tellement que j'imaginais que vous deviez à ce même moment ressentir quelque effet intérieur de ma prière. En rentrant à Pesth, je vous ai fait expédier le programme officiel de la fête de Gran. C'est une attention particulière que d'y avoir mis mon nom. J'y ai aussi joint le compte-rendu de la première répétition générale de la Messe, qui a paru hier dans la Gazette officielle allemande. La répétition générale, qui a eu lieu hier à 3 heures Y2 dans la même salle, a été encore plus satisfaisante. L'auditoire était aussi nombreux que la première fois, et les exé-

cutants beaucoup plus sûrs de leur fait. Il est très fort question d'exécuter toute la Messe avec mon Ave Maria Jeudi prochain, 4 Septembre, dans l'église paroissiale de Pesth — pour une messe de Te Deum, qui sera célébrée comme action de grâce de l'inauguration du dôme de Gran. Cela me convient parfaitement. D'ici là, j'aurai aussi la réponse de Prague. A midi, je m'embarque pour Gran sur le bateau à vapeur Marianna, avec tout le personnel musical, une centaine de personnes — et Leo Festetics qui est revenu hier, et reste commissaire général de la musique , durant ces 3 jours. Il a l'idée d'obtenir la charge de Musikgraf à Vienne, et fait la «répétition» de cette charge en cette circonstance. Vous aurez remarqué sur le programme officiel que c'est Augusz, Viceprclsident der Statthalter ei , qui est chargé de recevoir Sa Majesté. On s'attend à le voir nommé Excellence prochainement, ce qui lui sied à merveille. Il se conduit très excellemment pour moi, et je ne puis souhaiter mieux que de rencontrer «ailleurs» un ami aussi intelligent et zélé. Bon Dieu vous protégera et Magnolette, et Fainéant passera paiv dessus le marché! Kertbény1) s'est, je crois, blousé et coulé à Gran. Son livre sur la cérémonie de la consécration ne paraîtra probablement pas, et jusqu'à présent on ne voit pas le bout de sa queue. Je finirai par le mettre tout à fait de côté dans l'affaire de la publication des Bohémiens, et m'arrangerai très aisément et avantageusement avec Heckenast2) ou Geibel3), avant de quitter Pesth. Girardin n'a pas répondu, je suppose, et il faudra que je lui récrive prochainement. Je vous écrirai après-demain Dimanche, après le dernier Amen de la Messe. A la fin de la semaine prochaine, nous aurons un concert au théâtre hongrois, avec les Préludes et la Hungaria. Que la paix de bon Dieu, cette paix que le monde ne peut donner, repose dans votre cœur. Tendresses à Magnolette, et faites mes amitiés à Scotland, à laquelle je pense souvent et doucement — tout en l'enviant d'être près de vous.

1) Schriftsteller, Übersetzer ungarischer Dichtungen, der Liszt's »Bohémiens« in's Ungarische übersetzen wollte.

2) u. 3) Pester Verleger.

31 Août 56.

Il est 3 heures moins un quart. Le dernier Amen de la Messe vient d'être dit. S. M. l'Empereur, qui demeure vis-àvis, rentre aux sons de la mélodie de Haydn «Gott erhalte» — et je viens vous baiser les mains, et baiser les mains de Magnolette, en vous disant que tout est allé selon vos vœux, et que bon Dieu m'a béni. Ma Messe a commencé à

I h. ii2. Comme je l'avais prévu, toute ma musique ne dure que de 45 à 50 minutes au plus, montre en main. L'exécution a été parfaite, admirable même en plusieurs parties — sans le moindre petit accroc, sans l'ombre d'un basson *) de Carlsruhe. Nous étions en tout plus de 130 chanteurs et exécutants. Si je ne me trompe fort, l'impression générale que cet ouvrage a produite est telle, que je pouvais à peine me flatter de l'obtenir. Je vous enverrai journaux et lettres, qui vous rendront un compte détaillé de cette «date» d'aujourd'hui. Pour maintenant, je veux seulement vous remercier et vous bénir de m'avoir inspiré de bonnes pensées, et aidé à travailler pour bon Dieu! Bénie soyez-vous 1000 et 1000 fois ! Je vous chanterai sur les harpes et les orgues plus tard ! A demain plus de détails.

Mardi, 2 Septembre 56.

Me voici de retour à ßude depuis hier soir 1 1 heures y2.

II m'a été impossible de vous écrire encore de Gran. Je n'ajouterai que peu de chose à mon petit compte-rendu d'avanthier, réservant plusieurs détails pour nos conversations de la chambre bleue. Le jour de la consécration, je n'ai pas été invité à la table du Primat — - et me suis excusé à l'autre table, où du reste étaient invités aussi Leo Festetics, le Cte

1) Bei Aufführung von Liszt's »Künstlerchor« gelegentlich des Caiisruher Musikfestes brachte der Fehler eines Fagottisten das Ganze in's Schwanken.

Raday, Karâtsony, etc., qui se sont également excusés. J'ai dîné sur le bateau avec tout le personnel, Leo Festetics et le Cte Raday. Seiler-Bacherl m'a porté un toast. Leo Festetics s'est de plus en plus effacé, pour déguerpir dans la soirée, et retourner à sa terre Dakâ près de Raab. Vers 6 heures, nous avons été au Volksfest, et plus tard nous avons fait le tour de l'illumination avec mes deux cousins et une très jolie personne de 16 ans de Presbourg, la fille du directeur de poste, qui est une espèce de Clauss ou Rosa Kastner en espérance1). La Csse Bânffy a offert de la prendre chez elle, et vous la verrez probablement à Weymar. Comme résumé de l'impression qu'a produite ma Messe, je puis vous dire que presque durant tout le temps de son exécution, toutes les têtes étaient tournées vers le chœur. A vue d'œil, il devait y avoir 4000 personnes dans l'église.

Hier matin Lundi, j'ai eu la visite de l'évêque de Transylvanie, Haynald2), qui est une des têtes de l'Église de Hongrie. Il a beaucoup marqué aux dernières conférences du concordat à Vienne, où il a été chargé par tous les évêques présents de rédiger l'exposé des motifs, etc. C'est un homme d'environ 40 ans, de taille assez élancée et d'une physionomie noble et fine. Il parle à merveille le français et l'italien, est lié avec Bach et déjà fort désigné comme le futur Primat de Hongrie. Je lui sais gré comme d'une politesse particulière d'être venu me voir, et nous avons fait plus tard un bout de voyage ensemble, de Gran à Pesth. Il y a eu encore un grand dîner chez le Primat à 1 heure hier, auquel assistaient le Cardinal archevêque d'Agram, l'archevêque Grec-catholique de Grosswardein, l'archevêque d'Udine, qui m'a fait l'honneur de m'intituler en italien «la gloria délia Hungaria» , l'évêque de Brunn, Augusz — en tout une soixantaine de personnes. J'étais placé entre le Cte Etienne Kâroly et l'évêque Haynald, qui avait passablement l'air d'examiner un peu à l'avance «son logis». Le Primat m'a porté un toast en latin vers la fin

1) Es war Seraphine Vrabély, die spätere Gattin Carl Tausig's.

2) Der nachmalige, Liszt sehr befreundete Cardinal.

du dîner, un peu sur l'insinuation que lui en avait faite Haynald. Vous connaissez de réputation le Cte Kâroly. Il s'était prononcé dès la veille très chaleureusement pour ma Messe, et j'irai demain chez lui à Foth, où il a fait construire l'église la mieux réussie comme architecture, de Hongrie. Elle contient des peintures qu'on dit remarquables de Blaas de Vienne, et un orgue de Moser, de 12 000 fl. C'est Foth qui est le centre actif de la propagande catholique de Hongrie.

Maintenant voilà ce qui me reste encore à faire ici: dernière exécution de ma Messe à l'église paroissiale dans le courant de cette semaine. Concert au théâtre hongrois, avec les Préludes et la Hungaria. Répétitions et exécution de ma première Messe pour voix d'hommes seulement. Probablement on la chantera le jour de la consécration de la Herminencapelle en mémoire de la fille du défunt palatin, sœur de l'Archiduc Etienne, 8 Septembre. Cela me mènera jusqu'au 12 Septembre environ. Le 15, Strauss1)! exécute mon Mazeppa à Vienne, et me propose une grande sérénade. J'ai reçu réponse à peu près suffisante de Prague, et répondrai affirmativement dans 3 — 4 jours, puisque vous paraissez d'avis que j'y aille — quoique mon éloignement de vous commence à me peser. Peut-être pourriez-vous vous arranger de façon à venir à Prague vers le 27, à peu près incognito. Je vous en écrirai plus tard.

La poste d'hier ne me parviendra qu'aujourd'hui, car il était trop tard hier pour me remettre les lettres. J'espère que Magnolette et vous, mon bon ange, vous êtes en bonne santé de corps et d'esprit — et vous bénis de toute mon âme.

Vous aurez un tas de journaux, par Singer. Zellner passe 8 jours à Pesth.

1) Johann St., der Wiener Walzerkönig (1825—99).

Vendredi, 5 Septembre 56.

Merci de votre chère bruyère! Elle fleurit sur l'autel fumant de mon cœur. J'ai remis les vers de Cassel à Augusz, qui m'a fait l'honneur de venir dîner chez moi avec sa femme, hier. Karatsony étant parti pour Ostende avec Madame, nous n'étions que cinq à diner: Augusz et sa femme, Winterberger et un Mr Bakits, avocat et homme d'affaires de Karatsony. Peut-être Augusz me proposera-t-il de faire imprimer les vers de Cassel, ce qui m'arrangerait le mieux — sinon je trouverai quelque journal où ils passeront.

La lettre de Girardin est parfaite, et d'ici à 3 — 4 jours je m'arrangerai avec Heckenast, pour la publication en allemand et en hongrois de nos Bohémiens — après quoi on pourrait envoyer le manuscrit sans retard à Girardin. Sa façon de style épistolaire est fort de mon goût, et je suis très tenté de l'imiter sur ce point.

Dans ma dernière lettre je vous ai dit ce qui me restait à faire. Hier, ma Messe a été admirablement exécutée à l'église paroissiale de Pesth, qui contenait à peine l'énorme foule des curieux que cette exécution avait attirée. La sonorité était de beaucoup meilleure qu'à Gran, et le personnel encore plus dispos et plus pénétré du sens de mon œuvre. Aussi at-elle produit une émotion prodigieuse. D'après ce qui m'a été raconté, beaucoup de personnes pleuraient, et Augusz m'assura qu'il avait été obligé de soutenir le Cte Käroly, qui avait eu l'obligeance de venir de Foth ■ — situé à 2 heures de distance — pour reentendre ma Messe. Singer vous aura envoyé le Lloyd et un article publié à part par Engesser1). Plusieurs journaux de Vienne: Fremdenblatt, Österreichische Zeitung, qui ont un parti pris de malveillance contre moi, m'accusent de transplanter la Zukunftsmusik, voire même le Venusberg dans l'Église, ce qui est un coup de Jarnac assez bien calculé. Mais le clergé ne s'y laissera pas prendre, et,

1) Matthias E., Stadtpfarrei-Cantor in Pest.

dans la personne de plusieurs de ses chefs, fait mine de m'adopter franchement. A ce sujet, je vous envoie ci-joint copie en latin de l'opinion exprimée par l'évêque de Temesvar. Haynald, dont je vous ai déjà parlé, m'est également devenu très favorable. Très probablement j'écrirai une seconde Messe, qui sera exécutée l'année prochaine à Kalocsa, dont l'Archevêque se nomme Kunst, et l'année après une troisième pour Erlau. C'est le projet d'Augusz qui peut réussir très naturellement. Avec ces 3 Messes j'espère acquérir quelque signification, comme compositeur religieux. En attendant, j'ai deux ou trois légers changements à faire dans ma partition, et tâcherai de m'enfermer 24 heures pour les écrire, avant de repartir pour Vienne, où je compte arriver le 14. Le 18 ou 19, je partirai pour Prague. Lundi, 8 Septembre, on exécutera ma première Messe pour voix d'hommes, à la cérémonie de la consécration de la Herminencapelle. C'est le Cardinal Pce Primat qui officiera. Je viens de faire faire la première répétition de cet ouvrage, pour lequel je conserve un certain faible. Meyer, dont vous vous souvenez de Weymar, chante le premier ténor et à merveille.

Lundi soir aura lieu aussi le concert au théâtre hongrois, dans lequel je risquerai les Préludes et la Hungaria. J'espère que cette soirée me sera encore favorable. Nous avons répété 4 heures ce matin, pour recommencer demain et aprèsdemain. Je puis compter sur une bonne exécution, tout ce personnel m'étant pour ainsi dire affectionné. Singer et Pruckner joueront dans ce même concert, dont vous aurez abondamment des nouvelles. Après une répétition préalable de 2 heures, j'ai passé le restant de la journée du Mercredi à Foth chez le Cte Kâroly, où j'ai rencontré deux évêques et plusieurs personnages ecclésiastiques. J'ai fait route avec Augusz et ne puis que me louer beaucoup de l'excellent accueil, que m'a fait le Comte. Entre autres attentions, il a eu celle de me placer à sa gauche à dîner. Je souscrirai pour une centaine de fl. à son œuvre de propagande catholique, qui du reste est en pleine prospérité. A Vienne, je compte aussi faire la connaissance du R. Père Klingowström, le plus

célèbre des prédicateurs de la compagnie de Jésus. Je vous raconterai verbalement mon impression de l'église de Foth, pour laquelle le Cte Kâroly a déjà dépensé près d'un million de fr. Les peintures à fresque de Blaas de Vienne m'ont semblées assez médiocres — mais, en revanche, le Comte possède de magnifiques paysages de Marco. Hier matin Jeudi, 8. A. I. l'Archiduc Albrecht m'a fait l'honneur de me recevoir, et j'ai profité de cette occasion pour le prévenir que je reviendrai l'année prochaine.

«Voilà pour le moment», comme dit Belloni — mais ce qui n'est pas du moment, et rejaillira jusqu'à la vie éternelle, c'est mon amour pour vous et Magnolette, que je ne sais malheureusement ni vous prouver ni vous dire comme je le voudrais. Que bon Dieu soit avec vous deux, et vous comble de 8a paix et de Ses bénédictions! F. L.

Je ne vous écrirai qu'après la messe et le concert de Lundi. Demain j'écrirai à Prague, et tâcherai de répondre aussi à Rubinstein. La lettre de Latour d'Auvergne m'a fait grand plaisir, et je lui écrirai aussi.

Me voici arrivé au terme de mon séjour ici, et il ne me reste qu'à prier Dieu de bénir le peu que j'ai fait. Après le concert du 8 Septembre dont j'ai rendu compte à Magnolet, je n'ai pas eu le cœur d'en faire annoncer un second. L'émotion et la fatigue que j'en ai ressenties, me rendaient une «pause» nécessaire. En conséquence, j'ai ajourné divers projets qui étaient sur le tapis, à l'année prochaine. Peut-être reviendrons-nous alors ensemble ici ! La date de la cérémonie de Kalocsa ne saurait encore se préciser — mais probablement elle aura lieu dans le courant de l'été 57, et Augusz m'en préviendra 2 ou 3 mois à l'avance, de manière que j'aurai le temps d'écrire une nouvelle Messe. Singer sera Dimanche soir ou Lundi matin à Weymar. Invitez-le à déjeuner, Lundi ou Mardi, et priez Steinacker de traduire en

vers la poésie de Liszmay, dont un millier d'exemplaires a été distribué le soir du 8 Septembre. Liszmay n'est pas un poète à la douzaine, et cette pièce de vers contient quelques idées. Je tâcherai de faire encore publier ceux de Cassel; mais dans les circonstances données, je ne puis y mettre trop d'insistance. Ils sont ailleurs un peu trop «impersonnels».

Ci-joint la lettre de Girardin avec celle de la Librairie nouvelle, que je vous remercie de m'avoir envoyées. Je suis allé hier chez Heckenast qui nous avait écrit, il y a 2 ans, et dont la proposition était fort convenable. Malheureusement il n'est pas ici en ce moment et ne reviendra que dans une quinzaine de jours. Mais j'ai pris mes arrangements pour qu'il nous récrive à son retour, et ne fais aucun doute que la chose se termine à la satisfaction générale. Il faut seulement que Kertbény soit entièrement mis de côté, ce qui convient autant à Heckenast qu'à moi — le personnage de Kertbény étant complètement discrédité maintenant. Pendant les quelques jours que nous serons ensemble après Prague, à Weymar, nous conviendrons de ce qu'il y aura à faire pour les Bohémiens, que nous expédierons de suite à Girardin. La lettre de Heckenast sera déjà arrivée alors — d'après laquelle on prendra les arrangements nécessaires pour lui assurer la propriété de la traduction de Cornelius et de la traduction hongroise qu'il fera probablement faire par Matray.

Je n'ai rien de particulièrement intéressant à vous conter de ces trois derniers jours, si ce n'est que je vais être admis comme «conf rater» par les Franciscains, qui m'enverront mon diplôme à Weymar. J'ai dîné hier chez eux, à la même table où je me trouvais en 1823, 40 et 46. Mon ancien attachement pour ce couvent n'a pas diminué avec les années, et les Franciscains m'ont accueilli comme un des leurs. Un peintre de talent, Giergl, fait mon portrait à l'huile, et Singer vous apporte une photographie, laquelle, mes réserves faites contre la photographie en général, ne me paraît pas trop désagréable. Je tâcherai d'être prêt pour partir demain, Samedi soir, et nonobstant l'invitation de Son Éminence, ne m'arrêterai probablement plus à Gran. Dans la soirée du Dimanche au plus

tard je serai à Vienne, et vous écrirai avec un peu plus de loisir — car ici il m'est comme impossible de gagner une demi-heure de repos dans la journée, et les soupers se prolongeant jusqu'à 1 ou 2 heures du matin, je suis rompu de fatigue en rentrant. Malgré tout j'ai bonne mine, et votre rêve vous a fait mal voir ma figure, qui est en assez bon état. Je vous envoie des tendresses sans fin, chère unique et adorée, et soupire après le moment où nous nous reverrons, les premiers jours d'Octobre. Tendresses à Magnolet, et que bon Dieu, auquel je chanterai bientôt une nouvelle et belle Messe, demeure dans vos cœurs!

Vendredi, 12 Septembre 56.

Adressez jusqu'au 19: Kaiserin von Oesterreich. Le 20, je serai déjà à Prague — un peu plus rapproché de vous! J'ai remis vos lignes à Augusz, qui vous répondra. Votre fantaisie sur Mrae Augusz est une pure fantaisie. Je dînerai encore aujourd'hui avec eux. Ils partent également demain pour Szegzard, où il possède une assez belle terre.

Lundi matin, 15 Sept. Vienne, Kaiserin von Oesterreich.

A mon arrivée hier soir ici, on m'a de suite remis votre chère lettre — et je me suis endormi sur vos chères recommandations de sommeil. Soyez sans inquiétude sur ma santé et le repos de mes nerfs. J'utiliserai mon séjour à Vienne pour me préparer à mes répétitions de Prague, et bon Dieu aidant, tout ira bien jusqu'à la fin. Le meilleur sera cette fin même — c'est-à-dire mon retour chez vous et nos bavardises dans la chambre bleue.

Mes dernières journées de Pesth n'ont rien amené de nouveau. J'ai reconduit Augusz Samedi matin 7 heures au bateau, qui le mène à Szegzard, réglé quelques comptes, dîné à la maison, avec Erkel *), fait un peu de musique auparavant,

1) Franz E. (1810 — 93), ungarischer Componist und Capellmeister des Pester Nationaltheaters.

pris congé de Raday, au théâtre hongrois — et suis parti, comme j'étais arrivé, sans tambours ni trompettes, à 9 heures du soir, avec le conscience d'avoir fait à peu près ce que j'avais à faire, et comme je devais le faire. Je vous résumerai verbalement la donnée de mon séjour actuel, et présume que vous m'approuverez de m'être arrêté à un seul concert à Pesth. Singer vous apportera encore quelques journaux et deux photographies qui vous persuaderont, j'espère, que je n'ai pas trop mauvaise mine. Le portrait que Giergl a fait de moi, me paraît bien réussi. Il vous l'enverra à Weymar, après l'avoir copié.

Ci-joint une espèce d'article qu'il s'agirait de traduire, ou plutôt de refaire en français. Peut-être qu'en le modérant beaucoup, Berlioz pourrait l'employer pour un de ses feuilletons des Débats. Il faudrait naturellement que vous ayez la bonté de le lui envoyer, en lui disant qu'il me serait agréable que les dates de Gran et Pesth fussent mentionnées par lui. Par l'intermédiaire de Kamienski, on pourrait peut-être aussi faire insérer quelques lignes dans la Presse. Feldinger qui l'a rédigé tant bien que mal voulait l'envoyer directement; mais je lui ai demandé de me charger de l'expédition, pour éviter toute mésaventure. Vous recevrez ces jours-ci quelques articles qu'on m'a recommandés, sur la musique des Bohémiens — dont on tirera peut-être profit pour les «notes» à ajouter à notre volume. Je n'ai pas le temps de les lire en ce moment, et n'en saurais . rien faire sans votre conseil et approbation.

Ce soir, Strauss exécute plusieurs morceaux de Lohengrin, et la Marche finale de Mazeppa au Volksgarten. Demain matin, je ferai mes visites à Bach, Klinkowström, etc. Haslinger publiera mon premier Concerto de suite. J'attends une nouvelle lettre de Prague demain, et ne puis vous dire qu'après mon adresse à Prague, où je compte arriver par le train de nuit de Samedi à Dimanche, le 2 1 au matin. J'irai de suite à la messe au dôme, et me conduirai selon vos instructions. Vers le 4 ou 5 Octobre nous partirons ensemble pour Zurich! Kamienski vient de m'écrire une très gentille lettre, dont je vous prie de le

remercier bien amicalement. Je lui répondrai plus tard. Rubinstein a été mandé par télégraphe à Moscou, par la Grandeduchesse Hélène. J'attendrai donc encore un peu, avant de lui écrire. Chargez-vous de mes tendresses pour Tausig, et de mes amitiés pour Hartmann1). J'accepte avec plaisir Baur2) dans mon avant-garde artistique, d'après ce que vous m'en dites. Je ferai sa connaissance dans les premiers jours d'Octobre, mais ne pourrai m'occuper de ses études qu'en Novembre; car pour cette année nous passerons le 22 Oct. en Suisse, et j'espère que bon Dieu nous donnera un beau ciel! A bientôt donc, très chère et unique! Que les bons anges de bon Dieu vous portent sur leurs ailes avec Magnolette! Jusqu'à Samedi matin, vos lettres me trouveront ici. Inutile d'ajouter que je n'ai pu lire l'article de Feldinger, que je vous envoie par acquit de conscience. Vous verrez si l'on peut en faire l'usage que je vous ai indiqué, pour les Débats ou la Presse.

Ne me grondez pas, très infiniment chère, de ne vous avoir pas mandé par télégraphe, comme vous me le demandez, que je me porte à merveille, qu'un chacun me trouve excellente mine, beaucoup meilleure que l'hiver dernier, où de fait j'étais assez souffrant, etc. etc. En place de télégraphe, je vous envoie Winterberger, qui a besoin de faire une cure d'une quinzaine de jours, et viendra ensuite nous rejoindre en Suisse. Le pauvre garçon a les pieds enflés et doit consulter Ried ou Wedel, pour se soumettre ensuite à un régime très sévère avec accompagnement de quelques médicaments. Je lui ai enjoint d'aller vous voir en arrivant, et de vous porter cette lettre. Recevez-le avec affabilité, car c'est un excellent cœur, et donnez-lui de bons conseils par rapport à sa cure. Priez Kamienski de ma part d'aller le voir, et de

1) Ludwig H., Schüler Liszt's, gegenwärtig Musikkritiker in Dresden.

2) Jacob B. aus Strassburg wurde Liszt's Schüler.

La Mara, Liszt-Briefe. IV. 22

lui tenir un peu compagnie de temps à autre. J'espère qu'il sera remis lors de mon retour à Weymar, et je lui donnerai rendez-vous à Stuttgart le 6 Octobre. Vous irez droit à Zurich, où je vous rejoindrai 2 ou 3 jours après.

Je viens de recevoir tout à l'heure une lettre définitive de Prague. J'y serai Dimanche matin, et en réponse à ces lignes vous m'adresserez jusqu'au 28 Septembre Gasthof zum schwarzen Ross^ où nous avons passé une journée en 48. Il y a maintenant ici un congrès de Naturforscher. On attendait Humboldt, qui naturellement ne vient pas, et on attend encore Carus, dont le frère est ici, et Schleiden. Demain je verrai Bach et Klinkowström. La soirée de Strauss a très bien réussi, et on a demandé bis pour le Mazeppa-Schlusssatz, ainsi que pour les deux morceaux de Lohengrin. Le programme portait: Zu Ehren der Anwesenheit des Herrn Doctor Liszt. Il est très fort question de l'exécution de ma Messe.

Vous avez parfaitement conseillé Wagner. On aimerait à l'aplatir le plus possible. Ce n'est pas beau, mais c'est comme cela. Heureusement il a lui de quoi faire du beau — et après sa mort on lui érigera une statue, comme à ce pauvre Schiller. Telle est la loi du destin qu'il est bon de comprendre, afin de ne s'y soumettre que dans la mesure exigeable!

Encore une fois, je suis en très belle et bonne santé, ce que vous confirmera Winterberger. Ce qui n'a pas besoin de confirmation — j'ai à peine besoin de vous le répéter — c'est que je vous aime, vous adore et ne vis que pour vous.

Vienne, 16 Septembre 56. F. L.

Pantomime à Magnolette.

Prague, Schwarzes Ross.

Dimanche, 21 Sept., 8 h. */2 du matin.

Votre chère lettre de Vendredi m'a souhaité la bienvenue, en arrivant dans cette maison. Je l'accepte comme de bon

augure pour le restant de mon séjour ici. Nonobstant votre recommandation de ne pas voyager de nuit, je suis parti hier soir, 7 h. 72? de Vienne. Je vous écris d'une chambre assez semblable à celle qu'on nomme Raupachzimmer à V Erbprinz — à cette différence près qu'il y a un petit jet d'eau dans le petit jardinet sur lequel mes trois fenêtres donnent. Cet appartement me fait une très bonne impression, et je tâcherai d'y travailler un peu pour me remettre en équilibre. En premier lieu il faudra que je m'occupe de la publication du premier cahier de Hallberger, et que j'écrive une espèce de Prélude pomposo à cette fin1). Hallberger m'a envoyé un tas de manuscrits et de lettres de tutti quanti, en me pressant beaucoup de lui faire au plus tôt le choix des morceaux, qui paraîtront dans le premier cahier. Il faudra que je passe 2 ou 3 matinées à cette besogne. Après quoi je me mettrai à écrire la nouvelle Fugue de ma Messe, que je n'ai pu qu'esquisser très en gros à Pesth, où il n'y avait pas moyen de travailler, pas plus qu'à Vienne. Cette dernière semaine a été d'une insignifiance complète pour moi, ce qui ne m'a pas empêché de dépenser 200 il. à peu près, et un peu plus, en fiacres et dîners.

Les articles de Zellner sur la Messe s'étendent encore à travers quelques Nos. Je suppose que vous les lisez avec plus d'attention que je ne l'ai fait jusqu'ici. Dans le courant de l'hiver, le Männergesangverein exécutera à l'église des Augustins ma Messe publiée chez Härtel. Hellmesberger donnera deux de mes Poèmes symphoniques aux concerts de la Gesellschaft der Musikfreunde, dans la grande salle de la redoute, avec 24 premiers violons et 14 contrebasses. On m'avait invité à venir les diriger, mais je me suis excusé poliment — préférant ne pas me mêler de cette première exécution, et attendant quelque occasion extraordinaire pour réapparaître à Vienne, où du reste je ne réussis qu'à m'ennuyer comme un

lj Für eine Sammlung Ciavierstücke, die, von Liszt redigirt, unter dem Namen »Das Pianoforte« bei Hallberger in Stuttgart erschien.

Mops. J'ai fait ma visite à S. E. le Bon Bach, et lui ai écrit au sujet de la publication aux frais du gouvernement de ma Messe, par l'imprimerie Imp. et Royale. Dans quelques jours j'aurai probablement une réponse affirmative.

Les R. Pères fondent un établissement pour 500 élèves à Kalksburg, à 1 heure de Vienne, où j'ai fait la connaissance des R. P. Roman et Mikès. Ce sont des hommes d'une trentaine d'années à peine. Le premier est cousin de Mrae Augusz, et le second appartient à une très bonne famille de Hongrie. Leur ordre est très ostensiblement protégé. On leur rend l'ancienne église des Jésuites, qui est maintenant Universitätskirche. Le P. Klinkowström n'était malheureusement pas à Vienne, mais je me réserve de faire sa connaissance plus tard. Le général des Jésuites actuel, Beckx, est natif de Vienne. J'ai revu et assez bien repris avec Kuranda, Ostdeutsche Post, mis définitivement à la porte Kertbény, et entendu Rosa Kastner1), qu'on prétend être la fille d'un très haut personnage. Elle viendra probablement à Weymar, cet hiver. C'est une très jolie personne et une excellente pianiste.

A propos, l'origine de Black2), auquel il faudra trouver un autre nom, n'a absolument «rien d'impur». Il n'y a pas trace de dame dans l'affaire. Je vous raconterai comment en me chargeant de l'emporter à Weymar, j'ai été son sauveur — le pauvre animal risquant très fort de tomber entre les pattes de l'équarrisseur. Je suis charmé que vous lui ayez fait bon accueil, et réclame en sa faveur la continuation des bons soins de la maison, en vous assurant très positivement qu'il n'y a pas l'ombre d'un «équivoque» sur sa peau noire !

Le pauvre Grosse a reçu avant-hier la triste nouvelle de la mort de son garçon, et a passé toute sa journée en pleurs. Je vous serai très obligé de faire venir sa femme et de lui dire quelques mots de consolation. Le pauvre homme est

1) Schülerin Thalberg's (1835 geb.), verheiratete sich mit dem Musikverleger und Schriftsteller Marie Escudier in Paris.

2) Ein Hund, den Liszt nach Weimar schickte.

encore tout abattu ce matin, et il faudra que Je le remette à son trombone pour le distraire un peu. Vous pourriez peut-être envoyer quelque chose, comme un gâteau, à sa femme. Grosse se conduit à merveille et tient mes affaires en très bon ordre. J'ai été obligé de prendre de nouveau 500 fl. à Vienne, qui me conduiront jusqu'à Weymar, j'espère. Cela fait en tout 2000 fl. depuis 6 semaines, ce qui me paraît énorme — mais avec toute l'économie imaginable, il m'a été impossible de m'en tirer à moins avec les tailleurs, les souscriptions, les annonces, etc. qui ont absorbé plus du tiers de cette somme. J'aurais pu demander un millier de fl. au Cardinal, comme dépense de route et de séjour — mais réflexion faite, je m'en suis abstenu, et me suis borné à marquer expressément mon désir de ne recevoir de Son Éminence qu'un souvenir sans valeur d'argent. En fait d'emplettes, je n'ai acheté que 4 porte-cigares de 5 fl. chacun, qui vous plairont, j'espère.

Bonjour donc à Prague, très chère et unique! Dans un quart d'heure j'irai au dôme à la grand'messe, pour juger de l'effet de la musique dans cette église. Dans 4 ou 5 jours, je vous écrirai quand j'arriverai à Weymar. Ne venez à ma rencontre que jusqu'à Naumburg ou Kosen. Si le Pce Richard Metternich1) est à Dresde, je m'y arrêterai une demi-journée, d'où je vous télégraphierai. Je tâcherai de vous apporter bonne mine, et belle humeur — et vous me rendrez tout ce qui me manque depuis que je vous ai quitté. Dites à Magnolette que je l'aime très, très tendrement. A bientôt! Je dormirai «beaucoup» et prendrai «peu» de petit cognac! Merci de vos analyses de caractères, que je vous prie de continuer. Vos lettres sont mon cours de littérature et de morale.

4 heures.

Je reviens d'une première répétition préparatoire. Mme Steche de Leipzig est venue exprès pour chanter dans les

1) Damals österreichischer Gesandter in Dresden, später Botschafter in Paris.

choeurs. Les forces d'ici sont très modiques — mais on tâchera de marcher. En tout cas, je tâcherai de faire honneur à vos instructions.

25 Septembre 56.

Vous avez comme toujours très bien fait ce qu'il y avait à faire, en écrivant pour Sklower1) un autre article que celui que je vous avais envoyé. Le geai Feldinger sera trop heureux de se pavaner avec les belles plumes de votre beau style! Dans le pire des cas, si le Constitutionnel n'en insérait qu'une minime partie, et même si peu que point, le mal ne serait* pas grand. La mention faite dans le Moniteur m'est agréable. Si l' Univers catholique accepte soit votre article, soit le compterendu qui lui a été envoyé de Pesth, j'y attacherai un certain prix. Mais du reste, j'ai de quoi marcher sans cela.

A Prague les choses s'annoncent assez bien, et je crois pouvoir vous dire à l'avance, que vous n'avez rien à craindre pour Dimanche prochain. Samedi, avant la répétition générale, je serai présenté au Cardinal Pce Schwarzenberg , et je vous écrirai deux mots de suite après la Messe Dimanche. Vous jugez très bien Prague à distance, par rapport aux difficultés de ma position personnelle et artistique. Il deviendrait trop long de vous en écrire avec détail. Je note seulement entre autres que Kittl, directeur du conservatoire, a composé plusieurs opéras, dont je n'ai fait représenter aucun à Weymar. Skraup, maître de chapelle au théâtre , et frère du Domkapellmeister ', se trouve dans le même cas. Depuis avant-hier, je commence à me lier assez avec Dreyschock, auquel j'ai joué ma Sonate qui l'a beaucoup frappé. Hier soir, j'ai conduit Mme Steche et Mme Dreyschock au théâtre, à une assez médiocre représentation ÜErnani. Aujourd'hui, je dînerai avec Ambros et quelques autres chez Dreyschock, et demain Vendredi, j'inviterai Mme Steche, Dreyschock, les Skraup, Ambros, etc., à dîner chez moi. La répétition générale de ma Messe aura

1) Französischer Journalist.

lieu Samedi à midi, après quoi on dînera tutti quanti chez le Domkapellmeister Skraup. Lundi matin je ferai une visite au Cte Chotek à Gross-Priesen, qui est presque sur ma route de Dresde. Chotek m'a écrit ici quelques lignes fort aimables. J'y passerai un jour, et compte arriver Mardi soir à Dresde, d'où je vous télégraphierai Mercredi matin, quand et où nous nous retrouverons. Si le Pce Richard Metternich est à Dresde, il faudra que je m'y arrête une demi-journée — et s'il m'invitait à dîner, j'accepterais. Au plus tard, je serai de retour à Weymar le Jeudi, 2 Octobre, jour des Sts Anges gardiens, et comme la saison est déjà très avancée, je vous engage à vous tenir prêtes pour repartir le 4 ou le 5 Octobre. Nous composerons ensemble notre itinéraire de Suisse, et si bon Dieu vous donne bon petit frère soleil, j'espère que Magnolette sera contente de son voyage.

J'ai à peu près fini mon Prélude pomposo, mais ne pourrai plus faire autre chose ici — si ce n'est bavarder et parcourir un tas de Messes, Requiem du terroir. Skraup a eu une idée fort ingénieuse d'une Volksmesse, et a fait plusieurs expériences avec des communes de village, qui, à ce qu'il paraît, ont assez bien réussi. Il est possible que je m'avise de faire quelque chose d'analogue — mais «autrement».

En attendant, merci de vos adorables «fatrasies»! Vous vous souvenez donc de ce petit jardinet du schwarze Ross, et de nos heures du mois de Juin 48! A Mercredi ou au plus tard Jeudi, à la station de Corbetha — car Leipzig me «gênerait» dans ce moment. Pardonnez-moi de ne pas vous écrire davantage; mais je n'ai absolument rien d'intéressant à vous communiquer pour le moment — et vous savez de reste que je ne vis que par vous et pour vous. Tendresses et amitiés à Magnolette. Comment trouvez-vous les articles de Zellner? Vous aurez encore le temps de m' écrire après avoir reçu ces lignes, mais pas plus; car Lundi matin je partirai positivement d'ici. Écrivez-moi Dimanche, Poste restante, Dresde. Pour ma part, je ne vous écris maintenant qu'après l'exécution de la Messe, fixée à 1 1 heures Dimanche ; elle sera probablement excellente. Grosse jouera encore la partie de trombone. Je

vous remercie d'avoir marqué une attention à sa femme. Chargez-vous de mes compliments, souvenirs, prédilections pour Singer, Hoffmann, Tausig, Winterberger, etc. Je tâcherai de trouver un moment pour écrire deux mots à Kamienski.

Samedi soir, 27 Septembre 56.

Je vous écris ces lignes comme quelquefois je reviens à r Altenburg de V Erbprinz, à l'improviste, avant d'aller souper chez les Pohl ou les Sabinin. Tant et tant de fois une céleste lumière rayonne dans mon cœur, et me dit que je n'ai autre chose à faire en ce monde que vous aimer et vous dire que je vous aime — sauf à le redire en bonnes petites notes, que bon Dieu bénira! A propos de petites notes, j'espère que tout ira bien demain, et que j'aurai à vous rendre un compte favorable. Si je ne me trompe, je prendrai pied ici. Dreyschock se conduit à merveille, ainsi que le Domkapellmeister Skraup. Je vous dirai ce que j 'intentionné pour Prague, si, comme il est probable, la Messe de demain produit «la sensation de l'émotion» que j'en attends.

Ce matin, S. E. le Pce Schwarzenberg m'a reçu, et m'a invité à dîner pour aujourd'hui ou demain. J'ai accepté pour demain. C'est un prélat grand-seigneur, comme l'Eglise en compte fort peu. Prince dans les formes, catholique militant par système à tout le moins et je présume aussi par conviction. On le dit fort avancé dans les confidences d'importance. Dans son salon il se trouve un certain nombre de tableaux de paysage assez médiocres, achetés en Italie. Dans une chambre attenante, les aïeux de la maison Schwarzenberg, copiés à l'aquarelle, avec deux gravures françaises, représentant les peintres, architectes et sculpteurs depuis Erwin von Steinbach, jusqu'à Raphaël. Il est le frère cadet du Pce Adolphe Schwarzenberg, à la femme duquel, la Psse Lori, j'ai dédié le cahier de la Winterreise x). Leur fils a été à Moscou, au

1) Liszt's Transscriptionen des Schubert'schen Liedercyclus.

couronnement. Félix Schwarzenberg mort en 53 ou 54 , comme président du conseil des ministres, était le troisième frère.

Je vous apporterai d'ici deux volumes d'esthétique. Le premier de mon ami Adolphe Pictet, le major: Sur le Beau dans les arts — et le second d'un jeune homme de Prague, nommé Beyer, dont j'ai fait la connaissance. C'est un ami d'Ambros, qui navigue dans les mêmes eaux que notre ami Weiss de Leipzig. Il est je crois question de me faire une grande sérénade ce soir, car on m'a prié de rester confiné dans ma chambre de 9 à 10 heures; mais je n'en sais pas davantage jusqu'ici. En attendant, je vais achever mon Prélude pomposo, qui est la seule chose que j'ai pu écrire. J'espère que cela vous plaira, vous qui êtes assez amateur de fracas. Lundi soir, j'arriverai chez le Cte Chotek. Mardi soir ou Mercredi matin au plus tard, je vous télégraphierai de Dresde, où et à quelle heure nous nous retrouverons Mercredi. Tendresses à Magnolette. Vous aurez encore un mot de moi demain, après la messe — mais ne m'écrivez plus, car vos lettres risqueraient de s'égarer. Tout à vous de cœur et d'âme. F. L.

3 heures, 28 Septembre.

Votre douce et très chère lettre d'hier matin 27, m'est parvenue à 10 h. aujourd'hui, un peu avant la messe, et m'a servi d'« Introït». Comment vous dire combien je vous bénis et vous aime? Vous avez pressenti justement l'impression que mon œuvre a produite ici. Je n'en puis pas bien juger encore, mais je crois qu'elle est vive et forte. L'exécution était somme toute satisfaisante, quoique moins harmonieuse que celle de Gran, et surtout celle de Pesth à la Stadtpfarrkirche. Les quelques visages que j'ai vus après, semblaient émus et frappés. Dreyschock m'a embrassé les mains, et avait tout à fait la mine d'un homme convaincu de ce qu'il faisait. Au fond, c'est lui qui est cause que je suis ici, car sans lui Skraup n'aurait pas d'abord osé risquer une pecca-

dille semblable! Mais maintenant Skraup me vient aussi en aide — et a joué lui-même les deux notes de tamtam qui sont dans le Crucifixus. Quant à Kittl, il ne sort pas du mot: «hoch interessant» — quoique il ait à peu près joué le rôle de Festetics, en miniature.

Enfin voilà ma petite campagne d'été terminée, et je puis rentrer dans notre chambre bleue, qui m'a tant manqué depuis plus de 6 semaines! Mercredi nous nous reverrons.

O h'dtV ich Adlers Flügel, Ich flöge rasch zu dir!

Heureusement le télégraphe n'y mettra pas beaucoup plus longtemps, et pour rien au monde je ne me laisserai retenir à Dresde, au delà des quelques heures indispensables. La visite chez Chotek me vient tout à fait à propos, mais il suffit d'une nuit. Je logerai à l'hôtel de France et y trouverai votre prochaine lettre après-demain, Mardi soir. Remerciez Magnolette-Furettine de sa chère petite lettre, à laquelle je ne répondrai plus qu'en personne. Encore une fois c'était bien aujourd'hui, et vous avez lieu d'être tranquille et contente. Je suis à vous de toute mon âme — et vais seulement me jeter un instant sur mon lit, avant d'aller dîner chez Son Éminence. Que bon Dieu vous comble de Ses saintes bénédictions! Inutile de dire que le dôme était archi-comble. Le Cardinal pontifiait.

Les petites notes pour Hallberger étant finies, je reprends ma douce et très chère occupation du matin et du soir, en vous écrivant. J'espère que bon Dieu a envoyé bon petit

1) Nach Liszt's Rückkehr von Ungarn reiste die Fürstin mit der Prinzessin über Constanz und Appenzell nach Zürich. Dort traf Liszt zum Besuch Wagner's mit ihnen zusammen, verweilte aber auf dem Wege dahin in Stuttgart und Baden-Baden, von welch ersterem Orte aus er den nachstehenden Brief an die Fürstin richtete.

frère soleil , pour vous accompagner dans vos pérégrinations au lac de Constance, et prendre soin que les petites sœurs montagnes et eaux soient revêtues de leurs plus belles parures pour vous faire fête, et tenir petits discours mystérieux à l'oreille de Magnolet. Lundi soir ou Mardi matin au plus tard — selon que je serai retenu à Mainau1) Dimanche soir

— Magnolette me redira tout cela de sa chère voix, qui est encore la captive de son cœur — et la musique la plus attendrissante pour le mien. J'ai repassé ma Messe en conversation et au piano, avec Ferneres et sa femme, après-dîner avant-hier, car il n'avait invité personne ce jour-là. Demain je m'invite de nouveau chez lui à dîner, et y rencontrerai probablement Cotta2) et Hackländer3). J'ai déjà vu l'un et l'autre et vous raconterai le petit résultat favorable à peu près obtenu à la Gazette d'Augsburg. Cotta a été d'une parfaite amabilité pour moi. L'ayant manqué à ma première visite, il est venu me voir quelques heures après, sans me trouver non plus. Mais le lendemain j'ai causé une bonne demi-heure avec lui, et n'ai pas manqué de lui faire vos compliments, auxquels il a paru fort sensible. Quant à Hackländer, il accepte avec empressement tout ce qu'on pourra lui envoyer pour ses Hausblätter. J'ai aussi arrangé pour demain Samedi une petite séance de musique intime chez Schiedmayer

— facteur de pianos et d'orgues qu'on estime à près d'un million de fr. de capital — avec Krüger4) que j'attelle au second piano de mes Poèmes symphoniques. Peut-être en préviendrai-je Ferneres, Benedict5) et le fiancé de la fille de notre hôtelier Marquard, nommé Abert6), jeune compositeur de beaucoup de mérite, et très bien pensant.

1) Zum Besuch der grossherzoglich baden'schen Herrschaften,

2) Der Stuttgarter Verleger.

3) Friedrich Wilhelm H., Romanschriftsteller.

4) Wilhelm K. (1820—83), Pianist und Componist, Lehrer am Stuttgarter Conservatorium.

5) Julius B. (1804—85), wirkte als Componist und Dirigent in England.

6) Josef A., damals Hofcapellist, später Hofcapellmeister in Stuttgart.

Mme Kalergis m'a écrit quelques mots qui me sont parvenus peu après votre départ, et j'ai accepté l'hospitalité qu'elle m'offrait en prenant possession de deux petites chambres dans la maison qu'elle occupe, et d'où je vous écris. Elle fait mine d'être très fatiguée de toutes les discordances du «concert européen» , et de la partie de première flûte qu'elle y remplit. En conséquence de quoi elle soupire après la solitude et va construire un «cottage» à Baden-Baden. Entre autres, elle m'a raconté le mariage d'Emile Wittgenstein, et j'ai trouvé sur sa table le poëme tcherkesse, dont nous avons eu la primeur manuscrite à Weymar. Sa fille a à peu près 1 7 ans, et m'a fait une impression agréable. Vers 1 1 heures, je jouerai avec elle mes Préludes et Orphée, qu'elle ne dédaigne pas de patronner et de propager, à ce qu'elle m'assure. Plus 'tard j'irai voir Mme Laussot1), qui a établi ici une institution de jeunes personnes, et Maurice Schlesinger. J'entendrai aussi Mlle Backofen, la protégée de Pohl. Le Pce Fürstenberg, avec lequel j'ai fait un bout de chemin hier en wagon, me dit que Baden était déjà bien vide — ce qui ne me fait ni chaud ni froid; car je n'ai que faire du monde qui ne fait rien pour moi, et ne saurait que faire du monde que j'habite en dedans de moi. «Der Künstler ist himmelreichsunmittelbar», disais-je hier en opposition à la morgue de tous les Reichsunmittelbaren. Pour ma part, je ne suis plus guère disposé à me laisser amoindrir et «médiatiser» par les vulgarités et les mesquineries de salon.

Que bon Dieu vous bénisse, vous protège, et vous comble de Ses saintes bénédictions! Votre pensée monte incessamment vers lui, avec l'encens de ma prière. Il exauce les vœux des cœurs contrits et humiliés, et nous unira pour le temps et l'éternité !

Vendredi matin, 10 Oct. 56. [Stuttgart.]

1) Frau Jessie L., geb. Taylor, später Gattin des Culturhistorikers Carl Hillebrand, lebt seit Jahrzehnten in Florenz, daselbst sowohl schriftstellerisch als auch für Verbreitung deutscher Musik thätig.

A Lundi donc! Je vais écrire à Wagner. Voici un mot que je lis dans un article de Lacordaire et qui me frappe: «La religion s'avançait avec la multitude des esprits droits, dans un progrès plein d'immutabilité.»1)

Deux jours que je n'ai vu Minette3) et Magnolette — mauvaises journées! Et l'une et l'autre vous êtes souffrantes, sans que je puisse au moins vous tenir compagnie, si ce n'est par la pensée et le cœur. De cette façon, je ne vous quitte jamais. C'est là mon orgueil et mon bonheur!

Ein Preis doch war's, den Du allein errangst!

Les deux répétitions préalables, quatuor et instruments à vent séparés, de Lundi et Mardi ont été excellentes. La répétition générale de ce matin marchait à merveille. Toutefois ii sera plus sûr de faire une répétition supplémentaire demain, ce qui aura lieu pour les Préludes , Mazeppa et le Concerto. Une bonne partie de musiciens semble prendre goût à mes choses, mais n'oseront probablement pas se prononcer. Rietz4) a quitté la salle à l'entrée du triangle dans le Concerto, quoiqu'il eût écouté sans frémir le triangle bien plus fréquemment employé dans le Concerto de Vieuxtemps, qui avait été répété un peu avant. David se conduit parfaitement à mon égard, avec les réserves indiquées par rapport à l'essentiel. Il m'attendait au chemin de fer, Lundi, et j'ai pris le café chez lui avant de prendre possession de mon logis à l'hôtel

1) Ein mehr wöchentlicher Aufenthalt in Zürich kam mit einem Concert in St. Gallen zum Abschluss, in dem Wagner Beethoven's Eroica, Liszt den »Orpheus« und die »Préludes« dirigirte.

2) Von der Direction der Gewandhausconcerte eingeladen, einige seiner Compositionen in einem am 26. Februar 1857 stattfindenden Orchesterpensionsfond-Concerte zur Aufführung zu bringen, verweilte Liszt in Leipzig.

3) Die Fürstin.

4) Julius K. (1812—77), damals Capellmeister der Gewandhausconcerte, später Hofcapellmeister in Dresden.

de Bavière, la répétition devant avoir lieu une demi-heure après mon arrivée. Lundi, j'ai dîné tout seul dans ma chambre, à 3 heures. Senff est venu me voir, comme relevé de potage. Puis j'ai dormi une bonne heure, et à 6 1/2 j'ai fait visite à Lobe *) et Brendel. Comme fin de soirée, je m'étais invité à une partie de whist chez David, avec R. Dreyschock, Conzertmeister, et l'un des directeurs du Gewandhaus, D1 Petschke. Mardi, j'ai dîné en tête-à-tête chez notre amie Riese, avec sa mère et son cousin pourtant. J'y ai trouvé votre petite lettre allemande, que j'ai lue en entier avec émotion. Conformément à vos instructions, je suis rentré pour dormir «6 minutes», après quoi j'ai fait visite aux Milde2), à Hauptmann, Freytag3), Pohl. A 8 h. ^2, nous av0I1s rejoué au whist chez Dreyschock, avec David et soupe à 5 — 6 personnes, comme la veille. Aujourd'hui, grand dîner chez Mme Steche, et soirée chez Freytag. Hans est arrivé ce matin à 4 h. l/2, et a produit beaucoup d'effet à la répétition. Il joue admirablement ce Concerto4). Pardonnez la hâte et le décousu de ces lignes, aussi mal écrites que bien senties. Il y a beaucoup de monde dans ma chambre, et je n'ai que le temps de vous envoyer toute mon âme, ainsi qu'à Magnolette.

Mercredi, 25 Février 57. Leipzig.

La Riese est toute rayonnante. Je lui ai appliqué le mot de Napoléon sur les femmes polonaises, en disant à Bülow qu'elle était le seul homme «assez homme» à Leipzig.

1) Prof Johann Christian L. (1797—1681), Musikschriftsteller in Leipzig, früher Hofcapellist in Weimar.

2) Das Sängerpaar Milde wirkte bei dem Concert mit.

3) Gustav F., der damals in Leipzig lebende berühmte Dichter und Schriftsteller (1816—95).

4) Hans v. Bülow spielte Liszt's Es-dur-Concert.

Daniel vous arrive en guise de télégraphe, et Pohl vous donnera les nouvelles musicales, qui sont en somme assez bonnes. Ce matin, je me suis demandé ce que vous me conseilleriez de faire — et après m'être consulté avec conscience, je me suis dit que vous m'engageriez à rester ici jusqu'à demain, pour attendre la réponse de Beaulieu. Si comme je le suppose, elle est affirmative, Tannhäuser sera donné Mercredi — sinon, je reviendrai demain soir vers 10 heures. Je vous supplie de n'avoir aucune inquiétude sur mon état physique. Il est seulement plus prudent et plus commode que je garde le lit aujourd'hui et demain — dans l'expectative du Tannhcluser. Du reste, je vais à merveille, et l'effroyable article de la Gazette de Brockhaus, dont je suis menacé pour ce soir, ne changera rien à mon «bien aller». Que bon Dieu et Ses bons anges demeurent avec vous et Magnolet! Je suis tout à vos pieds. Fainéant.

28 Février, midi [1857, Leipzig].

Je tiendrai promesse et viendrai vous faire ma cour, un peu plus tard. Voulez-vous en attendant m'envoyer les homélies de l'ami Hiller, en échange de la collection des journaux de la localité que voici, et dont vous connaissez déjà la meilleure partie.

Bonjour, très chère, et que bon Dieu soit avec vous ! Miss Anderson m'a donné hier soir d'excellentes nouvelles de votre

1) Während einer Krankheitsperiode Liszt's und der Fürstin, im Frühjahr 1857 wurden die nachstehenden Billets von einem Zimmer zum andern gesandt. Auch die Prinzessin war krank. Liszt ging dazwischen aus, dirigirte auch, litt aber an Abscessen an den Füssen und musste zeitweilig liegen. Erst eine im Sommer von ihm gebrauchte Badecur in Aachen brachte ihm Heilung.

bonne mine, et de la belle contenance que vous faites avec votre broderie. Avec cela que vous devenez récalcitrante et résistez à Goullon1), en prétendant ne pas vouloir quitter les charmes de votre lit, aussitôt que vous l'ordonne l'homme de science et d'art! Voilà qui est bon signe, quand le malade s'émancipe de la tutelle des médecins!

Pour ma part, il est vrai que j'ai fait de même tout en faisant le contraire — en me levant et courant les champs, tandis que Goullon me disait de rester au lit. J'espère pourtant que nous arriverons bientôt à bien tous deux, et que nous reprendrons sous peu nos déjeuners dans la chambre bleue — avec nos petites querelles sur les épreuves de Brendel, qui nous font défaut depuis trop longtemps. En attendant, mes jambes font mine de mieux aller.

Très infiniment chère, Que dites-vous de ma résolution de ne point quitter mon lit, jusqu'à ce que Magnolette me le permette? N'est-ce pas exemplaire? Il est vrai que j'ai très fort l'espoir que dans trois jours je serai assez bien pour «accourir» chez vous — et me promener en long et en large dans votre chambre. En fait de nouvelles, je vous dirai qu'on vous aime et vous adore.

Bonjour, très chère et douce. Je vous donnerai tout d'abord la bonne petite nouvelle, que mon pied se comporte mieux. J'espère très sérieusement être bientôt tout à fait quitte de mes ennuis physiques — le repos et l'homéopathie de Goullon aidant. Gustchen2) m'a fait aussi un bon récit de votre réveil, et en attendant que je vienne en personne, je vous souhaite très bon appétit pour votre prochain déjeuner.

1) Arzt in Weimar.

2) Kammerjungfer der Prinzessin Marie.

Merci, très chère, de votre douce inquiétude sur mes sottes jambes. Je me suis retiré de bonne heure, avant 11 heures hier soir, et en somme, je ne me sens pas mal aujourd'hui. Cependant je crois que je ferai mieux de ne pas me lever de toute la journée d'aujourd'hui, quelque chagrin que j'aie de ne pas vous voir, vous mon grand trésor, que bon Dieu m'a donné!

Le Paradies et Péri sera donné Samedi au théâtre, et il faudra répéter demain soir. Jusque-là je me tiendrai tranquille, car de rester assis me fatigue encore beaucoup. J'espère que moyennant 36 heures de lit, je me remettrai tout à fait. Daniel est encore venu m'embrasser ce matin. Dieu le conduise !

Devinez qui est là! — trefflicher Freund 1 /j)

Bonjour, très chère! Après-demain je me flatte que je pourrai venir vous faire «ma cour» — ce qui m'intéressera infiniment plus que d'assister à la fête de Cour. Goullon est fort content de mon état, et me donnera du salpêtre demain, ce dont je ressens une certaine fierté, car c'est un remède qui me paraît ne devoir être employé, qu'avec les gens de qualité! Mon éditeur aux 200 écus, Holle 2) , m'annonce sa visite pour après-demain.

Très infiniment chère,

Voilà une douce et bonne nouvelle, que vient m'apprendre Gusti. Vous avez un peu moins mal dormi cette nuit, et par

1) Eine auf der Altenburg übliche Bezeichnung für Kaulbach.

2) Musikverleger in Wolfenbüttel, bei dem Liszt's Ausgabe der Beethoven'schen Ciaviersonaten erschien.

La Mar a, Liszt-B riefe. IV. 23

suite vous vous trouvez dans un moindre état d'agitation. Pour l'amour de moi, prenez soin de vous — et tâchez que nous habitions bientôt de nouveau notre chambre bleue ensemble! J'achève de nuancer mon «Ewig- Weibliche»1) que je veux donner à la copie de suite — et viendrai vous voir bientôt.

«Frau Fürstin lassen fragen, wie sich der Herr Doctor befinden, ob «.Nieder der o» sich nicht langweilen, und mit was Sie sich beschäftigen». So weit Gusti.

Réponse: Goullon vous aura, je pense, complètement rassuré sur ma sotte jambe, qu'il compte mener à bien dans 24 heures. L'enflure subsistant toujours, il vaut mieux que je ne me lève pas — et je suis déterminé à garder le lit mordicus, jusqu'à ce que je sois très en état de vous faire ma révérence. Je m'ennuie toujours, quand je ne vous vois pas. C'est un fait, et il n'y a, comme on sait, rien de plus entêté qu'un fait. Pour me consoler et me faire, aussi bien que je puis, bonnes petites journées — j'ai prié Magnolette de m'apporter votre daguerréotype, qui me tient charmante compagnie dans mon lit.

J'ai écrit à Brand, à Haslinger, et suis en train de finir une lettre à Martha2). Dans l'intervalle, Beaulieu est venu me voir, et tout à l'heure Pohl a passé 10 minutes avec moi. J'ai demandé à Beaulieu de faire diriger Lohengrin par Stör Samedi prochain; car il tient à cette représentation, et lui ai fait comprendre que j'étais d'autant plus fier de ce que les choses aillent mieux sans moi — ce qui lui a paru convaincant!

Bonsoir et bonne nuit, très infiniment chère. La confrontation des «deux oracles» vous a heureusement rassurée sur votre empoisonnement — et bon Dieu fera le reste.

1) Schlusschor der Faust-Symphonie.

2) Martha Sabinin.

Voilà encore de tristes nouvelles de votre nuit, très infiniment chère. Ah, si l'amour pouvait être médecin en ce cas, de quelle santé ne rebondiriez-vous pas ! Mais c'est là la plus navrante tristesse de cette vie, de voir ainsi notre cœur frappé d'impuissance, et condamné à la stérilité des vœux. Espérons en bon Dieu, car il est bon et doux jusque dans les sévérités de notre sort. Prenez patience, vous qui êtes ma sainte et glorieuse âme — et pardonnez-moi de ne savoir rien dire, rien faire de mieux. J'écris à Aix et Cologne et viendrai vous voir vers 10 heures.

Très bonne et très chère,

On me dit que vous êtes encore im Dusel. Que bons petits anges de bon Dieu vous chantent les louanges de mon cœur, puisque par précaution, je me suis résigné à ne point me lever de toute la journée d'aujourd'hui. Je passe mon temps tristement à écrire des lettres et me remettrai après à la correction des 3 dernières Sonates de Beethoven, dont Holle vient de m'envoyer l'édition originale. Ce sont 3 œuvres de prédilection pour moi, qui peuvent dispenser d'en connaître beaucoup d'autres, publiées avant et après. Je vous bénis.

Je vais admirablement, sauf à ne pas marcher encore — mais pas trace d'inflammation, ni de suppuration. Goullon vous fera du reste un rapport selon les règles de l'art et de la science, qui vous tranquillisera. Wedel1) est donc aussi une illusion. Hélas, hélas, à qui peut-on se fier!

1) Arzt, Professor in Jena.

Très adorable et chère, Fainéant va très passablement, et s'est assez bien conduit hier soir, en se tenant constamment assis, depuis le commencement jusqu'à la fin du Lohengrin. Seulement j'imagine que ce vilain temps influe même sur mes jambes, et voudrais me tenir tout à fait tranquille dans mon lit aujourd'hui. Pardonnez-moi donc, si je ne viens pas tout de suite. Je me sens un peu hébété, et me rendormirai probablement, pour me reposer de la fatigue d'hier soir. Il y avait beaucoup de monde, et le tout allait aussi bien que possible.

Les hommes de l'art et de la science, Wedel et Goullon, m'ont déclaré qu'il fallait que vous dormiez, sommeilliez, et vous rendormiez le plus possible — et par conséquent qu'il valait mieux qu'on s'abstienne de venir vous voir. Fainéant part pour la répétition de l'opéra de Lassen1), durant laquelle il se tiendra bien tranquille dans la loge de la régie, avec son tabouret et son sac à pied, pour ne pas se fatiguer ni se refroidir. Que les bons anges de bon Dieu demeurent avec vous, et chantent au fond de votre cœur les bénédictions du mien!

Vous m'avez oublié, très chère. Je ne vous reverrai pas ce

soir, car après la répétition j'irai chez Mme Pohl, avec laquelle

j'aurai une longue conférence sur «ce qu'on entend sur la

montagne». De chez elle, il faut que je m'achemine vers la

«vallée» du Neu- Weimar- Verein !

1) Eduard L. (geb. 1830), später als Componist der Faustmusik und zahlreicher poesievoller Lieder besonders erfolgreich, wurde 1858 unter Liszt Hofmusikdirector, nachmals Hofcapellmeister und Generalmusikdirector in Weimar. Liszt führte 1857 seine Oper »Landgraf Ludwig's Brautfahrt« auf.

Vous êtes très amoureusement priée de ne pas trop songer à Mr le curé, et de revenir bientôt auprès de Magnolet et Fainéant.

J'ai invité Lauchert *) — et vais paraître pour vous admirer et vous adorer; car vous êtes vraiment admirable et adorable !

Goullon s'élève aux plus hautes cimes de la poésie. Il vient de me comparer à l'Orphée, comme jamais personne ne s'en était avisé, en me disant que je ne devais pas plus sortir de mon lit sans sa permission expresse, qu'Orphée n'aurait dû regarder Eurydice avant d'avoir quitté l'Elysée , sous peine de perdre aussi bien que mon aïeul musical, le fruit de mon labeur de fainéantise! Supposant vous complaire par mon obéissance aussi passive que peu convaincue, je me suis refourré dans mes draps, rêvant à Orphée, Beethoven, vous, ma Muse, et vous adorant.

Je suis tout triste pour vous, et très heureux par vous! Mon mal de jambe est tout à fait bien, il n'y a plus trace d'inflammation — et je viendrai dans une heure vous souhaiter bonnes Pâques.

Très, très, très bonjour, infiniment chère! Suivez mon exemple cette fois, et guérissez bientôt. J'écris à Bronsart, et vous porterai ma lettre dans une heure.

1) Ein in Hof kreisen sehr beliebter Porträtmaler, der auch Liszt porträtirte.

Soyons doux pour les doux! Cornelius est du nombre. Pour le moment, il est déjà parti — et son bon cœur saignerait d'une leçon comme celle que vous voudriez lui voir appliquée. Il prendra d'autres façons, d'autres habitudes — tout naturellement.

Je viendrai vous voir aussitôt que Goullon m'aura émancipé, sur quoi je compte avec certitude, l'inflammation ayant entièrement disparu.

Vœux et bénédictions, très chère et unique. Je me sens très bien ce matin, et songe, en chevauchant à travers champs, à mes Ideale1),

Ma pauvre, très chère et adorée a encore passé une mauvaise nuit, tandis que ce gueux de Fainéant dormait comme une marmotte! Mais bon Dieu «qui est ressuscité» mettra bientôt bon ordre à votre sciatique et à l'indisposition de Magnolet, comme II a déjà chassé les vilenies de Fainéant. Alors nous irons tous trois Le remercier, et Le prier de nous faire pratiquer sans retard les vertus qui découlent du sacrement, dont Bourdaloue2) parle si bien. J'ai encore pour une couple d'heures de travail à mon Purgatoire, car Dingelstedt m'a empêché de finir hier. Ensuite je viendrai auprès de vous et Magnolet.

[April 1857.]

Il n'y a plus depuis hier soir ni inflammation, ni suppuration — seulement un peu d'enflure. Plutôt la tension est demeurée, et voilà pourquoi je préfère ne point me lever, jusqu'à ce que je puisse bien appuyer le pied, comme c'était

1) Symphonische Dichtung Liszt's.

2) Grosser französischer Kanzelredner unter Ludwig XIV.

déjà le cas à la fin de la semaine passée. Même avant-hier il n'y a pas eu d'inflammation proprement dite , c'est-à-dire qu'aucune rougeur ne s'était établie autour de l'endroit en souffrance. 11 est possible que le lait de Wedel appliqué tout le long de la jambe , m'ait valu le bénéfice de rester 2 ou 3 jours de plus au lit. D'autre part, les croûtes tombent, et j'aurai bientôt la jambe entièrement nettoyée. Voilà l'exacte vérité sur mon petit mal, que je vous supplie de ne pas prendre plus au sérieux qu'il n'y a lieu. Il me vient, il est vrai, aussi mal à propos que possible, puisque cela m'empêche de vous aller voir, et de vous dire ce que je ne saurais jamais assez vous répéter.

J'écrirai volontiers à Smetana1) aujourd'hui ou demain. Envoyez-moi sa lettre par Magnolet, avec celle de Martha, à laquelle je voudrais aussi répondre.

Bonsoir, très chère et unique! On a eu peur de l'orage et du chemin de fer. Et voilà ce pauvre Fainéant qui est obligé d'aller dormir, sans vous dire bonsoir. Il en est tout marri, je vous assure, et vous attendait le cœur aussi endolori que le pied, lequel du reste semble aller mieux. J'ai écrivassé une partie de la soirée, et plus tard Magnolet m'a lu quelques pages du 2me volume de Stahr, qui ont de l'intérêt. Nous avons soupe à trois avec Miss Anderson, et je me suis livré à des bombances de compote, ce qui ne troublera guère mon repos. Bonne nuit, et à meilleur réveil demain matin!

Le Grand-duc m'invite pour 4 h. ]/2 'd dîner, à Ettersburg. Je crois qu'il faut que j'accepte.

1) Friedrich Sm. (1824 — 84), der geniale böhmische Componist, dessen sich Liszt von Anbeginn hülfreich annahm. Siehe La Mara, »Briefe an F. Liszt«. I, Nr. 71, II, 71 u. 113.

Encore un mot, un serrement de cœur et d'âme, avant que je ne parte d'ici! Gardez la paix en bon Dieu, et soyons un en Lui!

Grâces soient rendues au Ciel de vos douces et chères lignes. Puisque le «mieux abstrait» inventé par Goullon continue, espérons que le bien concret et positif reviendra enfin, et que très chère Minette aura bientôt santé, bonheur et prospérités à la fois. Fainéant continue de faire sentinelle aux abords du Musikfest, comme c'est sa coutume en pareille occasion. Ma présentation au comité à l'hôtel de ville, hier matin, a plutôt produit une bonne impression sur ces Messieurs, parmi lesquels se distinguent par des sentiments bienveillants en ma faveur, le président van Houten, possesseur de plusieurs quatuors d'instruments à archet, deux violons, viola et violoncelle — de Stradivarius, de Guarneri, d'Amati et de Magini — ce qui fait une collection probablement unique en Europe. Puis l'architecte de la ville nommé Ark, et un poète célèbre par des poésies dans le dialecte de la contrée, nommé Joseph Müller. Ce dernier vient de m'envoyer avec des inscriptions très flatteuses plusieurs de ses petits volumes, et aussi un petit recueil de poésie catholique: «Muttergottes- Sträusslein zum Maimonate.» Après quelques explications qui m'avaient été demandées, le Bourgmestre Dahmen m'a conduit dans la grande salle de l'hôtel de ville, pour me montrer cette localité. Malheureusement elle ne se prête guère à une grande fête musicale, à cause des grands piliers qui traversent tout le milieu de la salle, et empêchent d'une part que le directeur soit vu de tout le personnel, et de l'autre divise aussi le public en deux moitiés, ce qui sera nécessairement d'un fâcheux effet pour l'impression générale.

1) Liszt hatte sich zur Leitung des Niederrheinischen Musikfestes in Aachen bereit finden lassen, und schreibt von dort an die Fürstin.

Dans cette salle se trouvent les grandes fresques de Rethel, dont la composition m'a paru grandiose, et marquée au coin du génie. Rethel partage le sombre sort de Schumann, dans une maison d'aliénés à Berlin, et le vulgaire dit que c'est par suite de vanité blessée. Il n'a pu achever que la moitié de sa tâche, et c'est son élève Kehren qui a été chargé de peindre le restant d'après les cartons de Rethel. On m'a raconté qu'on lui a fait ici beaucoup de mauvaises chicanes, et il a eu à essuyer les critiques les plus acerbes de la part des «entendus» qui ne s'entendent pas plus à la peinture qu'à la musique — les secrets et le mystère de l'art ne se révélant guère au gré de l'arrogance et de la médiocrité. Je retournerai à ces fresques avec Kehren, et tâcherai de vous en parler avec plus de détail.

A 1 heure, j'ai dîné à trois avec Suermondt1) et Walbriil, Mme Suermondt étant allée passer la journée à une petite maison de campagne très champêtre, sans luxe aucun, à une demi-heure de la ville. Nous l'y avons rejointe avec Turanyi2) vers 6 heures, et j'ai fait un bout de promenade avec elle sans ressentir le moindre inconvénient. A 10 heures j'étais dans mon lit — et avant de partir vos lignes m'étaient parvenues.

Ce matin j'ai lu quelques pages de l'esthétique de Vischer, que j'achèverai en entier, car j'y prends goût et intérêt. Sa critique de Hanslick est parfaite, et je commence à prendre meilleure opinion du «pédant». Vers 1 1 heures j'ai fait une demi-douzaine de visites avec Suermondt, aux trois bourgmestres d'abord, dont l'un vient d'être fait Comte par le Pape, ce qui naturellement a été le sujet de toutes les conversations de la ville; à Müller et à Sachs, rédacteur du journal d'Aix, qui me paraît avoir d'assez bonnes dispositions à mon égard. A 2 heures, van Houten, Sachs et quelques autres sont venus dîner chez Suermondt — et à 7 heures j'irai à la répétition. Avant de sortir ce matin, j'ai écrit quelques lignes à Hiller

1) Liszt wohnte bei S., einem Kunstmäcen.

2) Städtischer Capellmeister in Aachen.

et à Bronsart, que j'engage à venir me voir avant le coup de feu des répétitions générales. J'ai vu aussi la salle du théâtre qui est d'une acoustique très favorable, et suis très satisfait de l'excellente disposition des pupitres et de l'arrangement général. Nous aurons 52 violons, 16 violas, 19 violoncelles et 13 contrebasses. Il y a vraiment de quoi ravir Berlioz lui-même.

Veuillez faire dire à Mme Milde que je l'attends avec anxiété. Elle sera logée dans la même maison que moi chez les Suermondt, ainsi que Mme Pohl. Rappelez aussi à Cornelius qu'il m'envoie par Mme Milde la partition et la partition de piano de V Enfance du Christ et chargez-la aussi d'un paquet de mes cartes de visite, qui ont été oubliées. Pauvre chère, c'est vous toute malade que vous êtes, qui avez voulu faire la besogne de mettre le papier dans mon buvard, de ranger les enveloppes, la cire à cacheter et les plumes. En y pensant ce matin, je ne pouvais m'empêcher de pleurer d'attendrissement! Dépêchez de suite Cornelius aux Milde, afin qu'ils soient ici au plus tard Mercredi matin. Les autres Weymarois seront très bien accueillis et j'ai soin de leur faire bon lit de mon mieux. Pour Mme Milde je la réclame à cors et à cris. Après avoir vu la salle ce matin, je suis persuadé qu'elle fera un grand effet.

Dans la situation donnée je n'irai probablement pas à Cologne, avant les jours de Pentecôte; mais peut-être y passerai-je une demi-journée après. Ma santé se consolide, et on me trouve bonne mine. Puissé-je vous retrouver guérie et alerte, et vous saluer déjà quelques stations avant Weymar. En attendant, saluez Magnolet pour moi, et faites aussi toutes amitiés à Scotland, ainsi qu'au rossignol qui chante dans le petit fourré d'arbres du jardin de 1' Altenburg. Tout à vos pieds et en votre cœur. F. L.

22 Mai 57 [Aachen].

23 Mai, Samedi. 5 heures.

Je viens faire ma causette quotidienne avec Minette, dont j'embrasse d'abord les chères petites mains un peu amaigries, par suite de vos excès de régime. Pour commencer, je vous apprendrai que je n'ai rien de nouveau à vous mander, si ce n'est que ma chambre s'est enrichie de trois têtes de belle peinture, que Suermondt est venu lui-même appendre ce matin. Il est en train d'arranger toute la maison, et se trouve fort embarrassé de la quantité de ses tableaux. Le premier tableau est un fort beau portrait de Gluck, peint par Kupetzky1) — l'original pouvait avoir alors à peu près mon âge. Le second un S* Jérôme de Ribera, dont Suermondt a envie de me faire cadeau — et le troisième une dame néerlandaise avec l'énorme collerette d'usage au 17me siècle. Le S* Jérôme est d'une admirable énergie, et tient à la fois de l'anachorète, du Titan et du Faust. Quant à la dame patricienne néerlandaise, elle me paraît bien peinte, bien lustrée, et d'une aménité accorte et digne. Tout en ne faisant pas trop de façons, elle semble commander qu'on en fasse avec elle!

Tout à l'heure j'ai eu la visite du correspondant d'Erard à Cologne, Mr Heinemann, qui m'a informé que Mme Érard envoyait un piano exprès, très grand format, pour être mis à la disposition de Hans. En outre, Heinemann m'a quasi annoncé la visite de Hiller pour Vendredi prochain, premier jour de répétition générale. Hiller dirigera probablement le Musikfest de Mannheim, Lachner2) se trouvant assez indisposé.

La fête champêtre pour laquelle j'avais été invité, aura lieu Mardi prochain, comme faisant partie du programme des fêtes en l'honneur du retour de Rome du Cardinal Archevêque Geissel. Je me priverai du plaisir d'y assister. Mon ami

1) Johann K., ausgezeichneter deutscher Porträtmaler (1667 — 1740).

2) Vincenz L. (1811—93), Bruder von Franz L., war Hofcapellmeister in Mannheim.

Bischoff est parti cette nuit avec le Cölner Männer g esangverein pour Londres, et par conséquent brillera par son absence au Musikfest d'ici. Le Männergesangverein m'a envoyé son livret, relatif au voyage de cette année. J'ai dîné en tête-à-tête avec mes hôtes et dormi après. A 6 heures, j'irai à la répétition de V Enfance du Christ, et demain matin à 7 h. y2 j'assisterai à une messe basse, qu'un chœur d'enfants des écoles accompagne de cantiques. Walbriil qui a entendu la musique du dôme à la fête d'avant-hier, m'a assuré qu'elle était fort mauvaise, ce que je n'ai pas de peine à croire. Je termine par où j'ai commencé, en vous embrassant les pieds et les mains, et en vous disant merci de vos chères lignes, qui me sont arrivées ce matin.

Lundi matin, 25 Mai.

Hier matin, je suis allé avec Turanyi à la messe à 7 heures 1/2 au dôme. Les enfants de la Domschule, dont une bonne partie des voix a déjà mué, chantent à cette heure des cantiques et psalmodies, qu'il m'intéressait d'entendre. Une modulation de ces psalmodies qui blessait l'oreille de Turanyi, me parut belle — quoique défigurée dans l'exécution par des dissonances accessoires. Dans la soirée, Walbriil me raconta qu'il avait assisté à un sermon du Père Roh, un des plus renommés prédicateurs parmi les R. Pères, et je regrette beaucoup de ne l'avoir pas appris plus tôt; car je n'aurais certainement pas manqué de l'entendre. Je tâcherai de réparer cette omission involontaire au plus tôt, et s'il y a lieu, je ferai la connaissance du P. Roh. Les R. Pères possèdent une maison à Aix, mais se tiennent fort sur la réserve à l'extérieur, d'après ce qu'on m'a assuré. L'institut du S. Cœur, situé à une très petite distance de la ville, compte plus d'une centaine de demoiselles pensionnaires. Au retour de la messe, j'ai passé une couple d'heures en tête-à-tête avec Turanyi, et lui ai joué ma Messe qu'il trouve admirable et en progrès sur celle de Beethoven. Il a fait pour sa part aussi une

demi-douzaine de Messes, dont il m'a communiqué trois dans l'après-midi, ainsi que quelques autres compositions — entre autres Die Macht des Gesanges von Schiller, pour chœurs, soli et orchestre — des Ouvertures, Quatuors, Lieder, Symphonies, le tout inédit. D'après mon humble opinion, ces œuvres sont plus à leur avantage dans cette ombre manuscrite, malgré les qualités d'expérience, de savoir et d'acquit qu'elles dénotent. Il lui manque comme à beaucoup d'écrivains un je ne sais quoi, qui est absolument nécessaire à mon entendement — et il sait trop bien à l'avance ce qu'il veut faire, pour bien réussir à le faire. De fait, j'ai passé quasi toute ma journée avec lui. De 9 heures à midi, à lui montrer ma Messe et parcourir la Cantate de Bach, l' après- dîner de 5 heures à 8 h. y2> à prendre connaissance de ses ouvrages. Dans l'entretemps j'ai reçu une ou deux visites, et dîné avec le beaufrère et la belle-sœur de Suermondt. Les deux frères ont épousé deux sœurs Coqueril, et il y avait encore à table une troisième sœur non mariée, de 24 ans environ. Il m'a semblé que l'occasion était bonne pour produire mes petits talents de pianiste après le café. Je leur ai joué une couple de morceaux, en guise de remercîment de l'obligeance et des égards qu'ils continuent de me témoigner.

Milde vient de m'écrire qu'on lui refuse la permission de venir à Aix, et que sa femme ne pourra arriver que le Jeudi matin, à cause d'une représentation des lustige Weiber, qu'il trouve passablement unlustig. Veuillez encore faire dire à Mrae Milde que le Musikfest l'attend, comme la terre sèche attend la rosée. Je la prie de venir droit chez moi, à son arrivée. Sa chambre est préparée, au même étage que la mienne, et elle peut être assurée qu'on la choiera et dorlotera. Faites-lui recommander aussi d'apporter avec elle les parties d'un ou deux morceaux qu'elle devra chanter au troisième concert. Peut-être la prière de Geneviève qu'elle a chantée à Leipzig, ou bien celle du Tannhäuser, dont on pourrait faire copier les parties en toute hâte. En sus quelques cahiers de Lieder de Schubert et Schumann. Je compte aussi sur un petit paquet de cartes de visite, et 3 exemplaires du Künstler-

chor1 que vous ferez remettre soit à Mn,e Milde, soit aux Pohl ou Singer.

Que les anges de bon Dieu vous fassent leur Musikfest dans votre grand et doux cœur, très infiniment chère! Tendresses à Furet-Schahatte, et toutes deux n'oubliez pas votre

Fainéant.

Mardi matin.

Les répétitions générales avec le personnel d'Aix, orchestre et chœurs environ 300, qui forme le noyau d'exécution du Musikfest, ont commencé dans l'après-midi d'hier Lundi. Il me tardait de faire connaissance avec mes exécutants et mes chanteurs, avec lesquels j'espère établir dans très peu les meilleurs rapports. Malgré toutes les sottises qu'on dit et qu'on imprime sur mon compte, j'ai toujours remarqué que le personnel musical au moment de l'exécution, bon gré mal gré, se sentait entraîné vers moi, et me suivait avec feu et docilité. Ici il en sera indubitablement ainsi. A mon entrée, on m'a salué avec les fanfares d'usage, et je compte qu'après les derniers accords du Musikfest, les applaudissements de la grande majorité s'y joindront. Les Suermondt me racontent que mes façons ne déplaisent point, de sorte que ma persönliche Liebensivilrdigkeit se trouve dans une assez bonne assiette. Il paraîtrait même que les membres de l'opposition commencent à se rallier et à se fusionner, en voyant combien peu de fondement avaient les sottises débitées sur mon compte.

Ce matin je ferai une seconde répétition avec l'orchestre séparé, et le soir à 7 heures avec les chœurs et l'orchestre. V Enfance du Christ n'a été apprise qu'à contre-cœur, ainsi que je le prévoyais. Ce néanmoins l'ouvrage marchera bien, et fera un bon effet. Pour ma part, je ne l'admire que dans une certaine mesure. Aussitôt mon Elisabeth terminée, il faut que nous composions le Christ, dans le sens que nous donnons à cet ouvrage. Si vous vous chargez du canevas, Cornelius fera très bien les vers, en prenant l'Évangile et Rückert pour

appuis. A propos de Cornelius, dites-lui de ma part, que sa traduction vaut mieux que le texte original en beaucoup d'endroits.

Vers- 3 heures, Walbrtil m'a invité à prendre le café avec le R. Père Roh, qui est en bonnes relations avec le Dr Rodenburg, médecin, chez lequel Walbrtil demeure. S'il y a lieu, je tâcherai de faire bonne connaissance avec lui, et me propose d'assister aux premiers jours à l'une de ses prédications.

Ma mère m'a écrit pour me demander de venir à Paris, ce dont je m'abstiendrai pour le quart d'heure. Je vous envoie simplement sa lettre, comme une distraction. Pour vous faire assister complètement à mon petit train de vie d'Aix, il faut que je vous dise que la salle à manger est au rez-de-chaussée, et ornée de deux tableaux, placés vis-à-vis l'un de l'autre. J'occupe le «haut bout» de la table, Mme Suermondt est à ma gauche et lui à la gauche de sa femme. Le tableau à ma gauche représente un énorme pélican, entouré de canards chinois et autre même volaille qui se complaît dans son activité de barbotement, tandis que le pélican les considère à la façon du P^e Metternich: «der auf solche Einzelheiten nicht eingehen kann*. C'est bon Dieu Jésus-Christ qui est sur le tableau opposé, avec S* Pierre et S* Jean et un champ de blé, et traite le sujet des disciples d'Emmaiis. Je ne sais si Suermondt, en les plaçant là, a songé à l'analogie qu'il y a entre le pélican et Jésus-Christ. Ce dernier tableau est peint par Otto Rethel, frère d'Alfred, qui a commencé les fresques de l'hôtel de ville. Les deux frères appartiennent à l'école de Düsseldorf — et le pélican est de Hondekœter, 1660. Le salon avec le piano d'Érard et le Velasquez est entièrement mis à ma disposition pour recevoir des visites. Tous les meubles sont recouverts de velours vert foncé, ainsi que ceux de la pièce attenante, dans laquelle se trouve entre autres tableaux de choix une admirable tête d'étude de Rubens. Dans ma dernière lettre, je vous ai raconté que Suermondt avait placé trois tableaux dans ma chambre. Ayant à sortir, j'ajoute seulement, pour vous prouver combien les voyages contribuent à mon instruction, que parmi les trésors pré-

cieusement conservés ici au dôme, se trouve le cor de chasse de Charlemagne avec cette inscription, demeurée mystérieuse et incompréhensible au dire des archéologues, et que pour ma part je comprends si bien: Dein Ein.

Bronsart m'écrit qu'il arrivera probablement ce soir. Les dispositions peu bienveillantes de Berlioz à l'égard de mon activité et de mes tendances ont transpiré ici — et ne contribuent pas à mettre Berlioz en meilleure lumière, car le gros des gens explique cela simplement par l'envie, et ne se trompe peut-être pas entièrement. J'écrirai demain à" Daniel, dont la lettre me parvient à l'instant avec celle de Bronsart.

Jeudi, 6 heures du matin.

J'ai vu le R. Père Boh, et tâcherai de le revoir avant de quitter Aix, après l'avoir entendu prêcher Dimanche prochain. Cornelius dont il s'est souvenu tout affectueusement, et auquel il m'a chargé de faire ses meilleurs compliments, vous donnera la description du physique du personnage. Il n'est dépourvu ni d'embonpoint ni de pétulance , ni de cette bonhomie maîtresse, qui embarrasse fort les habiles. Sa conversation est d'un flot assez vigoureux, et ses façons accortes, plutôt enjouées, avec une pointe de gaieté. Es geht sehr gut, me dit-il, avec le grain de malice permise, et quasi en se frottant les mains — quand je lui remarquais que le procès de décomposition intérieure du protestantisme ne laissait pas que de faire sa besogne sans perdre de temps. A ce propos il me raconta qu'il avait autrefois fait un ouvrage, dans lequel il avait pris la peine de consigner les protestations successives du protestantisme contre les vérités, une à une. De fait, le protestantisme avait renié la Voie, la Vie et la Vérité, en se détachant du tronc de l'Église. En joignant ensemble les pierres détachées de l'édifice d'erreur et de mensonge, établi par les docteurs du protestantisme, on verra qu'il n'y a pas une vérité de la foi chrétienne, que l'un d'eux ou plusieurs d'ordinaire, n'aient cherché à détruire. Ils

arguent de la Bible, dit-il, mais s'ils voulaient être de bonne foi, ils seraient obligés de convenir qu'ils n'en laissent subsister pas une page, pas un verset, depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse — de sorte qu'il leur reste à peine der Pappendeckel, sur lequel ils feraient bien d'inscrire le titre de l'ouvrage du Prof. Bauer de Tübingen: Mythologie der Hebräer, Du reste, Roh trouve que la dialectique catholique s'est trop longtemps attachée à polémiser contre le protestantisme. Mieux vaut, selon lui, se renfermer à lui opposer une fin de non recevoir pure et simple, en démontrant, ce qui est très aisé, que ses docteurs n'ont pas les titres nécessaires pour comparaître au tribunal de la foi — sans faire entrer en ligne de compte les chancellements et aberrations de leur raison, laquelle n'a aucune «raison d'être». Nous avons causé de la sorte pendant une bonne demi-heure, avec accompagnement de café, de cigares, et même d'un petit verre de bon cognac — choses que le R. Père ne prohibe pas, lorsqu'on en use dans une certaine mesure. Le Dr Müller que je vous ai nommé, me raconta hier que dans une controverse, il avait poussé Roh jusqu'à admettre non seulement l'âme des bêtes, mais encore la subsistance de cette âme après la mort. J'imagine que le R. Père en faisant cette concession peu dommageable aux intérêts de la catholicité, ne pouvait qu'approuver intérieurement que chacun, sans en excepter Müller, prêchât pour soi, ou à tout le moins pour son Saint. Or les bêtes sont des espèces de Saints pour les esprits forts! Je suppose qu'il accorderait également indulgence plénière aux scrupules théologiques de Mme Patersi! Pour lui servir un peu de mon crû, je lui ai parlé de ma façon de concevoir la musique religieuse en notre temps auquel il semble réservé d'entamer plus profondément qu'on n'était à même de le faire jusqu'à présent, le côté exégétique. Il me raconta qu'il avait pleuré à chaudes larmes en entendant dernièrement la première Messe de Beethoven. Puis nous avons jasé sur la situation inévitablement fâcheuse de la musique d'Église, et le goût peu éclairé des hauts prélats en matière d'art

Les Pohl sont arrivés avant-hier soir, Bronsart hier matin.

La Mar a, Liszt-Briefe. IV. 24

Il y a eu grand dîner officiel chez les Suermondt hier, avec bourgmestre, Colonel commandant, etc. Après le dîner, la musique de régiment a exécuté plusieurs morceaux de Tannhäuser et Lohengrin, et aussi sur ma demande le Fackeltanz de Meyerbeer.

Voici Suermondt qui m'arrive, et j'aurai fort à faire tous les jours-ci. En somme, j'ai très bon espoir de la réussite du Musikfest. Ci-joint je vous envoie la lettre de Hiller1) et un bout d'article d'un journal d'ici: Echo der Gegenwart.

Dein Ein.

Mardi, 7 heures du matin.

Vous m'avez porté bonheur, et depuis hier soir ma victoire, comme disent les Suermondt, est complète ici. Les Festklänge2) ont eu aux répétitions un succès d'orchestre. Aussi l'exécution avait-elle beaucoup d'entrain et de feu — et les salves d'applaudissements et de bouquets qui ont éclaté aux dernières mesures, me rendent la modestie aisée. Quant à Berlioz, il a été impossible de le sauver, malgré tous mes efforts. Sans la maladie de Dalle Aste*), qui n'a pas pu chanter deux notes hier soir, et avait déjà été obligé de quitter la salle après le premier récitatif du Messie, sans cette fortunée maladie qui me rendait possible de retirer sans couardise la première et la dernière partie de la trilogie de Berlioz

— il était à prévoir que l'ouvrage aurait fait une chute désastreuse. Schneider a très bien chanté le récit de la Fuite en Egypte, et Mme Suermondt s'est conduite en héroïne dans l'organisation du chœur invisible. Elle donne avec sa sœur le bon exemple de se poster tout au haut de l'orchestre, derrière les timbales, justifiant ainsi parfaitement les armes — 5 coqs

— et la devise de son père «Courage to the last», dont je vous envoie l'empreinte. Tous les morceaux du concert ont

1) Hiller's Briefe an Liszt siehe: La Mara, »Briefe an Fr. Liszt« II, Nr. 75 u. 77.

2) Symphonische Dichtung von Liszt.

3) Bassist.

marché à merveille, et quoique Dalle Aste nous ait fait défaut — je n'ai rien changé à l'ordre du programme. Reinthaler1), l'auteur de l'oratorio Jephté, exécuté avec succès à Cologne, Londres, Berlin, Erfurt, etc., s'est chargé de la partie de basse dans le Sängers Fluch1). Seulement j'ai dû retrancher la première et la dernière partie de V Enfance du Christ, et terminer le concert par un admirable chœur et une Fugue colossale avec trois trompettes de Bach. Le grand succès de la soirée était pour la Symphonie de Schubert et ma liebensioürdige Persönlichkeit, en honneur de laquelle on a fait aux Festklänge un accueil, qui m'a tout à fait surpris et dont vous pouvez être contente. Bronsart et Bülow vous écrivent par la même poste. Ainsi que je l'espérais et vous le disais avant mon départ, ma réputation de «directeur» est brillamment établie, et mes adversaires seront forcés de battre en retraite sur ce point. Sur les 550 personnes du personnel chantant et exécutant, il y en a certainement plus de 500 auxquelles je conviens, et qui me suivent avec une sorte d'attachement, qui est le résultat de l'autorité musicale que j'exerce, et maintiendrai de plus en plus.

Que bon Dieu soit loué et béni du mieux que Wedel et Goullon constatent dans votre état. Prenez patience, très adorable et infiniment chère fiancée, sœur, amie, aide et support, joie, bénédiction et gloire de ma vie! J'espère vous revoir Dimanche, car je ne sais si je pourrai partir d'ici avant Samedi. S'il m'était possible, je voudrais m'arrêter quelques heures à Wesel chez le père de Bronsart, et aussi à Wolfenbüttel chez Holle. Je vous écrirai encore demain, pour vous donner des nouvelles du concert de ce soir, dont le succès me paraît certain. La Milde a un succès prodigieux. Elle est le star du Musikfest, et même ma partie adverse la porte aux nues. Hiller, les Colognais et le Dtisseldorfois en sont ravis. Je réserve tout ce petit paquet d'histoires pour nos

1) Carl E. (1822 — 97), nachmals städt. Musikdirector, Domorganist und Dirigent des Domchors in Bremen.

2) Von Schumann.

«Causeries» du Lundi, Mardi, Mercredi, etc. Mon heure de congé sonnant bientôt, je ne songe plus à ce qui m'entoure — pour vous envoyer toute mon âme, ainsi qu'à très chère et douce Magnolette!

Mercredi, 8 heures du matin.

Dans tout ce qui m'arrive d'heureux comme dans tout ce que je fais de bien, c'est vers vous que remontent ma pensée et mon cœur — car c'est à vous que je dois d'être le peu que je suis! Ce sentiment qui remplit toute mon âme est mon repos, mon bonheur, ma gloire, et me suivra au delà de la tombe, ou plutôt m'y précède, car c'est par vous et en vous que mon âme aspire au Ciel!

La circonstance d'Aix m'a été favorable. Tout a bien réussi — mes amis sont très réconfortés, et la partie adverse quasi décontenancée. Le concert d'hier a parfaitement marché d'un bout à l'autre. Il a été fort question de répéter les Festklänge, qui ont fait sensation ici. Mais comme le concert devait être selon la tradition terminé par un chœur — VHallelujah de Händel — et que l'ovation préparée, habituelle aussi en pareille circonstance, convenait le mieux pour la clôture, il a mieux valu ne rien changer au programme. Müller, dont je vous ai parlé et qui fait partie du comité, a fait pleuvoir après le Hallelujah un millier d'exemplaires de toutes couleurs, de la pièce de vers que je vous joins ici, et qui exprime parfaitement le sentiment de la grande majorité. En même temps? la fille du bourgmestre, Mlle Dahmen, jeune et jolie personne, m'a remis une couronne de lauriers, aux acclamations de toute la salle, avec accompagnement de fanfares et d'une pluie de bouquets. Le succès de la Milde tient du prodige. Singer a été très applaudi ainsi que Biilow, qui a joué comme un lion. Hiller l'a fait complimenter par une tierce personne sur son talent d'exécution, regrettant seulement qu'il n'ait pas choisi un autre morceau.

Après le concert, je m'étais invité chez les van der Hope,

à l'hôtel Nuellens. Une partie de la Liedertafel s'y est rendue pour me faire une sérénade. Dans le salon voisin, Hiller soupait avec quelques Colognais, peu charmés de la réussite du Musik fest d'Aix. Quoique j'aie dû traverser cette première pièce, pour arriver chez Mme van der Hope, nous ne nous sommes même pas salués avec Hiller. Après souper, en reconduisant Mme van der Hope, j'ai tiré un peu à gauche pour éviter de passer trop près du gros personnage de mon ancien ami! Ail heure ce matin, a lieu la séance du quatuor des Weymarois: Singer, Stör, Walbrül et un remplaçant d'ici pour Cossmann. Bülow joue avec Singer la Sonate de Beethoven, dédiée à Kreutzer, et Mme Milde chante des Lieder de Franz et Schubert. A 2 heures, grand dîner chez un des trois bourgmestres, le Cte Nelissen, et le soir grand bal, auquel l'excellent état de mes jambes me permettrait de danser. Demain matin, je ferai une visite au R. Père Roh — et s'il m'est possible, je partirai avec Bronsart dans l'après-midi pour passer la nuit à Wesel. Ne m'écrivez plus ici ni ailleurs, car je ne sais comment j'arrangerai mon voyage, et quelle station je ferai à Wolfenbüttel. Dimanche je serai de retour à Weymar — et tout en vous et bon Dieu!

Je viens vous dire bonjour, très infiniment chère, et vous dire que je ne vous quitte pas d'une minute en pensée. Votre douce tête continue à reposer là dans mon cœur, et puis je vois aussi Magnolette dans la glace qui est vis-à-vis de votre lit, tout à côté de votre broderie! Ne me grondez pas, de me servir de papier blanc. Mon pied étant par hasard beaucoup mieux aujourd'hui, je suis venu dîner Potsdamerstrasse et vous écris dans la chambre de Cosette, que j'ai trouvée de toute façon très bien: de santé, de tenue, de sens, d'esprit et de cœur. J'ai passé 2 heures avec elle dans la soirée

1) Liszt war für einige Tage in Berlin, um seiner Tochter Cosima die für ihre Vermählung mit H. v. Bülow erforderlichen Papiere zu übergeben.

d'hier, de 1 1 à 1 h. du matin, pour lui remettre et expliquer les différents papiers. Je crois qu'elle en a été très satisfaite, ainsi que Mme de Bülow, qui l'a prise très en affection — et il y a, ce me semble, toutes les probabilités d'une union heureuse. Ce matin, Mme de Bülow est venue me trouver, pour excuser Hans de l'apparente gaucherie du silence qu'il avait gardé vis-à-vis de moi à Aix — ce qui semble avoir pesé à Hans — et m'assurer de la joie qu'elle avait maintenant de ce mariage.

A 10 heures !/2 j'étais chez Brüggemann. Il m'a parfaitement accueilli en homme sérieusement pratique et pratiquement sérieux. Le point principal entendu et convenu d'abord, que les enfants du jeune couple seraient baptisés et élevés dans la religion catholique, le reste ne souffre aucune difficulté. Par rapport au mariage protestant, il est seulement nécessaire que les bans soient publiés à l'église protestante. La cérémonie du mariage devient tout à fait superflue, et il vaut même mieux s'en abstenir à cause de la question de préséance. Légalement et religieusement cette cérémonie n'ajoute rien à la validité du mariage, et le texte de la loi prussienne est tout à fait positif à cet égard. Quand l'épouse est catholique, c'est au prêtre catholique que revient de droit la dispensation du sacrement, lequel a force de loi pour l'époux protestant. La célébration du mariage ne peut avoir lieu à l'église catholique, qu'après la publication des bans, faits conjointement par le prêtre catholique et le ministre protestant. Brüggemann m'indiquera demain matin l'homme de loi, qu'il croira le plus recommandable pour dresser l'acte notarial. A ce sujet il m'a fait la même question que Mrae de Bülow, si je croyais que cette formalité était nécessaire. Mais j'y ai tenu. Vers midi je suis allé chez Mr le curé, Propst Pelldram, un homme parfaitement bienveillant et distingué de manières. Il connaissait déjà Cosima pour lui avoir été présentée, je ne sais à quelle occasion par Mme de Bülow. Je lui ai parlé de l'Abbé Bucquet1), et il m'a promis de publier les premiers bans Di-

ll Religionslehrer von Liszt's Kindern.

manche prochain , se montrait même disposé à abréger cette cérémonie, s'il y avait lieu. On nauxa, pas à recourir à cette obligeance, à laquelle l'autorisent ses pouvoirs spirituels; car il me faudra 15 jours au moins pour l'efficacité de ma cure d'Aix, et le Dimanche, 2 Août, tout sera terminé, car les bans n'ont besoin que d'être publiés trois fois. Sur ma demande, Hans s'est présenté avec sa mère à 3 heures y2 chez le curé, qui lui a confirmé ce qu'il m'avait dit, de sorte que tout est dans la meilleure voie. Demain Hans se rendra chez le ministre protestant.

«Trefflicher Freund», auquel j'ai envoyé Hans au sortir de chez le curé, qui est logé très près du musée, viendra me voir demain à 10 heures et j'irai avec lui au musée voir ses fresques. S'il est libre, je l'inviterai à dîner ou à souper. Ce soir, je suis capable d'aller une demi-heure au Sommergarten, situé en face du N° 132 d'où je vous écris. On y exécute la 9me Symphonie sans le finale, et Cosima a bien envie de l'entendre. Après-demain je vous ferai une petite surprise d'envoi — et vous ne me gronderez pas. Je partirai dans l'après-midi vers 5 heures pour Aix, en restant à Wolfenbüttel. Ne m'écrivez donc plus à Berlin passé demain soir, et faites mettre la lettre à la poste avant 8 heures, car plus tard elles ne sont plus expédiées.

J'ai lu Jeanne d'Arc de Daniel Stern — et dis comme Planche1) que dans l'intérêt de l'auteur il serait à désirer que cela fut mauvais. Je vous envoie ce maigre, volume, plus étriqué encore au dedans qu'en dehors, que j'ai augmenté de quelques notes. Que bon Dieu soit près de votre lit, et que Ses bons anges chantent incessamment dans votre cœur. Magnolet et Fainéant seront de concert, et toujours de concert à vous aimer et vous bénir.

Jeudi, 16 Juillet 57 [Berlin].

1) Französischer Kritiker.

Vendredi, 17 Juillet, 3 heures [Berlin].

J'enverrai demain matin mon billet au vieux du Chimborasso, avec un bouquet que j'ai prié Mr Schrader, le propriétaire de l'hôtel Brandebourg, de soigner particulièrement, en lui indiquant sa destination. Votre lettre m'est parvenue ce matin, chère adorée, pendant que trefflicher Freund était chez moi. Je lui avais fait demander hier par Bülow à quelle heure je le trouvais ce matin, et il est venu vers 11 heures. Brüggemann se trouvait encore chez moi en tête-à-tête, me parlant de l'homme faisant fonction de notaire, qu'il me recommandait. Il n'avait pas d'abord reconnu Kaulbach, car au moment où celui-ci entrait, Brüggemann était sur le point de partir — mais tout sorti de la porte qu'il était déjà, Brüggemann revint pour s'excuser de ne l'avoir pas reconnu de suite. Ils s'entretinrent près de 10 minutes très à la bonne et affectueusement sur Cornelius, qui est à Albano. Vers midi je suis allé au bras de Kaulbach au musée. Il m'a expliqué avec sa manière nette, précise, à la fois concentrique et concentrée, la composition de sa Blüthe Griechenlands et son nouveau tableau des Croisades. J'ai passé à peu près une heure avec lui au musée, jasant et fumant. Mon idée de composer tous ses tableaux du musée, peut-être sous le titre das Drama der Geschichte, ou quelque autre analogue, se fortifie. Aussitôt que j'aurai rencontré le poète qu'il me faudrait, je l'exécuterai — car tous les sujets s'adaptent merveilleusement à la musique, comme à la poésie. Il s'agit seulement de leur donner la forme que je sens d'instinct, mais qu'il n'est pas aisé de fixer de manière à ce qu'elle puisse être illuminée de tous les rayons de l'art. Vous rirez peut-être de ma suffisance, mais je m'imagine que je ferai comme disent les Italiens «una gran bella cosa».

A 4 heures viendront dîner chez moi Kaulbach, Mme de Bülow, Cosima, Hans, Kroll, Dräseke, Viole et Dohm. Ce dernier est un homme d'esprit, collaborateur du Kladderadatsch et très bien disposé pour la Zukunftsmusik, par conséquent lié

avec Hans et Cosette. Dans la soirée d'hier, je suis allé avec Cosette et les Btilow au Sommergarten) pour entendre la 9me Symphonie. A 10 heures ]/2 j'étais dans mon lit. Mes jambes se portent et me portent vraiment très bien, et je puis vous assurer en toute exactitude, qu'il y a un mieux assez sensible. Demain soir je partirai d'ici après avoir encore revu le curé catholique, auquel je désire faire une petite politesse particulière, car il m'a laissé une excellente impression. La petite surprise de livres vous parviendra aussi demain soir. Malheureusement il m'a été de toute impossibilité de me procurer l'édition de Balzac que je vous destine et qu'on a fait chercher à travers tout Berlin.

J'espère que vous aurez lieu d'être contente de Cosima, qui ne tardera pas beaucoup à vous venir voir à Weymar, après son mariage. La plus parfaite union s'est établie entre elle et Mrae de Bülow, et la fille de Mme de Bülow. La catholicité des enfants était chose entendue entre Hans et Cosima depuis longtemps. Je salue Magnolette, et ne vous quitte et ne vous quitterai jamais — car vous êtes ma gloire et mon salut! J'applaudis à la couronne de bluets de Magnolette. F. L.

Mercredi, 9 heures du matin, 22 Juillet [Aachen].

Si mes pieds s'éloignent de vous, les ailes de mon âme me portent tout droit sur votre cœur, mon seul home pour le temps et l'éternité! Amen!

Aucun accident ni incident n'a interrompu mon voyage, que le temps un peu rafraîchi par l'orage favorisait. Je suis arrivé ici en changeant une seule fois de wagon à Düsseldorf, où il faut traverser le Rhin à 7 heures du soir. J'employai 8 heures sur les 16 de route à lire les Mémoires de Chateaubriand qui m'ont intéressé au point de me rendre désireux de lire les volumes restants. Le style fouillé m'attache, et

1) Liszt hielt sich zum Gebrauch einer Badecur in Aachen auf.

je m'accommode aussi du fouillé de la pensée politique et philosophique, sauf à en tirer ce qui me convient de préférence. Il s'y trouve un grand nombre de mots admirablement frappés, comme «tourner les mensonges en rehaussements de statues», «les vieilles gens se plaisent aux cachotteries, n'ayant rien à montrer qui vaille» , «le monarque de notre choix conduit dextrement sa barque sur une boue liquide», etc., etc. Lors même que les récits pécheraient du côté de l'exactitude, et les portraits par celui de la ressemblance — ils n'en conservent pas moins leur valeur de composition et d'art, à peu près comme les paysages de l'école idéaliste. Ce livre clôt bien la carrière de l'auteur du Génie du Christianisme, et pourrait s'intituler le Génie du Chateaubriandisme. Je définirais ce néologisme: le mal du vague des passions se déjetant incessamment du centre à la circonférence des choses, et demandant aux contraires leurs contraires. A un plus ou moindre degré nous en sommes tous atteints, et n'avons guère le droit de le blâmer — nous trouvant au niveau du même blâme, avec moins d'avantages que lui!

Je me suis logé provisoirement à l'hôtel Nuellens, qui est très encombré, et où je n'ai trouvé qu'une petite chambre au rez-de-chaussée, donnant sur une cour de jardin. Rodenburg *) est venu me voir, à 9 heures du soir hier. Il augure très bien de ma cure que j'ai commencée ce matin en avalant deux verres d'eau soufrée. Ail heures, il m'accompagnera au bain, et je vous écrirai plus en détail les prescriptions qu'il me fera. Probablement on me permettra le café à petites doses, car la plupart des malades en prennent — et même un Schoppen de vin de Moselle à dîner, dont je me priverai par précaution. Sur la liste des étrangers, j'ai remarqué les noms de Branicki — le prénom n'est pas indiqué — et les Qtes Alexandre et Wladimir Komar, avec une Csse Alexandrine Komar mit Gesellschaftsdame, notée à part et demeurant dans le même hôtel. Si Meyerbeer reste encore une quinzaine de jours à Spa, j'irai lui faire ma visite.

1) Liszt' s Arzt in Aachen.

D'après ce que me dit Rodenburg, le temps d'une cure régulière prend en général 6 semaines, mais je compte bien en être quitte à moitié frais au plus. Ce qu'il y a de certain, c'est que je prendrai la clef des champs aussitôt que raisonnablement il se pourra. J'ai trouvé vos deux adorables lettres en arrivant, et attends celle que Magnolet avait commencée Dimanche soir, lors de mon arrivée à l'improviste. Que bon Dieu et Ses saints anges soient avec vous deux! Mon cœur vous chante un Psaume sans fin.

Jeudi, 23 Juillet 57.

A partir de Samedi, je prendrai mes quartiers aux bains de la Rose. J'y occuperai une petite chambre donnant sur le jardin, et contiguë à un cabinet où se tiendra Grosse. Le tout coûte 6 fr. par jour. Les bains se trouvant dans la maison, je n'aurai à sortir que le matin, pour me rendre à la galerie où l'on boit les eaux. Parmi les dessins que je vous ai apportés d'Aix, vous trouverez la vue de cette galerie, où je me suis promené pour la seconde fois ce matin à 6 heures 1/2. Une demi-heure après, je me plonge dans le bain, à 26 degrés de chaud, pendant 25 — 30 minutes. Puis je déjeune avec du café ou du thé, fume et travaille. Je m'arrangerai de façon à dîner à la carte avec un beefsteak au restaurant du Curhaus, situé vis-à-vis des bains de la Rose, et les jours de pluie me ferai venir le dîner dans ma chambre. De

3 à 5 heures il y a musique dans le jardin ou la salle de ce Curhaus] j'irai l'entendre assez régulièrement. Je me propose aussi de suivre les représentations du théâtre. Il y a

4 fois opéra par semaine durant la saison des bains, et point de Schauspiel. En ce moment, c'est Mllp Krall1), engagée à Dresde, qu'Edouard m'avait recommandée dans le temps, qui fait les délices des dïlettanti. Je l'ai rencontrée hier à la re-

1) Wurde die Gattin des späteren Wiener Hofoperndirectors Jauner. t. *^\

présentation de la Zauberßöte, et irai 1 entendre demain comme Alice dans Robert. C'est une assez gentille Viennoise, passablement bonne musicienne, prenant la vie avec gaieté, décence et commodité. Elle habite Dresde depuis plusieurs années avec sa sœur qui ne chante pas, mais s'occupe du ménage et voyage avec elle. Dans quelques jours on attend Formes, la basse-taille, et une Mme Fortuni, première chanteuse de Madrid, où l'on ne chante guère. Plus tard viendra Steger de Vienne, et je ne sais qui encore. A défaut des lions, tigres et autres bêtes féroces, que la régie avait jugé à la fois plus économique et plus esthétique de retrancher hier, je me suis édifié de nouveau aux quelques maximes qui font mes délices dans la Zauberflöle. Je ne résiste pas à la tentation de vous en citer quelques-unes:

Bekämen doch die Lügner alle

Ein Schloss vor ihren Mund;

Statt Hass, Verleumdung, schwarzer Galle,

Bestände Lieb' und Bruderbund.

Ihr hoher Zweck zeigt deutlich an:

Nichts edler sei als Weib und Mann.

Mann und Weib, Weib und Mann Reichen an die Götter an!

Ein Weib thut wenig, plaudert viel!

Die Wahrheit ist nicht immer gut, Weil sie den Grossen wehe thutl

(Ordinairement on coupe ces deux vers!)

Ein Mann muss Eure Herzen leiten (Frauenherzen); Denn ohne ihn pflegt jedes Weib Aus ihrem Wirkungskreis zu schreiten.

Ein Weiser prüft und achtet nicht, Was ein verworfner Pöbel spricht!

Et enfin:

Zwei Herzen, die vor Liebe brennen, Kann Menschen- Ohnmacht niemals trennen; Verloren ist der Feinde Müh\ Die Götter selbst beschützen sie! Amen!

Rodenburg a très bonne opinion de mon entière guérison, par le simple moyen des eaux et des bains. Je conserve mon régime de Weymar, et m'abstiens volontairement de vin. Dans 3 ou 4 jours on verra si mes petites plaies se décideront à se fermer tout de bon. Pour le moment elles sont naturellement rouvertes, les bains ayant fait partir les croûtes. Je n'ai garde de m'en occuper en imagination, et me plais à croire qu'elles me laisseront bientôt en repos. Par la poste d'aujourd'hui je vous envoie, ou plutôt à Magnolet, la partition des Ideale que j'ai achevé de nuancer ce matin. Faitesla remettre de suite à Randekert, pour qu'il copie les parties sans retard — 6 premiers violons, 6 seconds, 5 basses et 4 "violas. Le total devra être prêt pour le 15 Août. Ce soir je me mettrai à instrumenter les Marches de Goethe et du Grand-duc, qui serviront d'entr'actes au Festspiel de Dingelstedt, le 4 Septembre1). Magnolet réussirait peut-être à déterminer Hoffmann à m' envoyer un texte pour l'hymne en question2). Faites inviter Hoffmann à déjeuner — le vin de Champagne fera mousser la lyre germanique.

A l'exception de Rodenburg, je n'ai encore revu aucune de mes connaissances d'ici. Suermondt était à Liège hier, et je laisserai passer 2 — 3 jours avant d'aller voir van Houten, Turanyi, etc. J'ai écrit 2 billets à Suermondt et Müller. Je passe paisiblement mon temps à songer à vous et à Magnolet. La correspondance de Goethe et Schiller m'est une agréable lecture, et j'y rencontre une quantité de passages s'adaptant parfaitement à la situation musicale d'aujourd'hui. Les sentiments et les idées sont d'une parfaite justesse, mais le cercle en est trop restreint pour nous intéresser vivement, et si l'on

1) Es galt der am 3. September 1857 beginnenden Feier des Carl August-Jubiläums. Dabei wurde der Grundstein zum Carl August-Denkmal gelegt, sowie das Goethe-Schiller-Monument und die Wieland-Statue enthüllt. Dingelstedt's Thätigkeit als Intendant begann mit diesem Fest.

2) Die betreffende Dichtung wurde, statt von Hoffmann von Fallersleben , von Cornelius ausgeführt, und Liszt setzte sie als »Weimars Volkslied« in Musik.

retranchait de ces 2 gros volumes les noms de Schiller et Goethe, on ne s'en occuperait guère. La répétition incessante d'une foule de circonstances tout à fait banales et insignifiantes, fatigue inutilement le lecteur. Les coquilles et les pelures sont en trop grande disproportion avec le fruit , et portent dommage au goût qu'on prendrait à celui-ci — si quelque marmiton littéraire nous avait rendu le service de le dégager des enveloppes qui le surchargent.

Depuis que je suis arrivé ici, je ne me suis pas encore avisé d'avoir une idée quelconque et vis seulement par habitude de vivre, en songeant à vous. Dimanche, j'irai au sermon du Père Roh, que je tâcherai de revoir plus tard. Le journal d'ici, Echo der Gegenwart, que je vous enverrai, a annoncé d'une manière fort convenable mon arrivée. Dans le même N° se trouve comme «curiosissimum» que le Grandduché de Weymar n'a contribué que pour 1 fl. 30 kr. à la souscription du monument de Luther, qu'on se propose d'ériger à Worms. C'est le cas de dire avec Lamartine: «Il n'y a pas une idée qui contrepèse un écu!» Je n'ai pas eu de lettre de vous, ni hier ni aujourd'hui — probablement la poste du soir m'apportera de vos nouvelles. Je vous aime et vous bénis. F. L.

N'oubliez pas Tausig, et faites-moi savoir par Magnolette ce qu'il devient, car je m'intéresse beaucoup à lui. Amitiés à Scotland.

Vendredi, 24 Juillet, 4 heures.

Ce n'est que ce matin que m'est parvenu votre mot de Mercredi, et tout à l'heure celui de Jeudi, très infiniment chère. J'étais plein d'inquiétude , car j'imaginais que vous m'auriez peut-être écrit Mardi. En réponse à vos curiosités médicales, je demanderai à Rodenburg de vous faire une petite consultation par écrit sur ma cure, qui se réduit simplement comme je vous l'ai écrit hier, à boire de l'eau soufrée le matin,

et à me baigner une fois par jour. Dans quelques jours on verra les effets de cette méthode. Pour le moment, je me sens assez bien, et rien de nouveau n'est survenu dans le département de mes jambes ni ailleurs. On m'applique aussi une espèce d'emplâtre, dont j'ignore la composition, mais d'une couleur différente de celui que Goullon me prescrivait. Demain matin je prendrai possession de ma chambre aux Bains de la Rose, pour y continuer ma vie de réclusion. Je suis très occupé de mes Marches, que j'espère avoir terminées dans la huitaine.

Suermondt est venu me trouver hier, après mon dîner au Curhaus. Nous sommes allés ensemble à l'hôtel de ville, pour y revoir les fresques de Rethel achevées par Kehren. Je marche d'une façon très ingambe, et plus que de coutume sur l'ordonnance du médecin. Ces fresques sont de la peinture grandiose, avec des tons de couleurs ternes et monotones. La simplicité de la composition s'allie bien à la simplicité des sujets. Dans le premier tableau: Charlemagne renverse la colonne d'Irmensul, dans la forêt qui a fait place au dôme et à la ville de Paderborn, l'expression de la tête de Charlemagne dit bien: Vous voyez bien que la faiblesse des faux dieux doit céder aux hommes armés de la force du Dieu vivant. Les druides s'enfuient, et le peuple demeure plus consterné que convaincu. Dans le second tableau: Charlemagne bataille contre les Maures à Cordoue, et dans le troisième il fait son entrée à Milan, après avoir battu le Roi des Lombards, Desiderius III. Il y a du génie et de la vigueur dans toutes ces compositions — les groupes sont frappants, pleins de jet, d'ampleur, sans manière, et les chevaux et les bœufs ont de la vie. Le quatrième tableau représente le baptême de Wittekind. La physionomie de celui-ci a plutôt un caractère d'expiation, que celui de la conversion. Le cinquième tableau: le couronnement de Charlemagne, n'a rien d'officiel. Le peintre a suivi la version historique, d'après laquelle le monarque fut couronné par Léon à l'improviste , pendant qu'il faisait sa prière de sénateur romain. Un groupe populaire de 3 — 4 personnes se lève en sursaut et s'éloigne,

effrayé de s'être trouvé si rapproché de tant de majesté. Ce n'est pas tout à fait de cette façon qu'on couronnera Louis Napoléon — et si Pie IX vient à Paris, il n'y aura point de surprise improvisée. Tous ces tableaux, auxquels s'ajoutent encore 2 ou 3: la consécration du dôme, et le congrès des souverains à Aix-la-Chapelle, ont le meilleur jour possible, et par leurs grandes proportions et leurs grands traits, font un effet très imposant. Ils ne sont ni trop haut ni trop bas, et cette magnifique salle de l'hôtel de ville est l'emplacement 1-e plus favorable que je connaisse pour un pareil déploiement de l'art, car rien n'y détourne l'attention et ne porte dommage aux peintures.

Suermondt vient d'acheter à assez bon compte un magnifique van Dyck en grisaille , représentant une descente de croix. Il a la parfaite certitude que c'est bien l'original de van Dyck, ayant découvert une gravure fort rare de ce tableau, faite durant la vie de van Dyck, et s'applaudit intérieurement de ses consciencieuses études d'art, qui le conduisent à de si belles trouvailles. Sa femme, ses enfants et son frère ont été très malades. Dimanche soir, j'irai à sa campagne. Suermondt partira pour Paris et Manchester vers le 15 Août, pour y voir l'exposition des tableaux.

Que bon Dieu et ses saints anges soient avec vous. J'espère être bientôt revenu à 1' Altenburg, et alors nous prendrons notre café dans la chambre bleue! J'écrirai à Magnolet de mon nouveau logis de la Rose. J'ai trouvé ici plusieurs brimborions que je lui rapporterai. F. L.

Samedi, 25 Juillet 57. Bains de la Rose.

Je puis en toute véracité vous donner de bonnes nouvelles de ma cure, qui est dans le meilleur train. Non seulement il ne vient plus de boutons, mais encore les anciens gagnent meilleure mine, et se ferment à vue d'œil sans plus s'encroûter. Dans une huitaine de jours, j'espère en être quasi quitte — quoique Rodenburg tâche de me persuader que pour aller

sanoj il faut aller lontano. Il vous enverra demain son grimoire médical, avec la petite brochure de Liebig sur les substances contenues dans les eaux d'Aix.

Vers 1 heure j'ai pris aux Bains de la Kose possession de mon nouveau logis, se composant d'une chambre à 2 fenêtres et d'une autre avec une seule. Cette dernière est habitée par Grosse, ce qui m'est très commode, le brave garçon ayant tous les soins imaginables de ma personne. Le mobilier est très décent, en bouleau, si je ne me trompe, tirant un peu sur le jaune. J'ai loué un petit piano de Pape de Paris, d'une forme tout à fait exiguë et particulière, que je renonce à vous décrire. La vue donne sur un petit jardin proprement tenu, et je jouis du repos le plus complet au dehors. Tout mon aprèsmidi s'est passé à remanier mes Marches, qui me font un tintamarre dans ma tête. Hélas, mon bon, mon unique et adoré «Tintamarro» est loin! J'avance plus lentement que je ne voudrais dans la besogne de ces Marches, quoique je n'en démorde guère. Peut-être me réussiront-elles d'autant mieux. Je me suis mis à relire V Essai sur la littérature anglaise de Chateaubriand, que j'ai acheté pour 10 gr. — édition illustrée de crétin1) — et y prends goût.

Demain, à 10 heures, j'irai au sermon du Père Roh, et à 2 heures je dînerai à la campagne de Suermondt. Le soir, je suis capable d'aller entendre la Krall dans Martha, quoiqu'elle ne m'ait que médiocrement charmé dans Robert, hier soir. C'est une cantatrice de bonne routine, mais dépourvue de passion et d'idéal. Ce qu'elle fait est bien fait — ce qui n'empêche pas qu'avec un peu de générosité on lui épargnerait assez volontiers la peine qu'elle est obligée de prendre pour cela. Le reste de la représentation était assez pitoyable, et très audessous de notre niveau de Weymar. La grande scène au troisième acte avec des choristes qui marchaient comme des cannes, atteignait le sublime du ridicule. Quelque habileté et

1) Mit dem »Crétin« meint Liszt hier scherzend sich selbst, auf seine, der Fürstin unbegreifliche Vorliebe für billige und daher oft schlechte illustrirte Ausgaben anspielend.

La M ara, Liszt-B riefe. IV. 25

talent qu'il y ait dans cet opéra, il commence pourtant à tomber passablement en loques, et à moins d'une très belle exécution, il y a des morceaux qui deviennent insoutenables — comme p. ex. le Trio sans accompagnement entre Bertrand, Robert et Alice, au troisième acte. Leurs gargouillades me faisaient hier l'effet d'une imitation des grandes eaux de Versailles ou de Cassel, au moyen de pompes! C'était affreux, et j'ai regretté les 20 gr. que m'avait coûté ma place.

Il est 10 heures du soir, et je me sens un peu fatigué de ne pas faire davantage et mieux. Bonsoir, très infiniment chère, vous qui m'êtes seule nécessaire en ce monde et dans l'autre — car je ne sais que devenir quand vous n'êtes pas près de moi. Que bon Dieu soit avec vous et Magnolet!

Veuillez vous charger de mes amitiés pour Georges *). Je n'ai pas eu de lettre de vous aujourd'hui.

29 Juillet 57.

Je viens d'écrire à Cosette qu'il se pourrait que son mariage souffrit quelques jours de retard, à cause de ma cure, qu'il ne serait pas raisonnable d'interrompre. Mais franchement et de vous à moi — je suis déjà très résolu à ne pas me confirmer aux prescriptions d'une cure régulière, par rapport au nombre des bains; car il me suffit de me sentir guéri et d'avoir la peau nette, pour m'en tenir là sans plus. Or, il est quasi certain que dans 3 jours il n'y aura plus trace de suppuration, la peau blanchit déjà. A quoi servirait de dorer l'or, de parfumer la rose, et de baigner les bains? Cela peut convenir aux Anglais oisifs, mais n'est nullement de mon goût. A la fin de la semaine prochaine je serai de retour à Weymar — et si vous n'avez pas d'objection, fixerai le mariage de Cosette ainsi que je l'ai écrit à Magne, pour le Dimanche,

1) Baron Kalm, Vetter der Fürstin.

9 Août. Si le Dimanche ne convenait pas à Mr le curé, au Mardi 11. Écrivez-moi si vous approuvez ces dates. Entre Aix et Berlin il va sans dire que je m'arrêterai au moins une journée à Weymar, et vous promets que s'il se montrait d'autres symptômes de mon mal, je ferais passer la considération de cure avant toute autre. Quant au dire de Rodenburg et d'autres médecins, qu'une prolongation de ma cure aurait pour effet de prévenir un retour ultérieur du mal, je m'abstiendrai d'en tenir compte — pensant qu'il est bon de ne pas montrer trop de zèle, et de ne pas chercher à survaincre, fut-ce même la mauvaise nature. Voilà qui est dit, et je ferai en conséquence.

Mes Marches sont presque achevées. Les deux prennent plus de 20 pages de mon papier à 30 portées en partition, chacune étant de plus de 200 mesures. Celle de Goethe en a pris de 250, avec la répétition. Vous en serez contente, j'espère — et puisque me voilà en train de marches, je vous ménage une petite surprise qui vous fera rire.

Avant-hier je suis allé à Hans Heiling. Il serait curieux de suivre comment Wagner a dégagé des vulgarités, bouffissures, du faux pathos et du romantique de mauvais aloi de ce piteux livret de notre ami Edouard Devrient, qui est essentiellement un «homme sérieux» et digne d'estime — plusieurs des plus belles scènes et situations du Tannhäuser. On pourrait commencer par la première entre Vénus et Tannhäuser, qui a beaucoup d'analogie avec la première scène du prologue de Hans Heiling , entre Hans et sa mère, qui est une reine des Erdgeister — mais dégénérée en une Erdäpfel- oder Kartoffel-Königin. Seulement ce qui est lourd, gauche, plat et émoussé chez Devrient, devient noble, inspiré et de haute allure chez Wagner. L'un reste bourgeois, ou mieux Spiessbilrger — mot intraduisible comme la chose — à travers tout son galimatias fantastique, tandis que l'autre est né patricien de Venise ou de Rome. Au lieu de s'aplatir et de s'empêtrer, il s'élève et rayonne. Les vers de Devrient sont de la prose disloquée de sentiment et d'expression. Wagner, lors même que telle ou telle expression ne serait pas par-

faite, n'en demeure pas moins inaltérablement poète. Entre le personnage et certaines ombres du personnage de Hans Heiling et de celui du fliegenden Holländer , on pourrait noter aussi quelques affinités, sans pour cela être en droit d'accuser Wagner de larcin. Mais je ne veux pas vous fatiguer de mes parallèles, et ajoute seulement que je vous aime, vous adore et vous bénis à chaque heure — sans parallèle aucun, comme ma gloire et mon salut. F. L.

Toutes tendresses à Magnolet.

Voici quelques lignes pour ma mère. Dites-moi aussi ce que je dois écrire à Mme Kalergis. Il me semble que je dois l'inviter à venir en Septembre, sauf à elle d'accepter mon invitation ou non. Dites-moi si vous n'entreprendrez pas bientôt quelque excursion autour de votre chambre, mais hors du lit. Mes vœux et mes prières vous enveloppent à chaque minute du jour.

30 Juillet 57.

Je suis tout ému de la douce et touchante confiance que Magnolette me témoigne. Je l'aime tant et tant cette chère enfant. Elle est devenue pour moi le signe manifeste de la bonté de Dieu pour nous, et son image se relie saintement dans ma pensée à vos traits de flamme, comme la figure de la Vierge à celle du Christ. Jusqu'ici nul tableau n'a pu les rendre visibles à mes yeux, telles que je les sens — quelque admirables que soient les chefs-d'œuvre qui les ont reproduites. Mais comment fixer sur un point de l'espace cette mansuétude et ce mystère inénarrable? La musique serait encore moins impuissante à exhaler des accents correspondants.

Le Père Eoh qui prend des douches dans la maison que j'habite, m'a fait une visite hier. Je me suis permis de le complimenter sur son sermon de Dimanche, et de relever la remarquable rectitude de son argumentation logique, si parfaitement assortie avec une aisance et une sécurité de langage, dépourvu de toute raideur. «Vous enseignez sans professer»,

lui ai-je à peu près dit — lui opposant et sacrifiant Mr Guizot, qui d'ordinaire professait beaucoup sans rien enseigner, la substance de ses idées n'offrant pas la prise nécessaire. Du reste, vos observations dans votre lettre de ce matin n'en sont pas moins pleines de justesse. Il est évidemment plus commode d'admettre en théorie 15 commandements égaux entre eux, que d'en bien pratiquer un seul. Roh m'a recommandé la lecture de Fabiola du Cardinal Wiseman; je vais me le procurer. Me voyant si bien raffermi à l'endroit de ma soumission et de ma foi dans la Ste Église, il me parla du scandale des peintures païennes dans le château du Brühl, habité et décoré au siècle dernier par l'Électeur, archevêque de Cologne. C'est en vain qu'on y chercherait un seul sujet religieux — mais en revanche on y voit force Vénus, nymphes et naïades, plus quantité de faucons et peintures de chasse, et enfin l'Archevêque lui-même en domino, faisant la cour aux belles dames du bal masqué ! Roh ne craignit pas de s'aventurer trop loin en me disant, qu'il considérait même les saccagements de l'impiété et du libéralisme comme profitables à l'Église, qu'ils purifiaient et obligent à opposer de plus en plus les bons exemples aux mauvais, la vérité à l'erreur — laissant de côté les vanités et les mensonges, pour se transfigurer dans la foi et la charité. De ce point de vue, les émeutes contre les couvents et le clergé en Piémont, en Belgique et ailleurs sont comme des orages qui rafraîchissent l'atmosphère de l'Église, qui n'en demeure pas moins l'Épouse inviolable du Christ. Dimanche ou Lundi nous irons à la campagne de Rodenburg, et continuerons ce sujet.

Hier soir j'ai passé quelques heures chez les Suermondt, à leur campagne, qui n'est qu'à 20 minutes de distance de la ville. Mrne Suermondt est encore passablement souffrante, et leur fils cadet quoique hors de danger, n'en continue pas moins de subir un traitement, qui l'oblige à rester toujours couché dans une petite voiture, dans laquelle on le roule promener. Il n'y avait que les deux T., mari et femme, à souper. Ils offrent peu de ressources de conversation, ne s'intéressant au fond à rien de ce qui mérite de l'intérêt,

s'accrochant aux pommes de terre de l'égoïsme par la pratique du métier de la musique, y mêlant de temps à autre quelques vétilles de vanité froissée, ou de vanité en ébullition, et se contentant du mécontentement qu'amène avec une certaine régularité le racornissement conjugal. «Mon cœur se refuse aux joies communes, comme à la douleur ordinaire», disait Napoléon. Si petit et infime que je me sente, il m'est impossible de m'accommoder du grouillis de la vulgarité, qui gagne une résonnance si disproportionnée dans les têtes sans idées. Je ne voudrais pas être dur pour ce brave T., mais il est décidément trop infatué de médiocrité, pour que je puisse prendre plaisir à son commerce. Aussi ai-je pris le parti de laisser s'éteindre la conversation entre nous, et de ne m'occuper que de tenir nos cigares allumés. J'écrirai deux mots à Stein1), pour le remercier de son entreprise de la «Montagne»2). Tâchez d'envoyer à Sondershausen, pour le 9 Août, quelques-uns de mes «concitoyens» qui nous apportent des nouvelles. Pour moi j'espère passer cette journée avec vous, si je ne suis pas déjà en route pour Berlin. Ma cure me réussit à merveille, et vous pouvez être entièrement tranquille. Mais pourquoi ne me parlez-vous pas de vous? En avez-vous encore pour quelques jours de lit? Que dit Goullon? Sommez-le donc d'être plus habile! Je suis charmé de la visite de Gerhard, qui vous aura un tout petit peu fait diversion. Que bon Dieu vous fasse société, me ramène bientôt près de vous, et nous conserve indissolublement unis dans sa sainte volonté, que je le prie humblement de nous accorder d'accomplir! Pour Mr Lazareff3) et tutti quanti je ne serai de retour à Weymar qu'à partir du 16, 17 Août.

1) Eduard St. (1818—64), Hofcapellmeister in Sondershausen.

2) Liszt's Bergsymphonie.

3) Ein reicher Kusse.

Vendredi, 31 Juillet 57.

Quel inépuisable trésor de bonté, de force, de conseil, de douceur et de sagesse, très infiniment chère, votre cœur répand incessamment sur moi! Comment vous louer, vous bénir, vous chanter et vous glorifier comme j'en ai besoin? Tous les vœux de mon âme vous invoquent, toutes les fibres de mon âme tressaillent à votre pensée, et ne sachant comment parler la langue des anges, je vous dis avec Shakespeare:

Hang there like fruit, my soûl, Till the tree die!

Ma guérison avance du meilleur train, et j'espère que vous ne désapprouverez pas ma hâte de revenir près de vous. Au plus tard, je partirai d'ici à la fin de la semaine prochaine, mais j'espère même me mettre en route déjà Jeudi. Ma besogne de Marches tire à sa fin, et Dimanche je commencerai à instrumenter le Festvorsjnel. Bronsart et Winterberger avec Hahn m'arriveront Dimanche ou Lundi. Nous musiquerons du matin au soir. Vos lettres me sont apportées très exactement par le facteur de la poste, sans passer par l'hôtel Nuellens. Il n'y a pas besoin d'autre adresse que mon nom — mais comme je vous l'ai écrit, je demeure depuis 8 jours aux Bains de la Rose. Ils sont au centre de la ville, et connus de tous les enfants, car c'est un ancien établissement, qui, semblable à l'acajou, se bonifie.

En fait de choses anciennes, je suis allé voir les reliques qui sont conservées à la sacristie du dôme: la tête et le bras de Charlemagne. Son corps est dans une splendide châsse qu'on n'ouvre jamais, donnée par Frédéric Barberousse; la ceinture de la Vierge en tricot, et la ceinture de Jésus- Christ en cuir, la corde dont fut lié Jésus-Christ durant la flagellation, l'éponge imbibée de fiel dont on l'abreuva sur la croix, une robe de la Vierge, et un bout de drap de la décollation de S* Jean. Victor Hugo décrit la ceinture de Jésus- Christ: «une petite lanière tordue et roulée sur elle-même,

comme un fouet d'écolier». Le sigillum de l'Empereur Constantin s'y trouve opposé. Elle était tombée plus tard entre les mains de Haroun-al-Raschid , qui en fit présent à Charlemagne. Le talent descriptif me faisant tout à fait défaut, je vous renvoie la 9™e lettre du Rhin de V. Hugo, pour être renseignée exactement sur ces objets miraculeux. Magne pourra vous lire ces 15 ou 20 pages, sans fatigue aucune. Il s'y trouve entre autres cette phrase, qui m'a charmé: «Charlemagne, dont le tombeau rayonne jusqu'à nous à travers 1 0 siècles, n'est sorti de ce monde qu'après avoir enveloppé son nom pour une double immortalité, de ces mots: sanctus, magnus — saint et grand, les deux plus augustes épithètes dont le Ciel et la terre puissent couronner une tête humaine.»

Merci aussi de m'avoir envoyé les Entretiens de Lamartine, qui me seront un régal pour la soirée. Avez-vous lu la lettre de Ledru-Rollin1), dans le Journal de Francfort? C'est un document de quelque importance, dans le procès qui s'engage. Tendresses à Magnolette, et espérons en bon Dieu!

Dimanche, 2 Août, 8 heures du matin.

L'arrivée de Sach Winterberger et Hahn m'a empêché de vous écrire, car j'avais mon après-midi pris par une promenade avec Müller, et la soirée par une espèce de concert céleste de la Liedertafel, dont Rodenburg est quasi président pour le moment. Winterberger m'apporte une nouvelle Sonate quasi fantasia, qui m'a semblé un progrès sur ses devancières, et Hahn me lira aujourd'hui et demain les principaux chapitres de son ouvrage sur Chopin, dans lequel il a traité ex professo et à fond les questions de forme. Bronsart viendra par le train de ce matin, ce qui nous fera de la musique en permanence. Ces jeunes gens étant devenus mes «proches», il est de mon devoir de m'occuper pendant quelques heures par jour

1) Französischer Advocat, Vertreter des politischen Radicalismus (1808—75).

d'eux et de leur travail, d'autant plus qu'ils ont pris la peine de venir me chercher ici. Pour ne pas rester oisif de mon côté, je composerai deux des Lieder du Muttergottes-Sträusslein de Müller qui seront d'une simplicité de rosaire *). Mes Marches sont entièrement terminées, et il ne me reste plus qu'à les nuancer, ce qui sera fait d'ici à demain. Ce matin on exécute la première Messe en ut de Beethoven au dôme, un peu à mon intention. Pour y assister, je serai obligé de manquer le sermon du Père Roh, ce que je regrette, car je ne suis pas tout à fait de ces gens dont parle Pascal: «qui vont au sermon comme on va aux vêpres». A 1 heure je dînerai chez les Suermondt en ville, et peut-être plus tard irai-je à leur campagne. Pour demain on annonce la Juive avec Steger, le ténor braillard de Vienne. Après-demain il y a grand concert de la Concordia, au profit des incendiés de la Moselle, auxquels il reviendra aussi quelques écus de l'exposition du portrait de la Psse Louise, Grande-duchesse de Bade, peint par Winterhalter. Les regards du public vont en être honorés, moyennant une contribution volontaire en faveur des incendiés. Ce portrait a déjà été exposé à Carlsruhe en l'honneur d'un but analogue, ce qui est une façon tout à fait moderne de populariser les effigies princières.

Je me conformerai à vos instructions quant à Mme Kalergis, très d'accord avec ma paresse d'écrire, et attendrai l'événement de son arrivée en Septembre que, du reste, je ne tiens pas pour probable , supposant qu'elle trouvera mieux à faire à Baden en cette saison. Je ne dirai plus mot de ma cure, qui fait des merveilles. In petto seulement je fais comme Tausig à son institut de Dresde, en caressant mon projet de fuite — que je compte réaliser prochainement avec plus de joie et de succès encore que le brave Tausig. Encore quelques jours, et je m'affranchirai de tout ce soufre, dont je n'ai plus aucun besoin. L'air de votre chambre me vaut mieux que toutes les cures, et, grâces à Dieu, je suis assez bien constitué et organisé pour me passer des médecins

1) Liszt's Lieder: »Das Veilchen« und »Die Schlüsselblumen«.

et de la médecine! Voici le directeur de la musique du dôme, M1' Schorn, qui m' arrive, et je ne puis plus que vous dire, que je suis tout entier et à toujours en vous, par vous et pour vous. F. L.

Mercredi, 4 Août 57, 9 heures.

Dans une heure je me rends à Cologne pour donner une dernière séance à Mohr, qui me semble avoir très bien commencé le second médaillon. A 1 1 heures du soir, je serai de retour, de manière que ma cure ne se trouvera aucunement interrompue par cette course. Puisque vous l'exigez, je resterai jusqu'à Dimanche et Lundi, et ne reviendrai que Mardi — 20 bains étant la règle d'une petite cure, et devant suffire au dire de Rodenburg. Ma dépense ici s'est considérablement accrue par l'arrivée de Hahn et Winterberger. Le premier se trouve dans une entière détresse, par suite de circonstances que je vous raconterai plus en détail. Comme c'est un très brave garçon, honorable et délicat, je n'ai pu me dispenser de lui donner une cinquantaine d'écus, en outre des petites dépenses que j'ai faites, durant son séjour à Aix. La vie est extrêmement chère ici, et tout en resserrant ma dépense, il y a dans ce moment tant de quêtes pour les incendiés et les inondés, et d'occasions inévitables pour moi, auxquelles je suis forcé de délier les cordons de ma bourse, que j'ai fait venir un renfort de 100 écus pour me liquider. Je les attends Dimanche, et partirai sans faute Mardi matin. Les Rotterdamois repartent ce matin, et je vais me trouver à même de me remettre à mon travail le matin, et à vous écrire moins à la hâte — à vous qui êtes la vie de mon âme, ma gloire, mon bonheur et mon salut. F. L.

Jeudi, 5 Août 57.

Les vers de Cornelius1) me viennent à point nommé, comme Mars en carême, ou plutôt comme le soleil en été. La mélodie chorale de ma Marche s'y adapte à merveille. Cela me fait d'une pierre deux coups, et n'en vaut que mieux pour chaque coup. Je vais me mettre à coucher mon hymne sur papier, et ferai cadeau à Cornelius du manuscrit. En attendant, remerciez-le d'avoir si bien réussi selon mes souhaits. La strophe:

Möge Segen dir entsprossen

Aus vereinten Sarkophagen,

Wo unsterbliche Genossen

Diadem und Lorbeer tragen!

est admirable.

L'atmosphère grosse d'orage depuis hier, m'alourdit extrêmement la tête. C'est à peine si je puis vous remercier en paroles de votre douce; tendre et adorable lettre de ce matin. Chaque fois que vos lettres et celles de Magnolette m*' arrivent, j'en ai l'âme toute embaumée ! Par rapport à mon séjour ici, il est décidé que je compléterai selon l'ordonnance de Eodenburg mes 20 bains, chiffre fixé pour la cure — ce qui me conduit jusq'à Mardi ou Mercredi. Je commence à prendre pour règle , que quand une chose me semble raisonnable et m'est en même temps fort désagréable à accomplir, je dois la faire. C'est mon cas en ce moment, où mon mieux subjectif est fort ennemi du bien objectif. Le premier me conduirait sur le champ près de vous, tandis que l'autre me retient cloué à Aix! En fait de célébrités musicales quoique peu musiciennes, Mario2) et Grisi3) viennent d'arriver ici. Je leur souhaite de bien se retremper aux vieilles eaux de

1) Weimars Volkslied.

2) Giuseppe M., Conte di Candia (1810—83), sang fast 30 Jahre in der italienischen Oper zu Paris, London und Petersburg.

3) Giulia G. (1811 — 69), die gefeierte Primadonna von Paris und London, war Mario's Gattin.

Charlemagne, que pour mon compte j'ai hâte de quitter. Steger et Formes continuent leurs «casseroles» — manière de franciser le mot de Gastrollen — devant des banquettes vides. Ma course de Cologne hier m'a fait manquer les Huguenots, mais j'en ai été plus que dédommagé par les sculptures de Mohr du portail sud de la cathédrale, que je trouve fort belles. Les deniers me manquant, je fais des emplettes, et j'ai acheté pour vous une magnifique photographie de ces sculptures, qui ont tout à fait le caractère du moyen-âge. Le second médaillon que Mohr a fait de ma triste figure lui a parfaitement réussi à mon sens — mais je n'ose plus hasarder un avis en pareille matière, depuis le fiasco du portrait de Laudiert. Après avoir traversé le dôme, où l'espace se dilate et le temps s'immerge dans l'infini des Cieux, je me suis agenouillé dans le recoin de l'extrémité de la chapelle des trois Rois, derrière leur tombeau. L'étoile des mages m'est apparue — s'arrêtant sur votre front, et l'illuminant de toute sa radiance. J'ai prié alors pour nous trois le Dieu des miséricordes, qu'il nous accorde d'accomplir Sa sainte volonté. Amen. F. L.

Très infiniment chère,

Les vers de Cornelius m'ont été une véritable obsession durant toute la journée d'hier. Impossible de me désensorceler soit à dîner soit au théâtre. Magnolet et Miss Anderson, à laquelle je vous prie de faire mes très sincères amitiés, auraient eu de quoi rire, en me voyant allumer mon étui à cigares au lieu de cigare, et mettre du vin rouge dans mon café, en place de sucre. Enfin me voici au clair de ce que je veux faire, et je m'imagine que ce sera magnifique! Toute la journée d'aujourd'hui et celle de demain y passeront, car tout en conservant le caractère populaire à la mélodie que je ferai chanter à l'unisson , sans aucune altération dans les 5 strophes, je varierai très sensiblement l'accompagnement de l'orchestre, ce qui m'obligera à écrire de 8 à 9 pages de

grande partition. Mais l'idée de vous revoir sous peu de jours me met en bonne veine, et j'espère avoir fini demain soir ou après-demain matin.

Ce n'est pas Pierre Wolf, dont la Gazette musicale ne s'occuperait guère, mais tout bonnement Edouard Wolff1), l'oncle de Wieniawski, établi à Paris depuis longues années, qui se trouve à Spa. Les nouvelles que je pourrais vous en donner ne seraient d'aucun intérêt pour vous, par conséquent je ne me dérangerai d'aucune façon pour lui. J'avais un peu l'idée d'aller à Spa faire une visite à Me}^erbeer, mais j'ai appris par les journaux qu'il était de retour à Paris, depuis 8 jours au moins. Il va sans dire que je n'écris à personne, et ne vois que les visiteurs inévitables : Rodenburg, Bronsart, Suermondt, Formes, Steger, le Père Roh, et un Mr Cavallins, Intendant du théâtre de Stockholm. Suermondt a trois fils sérieusement malades dans sa maison, dont deux atteints du typhus. Le Père Roh vient de m' envoyer un petit livre de prières: Marienandacht, pour lequel j'irai le remercier cet après-dîner. La gent musicale d'Aix a quasi disparu de mon horizon. Je n'ai guère à m'en embarrasser, et laisserai ces individus barboter dans la mare de leurs amours-propres et de leurs petits intérêts comme devant.

En fait de lecture , Fabiola ou V Eglise des catacombes du Cardinal Wiseman, et un piquant petit volume des Maximes, pensées et anecdotes de Champfort, que j'ai acheté à Cologne avec le César et le Cromwell de Lamartine, fournissent à ma distraction durant la demi-heure du bain quotidien, et celle qui précède mon sommeil. Merci de votre citation de Lamartine, qui est effectivement la meilleure définition du «caractère» qui se puisse donner. Voici quelques pensées de Champfort, auxquelles vous souscrirez:

«Le public ne croit point à la pureté de certains sentiments et de certaines vertus — et en général, le public ne peut guère s'élever qu'à des idées basses. — Il y a une

1) Pianist und Componist (1816—80), war Chopin sehr befreundet.

profonde insensibilité aux vertus, qui surprend et scandalise beaucoup plus que les vices. — Les courtisans sont des pauvres, enrichis par la mendicité. — Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans le monde qu'un homme droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les chosespour ce qu'elles sont, plutôt qu'à les prendre pour ce qu'elles ne sont pas.»

Combien plus cette dernière pensée est-elle applicable à une femme, qui comme vous, bénédiction de ma vie, joint à ces qualités la supériorité de l'intelligence, la sagacité la plus perspicace, et toute la vaillance d'un caractère inébranlable!

La lettre de Ledru, très drue, dont je vous parlerai plus au long, et que je tâcherai de retrouver, se réduit à ceci:

«L'accusation qu'il a plu à Mr Bonaparte de lancer contre moi, et porter à ses tribunaux soudoyés et corrompus, est absolument dénuée de tout fondement1). Je n'ai jamais été mêlé à ce complot inventé par la rancune de Mr Bonaparte contre les dernières élections de Paris, auxquelles mon parti a remporté une victoire — et dénie entièrement la compétence d'un tribunal tel que celui de Paris, en ce moment. En reconnaissance de l'hospitalité de l'Angleterre, je demande à me justifier des inculpations qui me sont faites par une tyrannie inique, devant un jury anglais, selon que la loi anglaise m'y autorise. L'Angleterre ne peut sans forfaire à un principe essentiel de sa constitution, et sans porter gravement atteinte à la cause de la civilisation même, céder à la demande de l'extradition des réfugiés étrangers, à moins de preuves convaincantes contre eux, sanctionnées par le verdict du jury anglais. Autant le principe de l'extradition en matière criminelle est juste et salutaire, autant son empiétement en matière politique deviendrait barbare et funeste. Aussi l'Angleterre ne l'a-t-elle pas admis dans sa législation jus-

1) Ledru-Eollin war mit Mazzini eines Complots gegen das Leben Napoleon's III. vor dem Assisenliof der Seine augeklagt und wurde zur Deportation verurtheilt.

qu'ici, et ne pourrait l'appliquer qu'en se manquant à ellemême. On parle de meurtre et d'assassinat là où il n'y a pas même eu une tentative d'exécution quelconque — si bien qu'on est contraint de se servir du mot «complot», qui dans le langage judiciaire ne peut avoir qu'une signification exclusivement politique. Du reste, Mr Bonaparte, sans compter ses journées de Décembre, a commis et fait commettre sur ses ordres des assassinats et des meurtres flagrants, prouvés et jugés tels en 1836 à Strasbourg et en 1840 à Boulogne. Ce nonobstant la Suisse n'a-t-elle pas maintenu le droit d'asile en sa faveur, au point de se déclarer prête à faire la guerre à la France — et l'Angleterre malgré son intimité avec Louis-Philippe à cette époque, a-t-elle jamais songé à lui interdire de se promener librement dans les rues de Londres?»

Vous voyez que cette argumentation ne manque pas de consistance. Il est seulement dommage que Ledru Tait surchargée de termes virulents, qui blessent mon oreille très sensible à l'atticisme du langage. Notre doux lys des vallées éthérées1) me parle du lys terrestre dépeint par Balzac2), avec un charme si exquis. Priez pour votre tout entièrement votre à jamais F. L.

8 Août, Samedi, 10 heures du matin.

Lundi, 10 Août 57, 5 heures de l'après-midi.

Cher et grand amour,

C'est bien 12 pages de grande partition qu'il m'a fallu pour le Volkslied de Cornelius — mais aussi j'espère que le poète sera aussi content du musicien que celui-ci l'est du poète, et nous nous embrasserons à cœur joie! J'y ai travaillé toute la journée d'hier, à partir de 7 heures du matin

1) Prinzessin Marie.

2) »Les lys de la vallée«, Roman von Balzac.

jusqu'à 9 heures du soir, puis tout ce matin, et je vais m'y mettre pour l'arranger de manière à ce qu'il puisse être exécuté par un chœur ou un quatuor d'hommes, avec accompagnement de quelques instruments en cuivre, ce qui me prendra encore 4 — 5 heures de travail. A propos de chœurs d'hommes, j'ai eu des nouvelles du Sängerfest de Crefeld par Rodenburg, qui s'y était rendu comme quasi directeur de la Liedertafel d'Aix. La société de chant de Neuss se composant d'une quarantaine d'individus, avec le père de Hartmann à sa tête, a exécuté mon Vereinslied: «Frisch auf zu neuem Leben» , que vous avez entendu répéter chez Bronsart. L'exécution paraît avoir eu assez de succès. La fête se divisant en 3 jours et 3 programmes, j'ai été surpris qu'on ait admis les Neussois et mon Lied au premier jour. Hiller qui y était venu avec une députation de Cologne, a jugé prudent de s'absenter après la première partie du concert, et n'a pas entendu ma composition, qu'on avait placée comme avant-dernier morceau. D'après ce que me dit Rodenburg, on a considéré ce morceau avec le refrain: Trotz Philister g eschr ei, comme une réponse indirecte aux articles de notre ami Hiller, ce à quoi je ne songeais nullement quand je l'écrivais l'été dernier.

Le sermon du Père Roh, auquel j'ai assisté hier, roulait sur la lecture des romans qu'il met tous dans le même sac, propre à être jeté aux ordures. Il trouve que tous ne sont que le produit de l'esprit du mensonge — «la folle du logis », autrement nommé fantaisie ou fantasmagorie — et ne traitent que d'un même objet, infiniment monotone dans ses variations perpétuelles: Liebelei, comme il disait. Je ne trouve pas en ce moment d'autre traduction de ce mot, qu'amourette. Par conséquent «les meilleurs ne valent rien», selon le jugement de S* François de Sales, qui s'entendait mieux en douce sainteté qu'en littérature, nonobstant sa prédilection pour les comparaisons fleuries. Roh a cité le mot de Jean- Jacques : «une honnête fille ne lit jamais de romans», ce qui m'a fait doucement songer à notre chère et douce Magnolette, et à son charmant récit dans une de ses dernières lettres, de votre lecture du lys dans la vallée. N'en déplaise à Roh et à son

argumentation de cyclope, de très honnêtes et nobles filles font sagement de lire des romans tant qu'ils leur profitent aussi bien qu'à Magnolet. Il a aussi été question d'Eugène Sue1), de son luxe et du scandale de ses œuvres. Heureusement les coups d'assommoir ne sont pas des jugements, et nous pouvons toujours en appeler de la lettre qui tue à l'esprit qui vivifie, sans pour cela manquer de respect à notre sainte mère l'Église. Mais arrivons à ce qui m'importe pardessus tout en ce moment. Je pars irrévocablement Jeudi, et vous rapporte ma vieille adoration avec quelques bouts de peau neuve — puisque vous exigez que je vous parle de ces choses. Mon état me paraît très satisfaisant, et je pense que vous et Goullon en jugerez de même. D'ailleurs, je ne puis plus m'accommoder en aucune façon de prolonger mon séjour ici au delà de Jeudi. J'arriverai donc Vendredi, dans l'aprèsmidi au plus tard — veille de la fête de Magnolet, à laquelle je rapporte un tas de balivernes, tout à fait assorties à mon crétinisme. Ne m'écrivez plus en réponse à ces lignes, pour qu'il n'y ait pas de lettre égarée. Je retrouverai bientôt dans votre regard mon étoile des mages!

Voici une lettre de Schuberth, qui me vient très à point. Gardez-la; j'y répondrai de Weymar. Je vais écrire à Cosette, en lui indiquant le 18 ou 19 pour son mariage2). Le 20 au plus tard je serai de retour, à poste fixe chez vous. Vous aurez plaisir à me revoir aussi parfaitement sur pied, et plus ingambe que jamais!

Mardi, 11 Août 57, 7 heures du soir [Aachen].

Que ces mots vous disent une dernière fois de cette chambre que vous avez illuminée des rayons de votre amour, de votre tendresse, de votre ineffable bénignité — et que j'ai peuplée

1) Der französische Komanschriftsteller (1804—59).

2) Sie fand am 18. August in Berlin statt.

La Mar a, Liszt-B riefe. IV. 26

de votre souvenir , de vos larmes et de vos sourires , de mes défaillances et de mes aspirations victorieuses vers vous, combien je vous aime et ne vis que par vous et en vous!

1er Novembre 57, Dresde1). Très uniquement chère,

Vos derniers mots de ce matin m'ont laissé de l'inquiétude sur votre santé. De grâce, soignez-vous à temps. Ne restez pas trop longtemps au musée, et vétissez-vous très chaudement — de manière à arriver fraîche et rose avec Magnolette Mardi matin. Joachim, Mme Schumann et votre cousin Russanowski sont établis à l'hôtel de Saxe. Mardi soir aura lieu le second concert de Joachim, dans la salle de l'hôtel, et pour Mercredi soir, on nous annonce Idoménée de Mozart. Une demi-heure après mon arrivée, je suis allé à l'église du château, où j'ai retrouvé Lipinski2), Schubert3), Tichatscheck 4) et Mr de Lûttichau5). J'ai fait visite à Dawison en sortant, mais sans le rencontrer. Tout à l'heure j'irai au théâtre, où l'on donne Joseph de Méhul. Demain je ferai quelques visites de politesse, et à 5 heures j'ai rendez-vous avec la dame de la Goethe-Stiftung, qui, je le crains, n'est autre chose qu'un bas-bleu incompris. Dans la soirée il y aura une réunion du Tonkünstlerverein, à laquelle on m'a invité.

J'espère que vous serez contente de l'appartement, qui me paraît fort commode et comme il faut. N'oubliez pas de m'ap-

1) Liszt war an diesem Tage nach Dresden gereist, um die am 7. Nov. stattfindende Aufführung seines Prometheus und der Dante- Symphonie, zu der sich auch die Fürstin mit der Prinzessin einfand, vorzubereiten.

2) Carl L. (1790 — 1861), Violinvirtuose, Hofconcertmeister in Dresden.

3) Franz Seh. (1808 — 78), zweiter Concertmeister in Dresden und später Lipinski's Nachfolger.

4) Josef T., der berühmte Dresdner Heldentenor, der Rienzi und Tannhäuser creïrte (1807 — 86).

5) Baron von L., Dresdner Hoftheater-Intendant.

porter le Paradis perdu ]) et tâchez de décider l'auteur à assister au concert de Samedi, qui paraît s'annoncer sous d'assez heureux auspices, à en juger par la bonne mine que me font les musiciens d'ici, y compris Reissiger. Je vous baise les mains et vous attends. F. L.

La première pensée qui me vient en vous quittant: soyons comme l'oiseau sur la branche, sentant qu'il a des ailes! Puis j'ai ouvert mon Dante sur ce vers:

Ogni tuo dir m'è caro cenno !

et repassé en mon cœur ce que vous me dites par chaque battement du vôtre. Soyez bénie à jamais, et à chaque heure de chaque jour!

Je vais aller chez notre Géante'6), tâcherai de ne rien oublier et deviendrai économe et rangé. Je baise vos chères mains, et les belles tresses de Magnolette.

Leipzig, 5 Mars [1858], 6 heures du soir.

1 1 heures.

Je reviens de chez la Géante. Brendel abonde dans notre sens, et paraît décidé à partir du pied gauche. Bonsoir, bonne nuit, que bon Dieu soit avec vous!

Prague, 6 Mars [1858].

Parti à G heures du matin de Leipzig, je suis arrivé ici hier à 7 heures du soir, m'étant seulement arrêté trois heures,

1) Oratorium von Anton Rubinstein.

2) Auf dem Wege nach Prag, wo Liszt in einem Concert der »Mediciner«, am 11. März 1858, »Die Ideale« und die Dante-Symphonie leitete, schreibt er von Leipzig aus der Fürstin.

3) Clara Riese, die Leipziger Freundin.

de 9 à midi, à Dresde. Mon voyage s'est fait sans incident ni accident aucun, et grâce aux mesures de corruption prises par Grosse, je suis resté à moi tout seul de Dresde jusqu'ici. Notre ami Meissner1) m'attendait au débarcadère, ainsi que deux très jeunes gens: Mr Musil et un de ses collègues de l'école de médecine, et les deux directeurs du théâtre : Stöger, le papa de notre ex-Irma, et Thomé. Wagner est en correspondance assez active avec ce dernier, qui compte donner en premier lieu le Tristan à Prague, sous la direction de Wagner ! Je lui en ai fait mon compliment, en lui promettant à l'avance que je n'entrerai point en rivalité — quelque naturel qu'il semblerait que Wagner m'accordât la préférence. Pauvre Tristan! Le voilà déjà se promenant de Strasbourg à Carlsruhe, et de Carlsruhe à Prague — peut-être pour me retomber finalement à Weymar, à la manière de la Judith1 et du Samson 3) ! Ces intempérances de gaucherie de la part de Wagner auraient de quoi chagriner — mais n'accusons jamais ceux qui sont dans l'infortune!

A Dresde, je suis allé droit chez Dräseke. Il m'a communiqué deux morceaux de son opéra qui m'ont paru superbes, et tout à fait à la hauteur de ce qu'il faudrait. Il viendra à Weymar à la Pentecôte avec sa partition terminée, et je tâcherai de faire donner l'ouvrage l'hiver prochain. Pendant que j'étais chez Dräseke, j'ai fait chercher par Grosse Reubke4). Ce brave et charmant jeune homme n'e» a pas pour longtemps à vivre, je le crains, malgré les soins que lui prodiguent 3 ou 4 médecins, Carus y compris. Les maladies de poitrine parvenues à ce point se guérissent rarement; mais d'ordinaire les malades se font illusion jusqu'au dernier moment, et meurent doucement. Les sœurs Ritter5) adoucissent son triste état par les preuves multipliées du plus

1) Alfred M. (1822—85), der damals in Prag lebende Dichter und Schriftsteller.

2) Oper von Franz Doppler.

3) Oper von Raff.

4) Julius R., Schüler Liszt's, starb am 3. Juni 1858.

5) Schwestern von Carl und Alexander Ritter.

amical et tendre intérêt. Elles ont pris à tâche de lui servir de gardes-malades, et lui envoient ce dont il a besoin. Il vient de donner avec assez de succès un concert à l'hôtel de Saxe, et s'il réussit à vivre, le reste lui réussira également. Bronsart a conquis tous les suffrages. Le public et les artistes l'ont pris en affection, si bien qu'il n'est pas impossible que plus tard il songe à s'établir à Dresde.

Dräseke m'a raconté que la Kreuzzeitung s'est occupée de la Bannerschaft ]) et de Steinacker. Naturellement elle a crié au scandale des comparaisons entre S* Jean et Joachim, S* Paul et Dräseke, S* Pierre et Biilow, en jetant les hauts cris sur ce qu'un «pasteur protestant» se permettait de semblables blasphèmes. J'ai rassuré Dräseke, qui prétend qu'il n'a jamais été Saül, mais qu'il n'en continuera pas moins ses épîtres aux Corinthiens et aux Galates. Il est tout à fait de bonne roche, et tiendra ferme. J'espère que Brendel en fera autant avec la Allgemeine Zeitung] du moins il m'a parlé dans ce sens. Je vous ai fait demander par la Eiese la lettre des musiciens de Hambourg. N'oubliez pas de me l'envoyer.

Mildner2) vient de me faire visite. Cet après-midi à 2 h. ]/2 on exécute le Tasse au conservatoire, et après nous répéterons le Dante et les Ideale, qui sont le sujet de toutes les conversations musicales du moment à Prague. Le 7/4 et 5/4 e^ les dissonances non résolues ont encore leur intérêt dans cette ville, où je présume que je rencontrerai d'assez bonnes dispositions chez la plupart des musiciens. Meissner dînera avec moi à 1 heure et je vais sortir pour faire quelques visites obligées. Je vous aime. F. L.

Le concert d'ici aura lieu Jeudi, 1 1 Mars. S'il est possible que je reçoive le programme du Dante Lundi matin, cela me sera agréable.

1) »Des Meisters Bannerschaft. Festgallerie von Zukunftskunst- Portraits zu Fr. Liszfs Geburtstagsfeier« von Treumund (Steinacker) gedichtet, war am 22. Oct. 1857 auf der Altenburg aufgeführt worden.

2) Moritz M. (1812 — 65), Violinlehrer am Prager Conservatorium und Theaterconcertmeister.

Samedi soir, 6 Mars 58.

D'après les nouvelles des journaux de Vienne, il paraît qu'on s'y occupe encore de l'exécution de la Messe, qu'on annonce pour le 25; mais dans la Oesterreichishe Zeitung, journal semi-officiel, avec les solistes de Pesth. Je ne sais ce qu'il en adviendra, et attendrai fort tranquillement la décision finale.

La répétition de cet après-midi a été excellente, et les «jugeurs» de l'endroit semblent bien disposés en ma faveur. Le Cte Nostitz, président du conservatoire, m'a demandé conjointement avec Kittl, de diriger le Tasse Dimanche 14, au concert du conservatoire, ce que j'ai dû accepter. Je ne pourrai donc pas partir d'ici avant le 15. Meissner vous enverra l'affiche, qui est collée aujourd'hui à tous les coins. Elle est remarquable par la dimension et le repoussoir de mon nom! Demain je donnerai à dîner à une dixaine de personnes: Ambros, Kittl, Mildner, les trois membres du comité, etc. C'est une dépense inévitable dans la circonstance donnée.

Écrivez-moi aussi l'adresse d'Edouard, auquel j'aurai probablement à écrire, si je vais à Vienne. Bonne nuit, très infiniment chère! J'attends de vos nouvelles dans la matinée de demain, et me plais à espérer que vous en aurez de bonnes de mon séjour artistique à Prague. Vedremo! De toute façon je suis tranquille et très satisfait de ma Hauskritik, qui est d'un tout autre acabit que la Hausmusik de notre ami Riehl!

Lundi soir, 8 Mars 58.

Votre programme du Dante est un chef-d'œuvre, et malgré mon goût pour les vétilles, j'ai à peine trouvé trois ou quatre mots à changer. Je vous remercie de me l'avoir envoyé si vite, et quoiqu'un règlement de police exige que les imprimés soient déposés trois jours à la police avant la publication, j'espère qu'il pourra être distribué Jeudi. Les épreuves sont

soigneusement lues et corrigées, et vous recevrez les 2 exemplaires pour Pohl.

Je n'ai d'autre nouvelle de Vienne que l'affiche qu'Edouard m'a adressée, et que je vous ai de suite expédiée. D'après cela il paraît que la Messe marchera, et deux fois, le 22 et 23. Je partirai d'ici Dimanche 14, après le concert du conservatoire, qui commence à midi et sera terminé à 2 heures. Mes répétitions d'ici vont à merveille, et, si je ne me trompe, il y a assez de bienveillance pour moi en l'air à Prague, dans ce moment. Les articles de la Gazette d'Augsbourg1) nous ont été plutôt favorables, et la brochure de Bronsart2) viendra fort à propos. Ce matin j'ai fait quelques visites, entre autres à Mme Cibbini, et à S. E. le Cardinal Schwarzenberg. J'ai remarqué comme accessoire dans sa chambre de travail, une grande balle en caoutchouc assez près d'un crucifix, sur une console. Skraup me raconta que Son Éminence faisait beaucoup d'exercice physique, se promenait sur des échasses dans ses appartements, jouait à la balle, etc. Du reste, il n'y a ni rideaux ni tapis dans cette grande chambre de travail — mais un assez bon nombre de tableaux médiocres, que probablement il a achetés pour encourager les bons sentiments de piété de leurs auteurs.

Mon dîner d'hier, qui me coûtera 70 fl. à peu près, a assez bien réussi. Ambros a été étincelant d'esprit et d'un entrain d'érudition prodigieux; Ricard3) et Meissner étaient de la partie. Ce dernier me cite souvent le mot de Mozart avec allusion: «Meine Prager verstehen mich» , et se flatte que ses Pragois abonderont dans son sens, à mon occasion.

La poste ne m'a rien apporté de vous aujourd'hui; probablement vous avez fait jeter votre lettre trop tard. Tausig vient d'arriver, demain et après-demain matin nous aurons nos deux dernières répétitions. Edouard m'écrit qu'il m'a envoyé à Weymar une invitation du comité de Vienne, que je recevrai,

1) »Musikalische Leiden« von Alfred von Wolzogen, Beilage der Allgemeinen Zeitung, Nr. 353—55.

2) »Musikalische Pflichten«. Leipzig, Matthes, 1858.

3) Bekannter französischer Maler.

je suppose, demain ou après-demain. N'oubliez pas de me donner l'adresse d'Edouard, je l'ai totalement oubliée. Votre recommandation de faire de ma santé mon pénultième souci, est trop spirituelle pour que je puisse faire autrement que de la suivre. Je tâcherai donc de dormir, et n'abuserai pas de spiritueux, quoique la passion s'en mêle un peu! Dites à Magnolet que je songe beaucoup à elle, et que je l'aime très tendrement. Patience — si les roses nous manquent, nous étreignons la palme! Je suis à vous toutes deux de toute mon âme.

Jeudi, 11 Mars, 7 heures du matin.

Merci, mon doux amour, de vos chères lettres. Puisque l'affiche de Vienne vous a valu un moment de joie, je suis très heureux que la chose se soit arrangée à l'amiable. Que le Dieu des faibles et des opprimés soit avec nous!

Corinne1) doit se trouver dans ma chambre à coucher, sous le piano muet, ou tout à côté. Donnez à Beust l'adresse de l'oncle de Bronsart à Varsovie, auquel vous pourriez écrire deux mots pour le prévenir de l'arrivée de ces lettres, un peu fort en retard. 6. Schmidt a-t-il dirigé la seconde représentation de la Weibertreue? Donnez m'en des nouvelles.

A ma grande surprise, j'ai retrouvé ici Mme Prokesch. Son mari est toujours à Constantinople. Elle a choisi Prague pour ne pas être à Vienne, je suppose d'abord, et aussi à cause de ses fils, dont un est au régiment, et l'autre à l'université.

Imaginez un phénomène! Hier à la répétition, vers le milieu de la mélodie de Francesca, une centaine de personnes se sont mises à applaudir avec enthousiasme, de manière à quasi interrompre la répétition. Les bras m'en sont tombés. Vous savez que sous ce rapport je ne suis pas habitué à être gâté, si ce n'est par ma très chère Hauskritik , à la-

1 Roman von Mad. de Staël.

quelle je dois tout ce qu'il y a de doux et de bon dans ma pauvre vie.

Remerciez Magnolette de ses lignes. Je lui écrirai demain, en vous envoyant votre programme du Dante, qui sera prêt vers midi.

Jeudi, 6 h. i/2l en rentrant du concert.

Je vous bénis, vous rends grâces, et vous aime du plus profond amour.

Meissner vous donnera de bonnes, très bonnes nouvelles du concert. L'exécution a été excellente, pleine de vie, et je crois qu'on m'a rappelé une demi-douzaine de . fois après les derniers accords du Dante. Zellner est arrivé ce matin, et repart demain pour Vienne, où tout est en émoi. J'y arriverai Lundi matin, afin de ne pas manquer la première grande répétition avec les chœurs, qui a lieu Lundi à 3 heures. Cette fois, je partirai d'ici par le train de nuit Dimanche. En réponse à ces lignes, adressez: Vienne, hôtel de l'Impératrice d'Autriche.

Tausig a admirablement joué x) et garde un excellent maintien. Zellner fera le programme musical du Dante après la Messe. Pour le moment il est entièrement pris par les préparatifs et la brochure de la Messe, dont je lirai les épreuves Lundi matin, en arrivant à Vienne.

Par la même poste, je vous envoie 12 exemplaires de votre Dante. Il n'est resté, je crois, que très peu de fautes — et j'espère que vous ne désapprouverez pas les légers changements que j'y ai faits, et qui se réduisent à quelques mots, comme gebenedeit, qui me semblaient là à leur place.

Que bon Dieu soit avec vous!

1) Liszt's A-dur-Concert.

Prague, 13 Mars 58.

Vous faites très bien de passer quelques semaines à Berlin. Prenez seulement garde, mes très chères, de ne pas vous refroidir à quelque galerie inconnue, et ne vous levez pas comme lors de votre premier séjour à Berlin, dès les 6 heures du matin, serait-ce même pour écrire à Fainéant! Prenez du bon temps le plus qu'il se pourra, et faites provision de racontages pour mon retour.

Je chargerai Meissner de vous envoyer les journaux d'ici, qui cette fois seront plus tempérés que lors de l'exécution de la Messe. Ambros s'est lancé hier dans une série d'articles, qui fait mine de continuer durant la semaine. Il commence par citer Sésostris, ce qui vous plaira. Le petit ami de Meissner s'est conduit comme un petit gredin, ce qui désole notre ami — cependant nous sommes habitués à pire, de la part du Deutschland^).

Je suis bien aise que vous ayez vu les Horrocks2), qui sont plutôt bien que mal pour nous. Ma journée d'hier s'est passée en visites au recteur de l'université, et à quelques autres personnes de moindre calibre. J'ai dîné chez le Cte Salm et passé la soirée chez Ambros, auquel j'ai fait grand plaisir en lui jouant de charmants petits morceaux de sa composition, un peu dans la manière de Schumann ; il vient de les publier sous le titre: Auf der Wanderschaft.

Zellner est parti dans la soirée avec Tausig. Je les rejoindrai après-demain à Vienne, où j'aurai fort à faire. Il est nécessaire que je me présente devant Sa Majesté, pour l'inviter à assister à ma Messe, et la remercier en même temps de l'édition de l'ouvrage, qui se fait à la typographie Impériale. Il faudra aussi que je reprenne quelques relations avec plusieurs personnages de la haute volée. On explique le refus des chanteurs3), comme une réponse à mon refus de jouer à

1) Eine in Weimar erscheinende Zeitung.

2) Eine englische, in Weimar lebende Familie.

3) Die Mitwirkung der Hofopernsänger war durch Graf Lancko

un Concert de Cour en 56, qui a été fort mal interprété à ce qu'il paraît. Il n'y a pas lieu de revenir à ce sujet, et moins que jamais il y aurait avantage pour moi à faire des concessions, qui ne seraient autre chose que des niaiseries. Je verrai ce qu'il y aura à dire et à faire, pour bien prendre position à Vienne. Que bon Dieu me soit en aide!

Je n'oublierai pas Halm1), qui m'intéresse par-dessus tout, puisque c'est votre idée. Demandez pardon à Magnolette pour moi, de ne pas lui avoir écrit au sortir du concert; mais je ne la sépare plus de vous dans mon cœur et ma pensée — et réparerai mon petit tort à Vienne. Heureux voyage et heureux retour pour vous deux ! Que bon Dieu soit avec vous !

Si vous m'envoyez une dixaine d'exemplaires de la lettre de Wagner sur les symphonische Dichtungen11), je trouverai à en faire bon usage. Le Tasse, que nous avons répété hier, marche à merveille , et ne peut manquer son effet dans le concert de demain — attendu qu'il a trouvé à l'avance grâce auprès des jugeurs de l'endroit, faveur dont je suis redevable à l'article de Lobe.

[Prag, 14. od. 15. März 1858.]

En toute hâte je vous écris que les parties des Préludes, qui sont à 1' Altenburg ne peuvent plus servir. C'est la copie de l'ancienne version faite il y a 5 ans, et si la Steche veut absolument faire exécuter ce morceau à Leipzig, ce qui ne m'arrange guère, il faut demander les parties de Sondershausen, ou mieux les faire copier en toute hâte à Leipzig ou Dresde. Je suis un peu contrarié que vous n'ayez pas

ronsky verweigert worden (siehe Liszt's »Briefe an eine Freundin«, S. 106—7), sodass man das Solistenquartett aus Pest kommen liess, das Liszt's Messe daselbst gesungen hatte.

1) Der unter dem Dichternamen Friedrich Halm schreibende Baron Münch-Bellinghausen, später Generalintendant der Wiener Hoftheater.

2) Der Brief war an Prinzessin Marie Wittgenstein gerichtet.

refusé net pour les Préludes, qu'il n'y a absolument aucun avantage à faire exécuter à Leipzig — tout au contraire, j'y vois plusieurs inconvénients. Mais s'il est trop tard pour s'y opposer, à la garde du bon Dieu! Du reste, approbation complète pour tout ce que vous faites et dites avec les Dingelstedt, les Horrocks, etc., et surtout pour votre projet de Berlin, que je vous prie de réaliser sans plus de retards. Les Musikalischen Pflichten devront m' être envoyées à Vienne. J'écrirai à Bronsart demain matin.

«Benedicimus te, gratias agimus tibi», ai-je chanté dans ma Messe — et la meilleure part de mon cœur vous en revient!

Pour aujourd'hui je n'ai encore rien de nouveau à vous, dire de Vienne, si ce n'est que les préparatifs et répétitions de la Messe vont leur bon train. Vendredi et Samedi auront lieu les dernières répétitions générales. La brochure de Zellner1) paraît Samedi, et je vous l'enverrai de suite. Je vais retourner chez le Cte Kuefstein, pour lui demander avis au sujet de ma présentation à la Burg. Hier j'ai invité personnellement le Bon Bach. Tous ces jours vont se passer en visites, et petites correspondances de «poulets». Avant de vous en rendre un compte détaillé, il faut que mes relations se dessinent un peu plus. J'ai écrit à Bronsart, Moniuszko2), et même à Brendel. Je suis charmé que vous soyez contente de ce dernier, et lirai tout le dernier N° en fiacre. Tâchez de savoir si la Gazette d'Augsbourg a inséré la réclamation de Brendel, et maintenez celui-ci dans ses bonnes dispositions.

Daniel s'est établi avec Tausig au 3me étage de l'Impératrice d'Autriche, où deux lits se sont trouvés, dont Daniel a pris un pour lui. Je déjeune avec eux à 7 heures du matin. Mardi soir, Daniel partira pour Dresde, les vacances de Pâques étant venues. Il a obtenu deux très bons certificats à l'uni-

1) Über Liszt' s Graner Messe.

2) Stanislaw M. (1820—72), polnischer Componist.

versité, pour le semestre passé. Cet arrangement d'hôtel n'est nullement de mon invention. Hidalgo ]) l'a concocté avant mon arrivée, et je n'ai été averti qu'hier soir, en entrant pour la première fois dans la chambre, où je les trouvai établis ensemble. Il n'y a aucune objection à y faire , et je suis même bien aise que de cette façon j'aie plus occasion de voir Daniel. Edouard se conduit à merveille, et Zellner manœuvre bien. Après la répétition générale Samedi, je vous écrirai où nous en sommes. Pardonnez-moi les déchirures de mon style épistolaire en ce moment — je vous parle comme à moimême, quoique vous soyez de beaucoup mon «meilleur moi».

«Per aspera ad astra» est ravissant, et je volerai Magnolette2), que je salue tendrement. Répétez bien à Biilow que je lui ai écrit tout au long, avant de partir de Weymar. Peut-être y a-t-il erreur d'adresse, car autrement je ne m'explique pas que la lettre ne lui soit pas parvenue. Après la Messe, je répondrai à Hans et à Cosette. Pour Lührss, je ne suis pas d'avis que j'aie à me mêler de sa candidature d'Aix. Le plaisir de faire concurrence à l'influence de Hiller ne me tente pas — et quoique j'estime Lührss comme un très gentil garçon, je n'en attends pas grand'chose qui vaille. Toutefois je trouverai un moment pour lui répondre.

J'ai recommandé vivement à Stör avant mon départ de faire donner le Paulus^) le Dimanche des Rameaux, au bénéfice de la caisse des pensions. Toutes ces petites et grandes misères de Weymar m'affectent peu , et je m'arrangerai toujours de façon à avoir d'autres chats à fouetter. Rappelezmoi très révérencieusement au souvenir du Vieux de la montagne, et aussi très affectueusement à celui de Varnhagen. Verrez-vous les Arnim? Peut-être? Demandez et suivez le conseil de Magnolette à cet égard.

La Steche m'écrit une lettre de 8 pages au sujet du con-

1) Tausig.

2) Prinzessin Marie hatte diese Worte als Devise unter ihr Porträt geschrieben.

3) Mendelssohn's Oratorium.

cert de Riedel; je ne l'ai pas encore lue. Vous savez déjà que je ne m'intéresse pas du tout à ce concert, tout en sachant grand gré à Mme Steche de ses bonnes intentions, un peu prématurées. L'espèce de succès de mon Concerto pour deux pianos exécuté par Kroll et Hans m'a été une surprise agréable. Oh, quand pourrai-je travailler, et encore travailler!! Ma tête est surpleine, et il me semble que maintenant je ferai vraiment quelque chose de bien. Sacha Winterberger fait assez bonne contenance. Je suis interrompu par des visites — adieu, que bon Dieu soit avec vous !

Jeudi, 18 Mars 58.

Vendredi matin, 19 Mars 58.

Cachetez et faites remettre l'incluse à Liihrss. C'est un garçon dont je fais un certain cas, car je le tiens pour honnête et bien élevé, deux grands avantages sur beaucoup de ses collègues. Si vous le voyez, dites-lui qu'à part d'autres considérations plus majeures, je ne puis me mêler du ménage d'Aix-la-Chapelle à cause des W. Autre chose si le bourgmestre Dahmen ou Rodenburg, ou quelque autre membre du comité m'écrivait directement à ce sujet, dans lequel cas je ne manquerais pas de dire toute sorte de bien de Liihrss. En même temps faites comprendre à Hans qu'il m'est impossible d'intervenir en faveur de Liihrss pour le plaisir de jouer niche à Hiller — par la raison que je ne vois aucun avantage à faire une guerre de coups d'épingle à ses amis.

Demain je passerai l'après-soirée chez Mme Rettich1), et tâcherai de l'intéresser à notre Jeanne d'Arc. Mon train de Vienne semble prendre assez bonne tournure. Daniel viendra peut-être vous voir à Berlin. La Steche m'écrit une lettre de 7 grandes pages, sur les Préludes. Je vais lui répondre pour la remercier doublement de ce qu'elle a fait, et de ce que je la prie de ne plus faire. Momentanément il convient

1) Julie R., die Wiener Tragödin.

d'ignorer Leipzig. Cela me paraît de beaucoup la meilleure méthode. Je vous donnerai de suite des nouvelles exactes de la Messe. Mon cœur et mon âme sont avec vous.

Lundi matin, 22 Mars.

Voici le résumé de ma journée d'hier, par lequel vous verrez que mes promesses musicales sont presque à la hauteur de vos promesses pittoresques. A 1 0 heures, Messe de Palestrina à l'église de Mariahilf. J'ai souvent prié dans cette même église à l'âge de 10 à 11 ans, mon père s'étant logé dans ce faubourg à notre arrivée à Vienne. Comme Offertoire on a fort bien exécuté mon Pater noster. 1 1 heures, Messe de Palestrina à la chapelle de la Burg. Midi 1/2, concert d'un jeune pianiste de 12 ans, nommé Bix. 1 heure, concert du Männergesangverein. 3 heures y2> répétition de ma Messe avec les quatre solistes de Pesth, qui chantent admirablement, de cœur et d'âme. 5 heures, chez Winterberger. Conférence critique avec Hanslick, Speidel1), Laurencin2), Debrois van Bruyck 3), l'auteur des articles que vous connaissez, et quelques autres personnages de cette trempe. Je réserve les détails pour la chambre bleue. 7 heures, séance du quatuor de Hellmesberger à la salle du Musikverein : 2 Quatuors de Schläger, Beethoven, plus le Quintette de Schumann. Après, soirée chez Mme Lange, cousine de Löwy et Mme Eskeles.

Avant-hier j'ai rencontré Halm chez Mme Rettich. Nous avons causé de Jeanne d'Arc, et j'ai pris rendez-vous avec lui pour après-demain matin Mercredi, pour continuer ce sujet. Tout en me disant qu'il ne pouvait pas me faire une promesse, il n'a pourtant pas refusé. Le précédent de Schiller, semble le gêner un peu — et il préférerait de beaucoup un sujet plus «vierge» que la Pucelle d'Orléans.

1) Ludwig Sp., Musikkritiker des Wiener Freindenblattes.

2) Graf L., Musikschriftsteller (1819—90).

3) Musikschriftsteller und Componist.

Lundi matin, 22 Mars 58.

Ce matin à 10 heures S. M. l'Empereur m'accordera audience. A midi y2 j'offrirai en holocauste d'amour et d'humilité nos trois âmes à bon Dieu dans ma Messe.

4 heures.

Bon Dieu a été bon, et vous pouvez être à peu près contente. Il paraît qu'il y a succès — pour moi je suis tout absorbé et très fatigué. Pour demain les chances me paraissent encore meilleures, le public sachant déjà un peu de quoi il s'agit. Löwy vous a écrit de suite après l'exécution. Cette fois-ci il n'a pas pris une stalle cachée — tout au contraire, il s'est mis fort en évidence sur le second rang, et a beaucoup applaudi. Villers est venu me faire un compliment, très à mon gré à ce moment. Il a pleuré à sanglots. Je lui ai demandé de vous écrire pour demain. Je vous envoie à toutes deux toute mon âme.

[Wien, 24. März 1858.]

Très infiniment chère,

Augusz étant arrivé hier matin pour la seconde exécution de ma Messe, j'ai dû le voir immédiatement après, et les quatre chanteurs hongrois dînant chez moi à 3 heures, il m'a été impossible de vous écrire de suite. Mon cœur vous cherche et vous parle incessamment — et je souffre partout où vous n'êtes point. Les choses qui se passent autour de moi ne m'intéressent qu'en apparence, je demande à d'autres de vous en donner des nouvelles. Löwy vous a écrit avant-hier, et pour hier j'ai demandé à Villers de vous faire un petit compterendu. Je ne sais s'il y a bien réussi; mais si vous trouvez un moment, vous me ferez plaisir en lui répondant quelques mots, que vous adresserez 140, Obere Bräunerstrasse. Je serais bien aise que nous renouions un peu ensemble à cette occasion,

car j'estime Villers comme un de mes meilleurs amis. Son titre est: chargé d'affaires de S. M. le Roi de Saxe.

Comme je le prévoyais , l'exécution d'hier a été encore plus satisfaisante que celle de Lundi, et la «sensation» et «l'émotion» plus puissante. Jusqu'à Dimanche je resterai ici. Ensuite je m'arrangerai de manière à passer peut-être toute la semaine Ste à Pesth, mais sans concert. Si Karâtsony me logeait, cela me serait une économie fort bienvenue, car je suis effrayé de la dépense que je suis obligé de faire, et préférerais de beaucoup réserver cette somme pour Härtel. Toutefois je crois que ce voyage ne m'est pas absolument inutile, et puisque me voilà, il faut bien que je m'en accommode, tant bien que mal.

Voici Augusz qui arrive, et toute ma journée est encombrée. Je vous écrirai demain matin. Que bon Dieu demeure avec vous — je vous bénis! Adressez toujours à Vienne.

Dimanche, 28 Mars 58.

Je suis tout attristé d'être resté 3 jours sans vous écrire. Pardonnez-moi cette négligence, qui n'en est pas une. Dès 8 heures du matin ma chambre est encombrée; plus tard il faut que je fasse une quantité de visites, et la soirée se partage en 3 à 4, de manière que je rentre épuisé. Dans tout cela il n'y a pas un moment de libre respiration pour mon âme, et la fatigue de parler constamment à des gens, auxquels de fait je n'ai rien à dire, m'est très pénible. De plus, je me fâche de l'obligation de dépenser tant d'argent; car j'ai aussi mes accès d'économie, comme vous savez. Pourtant réflexion faite, je crois qu'il n'y avait pas moyen de s'arranger autrement. La balance des dépenses et de la recette des concerts de Lundi et Mardi faite, il restait à peu près zéro — attendu que les frais ont été portés au double, par suite de ce que Zellner appelle si justement: locale Gesinnungstüchtig- Jceit. Ce résultat m'a semblé honteux, et j'ai dit à Edouard d'ajouter 1000 fl. pour ma quote-part. Je ne sais si vous

La Mar a, Liszt-Briefe. IV. 27

approuverez cette libéralité en faveur de l'association des musiciens, mais dans les circonstances données, je l'ai tenue pour quasi indispensable. Edouard sans en avoir eu l'idée, s'est trouvé de mon avis. D'ailleurs cet argent servira à donner de la soupe à quelque pauvre diable de musicien — qui donne au pauvre prête à Dieu.

Vienne est horriblement cher pour un individu de ma sorte. 6 fl. d'appartement, et 8 fl. de fiacre par jour — ce dernier article étant indispensable, cela fait déjà 14 fl. de fixe; puis viennent les et caetera! Passe encore si je ne m'ennuyais si horriblement, et si à chaque heure de la journée je ne me sentais complètement dépaysé parmi ce monde qui n'a rien de commun avec «mon monde». Enfin je partirai Mardi, aprèsdemain, pour Pesth, et tâcherai de m'arranger de manière à arriver à Löwenberg dans une dixaine de jours.

Les Majestés n'ont pas assisté à l'exécution de la Messe. Du reste, je suis assez bien vu ici, et en train de gagner un peu de considération. J'ai dîné chez les Nâko *), Mme Bânffy, qui m'a chargé de 1000 choses pour vous, la vieille Mme Pereira2), Mme Eskeles3), et demain pour mon dernier jour j'ai accepté chez le Pce Fürstenberg. Mme Nâko a mis ses deux loges au Kärnthnerthor et à la Burg à ma disposition, mais je n'ai pu y aller que deux fois, pour voir deux actes de la Dame blanche et la Reine de Chypre. Je me suis présenté chez le Feldmarschallleutnant Kämpen et chez les ministres Bach et Brück — ce dernier est un homme d'une rare distinction. Ce matin, j'irai chez le ministre de la justice, Nadasdy, pour solliciter un peu d'avancement pour Edouard. On m'a insinué que je devais demander une audience chez l'Archiduchesse Sophie. Mais je crois que je m'abstiendrai pour le moment — attendu qu'à l'exception de l'Archiduchesse Hildegarde, personne de la Cour n'a été à mes concerts, et que je ne saurais vraiment quoi dire à Leurs Altesses Impériales. g J'ai revu le Cte Kuefstein, qui dit du bien de moi.

1) Gräfin N., durch ihre vielseitigen Talente weithin bekannt.

2) u. 3) Gattinnen von Wiener Banquiers.

Augusz qui a passé 4 jours ici, s'est conduit à merveille pour moi — et s'est chargé d'expliquer en haut lieu mon refus de faire partie d'un concert de Cour, dans le sens que je lui avais indiqué. En effet, il devient impossible de me ranger si peu que ce soit dans la catégorie des Kammervirtuosen. En somme, je m'imagine que votre pauvre Fainéant fait assez bonne contenance ici, et que vous n'aurez pas lieu d'être mécontente de lui. Vous verrez l'article de Hanslick et de mes autres antagonistes, qui pour le moment sont obligés d'enrager un peu, car la conviction que je suis capable de faire quelque chose qui n'est pas absurde, s'est assez fortement établie, par la sensation générale qu'a produite ma Messe. Kertbény qui est le favori de Laube1) a fait une correspondance à la Gazette d'Augsbourg qu'on dit infâme. Kertbény n'a pas osé montrer le bout de son nez chez moi, et je lui ai fait refuser par Haslinger les billets qu'il avait demandés. Speidel a promis à Winterberger un article raisonné, plutôt favorable. La 0 ester reichische Zeitung fait très fort mon éloge, de même V Humorist de Saphir, la Theater-Zeitung, le Wanderer et la Vor stadt- Zeitung, où Edouard a quelques influences. La Ostdeutsche Post et la Wiener Zeitung officielle seront tempérées, et même le Fremdenblatt dont l'hostilité contre moi était déclarée, m'a pourtant fait une certaine part de savoir et de talent. Le public tout en ne sachant quelle part me faire, me porte quelque sympathie. J'ai passé une soirée d'artistes chez Saphir avec la Rettich, la Neumann2), M,ne Csillag 3), Roger, etc. En fait d'amis, j'ai regagné le cœur de Löwy et de Villers à la Zukunftsmusik. Ils comprennent que je ne puis être autrement que je ne suis, et sont tout près de me trouver bien tel quel.

Il a été question de l'exécution prochaine de deux de mes symphonische Dichtungen — mais le lièvre préfère attendre d'être écorché, et j'ai ajourné à l'année prochaine. On vou-

1) Heinrich L., der Rédacteur und Dramatiker (1806—84), damals Director des Wiener Hofburgtheaters.

2) Schauspielerin am Burgtheater, nachmals Gräfin Schönfeld.

3) Sängerin an der Hofoper.

lait aussi organiser une grande fête à V Aurora pour me remettre le fameux pupitre, terminé depuis hier soir1). J'ai modestement demandé que cette cérémonie ait lieu sans tambours ni trompettes. Vous en aurez des nouvelles par les journaux.

A Pesth je ne ferai rien exécuter, et me bornerai à de simples visites de politesse pour cette fois. Roger y chante le 6, et il ne me convient pas de fatiguer le personnel et le public de mes choses, dans ce moment. Laub a donné son premier concert hier soir, avec assez de succès. Tausig a très bien joué comme de coutume, mais il est à craindre qu'on ne soit pas disposé à lui rendre la justice qu'il mérite. La critique lui sera hostile, et Zellner ne le soutiendra pas. La virtuosité a décidément fait son temps, et il n'y a plus qu'à glaner dans ce champ.

Laissez -moi vous remercier des nouvelles que vous me donnez de Berlin, et vous dire que les moments auxquels je lis vos lettres sont les seuls où mon âme rayonne! Je vous écrirai de suite en arrivant à Pesth. Que bon Dieu soit avec vous, et vous comble de Ses plus douces bénédictions! Adressez toujours à Vienne, jusqu'à nouvelle information.

Mardi, 29 Mars 58.

Les anciens pourparlers au sujet d'un opéra hongrois ayant recommencé , je suis obligé de rester encore aujourd'hui ici, pour rencontrer Carl Beck2), dont le poëme de Janos pourrait fournir le sujet d'un opéra à succès. Je ne sais ce qui en adviendra, mais je serais assez disposé à composer cet ouvrage en collaboration avec Mosenthal3), qui a déjà fait une espèce

1) Ein silbernes Notenpult, als Huldigung der Wiener. Zufolge letztwilliger Verfügung Lisztfs, befindet.es sich jetzt im Besitz des Budapester Nationalmuseums.

2) Dichter, in Ungarn 1817 geboren, in Währing (Wien) 1870 verstorben.

3) Salomon M. (1821—77), dramatischer Dichter, kaiserl. Rath in Wien.

de scénario, que je vous communiquerai. Il faut seulement le consentement de Beck, afin d'éviter plus tard des réclamations et des explications désagréables. Quant à Halm, il est possible qu'il fasse quelque chose pour moi — wenn ihm etwas einfällt, comme il me l'a dit. Dans ce cas, je ne doute pas que ce sera fort beau, mais la Jeanne d'Arc ne lui va décidément pas à cause de l'antécédent de Schiller, et d'une autre tragédie du même nom d'un poète qui m'était resté inconnu jusqu'ici, et dont en ce moment j'oublie le nom. Je rapporterai la pièce, car d'après ce qu'il m'a dit, la donnée n'en est pas sans analogie avec ce que nous voudrions, et le dénouement est parfaitement conforme à l'histoire. Mme Rettich que j'ai encore vue hier, m'a positivement assuré à la fois des meilleures dispositions de Halm à mon égard, et de l'impossibilité où il se trouve de mettre la main à Jeanne d'Arc. A mon avis, il n'y a plus de tentative à faire avec lui. Il faudra voir plus tard si l'élève de Magnolet ou Dingelstedt ne seraient pas d'humeur à se conformer à notre désir. Pour ma part, je ne voudrais pas abandonner l'idée — mais il n'y a pas moyen de compter sur Halm. Du reste, s'il lui venait une idée d'opéra, j'y aurais assez de confiance. Il connaît les poëmes de Wagner, et s'est mis parfaitement au courant de ce que nous demandons de la poésie maintenant.

Je viens de voir Beck, et je crois que nous mettrons le Janos à flot. Il a été de très bonne composition, et je désirerais seulement que la chose vous plût. Je vous en parlerai tout au long, aussitôt mon retour.

Je suis allé voir Laube ce matin, qui, ce me semble, n'a pas su comment s'arranger à Vienne. Il fait comme Dingelstedt de la Posse pour divertir les augustes visiteurs du théâtre — et l'actrice en vogue, qui est comme le pivot de l'art dramatique à Vienne, est peut-être au-dessous du niveau de Mme Hettstedt. Elle se nomme Gossmann, excelle dans la Grille dont tout le monde raffole, se fait protéger par Edmond Zichy, Meyer, et les «Mecenasinus» du Jockey club , et affecte les manières d'un «rat» d'Opéra! Halm, la Rettich et les «hommes sérieux» en sont naturellement fort scandalisés —

mais elle est très à la mode, et la Cour et la ville en parlent.

Ces lignes vous souhaiteront la bienvenue à Weymar, très infiniment et uniquement chère. Demain matin, à 6 heures, je partirai par le bateau à vapeur pour Pesth. Karâtsony m'a offert de me loger, ce que j'accepterai. Je ne pense pas que je resterai au delà de 3 à 4 jours. A mon retour ici, il faudra que je m'arrête à peu près autant pour terminer ma petite négociation de libretto avec Beck et Mosenthal, et aussi pour recevoir le fameux pupitre qui a été terminé aujourd'hui, d'après ce qu'on m'a dit.

Les Pflughaupt1) retournent demain à Weymar, et vous donneront à leur manière de mes nouvelles. Recevez-les avec affabilité. Ils sont dans la pénurie, et j'ai payé un petit compte d'hôtel pour eux. Du reste, je n'ai pas à me plaindre d'eux, et ils se sont assez bien conduits à mon égard. Tausig ne m'accompagne pas à Pesth, mais je le conduirai à Löwenberg. Daniel est toujours à Dresde, et ne m'a pas écrit. Il pourra aisément très bien prendre dans la société d'ici. J'espère ne rien faire ici, qui mériterait une réprimande de votre part. Mais je suis très ennuyé et fatigué de ce genre de vie. Comme je le disais tout à l'heure, j'envie mon cocher de rester tranquillement sur son siège, tandis que je suis obligé de causer avec les gens! Que bon Dieu soit avec vous!

Pesth, 1er Avril 58, chez Karâtsony, Herrengasse 10.

9 heures du matin.

Voici mon premier réveil doux et tranquille depuis que je vous ai quittée. Je l'attribue à une petite chaumière en bronze exactement pareille à celle qui est dans votre chambre, et qui est restée sans que je m'en aperçoive près de mon lit

1) Robert Pf. (1830—71) und seine Gattin Sophie (1837—67), beide Pianisten, Schiller Henselt's und Liszt's.

cette nuit. Karâtsony est encore obligé de se ménager beaucoup, et de garder la chambre, par suite d'une maladie assez grave qu'il vient de faire. Sa femme est alitée et toute cette maison a en ce moment un air de repos et de tristesse, qui me convient beaucoup. Peut-être y demeurerai-je une huitaine de jours. Je vous joins ici une petite note des munificences très intelligemment réparties par Karâtsony, ces jours derniers. Communiquez-la à Rank *) — peut-être pourra-t-il en faire un extrait pour V Allgemeine Zeitung. Je me suis un peu occupé de son affaire à Vienne, et j'aurai plusieurs choses à lui en dire à mon retour. Il pourrait aussi ajouter que Karâtsony me fait l'hospitalité en ce moment. De pareils traits de munificence sont trop rares, pour que ce ne soit une espèce de devoir de leur donner le plus de publicité possible.

Quel est votre avis sur Bruxelles ? Je n'en suis guère tenté — mais de toute façon je devrai écrire à Fischer. Veuillez me dire dans quel sens. Si la Messe est exécutée à Bruxelles, il sera nécessaire que j'y aille une huitaine de jours auparavant. Je suis horriblement ennuyé de la dépense inévitable qu'entraînent ces sortes de voyages, et le gain moral ne me semble guère en proportion. Ah, pourquoi ne sais-je pas faire de peinture, ne fut-ce qu'à l'aquarelle pour les portefeuilles de Magne — et ne puis-je rester paisiblement chez moi à travailler, sans me mêler à tout ce brouhaha discordant du monde! La nécessité de trimbaler ma personne en public, et d'avoir besoin du concours de tant et tant d'individus pour produire mon oeuvre me devient de plus en plus insupportable. Le musicien est en vérité après le danseur le plus mal partagé entre tous les artistes — quand, comme pour moi, la rumeur de la fourmilière humaine lui est un spectacle chagrinant. L'avantage du peintre, du statuaire, de l'écrivain, de pouvoir répandre sa pensée sans autre intermédiaire que la couleur, le marbre et la typographie — laissant de côté les hommes et jouissant pour leurs personnes de

1) Josef R. (1816—96), Schriftsteller, Volkserzähler, lebte damals in Weimar.

la retraite et du silence extérieur à volonté — me paraît d'un prix inestimable. Aussi leur porterais-je grande envie, si en définitive je ne savais que chacun doit porter sa croix en ce monde et n'espérer qu'en bon Dieu! Soyez bénie de vous être attachée à la mienne, et de me la rendre douce et légère par votre amour! Adressez à Vienne, car probablement j'y retournerai dans 3 à 4 jours.

Mardi, 6 Avril 58.

Quoique ma visite à Pesth en ce moment n'eût d'autre but qu'une cordiale politesse faite à mes 4 chanteurs du théâtre hongrois, qui ont pris la peine de se déranger pour chanter ma Messe à Vienne, et à leur chef le Cte Raday, je n'ai pu me refuser au désir exprimé de toutes parts d'entendre de nouveau la Graner Festmesse. Cet ouvrage sera donc exécuté Vendredi prochain dans la salle du musée, au bénéfice du conservatoire, et Dimanche à la grande église paroissiale de Pesth. Je vous enverrai l'affiche de Vendredi, et repartirai pour Vienne Dimanche soir. Probablement je serai obligé d'y passer encore 4 à 5 jours à cause de Mosenthal et Beck, avec lesquels je voudrais tirer mon Janko au clair, de manière à pouvoir me mettre à l'œuvre aussitôt mon Elisabeth terminée. Je n'oublie pas la promesse que je vous ai faite de finir V Elisabeth dans le courant de cette année, et aussitôt de retour à Weymar j'y travaillerai de pied ferme. Parole de Fainéant!

Envoyez chez Kühn1) faire demander ce que deviennent les épreuves de la nouvelle édition du Kïmstlerchor, et si par hasard elles étaient prêtes, envoyez-les-moi à l'adresse de Haslinger, Kohlmarkt , Vienne.

Je vais écrire au Pce de Hohenzollern pour lui annoncer mon arrivée vers le 18 ou 20 de ce mois, et puis à Bülow. Merci de m'avoir envoyé l'article de Brendel sur Löwenberg;

1) Musikverleger in Weimar.

il me paraît dans un très bon sens. La lettre de Mme Wertheim1) me devient inutile — le papa Tausig ayant annoncé positivement sa visite à Weymar, pour le mois de Mai. Tausig a fait une petite faute en débutant dans le concert de Laub à Vienne. Il pourra la réparer une autre fois, mais pour maintenant je lui ai conseillé de rester parfaitement tranquille. Winterberger qui n'est pas sans influence personnelle sur la haute critique à Vienne, laquelle n'a que trop d'influence sur le public, lui est à la fois un antécédent et un concurrent fâcheux. Zellner n'est pas en mesure d'appuyer Tausig, et ne serait guère disposé à le faire, à cause de Rubinstein. Le public est blasé, distrait, sinon stupide — la critique bouffie de son importance, très réelle à l'extérieur, souvent vénale et occupée de tout autres intérêts que celui de l'art et des artistes. Les musiciens et la gent musicale, éditeurs, courtiers, brocanteurs, etc., sont pétris d'impertinence, de jalousie et de sottise. Voilà le tableau tel qu'il s'offre à l'observation impartiale, à quelques nuances près, partout le même! Le moyen de faire de l'art à travers ces miasmes — et pourtant il le faut, et on leur en fera bon gré mal gré ! Ai-je besoin de vous dire que je mène une très triste vie, loin de vous ? A Pesth pourtant je réussis à mieux dormir qu'à Vienne, et généralement on me dit que j'ai très bonne mine, depuis Prague. Je n'ai pas le loisir de vous faire une description détaillée de mes allées et venues — et comme j'y trouve très peu d'intérêt, moins encore d'attrait, ma plume ne coule pas du tout sur ce chapitre. Ici, j'ai revu et fréquenté Augusz, Raday, Léo Festetics, chez lequel j'ai passé la soirée hier, Mme Batthyâny et quelques autres personnes de cette société. En fait de musiciens, Erkel, Brand, Roger, etc. Ce soir j'irai entendre Roger, dans le Prophète, demain et après-demain seront pris par des répétitions, pour Vendredi et Dimanche. Je n'ai qu'à me louer des bons sentiments qu'on me témoigne ici, et si je ne me fais illusion, j'y suis estimé et aimé.

1) Die Mutter Tausig's, die von ihrem Gatten geschieden lebte.

A propos, je viens de lire dans un journal qu'on fait une souscription pour Lamartine en France. A mon retour, je voudrais y contribuer, et écrirai àOllivier1) à ce sujet. Donnez-moi des nouvelles de Dingelstedt et du théâtre de Weymar, sans en excepter la comédie. Cela m'intéresse encore plus qu'autre chose. Je suis de cœur et d'âme avec vous. Tendresses et intimités à Magnolette, à laquelle j'écrirai au premier moment de repos.

Jeudi, 8 Avril 58.

Vos chères lettres m'arrivent avec une douce continuité chaque matin, et me remontent pour la journée, comme une pendule! Magnolette m'a écrit hier des choses ravissantes, sur les étoiles qui ne savent plus autour de quoi tourner, le centre de leurs rayons les ayant subitement délaissées, le dragon de l'ennui, et la pâte à dragon, etc. — si bien que j'ai encore plus honte de ma vile prose écourtée et hâtive! Je suivrai votre conseil et resterai 4 à 5 jours à Vienne, où j'arriverai Lundi soir. Donnez-moi des nouvelles de la fête de la Grande-duchesse, et tâchez de conserver de bonnes relations avec les Dingelstedt — car j'ai toujours l'idée que nous pourrons faire un bout de chemin ensemble. Si vous écrivez à Janin à l'occasion de Gieseke2), dites-lui que vous me remplacez en mon absence — à moins que cela ne vous paraisse une modestie trop exagérée. Pour Arsène Houssaye3), je le connais si peu que pas. En sa qualité de commissaire de l'Empereur auprès du Théâtre-Français, c'est un assez grand personnage. Peut-être serait-il plus prudent de s'abstenir de lui recommander quelqu'un, dont il ne saura trop que faire.

1) Emile 0., Pariser Advocat, später Minister und noch gegenwärtig als Schriftsteller thätig, war am 22. Oct. 1857 der Gatte von Liszt's ältester Tochter Blandine geworden, die er schon 1862 durch den Tod verlieren sollte.

2) Schriftsteller.

3) Französischer Schriftsteller.

Du reste, consultez Magnolette, qui est le juge décisif en ces sortes d'occurences.

Par suite d'un enrouement de Roger, qui dérange le répertoire du théâtre, nous avons été obligés de remettre l'exécution de la Messe dans la salle du musée à Dimanche 4 heures au lieu de Vendredi. De cette manière l'exécution à l'église se trouve ajournée, jusqu'après mon départ. Il a été impossible de trouver un jour plus rapproché que celui de Samedi pour la répétition générale — mais je ne voudrais pas rester au delà de Dimanche soir, car de fait je n'ai rien à faire ici pour le moment, si ce n'est acte de présence. Mes excellents Franciscains m'ont invité à dîner pour Dimanche prochain. Si je ne me trompe, ils se décideront enfin à ne pas tenir compte des mauvaises plaisanteries des journaux, et à me délivrer mon diplôme de confrater. Je puis l'accepter en bonne conscience, car je n'ai nullement intrigué pour l'obtenir. L'antécédent de Mr de Voltaire ne m'effraie point!

J'ai écrit au Pce Hohenzollern que j'arriverai à Löwenberg vers le 20 ou 22 de ce mois. Faites-le savoir à Cosette, car je ne sais si je trouverai le temps d'écrire à Btilow avant Vienne. Les premiers jours de Mai, je serai avec vous. Je ne puis vous dire combien le temps me dure. Si vous avez envie de Bruxelles, soit — mais pour ma part, je n'ai d'autre vouloir et désir que de rester tranquillement chez nous; car partout ailleurs je me sens, à la lettre, comme un poisson hors de l'eau!

Adressez à Vienne en réponse à ceci jusqu'à Mardi prochain — et puis à l'ami Meissner, car il convient que je m'arrête 2 jours à Prague. Si vous lui écrivez, par hasard, vous pouvez lui annoncer mon arrivée pour Samedi prochain, d'aprèsdemain en huit, au plus tard. Mais ne lui écrivez pas exprès pour cela, car je l'avertirai de Vienne. Il me tarde de repasser la frontière de Saxe — car je me sens bien loin de vous, d'autant plus que je pense et songe incessamment à vous. Remerciez Magnolette de son petit chef-d'œuvre de lettre. Que bon Dieu soit avec vous! S'il était nécessaire, enguirlandez encore Dingelstedt, pour qu'il me laisse Grosse, dont je ne saurais comment me passer maintenant.

Samedi 10 Avril 58, après l'exécution de la Messe dans la salle du musée, retardée d'un jour à cause d'un changement dans les représentations du théâtre. 8 heures du soir [Pesth].

«Fête, vers, fleurs, amour infini» — quelle dépêche télégraphique, et signée Carolyne, Marie ! Je n'ai su qu'en pleurer de joie et de reconnaissance. Mais comment répondre? Toutefois mon âme a volé vers vous, plus vite encore que le télégraphe. Je demeure bien incessamment près de vous et en vous, mes très infiniment chères!

Je n'ai que peu d'instants pour vous écrire aujourd'hui. La Messe a été parfaitement exécutée, et tout aussi bien écoutée cet après-midi. Tout le monde aristocratique et élégant et un nombreux public se trouvaient réunis dans cette charmante salle du musée, dont la sonorité est malheureusement un peu trop forte; mais il n'y avait pas lieu d'en être désagréablement affecté cette fois. Les cœurs ont battu — et il y avait bien dans l'auditoire ce sentiment indéfinissable, que provoquent exclusivement les œuvres marquées au coin du génie. Demain on exécute de nouveau la Messe dans l'église paroissiale, durant le service divin. De suite après, le Père Guardian du couvent dira une messe basse à mon intention — pour ma réception solennelle comme confrater. Augusz sera reçu en même temps en cette qualité par l'ordre des Franciscains demain. On vient de me communiquer la minute de l'allocution en latin, que le Supérieur me tiendra. C'est un chef-d'œuvre de rédaction, et je vous l'enverrai. Je ne sais si les journaux se mêleront de cet incident, mais cela m'est parfaitement indifférent — et la cérémonie sera faite avec une solennité de nature à imposer finalement silence aux plus malveillants. A 1 heure il y aura grand dîner au réfectoire, pour lequel on a invité plusieurs personnages des plus considérés de la ville. Vous en aurez des nouvelles dans ma prochaine lettre de Vienne.

Je repartirai dans la soirée de demain, et n'aurai pro-

bablement plus le temps de vous écrire. Que bon Dieu vous comble de Ses plus saintes bénédictions! Vous ne vous êtes pas trompée sur la griffe dans la réponse à Hanslick, qu'on n'a pu insérer que dans la Vorstadt-Zeitung à cause de l'impartialité de mes amis de l'autre côté! Edouard avait fait cette réponse, à laquelle j'ai ajouté quelques mots à ma manière. La Gazette d'Augsbourg, à ce qu'on me dit, a donné un nouvel article sur la Messe, à peu près aussi malveillant que la note précédente. Il n'y a pas moyen d'empêcher ces choses pour le moment — et vous savez que j'y suis parfaitement résigné pour tout le temps que cela durera.

Vienne, Mardi, 13 Avril.

En arrivant ici hier soir, j'ai trouvé votre (Aère lettre pour ma bienvenue. Mon cher festoyeur n'a donc pas voulu changer ses habitudes, nonobstant le Vendredi saint et mon absence — et en cela comme en toutes choses, maintient son meilleur faire et dire! Ce qui n'empêchera pas que le 22 Octobre nous nous arrangerons de façon à passer la journée «à nous trois», comme je vous l'ai déjà demandé. Mais je reviens aux dernières nouvelles, que j'ai à vous donner de Pesth. Dimanche, 11 Avril, à 10 heures, ma Messe a été exécutée à la Stadtpfarrkirche de Pesth. L'église était comble, et tout près de l'autel on avait réservé une douzaine de bancs, qui étaient occupés par des personnes que Mr le curé Santöffy, Propst, avait invitées spécialement, en leur envoyant des textes imprimés en latin, allemand, hongrois, que je vous ferai parvenir. Comme Graduel on a exécuté VAve verum de Mozart et un morceau de Bräuer, qui m'est dédié sur le texte biblique Frémit mare cum furore. De suite après l'église, j'ai dû rentrer pour recevoir une députation du conservatoire, à la tête de laquelle était le Bon Pronay, président de cet établissement, qui venait me remercier d'avoir destiné la recette du concert de la veille au musée, pour le conservatoire.

A midi, je me suis rendu à ce couvent des Franciscains.

Le P. Guardian a dit une messe basse en mon intention, durant laquelle un chœur d'hommes a très bien chanté plusieurs morceaux d'une messe fort simple, avec accompagnement d'orgue. L'église des Franciscains est une des plus jolies et espacées de Pesth. Albach y a un petit monument avec le médaillon qui se trouve dans ma chambre du rez-de-chausée *). J'ai pris place sur un banc près du maître autel, et prié pour vous et Magnolette. A midi J/2 on s'es^ réuni dans le réfectoire. J'avais à ma droite Augusz, et à ma gauche Karâtsony. A côté d' Augusz, le chanoine Danielik, qui vient de publier une biographie qu'on dit fort sérieusement écrite , de Christophe Colomb, et passe pour une des meilleures têtes du clergé de Hongrie. C'est un homme fort posé et digne. Il est en relations avec V Univers catholique, et se rendra prochainement à Constantinople et à Rome, pour y faire des recherches relatives à un ouvrage sur Hunyady. Le volume avec les gravures sur Ste Elisabeth que vous connaissez, est aussi de lui. Plusieurs exemplaires de cet ouvrage, qu'on a présenté à l'Empereur et à l'Impératrice, ont été payés 1000 fl. chaque. Pour ma part, je me suis borné à 50, ce qui est déjà un prix fort raisonnable. A côté de Danielik s'est placé Santöffy, le curé de la Stadtpfarrkirche, et dans le nombre des invités se trouvaient plusieurs Honorationen. Avec les 12 Franciscains à peu près qui étaient présents, on était une quarantaine de personnes à table. Mon buste et mon portrait avaient été placés dans le réfectoire. Avant le dîner, un des frères me lut à haute voix l'allocution latine, dont je vous ai parlé comme d'un petit chef-d'œuvre en ce genre. C'est le chanoine Haas, directeur des écoles, qui en est l'auteur, car les Franciscains ne sont pas de cette force en fait de rédaction. Elle paraîtra en latin et en allemand dans un journal religieux: Der katholische Christ, que vous recevrez. Dans le courant du dîner, le P. Guardian m'a porté un toast en latin, et quelques autres

1) Dem 1853 verstorbenen Pater Albach, den Liszt schon als Knabe vom Eisenstadter Franziskanerkloster her kannte und verehrte, hatte er sein Pater noster und die Messe für Männerstimmen gewidmet.

à Augusz, Karâtsony, etc. qui y ont répondu en hongrois. Vers 4 heures on s'est séparé, et comme je devais partir dans la soirée, on m'enverra ici le diplôme de confrater et l'allocution , qu'il faut encore traduire. Le diplôme est daté du 20 Juin 57. Le Cte Georges Kâroly, qui par parenthèse, à l'occasion de la fondation de deux majorats a dû faire constater officiellement sa fortune et s'est justifié de 900 000 fl. de revenus, a été également nommé confrater ) il y a quelques années. Augusz et Karâtsony recevront leur diplôme d'ici à quelque temps. Je me trouve, comme vous voyez, en très bonne et sûre compagnie. Préoccupé d'économies comme je le suis depuis un mois, je me suis contenté de faire remettre par Augusz 200 fl. au P. Guardian, ce qui du reste suffit largement.

Avant mon départ, Léo Festetics est encore venu me dire adieu. Il me dédie des Hongroises pur sang, qui paraîtront chez Glöggl à Vienne. En passant je me suis arrêté quelques heures à Presbourg, chez les Vrabély-Séraphine, qui sont de très braves gens. J'ai vu aussi l'individu, qui m'avait écrit pour ma Messe. Presbourg possède encore les chœurs d'église les mieux montés; ils le sont par un institut spécial: der Ktrchenmusikveremj qui est en bon renom dans tout le pays. Ils ont exécuté la seconde Messe en ré de Beethoven, bel exemple que n'a encore pu suivre aucune église de la monarchie.

Daniel n'est pas encore de retour ici. Arrivé à 7 heures du soir hier ici, j'ai été de suite à la séance du quatuor de Hellmesberger, où il y avait une foule qui aurait fait envie à Singer et à Stör. Ole Bull1) qui vient d'arriver, y était. Laub donne un 3me ou 4me concert Jeudi prochain, et obtient beaucoup de succès.

Ce matin, Mosenthal m'a apporté presque tout le premier acte de Janko. J'imagine que cela vous plaira assez. Il est à peu près convenu que je le ferai donner à Pesth, au commencement' de l'hiver 60 ou fin 59. Mais avant tout, il

1) Der norwegische Violinvirtuose (1810—80).

faut faire V Elisabeth de façon à ce que vous en soyez contente.

Je vous envoie mes tendresses dans l'ordre de la signature de la dépêche télégraphique, Carolyne, Marie. Si je n'écris pas demain et après-demain, soyez sans inquiétude. Ma santé est bonne, et j'aspire seulement à faire mes paquets au plus tôt. Samedi prochain, je partirai pour sûr d'ici.

Vendredi, 16 Avril 58.

Enfin me voici bientôt quitte de Vienne, et demain je pourrai me mettre en route, en pleine tranquillité de conscience. Le fameux pupitre m'a été remis avant-hier, 5 heures, et c'est encore Assmayer en sa qualité de Hofkapellmeister qui s'était chargé de l'allocution, à laquelle je n'ai répondu qu'un simple merci. Pourtant j'y ajoutai le vœu de produire bientôt quelques œuvres, qui seraient dignes d'être placées sur un pareil pupitre, et dignes aussi d'être offertes en hommage aux trois Patrons de la musique Beethoven, Weber et Schubert, dont les bustes semblent me commander de marcher mon chemin, et de remplir ma tâche1). Zellner donnera une photographie de ce pupitre comme supplément à son journal, qui cessera de paraître en Juin. A l'exception du buste de Weber qui est assez manqué, tout le reste me paraît fort bien réussi. C'est un bel objet d'art et de luxe, qui aura sa place naturelle dans le salon — où nous le placerons sur le piano de Beethoven. Quand je reconduirai Magnolette chez elle, il nous servira de fanal. Ah, mes très chères, comme je voudrais vous dire tout bêtement que je vous aime infiniment! Encore 15 jours environ d'attente, j'enrage et en sèche!

Avant-hier, il y a eu aussi grande soirée chez Mme la Csse Bânffy. Tausig et Laub y ont joué. Le Cte Lanckoronsky ayant refusé aux chanteurs italiens la permission d'y chanter, j'ai pris sur moi de dédommager Mme Bânffy de ce dés-

1) Die Büsten zieren das silberne Notenpult.

appointement. Il l'avait extrêmement irritée, si bien qu'elle avait écrit une lettre des plus tapées au Cte Lanckoronsky; mais je l'ai priée de ne pas la lui envoyer. En revanche, j'ai joué deux morceaux à la fin de la soirée, qui ont obtenu beaucoup plus de succès qu'ils ne méritaient. La réunion était des plus élégantes. Au nombre des invités se trouvaient le Pce Wolkonsky, nommé ministre à Dresde en remplacement de Schröder, fils de la Psse Zénaide Wolkonsky, et sa femme, la Psse Khevenhüller, sœur de Félix, et sa fille, la Psse Brezenheim, la Dsse d'Acerenza, sœur de la Dsse de Sagan, une charmante jeune femme, la Csse Zamoyska1), les Batthyany, Brunswick, etc. En fait de bourgeois, je n'y ai remarqué que Laube, directeur du théâtre de la Burg, et sa femme. La Comtesse m'a déjà chargé plusieurs fois de ses meilleurs souvenirs pour vous, et je vous apporterai deux petits objets viennois pour vous et Magnolette, de sa part. Elle et ses connaissances ont fait feu et flamme aux deux exécutions de ma Messe, et disent tout haut que les journalistes qui s'avisent de me critiquer, sont des «infâmes!» Malgré toute mon antipathie contre la musique de salon, j'ai cru qu'il valait mieux m'accorder à son plaisir pour cette fois — d'autant plus qu'elle n'a pas commis la moindre indiscrétion à cet égard, et qu'elle nous veut sincèrement du bien.

Hier, j'ai posé deux heures à Rahl2) pour un portrait à l'huile, qui sera terminé demain, et réussira fort bien, je crois. Rahl et Meixner3) viendront à Weymar, dans le courant de l'été. Je tâcherai de trouver une heure pour aller voir Hebbel4) et Laube aujourd'hui. Pour la soirée j'ai invité Mosenthal et Beck. Le premier acte de Janko est terminé — et je vous enverrai le scénario préalable, avant de partir. A défaut de mieux, cela me paraît un cadre suffisant pour faire

1) Damals Hofdame der Erzherzogin Sophie; als Gräfin Gicycka- Zamoyska machte sie sich später als Componistin bekannt.

2) Carl R. (1812—65), der Wiener Historien- und Bildnissmaler.

3) Johann M., Wiener Bildhauer (t 1872). Seine Liszt-Büste gilt als eins seiner besten Werke.

4) Friedrich H., der grosse Dramatiker (1813—63).

La Mara, Liszt-Briefe. IV. 28

de la musique hongroise. L'idée de commencer ma carrière d'opéra à Pesth, me sourit. Du reste, si je ne me trompe fort, il y a un succès possible avec un pareil ouvrage en Allemagne, et peut-être même à l'étranger. Il s'agit seulement de bien trouver le ton, et de le maintenir. Or, vous savez que nous nous imaginons que l'imagination ne nous fait pas défaut!

Voici une commission que Villers m'a donnée, et que vous m'obligerez beaucoup de remplir avec votre ponctualité habituelle. Il s'agit d'obtenir une lettre catégoriquement explicative de Schieiden. Villers a déjà écrit deux fois à ce sujet, mais sans obtenir de réponse. Je lui ai promis que si vous vous en mêliez, il saurait positivement à quoi s'en tenir. Veuillez donc me faire le plaisir d'écrire à Schleiden, en lui envoyant la petite note ci-jointe sur les charbons. La chose, du ressort de la Légation de Saxe, paraît avoir une certaine importance.

Daniel est revenu avant-hier soir de Dresde et Berlin. Je répondrai au Bon Rosen demain. La lettre de Dingelstedt m'a fait plaisir, et je vous prie de l'en remercier de ma part. A cause du portrait, je ne pourrai partir que demain soir. Dimanche et Lundi je resterai à Prague, Mardi à Dresde, et Mercredi j'arriverai à Löwenberg. Les épreuves de ma Messe, où je changerai décidément la prosodie du Gloria, m'empêcheront probablement de vous écrire encore d'ici. Je n'ai du reste rien de nouveau à vous mander sur Vienne — et me promets fermement de ne pas revenir ici, avant d'avoir terminé mon opéra hongrois, fin 59. J'ai parlé aussi dans ce sens à Edouard, Zellner et quelques autres. Réflexion faite et bien faite, je n'ai rien à chercher à Vienne — où l'on ne voudra jamais de moi pour toutes sortes de raisons, qui me font honneur et que je ne saurais changer. Nous en causerons, et je suis certain que vous m'approuverez. Nous aimerons bon Dieu, bonne Minette et Magnolette , en liberté d'esprit et rassérènement de cœur, priant, travaillant — et heureux! ! ! Je vous bénis et demeure à jamais votre F. L.

Lundi, 19 Avril.

Bien malgré moi c'est encore de Vienne que je vous écris. Vous avez calculé juste en m'adressant ici votre chère lettre d'aujourd'hui. Demain soir j'en trouverai une à Prague. Où votre cœur, votre amour, votre bonté m'ont-ils jamais manqué? O Carolyne, je voudrais que vous ayez incessamment joie de cette conscience qu'à chaque heure de chacune de mes journées mon âme vous bénit et vous glorifie! Je ne vis, pour ainsi dire, qu'imbibé et cerné de toutes parts de votre tendresse. Le buvard sur lequel j'écris me vient de vous, le «hibou» que je porte, c'est vous qui me l'avez donné — et hier je n'ai pu m'empêcher de pleurer comme un enfant, en me couvrant de cette pelisse de renard, que vous avez exigé que je prenne avec moi, malgré mon antipathie pour les vêtements de prix! Quelle lettre sublime vous m'avez écrite au sujet de ma confraternité avec les Franciscains! J'en ai été remué jusqu'au fond des entrailles! Que Dieu me fasse la grâce de vous donner un tant soit peu raison dans la foi et l'amour que vous me témoignez! C'est la plus ardente prière de mon moi.

Le portrait de Eahl qui m'a retenu un jour de plus ici, est remarquablement réussi. Il vous l'enverra après l'avoir exposé ici, et viendra lui-même à Weymar dans le courant de l'été. Par la même poste je vous envoie le premier acte de Janko et le scénario. Puisse ce livret obtenir un peu votre approbation. Mosenthal aura bientôt terminé le tout ]). Écrivez-moi à Löwenberg, où je serai Vendredi au plus tard, vos observations. Zellner auquel j'ai communiqué cet acte, l'a trouvé parfait. Löwy fera votre commission à Halm, et con-

1) Bald darauf, am 15. Mai, sandte der Dichter das fertige Opernbuch an Liszt. Dieser aber hatte Bedenken gegen dasselbe, sodass es nicht zur Composition kam. Näheres siehe Mosenthal's Briefe in: La Mara, »Briefe an F. Liszt«, II, Nr. 102 u. 115. Rubinstein componirte später den Text unter dem Titel »Die Kinder der Haide«.

tinuera d'entretenir Halm dans de bonnes dispositions à mon égard. Peut-être réussirons-nous finalement à lui soutirer la Jeanne d'Arc — mais l'opération n'est pas aisée! Rubinstein a renvoyé son poëme de 800 fl. à Hebbel, que je suis allé voir avant-hier, et dont je vous parlerai, comme de quelques autres nouvelles connaissances. En somme, je crois que je n'ai pas lieu d'être mécontent de mon séjour de Vienne — aber ich sehne mich nach Haus, zu Dir, zu Euch!

J'ai reçu la lettre de ma mère pour ma fête, et lui répondrai de Löwenberg. Merci des Anregungen1), que je lirai en route demain. Nous avons encore un souper en l'honneur de Laub ce soir, qui joint à votre préjugé contre les départs du Lundi, m'a fait rester. Mais dès le matin 7 heures demain, je vous reviens et à cœur joie! Vous ne sauriez croire à quel point toute autre vie que celle avec vous et Magnolette nrest devenue littéralement insupportable!

N'oubliez pas la commission de Villers, et pardonnez-moi de vous la rappeler. Je le vois beaucoup, ainsi que Löwy. Quand vous écrirez à Wagner, dites-lui que je suis très malheureux d'être resté si longtemps sans lui donner signe de vie, et que je réparerai mon tort au plus tôt. Il va sans dire que je me suis conduit en ami à son égard, quand l'occasion s'est présentée de parler de lui et de faire son article. A propos, laissez-moi vous faire mon compliment sur votre acquisition de Mme Auguste2), qui a vu les pyramides, et que je me réjouirai de connaître. Continuez à me donner des détails sur l'Altenburg. C'est la seule chose qui m'intéresse! Je vous dirai comme Vitzthum: «Pardonnez ce griffonnage» — que je vous prie de déchiffrer avec les yeux de votre amour. Sachez-moi bien entièrement et infiniment à vous

La tartine de Belloni est, comme vous dites, grotesque mais bien intentionnée. Il y a 300 fr. pour Girardin au bout.

1) Zeitschrift, von Brendel und Pohl redigirt.

2) Kammerfrau der Fürstin.

J'envoie toute mon âme à vous et Magnolette. Ecrivez-moi de suite à Löwenberg, Silésie, où je serai Vendredi. J'ai dîné hier chez le Bon Sina *), qui possède, à ce qu'on dit, une fortune de 5 à 6 millions de fl. de revenu! Aujourd'hui je redînerai chez les Nâko, qui vont à Paris.

Löwenberg, Samedi, 24 Avril 58.

Arrivé dans l'après-midi hier 6 heures ici, j'ai été accueilli avec le Tasse et les Préludes qu'on répétait tout à côté de la chambre que j'habite. Biilow est à Löwenberg depuis 3 jours. Il a joué au concert de Jeudi, et rejouera au concert de Dimanche demain, qui sera le dernier de la saison, et où l'on exécutera les Préludes , Tasse, et même les Feslkliinge! Le Prince est de la plus affectueuse cordialité pour moi, et s'indigne des attaques auxquelles je suis en butte. A ce propos il m'a été dit qu'à Leipzig on se raconte que le Bundestag a la main dans la pâte des articles de Wolzogen! Voici dans la Kreuzzeitung une petite note sur la soirée de la Csse Bânffy, N° du 2 1 Avril, Mercredi, qui donne une version politique au procédé obligeant que j'ai eu pour elle! Si cela continuait de ce train, on m'obligerait bientôt à aller rejoindre notre ami Wagner à Zurich.

Le Prince vient de passer une heure chez moi. Il m'avait déjà parlé hier à souper de sa rencontre avec vous et Magnolette chez Élie Meyer2). Je présume que quelque beau jour il viendra nous voir à Weymar, et vous invitera à faire un tour en Silésie. J'ai fait un peu connaissance avec sa femme, hier à souper — on dîne à 1 heure et soupe à 7 heures. J'imagine que je réussirai à me bien trouver en me faisant bien venir ici. Biilow et Tausig ont leur chambre vis-à-vis de la mienne. La Psse de Prusse fait mine de protéger ostensiblement Hans, ce qui peut être d'un grand avantage

1) Wiener Banquier.

2) Dresdner Juwelier.

pour lui. Il faut seulement qu'il tienne bon à Berlin, comme je le lui ai toujours conseillé. Le reste se fera presque de soi, car il n'y a pas à s'abuser sur la force réelle de nos antagonistes, qui ne saurait dépasser certaines limites peu dangereuses pour nous, tant que nous garderons la tranquille sécurité de notre bonne conscience. Le succès pour nous c'est l'accomplissement de notre tâche — und das unbeirrte Aufrechthalten unserer Überzeugung,

Comme vous êtes bonne de vous souvenir de notre longue promenade de Zurich! Je me suis endormi hier dans cette «nacellette allant à la dérive sur quelque nuage d'argent dans l'immensité bleue d'en haut!»1)

Je resterai probablement jusqu'à Jeudi ici, et serai de retour Dimanche. Tout à vos pieds. F. L.

26 Avril 58.

Le concert d'hier dont voici le programme, a admirablement bien réussi. Je resterai encore jusqu'à Jeudi. Le Vendredi j'ai promis à Hans de passer la journée à X Anhaltstrasse ^ et Samedi soir ou Dimanche matin au plus tard, je serai avec vous. C'est ma seule idée, ma seule façon d'être nunc et semper ! F. L.

Voici deux mots pour Damrosch, dont j'approuve complètement la résolution de quitter Weymar. Je tâcherai aussi de lui être utile à Breslau, plus tard. Le Pce Hohenzollern arrivait au moment où je commençais cette lettre, et je suis obligé de remettre la suite à demain.

Mardi matin, 7 heures, 27 Avril 58.

Obligé de fermer ma lettre hier pour ne pas manquer la poste, j'ai oublié d'ajouter que je vous priais de faire savoir

1) Citât aus Liszt's »F. Chopin«, Ges. Schriften I.

à Damrosch que je lui accordais volontiers «l'usufruit» du violon que Singer jouait autrefois à l'orchestre. Seulement, comme ce violon appartient à Reményi, je ne puis pas en faire cadeau à Damrosch — et l'avertis en conséquence que je lui prête cet instrument sans le lui donner, comme faisait V Avare du bonjour1). Il n'a du reste qu'à le garder tant qu'il le voudra, car Reményi ne fait guère mine de le réclamer. Mais si jamais c'était le cas, je serais en toute justice obligé de le lui restituer, car je n'ai payé que la réparation du violon, mais non le violon même. Veuillez expliquer tout ceci à Damrosch , et l'autoriser à emporter le violon parmi son bagage.

Hans est parti hier soir, en même temps que l'aide de camp du Prince, Mr de Möllendorf, qui va également à Berlin, porter avec les excuses du Prince un magnifique bracelet de chez Élie Meyer, au milieu duquel se trouve le château de Hohenzollern très bien ciselé, destiné à la Reine de Portugal. Ses noces par procuration vont être célébrées à la fin de cette semaine. Le Prince a préféré ne pas y assister, son état de santé ne lui permettant pas de se livrer aux assujettissements de ces sortes de cérémonies, pour lesquelles il a d'ailleurs peu de goût. Il est avec Berlin presque dans les mêmes termes de réserve qu'autrefois avec Stuttgart, sans bouderie toutefois, mais avec une parfaite sincérité de grand seigneur. Le «déplacement» d'un assez grand nombre de beaux tableaux et d'autres objets qu'il a fait opérer à Sagan, a mis la Duchesse de fort mauvaise humeur, dit-on, et on ne se voit guère depuis. A la fin de Mai il se rendra à Carlsbad, et plus tard à Hombourg. Peut-être à ce moment s'arrêtera-t-il à Weymar, comme je me propose de le lui demander. Nous avons bu à votre santé et à celle de Magnolette hier. Le Prince eut aussi la charmante attention de remettre un beau bracelet avec turquoises à Hans pour Cosette, d'une vingtaine de louis environ, en plus des 15 1. d'honoraires que Hans a reçus par l'entremise de son secrétaire.

1) »Der Geizige« von Molière.

Tausig qui est parti en même temps que Hans, sera de retour à Weymar en même temps que cette lettre. Établissezle à 1' Altenburg jusqu'à ce qu'il se trouve autre chose, et faites-lui bon accueil. Il est très mélancolique depuis Vienne, et ne sort qu'à contre-cœur de sa chambre. Durant ce dernier mois, il a fait l'arrangement pour piano du Dante, du Faust et des Ideale, et ne vit que dans cette région. Je vous en parlerai avec plus de détails, car je prends sérieusement à tâche de lui être utile, ce à quoi j'espère réussir. Pour maintenant il n'y avait pas moyen de l'établir ici, mais probablement je parviendrai à lui faire son nid l'automne prochain, alors que les concerts recommenceront, car celui de Dimanche était le dernier de la saison. Tausig pourrait du reste aller se jeter dans les bras de Belloni à Paris, ce dont il a fort envie et ce qui peut-être serait le meilleur parti à prendre pour lui. Il a l'idée de changer de nom, et de conquérir une grande réputation à la pointe de ses ongles.

J'espère que vous ne me refuserez pas des miettes de votre table d'érudition en matière de bouddhisme, que vous a si bien préparé Koppen1), si j'ai bien lu le nom. Quoique «mon siège soit fait à cet égard», j'aurai un très grand plaisir à vous entendre parler sur ce thème fécond à l'infini. A mon sens, vous êtes parfaitement dans le vrai, en protestant contre le rapprochement que quelques ressemblances de forme n'autorisent nullement. La similitude des rites n'importe guère, quand il y a une telle différence dans le dogme et le sentiment. Schopenhauer a très lucidement fait ressortir les différences entre la philosophie grecque et la religion du Christ, dans le Dialogue sur la Religion, qui se trouve dans le 2me volume des Parerga, et qui contient deux pages des plus fortes et belles que je connaisse, comme apologie du christianisme. Aucun docteur de l'Église n'a mieux marqué la distance infinie entre Aristote et Platon et les Évangiles — car rien ne peut se comparer à l'Amour, comme rien ne peut le remplacer. Pour vous, très infiniment chère, dont toute la vie n'est que

1) »Die Religion des Buddha«. Berlin, 185'

l'accomplissement de cette loi suprême, je comprends que vous vous indignez contre les faux semblants et les menteuses analogies. Si jamais vous prenez le temps d'écrire vos idées au sujet du livre de Koppen, je suis certain que vous direz tout naturellement les plus belles choses1). En attendant, vous faites comme bon Dieu, qui a pris nos péchés sur Lui pour nous racheter et nous libérer — en me disant que la crainte de m'écrire trop vous fait parfois ne pas répondre sur les sujets, où vous n'auriez que des sentiments à m'exprimer. C'est bien mon tort à moi, s'il vous plaît, et non le vôtre, très chère — et je serais tout simplement un gredin , si je ne reconnaissais en toute humilité combien je demeure en reste vis-à-vis de vous. Aussi faut-il toute votre tendresse pour que je ne sois pas accablé par ce sentiment de votre supériorité de cœur, et toute votre bonté pour m'aimer comme vous le faites, malgré tous mes défauts.

Le portrait de Eahl qui m'a conduit à cette confession, vous arrivera en Juin. Avez- vous reçu le Janho? Il faudra que j'écrive d'ici à Augusz et Karâtsony. J'ai répondu hier à Nostitz-Prague et Rosen-Rome. Après-demain ce sera le tour de Magnolette, avant que je ne quitte Löwenberg. Remerciez-la de sa très gentille lettre , avec le parallèle de Dingelstedt et Herwegh, qui est très réussi. Comme je vous l'ai dit, je partirai Jeudi soir, resterai Vendredi et Samedi chez Cosette, et vous arriverai Dimanche par le train de l'après-midi. Faites bien mes amitiés à Scotch, que je serai si heureux de revoir!

[Coburg,] Dimanche, 5 Décembre 58.

«Ist es nicht ein wahres Himmelsgebäude, unsere Liebe? — aber auch so fest, wie die Veste des Himmels !» Qui parle

1) Später veröffentlichte die Fürstin in der That ein Werk »Bouddhisme et Christianisme«.

2) Nachdem Liszt die Fürstin und die Prinzess von Ende August bis Anfang October auf einer Reise nach München und

ainsi pour nous? Beethoven. Vous voyez que j'ai bien fait d'emporter le volume de Marx1), où certes il n'y a rien de comparable à ces mots, qu'il cite d'après une lettre de Beethoven à la « Mondschein- Sonate» 2).

La fête de la Duchesse est pour demain, à ce que j'apprends. Il est donc probable que je ne reviendrai pas avant Mercredi, car il me faudra bien rester quelques heures à Meiningen. Nous ne pourrons avec Dingelstedt nous y rendre que Mardi, au lieu de Lundi, comme nous le comptions. L'opéra du Duc: Diana de Solange a du mouvement et de l'effet — même de la passion. En somme, cet ouvrage est beaucoup mieux réussi que les précédents. Je vous en dirai plus long verbalement. L'auteur du livret, Otto Prechtler à Vienne, demeure porte à porte. Dingelstedt et votre très humble serviteur sont logés au château. On déjeune à 1 0 heures en redingote, et dîne à 5. Parmi les autres convives je vous cite Tempeltey3), Puttlitz4), le Cte Platen, Intendant de Hanovre. Pour ce soir, on attend Lüttichau et Pabst5) de Dresde, et plusieurs autres. Le major Serre6) est également ici, mais logé à V Aigle — ainsi que Kücken 7) , logé au Lion.

Tyrol begleitet hatte, war er einer Einladung des Herzogs von Coburg zur Erstlings auffuhr ung seiner Oper »Diana von Solange« gefolgt.

1) »L. v. Beethoven's Leben und Schaffen«. Berlin, 1858.

2) Auf Grund der Mittheilungen Schindlers nahm man früher an, dass der berühmte Brief Beethoven's an seine »unsterbliche Geliebte«, dem das obige Citat von Liszt entnommen ist, an die Gräfin Giulietta Guicciardi — die Empfängerin der Cis-moll- oder Mondschein-Sonate — gerichtet gewesen sei. Aber A. W. Thayer, der selbständigste und gewissenhafteste der bisherigen Beethoven- Biographen (»L. v. Beethoven' s Leben«. Berlin, 1866—79), wies nach, dass dieser feurige Liebeserguss einzig und allein der Cousine Giulietta's, der Gräfin Thérèse Brunswick, gegolten haben kann.

3) Eduard T., dramatischer Dichter.

4) Gustav zuP. (1821—90), Dichter, später Generalintendant zu Schwerin und Carlsruhe.

5) Hofrath P., Beamter der Dresdner Theater-Intendanz.

6) Kunst- und Literaturfreund in Maxen bei Dresden.

7) Friedrich Wilhelm K. (1810—82), Hofcapellmeister in Stuttgart, populärer Liedercomponist.

Le Duc vient de proposer une promenade à la forteresse — je présume que cela sera une bonne occasion de voir le Germanische Museum. Pardonnez-moi de vous écrire tellement à bâtons rompus. Je tiens seulement à vous prévenir de ces 24 heures de retard probable, afin que vous ne soyez pas inquiète — et vous envoie toutes les tendresses du cœur.

25 Février, 8 heures 1/2 du matin. [Berlin, 1859].

Bonne octave de fête de Magnolet, très chère et unique, et tendres saluts de Berlin. Mon voyage a été sans incidents, et Mitzi 2) a été de très bonne compagnie avec sa sœur Tony. Hans, Cosette, Weitzmann3) et Kroll m'attendaient au chemin de fer, et m'ont reconduit à l'hôtel Brandebourg. Mitzi loge à l'hôtel de Rome. Cosette et Hans sont restés jusqu'après minuit, et nous avons jaboté de cœur à cœur sur la situation, Wagner, Prague, etc. Ce matin, 9 heures, j'irai à la répétition du concert. Strauss 4) est comme Conzertmeister au pupitre des premiers violons. L'orchestre est à peu près au double de celui de Weymar, par rapport aux instruments à archet. Je verrai encore aujourd'hui Humboldt, Roquette et Stilke5) — et vous écrirai ce soir. Pour maintenant je vous bénis seulement de toutes les forces de mon âme.

1) Nachdem Bülow mit Aufführung der Liszt'schen »Ideale« in einem der von ihm in Berlin veranstalteten Orchesterconcerte im Januar 1859 einen eclatanten Misserfolg erlebt hatte, erbot sich die Fürstin Wittgenstein (siehe La Mara, »Briefwechsel zwischen Liszt und Büiow«, Leipzig, Breitkopf u. Härtel, 1898, Nr. 108—112), die Kosten eines zweiten Concertes zu tragen, in dem eine Wiederholung der »Ideale« stattfinden und Liszt dieselbe dirigiren sollte. Zu diesem Zwecke kam der Meister jetzt nach Berlin.

2) Emilie Genast.

3) Carl Friedrich W. (1808—80), der Berliner Theoretiker.

4) Ludwig Str., geb. 1835, Wiener Violinvirtuos, nachmals Soloviolinist im Londoner Hoforchester.

5) Hermann St. (1803—60), Historienmaler in Berlin.

25 Février, 7 heures du soir.

Voici, très infiniment chère, ma petite journée. A 9 heures, répétition préalable à la Singakademie. Hans me fit les honneurs des Ideale qu'il dirige admirablement, avec un sens parfait de l'œuvre. L'orchestre est par conséquent très bien préparé, et il me sera aisé d'y ajouter en plusieurs endroits le «je ne sais quoi» ■ — una certa idea, comme dit Raphaël, qui j'imagine impressionnera l'auditoire. De là je fis visite à 11 heures à Mlle de Jasky avec Cosette, et ensuite je me rendis chez Cosmos. Il me fit le plus gracieux accueil, et me dit entre autres qu'il espérait bien que je resterais plus longtemps à Berlin. Il faisait par là allusion à un bruit assez en circulation depuis plusieurs années que S. A. R. la psse <je Prusse me choisirait comme remplaçant de Meyerbeer — ce à quoi il n'y a nullement lieu de songer. Or, comme je n'y songeais absolument pas au moment où Humboldt me le dit, il me le répéta une seconde fois plus distinctement, ce sur quoi je n'avais qu'à m'incliner. Il me parla de l'académie de peinture de Weymar, et en particulier de Kaulbach, de son symbolisme, et de son Christophe Colomb en expectative, avec bienveillance pour notre ami. Comme je ne lui remis votre lettre qu'à mon entrée, il ne la lut qu'après mon départ — mais s'informa très aimablement de vous, etc. Il fut encore question du nouvel opéra de Meyerbeer, et de mon Elisabeth. A cette occasion il me dit que mon ouvrage serait en particulier bien accueilli à Darmstadt — car la maison régnante se flatte de sa descendance de Ste Elisabeth. De mon côté, je lui observai que la Thuringe et la Hongrie revendiquaient également cette Sainte. Quoique de conversation toujours vive et alerte, Humboldt est assez souffrant de corps et affaissé. Stilke que j'ai vu tout à l'heure, me dit avoir dîné avec lui hier — et qu'il se plaisait à raconter qu'il avait dîné autrefois avec Voltaire. Quant à Frédéric le Grand, cela ne compte pas et va sans dire! De chez Humboldt j'ai passé chez Mitzi Genast, puis je suis revenu à

l'hôtel Brandebourg, que vous avez si spirituellement qualifié du titre d'un hôtel de nobles ruinés, à ce que me raconta Cosette. J'y ai dîné en tête-à-tête, non pas avec Voltaire ou Frédéric le Grand, mais tout simplement avec Cosette, qui est toute bonne et gentille. Durant notre petit repas sont survenus: Schneider, qui chante ce soir dans la Création au Gustav- Adolf- Ver ein, Cassel, qui avait déjà passé chez moi dans la matinée, sans me trouver, et auquel je rendrai sa visite demain à une Vorlesung, qu'il tient de 6 à 7 heures du soir à V Evangelische Verein sur son «homonyme» Paulus. C'est Cosette qui prétend qu'il allait lui échapper de désigner ainsi S* Paul. Enfin Strauss que je trouve toujours fort convenable, et auquel je ferai volontiers place à Weymar.

A 5 heures, nous sommes allés avec Cosette chez les Stilke. Je vous raconterai comme quoi il s'agirait d'une robe de moire antique grise, si vous teniez à faire grand plaisir aux Stilke. Pour fixer la valeur du cadeau, Cosette trouva cette excellente formule: il faudrait une robe comme on en donne aux personnes qui désirent une robe — seulement il est nécessaire qu'elle soit grise et de moire antique pour satisfaire à l'idéal du goût de la personne en question. Du reste, les Stilke ont été charmants et songent à me «faire» une soirée; mais Cosette a riposté vivement qu'elle avait un projet analogue, et qu'elle priait les Stilke de venir chez elle. Stilke a à peu près abandonné son projet de tableau Einzug der Sänger auf der Wartburg. Sa Judith est exposée en ce moment, et j'irai la voir.

A propos, Drake *) épouse la Csse Waldeck, de ligne très princière. Il paraît qu'elle ne lui apporte en dot que son titre et son illustre naissance, en échange de quoi elle se trouvera de suite belle-mère de 6 enfants. Heureusement Drake a de la fortune et à la suite de son mariage il lui viendra sûrement aussi de belles commandes princières. De chez les Stilke, nous sommes allés chez les Marx, toujours avec Cosette. Nous n'y avons trouvé que Thérèse. Elle me

1) Friedrich D., der Bildhauer (1805—82).

raconta que Marx ne pouvait se lasser de lire — devinez quoi ? — les œuvres d'Alexandre Dumas ! Je retournerai chez Marx après-demain Dimanche, après la répétition générale, fixée à 8 heures du matin ; car je tiens à tirer ma révérence à l'illustre président de la Tonkilnstlerversammlung. Avant de revenir pour vous écrire, je me suis arrêté chez Redern, où l'on m'a également très bien reçu. Le Cte Redern travaille à un opéra en 3 actes, Christine de Suède, texte de Puttlitz. Je lui ai demandé conseil sur les maréchaux ou chambellans de service, auxquels j'avais à me présenter pour être annoncé chez Leurs Altesses Royales. A ce sujet, il me raconta une jolie anecdote, que je vous sers toute chaude. A son dernier séjour ici, le Roi Leopold remarque un individu avec un ruban jaune — c'est la couleur du ruban de l'Aigle noir — et demande à Redern quel est ce personnage. «Votre Majesté, répond celui-ci, ne daigne pas faire attention à l'entourage. C'est un ruban jaune et noir (la couleur de la couronne de fer) qui se trouve à sa boutonnière». Cela changeait beaucoup la question, attendu que le Roi ne se serait pas informé d'un ruban à double couleur. Probablement Redern m'invitera à dîner pour Dimanche. De chez lui, j'ai été de suite chez le Cte Pückler, maréchal de Cour, et le Cte Waldeck, chambellan de service — et demain matin, d'après les instructions de Redern, j'irai m'inscrire chez le Régent. J'avais déjà adressé une question analogue ce matin à Humboldt, qui m'a nommé aussi Waldeck — tout en m'observant que je devais me considérer comme de la maison, et que je n'avais qu'à me présenter tout droit chez Leurs Altesses. Quoique très sensible à cette amabilité de la part de Humboldt, j'ai trouvé plus prudent de suivre en ceci du moins les sentiers battus!

Excusez mon abominable écriture de ce soir, rendue plus abominable encore par une méchante plume d'oie. Il paraît qu'il n'y en a pas d'autre à l'hôtel, et Otto1) est sorti. J'ai promis aux Bülow de passer la soirée avec Mitzi Genast et

1) Liszt's Diener.

Dohni chez eux. Il est 8 heures passées, et ceci doit être mis à la poste avant 9, pour vous parvenir demain soir. Je vous salue tendrement avec Magnette, pour l'octave de sa fête !

Minuit, Dimanche, 27 Février [1859] j).

Une seule chose est nécessaire! C'est vous, chère Carolyne, ma foi et mon amour, ma terre et mon Ciel!

Quoique vous m'ayez dit de ne pas télégraphier ce soir, j'ai laissé faire Cosette. Je présume que sa dépêche vous sera arrivée avant votre coucher, et vous aura fait un petit plaisir, ainsi qu'à Magnolette chérie. Fainéant devient par son bout de succès d'aujourd'hui, un quart de Monsieur. Brendel, Kroll et tout notre bord sont ravis. Hans a admirablement joué, et son prologue symphonique pour le Caïn de Byron2) est l'œuvre d'un maître. Le succès de Mitzi n'est pas resté en deçà de ce que j'attendais — au contraire. Après les Lieder de Schubert elle a été rappelée deux fois, et après Mignon*) une fois. Elle chantera la Loreleyx) au concert de Strauss, Mercredi prochain, dans lequel Biilow exécutera aussi plusieurs morceaux. Je vous prie de faire savoir la belle et complète réussite de Mitzi à son père et sa famille, par Pohl ou quelque autre intermédiaire.

Au concert du Pce Régent, le Duc de Ratibor5) est venu très affablement vers moi. Je lui ferai ma visite demain, Lundi 11 heures, ainsi qu'à un de ses cousins avec lequel je m'étais lié à Stuttgart, et que j'ai retrouvé ce même soir, Hugo Hohenlohe. Le Pce de Prusse a été d'une parfaite amabilité d'accueil, et Mme de Prusse a eu la très flatteuse gracieuseté de venir une demi-heure au concert de Hans, ce dont je lui suis très reconnaissant. Elle est arrivée vers la

1) Der Concertabend, an dein Liszt seine »Ideale« dirigirte.

2) Später »Nirwana« benannt.

3) u. 4) Lieder Liszt's.

5) Nachmals der Schwager der Prinzessin Marie.

fin de l'Ouverture de Faust, a entendu les Lieder de Schubert et le Caprice turc1), après lequel elle a dû quitter. Dans la matinée, à 1 heure, elle m'avait entretenu durant un quart d'heure de Weymar, et m'a fait, comme elle le disait, un sermon en 3 points à ce sujet. Il y était fort question d'asile, et l'on m'a bien donné à entendre que je ne pourrais que me trouver beaucoup plus mal partout ailleurs qu'à Weymar. Je vous raconterai avec plus de détails les sinuosités de cette conversation.

Lundi, 4 heures.

Les lettres n'étant point distribuées dans la journée de Dimanche à Berlin, je n'avais point de vos nouvelles hier. Ce matin vos deux lettres me sont parvenues avec les chères petites lignes de Magnette. Merci, et actions de grâces! Brendel, la Riese, Mützelburg2), Cosette et Hans dînent dans ma chambre, au moment où je vous écris. En rentrant j'avais trouvé le Hof-Fourier, qui m'a invité à 5 heures à dîner chez Leurs Altesses Royales. Je vous dirai donc en très raccourci que j'ai vu le Duc de Ratibor ce matin, qui m'a nommé son frère Constantin, me demandant si je l'avais rencontré à Vienne. Probablement il m'invitera à dîner pour Mercredi ou Jeudi, et je suis assez tenté de rester jusque-là à Berlin. Demain, Cosette aura une soirée brillante, et Mercredi il se trouvera sûrement quelque chose à faire.

Veuillez faire ajouter aux parties des Festklänge celles de Mazeppa, que Grosse vous trouvera et mettra en bon ordre, et adressez tout le paquet à Herrn Hans Musil, Tummelplatz 83, Prag. Cosette a reçu le soir de mon arrivée votre lettre. Pardonnez-lui de ne pas vous en avoir encore remercié. Mais vous étant moi, et moi étant ici, cette confusion de négligence s'est commise naturellement. Cosette fera l'emplette

1) Für Clavier und Orchester von Liszt, vorgetragen von Bülow.

2) Adolf v. M., Schriftsteller in Berlin, Verfasser einer Brochure »Hans v. Bülow und die Berliner Kritik«. 1859.

de la robe de moire antique pour Mme Stilke, qui tient à me «faire» une soirée Vendredi — mais je pense qu'il sera plus simple de vous parler de Berlin ce jour-là à Weymar. Il faut seulement que je fasse un peu le pied de grue jusqu'à Mercredi, tout au plus Jeudi. Demain matin, 9 heures, Pief ke *) fera exécuter sur l'escalier du Cte Redern VHéroïde funèbre et le Festvorspiel, qu'il a très bien arrangé. Je remercie très tendrement Magnette de sa bonne et spirituelle petite lettre, et suis tout entier avec vous comme par vous F. L.

Mardi, 8 heures du matin.

Très infiniment chère, douce et seule,

Je reprends un peu mon agenda interrompu dès la première journée, et continue ainsi: Samedi: Les coupures que j'avais faites aux Ideale après l'exécution de Prague avant l'impression de la partition, sont nécessaires. J'ai en conséquence passé toute la journée depuis 7 heures du matin jusqu'à 3 heures à biffer et corriger dans les parties d'orchestre. Heureusement Stern m'a aidé dans cette besogne, de manière que nous avons pu terminer- le tout avant la seconde répétition, qui a eu lieu à 4 heures. Durant cette opération, il m'est venu un certain nombre de visites musicales : Weitzmann, Schreiber, Kullak, etc. J'ai fait dîner Cosette, Mitzi Genast, Schreiber et Stern dans ma chambre, avant d'aller à la répétition. A 6 heures y2 je suis revenu ici pour me reposer un peu, et couver mon attente du lendemain. La répétition avait pris une tournure très favorable, et j'étais entré en possession de mon orchestre — ce qui importe par-dessus tout en ces sortes de circonstances. A 9 heures j'étais au palais du Pce Régent. Le concert avait lieu dans la salle de la rotonde, qui est très acoustique, et que je connaissais par l'exécution du 4me acte des Huguenots. Le nombre des invités s'étendait

1) Gottfried P., Musikdirector einer Berliner Militärcapelle.

La Mar a, Liszt-B riefe. IV. 29

à 400 personnes environ. L'illumination était splendide, et le tour avait très grand air. Le Prince m'a donné la main, et adressé quelques paroles avec bienveillance. Puis j'ai retrouvé notre Cte Werthern, le vieux, le Duc de Ratibor, Redern, Hugo Hohenlohe, Pce Fürstenberg, et aussi le Cte Fürstenberg, le possesseur de V Apollinariscapelle , autrefois mon collègue au comité -Beethoven, quelques généraux et colonels, le Dr Waagen1), Simson2), etc. La Wagner a chanté le récitatif de Wolfram du second acte de Tannhäuser, choix singulier, mais nullement gênant ni pour la cantatrice ni pour l'auditoire. Cela a fait l'effet d'un rince-bouche servi au commencement d'un grand dîner, en place de punch glacé! La partie vocale du programme contenait le Duo des deux gaillards des Puritains, le Finale de Lucia et le Finale ÏÏEmani; la partie instrumentale: les Ouvertures ÏÏEgmont, de Struensee, la Marche du Sommernachtstraum, un Duo pour deux pianos sur des motifs du camp de Silésie, exécuté par Bülow et Kullak, et les Souvenirs d'Italie exécutés par Leopold Meyer3). Taubert dirigeait le concert. A la fin de la soirée, Mme la Psse Charles m'a entretenu fort gracieusement, et la Psse de Prusse a couronné le tout en me témoignant ses regrets de n'avoir pas entendu le Tasse pour deux pianos, qu'elle avait désiré faire ajouter au programme. Quoique j'eusse fait dans la matinée de fortes coupures à ce morceau avec Kullak et Hans — on a pourtant craint la longueur de ce Lamento, sinon l'impertinence du Trionfo. Bülow a pris sur lui de dire au Cte Redern que je préférais que ce pauvre Tasse fut remis à une autre fois. A minuit je suis revenu à la maison. A ma grande surprise, j'ai retrouvé Cosette m'attendant. Nous avons parlé de sa mère et d'autres choses, jusqu'à 1 heure du matin.

Dimanche à 8 heures du matin, répétition générale de tout

1) Gustav Friedrich W. (1794—1868), Kunsthistoriker, Director der Gemäldegallerie des neuen Museums in Berlin.

2) Eduard S. (1810 — 99), der Parlamentarier und nachmalige Präsident des Reichsgerichts in Leipzig.

3) Leopold von M. (1816 — 83), ein viel gereister Pianist.

le concert de Hans, laquelle dura jusqu'à près de midi. De là nous allâmes avec Cosette et Mitzi chez Hildebrandt, qui nous reçut à merveille et nous montra de très belles choses, «sans dessin ni composition», comme le lui reproche dame critique. Ensuite je me rendis chez Mme de Prusse, dont je vous ai cité les bienveillants avertissements. A 2 heures 1/2 j'étais chez les Marx, avec lesquels, malgré toute ma bonne volonté, il me sera difficile de cadrer. A 3 heures il m'a fallu revenir à la salle de la Singakademie pour répéter spécialement les Lieder de Mitzi Genast. A 4 h. 1/2> dîner chez Redern, auquel étaient invités le Cte Fürstenberg, celui de V Apollinarisherg, Redern, le ministre de Dresde, Cte Golz, et une dixaine d'autres personnes, dont aucune appartenant à la musique. A 7 heures sonnant j'étais au concert de Hans — dont vous avez tous les détails par les journaux, qui vous seront envoyés en masse demain. Demain je continuerai aussi mon agenda, interrompu aujourd'hui par des visites.

Tout à vos pieds F. L.

Mercredi matin, 2 Mars [1859].

J'ai hâte de revoler vers mon nid, très chère, et à moins d'une invitation quasi obligatoire qui pourrait me tomber dans la journée d'aujourd'hui, vous pouvez m'attendre demain soir 11 heures. Afin de revenir encore dans la soirée demain, je crois que je passerai par Leipzig, ce qui allonge le temps de la route, tout en raccourcissant le voyage. C'est une combinaison que j'ai inventée hier soir, et dont j'espère pouvoir profiter dès demain — si M§r de Weymar, ou M^r de Gotha, qui est également ici, ne me retiennent. Le diapason extérieur ne m'est pas défavorable en ce moment ici; mais cela ne me mène à rien maintenant, et je n'ai vraiment plus que faire à l'hôtel Brandebourg.

Je crois que je ne vous ai pas encore parlé du dîner chez le Pce Régent. De fait, je n'ai pas grand' chose à en raconter. Il y avait seulement des Messieurs, à l'exception de

Mme de Prusse et de ses deux dames d'honneur. Le Duc de Cobourg était à la droite de la Princesse, et le Pce de Hohenzollern-Siegmaringen, chef du Ministère, à sa gauche. On m'avait placé entre un Mr d'Ottenstedt, chargé d'affaires des duchés, si ce n'est du Royaume de Saxe, et Mr de Boyen, Lf-colonel et ancien aide de camp du Pce de Prusse, toujours en fonction. Mon bout de conversation avant et après le dîner avec Leurs Altesses n'a rien amené d'intéressant. M^r de Cobourg cette fois s'est abstenu de causer avec moi, ce qui du reste n'est pas une preuve de ma disgrâce auprès de lui. Je ne me suis pas trouvé sur son passage, et il n'a nullement fait cercle. Une bonne moitié des invités était en habit noir, mais plaqué et cordonné. Dans le nombre se trouvait notre Cte Hohenthal, avec lequel j'ai échangé quelques mots, et un Cte Beust, pas l'omnipotent de Dresde, oncle de notre Beust. En plus je ne connaissais là que le Maréchal de Cour, Cte Pückler, Golz, aide de camp du Prince, et Waldeck, chambellan de la Princesse. Je n'ai pas demandé le nom des autres convives, qui du reste avaient tous l'air de ne pas y être invités pour la première fois. Le dîner se termina à 6 heures 1/2- Je snîs aUé passer le reste de la soirée chez Cosette, où nous avons déchiffré une nouvelle Sonate de Raff avec Strauss, et puis fait quelques rubbers de whist avec Hans, Mützelburg et Dohm, qui composaient toute l'assemblée. Hier matin Mardi à 9 heures, la musique du 8me régiment sous la direction de Piefke exécuta admirablement mon Fest- Vorspiel et VHeroïde, plus une Fantaisie du Cte Redern , deux morceaux du Lohengrin et la Marche de Jules César de Hans — le tout au bas de l'escalier du Cte Redern, tandis que nous étions apostés au haut. Il n'y avait d'invités que le colonel commandant du 8me régiment et Hans, que j'avais invité pour ma part. Le restant de la journée s'est passé en visites chez Roquette, Dohm, Weitzmann, etc. J'ai dîné en tête-à-tête avec Cosette, à l'hôtel Brandebourg. A 8 heures je suis allé au concert de L. von Meyer, qui était venu avanthier me faire tout plein d'explications sur notre incident de brouille à Vienne! En arrivant chez Cosette à 9 heures, jy

ai trouvé au féminin: Mlle de Jasky, Mlle Ney1), qui vient de faire un charmant médaillon de Cosette, Mtne de Btilow maman, Mme Dohm, Mme Herwegh, Mlle Franz2), une charmante Anglaise, Mme Stahr, Mme Bulyowsky3), les Genast. Au masculin: Hoffmann, Stahr, Kossak, Dohm, Mützelburg, Fischel4), l'auteur de la brochure sur Lohengrinh), Lassalle0), Bock, Strauss, Kroll, Schreiber par raccroc, Weitzmann, Hildebrandt, Becker le peintre7), Roquette, etc. Mitzi a chanté plusieurs de mes Lieder, exclusivement. J'ai régalé la société de mon Etude en ré bémol, et de ma Valse caprice. Pour terminer la soirée, j'ai joué avec Hans deux des «Canons énigmes» de Weitzmann à 4 mains; Kossak qui ne connaissait pas cette œuvre vraiment distinguée, y ayant pris goût, a continué de déchiffrer avec Hans 2 ou 3 autres Nos du même cahier, pendant que le reste de la société causait et se divertissait. Les Marx s'étaient excusés, car Marx garde rancune à Cosette de prendre des leçons de composition avec Weitzmann, ce en quoi je l'approuve fort. Stern n'avait pas été invité par suite de je ne sais quel motif, que je suppose valable. Le souper était très convenable. Il y avait des glaces en abondance, et toutes sortes de mets de façon à rassasier tutti quanti.

Cosette porte ce matin la robe à Mme Stilke, non invitée hier, et vous fera la narration de sa soirée, comme je le lui ai demandé. Ce soir j'irai au concert de Strauss. Dans la journée je tâcherai de «payer» mon restant de visites à Stern, Kullak, Naumann8), Mlle de Jasky, Johanna Wagner, Alwine Frommann, et peut-être notre Grand-duc. Les distances étant

1) Bildhauerin.

2) Schauspielerin, später Freifrau von Heldburg, Gemahlin des Herzogs Georg von Sachsen-Meiningen.

3) Lila v. B., ungarische Schauspielerin von bedeutendem Rufe.

4) Eduard F. (1826—63), Publicist.

5) »Wagner's Lohengrin und die Kritik der Tagespresse«. Berlin, Nöhring. 1859.

6) Ferdinand L. (1825 — 64), der bekannte Socialistenführer.

7) Carl B. (geb. 1820), Historienmaler.

8) Emil N. (1827—88), Musikschriftsteller und Componist in Berlin, später in Dresden.

considérables, et mes visites longues, il me faudra 4 à 5 heures pour cette corvée, que j'ai réduite au minimum. Dans la circonstance donnée, je suis d'avis de n'aller voir personne de la presse. Ce serait trop tôt, ou trop tard. Kossak viendra probablement à Weymar — ce qui est un meilleur terrain. Dites à Magnette, que je salue très tendrement, que j'ai fait sa commission à Schlesinger, avec lequel j'ai eu une explication passablement virulente. Il est possible que cela contribue à sa meilleure éducation. Vedremo!

Si je ne puis pas partir demain à midi, je vous télégraphierai, afin que vous ne m'attendiez pas. Autrement envoyez-moi la voiture à 9 h. 55 min. du soir, au chemin de fer. Ma fainéantise depuis Dimanche soir me pèse, et je ne m'habitue pas à vivre loin de vous. Je vous ai répondu pour Bronsart et me réjouis qu'on lui ait accordé le théâtre de Hanovre. Surtout pas de symphonische Dichtung à ce concert, ni aucune velléité de propagande. Cela gâterait tout pour le moment, et nous ôterait les meilleures chances qui pourront se présenter l'année prochaine.

A vous, tout à vous et rien qu'à vous

[Weimar, 17. April 1859.]

Très infiniment chère et chères,

Je n'ai qu'une chose très ancienne et sans fin à vous dire, c'est que je vous aime de toutes les forces et faiblesses de mon âme, et que je me ferais hacher en 1000 petits morceaux pour vous savoir contentes et heureuses.

Ici rien ne s'est passé. Au triste retour du chemin de

1) Die Fürstin und ihre Tochter waren auf einer Reise nach München begriffen. Mit Liszt trafen sie erst bei der Tonkünstlerversammlung in Leipzig wieder zusammen, aus welcher der ofiiciell von Brendel, thatsächlich aber von Liszt geplante und gegründete »Allgemeine deutsche Musikverein« hervorging.

fer, j'ai passé chez Mulinen1), que j'ai trouvé couché sur son canapé, en robe de chambre, vis-à-vis de sa femme. De chez Mulinen, je suis revenu ici pour terminer la Marche d'Emile'2), qui m'a assez bien réussi, répondre à Franz au sujet du cadeau de la Psse de Prusse, prendre ma part du bon souper, et jouer 5 parties de sixty six avec Scotch, dont j'ai gagné 3 et une double! Puis je me suis couché à 10 heures. Ce matin j'ai écrit à Emile et à Wurzbach3). Au premier je dis que dans la coda j'ai tâché de lui faire un beau panache flottant au vent et défiant les balles et les boulets. Au second, après les remercîments voulus : « Zunächst erlaube ich mir noch von Ihrem freundschaftlichen Anerbieten vollen Gebrauch zu machen, und erwarte von Ihnen, sei es direct oder vielleicht durch meinen Cousin Eduard, die in Ihrem Briefe angedeuteten Weisungen über mein Verhalten in Sachen, die mit dem Orden der eisernen Krone verbunden sind, um die Erfüllung der mir von Seiner Majestät ertheilten Huld und Gnade nicht zu verabsäumen» 4). Comme de coutume, j'ai assez élaboré ma lettre, et la tiens pour appropriée à la circonstance. Le mot de noblesse et quelques autres devaient à mon sens être évités. Ils sont assez bons entendeurs à Vienne pour qu'on les salue selon les règles.

Auguste me dit que vous lui avez fait commander de retirer les objets des armoires du cabinet vert. S'il en est ainsi, veuillez me renouveler vos ordres — jusque-là je lui ai dit de laisser les choses comme elles sont.

Stör vient de s'illustrer par une indignité de son métier contre ce pauvre Götze, le choriste, coupable d'avoir fait exécuter deux morceaux de ma composition à son dernier concert. Imaginez qu'on a déterré un règlement, par lequel les membres

1) Graf M., Secretär der französischen Gesandtschaft in Weimar.

2) Fürst Emil Wittgenstein. Er componirte.

3) Constant v. W., Bibliograph und Dichter, Archivar im Ministerium des Innern in Wien.

4) Mit Verleihung des österreichischen Ordens der eisernen Krone war früher auf ein diesbezügliches Gesuch die Verleihung des Adels verbunden.

de la chapelle qui ont joué à son concert, devraient payer chacun une amende de 5 Th., ce qui ferait plus de 50 Th. en tout — quoique Götze eût obtenu préalablement la Genehmigung der hohen Gene?" al- Intendanz pour leur coopération! Je vous envoie ci-joint, pour vous amuser, copie de ma lettre à Stör, et vous préviens que je vais me débarrasser de toutes relations avec ce perfide collègue.

Ce soir je parcourrai avec Lassen sa nouvelle partition

— en songeant à mes chères absentes, dont j'espère avoir de bonnes nouvelles demain de Cobourg. Que bon Dieu vous conduise! L'annonce du Deutschland vous fera sourire. L'esprit de Dingelstedt sublimé par celui de Stör, plane «au-dessous» de la signature de Panse. J'y joins les lignes très convenables de la Weimarer Zeitung.

Mardi, 8 heures du matin, 19 Avril.

Petit bulletin de la fin de la journée Dimanche 17, et celle du Lundi, 18 Avril: Dimanche de 7 à 8 h. 1/2 soir, lu le premier acte du Frauenlob de Lassen. Belle musique qui a les meilleures chances de succès. 8 h. y2, revisite à Mulinen, qui est à peu près toujours dans le même état d'inflammation de gorge. 9 h. y2> souper avec Scotland. Lundi, 18 Avril: Matin, écrit à Löwy, Haslinger, etc., et au Pce Hohenzollern; reçu des lettres d'O. Bach1) — le frère de Son Excellence, mais que ce dernier ne protège pas à toute heure

— Dachs2), Lewy de Pétersbourg. Celui-ci me croit à Paris et déplore que Séroff3) s'en prenne assez vertement à la Symphonie de Mendelssohn, qu'on vient d'exécuter à un des grands concerts du grand théâtre , pour lesquels il est question de mes symphonische Dichtungen, l'année prochaine, à ce que me

1) Otto B. (1833—93), Componist, wurde 1880 Capellmeister an der Wiener Votivkirche.

2) Josef D., Clavierlehrer am Wiener Conservatorium.

3j Alexander S. (1820 — 71), russischer Staatsrath, Operncomponist und Kritiker.

dit Lenz. Il y a un orchestre de 150 musiciens, sous la direction de Schuberth, le frère de celui de Hambourg. L'Ouverture du Tannhäuser, exécutée à la fin d'un concert où l'on avait entendu la Symphonie héroïque et la Pastorale, a été suivie d'un tonnerre d'applaudissements. Séroff ferraille aussi contre Rubinstein qu'il appelle bien un pianiste phénoménal, mais en lui posant ce dilemme: ou bien M1' Rubinstein est un ignorant, qui ne sait pas qu'il écrit de la mauvaise musique, V Océan — ou bien c'est un imposteur, qui veut faire passer cette mauvaise musique pour de la bonne1). Rubinstein peut se consoler pour le moment avec la recette de 3000 R. qu'il vient de faire à son concert du grand théâtre. C'est un beau chiffre de concert, même pour Pétersbourg, et Lewy prétend que Laub avec tous ses succès n'aura pas eu beaucoup plus de ses trois concerts, plus quatre séances de quatuor.

J'ai encore eu une lettre presque d'outre-tombe de Biedenfeld, datée de Carlsruhe. Il m'envoie son grand article die Marseillaise des Jahrhunderts, qu'il me prie de placer dans quelque journal. Il travaille à une histoire de topera séria, qu'il m'assure devoir être meilleure que son histoire de topera comique, dédiée à F. Liszt!

Mais j'en arrive à votre chère lettre avec la giboulée de Meiningen, la bécasse de Cobourg et le symposium Schlönbach. Relativement aux 3 anecdotes de Schlönbach, il est à craindre que les Stimmen der Zeit, recueil grave et de haut ton, se soucieront peu d'admettre un collaborateur aussi peu en crédit que notre ami Schlönbach. Ce néanmoins j'en parlerai à Voigt2) à un moment opportun, c'est-à-dire entre deux rubbers, et s'il les refuse, nous aurons peut-être la ressource de la Modenzeitung, qui est assez bien disposée. Je lui ferai une double visite de remercîment pour les portraits envoyés dans les personnes de Mrs Diezmann3) et Baum-

1) Siehe auch Seroff's Schreiben: La Mara, »Briefe an F. Liszt < II, Nr. 141.

2) Verlagsbuchhändler in Weimar.

3) Rédacteur der Leipziger »Modenzeitung«.

gärtner1), la prochaine fois que j'irai à Leipzig — probablement Vendredi prochain, où l'on y exécute la Passion de Bach.

Avec Scotland nous combinons et composons votre voyage. J'imagine que vous avez passé la journée d'hier très doucettement avec les Kreling2) à Nuremberg, où je vous ai adressé ma lettre, et que vous arriverez ce soir à Munich. Je voudrais vous y attendre dans ce salon, où nous avons si bien jasé, et qui a été illustré par de «glorieux» sinon «augustes» visiteurs. J'attends votre lettre de Nuremberg et reprendrai mon bulletin, en vous racontant la Vorlesung de Dingelstedt d'hier soir.

Voici Bronsart qui arrive. Les concerts de Göttingen et de Berlin ont assez bien réussi. A Berlin il a eu l'honneur de jouer à la Cour, et quoique le résultat financier de sa carrière jusqu'à présent soit peu brillant, il a cependant lieu à mon sens d'en être content. Avec votre approbation, je le garderai à 1' Altenburg jusqu'au 29, et nous irons ensemble à Löwenberg Samedi en huit.

La poste n'a point apporté de lettre de vous, et je vous expédie ces lignes pour qu'elles vous trouvent à votre arrivée à Munich; car je présume que vous ne resterez pas plus de 24 heures à Nuremberg. A demain donc la Vorlesung de Dingelstedt et la suite de mon bulletin, qui n'offre absolument rien d'intéressant. Je vous aime toutes deux, de toute mon âme. Permettez-moi de vous rappeler l'exemplaire de Sa Sainteté, et celui du Cardinal Antonelli3). En plus je vous prie d'en commander 3 autres moins magnifiques, mais beaux cependant: L'un pour le Cardinal de Gran, l'autre pour Augusz, auquel j'ai écrit une longue lettre ce matin, en le prévenant qu'Edouard lui enverrait l'exemplaire en question. Je vous recommande de le faire soigner, car de fait c'est Augusz qui a tout le mérite de l'exécution de ma Messe à Gran, ce qu'il ne faut pas oublier, surtout en ce moment.

1) Verleger der Leipziger »Modenzeitung«.

2) August v. K. (1819—76), Maler und Bildhauer, Director der kön. Kunstschule zu Nürnberg, Kaulbach's Schwiegersohn.

3) Die Graner Messe.

Le troisième pour le Grand-duc , sur lequel on mettra les armes ici. Ce dernier exemplaire ne presse point ; mais pour les deux autres je désirerais qu'ils parvinssent bientôt au Cardinal et à Augusz. Pardon de toute cette peine, mais cela me paraît nécessaire.

Mercredi matin, 20 Avril.

Votre douce lettre de Nuremberg me parvient, et je présume que celle que je vous y ai adressée ne vous a pas manquée. Je comptais bien que vous y resteriez le Lundi, et n'arriveriez à Munich qu'hier. Mr Dingelstedt nous citait Lundi soir l'inscription placée sur l'enseigne du théâtre the Globus, au temps de Shakespeare. Elle était en mauvais latin et signifiait: «Tout le monde joue la comédie». Dans les commencements, les théâtres s'établissaient dans les auberges, et à l'heure qu'il est, le métier des intendants ne diffère pas beaucoup de celui des aubergistes, à mon sens du moins. Dingelstedt nous a fait un tableau assez circonstancié des arrangements extérieurs du théâtre sous Shakespeare. Deux sociétés ou troupes de comédiens rivales, comme en France sous Molière — celle des Blackfriars et du Globus — les premiers tirant leur nom d'un couvent. Le beau monde placé sur la scène à l'entour des acteurs, à peu près comme le beau monde se plaçait près des pupitres de violons et contrebasses et même timbales à mes concerts de Vienne. Les dames étaient masquées. Le spectacle commençait à 3 heures de l'après-midi. La tragédie dont la représentation n'excédait pas 2 heures 1/2 de durée, était toujours suivie d'une farce. Les rôles de Juliette, d'Ophélie, Cordélia remplis par de jeunes gars. Une planche noire sur laquelle on inscrivait le nom de l'endroit, où la scène devait se passer — méthode dont plus d'un protecteur des sciences et des arts déplore certainement la perte. Point de décors, mais un arrangement de scène favorable à des épisodes, comme la comédie de Hamlet, la bataille de Macbeth, la scène du balcon de Roméo. Un

orchestre assez nombreux, mais ne se mêlant pas de signifier quelque chose de par et pour lui-même, borné heureusement à annoncer l'entrée des princes et rois par des fanfares de trompettes, des amoureux par des flûtes et hautbois, etc. etc. Tout cela était parfaitement dit et débité, et formait un tableau de genre tout à fait agréable. Plus tard quand il s'est agi d'entamer le caractère du génie de Shakespeare, Dingelstedt n'a rencontré que des lieux-communs, fort embrouillés seulement par la prétention qu'il affectait de dire presque du nouveau, mais cependant pas tellement nouveau que cela ne pût être senti et applaudi de prime abord. Lessing a naturellement été mis à contribution. Der muss mimer herhalten, um auf das deutsche National- Gefühl zu pochen! La coda se termina élégiaquement par la déploration du manque de terrain pour le développement du théâtre allemand. Le théâtre, a-t-il dit, est et demeure essentiellement démagogique — non pas cependant dans le sens où la police prend ce mot. Quand les Cours le régissent, il devient futile et conventionnel, comme en France sous Louis XIV; quand c'est le clergé, il se pétrifie, comme avec Caldéron en Espagne. Shakespeare et l'Angleterre nous ont donné l'exemple de ce que peut être sa vitalité et sa grandeur, quand il prend racine dans le sol d'un peuple libre. Der Best ist Schweigen — Hamlet, dernière scène. Puis il s'est levé et a ajouté quelques phrases sur ce que les Schillerfeste avaient été contremandés - — en manière de paraphrase de la correspondance de Weymar dans la Gazette d'Augsbourg, 16 Avril, N° 106. Il y est dit que S. A. R. le Grand-duc a dû subordonner son amour de l'art à son amour pour la patrie 1). Demandez ce numéïo à Kaulbach. Pour ne pas se démentir, Dingelstedt a parlé du Pfingstivein des poètes, qu'il espérait faire jaillir de dessous les trappes et de par toutes les coulisses du théâtre de Weymar. Probablement confondait-il la descente du S1 Esprit à la Pentecôte avec la Ste Cène! Marshall était ravi de toute cette

1) Der Ausbruch des österreichisch-italienischen Krieges stand bevor und erregte die Gemüther auch in Deutschland.

éloquence, à laquelle applaudissaient le Grand -duc et la Grande-duchesse, l'Archiduc Etienne et un nombreux public. Tout à vos pieds.

Vendredi saint, Leipzig, 8 heures du matin.

[22. April 1859.]

Très infiniment chère,

Je ne vous ai point écrit hier, tout en ne faisant que songer à vous et vous préparant même une petite surprise — que je vous dis tout d'abord. De 9 à 1 heure les Béatitudesx) ont été composées presque en entier — il ne reste plus qu'une fin à trouver, ce qui ne m'embarrassera guère. Le morceau est d'une entière simplicité — pauvre d'esprit et humble de cœur. Le bariton solo entonne chacun des 3 premiers versets, que le chœur répète, mais une fois seulement. Pour éviter la monotonie et gagner du mouvement — aux 4me, 5me, 6me et 7me versets — «faim et soif de la justice, miséricorde, pureté de cœur et béatitude des pacifiques», le bariton solo ne dit que la moitié du verset: «Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice!» «Bienheureux les miséricordieux», etc., et le chœur les achève: «car ils seront rassasiés», «car il leur sera fait miséricorde». Enfin au Sme verset: «Bienheureux ceux qui souffrent persécution», je répète d'abord entre le chœur et la voix solo le mot «Beati, beati»j et plusieurs fois tout le verset qui termine par «regnum coelorum». Le tout contient à peu près 80 mesures, sans accompagnement. Peut-être y ajouterai-je vers le milieu quelques accords d'orgue, pour soutenir les voix. Le tout ne durera que de 5 à 8 minutes. Lundi matin ce sera achevé, et peutêtre le ferai-je graver pour vous.

Il n'est point arrivé de lettres hier ni avant-hier, qui soient d'un intérêt quelconque, et celles que j'ai écrites à

1) Die Seligkeiten, zu Liszt's ergreifendsten Eingebungen zählend, wurden in sein Christus-Oratorium aufgenommen.

Sobolewski1), Heinemann, Dietrich à Regensburg, etc., n'en offrent pas davantage. Mardi je m'étais invité à dîner chez Schwendler à 1' Erbprinz, et lui ai promis que je viendrai à votre rencontre à Eisenach, à votre retour de Munich. Mercredi, j'ai passé la soirée chez les Genast avec les Genelli, les deux Raff, qui restent jusqu'au 29 à Weymar, Bronsart, Lassen, etc. Biedermann a été empêché d'y venir, devant communier le lendemain. Il est parti pour Dresde par le même train que moi hier à 4 heures. Wilhelm2), qui m'a parlé de votre conversation sur Hebbel, et Scholl, l'ont mis en wagon. Je n'ai pas profité de l'occasion pour lier conversation avec lui, et attendrai que d'autres cas de rapprochement se présentent.

Hier soir, nous avons naturellement soupe chez la Riese, avec Brendel, Bronsart et Nelisoff3). Ces derniers m'ont accompagné à Leipzig. J'attends réponse du Pce Hohenzollern, et présume qu'il n'y aura rien de changé à mon voyage à Löwenberg, qui reste fixé au Samedi 30.

Que bon Dieu vous comble de Ses bénédictions et béatitudes! Quelques pourparlers relatifs aux concerts de Juin, et la commission que Lewy m'a donnée pour son Beethoven- Lexicon, etc., me retiendront ici jusqu'à demain midi. J'ai demandé qu'on m'envoie votre lettre ici — et si elle me parvient, vous répondrai de suite.

Dimanche de Pâques [Weimar, 24. April 1859].

Le Christ est ressuscité — et le Dieu de notre foi n'est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. Bonnes Pâques, très chères!

1) Eduard S. (1808—72), bis 1859 Capellmeister in Bremen, siedelte nach Amerika über. Liszt hatte seine Oper »Comala« 1858 zur Aufführung gebracht.

2) Wilhelm Genast jun., war schriftstellerisch thätig und starb als höherer Staatsbeamter in Weimar.

3) Iwan N., Schüler Liszt's aus Petersburg.

En revenant de Leipzig hier à 5 heures, j'ai trouvé vos chères lettres écrites à votre arrivée à Munich, et ce matin me sont parvenues à la fois celles des 21 et 22, qui me font très grand plaisir. Les choses commençant si simplement bien, il est à présumer qu'elles continueront de même. Les très sérieux bruits de guerre m'avaient fait un peu craindre que le Pce Constantin *) ne se trouve empêché de tenir sa promesse. Sa seule présence à Munich est un signe qu'il met de l'importance et du cœur à ces préliminaires. Je charge Magne de trouver le meilleur moment pour lui dire combien je lui suis personnellement obligé et reconnaissant de la part qu'il a prise à ma couronne de fer. J'enverrai après-demain à Emile son blinden König, avec quelques annotations. Par la poste du soir je vous enverrai une bonne lettre de Cosette, et quelques lignes de Wagner. Ici rien de nouveau ni d'intéressant, et je ne vous écrirai que Mardi probablement. Que Dieu soit avec vous et vous comble de Sa bénédiction!

Mardi de Pâques, matin.

Le Pce Constantin a très bien fait de venir à temps à Munich, et fort bien aussi de repartir maintenant. Dieu protège ceux qui ont le cœur droit, et j'ai bonne confiance en tout ceci. Merci de vos chères , tendres et bonnes lettres. Il s'est indubitablement fait quelques pas vers un heureux dénouement de la situation. Eugène vous a télégraphié hier de Berlin, s'il pouvait venir vous voir ici. Je lui ai répondu par la même voie que vous étiez à Munich, et je suppose presque qu'il vous arrivera, peut-être même avant ces lignes.

La mission à Vienne du Roi des Belges, qu'on dit avoir passé ici avant-hier, semble un incident rassurant. Je suis ravi du nouveau portrait de Kaulbach2). Fainéant et

\\ Prinz Hohenlohe-Schillingsfürst, Flügeladjutant des Kaisers von Osterreich, nachmals Gemahl der Prinzessin Marie. 2) Er porträtirte in München die Prinzessin Marie.

Magnette, les grands amis, pourront occasionnellement se relever de faction, en posant chez notre trefflicher Freund! Je ne vous charge de rien pour lui, certain comme je le suis que vous ne m'oubliez point. Pardon de vous avoir rappelé l'exemplaire de Rome; c'était un sot luxe d'exactitude de ma part!

Hier Lundi, après le Tannhäuser, qu'on prétend que Dingelstedt avait fait commencer une demi-heure plus tard que de coutume, nous avons fêté Preller au Neu-Weymar, par un souper régulier à 15 gr. le couvert. J'ai fait servir une demi-douzaine de bouteilles de vin de Champagne à toute la société, qui était de fort bonne humeur. Les peintres s'y trouvaient en majorité — Singer, Stör, Cossmann, Milde, Caspari, etc. ont brillé par leur absence. A la droite de Preller j'avais placé Genelli, et à sa gauche Hoffmann. Pour ma part, je m'étais mis vis-à-vis de Preller. Schuchardt *), Donndorf2), Marshall fils3), etc., n'y ont pas manqué, et nous étions une vingtaine en tout. La Stimmung était parfaite, sans raideur aucune, et très comme il faut. Dingelstedt naturellement n'a pas montré le bout de sa queue.

La Riese est fort souffrante. J'espère que vous ne me désapprouverez pas d'avoir voulu lui faire ce petit plaisir de passer Pâques à Weymar. Elle repart par le train de midi.

Hier j'ai dû dîner deux fois. D'abord à 1 heure chez Hoffmann avec Bronsart, sans personne de plus que nous 4 ou 5, en comptant la belle-sœur de Hoffmann. Puis à 5 heures à la Légation de France, où Mulinen m'a entraîné. Chez Son Excellence, il n'y avait que la Légation au complet avec la Chancellerie: 2 des Méloiges4), 2 Mulinen et 2 de Laporte5). On n'a parlé que de paix et de guerre — le Ministre insistant beaucoup sur ce que la France n'avait point fait

1) Kunstgelehrter.

2) Carl Adolf D., der Bildhauer, jetzt Professor der Stuttgarter Kunstschule.

3) James M., Maler.

4) Französischer Gesandter in Weimar.

5) Französischer Gesandtsckaftssecretär daselbst.

d'armements! — qu'il était incroyable de voir combien on cherchait malignement à envenimer les bons sentiments de l'Allemagne pour la France, par des mensonges du genre de celui des armements, que les journaux propagent de ce côté du Rhin, malgré les assurances les plus positives du Moniteur, voire même du journal de Loir-et-Cher, dép. de Mr de Méloiges. Vous imaginez combien j'ai été convaincu! Aprèsdîner nous avons été fumer un cigare en tête-à-tête avec Mulinen, chez Mulinen — sa femme étant restée chez les Méloiges. Notre ami, comme preuve de sa haute estime, m'a favorisé d'un de ces cigares dont il ne possède plus que 22, en ayant fumé deux, offert un à Watzdorf, à 25 sous pièce.

Pour aujourd'hui à 1 heure Son Altesse Imp. m'a fait demander. Il est question de remettre les tableaux vivants préparés pour le jour de fête de l'Impératrice de Russie, Vendredi 29, à cause de la gravité des événements. Je vous dirai ce qui en sera. Seifriz *) m'a écrit que le Pce de Hohenzollern passe une partie de la journée dans son lit, mais que nonobstant on se fait une fête de me revoir à Löwenberg. Je partirai donc d'ici, comme il était convenu, Samedi matin 5 heures avec Bronsart. Brendel nous attendra au chemin de fer à Leipzig et viendra avec nous pour passer un jour ou deux chez le Prince. A Dresde, nous nous arrêterons quelques heures pour déjeuner avec Ritter, Dräseke, etc. Le 1er Mai, nous serons installés à Löwenberg. A partir de Jeudi, adressez chez le Prince.

Voici une lettre de Damrosch. J'accepterai probablement son concert du 9 Mai, car il me faudra bien passer une semaine là-bas, et m'arrangerai de façon à être de retour ici du 12 au 14 Mai. Que bon Dieu soit avec vous, et n'oubliez pas Fainéant.

Je crains d'avoir oublié de vous parler de votre Majesté grecque in partibus2). Il s'entend de soi que venant de chez

1) Max S. (1827—85), Hofcapellmeister in Löwenberg, später in Stuttgart.

2) Ein junger griechischer Diplomat, der Liszt vorgestellt zu werden wünschte.

La Mara, Liszt-Briefe. IV. 30

vous, il me sera le très bienvenu. Miss Anderson soupire après votre retour, et remerciera Magnette de sa bonne petite lettre. Mille et mille fois, et en mille morceaux à vous

27 Avril.

Très infiniment chères, et très «singulièrement» aimées «au pluriel»,

Mon voyage de Silésie s'arrange assez mal durant votre absence, car j'aurais voulu vous attendre ici. Mais puisque j'ai promis et annoncé cette visite au Pce Hohenzollern, je tiens à ne pas y manquer — d'autant plus qu'il y a d'autres petits intérêts en jeu. Brendel et Bronsart viennent avec moi. Vers le 12 au 14 Mai, je serai de retour ici. Dans le cas assez probable que la guerre sera déclarée de suite, il faudra contremander et ajourner la Tonhünstier- Versammlung de Leipzig, et tout le programme de Brendel. J'en conviendrai avec lui, à Löwenberg.

Je vous envoie la lettre de Wurzbach, qui me paraît très satisfaisante. Communiquez-la à Edouard, quoiqu'il soit déjà très au fait de ce qu'elle contient, et priez-le de rédiger ma demande au sujet de mes droits de noblesse héréditaire, que je pourrais signer à Löwenberg. Si possible, je désire conserver mes armes, car la licorne me va bien. Quant à la devise, vous m'en trouverez une.

Son Altesse Impériale, qui a été d'une parfaite amabilité pour moi hier matin, a envoyé pour Magne un œuf de Pâques avec le petit billet ci-joint. En ce moment elle me fait inviter à dîner pour aujourd'hui 3 heures. La soirée avec tableaux vivants, etc. pour la célébration de la fête de l'Empereur de Russie, n'a pas lieu — comme Dingelstedt l'a dit dans la Allgemeine Zeitung : « Wenn Deutschland gefährdet ist, darf Weimar nicht jubeln!» Toutefois Son Altesse Imp. tient au concert, pour lequel Stör était venu me voir 5 fois avant votre départ, et m'a recommandé avec insistance de me le tenir pour dit. Aussitôt mon retour et peut-être avant, on

fixera le jour de ce concert, dont nous ferons une Händelf eier avec Judas Machabée. Monseigneur que j'ai rencontré hier chez sa mère, me verra avant mon départ. Je vous rends grâces et vous bénis.

Jeudi, 28 Avril 59.

Très infiniment chère,

Je ne m'explique pas la singulière idée de Linange de croire que je l'ai oublié, ou même que je le boudais. Bien au contraire, vous savez que je lui suis resté très sincèrement reconnaissant, et m'empresserai de faire le Lied qu'il me demande. Si Magnette n'y a point d'objection, je préférerais que ce soit sur un des textes que Cornelius lui a laissés. Je pense que si le Lied lui parvient après mon retour ici, vers le 15 Mai, ce ne sera pas trop tard.

Remerciez tendrement Magnette pour sa chère petite lettre, avec le répertoire d'anecdotes. Je lui écrirai demain pour lui dire qu'elle est toujours près de moi en pensée et dans mon cœur. Si Magne a un autre texte sous la main, pas tragique ni trop étendu, priez-la de me l'indiquer ou me l'envoyer, et je ferai le Lied pour Linange en arrivant à Löwenberg.

J'ajoute une question à l'envoi de ma lettre de Wurzbach d'hier. Que vous semble de l'idée d'ajouter à mon nom celui de von Raiding ? Je ne craindrais pas d'avoir l'air de venir de mon village, mais je soumets absolument cette proposition à votre suprême approbation. Peut-être, à cette occasion, pourrait-on renouer la petite négociation avec le Pce Esterhazy??? — Je ne sais ce que vous en penserez — mais si vous étiez de cet avis, je vous prierais d'écrire dans ce sens à Edouard. En tout cas, il faut que je fasse la demande de noblesse, pour mettre cette affaire en règle, en conséquence de la décoration pour mon compte personnel — car il n'y a pas lieu d'espérer qu'on pourra s'en tirer autrement, vu les

lacunes qui se trouvent dans nos documents1). Si l'on m'accorde les armes que j'ai continué de prendre d'après le Wappenbuch, cela établit un bon antécédent, qu'Edouard pourra mettre à profit pour lui plus tard.

J'ai dîné hier chez Son Altesse Impériale. Il n'y avait que le vieux Beulwitz, Mme Santi et Streichhahn, en plus de son personnel d'obligation. Après le dîner, Monseigneur m'a gardé chez lui une couple d'heures, et nous avons causé en long et en large. La Grande-duchesse Sophie me fera demander aujourd'hui, et je dois lui apporter le Tristan. Pour votre retour je vous prépare une toute petite surprise, ce qui m'oblige à ne pas vous faire de trop longues épîtres. Que Dieu soit avec vous, que nous soyons bientôt ensemble, toujours inséparables de pensées, de cœur et d'âme comme jusqu'ici. F. L.

Merci de vous être souvenue de Pocci2). J'ai reparlé à Monseigneur du Cardinal Antonelli, et lui remettrai les exemplaires à mon retour, avec une petite note explicative.

Vendredi, 29 Avril 59 [Weimar].

Très infiniment chère,

Voici bien des fois que je me reproche de ne pas vous avoir parlé de vos pauvres dents. Sachez pourtant que j'y pense chaque soir en me couchant, et que je me réveille la

1) Der Familientradition zufolge war Liszt von alter adliger Abstammung; der urkundliche Nachweis aber war abhanden gekommen.^ Übrigens hat Liszt bekanntlich den Adel nie geführt. Das in Österreich übliche Adelsprädicat, d. i. das Beifügen eines zweiten Namens, war nicht nach dem Geschmack der Fürstin. Liszt wurde demnach ohne Prädicat in den Kitterstand erhoben. Er suchte darum nach, denselben auf seinen Stiefonkel Eduard übertragen zu dürfen, der nun den Titel für sich und seine Nachkommen erhielt und sich Eduard Eitter von Liszt nannte.

2) Graf P., Märchendichter und Illustrator in München.

nuit pour y penser encore. Dites-moi si vous en souffrez toujours. Vous serez avertie par télégraphe du jour de mon retour ici, puisque vous le désirez ainsi. Mais à l'avance je vous l'indique: du 12 au 14 Mai. Jusqu'au 7 ou 8 je resterai à Löwenberg, et le 9 je stationne à Breslau, pour le concert de Damrosch. S'il y a lieu, j'irai chez les Augustenburg, que la Gärtner1) a rendus très bien pensants. Merci de vos charmants détails sur les Gretchen de Kaulbach, vos bisbis avec Schack2), les récits de Kohi, etc. Tout cela m'intéresse extrêmement, venant de vous. Le principal de votre séjour a réussi au mieux à mon sens — et je suis très heureux de la bonne impression que vous conservez de la famille Hohenlohe. A la garde de Dieu!

J'ai répondu à Eugène, Lang's hôtel, et renvoyé le manuscrit de la Ballade à Emile, en lui disant seulement que j'attendais sa visite à Weymar pour lui soumettre les variantes que j'aurais à lui proposer pour sa Ballade. En postscriptum je l'informe simplement que vous lui écrirez de Munich.

Les Béatitudes sont terminées, et je les ai chantées à Scotland et Bronsart hier! Demain Samedi à 5 heures du matin je pars, et serai au plus tard Dimanche matin à Löwenberg. Pour le moment, je me trouve dans tous les embarras d'une veille de départ. Pardonnez-moi le décousu de ce gribouillage.

Auguste a très bien transféré tous les objets du cabinet vert. Sa façon d'être et de faire me plaît toujours beaucoup. Je l'ai surnommée die Prinzessin-Regentin der Altenburg.

La fraîcheur de Pocci ne me surprend guère — mais il était difficile de trouver une voie plus simple pour faire parvenir les exemplaires à Leurs Majestés3). C'est tout ce qu'il

1) Marie G., Schülerin Liszt's, Ciavierlehrerin des Herzoglichen Hauses.

2) Graf Adolf Seh. (1815—94), Dichter und Literarhistoriker, Begründer und Eigenthümer der nach ihm benannten Gemäldegallerie in München.

3) König Ludwig I. und König Max II. von Bayern.

faut pour le moment, ce me semble. A une autre occasion, on verra s'il y a autre chose à faire. Quand j'aurai mes exemplaires, j'en enverrai un à Pocci, pour lui. Si vous avez un moment de loisir , faites dire à Bärmann fils x) de venir chez vous, à moins que vous ne l'ayez déjà rencontré chez les Kaulbach.

Par vous et pour vous F. L.

Dites-moi ce que vous pensez de ma fantaisie de village, de m'appeler von Raiding. Ne vous moquez pas trop de moi !

2 Mai, 6 heures du matin, 59, Löwenberg.

Un arriéré de correspondance avec Lenz, Séroff, Löwy — au sujet du Festspiel de Halm — , Cornelius, Vesque, etc., que je voudrais mettre en règle, raccourcira mes lettres de Löwenberg, où je suis arrivé avec Brendel et Bronsart hier matin à 6 heures. Le Prince est toujours d'une bienveillance très charmante et affectueuse pour moi. Malheureusement il est obligé de passer deux tiers de la journée dans son lit, en compagnie d'une goutte intense, qui le travaille depuis 4 mois, de toutes sortes de façons et sans façon. Il ne dîne point à table et n'a assisté, en se faisant porter dans sa loge, qu'à 3 concerts sur quelque 20 qui ont eu lieu chez lui cet hiver. Il est du reste de la meilleure humeur possible dans la conversation, et prend un intérêt des plus chaleureux au progrès de la Zukunftsmusik, qui dans ces contrées-ci, grâce à sa sympathie très avouée, va bon train. Quoique la série des concerts de la chapelle du Prince soit terminée, et le tiers des musiciens dispersés au loin — j'ai de quoi fort bien passer mon temps sans violons ni flûtes, nous réservant de les mettre à contribution une autre fois. Pour maintenant, on se bornera à de la musique intime: le Trio de Bronsart, sa Frühlingsfantasie, les Ideale pour 2 pianos, etc. Le tout

1) Carl B. aus München, Pianist Liszt'scher Schule.

sans antre public qne le Prince en robe de chambre, écoutant dans la pièce contiguë au salon, sa belle-sœur et sa femme, et les 8 à 10 personnes qui font partie de la maison du Prince. Sa femme porte le nom de Rothenburg — son nom de famille est von Schenk et je crois que les Aufsess1) la connaissent. Monseigneur me raconta hier, avec beaucoup d'enjouement, le séjour que Louis Napoléon, son cousin par sa première femme, Psse de Leuchtenberg, fit à Hechingen, jusqu'à l'avant- veille de l'attentat de Strasbourg. Plus tard, le Pce Hohenzollern retrouva Louis Napoléon à Arenenberg, où ce dernier se complaisait à chanter le duo de Sémiramis: «Va, va, superbo , al trionfo, alla gloria!» Quand quelque sujet sérieux était sur le tapis, Louis Napoléon gardait d'ordinaire le silence, ou bien répondait: «J'y réfléchirai» — sauf à revenir le lendemain sur le même thème, armé de ses arguments de pied en cap. Son génie d'action très éminent se trouve ainsi en parfait équilibre avec ses réserves d'impassibilité en paroles. Entre autres anecdotes, je note encore celle-ci sur Spontini, qui dit un jour au Pce Hohenzollern: «Je ne connais pas de forte et de piano — il me faut du fortissimo ou du pianissimo». Cela s'applique parfaitement à la musique comme à d'autres choses, et correspond avec ma maxime: Ou bien ou rien! — que vous pratiquez au mieux. Mon âme vous envoie, il più fortissimo possible, toutes ses tendresses. F. L.

Mercredi, 4 Mai 59, Löwenberg.

La poste est très lambine ici, ce qui fait que je n'ai pas eu de lettre hier. Ce matin celles du 30 Avril et du 1er Mai me sont arrivées à la fois. Grande joie, très chère! Vous avez 100 fois raison d'ajourner la suite de mes écritures de Vienne jusqu'à votre retour à Weymar. On a vraiment bien

1) Familie des Gründers des Germanischen Museums in Nürnberg.

d'autres chats à fouetter à Vienne en ce moment! A ce propos, je vous dirai qu'on prête à Louis Napoléon cette prophétie: «le 17 Juin, l'armée française prendra possession de Vienne». Il pourra en advenir autrement! En attendant, la Bavière, le Wurtemberg et Bade devancent la Prusse, et ne s'accommodent pas de la méthode de temporiser — fort indiquée d'ailleurs dans la distribution des rôles pour la Prusse. Nous conviendrons donc à 1' Altenburg, dans notre chambre bleue, de ce qu'il y aura à faire en surplus. D'avance, comme après, je suis absolument de votre avis — les questions de noblesse ne devant être traitées que noblement.

Laissez-moi vous raconter une petite anecdote. Le Maréchal Donat, grand amateur de café, avait l'habitude en voyage de faire venir le maître d'hôtel et de lui demander s'il y avait de la chicorée dans la maison. Sur la réponse affirmative, le Maréchal le priait de lui faire apporter toute la provision de chicorée qu'il possédait. Puis il s'informait si M,ne la maîtresse de l'hôtel n'en conservait pas en surplus quelque provision cachée. Celle-ci encore apportée, le Maréchal disait de son ton de commandement: «Maintenant faites-moi faire du café!» Il faudrait procéder de la sorte avec certaines gens, quand on traite d'affaires avec eux!

Dingelstedt m'accorde la Milde pour Leipzig, et le Grandduc m'a de nouveau promis qu'il y viendrait, s'il y a moyen. Brendel qui a passé fort agréablement 3 jours ici, ne démord pas de son projet, et tient absolument à s'immortaliser dès le 1er Juin prochain. Pour ma part, je suis presque d'avis d'ajourner la chose, mais ne me déterminerai qu'après mon retour à Weymar. Samedi matin, je serai déjà à Breslau. Le concert de Damrosch a toujours lieu le Lundi, 9 Mai. Le lendemain soir je repartirai probablement de Breslau, et rentrerai à l'Altenburg Mercredi soir; ou Jeudi matin au plus tard. Si l'assemblée constituante de «l'avenir» a effectivement lieu à Leipzig, je serai obligé de m'y établir à poste fixe, dès le 18 Mai. En réponse à ceci, adressez: Breslau, hôtel Zedlitz. Avant de partir d'ici, je donnerai ordre qu'on m'y envoie vos lettres. A moins d'autres nouvelles, à partir

de Dimanche prochain, 8 Mai, adressez déjà à Weymar — car j'ai hâte de rentrer dans notre gîte.

Mes journées de Löwenberg se ressemblent beaucoup entre elles. Le matin je reste seul dans ma chambre, et m'occupe de ma correspondance. Hier j'ai écrit à Löwy, à Vesque, à Miss Anderson, etc. Ce matin à Schlesinger pour les Lieder de Lassen, Jaell, Cornelius, dont j'ai appris l'adresse par une lettre à Rosa. A 1 heure on dîne, après quoi je dors. A 3 h. 1/2 on se réunit dans le salon de musique, et nous faisons de la musique au Prince, qui n'apparaît qu'à ce moment. Bronsart a joué son Trio deux fois, Seifriz un Trio de Beethoven, la Sérénade pour violon, alto et violoncelle. Osten a chanté le Liederkreis an die ferne Geliebte de Beethoven; moi j'ai joué ¥ Orphée, Erlkönig, précédés d'une Rhapsodie, et la Frühlingsfantasie avec Bronsart. Pour demain nous projetons le Tasse et les Ideale, qu'on a fait venir exprès de Leipzig. A 7 heures on soupe, et vers 8 h. y2, après que les dames se sont retirées, nous faisons quelques rubbers avec le personnel de la maison du Prince. Avant 11 heures tout le monde est couché. Si je puis me dispenser d'aller chez les Augustenburg, je n'y manquerai pas. Si non ce serait Mardi prochain, en quittant Breslau, que je ferais cette course.

Je suis bien aise que vous ayez fait bonne connaissance avec Bamberg1). Il s'est fait une bonne réputation parmi les artistes, et son talent ne manque pas d'esprit. L'opposition qu'il fait à notre ami Kaulbach, ne me l'a pas fait rechercher particulièrement. Au surplus, il a été très au tendre avec Mme Hiller, qui lui a valu l'agrément de se battre en duel avec je ne sais plus quel Monsieur, qui était aussi au plus tendre avec elle. Dans cette circonstance, Bamberg passe pour s'être très bien conduit, d'après ce que l'on m'a raconté.

Magne a-t-elle vraiment lu les traductions du persan de Schack — ou bien en parle-t-elle comme sa chérissime mère de certains ouvrages philosophiques? Qu'elle me pardonne

1) Arthur Freiherr v. E. (1819 — 75), Maler und Zeichner, Professor an der Münchner Kunstacademie.

ce soupçon; mais vraiment il est par trop étonnant qu'elle soit ainsi familiarisée avec la Perse!

Si par occasion et hasard, vous pouviez sans indiscrétion soutirer à Kaulbach le dessin qu'il a promis à Hildebrandt, en échange de celui qu'il lui a envoyé, vous feriez un grand plaisir à Cosette. Elle serait charmée de revaloir à Hildebrandt le dessin, dont cet avaricieux lui a fait cadeau. Excusez cette parenthèse, qui n'aurait d'à propos que dans le cas où Kaulbach serait de très belle humeur.

Je suis constamment avec vous et Magnette de toute mon âme. F. L.

La veille de mon départ, Vendredi, je reçus par l'intermédiaire de Mr de Watzdorf, la décoration et les statuts de la couronne de fer, avec une lettre du Cte Ignace Hartig, chancelier de l'ordre, autrefois gouverneur de la Lombardie, et que j'ai connu à Milan et Vienne. J'ai répondu de suite quelques mots de remercîment à Hartig, et ai écrit aussi à Watzdorf pour le prier de se charger de faire parvenir ma lettre, ainsi qu'un Revers que j'ai dû signer, par lequel je m'engage à faire restituer la décoration après ma mort à la chancellerie de l'ordre. Paragraphe 20 des statuts de la couronne de fer: Auch erhalten alle Ordensritter, ohne Unterschied des Standes, den Zutritt bei den Hoffesten und sogenannten Appartements. Par. 2 1 : Die Ritter der 2tm Classe ic erden, wenn sie darum ansuchen, in den Freiherrnstand, und die Ritter der 3ten Classe in den Ritterstand taxfrei erhoben. Dites-moi ce que vous pensez de ma fantaisie de village d'accoler le nom de Raiding à mon monosyllabe! Cela ferait un pendant au Hoffmann von Fallersleben ! Cette idée étant entièrement mienne, je ne la tiendrai pour mauvaise que quand vous me l'aurez dit.

Si possible, il me serait agréable de trouver les exemplaires de Rome à mon retour à Weymar, vers le 12 au 14 de ce mois.

[Breslau,] Dimanche, 8 Mai 59, 8 heures du matin.

Très infiniment chère,

Il nous a fallu partir de Löwenberg à 1 heure de la nuit, pour arriver à la station du chemin de fer de Bunzlau vers 3 heures et à Breslau à 6 heures Y2 du matin. Damrosch nous attendait au débarcadère. Nous avons dîné avec Bronsart et Seifriz chez lui à midi, et à 2 h. j/2 commençait la répétition qui a duré jusqu'à 7 heures. La salle est immense et contient à peu près 3000 auditeurs. L'orchestre et les chœurs marchent bien, et jusqu'ici tout le concert s'annonce sous de bons auspices, Damrosch ayant acquis assez de terrain ici pour inspirer aux gens un certain respect préalable pour moi. J'étais très fatigué hier, et me suis couché à 9 heures. Ce matin, j'irai chez bon Dieu au dôme, de là à l'église des Bernardins pour entendre le célèbre organiste Hesse1), que je connais d'autrefois et dont la renommée est européenne. De là je ferai quelques visites à Gottschall2), rédacteur en chef de la Breslauer Zeitung, puis à un esthétiqueur, le Prof. Braniss3), et à 2 ou 3 musiciens nommés Gottwald4), Brosig5), etc. A 1 heure, on dîne chez Sander, qui était en Septembre à Munich avec sa femme, à l'atelier de Kaulbach. C'est le Schlesinger de l'endroit, c'est-à-dire un éditeur de musique assez cossu. La Firma de sa maison fort ancienne est Leuckart6), et il nous flatte en pensant que la Zukunftsmusik pourra devenir matière à bonnes affaires.

Voici la dernière lettre de Cosette, et le discours d'Emile.

1) Adolf H. (1809-63).

2) Rudolf v. G. (geb. 1823), der Dichter und Schriftsteller, lebt seit Jahren als Geh. Hofrath in Leipzig.

3) Christlieb Julius B., Prof. der Philosophie.

4) Heinrich G. (gest. 1876), Musikschriftsteller.

5) Moritz Br. (1815 — 87), Domcapellmeister, Kirchencomponist.

6) F. E. C. Leuckart (Constantin Sander), jetzt in Leipzig.

A mon sens, il n'y a pas de demi-parti à prendre dans la situation actuelle. Les Français doivent suivre leur Empereur, et l'Allemagne marcher avec l'Autriche, sans marchander ni tergiverser. Le reste «c'est des bêtises!» Alors que la mèche des canons est allumée, le parlementarisme devient un horsd'œuvre — plus dangereux que respectable.

Je serai probablement obligé de rester un jour de plus ici, et ne reviendrai à Weymar que Jeudi soir ou Vendredi matin. S'il y avait quelque chose de très pressé, vous pouvez télégraphier à coup sûr à Breslau, hôtel Zedlitz, jusqu'à Mercredi 11, midi. Bronsart vous donnera des nouvelles du concert. Le Künstlerchor sera bien exécuté cette fois, j'espère. Que Dieu me fasse la grâce de me rendre de plus en plus digne de vous! F. L.

Mardi, 10 Mai, 8 heures du matin.

Le concert de Damrosch est une étape de plus dans la carrière que j'ai à parcourir, et en somme il y a lieu d'être satisfait du résultat d'opinion et d'impression obtenu. Bronsart vous donnera des nouvelles plus détaillées, et je vous enverrai les journaux, qui seront probablement aux deux tiers favorables. Je regrette seulement que diverses circonstances aient influé d'une manière fâcheuse sur la recette, car il m'eût été agréable de mettre Damrosch un peu à flot. D'abord le mauvais temps — la salle qu'on avait choisie se trouvant à une forte demi-heure du centre de la ville, bon nombre de personnes ont été empêchées par la pluie d'y venir. Puis une représentation de Mme Bulyowsky, qui fait furore en ce moment. La direction du théâtre a obligé Mme Bulyowsky de jouer hier soir, malgré son désir de remettre cette représentation à aujourd'hui — ce dont elle m'a fourni la preuve par deux lettres du directeur. Enfin la crise d'argent et l'indécis de la situation générale, sans compter celui de la situation musicale — Damrosch ayant bien réussi à occuper le terrain, mais non encore à s'y établir carrément. Pour toutes

ces raisons, dont le mauvais temps était la majeure, nous n'avons eu qu'à peine demi salle, ce qui du reste est déjà quelque chose; car, comme je vous l'ai dit, ce local est immense, et contient plus de 3000 personnes. Mme de Bülow y aurait remarqué la prédominance de la dritte Gesellschaft. Cette part faite à la pluie, à la guerre, aux banqueroutes et aux difficultés de notre position, je suis parfaitement content du reste. L'exécution était fort louable, et le public a fait le meilleur accueil aux 2 morceaux de ma composition. Chose surprenante, le Künstlerchor a été chaleureusement applaudi. D'après ce que m'en ont dit Hesse, Gottwald, Brosig, maître de chapelle au dôme, Seifriz et Damrosch — il a produit une grande sensation. Le premier ténor était chanté par le Cantor de la synagogue, avec une virilité d'accent qui m'a ravi. Quant au Tasse , il était déjà accepté ici comme à Prague, pour la thematische Bearbeitung, que les connaisseurs s'accordent à y reconnaître. Damrosch dirigea fort bien la 9me Symphonie à la fin du concert, après avoir joué en maître le Concerto de Beethoven.

Ce soir nous aurons le pendant de la soirée Bülow à Berlin chez Damrosch. Une vingtaine de personnes bien pensantes y sont invitées, et je jouerai probablement le Trio de Bronsart et un bout de solo quelconque. Pour demain soir, on me prépare un grand souper public, et Jeudi matin je m'en retournerai à notre chère chambre bleue, qu'il me tarde de revoir. Peut-être y trouverai-je déjà la photographie du portrait de Magne dont je me réjouis à l'avance. Kaulbach aura sûrement fait un chef-d'œuvre, dont vous, chérissime, pourrez revendiquer votre part — car je vous vois d'ici occupée à poser et tourner le modèle, ajuster les plis des étoffes, corriger les contours du dessin et ordonnancer le tout.

Je me conformerai entièrement à ce que vous me dites au sujet de la particule. Votre avis est toujours le meilleur, en ce cas comme en tout autre. Amen!

Vous faites bien d'en finir avec la sotte bouderie de Förster, car il n'y a vraiment aucune raison pour que nous ne restions sur notre ancien pied d'amitié avec lui. Kaulbach disait très

justement de lui: «Er ist ein ganz trefflicher Mensch , blos muss er alle Jahre wenigstens einen dummen Streich begehen». Il en est d'autres qui ne se contentent pas de si peu!

Est-ce que Heyse x) ne pourrait pas aisément vous racoler le Windischmann?2) Je crois qu'ils sont en bons termes. Merci d'avoir écrit à Janin, en lui envoyant le Bohémien de Gallait. J'enverrai à Carrière3) de Weymar «votre» préface du Dante. Si son Esthétique paraît avant votre départ, rapportez-la-moi. Dans ma lettre à Magnette, je lui ai déjà recommandé de cultiver Zeising4) à mon intention. Le rapprochement entre Grandauer et Zeising que vous avez opéré, m'est très agréable et portera de bons fruits. Zeising pourrait donner quelque chose aux Anregungen, où je viens de lire d'excellents articles sur Schopenhauer, ou plutôt une bonne critique de son prétendu système, par Büchner5). Grandauer fera bien de se mettre un peu à l'école de Zeising, qui est en mesure de lui en apprendre plus long qu'il n'y réussirait à lui tout seul. Zeising a de l'inspiration dans ses idées, et de la méthode dans leur déduction. Avec cela, il sait écrire sa langue avec distinction et précision. Recommandez à Grandauer de le traiter un peu en grand homme, ce qu'il pourra faire sans inconvénient.

Quelle étonnante fantaisie a pris Kaulbach de me peindre en Colomb? En attendant, arrangez la soirée avec les Bärmann chez lui, et ne vous scandalisez pas trop de la mastication de Kolb6) — en égard à sa Gesinnungstüchtigkeit!

Voici l'accusé de réception du Roi Louis, avec son illustre signature au bas. La reliure méritait peut-être une réponse

1) Paul H., der Münchner Dichter (geb. 1830).

2) Friedrich W. (1811—61), General vicar des Erzbischofs von München.

3) Moritz C. (1817—95), der Philosoph und Ästhetiker.

4) Adolf Z. (1810—76), Ästhetiker, entdeckte das Gesetz des »goldenen Schnitts« in Anwendung auf den menschlichen Körper.

5) Ludwig B., der Naturphilosoph, Verfasser von »Kraft und Stoff«.

6) Julius v. K., Pianist.

entièrement autographe — mais en pareil cas, il faut modérer ses exigences. D'ailleurs les seuls autographes qui m'intéressent sont les vôtres — et, grâces à bon Dieu, vous ne me les mesurez pas parcimonieusement! Soyez en remerciée et bénie, avec la plus amoureuse gratitude. F. L.

Votre assiette à Munich est on ne saurait meilleure, et je vous engage à bien consolider vos relations si bien prises avec les illustrations de la science et de l'art. N'avez-vous pas revu Lasaulx?')

Breslau, Il Mai 59.

Très infiniment chère,

Son Altesse Imp. vient de me faire écrire par Pliiskow, que le Judas Machabée devait être donné pour la Händelfeier du 1 3 au 1 5 à Weymar. J'ai de suite répondu par télégraphe à Plüskow que je serai demain soir à Weymar, et partirai comme je le comptais, demain matin à 7 heures d'ici. J'espère que je trouverai la photographie du portrait de Magne. Ne voudriez-vous pas me faire la grâce de vous faire photographier aussi chez Hanfstängl pour moi? J'aime extrêmement le portrait fait à Pétersbourg, mais je vous serais très reconnaissant de m'en donner un maintenant. Ne me refusez pas!

Voici les deux articles de la Schlesische et Breslauer Zeitung, qui sont presque de grands journaux.

Je suis à vous de toutes les tendresses et énergies de mon âme. F. L.

Adressez toujours à Weymar, jusqu'à ce que je sache quand je m'établirai à Leipzig, car il est probable que Brendel ne démorde pas.

1) Ernst v. L. (1805—61), Altertumsforscher in München, Anhänger von Gürres.

Votre bénédiction m'a reçu au seuil de cette maison que votre amour et votre tendresse ont transformée en un ciel de la terre, pour mon cœur. Chaque pierre et chaque atome m'y parlent de vous. Pas un objet, pas une ombre qui n'aient été une sollicitude , une rêverie , une pensée de votre amour. Vous êtes ma musique et ma prière, maintenant et à toujours!

Parti à 7 heures du matin hier Jeudi de Breslau avec Bronsart, nous sommes arrivés à 2 h. 1/2 à Dresde. Ritter, Dräseke et Tausig m'attendaient au chemin de fer. Nous avons dîné chez Sacha Ritter avec sa femme, qui m'a déclamé admirablement la ballade de Léonore avec mon accompagnement, et je l'ai priée de venir à Leipzig pour le TonMnstlerfest, ce qu'elle a accepté avec beaucoup de bonne grâce et d'amabilité. De fait, elle convient mieux que toute autre à cette occasion, tant par son premier nom de famille que par les sentiments de toute sa seconde famille. Elle dira le prologue au concert du théâtre, et à l'un des concerts suivants une ballade de Hebbel avec accompagnement de Schumann, et Léonore.

Bronsart passe quelques jours chez les Ritter, qui le logent, et viendra me rejoindre à Leipzig le 18. Tausig s'en est revenu avec moi ici, et suivra une invitation de Mme Swiejkowska en Ukraine au mois de Juin. Il est assez bien lancé à Paris, où il a joué chez le Branicki, Poniatowsky, Aguado, etc. et payé Giacomelli *), ce dont j'ai vu quittance. 1500 fr. de Mr Aguado l'ont un peu mis à flot. Brendel que j'ai vu à la gare du chemin de fer à Leipzig hier à 10 heures du soir, ne démord pas — et puisque vous êtes de son avis, je m'y range complètement. Les répétitions de la Messe vont bon train. L'église de S1 Thomas nous a été accordée après d'assez vifs débats, et toutes choses semblent en assez bon ordre. Brendel m'a remis votre lettre datée du 9, Lundi, ce qui m'a fait grande joie. J'avais reçu à Breslau celle datée

1) Pariser Concertbureau.

du 7, de sorte qu'il ne m'en manque qu'une, qu'on me renverra ici. Celle qu'Auguste Prinzess-Regentin m'a donnée sur l'escalier, à ma rentrée à 1' Altenburg, avait le timbre du 10 Mai, et celle reçue ce matin, celui du 11, Les séances de Kaulbach et les symposies s'harmonient parfaitement. Je trouve simplement que vous employez on ne peut mieux votre temps à Munich. Ne vous pressez donc pas de revenir. Aussi bien ne pourrai-je qu'à peine vous voir et vous parler durant les 10 jours de préparation à Leipzig, où j'aurai la tête bourrelée. Notre grande et belle vie à trois, qui ne sont qu'un en bon Dieu, ne recommencera qu'après le 4 Juin. Nous verrons ce que nous aurons à faire le restant de l'été, pour que Fainéant puisse bien tenir sa parole donnée à Magnette et à vous, de terminer V Elisabeth. A cette fin, il est quasi indispensable que j'aie 4 mois de tranquillité — du 1er Juillet au 22 Octobre avec mes matinées de travail et mes soirs de bonheur par votre présence. A propos, ne troublez pas par des préoccupations «bleues» à mon sujet1) votre séjour à Munich. Cela viendra en son temps. Les nouvelles 'nominations ne se font que le jour de la fête du Roi en Novembre, et je ne sais s'il y aura prochainement une vacance de musicien. Peut-être après le décès de Spohr aurai-je quelque chance — mais que Dieu conserve longtemps encore ce vénérable Nestor de la gamme chromatique! Avez-vous lu la notice funèbre de V Allgemeine Zeitung sur Humboldt? Le mot par lequel elle termine est assez bien trouvé: Ehrenbürger der ganzen Erde. On aurait même pu aller jusqu'à dire: Ehrenbürger des ganzen Weltalls — les astres et les comètes ne protesteraient point! Vous m'avez écrit lors de votre séjour à Berlin un mot ravissant sur la bienveillance de Humboldt, que vous compariez à l'ombre rafraîchissante d'un beau palmier. Elle ne nourrit point, n'étanche pas la soif, mais communique un recueillement qui adoucit les souvenirs et les craintes de la vie, et nous pénètre mystérieusement de ce sentiment: que le meilleur de la vie, c'est d'attendre ce dont Dieu prendra soin! Toute cette nuit,

1) Der Maximiliansorden.

La Mar a, Liszt-Briefe. IV. 31

les oiseaux du jardin m'ont fait une douce sérénade, que je vous envoie, à vous et Magnette, avec toutes les tendresses de mon âme. F. L.

La maison est en parfait bon ordre. Il y a un papier bleu neuf sur la porte de notre chambre, et le tapis rouge dans le corridor du premier étage me semblent renouvelé. Scotland m'a tenu compagnie une demi-heure à mon retour, à 1 heure de la nuit, et je ne puis vous dire combien je suis inféodé à tout ce qui vous rappelle et vous rend comme présentes à mon âme.

J'ai rapporté le libretto de Hebbel; il est sous la garde de Scotland.

Dimanche, 15 Mai, matin.

La photographie de Magne est arrivée comme un rayon de soleil. C'est un magnifique portrait d'histoire, et en même temps d'une ressemblance vraie et profonde1). Le regard surtout me semble admirable — tout le tableau en est comme illuminé. Faites-en mes très vifs remercîments à notre grand ami Kaulbach, pour lequel j'ai fort à cœur de faire aussi un jour quelque chose, qui vaille la peine qu'il m'en remercie!

Ici rien de nouveau; le Judas Machabée aura peut-être lieu Mercredi. Dans ce cas, je partirais Jeudi pour Leipzig, où Bronsart viendra me rejoindre. Je crois vous avoir dit, qu'il était, en attendant, resté chez les Ritter. Je dîne aujourd'hui chez Kosa2), qui aura un congé pour Leipzig ainsi que Féodor3).

Merci d'avoir pensé à cet excellent Cornelius, et de l'avoir recommandé au Pce Constantin, qui lui sera toujours un bon appui. Il me paraît toujours assez probable qu'il y aura lieu de prolonger votre séjour de Munich au delà du portrait de

1) Das Originalporträt befindet sich im Besitz der Fürstin Hohenlohe in Schloss Friedstein in Steiermark.

2) u. 3) Rosa und Feodor von Milde.

Kaulbach. Les bonnes nouvelles que vous venez de recevoir du Pce Constantin, attaché à la personne de l'Empereur durant la campagne, me confirment dans cette opinion. Persuadé que vous ne ferez en tout ceci que ce qu'il y aura de mieux à faire, je me confie en plein abandon à votre sagesse et à bon Dieu, sans vous en parler davantage.

Vous jugez parfaitement les bonnes intentions de la lettre du Roi Louis. Voici celle de son fils, qui m'a fait une bonne impression également — je dirais même presque meilleure que celle du père, par la parfaite simplicité de sa rédaction1). Moyennant ces deux «reliures», je me trouve avoir un petit antécédent à Munich, qui pourra trouver son conséquent à un moment opportun. Je joins aussi une lettre bourrasque de Wagner à laquelle j'ai répondu simplement, lui disant en résumé: «Lass uns unser Kreuz zusammen tragen in Christo — dem Gott, dem man sich ohne Stolz nähert und ohne Verziveiflung beugt!» Sur la première page de son exemplaire du Dante, je lui ai écrit la lettre que j'avais d'abord l'idée de faire imprimer comme dédicace.

Je vous quitte, mes très chères, et vous demeure tout entier comme votre chose, de toute mon âme

Je suis bien aise que vous ayez vu Riehl, avec lequel je me rencontrerai probablement sur plusieurs points plus tard. Zeising s'était trompé sur Hanslick, mais il réparera cette erreur. Nonobstant l'esthétique, qui n'est pas mon fort, je lui garde un certain faible.

La lettre du 8 est arrivée, et il ne manque plus un iota de votre main. Tout ce cher trésor est dans le plus parfait ordre, et j'ai rangé hier les lettres jour par jour.

1) Dankschreiben für Zusendung der Graner Messe.

Mercredi, 18 Mai 59.

J'ai écrit hier à Magnette pour lui dire combien la matinée en votre honneur avec les 3 poëmes symphoniques *) me faisait plaisir. C'est un petit chef-d'œuvre de votre façon, mes très infiniment chères, et j'en prends toute ma part de joie. Un bout de cadeau à Kolb et à Bärmann, me paraîtrait bien placé. L'article de Riehl sur Weber vient fort à propos. Il rapproche bien les points de ressemblance : Weber war nicht Mos Musiker, er war zugleich Ästhetiker, Schriftsteller, Kritiker, er war Künstler im weiteren, modernen Sinn. II, P. 305. Weber ist der Ahnherr der heutigen schriftstellernden Musiker. Schumann, Wagner, Berlioz, Liszt traten in seine Fussstapfen, etc. P. 309. Toute cette fin de II est excellente, et pour le moment nous ne demandons pas davantage de nos adversaires — si ce n'est qu'ils tiennent sérieusement compte de nous, sans quoi nous nous tiendrons prêts à compter sans eux. S'il y avait peut-être moyen de persuader Riehl de venir à Leipzig, je l'y verrais avec plaisir. Entre nous il n'y a pas absolument nécessité de guerre, et quelques rapports personnels pourraient contribuer à nous mettre en bonne intelligence — certaines réserves faites de part et d'autre.

C'est très intentionnellement que le Grand-duc n'a pas répondu à Heyse, après l'envoi de la Thecla1). Monseigneur a un faible très prononcé pour la personne de Heyse. Ses affaires sont donc en fort bon état; mais je ne les avancerais nullement si je disais trop nettement qu'il en a été blessé. Faites-lui envisager ce petit incident de ce point de vue. Les bouderies des grands seigneurs, comme celles des jolies femmes, sont faites pour provoquer des paroxismes de sentimentalité — et il n'y a d'amitié possible avec eux, que sous condition d'un fanatisme plein d'abnégation de notre part. Ce qui n'est que raisonnable, leur semble de l'ingratitude, et ils s'en mé-

1) Bei Bärmann's in München.

2) Epos »Die heilige Thecla«.

fient comme d'une sorte de mésestime cachée. Geibel1) n'a que toutes les chances honorables en Cour, ce qui peut n'être pas beaucoup. Un peu de dépit contre Munich, ferait peutêtre pencher le poids de la balance en sa faveur! Du reste, s'il y a moyen de le servir, ne doutez pas de mon sincère désir de lui être agréable. Quant à Dingelstedt, il s'entend à merveille à ce que l'on pourrait appeler en allemand das theatralische Klapperhandwerk. Il m'impose par là à la Cour et à la ville, et filera de long jours d'Intendance — si la fièvre chaude particulière aux parvenus offensés et offensifs, ne lui joue de trop mauvais tours.

4 heures.

Rhaden et Devrient Emile2) sont venus me voir dans la matinée, et m'ont empêché de fermer cette lettre à temps pour la poste de midi. Dans un quart d'heure, il faut que je fasse ma troisième répétition de Judas Machabée, qui marche encore à peine. Cela me prendra encore 4 heures au moins. Pour Samedi, j'ai accepté à dîner chez Son Altesse Imp., et n'irai probablement à Leipzig que Dimanche, dans l'après-midi. Si vous quittiez Munich à la fin de cette semaine, je vous engage beaucoup à revenir d'abord ici, et à ne me rejoindre à Leipzig qu'à la fin du mois. Je viendrais passer un jour avec vous à Weymar, dans l'entre-temps de mes répétitions et préparatifs — et nous jaserons bien plus à l'aise ici qu'à l'hôtel de Pologne. 5 ou 6 jours de Leipzig suffisent amplement, et je craindrais pour vous l'ennui d'un séjour plus prolongé dans la patatri-patatra de la Tonkünstler- Versammlung. Je tiens à vous faire très précieuse — voilà pourquoi vous ne devez arriver que quand tout sera en bon ordre.

Les exemplaires pour Sa Sainteté et le Cardinal Antonelli me sont parvenus hier. C'est du plus magnifique que j'ai vu en ce genre. Aussi ne les expédierai-je qu'à bon escient!

1) Enianuel G. (1815—84), der Dichter.

2) Der berühmte Dresdner Bühnenkünstler (1803—72).

Du reste, rien de nouveau ici — mais toujours à chaque jour et chaque heure, je vous chante un nouveau cantique de bénédiction et d'amour! F. L.

Quoique j'approuve fort que vous soyez restée à Munich et que vous y fassiez vraiment merveille, je n'en suis pas moins triste de votre absence, très infiniment chère, et ne m'accommode pas de vivre sans vous. Toute mon existence n'a de sens et de valeur que par vous, et quand vous n'êtes pas là, je me suis horriblement à charge à moi-même!

Les matinées de ces 3 derniers jours se sont passées à composer un petit Volkslied, petite chanson de printemps pour 3 voix d'enfants, qui doit être publié dans un 'vaterländischem Liederbuch chez Böhlau1). En plus, j'ai rafistolé la Fantaisie sur Diana de Solange de Jaëll, qui me l'a apportée à cet effet, et écrit quelques lettres indifférentes. Les aprèsmidi de 4 à 9 heures ont été prises par les répétitions de Judas Machabée, qui sera enfin donné ce soir — devant banquettes vides probablement. Leurs Altesses Imp. et Roy. y assisteront, ce qui est plus que suffisant.

Mulinen est de nouveau malade, et je lui ai fait un bout de visite hier soir, mais sans trouver sa femme. Celle-ci est gratifiée d'une joue enflée, comme une grasse orange, à ce qu'il me dit. Tausig dîne avec nous tous les jours, et se conduit bien. Son talent vraiment extraordinaire a encore gagné depuis Paris, et comme il ne manque nullement d'intelligence, j'espère que dans 4 à 5 ans il tournera fort raisonnablement, et prendra une bonne position quelque part.

Je ne désespère pas que vous ne fassiez «épingler» Sybel2) pour votre collection d'illustrations, dont je vous fais sincèrement compliment. Vos relations sont on ne peut mieux choisies, et vous avez admirablement mis votre temps à profit.

1) Weimarer Verleger.

2) Heinrich v. S., der Historiker und nachmalige Director der preussischen Staatsarchive in Berlin.

Que de choses vous me raconterez, très infiniment chère! Mais que ce soit d'abord à Weymar, et non pas à Leipzig, n'est-ce pas? Du reste, Fainéant propose et vous disposez. Il me semble que c'est mieux pour vous de ne venir à Leipzig que le 30 de ce mois. Mais si vous êtes d'un autre avis, nous ne nous disputerons pas — car, excepté en matière de littérature, cela ne peut pas nous arriver.

Voici une lettre de Cosette, à laquelle j'écrirai de venir à Leipzig avec Hans. Hans II Bronsart y sera déjà Dimanche, et m'attendra hôtel de Pologne, où j'arriverai Dimanche à G heures du soir.

Je suis à vous d'amour et d'adoration à toujours. Vendredi matin, 20 Mai 59 [Weimar]. F. L.

Que le Dieu des faibles soit avec vous, mes doux anges! Ne soyez pas inquiètes pour Leipzig. Tout y semble en bon ordre, et j'y ferai mon devoir de manière à vous faire honneur, je l'espère. Ici il ne se passe absolument rien qui vaille la peine d'être mentionné. Leurs Altesses Imp. et Roy. ont été d'une parfaite gracieuseté pour moi, après le Judas Machabée. Elles m'ont complimenté dans leur loge sur la bonne exécution de l'ouvrage, et exprimé leur satisfaction de me revoir comme autrefois, à mon pupitre. Le dîner chez Mme la Grandeduchesse hier s'est passé sans incident aucun, et on a été comme de coutume d'une parfaite amabilité.

J'ai écrit à M^r de Gotha, de Meiningen, et aussi à notre Grand-duc et même à la Grande-duchesse, pour les inviter à me faire l'honneur et la grâce, d'écouter ma Messe à Leipzig. Vedremo! Cet après-midi à 4 heures, je serai en route pour Leipzig, songeant à vous et priant pour vous de toutes les larmes de mon âme. Et maintenant aussi je me mets à genoux avec vous dans cette chambre, où tant de larmes ont été répandues; mais Dieu les a déjà consolées — et II les couronnera des rayons de Sa bénédiction éternelle!

Dimanche, 22 Mai 59 [Weimar].

Mardi, 24 Mai [Leipzig].

Merci et merci de vos très chères lettres, qui me parviennent 3 à la fois ce matin. Tout est au mieux ainsi, et vous avez fait mieux encore, mes très infiniment chères! Je suis ravi du succès du portrait de Kaulbach, que, du reste, je trouve très mérité. Geibel me va merveilleusement pour la Jeanne cfArc. S'il entre un tant soit peu dans cette idée, j'y abonderai. Faites en sorte que la chose se fasse. Je ne m'attendais pas à si bien rencontrer que Geibel, qui trouvera de soi tout ce qu'il me faut. Sauf erreur, je ne suis pas impropre à cette œuvre, mais ne la ferai bien que si vous la faites avec moi!

Je ne vous parle pas des choses d'ici. Depuis avant-hier soir nous programmisons et prologuons avec Brendel et Pohl. Vous verrez le résultat de mes Bestrebungen, la semaine prochaine. Pourvu que vous arriviez Mercredi, 1er Juin, c'est tout ce qu'il faut.

Gieseke, qui est à Leipzig en passant, aussi à l'hôtel de Pologne, s'est très convenablement montré pour moi. Il a maintenant la rédaction de la Consiitutionelle Zeitung de Dresde, un presque grand journal, et vous garde un souvenir quasi tendrement respectueux. J'ai déjeuné avec lui ce matin, et il passera probablement la rédaction de la Novellen- Zeitung qu'il quitte, à Pohl, qui s'établira prochainement à Leipzig, où il sera plus à son avantage qu'à Weymar.

Pocci m'ayant parlé dans sa lettre de mes Banden und Fesseln, je lui ai répondu ce matin: «Les liens et les chaînes dont vous me parlez, sont ma véritable liberté. Toute mon âme y est attachée avec un respect et un amour religieux». Que bon Dieu vous comble de Ses bénédictions! F. L.

[Leipzig, 24. Mai 1859.]

Demain à 1 heure j'irai probablement à Weymar avec David pour assister à la première représentation de l'opéra de Eietz1). Puisque cet ouvrage est donné par suite de ma conversation avec le Grand-duc, il est parfaitement convenable que je sois présent à la première représentation. David qui est en apparence presque aussi brouillé que moi avec Rietz pour le moment, passera la nuit à l'Altenburg', et nous reviendrons ensemble Jeudi à 1 heure ici.

Les répétitions de la Messe sont très satisfaisantes. J'écris à Pocci que le meilleur mode d'exécution pour ma Messe à Munich est celui d'un concert spirituel à l'Odéon. Je ne vous écrirai qu'après-demain, à mon retour de Weymar.

Mes plus tendres bénédictions pour vos lettres. Je vous attends donc Samedi soir ou Dimanche matin. Vous trouverez les choses en assez bon ordre ici, et j'espère que vous n'aurez pas lieu d'être mécontente de Fainéant.

A vous de toutes mes pensées et de tout mon être

25 Mai, avant de me mettre en route pour Weymar, d'où je reviendrai cette nuit, après la représentation de l'opéra de

Rietz2).

1) Die einactige Oper »Georg Neumark und die Gambe«.

2) Wenige Tage später fanden sich Fürstin und Prinzessin in Leipzig zum Musikfest ein. Nach Weimar zurückgekehrt, verlobte sich letztere am 9. August mit dem Prinzen Constantin Hohenlohe. Die Besorgung der Aussteuer brachte Reisen ihrer Mutter nach Dresden, Berlin, Paris mit sich. Dahin sind die nächstfolgenden Briefe Liszt's gerichtet.

Dresde ne vous accueille pas avec sécheresse , mes très chères — et Fainéant est tout attristé de ce mauvais temps, à cause de vous, trouvant d'ailleurs le monde plus ennuyeux que la pluie, sans vous. Par suite des intempéries de cette journée, Mulinen a changé de projet, et m'a invité à faire la partie chez lui. Laporte fera le troisième — mais je doute qu'il réussisse à raccrocher un quatrième.

Il n'est point arrivé de lettres pour vous, et je n'ai rien à vous mander de l'emploi de ma journée, qui s'est passée à parcourir des musiques liturgiques, et à expédier une couple de lettres.

Bonne chance d'emplettes pour Magnette,

Demeurant de cœur et d'âme F. L.

Jeudi, 5 heures de l'après-midi [Weimar].

La journée est toute morose, ma très infiniment chère et plus sublime — et sans vous, Fainéant plus morose encore. Il n'est arrivé que 3 lettres ce matin: d'Emile, de des Michels1) et de Mme Patersi, qui ne contiennent rien dont la réponse soit pressée. Magnette a eu aussi une lettre de son fiancé avec la bague, sans autre nouvelle.

Pour moi, je me suis resouvenu avec une amère tristesse de mon accès de mauvaise humeur d'hier au sujet de V Elisabeth! Comment se peut-il que je vous fasse encore l'ombre d'un chagrin? Je ne puis vraiment pas me le pardonner! Mais je vous promets que V Elisabeth sera finie avant que vous ne le pensez.

Eapportez-moi quelques détails sur la brochure de Hans. Transmettez mes tendresses à Daniel — et prenez patience avec celui qui vous aime si indiciblement!

Samedi, 3 Septembre, 5 h. [1859, Weimar.]

) Französischer Schriftsteller und Diplomat.

Que faire dans mon gîte, à moins que je n'y songe à vous, très chère, très aimée et adorée! Et puisque je n'ai rien à faire en ce monde que de songer à vous, en vous louant et vous bénissant — je vous écris sans avoir quoique ce soit d'autre à vous dire, si ce n'est que vous êtes très aimée et adorée!

En vous quittant, j'ai été chez Beust, et nous nous sommes très bien entendus sur mes rapports négatifs avec l'Intendance et le théâtre. A la manière dont il a accueilli d'emblée mes aveux à ce sujet, je lui en sais assez gré pour aller de temps à autre chez la Comtesse, qui est, comme vous le savez, un de mes «constants sentiments».

En revenant à l'Altenburg, j'ai rencontré notre excellent curé, qui vous avait fait sa visite de remercîment. Sa mine était parfaitement rassérénée, et disait tacitement: lors même qu'il ne me reviendrait que moitié profit, je vous marierais tout aussi volontiers au plus tôt! Que bon Dieu fasse que ses bonnes intentions se réalisent! De notre côté, nous ne serons pas chiches!

Mon petit doigt me dit que vous avez rencontré Magnette à Gotha — et je m'en réjouis pour vous deux. Il faut laisser le jeune ménage s'arranger tranquillement, à son gré. En conséquence j'approuve fort votre résolution de ne pas entretenir une correspondance active avec Magnette pour le moment. Mais à une condition cependant — c'est que vous n'oublierez pas pauvre Fainéant, qui vous aime très uniquement et tâchera de se rendre plus digne du titre de votre très absolument adonné et dévolu esclave

[Weimar,] Mardi, 6 h. du soir, 18 Oct. 59.

1) Am 15. October hatte die Vermählung der Prinzessin Marie mit Prinz Hohenlohe stattgefunden. Drei Tage später trat die Fürstin ihre Eeise nach Paris an.

Dingelstedt vient de m'envoyer son Schillerlied, que je composerai demain. Il a modifié les vers qui me semblaient anstössig, et la chose pourra marcher maintenant sans achoppement.

Votre très chère lettre de Francfort m'est arrivée ce matin, et j'avais déjà appris par Gieseke votre rencontre avec Magnet à Gotha. Tont est bien comme cela et tournera tout doucement au mieux, avec la bénédiction de Dieu. Il n'y a qu'à laisser faire, et à ne s'en mêler qu'à propos.

J'ai passé toute la journée d'hier à la maison, à l'exception d'un bout de visite que j'ai fait à Wille '), pour le remercier de son dessin dans l'album de Magnet. Hans m'a communiqué la lettre de Wagner, dont le sens correspond assez à vos prévisions. Sans s'expliquer nettement, et en gardant même une certaine délicatesse de langage qu'il n'a pas employée en d'autres circonstances — il ressort de cette lettre qu'il veut séparer ceux que Dieu a joints, c'est-à-dire vous et moi. Il se plaint de mes réserves, de l'exemplaire non relié que je lui ai envoyé de mon Dante, 6 semaines après la publication! des exemplaires non reçus de ma Messe et des Bohémiens, des quelques lignes de Pohl au sujet de l'introduction de Tristan, où il est dit que le tissu harmonique de ce morceau se ressentait de la lecture des Poëmes symphoniques, etc., etc. En somme, il semble vouloir insinuer à Hans, que vous exercez sur moi une influence regrettable et contraire à ma véritable nature. Si Wagner n'a pas le mérite de l'invention de cette sotte idée, je n'aurai garde pour ma part d'en partager l'absurdité. Toutes les fois qu'on a essayé de me chansonner sur ce ton, j'y ai mis prompte fin — considérant une pareille fausseté comme une triple injure qui m'est faite. Wagner demeure maintenant 16, rue Newton, avenue des Champs-Elysées. Peut-être le verrez-vous. Je vous y engage presque. Mais traitez-le très doucement — car il est malade, et incurable. Voilà pourquoi

1) Maler.

il faut simplement l'aimer, et tâcher de le servir autant que cela se peut.

A vous jusque dans l'éternité

[Weimar,] 20 Octobre 59. F. L.

La petite affaire avec Bock s'est arrangée, et il publiera pour son compte la partition de la Marche.

Très infiniment chère,

La Gazette universelle d'Augsbourg, N° 291, Dienstag, 18 Oct. contient la correspondance suivante, écrite dans un sens fort bienveillant: «Thüringen. Weimar, 16. Oct. Gestern Morgen fand in der prächtig mit Blumen ausgeschmückten hiesigen katholischen Kirche die Trauung des Prinzen Constantin Hohenlohe- Schillingsfürst mit der Prinzessin Marie von Sayn- Wittgenstein statt. Die Prinzessin lebte seit mehreren Jahren mit ihrer Mutter, der Fürstin von Wittgenstein, in Weimar. Die Prinzessin gilt als eine wohlunterrichtete und sehr geistreiche Dame».

J'ai passé toute la journée à la maison, à écrire des lettres, et ne sortirai pas non plus ce soir. Voici le brouillon de ma lettre à Hans, que vous lirez en vous endormant. Je ne vous envoie pas celle de Wagner, qui ne contient pas autre chose d'intéressant, que ce que je vous en ai écrit hier.

Remerciez très tendrement ma mère de ses bons vœux poulie 22 October qui me parviennent à l'instant. Ménagez bien votre santé, très infiniment chère, afin que nous puissions encore longues années prier bon Dieu ensemble!

Vendredi, 21 Octobre, 6 heures du soir. F. L.

A qui parlerai-je à ce jour, si ce n'est à vous, ma pensée, mon amour, ma destinée? Votre sublime lettre m'a été remise avant la messe , à 8 heures ce matin par Scotch — et aussi

les Moralistes1), dont je vous remercie 1000 et 1000 fois. Us m'ont fait un extrême plaisir, comme une touchante marque de votre souvenir. Du reste, tous les moralistes et toute la morale du monde ne peuvent m'enseigner qu'une seule chose — vous servir avec le plus absolu dévouement. Le reste ne s'enseigne ni ne s'apprend. Scotch m'a aussi remis une lettre à fendre le cœur, de Magnolette, écrite avant son départ d'ici, avec une montre, qui est un admirable bijou. Voici les lignes que j'ai reçues d'elle hier soir; je vous les communique, pensant que vous n'avez pas de plus fraîches nouvelles de votre enfant.

Cosette m'a fait la surprise d'arriver à 1 heure. Elle a dîné avec Scotch et moi, à trois. Du reste, je n'ai invité personne, par principe et goût. Mais je n'ai pu me soustraire à un souper du Neu-Weymar, qui aura lieu après le Prophète, vers 9 heures x/2 à V Erbprinz, quoique je me sois déjà excusé hier par Lassen, et ce matin après la messe en personne. Bon gré mal gré il faudra donc que j'y assiste — et je vous dirai demain s'il s'y est passé quoique ce soit, qui vaille la peine d'être raconté.

Mon cœur est exclusivement rempli par vous, très infiniment chère, et j'ai pleuré d'abondance de cœur devant bon Dieu ce matin — en le priant d'excuser nos vœux, et de nous accepter comme Ses enfants.

[Weimar,] 22 Oct. 59, à l'âge de 48 ans.

Au moment de cacheter arrivent vos lignes de Paris. Réclamez 2 et même 3 lettres de Weymar, adressées à l'hôtel des Princes, rue Richelieu. Demain et après j'adresserai chez ma mère.

Amour et tendresse sans fin à vous, mon unique , qui m'enveloppez de vos bontés et de votre grâce, de loin comme de

1) Ein Compendium aus den Schriften französischer Moralisten, philosophischer Schriftsteller.

près! Votre douce lettre du 21 m'est parvenue hier soir, et je vous envie d'entendre le Duo des Troyens*), tout en trouvant charmant de la part de Berlioz de vous offrir cette belle surprise. Pauvre grand ami, il s'en va tristement de ce triste monde, «saignant par tous les pores», comme vous me dites! Si du moins on pouvait adoucir un peu son mal — mais il est difficile d'imaginer comment. Répétez-lui bien que je lui suis resté très profondément attaché, et que ce me serait un bonheur de pouvoir lui être bon à quelque chose.

Wagner m'a écrit une bonne lettre pour le 22 — et notre amitié continuera sans trop d'achoppement, s'il se maintient, lui, à ce ton. Peut-être m'en ràpporterez-vous des nouvelles? Avez-vous reçu 4 lettres de moi, adressées à l'hôtel des Princes? Dans l'une il y avait la lettre de Magnette, et dans l'avant-dernière, si je ne me trompe, le brouillon de ma lettre à Hans sur Wagner.

Je ne vous attends que vers la fin de la semaine, et vous engage beaucoup à voir Mr de Lamartine cette fois, lors même que cela dût vous coûter 1 ou 2 jours de plus. Il n'en a pas pour longtemps non plus — et c'est certes une des plus belles et plus nobles natures, que Dieu ait créées. Voyez-le doncl Rien ne presse ici d'ailleurs — si ce n'est la joie que j'aurais à vous revoir, mais que vous ne devez pas trop mettre en ligne de compte. A bientôt donc, très uniquement chère et adorée. Magnet m'écrit encore Trier une très bonne lettre, à laquelle je ne répondrai qu'après votre retour. Je ne vous enverrai plus rien de ce qui viendra, à moins que par votre lettre que j'attends ce soir, vous ne m'informiez d'un prolongement plus considérable de votre séjour à Paris. Cosette est encore avec moi et ne repart que demain pour Berlin. J'embrasse vos chères mains, et ne respire qu'en votre âme.

Lundi matin, 24 Octobre 59, F. Lf

1) Oper von Berlioz.

Voici près de 48 heures que je n'ai reçu de vos nouvelles, très infiniment chère. Je ne suis pas inquiet, mais soupire après quelques lignes de vous; car, quand vous n'êtes pas là, vos paroles sont ma seule fortitude, mon unique consolation! Peut-être viendrez-vous bientôt vous-même, et votre présence me rendra mon soleil et mes étoiles!

Je viens de composer le Festgedicht de Dingelstedt, Weise im Volkston — mais seulement 3 strophes au lieu de 6 , ce qui pour la musique est parfaitement suffisant et ne donnera lieu à aucune récrimination. 'Vlllustrirte Zeitung publiera mon choeur et le texte à part, de manière que Dingelstedt aura la satisfaction de dire ce que bon lui semble à l'Allemagne, sans que pour cela je me mette absolument de la partie, me bornant à ce qui se rapporte aux sentiments d'enthousiasme et de glorification, qui sont le ton général des fêtes du 10 Novembre1). Ma composition est très simple et sans autre prétention que celle de se fixer dans la mémoire à la première audition. Je suis curieux de la Cantate de Meyerbeer, et plus encore de celle de Wagner — si tant est qu'il daigne d'obtempérer à la prière que le comité de Berlin lui a adressée, de faire le texte et la musique d'une Cantate, qui devra être exécutée à la Schillerfeier. Je n'imagine pas que cette demande, quelque flatteuse qu'elle soit, lui paraisse particulièrement opportune. Vous ai-je dit qu'il m'avait écrit une très belle lettre pour le 22? Je lui répondrai demain.

Cosette est repartie hier pour Berlin. Vous ne retrouverez donc que moi à l'Altenburg — mais vous aimant et vous adorant de toute, toute mon âme. i\ L.

Rien de nouveau du reste, si ce n'est quelques petits incidents de Cour, que je vous raconterai verbalement. Avezvous vu Lamartine — et peut-être Mme Sand? Cosette m'a apporté la brochure d'Emile Girardin: V Empereur Napoléon et

1) Schiller's 100 jähriger Geburtstag.

la France, Elle ne me semble pas faite pour persuader l'Empereur de changer de système, car Emile propose simplement un va-banque général — ce qui n'empêche pas sa brochure d'être une pièce politique très remarquable. 26 Octobre [1859, Weimar].

27 Octobre [1859, Weimar].

Dieu soit loué, voici 2 bonnes lettres de vous à la fois qui m'arrivent après 2 longs jours d'attente. Je vous dis tout d'abord qu'il ne faut pas vous presser de revenir, et laisser aux choses tout leur temps pour se bien faire — d'autant plus que vous avez, comme d'ordinaire, si bien mis en œuvre les meilleurs moyens pour cela. Plus je vais, et plus je suis frappé de votre étonnante sagacité, qui tient vraiment de la divination . . . Aussi vous pouvez être certaine que vous ne rencontrerez jamais plus aucune sorte d'opposition de ma part — pas même j'imagine sur le terrain si scabreux des exigences littéraires! Si cet acquiescement de conviction vous devenait ennuyeux par sa monotonie, vous n'auriez qu'à vous en prendre à vous même ; car vous l'avez, je vous jure, bien mérité. Hier encore en jasant avec Pohl au sujet de son texte pour les chœurs de Manfred, je lui rappelais une observation que vous lui avez faite d'emblée, il y a quelques années, et qui maintenant se tourne en objection contre lui de la part des directeurs de musique. Ne sachant quelle nouveauté offrir au public, ils se ruent sur l'œuvre d'un «bon mort» — pour rafraîchir l'imagination des auditeurs, un tant soit peu attirée par tout ce qu'ils entendent dire. La conclusion fut que vous avez toujours raison, lors même qu'il arrivait à d'autres de ne pas s'en apercevoir à temps.

Quelqu'un qui se trouve aussi avoir très étonnamment raison sur la majorité des points en question, c'est Emile de Girârdin dans sa brochure Napoléon III et la France , dont je vous ai déjà parlé hier. Son idée avec cette formule: «de retirer à la puissance indivisible tout ce qu'il est possible de restituer

La M ara, Liszt-Briefe. IV. 32

à la puissance individuelle» — par conséquent de rendre l'État de plus en plus irresponsable et neutre, en prenant absolument le contrepied de Louis XIV, et déclarant simplement: «L'État c'est vous, c'est-à-dire tout le monde» — est à mon sens une idée de génie. Reste seulement la question d'application ! Mais lors même qu'il n'y aurait pas de chance à attacher ce grelot à Napoléon III, je présume que pour la France «la logique des choses tendra de plus en plus à l'emporter sur l'inconséquence des hommes». Puisque tant est que la démocratie, comme l'ont affirmé les meilleurs esprits, y coule à pleins bords depuis près d'un siècle, il faudra bien bon gré mal gré qu'elle y creuse son lit. Or jusqu'à présent je ne sache pas de formule plus nette, plus simple, plus complète que celle que Girardin propose à Louis Napoléon. Aussi je vous engage à dépenser 1 fr. et à lire attentivement ce curieux document, qui n'a qu'une quarantaine de pages, lesquelles résument des centaines de volumes.

Je vous remercie, très chère, de votre amabilité pour mon ancien ami, Ferdinand Denis. Il la mérite par les très excellents sentiments qu'il me porte depuis près de 30 ans. J'espère que vous verrez Lamartine, et aussi Villemain et Ste Beuve. Si Mme Sand était à Paris, il me semble que vous deviez l'aller voir. La soirée des Troyens chez Pauline1) est de très bon goût, et je me rejouis à l'avance des beaux récits que vous m'en ferez. Peut-être vous mettra-t-elle en veine d'appétit pour le Tristan? Mais il est entendu que vous en ferez uniquement comme bon vous semblera, et je ne puis ni vous conseiller ni vous déconseiller en cela. Wagner demeure rue Newton, 16, ainsi que je vous l'ai déjà écrit. Je ne pense pas que vous puissiez partir de Paris avant Mardi prochain. Tâchez donc de remplir votre temps du mieux qu'il se trouvera. Apropos, ne pensez-vous pas revoir Eugène Delacroix? Il me semble qu'il aurait droit à une attention particulière.

Mon Festlied étant terminé, je vais me remettre à ma correspondance, qui s'est très encombrée par le 22 Octobre. On

1) Madame Viardot-Garcia.

a exécuté avec succès ma Messe pour voix d'hommes, celle de Napoléon III ^ à l'église des Augustins — où le monument de Canova est élevé — le 23 Oct., anniversaire de la fondation du Männergesangverein, dont Herbeck2) est le directeur. Cornelius et Herbeck me donnent les nouvelles les plus satisfaisantes sur l'exécution et l'accueil qu'a rencontrés l'ouvrage. En Mars, on donnera probablement les chœurs de Promêthêe, et pour faire un petit plaisir à Herbeck, je vais lui partitionner une couple de Marches de Schubert, dont il a très envie. Vous savez que je suis toujours induit en tentation pour ces petites besognes accessoires, qui du reste ne me sont pas trop inutiles pour le moment. Les mélodies polonaises paraîtront bientôt, et Schlesinger vient de m'écrire une lettre convenable par laquelle il accepte enfin l'édition de mes Lieder, c'est-à-dire qu'il se charge des frais d'édition, etc. La partition de piano du Faust de Gounod ayant paru, vous me ferez plaisir en me l'apportant — mais ne la demandez pas à Gounod, achetez-la simplement. Il n'est rien arrivé pour vous ces derniers jours, et il ne s'est non plus rien passé ni dans la maison, que je ne quitte presque pas, ni en ville, qui vaille la peine de vous être mentionné. J'ai revu Dingelstedt à mon souper du 22, et aussi à l'Altenburg. Nos relations se sont remises sur un bon pied. Je vous attends donc d'aujourd'hui en huit, Jeudi. En attendant, je vous loue, vous bénis et vous glorifie à chaque heure du jour, de toute mon âme, qui est toute en vous.

1) Die Messe wurde auf Wunsch der französischen Gesandtschaft in Weimar am Napoleonstag, 15. August in der katholischen Kirche aufgeführt.

2; Johann H. (1831 — 77), nachmals Hofcapellmeister und Director der Hofoper in Wien.

[Berlin,] Lundi, 12 [Décembre], 6 heures du soir.

Vous avez bien fait de m' envoyer ici, très infiniment chère. Il était, je le crains, bien temps! Bücking2), qui est venu 2 fois aujourd'hui, n'a de fait plus aucun espoir. Daniel est d'une faiblesse mortelle — et n'a presque plus de quoi vivre. Depuis quelques jours il a perdu tout appétit et ne réussit que très péniblement à respirer. Que la volonté du Seigneur soit faite! Cosette et Hans sont à merveille. J'ai passé toute la journée chez eux, depuis 9 heures du matin. Nous avons même fait passablement de musique. La seconde soirée de Hans hier soir était plus brillante encore que la première. Il en est tout ragaillardi, se sentant porté par le flot du succès. Cosette n'a pas fait l'exhibition de sa personne — mais son amie a été vivement applaudie, et il est question d'un engagement pour elle au théâtre d'ici. J'ai promis de rester jusqu' après-demain, Mercredi midi. Si les choses allaient plus mal, je vous télégraphierais. En attendant, comme toujours, je vous bénis et suis à vous du plus profond de mon âme.

[Berlin,] Jeudi, 15 Décembre 59.

Voici, très infiniment chère, comment se sont passés ces 4 jours. Ainsi que nous en étions convenus, je ne me suis pas arrêté à l'Anhaltstrasse en arrivant ici Dimanche à 1 0 heures du soir. Le lendemain à 8 heures y2, je n'y trouvais que la

1) Die Fürstin war nach Weimar zurückgekehrt und hatte gleich Liszt den November auf der Altenburg verbracht. Da traf von Liszt's Sohn Daniel, der, in Wien Jura studirend, seine Ferien bei seiner Schwester Frau von Bülow in Berlin froh zu geniessen gedacht hatte, beunruhigende Kunde ein. Ein plötzliches Biustleiden war ausgebrochen und bedrohte, in erschreckender Weise fortschreitend, sein 20jähriges Leben. Die Besorgniss trieb Liszt am 11. December nach Berlin.

2) Arzt in Berlin.

femme de chambre de levée. Elle me dit que Cosima avait veillé auprès de Daniel jusqu'à G heures du matin. Après quelques minutes celui-ci arrivait dans la salle à manger, roulé sur son canapé -couchette. Il semblait très heureux de me revoir. La première impression qu'il me fit était mortelle — sa faiblesse extrême, mais il en avait à peine conscience. Ni Hans ni Cosima qui vinrent bientôt après dans la même pièce, où le café était déjà préparé, n'avaient nullement l'appréhension de ce qui devait survenir sitôt! On déjeuna tranquillement, et Daniel comme d'habitude y assistait — se plaignant avec douceur de ce que depuis plusieurs jours, il n'avait plus du tout d'appétit. On lui donna du lait. Sa respiration était fort embarrassée , et ses paroles péniblement entrecoupées, quoique sans la moindre apparence de déraison. Jusqu'à son dernier moment, il n'y avait aucun trouble dans ses facultés d'intelligence — seulement il ne possédait déjà plus à cette heure la force de les mettre en exercice. Tout en paraissant prendre une sorte d'intérêt à la conversation, qui s'était engagée assez vivement entre Hans, Cosette et moi, je sentais qu'il n'était pas en état de la suivre. Je l'exhortais à la patience. Il me parlait de reprendre bientôt ses études de droit, et Cosette me raconta qu'il avait voulu lire la veille dans son volume de jurisprudence de Puchta. A ce récit il rassembla un peu ses esprits, et nous expliqua lentement mais avec précision les 5 catégories d'obligations d'après le code de droit. A 10 heures Bücking arriva. Cosima lui dit que la nuit avait été fort mauvaise, que Daniel n'avait réussi à s'endormir qu'après 5 heures du matin. Pour le soutenir et le ranimer un peu, on lui avait ordonné quelques gorgées de Tokay. Après la conférence médicale, je pris Bücking à part, et lui dis que j'étais préparé au pire. Malgré sa circonspection et son désir de ne pas trop craindre, il ne sut comment me rassurer. Il s'étendit seulement sur ce que le caractère de sa maladie n'était pas celui des pulmonies ou phtisies ordinaires, qu'il n'y avait absolument rien de contagieux, que de fait aucun organe n'était sérieusement menacé, et que s'il devait succomber, ce serait simplement par manque de force

vitale. « Wenn das Unglück eintreffen sollte, so ivird er nur erlöschen, sehr ruhig, ohne^ Agonie und wahrscheinlich ohne Schmerzen». Cette prédiction s'est réalisée d'une manière presque incroyable, comme vous le verrez plus loin. Mais Biicking ajouta de suite que son état n'en était pas au point où l'on pût nier la possibilité d'un changement favorable — moins encore déterminer le moment auquel il ferait, comme disent les paysans en France «une fin de vie», sans autre maladie que celle de ne plus pouvoir vivre!

Pour ne pas fatiguer Daniel qui s'assoupissait, nous passâmes avec Hans dans le salon pour parler un peu musique, en parcourant les épreuves d'un Concerto de Bach. Cet incident que je mentionnais dans les lignes que je vous écrivais le même jour, semble avoir été mal interprété par vous, très chère. Il est probable que cette fois-ci comme de coutume, vous ayez grandement raison en trouvant que je devais mettre ces instants à profit pour préparer Daniel au mystère de la mort, et l'amener à désirer de recevoir les sacrements de l'Église. Veuillez cependant prendre en considération que Daniel n'était plus en état de rassembler ses idées, qu'il avait écouté quelques jours auparavant la proposition que lui avait faite sa sœur à plusieurs reprises de communier avec lui à Noël, en trouvant qu'il valait mieux attendre Pâques. En cet ordre de sentiments, il est dangereux de l'imposer à une nature d'une susceptibilité ombrageuse, comme l'était celle de Daniel. Un demi acquiescement m'eût fait une profonde peine, et l'émotion qui devait résulter de ma confidence était d'ailleurs un si grand risque à courir — que je ne m'en suis pas senti le courage. Biicking qui m'inspirait pleine confiance, ne présumait pas que la fin fut ainsi prochaine, et comptait sur quelques alternatives de mieux et de plus mal, avant le dernier moment. Je ne connaissais pas d'ecclésiastique à Berlin, auquel ma pensée pût se rattacher avec quelque sécurité en cette circonstance. Ce nonobstant, en recevant vos dernières lettres, je me suis senti dans mon tort. 11 y aurait peut-être eu moyen de disposer encore Daniel à recevoir les sacrements, si ma foi avait été plus agissante.

Le restant de la journée du Lundi se passa à l'entour de son canapé — qu'après le déjeuner on roula dans le salon sombre. Deux lettres arrivèrent à l'adresse de Daniel, dont l'une de Mlle Séraphine de Presbourg. Cosima la lui lut, et je tâchai d'entrer un peu en conversation avec lui, au sujet de cette jeune personne, à laquelle je supposais qu'il prenait de l'intérêt. Mais il n'avait plus le sens des choses en dehors de lui, et la mesure de ses forces était tellement réduite, qu'elle suffisait, à peine pour continuer son existence. On lui donna encore quelques gouttes de Tokay. A 2 heures, pendant que nous dînions, il prit une tasse de bouillon. Les soins de sa sœur lui étaient devenus indispensables. Quand elle s'éloignait un tant soit peu de sa couchette, il la redemandait.

A plusieurs reprises il s'endormait. Soit dans la veille, soit dans la somnolence, il ne donna d'autre signe de souffrance que sa respiration difficultueuse. Il ne réussissait pas à vivre! Vers la soirée, Mlle Franz et Dohm arrivèrent. A 9 heures, on transporta Daniel dans sa petite chambre, qu'il ne quitta plus — que pour aller à la dernière demeure de son enveloppe mortelle !

Vers 1 1 heures du soir, je retournai avec Cosette à l'hôtel. Elle retourna de suite auprès de son frère, lut plusieurs psaumes dans le livre de prières que vous lui avez donné, et parvint à lui faire gagner le sommeil quelques heures après. Le lendemain Mardi, à 9 heures, Hans arrive tout en larmes chez moi, pour me dire qu'il n'y avait plus d'espoir. Je me rends près de Daniel. Son visage était seulement très pâle, mais non défait. Jusqu'à l'instant où l'on ferme son cercueil, ses traits ont gardé leur douce et harmonieuse expression. Cosima me dit alors qu'il ressemblait à un Christ de Corrège — la couleur de sa barbe et de ses cheveux s'étant un peu nuancée de rousseur. Dans un de ses accès de somnolence, il prononça distinctement ces mots: «Je vais préparer vos places!!» Bücking cependant pensait qu'il passerait encore la nuit. Cosima et moi nous nous agenouillâmes auprès du lit, demandant à Dieu que Sa Sainte volonté s'accomplisse — surtout qu'il nous associe à cette sainte volonté, en nous accordant la grâce de l'accomplir fermement pour notre part.

Je m'entretins de cœur à cœur avec cette noble et chère enfant — et vous dirai verbalement la bonne pensée qu'elle a conçue, et qu'elle remplira. Daniel me reparla par réminiscences de ses études de droit, qu'il comptait reprendre au printemps! Hans, Cosette et moi nous nous relayions auprès de son lit. Dieu était dans nos cœurs — mais son nom ne fut prononcé qu'entre ma fille et moi. Daniel était plus près de Lui et du royaume du Ciel, que le Seigneur a promis à ceux qui sont semblables aux enfants! A 10 heures du soir, je me couchai sur le lit, qu'on avait fait placer dans la chambre du piano. A 1 1 h. y4 je me relève , sans que personne m'ait averti — et entre dans la chambre de Daniel. Cosette était agenouillée. Silence, mystère — quelques minutes s'écoulent, grains de sable du rivage de l'éternité. Je dis: «On n'entend plus sa respiration». Elle pose la main sur son cœur — il ne bat plus. Un peu auparavant à peine un soupir. Il s'était endormi dans le Seigneur. «Mourons ainsi à nous-mêmes, pour vivre dans le Seigneur, dès maintenant. Dépouillons-nous de nos folles passions, de nos vaines attaches, de toute la poussière de nos futilités, pour ne respirer que du côté du Ciel. Dieu ne nous repoussera pas, si nous allons à Lui de toute notre volonté» ! Voilà ce que je disais à peu près à ma fille, et beaucoup de choses semblables, dont je n'ai plus le souvenir. «Il est heureux, lui», me répondit-elle. «Nous le sommes plus que lui, puisque nous pouvons mériter davantage!» Puis nous priâmes de toute notre âme. Que le Seigneur nous exauce! Amen.

Je trouvais qu'il valait mieux n'informer Hans, qui était passablement souffrant, que le lendemain. J'engageais Cosette à se coucher sur le canapé de la chambre du piano — et je dormis quelques heures sur le lit. Le lendemain, Mercredi, nous fîmes avec Hans les courses nécessaires à l'église , à la police, chez Bücking, etc. Pendant ce temps Cosima lava ellemême le corps de Daniel. Personne autre ne l'assista ? ses femmes de service même s'étant laissé gagner par la terreur de la mort. Le sacristain, qui s'est montré très obligeant pour moi, envoya une belle «layette» pour le mort. Ma fille l'ha-

billa — lui mit un portrait de Pascal à ses pieds. Ils avaient constamment parlé de Pascal ensemble, ces derniers temps. Ce portrait est resté dans son cercueil, qu'il a fallu placer dans le salon sombre — car il était trop grand pour entrer dans la petite chambre où Daniel expira. Avec cette piété qui vient du cœur, et qui s'élève plus haut que le sentiment des convenances, elle fit une sorte de chapelle ardente, réunit tout autour du corps les tableaux et gravures de sujets religieux qu'elle possède. Une madone, une 8te Cécile, une seconde madone, les béatitudes que Magnette lui avait données dans le temps, ornementées par la Schulze 1), le Christ avec les quatre pécheurs de Rubens, dont vous lui avez fait cadeau. Ce sont les quatre grands repentirs: Madeleine, le bon larron, S1 Pierre et David. Puis sur une table un crucifix et des cierges. Votre livre de prières était là aussi, et c'est le seul dont nous nous soyons servis, elle et moi.

A 9 heures, j'emmène Hans et Cosima à l'hôtel Brandebourg, pour prendre du thé. J'avais beaucoup engagé Cosima à passer la nuit ici. Mais elle insista, et je lui cédai. Elle s'en retourna auprès de Daniel. A 10 h. y2? je voulais l'accompagner, mais Otto venait d'arriver avec vos lettres. Réflexion faite, je me décidais à ne pas veiller près de Daniel — recommendant aussi à Cosette de ne pas trop épuiser ses forces.

Nous n'avons pas appelé de prêtre. Vous ne me désapprouverez pas de cela. Le Propst qui a béni l'union de Hans et Cosette est devenu Feldpropst — quasi évêque de l'armée. Son remplaçant me demanda si je désirais qu'un prêtre accompagnât le cercueil au cimetière, m'observant que c'était à peine l'usage à Berlin et qu'il fallait qu'on en exprime particulièrement le désir. Je n'y ai naturellement pas manqué. Quant à la messe, j'ai préféré qu'elle ne fut pas chantée — la musique telle qu'elle se pratique dans la plupart des églises catholiques, étant de peu d'édification. Le sacris-

1) Weimarer Malerin.

tain s'était chargé de tous les arrangements/ qui ont été pris pour le mieux, et aussi expéditivement que possible.

On pensait d'abord qu'il faudrait attendre jusqu'à Vendredi ou Samedi pour les obsèques. Mais Biicking ayant déclaré que la maladie du défunt n'avait aucunement un caractère contagieux, on a obtenu la dispense de la police. Le Beerdigungs-Comptoir a pu fonctionner hier matin Jeudi, à 1 1 heures. C'est ainsi que cela se nomme à Berlin, l'église n'ayant pas le bénéfice de ce qu'on appelle la «Fabrique» en France! Le remplaçant du Propst , non encore nommé Propst , mais seulement vicaire, m'observa qu'il était contre l'usage de porter le corps à l'église, ainsi que cela se fait en France, et je crois dans la plupart des pays catholiques. Il a dit lui-même la messe, à 10 heures. Hans, Cosima et moi étions les seuls assistants — les messes habituelles finissant ici à 9 heures. Mrae de Bülow et Isa l) y seraient venues volontiers, mais c'était une sorte de convention tacite entre Cosima et moi, que nous n'associerions personne à notre affliction. A 11 heures, le chapelain arriva dans la maison mortuaire. Il dit l'office des morts — et à 11 heures 1/2 le convoi se mit en marche. Le corbillard en avant, 12 hommes l'accompagnant, 3 voitures suivant. Dans la première le chapelain avec Hans, dans la seconde Cosima et moi — la troisième, celle de l'hôtel, restait vide. Les deux premières étaient louées par le Beerdigungs- Comptoir. J'avais commandé celle de l'hôtel pour revenir du cimetière avec Hans et Cosette. Le cimetière catholique est hors la porte d'Oranienburg — à une grande distance de la Anhaltstrasse. Nous passâmes par la Oranienburgerstrasse, où habitait Humboldt. Un magnifique soleil nous éclairait, et nous en sentîmes même quelque peu la chaleur au cimetière. Parvenu au bord de la fosse, on y suspendit le cercueil — trois sacristains en surplis blancs agitaient l'encensoir, pendant qu'une volée de colombes tournaient en cercle à une grande hauteur de l'air, presque perpendiculairement au-dessus de la tombe, durant quelques minutes. Le chapelain récita quelques

1) Bülow's Schwester, nachmalige Frau v. Bojanowsky.

prières à haute voix. Enfin on laissa descendre le cercueil en beau bois de chêne. Nous jetâmes les dernières pelletées de terre à la dépouille mortelle de celui qui doit, comme il le disait, nous préparer nos places ! Dieu lui fasse miséricorde, à lui et à nous!

Nous sommes revenus ici vers 1 heures j/2 et sommes restés à trois jusqu'à 11 heures. J'ai écrit les premières pages de cette lettre. Cosette qui participe un peu de votre facilité épistolaire, a écrit 3 à 4 billets pour des arrangements à prendre, et aussi 2 lettres, à sa mère et à Blandine. A cette dernière, j'ai ajouté deux lignes — et la chargerai d'après votre bon conseil de remettre ma lettre que je vais écrire, à ma mère. Cette nuit, mes enfants la passent encore à l'hôtel. Demain je leur ai promis que je les ramènerai chez eux. Nous resterons probablement la soirée dans le même salon sombre, avec Mme de Btilow et Isa, que j'ai prié Cosima d'inviter.

Je vous informerai demain par quel train je serai de retour Dimanche. Dans sa lettre à sa mère Cosima dit: «Il s'est remis aux bras de la mort, comme à ceux d'un ange gardien — comme s'il l'avait attendue depuis longtemps. Il n'a pas lutté contre elle; sans dégoût de la vie, il avait cependant aspiré ardemment à l'éternité».

Merci et bénédictions de tout ce que vous me dites *). Ménagez-vous bien, ma très infiniment chère. Les Requiem à Vienne et à Weymar sont une bonne pensée de votre cœur. Cosima écrit aussi à l'Abbé Bucquet, pour le prier de dire une messe pour l'âme de son frère. Je viendrai vous dire tout ce qui ne s*écrit pas, Dimanche. Que Dieu vous comble de tous les trésors de Sa tendresse! F. L.

1) Die Fürstin widmete dein Frühverstorbenen ein ergreifendes Erinnerungsblatt: »Daniel Liszt«.

[Berlin,] Anhaltstr. 17 Dec. 59, 11 h. du matin.

Le terme de mon séjour ici est arrivé. Je viens de reconduire ma fille chez elle. Que la vie, le travail, les vertus agissantes, la patience dans les épreuves, l'accomplissement des devoirs et la paix du Seigneur rentrent dans cette maison avec elle ! Je viens de le demander à Dieu avec elle, et nos prières seront exaucées !

Demain Dimanche, à midi V2, Je partirai d'ici. Otto me dit que vous avez l'intention de venir à ma rencontre. Si vous vous sentez assez bien pour vous mettre en route par le froid qu'il fait, j'accepte. Dans ce cas, venez jusqu'à Halle, où mon train s'arrête près d'une heure. En partant de Weymar par le train de vitesse à 3 heures 3/4, vous serez à Halle en même temps que moi, et nous nous en reviendrons ensemble dans notre chambre bleue. Mais de grâce, si vous êtes encore si fort enrhumée, ne vous exposez pas — et attendez-moi simplement chez nous. Je serai rentré à 10 heures du soir.

Que les bénédictions de Dieu soient avec nous!

Die brennende Frage der Altenburg, die Scheidungsangelegenheit der Fürstin, harrte noch immer der Lösung. Zwar hatte das russische Consistorium zu ihren Gunsten entschieden. Doch erhob der Bischof von Fulda, zu dessen Diöcese Weimar gehörte, erneute Schwierigkeiten. In der Hoffnung, sie zu besiegen, entschloss sich die Fürstin endlich zu einer Reise nach Rom. Im Mai 1860 begab sie sich dahin auf den Weg.

Namenregister.

Abd-el-Kader Nr. 13.

Abert 245.

Abt, Fr. 107, 224.

Acerenza, <T, Herzogin 317.

Achenbach 150.

Ackermann, v. 142.

Agoult, d\ Gräfin 181, 186, 191, 360. Siehe

auch Nelida und Daniel Stern.

Agthe, Kosal. 68. Siehe auch Frau v. Milde. Aguado 343.

Albach, P. 316.

Aldridge, Ira 141.

Alexandra 129, 165.

Alexandre 133, 187.

Amati 274.

Ambros 227, 242, 243, 299, 300, 303.

Ancelot, Mad. de 180, 181.

Anderson, Miss 164, 166, 182, 190, 194, 203,

293, 321, 329, 330, 334, 337, 339, 343, 355. André, d' 75.

Antonelli, Card. 330, 336, 345.

Arago 19.

Arc, d1, Jeanne 307, 311.

Aristoteles 92, 321.

Ark 274.

Arndt, E. M. 57.

Arnim, Bettina v. 93, 145, 305.

Armgart v. 200.

Gisela v. 222.

Artigaux, d1, Mad. 18, 139, 181, 191.

Aeschylos 207.

Assmayer 317.

Auber 189.

Aufsess, v. 338.

Auguste 3 18, 329, 337, 343.

Augustenburg, Herzogl. Familie 337, 339.

Augustin, St. 22, 180.

Augustin, Frater (Herrn. Cohen) 149.

Augusz, Baron 173, 228, 229,230,231,234,

fearonin 230, 237, 238, 241.

Autran, d' 182.

Bach, J. S. 62, 164, 165, 166, 202, 276, 279, 330, 360.

Baron 230, 236, 239, 240, 241, 305, 310.

Otto 330.

Bacherl 229, 236.

Backofen, Frl. 245.

Baedeker 153.

Baden, Grossherzog 110.

Grossherzogin 110, 111, 133, 135, 290.

Prinz-Eegent 110, 111.

Grossherzogin Louise 290.

Prinz 207.

Bakits 237.

Balzac 119, 231, 282, 293.

Bânffy, Gräfin 215, 236, 310, 317, 319.

Bargiel 226.

Bärmann, C. 337, 341, 345.

Barrot 19.

Bartolini 53, 56.

Baschet 158, 186.

Batthyany, Graf 233.

Gräfin, u. Tochter 233, 313, 317.

Baude, de 177.

Bauer 278.

Bauernfeld 214.

Baumgärtner 330.

Baur, Jacob 239.

Bayern, König Ludwig I. 133, 135, 337, 341,

Max II. 337, 343, 344.

Beatrix 6, 165.

Beaulieu, Bar. 176, 186, 205, 212, 213, 247,

Beauvais 38.

Beck (Dichter) 311, 317,

(Tenorist) 74.

Becker (Maler) 328.

(Magiker) 138.

Beckx 241.

Bedeau 155.

Beer 223.

Beethoven 56, 62, 85, 96, 104, 118, 145, 149, 152, 156, 165, 202, 213, 258, 265, 276, 280, 290, 307, 316, 317, 322, 327, 332, 339, 341.

Begas 168.

Ben:- 142.

Belgien, König Leopold 324, 334.

Belloni 2, 7, 11, 13, 15, 17, 22, 54, 61, 80, 81, 84, 95, 96, 101, 109, 119, 131, 152, 154, 155, 165, 189, 196, 202, 220, 318, 322.

Bénazet 232.

Benedict 245.

Bennett, Sternd. 152.

Béranger 9.

Beregszaszy 229.

Bergh, Bar. 177, 209.

Berghem 111.

Bériot 179.

Berlioz 9, 67, 77, 78, 79, 82, 84, 87, 101, 107, 122, 143, 144, 156, 162, 164, 165, 173, 175, 177, 179, 189, 194, 196, 197, 226, 232, 239, 277, 279, 345, 356.

Mad. 232.

Bertin 79.

Beulwitz, v. 336.

Beurmann, v. 178.

Beust, Graf 75, 301, 352.

Gräfin 352.

Graf 328.

Beyer 243.

Biedenfeld 39, 64, 330.

Biedermann 332.

Birch-Pfeiffer 110.

Bischoff 150, 152, 160.

Bix 307.

Blaas 236, 237.

Bocage 214.

Boccage 75.

Böhlau 346.

Boileau 139.

Boisserée 129.

Bonin, v., Familie 145.

Bossuet 6, 109.

Bote & Bock 143, 200, 232, 328, 353.

Böttger, Adolf 144.

Bötticher 145.

Bourdaloue 268.

Bourqueney 220.

Boyen, v. 328.

Brahms 146, 160, 162, 226.

Brand 256, 313.

Branicki, Graf 283, 343.

Braniss 340.

Bräuer 232, 316.

Braunschweig, Herzog v. 103, 198.

Breitkopf & Härtel 62, 79, 84, 90, 96, 120, 144, 156, 160, 216, 226, 230, 231, 241, 309.

Brendel 101, 113, 139, 142, 144, 148, 152, 156, 165, 179, 220, 224, 226, 230, 246, 249, 297, 298, 305, 313, 325, 326, 332, 334, 335, 338, 339, 342, 343, 348.

Frau 101, 220.

Brezenheim, Fürstin 317.

Brockhaus 70, 73, 77, 78, 82, 85, 87, 90, 94,

Broglie, Herzogin v. 186.

Bronsart, H. v. 164, 206, 207, 208, 220, 267, 274, 277, 278, 279, 280, 289, 290, 293, 294, 298, 300, 301, 304, 305, 328, 330, 332,% 334, 335, 337, 338, 339, 340, 341, 343, 346.

Brosig 340, 341.

Brück, Bar. 310.

Brüggemann 166, 177, 210, 211, 281, 282.

Bruns 116.

Brunswick, Graf u. Gräfin 317.

Bruyck, D. van 307.

Büchner, Ludwig 341.

Bückeburg, Graf v. 54.

Bücking 359, 360.

Bucquet, Abbé 281, 360.

Buffon 158, 159.

Bull, Ole 316.

Bülow, Hans v. 100, 101, 104, 130, 132» 166, 167, 168, 169, 170, 171, 180, 192' 196, 197, 198, 200, 201, 202, 204, 206' 207, 209, 211, 212, 213, 220, 232, 246' 279, 280, 281, 282, 298, 305, 306, 313' 314, 319, 320, 321, 323, 324, 325, 326' 327, 328, 341, 346, 351, 353, 354, 356, 359, 360.

Frau Cosima v. 305, 314, 321, 323,

324, 325, 326, 327, 328, 333, 339, 340, 346, 355, 356, 357, 359, 360, 361. Siehe auch Cos. Liszt.

Frau v. (Mutter) 100, 101, 166, 169,

Isa v. 282, 360.

Bulyowsky, Lila v. 328, 341.

Buol, Graf 230.

Bury, Blaze de 186, 193, 194, 195, 196.

Mad. 192.

Bussenius 156, 171, 192, 232.

Butowich u. Frau 103.

Byron 9, 325.

Cäcilie, St. 360.

Calderon 331.

Canova 358.

Carl der Grosse, Kaiser 277, 285, 289, 292.

Carl V., Kaiser 153.

Carl Borromäus, St. 81.

Carlowitz, v. 142.

Carrière 341.

Carus 240, 298.

Cäsar 293.

Caspari 220, 334.

Catalani 164.

Cavallins 293.

Chamhord, Herzog v. 67.

Champfort 293.

Chasles 154, 186, 201, 202, 207, 211.

Chateaubriand 283, 286.

Chaulin 46, 156, 188.

Chaumel 182.

Chelard 54, 87, 127.

Cherubini 144, 202, 229, 230.

Chopin 8, 9, 57, 60, 62, 113, 153, 159, 179,

Chorley 72, 159, 161.

Chotek, Graf 242, 243, 244.

Chreptowitsch 134, 161.

Mad. 134, 135.

Chrysostomus 81.

Cibbini, Mad. 300.

Clauss, Wilhelmine 76, 81, 85, 236.

Coburg-Gotha, Ernst Herzog v. 138, 139,

Herzogin v. 138, 142, 143, 322.

Collet, Louise 231.

Columbus 316, 324, 341.

Conrad 98.

Conradi 16, 18, 39, 192, 193, 196, 201, 212.

Constantin der Grosse, Kaiser 289.

Coqueril 276.

Corneille 13.

Cornelius (Maler) 282.

(Componist) 106, 143, 148, 166, 168,

Cornelius, Frl. 148.

Correggio 360.

Cossmann 51, 56, 58, 62, 69, 70,73, 145,

Cotta 245.

Courbet 170.

Cousin, V. 92, 126, 195, 231.

Cranach, Lucas 111.

Crémieux 19.

Cromwell 293.

Csillag, Frau 310.

Cucheval-Clarigny 185, 187, 189, 192.

Czerny 122.

Czetwertinska, Fürstin 91.

Dahmen 274, 306.

Frl. 280.

Dalle Aste 279.

Dampierre 177.

Damrosch 212, 320, 321,334, 337, 339,340,

Dänemark, König v. 15.

Danielik 316.

Dante 6, 9, 15, 153, 166, 297.

David, Ferd. 62, 85, 95, 96, 144, 160, 162,

(Maler) 145.

d'Angers 185, 192.

Dawison, Bogum. 212, 296.

Debain 187.

Decker 206.

Deger 162.

Dehn 168, 202, 209, 211.

Delacroix 165, 183, 185, 186, 189, 191, 358.

Delaroche 153.

Delécluze 62.

Denis, Ferd. 187, 358.

Desiderius III., Longobardenkönig 285.

Dessau, Herzog v. 57.

Devrient, Ed. 109, 110, 116, 130, 287, 345.

Dieffenbach 60.

Diepenbrock Fürstbischof 15.

Dietrich, Albert 226.

Dietz 187.

Diezmann 155.

(Eedacteur) 330.

Dingelstedt 81, 90, 98, 128, 129, 131, 132, 133, 134, 269, 304, 311, 313, 314, 317, 321, 322, 329, 330, 331, 334, 335, 339, 345, 353, 357, 358.

Dittenberger 222.

Dohm 282, 324, 328, 360.

Dolby, Miss 150.

Donat 339.

Donizetti 6.

Donndorf 334.

Dorn,\Heinr. 200, 201, 202, 206.

Dosnay 117, 182.

Drake 324.

Dräseke 222, 282, 298, 334, 343.

Dresel, Otto 46.

Dreyschock, Alex. 227, 242, 243, 244.

Frau 242.

Raymund 246.

Duban 181.

Ducoudray 62.

Dumas, Alex. Duneiski 216.

Düntzer 109.

Dyck, van 285.

Eckert 214

Ehlert 167,' 170, 171, 177, 200.

Elisabeth, St. 148, 316, 324.

Engesser 237.

Erard 103, 275, 277.

Mad. 189, 190, 275.

Erkel, Franz 239, 313.

Ernst 9, 134.

Escudier, Gebrüder 54, 61, 81, 95, 96, 156,

Eskeles, Frau 307, 310.

Esterhazy, Paul Fürst, 123, 215, 216, 217,

Fürstin 217.

Georg Fürst 201.

Estrella 144.

Etex 185.

Eurydice 265.

Falconi, Frau 142.

Fastringer, Frl. 78.

Faust 113, 275.

Fehleisen 54, 91.

Fekete, Bischof 228, 231.

Feidinger 239, 242.

Ferneres, de 154, 245.

Festetics, Graf 228, 229, 231, 233, 234, 236, 244, 313, 316.

Comtesse 234.

Fétis 64, 154, 155, 158, 192, 193.

Field 54.

Filzyg 6.

Fischel 32S.

Fischer (Musikdir.) 165.

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