‹ Franz Liszt's BriefeChapitre 2 sur 4 · Livre IV · texte numérisé non relu

Livre IV

Je me mets à genoux près de vous, et y resterai.

P. S. Dimanche, 23 Janvier. A 3 heures je partirai pour Cracovie, où j'arriverai 60 heures après, Mercredi, à peu près en même temps que vous recevrez ces lignes.

Je n'ai encore vu qui que ce soit, de la société d'ici. La P3£e Hedwige est à Vienne, mais on me dit qu'Adam P. est arrivé depuis quelques jours. Samedi matin, je ferai plusieurs visites dont je vous rendrai compte de Cracovie, où je ne verrai que le Cte Neipperg2), car je compte repartir le lendemain de mon arrivée, Jeudi, pour Ratibor. Quatre jours après je serai à Weymar, où je vous prie de m'adresser votre prochaine lettre.

1) Graf Sandor Teleky, der eine hervorragende Rolle in der ungarischen Emigration spielte.

2) Österreichischer commandirender General.

Ratibor, 26 Janvier 48. Chemin de fer.

Je viens de passer quelques heures avec Félix Lichnowsky !), que j'ai trouvé comme de coutume, souverainement intelligent et sympathique. De toutes façons je suis convaincu que vous serez contente de lui, et ainsi que j'aurai l'occasion de vous le répéter avec plus d'insistance de vive voix, je désire vivement que vous fassiez sa connaissance. Je n'ai passé qu'une demi-journée à Cracovie et n'ai fait que deux visites: au Cte Neipperg (Erwin) et à Mrae Arthur, dont j'avais vu le fils à Lemberg. Vous savez qu'il est définitivement marié depuis deux mois — mais d'après des on-dit de femmes on prétend, qu'il n'a cessé jusqu'à présent de traiter sa femme en cousine, voire même qu'il lui a redemandé l'anneau de mariage, en l'assurant de toute son estime, mais lui déniant complètement sa tendresse passionnée. Le fait me paraît si singulier, que je ne vous répète ces on-dit qu'avec toute réserve.

J'ai dîné chez Kirchmayer'2) avec une ancienne gloire du pays, que j'ai eu le plaisir d'avoir pour partner de whist, pendant la soirée. La jeune Csse P. m'a parue jolie, et bien élevée — et je m'explique difficilement comment Adam peut se résoudre à la planter tranquillement à Cracovie, tandis qu'il s'en va faire des parties de chasse à Lemberg. Toutefois vous savez que je ne suis pas prompt à accuser, et d'ailleurs j'ai l'habitude de ne rien voir à ce qui ne me regarde pas.

Aucune lettre de vous ne m'est parvenue à Cracovie. Demain 27 j'espère arriver jusqu'à Dresde, et le 30 je serai à Weymar, d'où je vous daterai ma prochaine lettre. Il fait un froid de 20 et quelques degrés qui me coupe la respiration. Je coupe donc court, d'autant plus qu'il m'arrive du monde. Adieu — et à Dieu!

1) Fürst F. L., naher Freund Liszt's, der 1848 in Frankfurt a. M. ein Opfer der Revolution wurde.

2 Banquier.

Löbau, 29 Janvier 48.

Je vous ai écrit deux lignes à la station du chemin de fer de Krzyzanowitz, en chargeant le Pce Lichnowsky d'en assurer l'expédition exacte. Les règlements de la poste russe sont différents dans les différents pays, et depuis le manquement de mes lettres de Galicie, il me prend toujours une fièvre d'incertitude à chaque lettre à votre adresse. Cette fièvre est d'ailleurs plus invétérée, et prend au fond de mon être un caractère plus certain que l'incertitude, quand je repasse dans mes prévisions et mes souvenirs, les données et les chances de vos ennuis, de vos douleurs et de vos luttes! Que faites-vous en ce moment? Quel flot vous pousse ou vous assaille? Quel cri s'arrache du cœur de votre cœur, et quelle prière l'accompagne? Pour moi je ne sais qu'absorber — n'était-ce la peur des mots ambitieux, je dirais engloutir la souffrance. La bénédiction de Dieu, je la sens humblement au-dedans et au-dessus de moi. La plus belle expression de cette bénédiction, la seule complète et souveraine, vous la connaissez — c'est vous, et vous seule. Ce qui est entre vous et moi, entre moi et le Ciel, tel que mon âme le pressent et le conquiert momentanément par élans et enthousiasmes, qu'est-ce? et qu'ai-je à en dire? ... Ombres vaines, peines que suit l'oubli ! . . .

Je viens de terminer le Paradis perdu, que je vous remercie de m'avoir prêté. C'est là une de ces lectures qui me vont, et Milton me fera reprendre Dante et Homère. J'ai marqué une foule de passages en songeant à vous. Je comptais d'abord vous les transcrire, mais cela ferait un demi-volume, et j'aime mieux me réserver à vous en parler. Une chose, pardessus beaucoup d'autres, m'a charmé: c'est l'affirmation franche et complète de l'amour entre l'homme et la femme, non pas de l'amour mystique et figuré seulement, mais de l'amour réel et substantiel, contrairement aux théologiens pédants, auxquels Milton n'accorde aucunement voix au chapitre. Quant au Satan, je dirais volontiers de lui ce que

vous disiez de la nécessité de Hegel. Cela n'est pas grand — car Satan s'agite et agit, discourt, bataille, raisonne, se fait négociateur diplomatique, etc. Or dans mon sentiment, Satan n'a rien à faire en tout cela. Satan grandi dans des proportions infinies ne peut être que le Doute, la Douleur muette, le Silence béant. Il projette bien — comme Soleil — Esprit des Ténèbres, des rayons de Négation et de Mort — mais lui-même dans son essence, n'en est pas atteint. Il ne nie pas, il ne meurt pas — il souffre et doute. A la vérité un Satan fait de ce bois, ne se laisse pas aisément rimer en poëme épique — mais à tort ou à raison, il me semble que la conception en serait plus dans notre sentiment poétique d'aujourd'hui. Mais brisons là sur la théologie poétique, et reprenons le fil peu intéressant d'ailleurs, de mon voyage.

A Lemberg je me suis occupé pendant les 3 jours que j'ai gardé la chambre, de vos commissions et de mes lettres. Ce n'est que la veille de mon départ que j'ai fait une visite à Mr de Stadion, François — qui jouit, comme vous savez, d'une sérieuse et brillante réputation d'homme d'État. La tâche qu'il a acceptée, avec de très larges pleins-pouvoirs d'ailleurs, se complique de difficultés équivalentes à des impossibilités. Il y déploie beaucoup de tact, d'activité et de savoir-agir, au dire et au silence même des gens, dont l'opinion lui serait volontiers hostile. Le premier mot qu'il m'a dit en me voyant, était: «Sie sehen einen gehetzten Mann». Son frère Rodolphe qui passe généralement pour moins supérieur, a fait une immense carrière: il a été nommé Oberst Burggraf (burgrave!) von Böhmen, en remplacement de l'Archiduc Etienne, auparavant Landeschef.

Le Samedi soir 22 Janvier j'ai entendu un acte de Norma, représenté à la façon d'Odessa. Pendant l'exécution du second acte, je suis allé fumer un cigare au Club fashionable, où j'ai retrouvé le P. jouant au billard. K. Ta défini «un demi-Anglais greffé sur un demi-Cosaque». Je ne l'ai rencontré qu'à de trop rares et distantes distances, pour avoir une opinion arrêtée sur son compte. Pour le quart d'heure on m'a assuré qu'il prenait très au Bérieux un rôle, que l'inconsidération de

la présomption tout aussi bien que l'effervescence du courage dans le jeune âge, peut lui rendre léger, mais dont les actes ultérieurs lui démontreront, je le crains, à son désavantage, la malencontreuse et triste gravité. Il m'a été raconté qu'il désapprouvait comme anti-patriotiques, les soirées et réunions dansantes et non dansantes — voire même les bals d'enfants — et ne se faisait pas faute d'apologiser les individus, qui jugent à propos de lancer des pierres contre les vitres, à travers lesquelles brille la lueur de quelques bougies — ainsi que cela est arrivé plusieurs fois en dernier lieu, à Lemberg et Cracovie. Chez la Csse Krasicka, où j'ai passé l' après-soirée de Samedi, on s'est longuement entretenu de ces théories, qui passent en pratique d'une façon si encourageante. La psse Liechtenstein, la femme d'Edouard, Colonel au service de l'Autriche, s'y trouvait. La conversation s'animant, il m'est arrivé de formuler mon opinion. «Il me semble — je me cite moi-même, s'il vous plaît! — qu'à tout le moins les communistes devraient avoir le sens commun — et ne pas s'aliéner ainsi brutalement, la meilleure et la plus charmante moitié du genre humain. Car si d'une part les hommes tonnent contre les femmes qui se réunissent autour d'une table de thé, avec accompagnement de quelques violons, et trouvent bon qu'on leur casse les vitres — de l'autre côté les femmes ne laissent pas que d'avoir en poche les arguments les plus victorieux, et de s'en servir avec leur dextérité native. En effet, disent-elles, ces Messieurs sont les bienvenus à nous crier misère du peuple, famine et terreur, pour nous empêcher de nous amuser, tant bien que mal. Eux qui perdent chaque jour des sommes considérables à la préférence ou au whist, fument, boivent et se donnent du bon temps, au Club et ailleurs, sous prétexte de patriotisme!» Ceci je l'ai entendu dire à des personnes appartenant à l'opinion modérée et sensée, lesquelles souffraient avec quelque apparence de raison, de la contagion terroriste qui atteint une certaine fraction de jeunes gens, lesquels se mettraient volontiers à la tête d'un parti, qui ne peut avoir ni queue ni tête. Il y a peut-être de l'analogie entre Charles L. et A. P. Seulement l'un se trou- La M ara, Liszt-B riefe. IV. 2

vera forcément engrené dans les rouages habituels, en tant que n'ayant pas le sou, et l'autre fort riche, peut se tromper à Taise, et prendre son à côté, pour une vocation de supériorité. Du reste de part et d'autre, un peu d'Anglomanie avec de bonnes façons, et une dose de mysticisme creux. Avec A. P. auquel je devais une visite, que je lui ai rendue le Dimanche matin, peu avant mon départ, j'ai parlé Grand Turc et Hongrie.

Mon poète du printemps dernier n'était pas à Lemberg, ce qui m'a été un regret — mais probablement je l'y rencontrerai dans le courant du printemps. Je me suis laissé dire qu'il était devenu à son tour, suspect de tiédeur! Seigneur, pardonnez-leur, car ils ne savent ni ce qu'ils font, ni ce qu'ils disent!

Avez-vous lu le discours de Montalembert ? Lichnowsky en est enthousiasmé, et trouve que c'est le plus magnifique discours qu'on ait jamais prononcé. Le Journal des Débats n'hésite pas à proclamer, que ce jour-là Mr de Montalembert a pris sa place parmi «les Princes de la tribune française». Mr Guizot lui-même n'a prononcé quelques mots à la suite, que pour dire: «Je n'ai rien à répondre à Mr de Montalembert».

Enfin c'est un succès -monument que ce discours, digne pendant et supérieur même comme éloquence au fameux discours-ministre. Pour ma part, j'y applaudis de grand cœur tout en m'expliquant d'une façon assez simple et logique le pourquoi et le comment de ce succès. La veille ou l'avantveille Mr Hugo avait pris la parole que lui contestaient d'abord quelques voix de «clôture! assez!» etc., irrévérences assez habituelles aux chambres. Il n'en a pas moins persisté et avec raison à parler et a dit sonorement de fort belles choses sur Pie IX, lesquelles outre le tort qu'on peut leur reprocher d'être peu neuves, ont encore à mon sens celui de paraître trop prétentieusement arrangées et trop pompeusement déduites. Une moitié du fameux monologue d'Hernani, «le pape et l'empereur», s'y retrouve avec éclat. Et dans l'exorde un mot bien frappé me revient en mémoire: «l'autorité sans laquelle il n'y a pas de société, la liberté sans laquelle il n'y a pas

de nation». Mais en somme, ce discours que la longueur de la discussion qui la précédait l'a forcé de tronquer, me fait (sauf erreur) l'effet d'un demi-effet et encore manqué à demi. Il me semble que l'illustre écrivain gagnerait beaucoup à simplifier sa manière au lieu de la maniérer. En posant moins, sa position grandirait davantage. L'éloquence parlementaire n'est pas la statuaire, et à force de se hisser sur le mât de l'idéal le vaisseau réel vous échappe.

Mais j'en parle bien à l'aise, moi qui ne fais rien et ne saurais rien faire. Heureusement je n'ai guère d'autres tâches que de vous écrire, et de me laisser penser avec vous. J'espère qu'il me sera donné d'y réussir à peu près à votre gré, car nous avons trop de sympathies racines dans nos natures si diversement éprouvées, pour que des opinions ou des circonstances puissent nous diviser.

Plusieurs retards occasionnés par la saison dans le départ des chemins de fer, m'obligent à traverser Dresde sans m'y arrêter. C'est à peine que j'aurai trois ou quatre heures pour Leipzig, afin de ne pas manquer ma présentation Mardi matin à la cour d'usage, qu'on fait à Son Altesse Eoyale le Grand-duc de Saxe-Weymar-Eisenach, le jour de sa fête.

Le roi de Danemark vient de mourir. Indécision pour Belloni! Mme la Duchesse de Sagan aura grande cour le 6 Février, jour de sa fête, à Sagan. Le Prince-évêque de Breslau, Diepenbrock, s'y trouvera. Je ferai mon possible pour m'y rendre. Les nouvelles de Belloni sur Thalberg en Espagne sont confirmées par la gazette de Berlin qui annonce son prochain retour à Paris. Votre lettre de Cracovie me sera envoyée à Weymar.

Pour aujourd'hui adieu, quoique ma pensée soit malhabile à vous quitter.

4 Février 48, Weymar.

Pas un mot de vous qui me soit parvenu jusqu'à présent — j'en suis tout triste par moments. En revanche, j'ai trouvé une masse de lettres à mon arrivée ici. Pendant cette pre-

mière quinzaine , je vais être encombré de choses et de gens. La Psse de Prusse a passé 24 heures et reviendra le 16. Le Pce Piickler-Muskau1) qui est mon voisin de chambre, passera -deux semaines ici. Les Altesses me continuent de la manière la plus délicatement gracieuse , leur ancienne bienveillance. Après-demain premier concert à la Cour, avec bâton s'il vous plaît2)! Dans dix jours, pour la fête de S. A. I. je dirigerai le nouvel opéra de Flotow Martha , qui a fait un furorissimo à Vienne — après quoi, nous remettrons Fidelio sur le tapis.

Un sculpteur hongrois va m'arriver à Weymar, Conradi3) et Raff4) également. Pour moi, je patiente en m'impatientant.

Un joli mot d'un de mes amis. «Il n'a rien à sa boutonnière» — Mr de Villers5). On lui reprochait de peu pratiquer les vertus théologales. «Pardon, dit-il: Ich glaube an die liebe, ich liebe die Hoffnung und hoffe auf den Glauben. » — Je ne puis m 'appliquer ce dernier mot — car Dieu sait que j'ai une foi robuste dans quelqu'un, dans lequel j'espère, et que j'aime de toutes mes forces et de toutes mes faiblesses.

N'ennuyez pas Farfadet pour qu'elle m'écrive — mais si la fantaisie lui en prend, cela me fera très grand plaisir.

22 Février 1848, Weymar.

Enfin après huit jours de continuelles et mortelles attentes, je reçois plusieurs lettres de vous à la fois. Ce sont les premières adressées à Weymar qui me parviennent. Mais sans

1) Der bekannte Verfasser der »Briefe eines Verstorbenen«.

2) Liszt hatte von der Fürstin einen kostbaren, mit Smaragden geschmückten Tactstock erhalten. Er wird gegenwärtig im Budapester National-Museum aufbewahrt.

3) Berliner Theatercapellmeister

4) Joachim R., der Componist (1822 — S2), hielt sich damals bei Liszt in Weimar auf.

5) Alexander v. V., Legationssecretär bei der sächsischen Gesandtschaft in Wien.

insister sur ce retard fort explicable dans cette saison et sans m'arrêter à vous détailler toutes les bénédictions que mon cœur vous adresse à chaque heure du jour, je vais droit aux réponses exigées par vos questions.

Vous devez compter sur moi à toute minute, depuis la plante des pieds jusqu'à la racine des cheveux, ma chevelure inclusivement. Du reste tout mon espoir est que bientôt nous pourrons nous passer pour longtemps, car je tiens à faire de vieux os, de toute espèce de commissionnaire, attendu que je compte bien faire moi-même toutes vos commissions in saecula saeculorum. Seulement je vous supplie n'ayez pas de scrupules de me mettre à toute sauce, et soyez un peu contente à l'avance du plaisir que j'aurai toujours à m'occuper de n'importe quoi qui aura un rapport direct ou indirect avec vous. Si la semaine Sainte à Venise vous tente, il n'y a pas de raison pour ne pas vous passer cette fantaisie; mais peutêtre pourrez-vous arranger encore mieux que cela, en partant huit jours plus tôt de Woronince. Pâques d'après le calendrier que je viens de consulter pour la première fois de l'année, en votre honneur et gloire, tombe le 23 Avril. A partir du 24 Mars je puis partir de Weymar, ad libitum. Encore une fois, ni Paris ni Londres ni Stockholm ne représentent rien pour moi, pour le quart d'heure, et je n'ai même malheureusement pas lieu de vous faire un sacrifice quelconque. Ceci est à la lettre de la lettre , ainsi dirigez-vous entièrement d'après vos convenances, qui sont les seules qui m'importent.

Si vous étiez le 2 Avril à Lemberg, vous arriveriez cinq jours après à Vienne, et trois ou quatre jours plus tard à Venise. Voyez ce qu'il vous convient de faire. En tout cas j'aurai l'honneur de vous escorter de Lemberg à Cracovie, et de Cracovie à Vienne et Venise. La voiture sera prête le 5 Avril. Le courrier Sr. Thomas à votre disposition, pour tout le temps qu'il vous le faudra. Belloni à vos pieds et à vos ordres, et moi tout prêt à me laisser empaler ou empailler sur un mot de vous. Ceci dit et fait, comme tout ce que j'ai l'honneur de vous dire.

A ce propos il faut que je vous cite un mot de votre très

humble serviteur, h Mme de Sagan. On parlait de gens qui cherchaient à faire de l'effet. «C'est une erreur de date à mon sens. Quant à aujourd'hui, il ne s'agit plus de faire de l'effet mais — bien de faire des faits».

Par le prochain courrier, je vous écrirai une lettre miscellaine, en réponse à vos diverses nouvelles. A récrire demain, et quand vous regarderez la terre où les moissons germeront, quoique couverte de neige à cette heure, songez à moi. Je me meurs d'ennui, quand vous venez à me manquer.

Avez-vous reçu ma lettre sur Milton? Vous voyez que les courants magnétiques nous ont servis, car j'ai été audevant de ce que vous me demandiez.

28 Février 1848,

Mon cœur se gonfle et ma tête brûle et se dessèche . . . Est-ce vivre, est-ce aimer que de sentir et de penser avec tant d'angoisses, ainsi que je fais? Laissez-moi m'abîmer en vous et m'y reposer, c'est ma seule destinée et elle sera glorieuse avec la bénédiction de Dieu! En attendant je fais effort pour me tenir dans la pratique de la devise que j'ai fait graver sur un cachet à Caroline d'A. *): «expectans expectavi». Quoique ce soit une devise quiétiste, je vous assure que je me sens dévoré d'inquiétude .... Mais parlons de choses!

Et d'abord, il me semble que vous manœuvrez admirablement jusqu'ici. Toute votre correspondance est un chef-d'œuvre, de sens et de diction. Continuez à suivre cette belle et forte ligne de raison, de cœur, et de bonnes formes à la fois, et vous vous en trouverez au mieux, sous tous les rapports. En définitive, Dieu seul est nécessaire! Et vous seule êtes et serez pour moi, son ange gardien! La lettre à ma mère m'a profondément touché. En la lisant, elle aura sûrement partagé mon émotion. Puisque vous m'interdisez la reconnaissance,

1 Mad. dArtigaux, geb. Comtesse St. Criq, Liszt's erste Liebe.

permettez au moins qu'elle garde au fond de son cœur le plus vif sentiment de gratitude, qu'il soit donné au cœur d'une mère de ressentir.

A quand donc les bombes et les éclats? Tâchez de faire de sorte que la plus lourde part me tombe en partage! A propos de bombes, il est de fait que lors de la dernière grande bataille de Lucerne, il a été tiré plus de 400 coups de canon et le chiffre des morts s'élève à 40.

Dieu donne que vous restiez dans la même proportion. Quelle magnifique révélation c'est, que votre cœur! Et que vous aurez de peine à vous mettre de niveau avec tout votre prodigieux esprit! Allez-vous prendre cela pour un compliment, par hasard? Ne m'injuriez donc pas!

Pour en revenir à moi, je ne sors pas des tracas, fatigues et occupations weymarois. La bienveillance de la cour est restée la même, pour moi. Il y a même plutôt crescendo!

Quant à la société, je ne puis qu'établir une parfaite neutralité, que je maintiens et maintiendrai. Tout l'opéra me tombe sur le dos. J'ai dirigé les répétitions et deux représentations de Martha de Flotow, qui a obtenu un plein succès. Ce soir on donne un nouvel ouvrage d'un jeune compositeur nommé Schmidt ') le Prince Eugene. Sur la demande de l'auteur je le dirigerai également. Ce jeune homme est Weymarois et s'annonce très bien et très intelligemment.

Le Concerto de Henselt a été exécuté par votre très humble Filzyg-Midas, aux deux concerts de la cour. Son Altesse Impériale en a fait écrire directement à Pétersbourg, pour que le très complet éloge que j'en ai fait soit répété en haut lieu, à Henselt2). Le bâton de mesure a fait l'effet stupéfiant, auquel on devait s'attendre, mais je n'ai livré qu'avec une extrême discrétion le nom du donataire !

Demain il y aura spectacle français joué par des amateurs

1) Gustav Seh., als Hofcapellmeister in Darmstadt 1882 verstorben.

2) Adolf H. (1814 — 89), der Liszt befreundete grosse Pianist und feinsinnige Componist.

appartenant à la haute volée de Weyrnar. Dans 8 jours on représentera à la cour une charade en action avec tableaux vivants, coupés par un intermède d'opéra Erwin und Elmire, libretto de Goethe, mis en musique par feu la Duchesse Amélie. Peu après, nous aurons Fidelio, auquel je mettrai tous mes soins, et peut-être y aura-t-il encore le temps de mettre en scène un opéra inédit de Schubert Alphons und Estrella, dont le texte est de mon ami Schober1). Dans l'intervalle de mes besognes de théâtre, j'ai les concerts de cour à préparer, 4 ou 5 leçons de chant par semaine à donner à Son Altesse Royale M,ne la Grande-duchesse héréditaire, jeune princesse très intelligente et douée d'un timbre de voix ravissant; de plus un chœur d'hommes à exercer, et, ce qui est insupportable, des correspondances interminables à soigner. Par cette énumération vous voyez, que je n'ai guère des journées grasses de loisir à Weyrnar; mais tout cela marche et il faut bien que cela marche.

Qu'est-ce d'ailleurs, en comparaison de vos ennuis! Je suis vraiment honteux d'être si mal partagé et ne me consolerai jamais du chagrin, de vous être tellement inutile! Le Prince Ptickler et Mme de Sagan ont été ici. Le premier a passé une quinzaine, la seconde trois jours. Nous avons poussé une reconnaissance réciproque avec Ptickler, et j'espère ne pas être en disgrâce auprès de Mme de Sagan, que j'irai revoir chez elle, sur sa très affectueusement pressante invitation. Conradi et mon sculpteur hongrois sont également ici. Mme la Princesse de Prusse n'a fait que passer un jour, celui de la fête de son père, et je n'ai pu qu'entre-causer avec elle.

Je vous fais faire une dédicace d'un family Shakespeare qui vous plaira, j'espère, par mon ami le professeur Wolff2); l'ouvrage paraîtra à la fin de Juin.

1) Franz v. S., Dichter und Schriftsteller, einst intimer Freund Franz Schubert's, als Weimar'scher Legationsrath 1883 in Dresden verstorben.

'1 Professor in Jena, nachmals Literaturlehrer der Prinzessin Marie.

Le chiffre F. L. figure sur une vingtaine de volumes très bien reliés, qui me font un plaisir d'enfant. Quelle folie que ces opales du Brésil, et comment oserai-je vous en remercier?

Mr le lieutenant ou capitaine Heygendorff au service de Saxe a la réputation d'être le plus brillant cavalier de l'armée saxonne. Sa mère est une grande célébrité, comme cantatrice et dramatische Künstlerin du temps de Charles- Auguste. Après la mort du Grand-duc qui lui avait donné des lettres de noblesse et un Rittergut, ce qui ne l'empêcha pas de remplir tous ses rôles aux grands applaudissements de l'Allemagne, tantôt dans les drames de Shakespeare, Schiller, etc., tantôt dans les opéras de Mozart, Gluck, etc. — Après la mort de Charles- Auguste , dis-je, elle quitta le théâtre, dont elle est restée complètement éloignée depuis. On annonce la publication de ses mémoires, avec beaucoup de pièces justificatives, qui pourront très naturellement se trouver accusatrices. De loin en loin j'ai le plaisir de lui faire ma visite. Sa conversation me charme et m'intéresse, aux rares heures dont il m'est possible de disposer, et auxquelles je me sens un tant soit peu en train de causer. Du reste, elle sort très peu et on ne la rencontre jamais à la cour et dans les cercles semiofficiels.

Pour son fils, je n'ai fait que le rencontrer à cette station de poste, entre Brody et Lemberg; par conséquent je ne puis vous parler que de sa réputation très bien acquise, de grand cavalier. Comme fortune je ne pense pas que ce soit un parti très brillant pour la petite personne significative.

Ecrivez quelques lignes de semaine en semaine, si vous pouvez. Le long retard de vos lettres m'a été trop douloureux, pour que vous ne deviez pas me pardonner mon insistance.

Ary Scheffer *) vient de m'écrire un mot pour me recommander un jeune compositeur. Je vous l'enverrai pour votre collection d'autographes, aussitôt que j'y aurai répondu.

Mon ami de Cologne Lefèbvre est ici. Il m'a communiqué

1) Der berühmte, Liszt befreundete Maler (1795— 1858), der ihn 1837 porträtirt hatte. Das Bild ist im Weimarer Liszt-Museum.

le plan de ma rue, et de mon terrain à Bonn1). J'ai bon espoir de n'avoir pas fait de sottise, et je me plais à croire que vous approuverez mon idée. Le plan étant trop gros pour vous être envoyé, je réserve cette communication, pour nos soirées d'hôtel en voyage.

En ce moment, il arrive les nouvelles les plus incroyables par dépêches télégraphiques de Strasbourg, sur les derniers événements de Paris. La portée de ces événements sera immense, mais il faut attendre confirmation. Lamartine a été superbe dans la discussion de l'adresse, à deux reprises. Il faudra voir. D'après cette dépêche il ne s'agit de rien moins que de la prise des Tuileries, de l'abdication de Louis-Philippe, de la régence de la Duchesse d'Orléans et d'un ministère Molé-Thiers.

Demain nous saurons à quoi nous en tenir. Adieu, je remets mon cœur et ma destinée entre vos mains.

28 Février 1848. Weymar.

Les nouvelles de France se confirment. Gouvernement provisoire. Lamartine ministre des affaires étrangères. Que vous avais-je dit? Dupont de l'Eure président et le reste des membres appartenant au parti démocratique radical. Ledru-Rollin, Crémieux, Arago ministres de l'intérieur, de la justice et de la marine.

Le roi en fuite. Point question ni de Thiers ni de Mole et pas même d'Odilon Barrot, enfin la France non seulement en révolution mais en république.

Impossible d'ajouter aucun commentaire à de pareils événements. Mais quelque retard que mes lettres doivent éprouver, je vous tiendrai au courant des phases principales.

Les Tuileries sont rasées et les rails du chemin de fer

1) Liszt hatte zum Dank für das grossentheils von ihm gestiftete Beethoven-Denkmal in Bonn ein Terrain in der Hoffnung geschenkt erhalten, dass er sich daselbst niederlassen werde.

du Nord et quelques autres, ajoute-t-on, brisés. Enfin qui vivra verra.

Les propriétés ont été respectées. Le document de l'abdication du roi et ses dernières propositions nous sont encore inconnus, ainsi que la direction qu'il a prise dans sa fuite. L'hôtel du ministère des affaires étrangères a sûrement été démoli.

Ces détails n'importent guère d'ailleurs , en ce moment. Aussi m'en tiens-je là pour aujourd'hui, en attendant le courrier de demain.

Les événements marchent de tels pas qu'il est impossible, de se laisser aller à des projets. Pour moi, je ne puis marcher que vers vous et avec vous — toute ma foi, toute mon espérance et tout mon amour se concentrent et se résument en vous — et nunc et semper. Avez-vous reçu ma dernière lettre assez courte, où je vous informais des événements de Paris? La portée de ces événements est incalculable. Toutefois il y a un espoir possible que la paix européenne ne sera pas immédiatement troublée . . . Quoiqu'il arrive, voici les points fixes que je pose, et que je remplirai à la lettre. Je quitterai en tout cas Weymar à la fin de votre Mars. A moins d'empêchements imprévus, qu'il faut cependant prévoir et prévenir, je viendrai à votre rencontre jusqu'à Lemberg. Mais dans le cas qu'il y ait des inconvénients ou des obstacles à ce voyage, je m'établirai à Ratibor chez Lichnowsky, ce qui est tout près, à 4 heures, de la frontière austro-prussienne, et à 8 heures de distance de Cracovie. Peut-être préférerez-vous fixer notre rencontre sur ce point, que je vous garantis d'une entière sécurité, nonobstant les objections que nous y avions trouvées, il y a 4 mois. Si par très improbable, il y avait des empêchements même que je vous attende à Ratibor, je reviendrai tranquillement à Weymar, où je resterai les bras croisés, jusqu'à plus ample information de votre part. Je suis si ébranlé aujourd'hui par ces événements, nous avons

même eu un grand bout de panique à Weymar — que je ne vous écris pas davantage. Avant-hier j'étais encore à Leipzig. Mes affaires sont en assez bon état, malgré les terribles trous qu'on fait à ma bourse, et ma santé se soutient. J'espère que vous me retrouverez bien. Dans tout ce que je fais et puis faire, l'aiguille aimantée, infailliblement tournée vers le même pôle, est sensible. Soyez et ma grâce, et mon salut.

12 Mars 1848.

J'embrasse avec un tendre respect, les mains de Farfadet.

Weymar, 19 Mars 48.

«Il y a si longtemps, m'écrivez-vous, que je n'ai été chercher quelque profonde désolation à soulager, si longtemps que je n'ai veillé un malade, que je n'ai écouté les naïves surprises des enfants aux grandes et belles choses qu'on leur enseigne, que je n'ai calmé quelque désordre, que je n'ai senti quelques larmes ...» Et que faites-vous autre chose si ce n'est condenser et réserver toutes vos miséricordes, toutes vos charités, en tendant ainsi que vous le faites, votre belle et noble main à un malade, à un enfant, aussi désolé, aussi désordonné, aussi desséché de pleurs que je le suis! Oh oui, vous êtes pour moi l'ange de la miséricorde céleste, — d'ineffables secrets me sont révélés en vous — et désormais je mourrai en paix, en bénissant votre nom.

Les événements de Vienne, venant s'ajouter si inopinément à ceux du reste de l'Europe il est impossible de s'arrêter à quelque projet que ce soit. Le seul point qui reste fixe dans mon esprit, c'est que nous devons nous revoir au plus tôt. Je vous attendrai probablement à la frontière austro-prussienne chez Liclmowsky, qui aura à jouer un grand rôle dans la situation actuelle. Les L. semblent prédestinés. Je n'ai le cœur de rien et à rien, depuis quelques jours. Toute mon âme n'est qu'attente, et bénédiction en vous. Les premiers

rayons du soleil de printemps fondent en larmes mes glaces de tristesses. A quand nos belles soirées d'automne!

Du bist die Ruh\ Der Friede ??iild, Die Sehnsucht du Und was sie stillt.

Vous souvient-il de ce Lied de Schubert ? l) Je ne pourrais le jouer qu'à vous seule!

Votre lettre sur Lélia est bien belle; plus belle encore vos lignes de Staroscince 2).

24 Mars 1848.

Vous vous plaigniez déjà à Woronince qu'on n'avait plus le temps de rien, si on voulait suivre un peu consciencieusement les journaux. Que diriez-vous donc maintenant où il ne s'agit plus seulement des Helvétiens et de quelques mouvements partiels en Italie, mais bien de tout, et de chaque chose à toute heure du jour. Les journaux absorbent et le théâtre et la chaire et l'esprit des conversations. Quel drame pourrait lutter d'intérêt et d'émotion avec les événements actuels, quel sermon mieux persuader des vicissitudes de la destinée humaine, quel professeur dans sa chaire ou quel causeur de salon nous captiverait assez, pour nous dédommager de la lecture interrompue du plus modeste journal!

Pour moi, qui ai toujours détesté la politique, j'avoue que je ne sais plus comment m'en défendre. Mes compatriotes viennent de faire une démarche si décisive, si hongroise et si unanime qu'il est impossible de leur refuser un tribut de légitime sympathie. En vous écrivant ces mots mon regard s'arrête sur la statuette de Goethe, qui est sur ma table, et ce sourire plâtré me coupe court.

Ce qu'il y a de certain c'est que les affaires sont dans

1) Von Liszt für Clavier transcribirt.

2) Ein Gut der Fürstin, das ihr Vater bewohnt hatte.

un état déplorable pour le moment. Les faillites succèdent aux faillites. Deux de mes meilleurs amis vont être bien rudement éprouvés, et probablement réduits à la misère. J'ai voulu essayer de les sauver, mais en vain. Belloni m'écrit de Paris que Rothschild suspend momentanément ses payements, peutêtre sera-t-il obligé de liquider.

Je supporterai avec une très simple résignation les grands désastres qui pourront survenir dans ma très petite fortune. Vous savez que je n'ai jamais placé d'argent autrement que par acquit de conscience, afin d'être à même de prouver au besoin, que je n'avais pas si constamment manqué de bon sens, qu'on a bien voulu le prétendre. Je ne comprends que deux choses: le travail, et le chapitre V de V Imitation de Jésus-Christ Mon dieu! que vous m'avez écrit de belles et sublimes choses, dans votre lettre. Elles m'ont sillonné l'âme. Oui! je vous attendrai, car je n'ai plus autre chose à penser ou à faire ; si ce n'est vous attendre. Il faudrait seulement que cette attente soit digne de vous. Je le tâcherai!

Ce dernier mois j'ai souvent eu l'honneur de voir Mme la Grande-duchesse, qui conserve à travers tous ces événements la plus admirable constance de caractère et de bonté. Le culte que je lui avais voué depuis plusieurs années, s'est encore affermi pendant ces deux mois. Monseigneur le Prince héréditaire avec lequel j'ai toujours gardé les meilleurs rapports, vient de me témoigner une attention charmante. Il m'a remis le plan et le dessin d'une maison, qu'il a esquissé en mon intention, et pour laquelle le Grand-duc veut bien m'offrir un très beau terrain au milieu du parc. Espérons en Dieu, qui comme dit S1 Augustin «a bien pu nous créer sans nous, mais ne peut nous sauver qu'avec nous».

Avant le 12 Avril je serai à la frontière, dans 8 jours je quitte Weymar!

Je prie Dieu du plus profond de mon cœur que ces lignes puissent vous être remises à la frontière. Diverses raisons, dont le détail serait inopportun, me déterminent à vous atten-

— Sichre ici, où j'espère que vous pourrez également passer deux ou trois jours. Le propriétaire en est absent et pour assez longtemps je suppose, car il doit avoir les plus grandes chances imaginables de ministère, à l'heure qu'il est. Au reçu de votre lettre, j'ai fait faire mes paquets, et en 48 heures me voici arrivé à Krzyzanowitz , moins harrassé de fatigue que muet d'inquiétude. Se peut-il que vous veniez? Et bientôt! Je n'ai ni le temps ni le cœur, de vous écrire beaucoup plus au long. D'ailleurs si ces lignes vous trouvent à Brody, je vous verrai dans peu de jours .... Si non, qu'ai-je à vous dire de plus, aujourd'hui! A vous bien plus qu'à moi.

Krzyzanowitz, 28 Mars 1848. F. L.

Chez Lichnowsky.

[Krzyzanowitz,] 1er Avril.

Quoique la tête et les pieds me brûlent, il est plus sensé que je vous attende maintenant ici, et j'espère que vous ne courrez aucun risque. Seulement arrêtez-vous le moins possible à Lemberg, et si vous n'êtes pas trop fatiguée, repartez de suite avec le train de matin de Cracovie, et venez vous reposer ici tout droit. Il n'y a personne dans la maison, excepté moi et ce qu'il faut de domestiques.

Lichnowsky est à Berlin, où la diète commencera demain 2 Avril. Je vous attends donc à Krzyzanowitz -Ratibor, à moins que vous ne m'envoyiez un signe, dans lequel cas j'irai vous rejoindre, n'importe à quel bout du monde.

Que la bénédiction de Dieu repose sur vous!

Dimanche, 2 Avril, Krzyzanowitz.

Je viens de l'église de Krzyzanowitz. Vous y conduirai-je bientôt? C'est ma seule pensée, du soir au matin! Pendant la messe, le peuple chantait les cantiques dans votre langue et le prêtre leur a parlé dans le même idiome.

Comment vous dire l'ineffable brisement de mon cœur, quand ces accents que je ne comprends qu'en vous, et que j'aime tant par vous, me sont venus à l'oreille et à l'âme, comme des ondes lumineuses!

Ah! Que je vous revoie bientôt, car tout ce que j'ai de cœur et d'âme, de foi et d'espoir n'est qu'en vous, par vous et à vous. Puisse l'ange du Seigneur vous conduire, ô vous qui êtes ma radieuse étoile du matin!

La maison est absolument déserte et je ne vois âme qui vive, à l'exception des domestiques qui me servent. Loin qu'il y ait inconvénient à ce que vous veniez ici, cela est au contraire à propos, et vous serez sûrement de mon avis. Vous ferez ici beaucoup plus à l'aise qu'ailleurs vos plans de voyage, lesquels se trouveront sûrement modifiés par les événements1).

[Weimar, Hôtel Erbprinz.]

Bon jour, jour bon, bonne journée! Je vous envoie ma prière du matin, qui est toute d'actions de grâces.

Je suis bien calme et sans navrement. Tâchez de dormir, ainsi que je ferai. Demain matin j'écrirai quelques lettres et monterai vers midi.

J'ai passé une mauvaise nuit, mais la matinée m'en dédommagera. J'écrirai encore une heure au lit, et puis vien-

1) Zwei Wochen später erfolgte in Krzyzanowitz die Wiedervereinigung Beider. Zunächst noch in Schloss Grätz bei Lichnowsky verweilend, lässt die Fürstin sich nach einem kurzen Ausflug nach Wien, Eisenstadt und Eaiding, in Weimar auf der »Altenburg« nieder, indess Liszt dort sein Quartier im »Erbprinzen« wieder aufnimmt. Von da oder von einem der grossherzoglichen Schlösser der Umgegend richtete er die folgenden Zettel an die Fürstin.

drai vous trouver. Faites faire du feu dans mon grenier. Si vous n'avez pas d'autres projets pour la soirée, nous ferons quelques parties d'échecs. En tout cas je vous resterai à dos et à vos pieds.

Bonjour mon bon ange! On vous aime et vous adore du matin au soir et du soir au matin.

Je reste au lit, pour finir mes lettres. Vers 11 heures je monterai chez vous et prendrai vos ordres pour la journée. Ma tête est mieux, et vous êtes bien la meilleure des républiques et des poésies!

On vous attend et on vous bénit, chère douce lumière de mon âme!

Je suis triste comme toujours et toutes les fois que je n'entends pas votre voix — que je ne regarde pas vos yeux. Mais imaginez-vous une chose? Non — car vous en imaginez toujours mille à la fois. Mais celle-là vous ne l'imaginez certes pas. Eh bien! il faut donc que je vous la dise. Je fis un roman dans ma tête — et un roman que je vous dirai — et que vous écrirez peut-être. En attendant allez au spectacle, ou envoyez-y Magne1).

Bénissez-moi, comme je vous bénis!

Je me suis levé avec un grand poids sur le cœur, en me souvenant que très probablement je dois vous avoir dit bien

1) Magne, Magnet, Magnolet, Kosenamen der Prinzessin Marie.

La M ara, Liszt-Briefe. IV. 3

des sottises dans l'après-dîner de hier. Il est des sujets odieux pour moi, sur lesquels il m'est difficile de parler au delà d'un quart d'heure, sans ressentir au dedans de moi je ne sais quel sombre délire, auquel il n'y a d'autre bout que le dénouement du roman que je n'écrirai jamais.

Vous qui êtes mon unique amour, mon seul espoir, mon meilleur moi, ne m'abandonnez point, et gardez toujours quelque compassion pour moi. Le calme et la lumière me reviendront dans l'âme, je le sais, par vous.

Vous m'avez donné de si belles journées, de plein-être et d'harmonieux oubli! Soyez en bénie à toujours! Mais laissons guérir mes plaies, et ne les grattons pas par des mots mensongers. Notre vie sera bonne et douce et belle devant Dieu et devant les hommes. Amen.

Les nouvelles de Vienne sont très graves. Il est possible qu'à cette heure la dynastie des Habsbourg ait cessé de régner sur la Hongrie. Jusqu'à présent aucune nouvelle de Pesth n'est parvenue aux journaux que nous recevons. Mais très probablement les événements marchent dans le sens que je prévoyais. Admirons les enseignements que Dieu nous donner et sachons nous conformer à sa volonté!

Je viendrai déjeuner avec vous vers neuf heures demain et nous partirons par le train de midi. L'Archiduc Etienne se retire en propriétaire, dit-on, dans ses terres de Nassau. Est-il possible?

A demain et à toujours!

J'ai pris un long bain en me levant, et tout à l'heure compte me replonger dans les Sonates et morceaux caractéristiques de Mr Reinecke1). Ernst ne partira qu'à quatre ou

1) Carl R., der nachmalige langjährige Capellmeister der Leipziger Gewandhausconcerte (geb. 1824).

cinq heures de l'après-midi. Je ne dînerai donc point à l'Altenburg, pour ne pas manquer à mes devoirs et fonctions d'accompagnateur général du chemin de fer.

[Mai, 1849.1

Pouvez-vous remettre au porteur 60 thalers? Wagner est obligé de fuir, et je ne puis pas lui venir en aide pour le moment. Bonne et heureuse nuit!1)

A vous, par vous, en vous! C'est là ma grâce suffisante, abondante, déterminante et surefficace, pour le reste de mes jours.

Si par hasard l'article du Tannhäuser'1) vous est envoyé aujourd'hui ou demain, communiquez-le tout de suite à Monseigneur sans attendre mon retour.

Reposez-vous, soignez-vous, conservez-vous, ma chère part du ciel. Quoiqu'il en soit, Dieu est bon pour nous! Espérons et aimons-nous!

Prenez le second volume des Études historiques de Beauvais et lisez à Magne le chapitre de Henri IV — et songez un peu à moi, qui n'ai de vie que par vous et en vous.

Je barbouille et gribouille, Conradi copie, Kroll3) transcrit et Biedenfeld4) me lit un très bel article pour le Volksblatt.

1) Auf der Flucht von Dresden verweilte Eichard Wagner einige Tage in Weimar und wohnte einer von Liszt dirigirten Probe des »Tannhäuser« bei.

2) Von Liszt geschrieben. Ges. Schriften, III, 2.

3) Franz K. (1820—77), Schüler und Freund Liszt's, Musiklehrer in Berlin.

4) Schriftsteller, damals in Weimar.

Dans une heure j'aurai fini et monterai tout de suite vers ma montagne sainte. En attendant voici quelques volumes de Walter Scott pour Magne.

Mercredi.

Monseigneur ne revenant qu'à cinq heures et demie d'Eisenach, où il a accompagné l'Archiduc Jean, je remettrai probablement à demain ma visite à Ettersburg, et en revanche viendrai prendre ma place à table à 1' Altenburg après sept heures.

Il ne serait pas bienséant que je ne fisse pas un peu les honneurs de Weyniar à Mr Müller, et je préfère l'inviter à souper ce soir qu'à dîner demain. Ne m'attendez donc pas à l'Altenburg.

Mille tendresses et bénédictions!

Merci pour la bonne nouvelle que vous me donnez. Puissent les plus doux anges toujours abriter votre sommeil! Quant à moi, mon compagnon de chambre m'a fourni l'occasion d'une conversation nocturne, après laquelle je me suis profondément endormi. Je sors en ce moment, et à midi y2 je suis commandé chez Mme la Grande-duchesse. Veuillez donc, s'il est possible, faire retarder le déjeuner d'une petite heure, car je ne veux pas manquer.

Si vous voulez faire dire aux Schwendler1) pour ce soir, je n'y ai aucune objection, car le Macbeth ne me tente guère.

A bientôt, ce qui n'est jamais assez tôt: Je vous envoie toutes les bénédictions de mon âme.

1 Ein höherer Staatsbeamter in Weimar, dessen Gattin eine Russin war.

Je me réveille tout malheureux de vous avoir fait de la peine, mais il m'a semblé hier qu'il valait mieux que je m'efface. A Dieu ne plaise que je vous en veuille le moins du monde. Je crains que vous n'ayez que trop raison, en pratique et en théorie; mais je sentais en l'air mille contraires, que je ne pouvais pas dire. Je viendrai vous demander la bénédiction de ma journée et de mes meilleures résolutions de ce matin. Gardez-moi, mon bon ange gardien, et ne m'abandonnez pas.

Votre veine de travail s'est communiquée à moi. Je vais me mettre au Rakoczy pour me préparer à d'autres chants d'exaltation et d'amour que mon cœur chante à vous seule. Vers midi je serai à 1' Altenburg.

7 heures 1/2.

La répétition a duré jusqu'à présent. Probablement je n'irai pas chez Mme Schorn1), et ce probablement est même certain. A vous seulement et uniquement.

Chaulin2) part demain pour Paris. Avez-vous quelques commissions? Il m'est arrivé Franz3) et Dresel4), et nous nous entrierons ce soir. Excusez-moi auprès de Schober,

1) Frau von Schorn in Weimar war, wie nachmals ihre Tochter Adelheid, Liszt und der Fürstin herzlich befreundet.

2) Ein in Weimar naturalisirter Franzose, Schwiegersohn des Baron Vitzthum, der dem Dienst der Grossfürstin zugetheilt war.

3) Eobert Franz, der grosse Liedermeister (1815 — 92).

4) Otto D., Pianist und Componist (1826—90), der, in Amerika lebend, sich um Verbreitung deutscher Musik verdient machte.

qui viendra à sept heures se mettre à ma place, sans prendre ma place pour cela, et envoyez-le moi pour la fin de la soirée fumer un cigare à V Erbprinz.

Demain il y a Oratorio à Erfurt. J'ai grande envie d'y aller. Samson1) ne vous tenterait-il pas? Vous me le direz demain matin.

Bonsoir, bonne nuit, heureux rêves et, s'il est possible, plus heureuses réalités ! Soyez aimable pour Schober. A vous d'adoration et de culte.

Leipzig, Mardi, 2 heures.

Merci du laurier! Je le sépare moins encore de Laure que Pétrarque. Ce «concetto» est pourtant la poétique la plus sérieuse que je sache d'une noble vie.

Ma course de Dresde est triste, jusqu'ici. Mais j'ai joie de cette tristesse, en songeant que vous n'êtes pas gaie non plus. Puissé-je ne jamais, ni de loin ni de près, être une discordance pour votre âme! Puissé-je ne jamais mentir à moi-même! Je ne suis guère en disposition de voir qui que ce soit, et n'entrerai point à Leipzig, quoiqu'il me faille attendre 4 heures ici. On m'a ouvert à cette restauration de V Eisenbahn la chambre où nous avons dîné, et où je me souviens vous avoir vu de belle humeur! A Dresde je ne descendrai pas non plus chez Villers. Je tâcherai d'être digne de votre confiance, et de votre approbation. Pour le reste, il faut que j'y renonce. Mais ce à quoi je ne renonce pas, c'est à vous rester dévoué et «jusqu'à l'imbéciiité» et «jusqu'à la mort».

Je ne vous ai pas écrit hier soir, chère unique, et je me le reproche amèrement ce matin. La Princesse2) m'avait donné une romance à composer, entre le dîner et la soirée.

1) Händel's Oratorium.

2) Die Prinzessin von Preussen.

Voulant l'écrire sans retard, je n'ai pu nie rendre que vers 9 heures au thé — et plus tard, je vous ai oubliée à force de penser à vous.

Les vers que la Princesse m'a donnés à composer sont tirés ÏÏ Amaranthex). Je vous les transcris ici.

JEs muss was Wunderbares sein Um1 s Lieben zweier Seelen!

Sich schliessen ganz einander ein, Sich nie ein Wort verhehlen,

Und Freud und Leid und Glück und Noth

So mit einander tragen —

Vom ersten Kuss bis in den Tod

Sich nur von Liebe sagen!

Nous en savons quelque chose, n'est-ce pas?

Was Himmlisches auf Erden blüht,

ce qui me fait rêver, chanter, espérer, croire, aimer, c'est votre don, chère Carolyne. C'est à vous que je devrai tout et moi-même.

24 Août 1850.

Prière.

Seigneur, le plus inaccessible de Vos mystères c'est le bonheur. L'accomplissement de Votre loi n'en est que la voie et le voile terrestre. Seigneur, nos lèvres sont muettes, nos cœurs cessent de battre et si nos aspirations anticipent les félicités du ciel, c'est que Votre bénédiction est vivante dans nos âmes. Et cette bénédiction rejaillit dans la vie éternelle!

1) Von Oscar von Eedwitz.

Chère toute seule, et très seule aujourd'hui — mais avec moi d'esprit et d'âme. Je ne pourrai monter ce soir à l'Altenburg. Cossmann1) est arrivé — il faut le conduire officiellement de ci et de là.

Bonsoir, très chère! Le chemin de fer ne me conduisant pas plus loin que Halle, je vous écris ces quelques lignes entre lesquelles je voudrais que vous puissiez lire tout mon amour y toute ma tendresse, toute mon exclusive et ardente passion.

Quand vous reviendrez d'Eilsen — j'y pense déjà, mais pas plutôt que vous, n'est-ce pas? — tâchez de partir par le même train de sept heures du matin. Les wagons sont beaucoup meilleurs et il n'y a presque pas d'arrêt aux stations intermédiaires. A Brunswick, où vous serez avant-midi, vous déjeunerez à la fourchette avec un léger beefsteak, très commodément, car vous aurez trois gros quarts d'heure à cet effet, et à Magdebourg vous prendrez d'assez mauvais café, dan& une chambre étroite et enfumée et mal éclairée. Enfin à huit heures un quart vous arriverez à Halle, où je vous attendrai et où je vous préparerai vos quartiers à ce même hôtel du chemin de fer thuringien, où nous avons déjà plusieurs fois mangé et même dîné! Les chambres y sont fraîchement décorées et passablement bien meublées et en tout cas nous pourrons nous y livrer à tous nos goûts champêtres accoutumés.

1) Bernhard C. (geb. 1822) wurde 1850 Solovioloncellist der Weimarer Hofcapelle.

2) Ein rheumatisches Leiden der Fürstin machte im October 1850 den Gebrauch des Bades Eilsen nöthig. Dort erlitt alsbald ihre Cur durch die sie erschütternde Nachricht vom Tode ihrer Mutter eine empfindliche Störung. Darauf erkrankte Prinzessin Marie lebensgefährlich am Typhus und sodann die Fürstin an derselben Krankheit. Liszt, der sie begleitet hatte, musste endlich im Januar 1851 nach Weimar zurückkehren, während Mutter und Tochter in Eilsen zurückzubleiben genöthigt waren. Auf der Rückreise schrieb Liszt den vorstehenden Brief.

Nous voilà séparés, . . . moi, pour la plus grande gloire de l'Institut1) et vous .... pour vivre en pleurant. Dites à Magne que je l'aime assez pour ne pas trop lui en vouloir de ce malencontreux retard. Petit Furet2) comprendra que ce n'est pas peu dire.

Point d'accidents de route. Jusqu'à Brunswick j'ai été seul dans un wagon, et de Brunswick à Magdebourg il ne s'est pas échangé vingt mots entre les voyageurs. Plus loin, bon gré mal gré il a fallu se livrer aux charmes de quelques conversations, d'autant plus que j'ai retrouvé d'anciennes connaissances qui m'ont tenu agréablement compagnie.

J'ai fini le Phédon^) et le premier volume de Marc-Aurèle. Quand nous nous reverrons, je vous dirai en quoi le «beau danger» de Socrate a eu autrefois pour moi plus de séduction que le «morisque» de Pascal, quoique la pensée ait beaucoup d'analogie au fond.

Quant à Marc-Aurèle, je mettrai volontiers son buste, sans oublier le vôtre! parmi mes dieux pénates, aussitôt que j'aurai des pénates, ce qui ne tardera plus de beaucoup, j'ose l'espérer!

J'ai rencontré à la station de Brunswick Mr de Radowitz 4), mais sans le reconnaître, le supposant en Angleterre. Il allait à Erfurt, probablement par Halberstadt et de là en poste

— où se trouve encore sa femme. Je ne lui envie ni son poste diplomatique ni son intimité avec le roi — mais bien très entièrement le bonheur d'aller trouver sa femme! Marc- Aurèle cite entre autres ce vers d'un poète ancien: «Il faut que notre vie soit moissonnée, comme le sont les épis. » Soit

— mais qu'on ne nous déracine pas l'un de l'autre! Bonne nuit et doux réveil! Guérissez Magne au plus tôt,

et fasse le ciel que nous nous retrouvions heureusement à cette table d'où je vous écris, au plus tôt. 21 Janvier [1851].

1) Das Weimarer Theater.

2) Furet, Frettchen, Scherzname der Prinzessin Marie.

3) Von Sokrates.

4) Der preussische General und bedeutende Staatsmann (1797 bis 1853).

[Weimar,] Mercredi, 22 [Janvier] 8 heures du soir.

Me voici dans cette chambre, à cette table, près de ces fenêtres où je vous ai vue tant de fois — tant souffrir, tant pleurer, tant aimer! Tous les objets qui m'entourent sont connus, imprégnés de vous et me parlent un langage d'un attristement et d'une éloquence indiscibles! Q,uand vous reviendrez, vous trouverez pourtant dans cette chambre un objet qui n'y était pas à votre départ, et qui m'a fait un très grand plaisir, pensant qu'il vous en causerait probablement quelque peu. Je ne veux pas vous en faire un mystère ou une surprise, et vous dis tout bonnement que mon buste de Bartolini est arrivé, et qu'il me semble fort beau1).

Débarqué ce matin à 10 heures, je n'ai trouvé personne au chemin de fer, où on avait donné de fausses indications à Hermann2) et mes amis, sur les heures d'arrivée des trains. Les servantes Jetty et Thérèse ont naturellement été enchantées de me revoir — et le chien «Mux noir» est venu me faire toutes ses grâces, un peu banales et fort démonstratives, dans ma petite chambre. Ne manquez pas de raconter cet important détail à notre petite qui aime à s'intituler «Mux blanc». Hermann m'a raconté que Mux noir jouait parfois de très mauvais tours aux dames par ses assaillements de tendresse — particulièrement à celles qui sont enveloppées de bras, ce qui lui est antipathique. De temps à autre il s'avise de renverser des petites filles.

Vers 11 heures 1/2j je suis allé à la répétition du Roi Alfred2') , quatuor et chœurs, dont j'aurai occasion de vous entretenir plus au long subséquemment. En sortant de là, vous pensez bien que je ne pouvais différer plus longtemps ma visite à Ziegesar4) que j'ai retrouvé toujours le même, excellent et excellentissime, tel que vous le connaissez. Il

1) In Florenz 1838 modellirt, jetzt im Liszt-Museum.

2) Liszt's Kammerdiener.

3) Oper von Raff.

4) Weimarer Intendant.

m'a proposé de l'accompagner demain à Gotha, où on représente le Prophète — mais j'ai trouvé plus convenable de ne pas bouger d'ici, avant votre retour. Et après — il n'y a guère de danger, ne vous semble-t-il pas ? qu'on m'arrache à ces murs! L'extérieur en est passablement laid, mesquin et vulgaire — mais j'imagine que vous les reverrez avec plus de plaisir que jamais — car ils ont au dedans je ne sais quel air de paix sérieuse, et comme un calme et bienfaisant sourire que vous leur avez communiqué sans doute et qui me pénètre. Avec quelle émotion n'ai-je pas revu mes petits livres reliés en vert, votre cadeau — et mes Histoires, que je ne lirai probablement jamais, mais qui sont aussi un beau cadeau de vous, et la Bible en 18 volumes et Proudhon et tant d'autres cadeaux de vous! Vraiment, quand je viens parfois à songer et à réfléchir — je me demande si ce n'est pas vous qui m'avez fait autrefois cadeau de mes yeux et de mes mains — et si chaque soir vous ne montez pas les mouvements de mon cœur, tant vous avez fait et tant vous faites constamment pour moi! En tout cas, ce pauvre cœur n'a pas un battement qui ne soit à vous ou vôtre! Quelqu'accablé que je me sente d'ordinaire par mon insuffisance, mes stérilités, mes tiraillements, mes tristes ressouvenirs du passé — et le peu de conformité, voire même la choquante dissemblance de mon moi tel qu'il doit apparaître aux autres, et le moi tel que je le ressens à certaines heures, mais qu'il ne me sera jamais donné de révéler soit par des actes, soit par des œuvres dignes de vous, mon doux ange gardien .... Que disais-je? Oui, quelqu'accablé que je me sente d'ordinaire du moi que m'ont fait les autres, je ne cesse pas d'espérer en vous et de vous. Le Seigneur bénira cet espoir! Impossible de relire mes lettres — tirez-vous-en comme vous pouvez, et suppléez aux omissions qui s'y rencontreront nécessairement

Jeudi, 23 Janvier [1851].

La Grande-duchesse m'a fait demander pour midi et demi. Après quelques mots de gracieuse complimentation elle me dit aussitôt avec un accent de bonté et d'intérêt qui m'a vraiment touché: «La Princesse Marie a été sérieusement malade», suivent les détails de la maladie, l'éloge de Möller *), etc. etc. Je n'ai pas mentionné particulièrement les soins si tendres, si profondément et si véritablement maternels que vous avez eu de cette chère Magne, soins que du reste je n'ai pas manqué à détailler à Vitzthum2) et Mme Fritsch3). Tout à coup, m'interrompant en quelque manière, la Grandeduchesse me demanda: «Et la Princesse?» — «Elle pleure, Madame, lui répondis-je, elle pleure et souffre.» Peu après les larmes me vinrent aux yeux et je ne sais pas trop ce que je disais, mais si je ne me trompe beaucoup, la Grande-duchesse a été noblement émue d'un sentiment sacré, qu'elle est digne de comprendre et de ressentir. Avant de me congédier, elle me dit que le Grand-duc désirait me voir. Effectivement, Monseigneur fit son apparition dans cette chambre d'Herculanum que vous connaissez bien, et quand mon entretien avec lui approcha de sa fin, elle ajouta: «Nous aurons le plaisir de vous voir ce soir sans musique, si vous êtes libre.» Je revins naturellement à l'heure indiquée. Vitzthum me parla de nouveau de votre enfance à Fulda, dans les termes accoutumés. Le Grand-duc et la Grande-duchesse me questionnèrent sur Bückebourg. Je mis sur le tapis la Princesse Carolyne et son système d'éducation, et m'amusai à tailler une silhouette assez animée de la vie si monotonement végétative des souverains du lieu. «Mais à quoi s'y intéresse-t-on ? — A rien! — Qu'y fait-on? — Rien! — Quel goût cultivent-ils? — Aucun.» Et après quelques moments de silence: «Pardon, Madame, je ne voudrais pas être injuste et je dois réparer

1) Arzt in Eilsen.

2) Baron V., Obermundschenk.

3) Gräfin F., Oberhofmeisterin der Grossherzogin-Grossfürstin.

une faute que nia mémoire a commise bien involontairement. On y fait, les deux sexes même, beaucoup de cartonnage, auquel on prend un sensible intérêt.» Vous voyez d'ici le sourire de Mme la Grande-duchesse, très complaisamment reproduit par Mr et Mme Stein et M1' de Vitzthum et Mr de Gerstorff père1), qui étaient les seules personnes présentes.

Dans le courant de la soirée, le Grand-duc m'a appris qu'un ancien Comte de Bückebourg avait reçu de je ne sais quel roi de Portugal, au service duquel il avait été pendant plusieurs années, deux canons en or massif qu'il avait eu soin de faire monnayer en Allemagne. Racontez ce fait historique à Möller, qui vous en donnera sûrement les éclaircissements.

Au sortir de mon audience du matin chez Mme la Grandeduchesse, je sais allé chez Mme Fritsch qui est retenue dans sa chambre depuis hier, par un rhume. J'ai naturellement beaucoup parlé de vous et de Magne. J'ai fixé à peu près vers le 20 Février votre retour ici ajoutant que certainement vous ne seriez en aucune façon retenue par les charmes d'Eilsen.

Comme il y avait bal du Club au Stadthaus, les Princes héréditaires ne sont pas venus passer la soirée en famille. Mais j'avais déjà eu l'honneur de voir Monseigneur dans la matinée, et dois vous dire qu'il a été très bon, très affectueux pour moi à ce revoir.

Quant à la Princesse, elle m'a de suite demandé de vos nouvelles. Elle, aussi bien que la Grande-duchesse, Vitzthum et Mme Fritsch paraissent évidemment frappés de cette noble force et constance de caractère, avec laquelle vous traversez ces années de deuil et de douleurs de toute nature. Vitzthum, en particulier, m'a fait très amicalement une énumération fort sagace de vos peines et de vos navrements.

Demain je vous enverrai le Chopin que je vous prie de corriger et de retourner aussitôt soit à Belloni, soit aux Escudier2).

1) Minister.

2) Liszt's Buch über Chopin (Ges. Schriften I) erschien zuerst in dem Blatt der Gebrüder Escudier »La France musicale«, Paris.

Avant la soirée du château, j'ai porté votre lettre à Mme Schwendler, que j'ai trouvée avez bien portante, établie sur un canapé, en robe de chambre de tartan ou de cachemire russe. Son petit enfant (de l'un ou l'autre sexe, je l'ignore) dormait dans son berceau, sur l'autre canapé. Schwendler a des affaires plein le dos à Eisenach et ne revient qu'en courant de loin en loin ici. Cette méthode matrimoniale ne vous arrangerait pas singulièrement, et il n'y a guère de danger qu'elle soit jamais mise en pratique avec vous. Mme Schwendler me charge de toutes ses tendresses pour vous. Aussitôt qu'elle sera assez réconfortée pour écrire, elle vous donnera de ses nouvelles, mais je lui ai dit que probablement vous arriveriez ici avant ce temps.

Quoiqu'il ne se passe guère de choses ici, il me semble que j'en ai un tas à vous dire et ne sais comment finir mes épitres. A propos, la Princesse de Prusse arrivera positivement pour le 2 Février et restera probablement jusqu'au 16.

Furet aura sûrement déjà commencé ses beaux exploits, en se mettant sur ses jambes aujourd'hui. J'ai répondu ce matin à Vitzthum sur une espèce de compliment relatif au prétendu caractère que j'ai montré en ces dernières circonstances: «Mais je serais certainement le dernier des misérables s'il pouvait en être autrement!»

Pardonnez-moi ces vagueries, et revenons aux choses de Weymar. Maltitz1) est à Dresde depuis l'ouverture des conférences et y restera encore quelque temps. Sûrement il en reviendra Excellence. En attendant, Fehleisen'2), avec qui j'ai dîné aujourd'hui, remplit ses fonctions in loco.

Chelard3) va très prochainement être mis en disponibilité. Le ministère a accueilli la demande de l'Institut! Gœtze, le Musikdirektor, sera temporairement mis à ma disponibilité,

1) Russischer Gesandter in Weimar.

2) Secretär der russischen Gesandtschaft, einer bekannten Petersburger Banquierfamilie angehörend.

3) Der alte Weimarer Hofcapellnieister (1789—1861). Er betrachtete Wagner's Werke als excentrische Ungeheuerlichkeiten, wühlte gegen Liszt und wurde pensionirt.

car Ziegesar est pleinement persuadé que Gœtze dirige infiniment mieux que Chelard.

A propos de maître de chapelle, Wagner vient de m'envoyer la traduction de notre brochure Lohengrin *.), accompagnée d'une longue lettre d'excuses sur ce retard infiniment flatteuse. Je vous communiquerai sa lettre par la prochaine poste. Quant au manuscrit allemand, je verrai ce qu'il y a de mieux à en faire. Les Escudier m'ont également fait parvenir les épreuves des deux premiers articles du Chopin, ainsi que la notice sur Field7) qui a paru dans leur dernier numéro. Belloni doit être glorieux en ce moment. Je corrigerai les épreuves demain et vous les enverrai le soir. Veuillez les revoir promptement et les expédier de suite à Paris. En outre, je vous prie de m'envoyer par retour du courrier la grosse lettre en allemand avec les documents relatifs de Nicolai3), à qui il faut que je réponde immédiatement, car il vient de me récrire, en me redemandant ses documents.

Persuadé que vous n'oublierez pas la Fondation GœtheA), je ne vous en parle plus — mais j'ai déjà tout combiné pour que Raff parte pour Leipzig à la fin de cette semaine.

Demain j'irai chez les Schwendler et la Plötz5). Probablement aussi Mme la Grande-duchesse me fera demander. Samedi soir je devrai diriger Robert le Diable, si Mr Höfer6) n'est plus malade, ce qui est le cas depuis plusieurs jours. J'ai parlé à Ziegesar du soin que je mettrai à établir une vigoureuse discipline dans mes attributions théâtrales. C'est une façon de parler assez nouvelle pour un démocrate supposé de mon espèce, n'est-ce pas? Mais vous savez que quand

1) Gesammelte Schriften III, 2.

2) Gesammelte Schriften IV.

3) Wilhelm N., holländischer Componist und Musikschriftsteller, nachmals Director der kön. Musikschule im Haag.

4) Von Liszt (Ges. Schriften V), erschien 1851 bei Brockhaus als Brochure.

5) Frau v. Plötz, Schwester von Frau v. Schwendler, der Fürstin befreundet.

6) Bassist.

je me prends à quelque chose, je n'en démords pas aisément. Seulement je m'y prends quelquefois un peu tard! Ce que je n'ignore pas complètement ....

Faites bien mes amitiés à Möller , rappelez-moi au souvenir du pauvre Furet malade! Écrivez et n'oubliez pas que bon Dieu a donné non seulement le pain quotidien, mais même petit café, sans obliger à trop de sueurs ni de larmes.

Tout en vous F. L.

Samedi, 25 Janvier 1851.

Hier soir m'est parvenue votre première lettre, et je vous loue, vous glorifie et vous bénis d'être de la sorte dépourvue de raisonnabilité et de philosophie. Pour ce qui est de cette dernière, vous savez que malgré la grande estime que j'en fais, je n'en suis pas moins persuadé que de tout temps la véritable philosophie «se moque de la philosophie». Mais revenons aux choses, qui nous intéressent. Magne continue donc d'aller mieux. Il y avait tout lieu de l'espérer, mais la certitude est bien préférable à l'espoir. Bientôt j'espère que nous aurons deux certitudes au lieu d'une, celle de voir Magne tout à fait bien, et de nous retrouver!

Robert est remis, à cause de l'indisposition de Höfer — et remplacé sur l'affiche par la Somnambule, avec laquelle je n'ai rien à démêler. Cette semaine se passe naturellement beaucoup en conversations pour moi. Hier soir nous avons fait deux trios avec Joachim1) et Cossmann, sans autres auditeurs que Reissmann, Raff et Szerdahély'2) — ces deux derniers sont mes indispensables. Winterberger3) m'avait invité pour une soirée de trio chez lui — mais je me suis excusé. Joachim prend le Dimanche matin, pour des séances de quatuor chez

1) Josef J. (geb. 1831) war von 1850 — 53 Concertmeister in Weimar.

2) Ein Ungar, der sich um Liszt's willen in Weimar aufhielt.

3) Alexander W. (geb. 1834), Schüler Liszt's, Ciavier- und Orgelvirtuos, Componist, jetzt in Leipzig.

lui. J'y irai demain et les Dimanches suivants. Mardi soir, il y aura concert à la cour. La Dsse Bernard1) est ici avec ses filles. Je me sens quelquefois non comme un poisson hors de l'eau, mais comme un poisson embourbé dans un marécage. L'Institut me prendra toute l'après-midi d'aujourd'hui — il faut que ces lignes partent, et je ne vous ai rien dit de ce que je voulais. Mais ai-je donc autre chose à vous dire et à vous répéter, si ce n'est que je vous aime sans mesure, et que je suis tout en vous et par vous!

Dimanche, 26 Janvier.

Je reçois votre troisième lettre du 23 Janvier, je suppose, car vous ne datez plus après avoir reçu la mienne de Halle, chère, chère! Mes conversations d'hier et d'avant-hier m'ont si fort enroué et enrhumé que je serai obligé de garder la chambre aujourd'hui, et peut-être demain encore. En arrivant ici, j'ai trouvé sur ma table un courrier terriblement musical, et mes conférences avec Ziegesar se prolongent infiniment. Ah! Si vous saviez combien je me prends à regretter notre Eilsen, ces belles matinées, mes quelques heures de vraie liberté dans le travail, nos jeux de 66 — et combien j'y retourne en pensée à chaque instant, vous cherchant, vous parlant, vous adorant!

Il y a vraiment une malheureuse contradiction entre mes goûts, mes besoins, ma vocation naturelle et les obligations de ma carrière extérieure, les occasions et les entraînements presque inévitables de la renommée et de la position qui m'ont été faites. Cette contradiction je la ressens avec affliction parfois, et d'ordinaire elle me cause une fatigue, et je ne sais quelle pénible langueur, dont ce dernier portrait de Vienne marque assez la trace. Voilà pourquoi je l'aime mieux que les autres, à l'exception cependant de ce buste de Bartolini que j'ai eu un instant la tentation de vous envoyer à

1) Von Sachsen- Weimar.

La M ara, Liszt-B riefe. IV.

Eilsen, car j'imagine qu'il vous fera plaisir à regarder. C'est un cadeau qui vous est exclusivement destiné et vous ne serez probablement pas très empressée à en faire multiplier les exemplaires !

Ne voulant pas affronter pour ma part le mauvais air du dehors, Joachim, Stör1), Walbrül2) et Cossmann sont venus exécuter deux beaux Quatuors de Mozart et Beethoven chez moi, car je tiens à me ménager, et ai refusé l'invitation à dîner au château, à cause de mon gros rhume. Votre lettre m'a été remise au moment d'un chant sublime du second Quatuor, qui n'était pas indigne de s'harmonier avec votre larme. Et quand vous reviendrez, je les prierai de le redire en votre intention. Ziegesar va brillamment réparer la bévue du Czar et Zimmermann en consacrant la recette de la première représentation, 1er Février, à venir au secours de la famille de l'auteur qui vient de mourir dans une grande détresse, laissant une femme et une demi-douzaine d'enfants sans pain. Dans cette circonstance encore c'est Mme la Grandeduchesse qui aura le mérite de cette générosité que je ne puis qu'indiquer comme une chose d'à propos et de belle et bonne convenance. Car pour l'intendance proprement dite, elle est trop mal dotée pour être à même de renoncer ainsi, même quand il s'agirait d'un élan du cœur, au produit d'une seule des représentations de la saison théâtrale. Demain nous aurons réponse de la Grande-duchesse, et je me plais à croire qu'elle sera affirmative — c'est-à-dire qu'elle donnera trois cent thalers sur sa cassette.

L'occasion s'étant présentée, j'ai dit très ouvertement et explicitement mon sentiment à Raff sur ses éruptions volcaniques — et selon toute probabilité sa guérison ne présentera même pas de symptômes inquiétants ou dangereux. Si je me sentais un peu plus le talent des narrations épistolaires, je pourrais vous raconter plusieurs détails qui ne manquent pas d'un certain piquant de naïveté.

1) Cari St. (1814 — 89), erst Concertmeister, dann Musikdirector der Weimarer Hofcapelle.

2) Weimarer Hofcapellist.

En attendant le prompt achèvement de la convalescence amoureuse de notre héros, il s'est mis fort ardemment à la besogne de son Alfred, dont le quatrième acte sera enfin terminé dans trois jours. Après quoi je le prierai de se rendre à Leipzig, supposant que vous m'enverrez d'ici là les épreuves. Quant à l'ouverture, il compte ne l'écrire, à l'instar de Mozart, qu'au tout dernier moment, et dans l'espérance du très complet succès de son ouvrage, il fume en ce moment très confortablement son cigare.

Mais qu'ai-je à faire de vous entretenir de ces choses? Elles ne me préoccupent assurément pas au delà du temps que je suis obligé de leur donner. Une seule chose, comme dit V Imitation, est nécessaire; cette seule chose pour moi est de vous aimer et de vous adorer, et de me rendre le moins indigne qu'il se pourra de vous! J'écrirai demain matin à Magne, dont les lignes m'ont si doucement, si profondément ému.

Lundi, 27 Janvier 1851.

Ma pauvre adorable! Vous déraisonnez éblouissamment dans votre dernière lettre et «le serpent qui se tord dans votre cœur» a des séductions plus puissantes encore que le serpent qui séduisit notre mère Eve. Je suis vraiment désolé que vous ayez mis le nez dans ces correspondances, dont je vous autorise à brûler tout ce que vous voudrez, car depuis longtemps ce n'est qu'un passé de cendres pour moi. Hélas! Bien avant Odessa déjà je n'étais guère autorisé à jouer au sérieux les rôles de jeune premier amoureux — Helden- und Liebhaberfach, comme on dit en allemand. C'est pourtant ce qu'il aurait fallu . . . pour que vous me mettiez bien et dûment à la porte. L'amour se colore et se nuance à l'infini dans le cœur humain. On peut ranger par groupes les principales gradations et dégradations — mais l'élément propre de certain amour est le mystère. Il se révèle, plus qu'il ne saurait s'expliquer. Dans quelques années je serai probablement plus à même de parler de certaines choses. Les meur-

trissures qui me sont venues de par les autres ou de par moi seront guéries alors — et j'aurai reconquis ma véritable jeunesse, et justifié du reproche qu'on m'a fait de vivre «comme si j'étais immortel!» Alors aussi je l'espère auront disparu vos meurtrissures, vos agitations et vos navrements fébriles, contre lesquels les meilleurs arguments à l'usage des jeunes premiers amoureux échoueraient infailliblement.

Malheureusement j'ai de gros reproches à faire à Raff, relativement à son Alfred, dont il n'a pas encore achevé le 4me acte, ce qui a empêché jusqu'ici les copies et l'étude de tout cet acte. Incident fort grave pour V Institut, qui met très fort en doute la possibilité de la représentation Ü Alfred au 16 Février1) et n'est guère d'humeur douce et paisible à l'égard de l'auteur. Sur la prière que je fis ce matin à l'Intendant de donner un savon d'importance à Raff, il me répondit qu'il l'avait déjà fait une ou deux fois; mais que sur les observations sérieuses qu'il lui avait adressées, Raff n'avait su répondre autrement qu'en riant aux éclats — procédé dont il s'était déjà servi à plusieurs répétitions, alors que les chanteurs ne réussissaient pas à entonner passablement juste leurs parties — lesquelles, soit dit en passant, présentent des difficultés assez notoires.

Vous avez deviné juste par rapport à mon très gros rhume, en l'honneur duquel j'ai gardé la chambre près de deux jours. Cela m'a empêché de tenir la promesse que nous nous étions faite que j'irais à la messe le premier Dimanche de mon arrivée. Mais Dimanche prochain je compte réparer cette omission très involontaire.

Ce matin, la Grande-duchesse m'a fait demander pour me communiquer un grand nombre de nouvelles compositions. J'ai tenu à ne pas manquer, quoique Ziegesar me proposât encore à midi de m'excuser personnellement lui-même. Cette sortie a plutôt amélioré qu'empiré mon état, et j'ai légèrement dîné avec appétit, ce qui ne m'était pas arrivé depuis Vendredi. Vers la fin de ma séance musicale avec la Grande-

1) Geburtstag der Grossherzogin-Grossfürstin.

duchesse, Monseigneur entra et raconta qu'à la chasse de ce matin il avait blessé un lièvre — mais qu'on l'avait assuré qu'il n'était mort qu'à quelque distance de là. La Grandeduchesse prit soin de l'informer immédiatement de l'amélioration de la santé de Magne. Elle eut auparavant un mouvement très gracieux. Après m'avoir montré son portefeuille de manuscrits, très garni de nouveaux morceaux et d'études de compositions, et m'avoir fait asseoir au piano comme d'habitude pour me les communiquer, elle me demanda: «Avezvous des nouvelles de la santé de la Psse Marie? Il aurait fallu commencer par là.» Monseigneur parut très charmé du rétablissement de votre Magne, et puis reprenant sa narration: «En passant par Belvédère j'ai entendu chanter un rossignol ... Il y a déjà des rossignols à Belvédère ... Si la Psse Marie pouvait entendre chanter ces rossignols, cela contribuerait sûrement à hâter sa convalescence.» Et en ce moment l'excellent et digne vieillard était assurément plus poète pour moi qu'il ne l'imaginait !

En fait de visites, je n'en ai guère fait excepté à Mme Plötz, qui m'a raconté toutes sortes de choses intéressantes ; entre autre la nouvelle version du Kladderadatsch de Berlin de la célèbre chanson d'Arndt, que j'ai composée autrefois et dédiée au Roi de Prusse en remercîment de l'ordre pour le Mérite: «Was ist des Deutschen Vaterland? Ist's Preussenland , ist's Schwabenland?» et dont le refrain est: «Das ganze Deutschland soll es sein!-» refrain que le Kladderadatsch modifie de la sorte: «Das ganze Russland soll es sein!»

W de Plötz vient d'être décoré par le Duc de Dessau de la croix de commandeur de l'ordre de l'ours. Ceci n'est point une plaisanterie, car l'ordre de l'ours est le Hausorden de la famille des princes de la maison de Bernburg, dont l'origine remonte directement au premier ours créé et se trouve par conséquent d'une ancienneté et d'une illustration antédiluviennes, ainsi que le témoigne l'étymologie de leur nom Bärenburg dont on a fait Bernburg. Si on m'avait donné cette croix, je ne laisserais pas de m'en parer «dans les grandes occasions ! »

La maxime de Voltaire «petites causes, grands effets» va malheureusement trouver une application qui me sera pénible, car toutes sortes de méchantes petites causes m'empêcheront probablement de vous écrire pendant deux ou trois jours. Je suis encombré de devoirs: la suite des épreuves de Chopin avec le «Zal», qui me plaît infiniment dans l'impression, le nuancement du morceau que Raff devra porter à Leipzig, la répétition et le concert de cour de demain, une ou deux répétitions de théâtre pour Alfred, cette semaine — des pourparlers indéfinis avec la gent musicale ... et par-dessus tout une dixaine de grosses lettres à écrire dont trois qu'il faudra un peu styliser, pour la Bachstiftung ,4), et vous savez qu'il me faut malheureusement deux heures pour de pareilles lettres — diverses autres besognes et correspondances musicales. A Francfort, on veut monter le Tannhäuser pour le mois d'Avril, et Schmidt [Prince Eugene*1)), le nouveau maître de chapelle, s'adresse naturellement à moi à cet effet. Enfin la publication assez prochaine des Herderfeste et de l'article sur Lohengrin, que je voudrais faire patronner directement par Monseigneur le Prince héréditaire, et imprimer ici, moyennant une souscription convenable. Voilà une bien longue énumération, et dont les détails me causeront passablement d'ennuis.

Oh nos belles heures d'Eilsen! Quand les reprendronsnous? Ces 18 jours d'attente encore vont être si mornes et si longs! Chère adorable et adorée Carolyne, au nom du Ciel et de notre amour, ayez soin de vous et conservez-vous du mieux qu'il se pourra, par la patience et l'espérance d'un avenir qui est proche. Songez que je suis tout par vous, comme j'espère que je serai tout pour vous. Mon âme ressemble en ce moment à cet enfant qui crie au-dessous de votre chambre. Chantez-moi cette Dumha qui sera mon océan et mon ciel à jamais!

1) Liszt war dem Vorstand der Bach-Gesellschaft beigetreten.

2) Gustav Schmidt, der Componist der Oper »Prinz Eugen«.

Je viens vous dire un simple bonsoir, chère, chère. Votre lettre de ce matin était désespérante. Comment pouvez-vous parler de remords, de reproches, d'ingratitude envers moi? Eh mon Dieu, ne me connaissez-vous donc pas encore? Malgré tous mes défauts , mes manques et mes travers , croyez bien que je ne saurais jamais méconnaître votre amour, quelque forme qu'il puisse revêtir. J'espère qu'à cette heure vous serez redevenue un peu plus calme, car comment vivre dans cet état de fièvre chaude et de tétanos perpétuel? Je vous en supplie à genoux, ayez plus soin de vous. Gardez un peu d'équilibre et n'augmentez pas les craintes qui viennent parfois jeter un jour si sombre sur mon avenir. Pour l'amour de moi cherchez un peu de paix et ne vous consumez pas ainsi avant le temps!

Ce soir, il y avait Concert à la Cour. Je vous joins ici le programme. Après le Trio de Henselt qui est charmant et que nous vous exécuterons dans la perfection, car Joachim et Cossmann sont vraiment des artistes avec lesquels il y a plaisir à faire de la musique d'ensemble, Mme la Grande-duchesse me fit un bout de compliment, qu'elle tourna intentionnellement court pour me dire: «Il y a de meilleures nouvelles de la Princesse Marie?» ... et comme j'essayais de lui dire quelques détails, elle m'interrompit: «Et la mère?», en accentuant vraiment ces mots avec cœur. Pour moi, je me trouvais encore si fort sous l'impression de vos lettres d'hier et d'aujourd'hui que je ne pus lui répondre que d'un geste, qu'elle a semblé comprendre. Et la conversation en resta là pour le monde. Je ne sais si cela vous paraîtra naïf de ma part, mais dans les circonstances données j'ai été profondément touché par cette simple question! Racontez à Magne que le Grand-duc m'a ainsi abordé: «J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien de contraire à ce que vous vous portiez très bien!» Formule que j'adopterai pour elle. La pauvre enfant n'aura certainement rien de contraire à se très bien porter au plus tôt.

Eugène1) vient de m'écrire. Je lui ai répondu et nia lettre était même à moitié finie, avant que je n'aie reçu la sienne. Je lui dis, entre autre, que nous nous étions rendu la vie impossible l'un sans l'autre — mais assez naturellement, et sans phrases romanesques , ni points d'exclamation superflus. Je vous envoie également sa lettre pour vous distraire quelque peu.

Demain matin à neuf heures, répétition d'orchestre de l'opéra de Raff, qui durera bien jusqu'à deux heures. Plus tard, il me faut absolument écrire des lettres, ce qui me prend un temps énorme. Impossible de m'occuper d'un travail musical jusqu'à votre retour; et je ne joue ni au whist ni au 06, et borne mes relations au strict nécessaire, à l'exception de Joachim, que je prends en véritable affection.

Bonsoir, chère! Encore une fois pensez et croyez bien que je ne puis vivre qu'en vous et par vous! Vivez donc, ne serait-ce que par un effort de volonté ; que Dieu vous garde et vous conduise bientôt vers moi! Tendresses à Magne, et ne pleurez plus tant!

[31. Januar 1S51.]

Chère, vous m'avez écrit une lettre adorablement admirable et sublime aujourd'hui — et j'ai vraiment honte de ne savoir vous dire que des froideurs et des fadaises. Mais puisque vous ne vous lassez pas de donner et de jeter avec une immense profusion et à l'infini les perles inépuisables de votre imagination, les sanglots inentendus de votre âme — comment puis-je faire autre chose que de tenir mon âme bien ouverte, afin d'aspirer incessamment ces merveilleux parfums , devant lesquels l'exaltation et la poésie même resteraient muets? — Qu'ai-je à vous dire, et quelles paroles me seraient données pour vous exprimer mon ravissement? Il me faudrait vraiment l'archange Michel pour secrétaire, si j'étais tenu à répondre à votre lettre! — Mais quoique je désespère de jamais vous écrire comme je l'entends, je ne puis faire autrement

1) Prinz Eugen Wittgenstein.

que de vous écrire sans cesse, tout en n'ayant rien à vous dire. Comme votre comparaison de l'automate «qui commence par faire quelques pas à la satisfaction la plus générale, et qui tout d'un coup, sans cause apparente, s'arrête court et ne bouge plus — et si même on lui donnait un coup de poing, il ne ferait que tomber sur le nez» — comme cette comparaison est juste et charmante! Mon Dieu! que vous avez d'esprit, de grâce et de haute originalité à côté de ce génie de votre cœur! — Ne contestez pas le mot, il n'est que rigoureusement exact — et la comparaison de Hugo dans son Mazeppa s'y applique si bien parfois ! Hélas ! ma bonne, ma belle, vous voyez aussi les six lunes de Herschel et d'autres encore, que les Herschels de l'avenir même ne découvriront pas. Les boulettes de papier, en guise de pétards, lancées à l'entour de la chaire du professeur, m'ont paru une plaisanterie de bon augure pour Daniel!1) Belloni ne m'a point écrit tout ce temps, et je n'ai par conséquent aucune nouvelle sur le collège de Tournay. Mais c'est une idée que je n'abandonne point, sauf à ne la réaliser que dans un an ou deux. Pour à présent, l'influence qu'exerce Mme Patersi2) sur le moutard, me paraît porter de bons fruits. Écrivez-lui bien que je lui suis particulièrement reconnaissant des soins qu'elle en prend.

Quand me donnera-t-on du «barszcz»'*) — dites-moi comment on orthographie ce mot, que je devrais savoir — et des «zrazy»?4) Quand reprendrons-nous nos petits déjeuners en l'air? Hier j'ai écrit trois brouillons pour la Bachgesellschaft de Leipzig, que je vais me mettre à copier. Raff part demain pour Leipzig. La «Correcturprobe» avec orchestre de son Alfred m'a fait connaître sa partition très à son avantage, et je dois dire en toute sincérité et justice, que son Alfred est un ouvrage vraiment remarquable, dont on peut se promettre

1) Liszt' s Sohn.

2) Frühere Erzieherin der Fürstin, die jetzt Liszt's Kinder in Paris in Obhut hatte.

3) Suppe auf Polnisch.

4) Rindfleisch.

un beau succès. Après-demain, pour la fête de Monseigneur, je dois inaugurer les nouvelles chaises et les nouveaux pupitres que Ziegesar a fait faire pour l'orchestre — près de 300 Th. de dépense! — en dirigeant, avant la comédie, la Jubelouvertüre de Weber. Pour ma part, quand j'irai au-devant de vous à Halle, j'en exécuterai une toute autre, au dedans de moi.

Voici V Institut, qui arrive. A propos d' Institut , je vous dirai que Ziegesar sera sous peu, avec ou sans titre, Écuyer et Secrétaire particulier de Mme la Grande-duchesse. Ce sera probablement sa transition pour l'Excellence, etc.

Merci des épreuves [Fondation-] Goethe. Je vous loue et vous bénis de toutes choses et en toutes choses. Puissé-je seulement me rendre digne de vous!

Lohengrin.

Après la fête de Cari Friedrich, j'écrirai de nouveau à Magne. Je serai à ce moment un peu sorti de mes ennuis de pourparlers et correspondances, qui me tiennent à la gorge. Dites-lui que le ministre des travaux publics, je crois, dans ce Ministère de transition et de carnaval, que Louis Napoléon vient d'improviser à loisir, s'appelle Magne. Dites-lui que je l'aime, et que je la supplie de se soigner et en même temps de vous soigner — car c'est à elle maintenant de montrer le plus de raison et de patience. J'aurai soin de lui faire tout un sermon à ce sujet, dans ma prochaine lettre.

1" Février 1851.

Vous me demandez dans votre lettre d'aujourd'hui: «Quel est votre première pensée à votre réveil, le premier souci de votre journée?» Eh! ne l'entendez-vous pas, ne le sentezvous pas, n'en êtes-vous pas aussi infailliblement sûre que si vous le touchiez du doigt? — Vous et puis vous encore, et sans fin vous! Je vous parle, je vous pleure — et vous loue, vous bénis, vous adore et vous aime! Je déjeune toujours seul dans notre chambre de travail, d'où je ne bouge

point jusqu'au dîner, à 2 heures moins le quart. Bien à regret et contre ma volonté, j'ai été obligé d'y laisser entrer un peu plus d'individus que je ne comptais, mais comme j'y ai été retenu pendant deux jours à cause de mon refroidissement, et qu'il était plus commode d'expédier plusieurs choses pressantes, j'ai dû manquer à la règle que je voulais garder. Cela me chagrine, comme tant d'autres choses plus ou moins inévitables, mais à l'égard desquelles j'ai toujours pratiqué une résignation à la turque — peut-être par trop de faiblesse naturelle ou de tolérance réfléchie.

Vos lettres hélas ! ne m'arrivent pas le matin à mon lever, comme vous le supposez — car je me lève à 7 h. 1/2, et la poste n'est distribuée qu'à 11 h. 1/2. Mais je compte chaque matin sur une de vos lettres, comme sur la Providence, et me lève et m'occupe à cette intention pendant les premières heures de la matinée. Szerdahély, qui est vraiment un charmant garçon et fort discret, vient d'ordinaire vers les 9 heures s'informer si je n'ai pas en quelque manière besoin de ses services — comme courses, messages, copies de lettres, etc. Pour ma part, je ne bouge point de cette chambre et n'ai été que deux fois chez lui. En arrivant ici d'abord, et ensuite pour donner ma leçon à Sacha Winterberger et Jadassohn *) — opération que je recommencerai chaque semaine, car mes gaillards en ont fort besoin, et je suis moralement obligé de leur faire faire un bon emploi du temps. Mon enseignement, du reste, ressemble pas mal aux «operationes curtorum» de Dieffenbach 2) — demandez à Möller l'explication de cette branche de la science chirurgicale. Je suis pour la plupart du temps obligé de leur inventer des membres, qui leur manquent — et n'ai guère rencontré jusqu'ici d'individu qui réponde par la tête et le cœur à mes désirs et mes ambitions d'art. C'est une véritable affliction pour moi, qui est encore infiniment aggravée par tous les manques que je sens chaque

1) Salomon J. (geb. 1831), Schüler Liszt's, Componist, jetzt Professor am Leipziger Conservatorium.

2) Berühmter Chirurg (1794—1847).

jour en moi-même — et les difficultés que j'éprouve de trouver une forme qui me contente à peu près, pour ce flux et reflux de sentiments, d'idées, de prières, de lamentations et d'espérances suprêmes, qui se meut dans mon cœur — et qui n'aura jamais d'autre témoin que vous seule, chère unique — vous qui êtes mon glorieux partage, sur la terre et dans le Ciel!

Si vous le redemandez, je vous enverrai l'article Lohengrin avec la lettre de Wagner, aussitôt qu'on me l'aura rendu. Mais je crois que vous pourriez vous dispenser de relire en allemand ce que nous savons par cœur en français — et attendre que la chose ait parue, ce qui sera vers la fin de ce mois. J'ai écrit à Henselt une lettre toute musicale sur son Trio dont Szerdahély a pris copie. Raff est parti hier pour Leipzig, et a enfin terminé son Alfred, dont je serai obligé de m'occuper beaucoup cette semaine. Demain matin 10 heures Dimanche, séance de quatuor chez Joachim. Pour les Dimanches suivants, je l'ai prié de fixer 1 1 h. à cause de la messe, mais demain cela ne se peut pas bien. Je me dispenserai de la Cour du matin, sous prétexte de répétition. La Psse de Prusse est arrivée hier, et était à la représentation de Czar und Zimmermann. Le théâtre était sur pi ein, et on a fait 240 Th. de recette, qu'on enverra aussitôt à la famille de Lortzing.

Adieu chère, tâchez de moins pleurer, si cela vous est possible — car vos larmes ne me consolent guère, et vous font du mal. Je vous enverrai demain la suite du Chopin, pour que vous ne périssiez pas d'oisiveté. Tendresses à la petite et nourrissez-la bien de côtelettes et beefsteaks. afin qu'elle gagne au plus vite des forces.

Mardi soir, 11 heures.

Bonsoir, je viens vous dire bonsoir avant d'aller dormir, et vous bénis aujourd'hui comme chaque jour. Vous êtes ma prière, mon espoir et mon repos. Tâchez de ne pas être malade, et revenez-moi bientôt!

Je ne vous ai pas écrit aujourd'hui ; ma matinée s'est perdue à la répétition, et l'après-dîner j'ai parcouru la partition de Geneviève de Schumann, ouvrage qui m'a encore moins satisfait à la lecture qu'à la représentation. Ce Clavierauszug a été fait par Clara, dont le nom est sur le titre. J'ai pensé que ce serait là un nouveau sujet de jalousie pour vous1). Entre sept et dix heures du soir, j'ai écrit quelques lettres, à Escudier et Belloni et ensuite je suis allé à un souper d'adieu qu'on donnait à Pliiskow2), qui part demain pour son régiment prussien. Il ne s'est naturellement rien passé d'intéressant là, et partant je n'ai rien à vous en raconter. Bonsoir donc, chère!

Mercredi matin.

Je me lève la tête lourde et le cœur gonflé de larmes. Je me suis dispensé de la répétition du matin pour être plus libre de songer à vous, et probablement je ne m'occuperai de rien autre, pendant quelques heures du moins. Votre absence me rend fainéant. 11 y a de beaux rayons de soleil, aujourd'hui. Pénètrent-ils dans votre chambre, et vous font-ils un peu de bien? C'est après-demain, votre fête. Pauvre Carolyne, quelle triste fête je vous ai préparée! Je vous envoie quelques feuilles de camélia, que j'ai embrassées. Mettez-les dans ce manuel du chrétien que vous m'avez donné et qui est resté à Eilsen — en guise de signet au chapitre de V Imitation, où il est si bien parlé de l'amour.

Quel amour que le vôtre, chère âme, et comme je m'y abîme ! Quel infini de tendresse, de bonté, de grâce, d'ardeur, de passion! En me disant que vous ne pourriez être autrement, ce n'est point diminuer vos grâces et vos mérites. Le soleil pourrait-il être autrement?

Les Débats me parviennent régulièrement, mais je les lis

1) Die Fürstin beneidete Clara Schumann, insofern diese als Musikerin den Beruf ihres Gatten vollkommen theilen konnte.

2) Gehörte zum Weimar'schen Hofstaat.

rarement, et le feuilleton de Delécluze sur le tableau de Müller m'a échappé. A propos de tableaux, je vous ménage une petite surprise que je vous donnerai pour ma fête, en Avril, ou peut-être à la fête de Magne, le 18. Vous m'avez demandé quel cadeau vous deviez lui faire. Le mieux serait peut-être un portefeuille-pupitre sur lequel elle pourrait écrire commodément, dans le genre du vôtre, mais moins compliqué et plus élégant — que Mrae Patersi pourrait choisir à Paris et vous envoyer de suite. Je suppose que pour trois ou quatre louis, elle trouvera quelque chose de convenable.

Hier matin, je suis allé chez la maman Schwendler, qui m'a chargé de mille et mille tendresses pour vous. Son fils était aussi du souper Pliiskow, et nous sommes toujours à ce même mieux ensemble que vous connaissez.

Demain soir, Jeudi, il y aura un petit concert intime, en l'honneur de la Princesse de Prusse avec le trio Joachim et Cossmann. Le grand concert ne peut avoir lieu qu'une quinzaine après la fête de Mme la Grande-duchesse, et David1) sera positivement invité. Les autres pourparlers avec lui sont remis jusqu'à ce moment. La cour vient de souscrire pour dix exemplaires 50 thalers par an à la publication Bach de Härtel, ce qui est fort convenable, vu que cette publication durera au moins une dixaine d'années, peut-être davantage. Cette souscription est une nouvelle politesse , qu'on veut bien me faire. Jusqu'au 16 je n'aurai point d'opéra à diriger, mais à votre retour réapparaîtront Tannhäuser et Lohengrin. En surplus, vous aurez deux grands concerts au théâtre, l'un avec V Antig one de Mendelssohn et la Symphonie de Harold, et l'autre avec la neuvième Symphonie de Beethoven et plusieurs autres compositions du même que vous ne connaissez pas; entre autres un «Liedercyklus an die ferne Geliebte» que Götze2)

1 Ferdinand D. (1810—73. der Leipziger Geiger, Concertmeister und Lehrer.

2 Franz G. (1814—88), Tenorißt der Hofoper, nachmals als Gesangsprofessor in Leipzig berühmt, saog zuerst Liszt's Lieder öffentlich.

chantera. Pour Alfred nous aurons une caravane Leipsicoise, dont Mme Frege1) fera probablement partie.

Veuillez donner les instructions les plus précises à Belloni par rapport aux épreuves Chopin. Gerhard2) m'écrit qu'il vous a envoyé la Revue. Si Dieu nous accorde un peu de paix et de calme, j'espère que mes filles vous porteront des sentiments qui pourront peut-être adoucir d'autres injustices et meurtrissures que je n'ai malheureusement pas su (et il y a sûrement un peu de ma faute en cela) vous éviter. Quoique il en soit, ce que vous faites pour elles est profondément gravé dans mon cœur. Fussent-elles même des ingrates et des filles dénaturées, ce qu'à Dieu ne plaise je veuille prévoir, soyez certaine que ces bienfaits ne seront ni perdus, ni oubliés! Leur écriture me paraît s'améliorer. Peut-être la Ducoudray pourrait-elle aussi leur donner quelques leçons.

Pressez un peu les épreuves Chopin. La brochure Goethe sera prête pour le 16. Le Chopin m'a fait encore une meilleure impression par l'impression. Les phrases me semblent moins longues et moins diffuses maintenant — et j'imagine que ces articles auront du succès.

Crétinos 3) vous envoie tout son cœur, ce qui est bien peu de chose. Lisez-y plus long que ses lettres.

7 Février 1851.

Bonne fête! Je n'ai rien à vous souhaiter, rien à donner de nouveau, mais je vous aimerai jusqu'à mon dernier vieux jour, de toutes les forces et toutes les faiblesses de mon cœur. Pour ce qui viendra ensuite, c'est votre affaire, et comme vous avez de la personnalité à revendre, je compte sur vous pour m'en céder un peu, afin que dans l'autre monde

1) Als Mädchen (Livia Gerhard) Bühnensängerin, öffnete sie nach ihrer Verheiratung ihr Haus ausgebreiteter Musikpflege.

2) Buchhändler in Leipzig.

3) So nannte Liszt sich scherzweise selbst.

et durant l'éternité, je vous aime encore plus librement qu'en cette vie.

Je ne vous ai pas écrit hier, et j'en étais tout attristé en me couchant. Mais j'ai passé ma journée au théâtre à faire répéter 3 heures 1/2 le matin, et autant l'après-dîner l'opéra de Raff. Mlle Rosalie Spohr1), nièce de mon collègue de Cassel, est arrivée avec son père qui est architecte à Brunswick, et ressemble beaucoup à son frère. Quoique Mme la Grande-duchesse se soit prononcée très nettement contre l'admission des artistes étrangers aux concerts de la Cour, elle a daigné tenir compte de la recommandation que je lui ai fait faire de Mlle Spohr, par l'entremise de Ziegesar, et m'a chargé de l'inviter pour le concert d'hier soir, dont je vous envoie le programme. C'est une jeune artiste de 18 ans, assez intelligente et intéressante. Elle porte les cheveux coupés à ma façon. Par exception, j'ai dit à Ziegesar de prier Leurs Altesses de m'excuser, prenant pour prétexte la fatigue de mes répétitions — et donnant pour raison le peu de goût que je me sentais, de me produire souvent dans des soirées aussi nombreuses et nécessairement composées d'un auditoire très peu musical. En même temps j'ai réclamé l'honneur de communiquer, un de ces matins, plusieurs de mes récentes compositions à Mmes la Grande-duchesse et Psse de Prusse, — et je suppose que d'ici à peu de jours, on va me faire demander à cet effet. Götze a chanté délicieusement et avec tout plein d'àme mes deux Lieder — dont le premier «Du bist wie eine Blume», & été redemandé de suite par Mme la Grande-duchesse. Le second Schlummerlied qui est beaucoup plus long, a paru faire généralement une très bonne impression. J'avais écrit ce Schlummerlied, en même temps que je transcrivais celui de Weber, à Krzyzanowitz, en vous attendant, en Avril 48. Götze vous le chantera. La Psse de Prusse semble me conserver quelque bonté — du moins me 1 a-t-elle dit, avec toute la grâce que vous lui connaissez. A

1 Die grosse Harfenvirtuosin zog sich als Gräfin Sauerma aus der Öffentlichkeit zurück und lebt jetzt in Berlin.

propos des derniers événements , je lui ai parlé de Möller, dont elle se souvenait, ainsi que de son frère de Cologne, qu'elle connaît davantage. Elle m'a rapporté le volume de Lacordaire, m'assurant l'avoir lu en entier — et à ce sujet elle m'a dit avoir été frappée de la dignité du clergé catholique sur les bords du Rhin, et de l'admirable organisation du catholicisme. «C'est quelque chose de réel, de fixe, de vivant,» ajouta-t-elle — et vous jugez combien j'abondais dans ce sens.

Je vous envoie un petit billet de Vitzthum — et une lettre à griffe de chat d'Eugène, qui éloignera au moins de quelques mois ma réponse. 10 heures sonnent — il faut que j'aille à l'Institut, et vous écrirai ce soir.

Ma pauvre, pauvre! Vous voici donc aux prises avec un abcès! Je ne sais pas trop ce que c'est, n'ayant jamais eu à en souffrir, mais j'ai toujours entendu dire que c'était fort douloureux .... Mon bon Dieu, soyez bon pour ma chérie, qui est si bonne, si bonne pour moi!

J'imaginais que les journaux de musique continuaient à me parvenir par Eilsen. Puisqu'il n'en est pas ainsi, je vous envoie de suite les deux derniers numéros, qui du reste ne contiennent pas grand'chose d'intéressant et ne feront guère diversion à votre abcès. Papa Fétis *) termine assez brusquement ses lettres concernant la théorie de la musique, lesquelles semblent avoir eu pour but principal de donner quelques coups d'assommoir théoriques — ceux-là d'ordinaire n'assomment que le lecteur — à ce pauvre Chevé2), déjà fort maltraité par la commission de l'Institut — ce qui ne l'empêche pas d'augmenter le chiffre de ses adeptes de l'enseignement par chiffres.

1) Der belgische Musikgelehrte und Autor der »Biographie universelle des musiciens« (1784—1871).

2) Musikschriftsteller und Begründer einer Musikschule, in der er eine von Galin erfundene vereinfachte Methode des Musikunterrichts anwandte (1804—1864).

La M ara, Liszt-Briefe. IV. a

D'ordinaire, je ne goûte pas beaucoup les personnalités sous le déguisement de la science, de la politique ou de la philosophie — et si j'avais envie de dire à quelqu'un qu'il est un fou ou un imbécile — je préférerais le dire sans échafaudage quelconque — sauf à le lui démontrer ensuite.

Hier soir, me sentant très fatigué, je me suis couché à 10 heures et me suis endormi en relisant votre lettre. J'avais passé la matinée au théâtre — Alfred — f après-dîner chez Winterberger avec Sache et Jadassohn. A propos de Jadassohn, il revient de Leipzig, où ces Messieurs du comité du Gewandhaus, Moscheles1) en particulier, l'ont traité en renégat, lui fermant les portes de leur concert au nez, et déplorant la mauvaise direction qu'il suit à Weymar. Cette visite à Leipzig sera assez salutaire à Jadassohn, et s'il continue, il pourra d'ici à deux ans prendre une bonne revanche ! J'ai encore été de ß1/2 à 9 heures à l'hôtel de Russie chez la Spohr, qui m'a joué une demi- douzaine de morceaux de Parish-Alvars , d'une manière vraiment distinguée. J'aurais voulu que vous puissiez l'entendre, car j'imagine que la sonorité de l'instrument et ses éoliennes vaguesses vous plairaient. Pauvre, que ne puis-je vous envoyer toutes les harpes des anges, et tous les chœurs des Puissances, des Dominations, et des Trônes pour vous chanter notre amour, et embaumer de toute la splendeur de leurs harmonies vos douleurs!

L'article Lohengrin finira, je crois, par paraître tout bonnement dans Vlllustrirte Zeitung de Leipzig — et en échange, l'éditeur me fera tirer une centaine d'exemplaires de la version française, dans le même format à peu près que le Goethe. Figurez-vous qu'à Weymar cela me coûterait 150 Th. d'après le calcul de l'imprimerie. Je vous raconterai verbalement mes pourparlers à ce sujet avec Biedenfeld — dont j'avais besoin pour la traduction de l'article Herder, ne voulant pas en charger Raff — auquel j'ai fini par faire une réponse très catégorique. J'ai fait écrire hier par Raff au gérant de Vlllus-

1) Der Clavier virtuos, Professor am Leipziger Conservatorium (1794-1870).

trirte, et je suppose que la chose s'arrangera aisément. Sinon, je verrais ce que j'en pourrais faire, mais en tout cas, je n'en démordrai point — et tiens en réserve la bonne volonté de Monseigneur et de Ziegesar, qui souscriront pour 60 ou 80. exemplaires au moins, dans le cas que je fasse imprimer la brochure à mon compte. En attendant, je vous envoie aujourd'hui la lettre de Wagner, qui vous rassurera complètement sur l'impression que lui a faite notre travail.

Pour me donner une occupation forcée, je vais me mettre ce matin à préparer la nouvelle édition de mes Études — ce qui me prendra bien tout ce mois. La Grande-duchesse ne reprendra pas régulièrement ses leçons avant la fin Février je suppose — jusqu'à présent elle ne m'a fait demander que deux fois. Monseigneur m'a très particulièrement chargé de ses respects et souvenirs pour vous, à la fin du concert d'avant-hier. On attend un peu le Pce de Prusse. Remerciez Magnette de sa chère petite lettre qui m'a été très douce — je lui écrirai ce soir ou demain. Pour la première fois depuis mon retour, j'ai quelque idée de me mettre deux ou trois heures à mon piano — puisque Magnet prétend que les rossignols chantent sous mes doigts. Hélas! je crains bien qu'il n'y grince encore plus de chouettes, et de grues surtout! Adieu, mon beau regard et mes belles serres d'aigle — «occhi griffantiU Ne les mouillez pas trop de larmes — et tâchez de vivre, pour aimer!

Dimanche soir, 1 1 heures.

Je ne puis pas me faire à l'idée de ce malheureux abcès, et quoique vous m'en parliez le plus spirituellement du monde, je me désole de vous savoir aussi souffrante de corps et d'âme, et de n'être pas au moins là, tous près de vous, ne serait-ce que pour maugréer!

Venons de suite au point essentiel: notre revoir, sur lequel je ne pourrai vous dire quelque chose de tout à fait définitif que dans quatre jours, alors que la definitive Eintheilung aura

été faite. Mais de toute façon, si vous ne pouvez pas revenir ici avant, je retournerai à Eilsen pour le 19 ou 20. Le 18, il me sera, je crains, impossible de m'absenter, à cause de l'opéra de Raff, qui devra être donné deux fois de suite et que par toutes sortes de raisons, je ne puis pas laisser à la merci de chances douteuses. J'ai déjà parlé à Ziegesar de mon nouveau voyage, lui promettant d'ailleurs d'être de retour deux jours après, car l'Institut ne peut vraiment pas marcher cet hiver sans moi, et bon gré mal gré, je ne saurais me dispenser de diriger Tannhäuser et Lohengrin, qui ont dû tant attendre, peu après la fête de Mme la Grande-duchesse. J'ai vu hier la Princesse de Prusse seule, chez son frère. Elle a été parfaitement gracieuse et bienveillante. En fait de mots je n'ai retenu que celui-ci, qui est je crois de Mr de Humboldt. Sur l'observation que je lui fis que Berlin contenait tant d'illustrations et d'Éminences de la science et de l'art, elle répondit: «Oui, c'est un assez grand médaillier que Berlin», appuyant surtout sur ce qu'on n'y réussissait guère à faire, ce qu'on devrait et semblerait pouvoir. Elle est revenue sur le catholicisme aux bords du Rhin, les sœurs de charité, etc.!

Ce matin, Ziegesar m'est venu demander quand mon uniforme serait prêt. Je suis obligé de m'en faire tailler un nouveau, l'ancien me va trop ridiculement à cause de sa courte taille, et je ne peux vraiment plus l'endosser. Il paraît qu'on ne s'accommode pas de mes excuses constantes de dîner. J'irai donc probablement Jeudi ou Vendredi, et ne me dispenserai pas non plus de la cour de Dimanche pour la fête de Mme la Grande-duchesse.

J'ai eu trois heures de répétition ce matin, deux heures de quatuor chez Joachim dans l'après - dîner, et ce soir j'ai improvisé une petite soirée musicale à l'Altenburg avec la Spohr et sa harpe, Mrs Obrein1) et Miss Williams2) — que j'ai invitées pour voir quelqu'un que j'avais vu avec vous et

1) u. 2 Engländerinnen, die vorübergehend in Weimar lebten.

Magne — Joachim et Szerdahély. Mais je me sens très fatigué et ai besoin de dormir.

Bonsoir donc chère! Guérissez bientôt afin que je guérisse aussi de notre triste séparation! Bonsoir, bonsoir, à vous de tout mon amour et de tout mon espoir!

Lundi soir, 10 Février, 11 heures.

Oui, très chère et unique, vous avez bien entendu: «Tout est sauvé h1) Pour ceux qui aiment ainsi, quelque puissent être les événements extérieurs, le salut est en nous et avec nous. Ayez confiance en cette parole que vous avez entendue, et que rien n'ébranle votre foi en notre amour inextinguible, éternel, infini! Comme votre comparaison de ces feuilles de camélia avec mon cœur «brisé et haché en un million de débris» m'émeut! Vous seule vous savez comprendre, car vous seule m'avez aimé. Mon pauvre ange, vous souffrez beaucoup en ce moment, et je ne puis rien faire pour conjurer votre mal ....

Je me suis efforcé de travailler un peu ce matin jusqu'à l'heure du dîner. En descendant vers 2 heures à l'Erbprinz — car il y avait répétition à 4 heures — j'ai rencontré la Bott2) à laquelle j'ai dit que j'étais «comme la brebis égarée». Il paraît que Magne ou Scotch3) lui doivent encore une réponse à sa dernière lettre.

A 3 heures et demie m'est parvenue votre lettre du 7 Février. Que ne vous dois-je point et comment ne me sentirais-je pas écrasé par le nombre et la grandeur de vos bienfaits ! Je vous en supplie, ne perdez ni patience ni cou-

1) Die Worte «tout est sauvé!» hatte die Fürstin im Traume gehört.

2) Frau v. Kott, geb. von Seebach, frühere Besitzerin der Altenburg.

3) Scotch oder Scotland nannte Liszt Miss Anderson, die Erzieherin der Prinzessin Marie, die eine Schottin war.

rage et ne vous lassez pas d'être généreuse et magnanime sans mesure ! Vous vous êtes souvenue que c'était le jour de votre fête que je vins vous voir d'abord à Kiew. L'Écriture dit que le cœur des justes est une fête perpétuelle. Puissionsnous la célébrer cette fête perpétuelle, que n'interrompent ni les combats, ni les travaux, ni les douleurs qui sont l'inévitable partage de notre vie terrestre! Puissé-je toujours vous faire fête par les bénédictions de mon amour et de ma gratitude !

Ma pauvre, je vous ai écrit une lettre bien écourtée hier et ces lignes le sont encore davantage. Mais je me sens très desséché aujourd'hui. Adieu donc jusqu'à demain, force, grandeur, sanction, raison de mon être et de mon existence ! Que Dieu nous rende bientôt l'un à l'autre, et que les hommes ne séparent plus jamais, ce qu'il a aussi indissolublement joint!

Tendresses à notre très chère Magnet, qui priera pour nous, et dont les prières seront exaucées. Encore une fois: «Tout est sauvé!» Et la grâce du Seigneur repose sur vous, et nunc et semper\ Le 20, je vous reverrai en tout cas à Eilsen. Tâchez que nous en repartions ensemble le 22 pour revenir dans cette chambre de vaisseau, que je voudrais déjà ne plus quitter, jusqu'à ce que nous touchions une autre terre, et d'autres cieux.

Mardi soir, 11 Février 1851.

Ce matin j'ai été obligé de prêter un serment au tribunal, «de n'avoir point commandé et reçu quelques bouteilles de vin de Champagne de la maison Katz de Strasbourg!» Quels épouvantables abus, quelle effrayante immoralité dans ces procédures de la justice! Je n'en ai jamais eu l'expérience en France, mais en Allemagne voici bien quatre ou cinq fois depuis quelques années, que j'ai été forcé de prêter serment dans des cas où le serment est une odieuse absurdité. Comment respecter autrement que comme un moindre mal la légalité, alors qu'elle intervient ainsi au détriment des honnêtes

gens, et à l'avantage des fripons? Toutes ces paperasses et ces formalités ne sont-elles pas une pire barbarie que celle des sauvages? Et néanmoins, tant que nous appartiendrons, comme citoyens ou bourgeois, à un état quelconque, il sera bien difficile de suivre à la lettre le précepte de l'Évangile qui ordonne de faire deux mille pas, alors qu'on veut nous forcer à en faire mille, et d'abandonner son manteau à celui qui vous prend votre habit! Sur quel abîme de confusions^ d'erreurs, de mensonges, d'injustices, de contradictions, de tyrannies cruelles et de fatales nécessités, ne sommes nous pas obligés de marcher parfois? Ah, pitié pour les faibles! Pitié même pour les coupables! ....

Je n'abandonne pas l'idée qu'il se fera, d'ici à peu d'années, un revirement complet de ce qu'on nomme l'opinion à votre égard. Il faut seulement qu'on vous dépouille encore quelque peu ou beaucoup, et que vous épousiez un pauvre gueux de mon espèce. Oh les bonnes gens! Leur prudence et leur justice distributive se valent vraiment. Prions le ciel, et faisons en sorte de les imiter le moins possible.

J'ai dîné seul à 1' Altenburg aujourd'hui après la répétition Ol Alfred, qui marche déjà à merveille, et sera certainement un des ouvrages les mieux exécutés qu'on ait entendu ici. Ziegesar est venu me voir vers cinq heures, et je suis convenu avec lui que je partirai le 19, après la seconde représentation d' Alfred, fixée au 18. Le Raff a de l'à-propros, n'est-ce pas? Mais il est de mon devoir de le soutenir jusqu'au bout. Le 20, dans la matinée, j'arriverai donc à Biickebourg, où peut-être je vous trouverai au Deutsche Haus. Ne venez pas au chemin de fer, car je ne puis à l'avance préciser l'heure à laquelle j'arriverai. Le Dimanche nous pourrons probablement nous mettre en route, ensemble. Il me sera difficile de rester plus longtemps, cependant je verrai à m'arranger pour le mieux.

Demain ou après-demain, je dînerai probablement au château, mon nouvel uniforme étant prêt. La Grande-duchesse ne m'a pas fait demander ces jours derniers. Il y a eu bal hier chez la Princesse héréditaire, mais on ne m'invite plus

pour ces occasions. La Princesse de Prusse partira peut-être avant le 16, in'a-t-on dit, en tout cas de suite après.

Chanibord ne s'avise pas de mourir, à ce qu'il paraît. — Pour Spontini, Berlioz le remplacera, je suppose, à l'Institut.

Je me suis mis à la correction de mes Études, ce qui me donne un peu de besogne. Demain j'aurai quelques lettres à écrire et vous négligerai peut-être. Tâchez de garder un peu de calme et de paix. Dans huit jours nous reprendrons notre «bon café». Bonsoir à Magnet, et sans fin ni trêve à vous.

Jeudi, 7 heures du soir, 13 Février.

Ma pauvre, je vais crier au voleur, pour crier aussi quelque peu — car vous me volez comme «un grand seigneur», ainsi qu'il est dit dans Ruy Blas, en vous appliquant ces versets des Psaumes : «Je crie comme un passereau seul sur son toit. Mes jours s'écoulent et se fanent, comme l'herbe desséchée.» Que me restera-t-il donc, si vous prenez tout? Mais voyezvous, le bon Dieu est bon. Il a non seulement donné «petit café» — mais encore il envoie petits enrouements, qui compensent presque vos malheureux abcès. Imaginez quel àpropos j'ai à vous mander! Mlle Aghte1) est retenue au lit par une grippe soudaine, et l'opéra de Raff ne pourra par conséquent pas être représenté le 16. Il a fallu vite composer un programme de concert, pour réparer autant que possible ce malheur, dont depuis 20 ans il n'y a pas eu d'exemple au mois de Février à Weymar — et que je me plais à attribuer au guignon de Messire Raff. Je vous enverrai le programme, après-demain. Vous serez surprise d'y trouver mon nom à la fin, mais d'après ce que Ziegesar m'a dit du désir particulier que la Grande- duchesse avait de m'entendre ce jour, je n'ai pas cru pouvoir refuser. Le matin encore, lorsque la répétition ^Alfred fut interrompue par ce message

I Rosalie A., Weimar'sche Hofsängerin, später Frau von Milde.

d'épouvante et de consternation de la grippe Aghte — j'ai très positivement déclaré que de longues années au moins se passeraient, avant que je consente à faire le métier de gland, pour être dévoré par les pourceaux. La comparaison n'est pas très élégante, mais assez appropriée à la circonstance. Quand Ziegesar se rendit vers 1 heure au château, pour annoncer la fatale nouvelle — s'excusant de son mieux par le chagrin qu'il en ressentait, il parla de suite d'un concert à la Grande -duchesse. Elle aussitôt lui demanda s'il n'y aurait pas moyen de me déterminer à jouer. Ziegesar m'assure lui avoir répondu: «Madame, le public de Weymar n'est vraiment pas digne d'entendre un pareil artiste» — et finalement elle lui dit: «Je ne veux pas le lui demander, mais s'il voulait le faire, j'en aurais un grand plaisir et lui en saurais gré.» Ce nonobstant, je n'ai pas mis grand empressement à accepter — non pas à cause de la Grande-duchesse, bien entendu, qui peut disposer naturellement de mon humble individu, en toute circonstance. Je ne le prouve que trop peutêtre, par mon séjour d'à présent à Weymar. Je me regimbe en vue des imbéciles Weymarois , qui ne tarderaient pas à me considérer comme chair à leurs pâtés! Ziegesar de son côté, je dois lui rendre cette justice, n'a pas insisté — et j'ai eu en fin de conversation le plaisir d'offrir courtoisement ma coopération au concert de Dimanche. Je le terminerai par la Fantaisie des Patineurs du Prophète, après quoi Ziegesar fera jouer les eaux de Peterhoff, avec la décoration ad hoc. On m'apporte par extraordinaire votre lettre du Mercredi 12, par laquelle vous protestez contre mon voyage à Eilsen. D'après les nouveaux arrangements que je viens de prendre à l'instant avec Ziegesar, je n'en tiens aucun compte — et partirai d'ici le jour de la fête de Magne 18, pour arriver le 19 à Eilsen. Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas vous en prévenir, mais vous savez que je ne m'entends guère aux surprises — et je suis trop heureux de ce petit rapprochement de date pour ne pas aussitôt en partager la joie avec vous. Du 19 au 23, je pourrai commodément rester avec vous à Eilsen — à la rigueur je traînerai jusqu'au 25 — mais alors

tâchez que nous partions ensemble, afin d'être ici le 27. Nous ne pourrons guère voyager très vite en cette saison, et il faudra de grands ménagements pour vous et ce pauvre Magnet — que vous remercierez bien tendrement pour sa ravissante petite fleur sauvage, et sa calligraphie en deuil!

La Psse de Prusse est partie subitement, il y a deux jours, rappelée à Coblence par la maladie de la gouvernante de sa fille. Elle ne m'a point parlé du Prométhée, et comme je m'étais fait excuser au dîner de la cour, je ne l'ai vue qu'au concert, et puis prima sera chez son frère. Elle ne m'a point parlé de Prométhée, ni de musique en général — et son prompt départ remet indéfiniment V audition matinale que j'avais réclamée, pour échapper au fonctionnement régulier et usuel à ces concerts de cour. Je ne manquerai pas de suivre votre conseil, et de lui envoyer quelques exemplaires de la Fondation-Goethe à Coblence. Sa sœur, la Psse Charles, dont la Plötz m'a dit qu'elle avait le bon goût de vous apprécier et de vous estimer très haut, est attendue pour demain ou aprèsdemain. Quand puis-je ne pas penser à vous, chère? Il ne me faut guère de harpes ni de harpistes pour cela, je vous assure! La Spohr est partie le lendemain de la soirée à l'Altenburg — mais si vous avez envie de l'entendre, elle sera probablement déjà de retour à Brunswick, alors que nous y passerons. Je puis très bien lui demander de vous jouer un de ses plus beaux morceaux de Parish-Alvars.

Frankl, qui me paraît décidément un jeune homme comme il faut, m'a parlé aujourd'hui de Max Stirn er. Son principal ouvrage a pour titre : Der Einzelne und sein Eigenthum. Pauvre Tout seul! pensai-je ! Encore cinq jours de patience — et nous nous retrouverons enfin. J'aurais pu à la rigueur partir Lundi 17 — mais je crains de blesser la Grande-duchesse, qui m'a fait inviter à dîner pour ce jour, étant informée de mon voyage — puis Lundi n'est pas un bon jour. Remettons donc la fête de Magnet au 19 — car malheureusement le chemin de fer n'arrive pas en un jour à Bttckebourg.

Je baise vos chers petits pieds, et prie le bon Dieu de ne plus vous faire souffrir!

Vendredi, minuit.

Je ne veux point laisser partir la poste sans qu'elle vous apporte au moins une parole de bénédiction, de gratitude, d'espoir et d'amour! Combien votre lettre de ce matin m'a attendri! Je n'essaierai pas de vous le dire, car comment le pourrais-je? Plus je parviens à vous comprendre et à m'identifier à votre cœur, et plus je vous admire et vous adore. Quel miracle que vos souvenirs, chère Carolyne! Et qu'avez-vous besoin des hommes, intimée comme vous l'êtes avec les mystérieuses merveilles de la création? Dieu vous aime et vous chérit, comme un de ces anges de prédilection, et je me prosterne devant vous pour mieux l'adorer et le servir!

Grätz! Je ne vous en ai jamais parlé, et pourtant je n'ai rien oublié. Fasse la miséricorde du ciel que je sois de moins en moins indigne de vous. Je me sens parfois si faible, si brisé, si plein d'accablements!

J'écrirai demain à Magne. Pour aujourd'hui, je vous envoie des numéros du Charivari qui vous feront peut-être rire. Rien de nouveau, du reste. J'ai dîné seul dans notre chambre de travail.

La répétition était de cinq à huit. Plus tard, nous avons causé musique avec Joachim, Cossmann, et Montag1), jusqu'à présent. Dans la matinée, j'ai un peu travaillé à mes Etudes, et fait des gammes pendant deux heures, ce qui m'a passablement fatigué.

Bonsoir et bonne nuit, chère toute seule. Mercredi nous »nous reverrons. C'est mon unique pensée, mais elle ne me quitte plus. Si la certitude d'être aussi absolument aimée qu'il est possible de l'imaginer et même au delà, vous est une consolation à vos peines, ne la rejetez pas — car je vous aime ainsi, et à tout jamais.

Patientez encore quatre jours, et bon Dieu sera bon pour

1) Musikdirector in Weimar.

nous, et «tout sera sauvé!» Votre octave d'abcès disparaîtra au physique et au moral, et vous vous reprendrez à dormir, et à vivre.

Dimanche, minuit.

Ces lignes seront les dernières que vous recevrez de moi, d'ici à longtemps. Nonobstant vos arguments de passion, de cœur et de raison contre mon voyage d'Eilsen, je partirai après-demain par le premier train et arriverai Mercredi.

Ne craignez pas, pour l'amour du ciel, d'être mise en balance avec l'Institut, et d'être trouvée trop légère de poids, comme vous me l'écrivez. Ayez un peu de confiance en moi, quoique peut-être je ne la mérite pas suffisamment, et laissezmoi vous aimer pour nous deux à la fois, et même nous trois, car ne je veux pas séparer Magne de nous.

J'ai été à la cour de ce matin. Mme la Grande-duchesse m'a demandé si j'avais des nouvelles d'Eilsen. Je lui ai répondu que je n'en avais pas reçu ce matin. Du reste, j'étais, je crois, assez visiblement ému — et n'ai presque pas parlé. Le concert de ce soir était brillant, et je suppose qu'on m'en fera compliment demain.

Senff1) de Leipzig est arrivé ce matin. On vient de souper chez moi: Joachim, Cossmann, Stör, Walbrül, Montag, Senff, Raff, Szerdahély et Frankl.

Brockhaus2) m'a envoyé ce matin aussi quelques exemplaires de la Fondation-Goethe. Je vous en envoie un, comme exemplaire Öl auteur. Pendant mon absence, on en reliera quatre pour les Altesses.

Dans le Journal des Débats, j'ai trouvé l'annonce de l'atlas que je vous joins ici, afin que vous le communiquiez à Mme Patersi, qui pourra acheter pour 12 francs un ouvrage qui en coûtait 120 autrefois. Si la Légende céleste vous tentait, on pourrait également en faire l'acquisition, soit pour

1 Musikverleger und Herausgeber der »Signale«. 2) Der Leipziger Verleger.

nous, soit pour les enfants. Ma mère vient de m'écrire une longue lettre que je n'ai pas encore lue et que je vous apporterai à Eilsen.

Bonsoir, très chère toute seule! Que la bénédiction et la paix du Seigneur reposent sur vous, et puissiez-vous être consolée après avoir tant pleuré! Vous êtes mon refuge, mon espoir et tout mon amour.

Le train n'étant pas là encore, laissez-moi vous dire une fois de plus, combien je vous aime exclusivement et souverainement, mon très bon et doux ange ! Combien je me sens pénétré de part en part de votre amour, et comme abîmé dans l'infini de sa lumière et de sa tendresse. Non, me disais-je en quittant le petit chemin de traverse qui conduit à Eilsen, et reprenant en pleurant la grande route — il ne s'agit plus de théories à savoir si telles affections, tels entraînements ou tels oublis sont coupables, ou se pourraient légitimer, ou du moins excuser ça et là. Pour ce qui est de moi, ma vie et mon âme se fondent et se résolvent tout entier dans mon amour, absolu et infini. Mais de grâce et au nom de cet amour, ménagez-vous, guérissez, et calmez un peu vos fièvres du corps, et vos fièvres de l'âme. Vivez pour aimer, et pour me donner tout ce que Dieu dans sa libérale mansuétude m'a réservé de bonheur, de joie et de félicité!

3 Avril.

Halle, 3 Avril 1851.

Comment faire autrement avec ce papier, que de vous écrire d'abord, chère très chère! Hélas, il m'est doux et triste de vous écrire — mais je ne veux point m'appesantir sur cette nécessité, transitoire et courte, j'espère.^-

Mon voyage jusqu'ici s'est passé sans autre incident, que la rencontre prévue de ce Mr Kapaun (Carlowa) qui m'a fait

1) Nach Liszt's Abreise von Eilsen.

faire la connaissance de son fils, Held und Liebhaber à Brunswick. Vous verrez le jeune homme à Weymar — il paraît intelligent et résolu. Dans le même wagon se trouvait l'architecte, Professor Starke. Kapaun m'a dit qu'il était l'architecte favori du Roi de Prusse et du Pce de Prusse. Il venait de Coblence et se rendait à Berlin. C'est un homme parfaitement simple, et comme il faut de manières. Möller doit le connaître, car il est d'origine Bückebourgeoise. A l'instar du bel exemple que vous m'avez donné avec Chorley, je n'ai pas manqué de profiter de l'opportunité d'un voyage en chemin de fer, pour l'endoctriner du mieux que j'ai pu à l'idée de la Goethe-Stiftung, Un de mes voisins de wagon qui revenait de Londres, nous a parlé de la fameuse bouteille de fabrique française, dans laquelle trois personnes pourraient être assises — de la livre de coton qui filerait l'espace de six milles anglaises — du modèle du pont jeté sur je ne sais quel bras de mer du Comté de Wales (demandez à la Schahatte1)) et encore d'autres produits et concepts du génie humain, qui figureront à l'Exposition de Londres. De plus, le même individu m'a prêté, et même me donna en cadeau le dernier K° de la Revue Britannique, qui contient un excellent article sur le dernier siècle de la république romaine — je vous l'enverrai — et une analyse détaillée d'un nouveau roman anglais: Poète et tailleur — que j'ai lu avec intérêt.

Demain matin je serai rendu et très rendu, à Weymar. La répétition du Lohengrin — dont l'affiche figure toujours dans notre chambre — est annoncée pour 4 heures sur la definitive Eintheilung. Tendresse à Magnet la Schahatte, et prions bon Dieu qu'il nous réunisse et nous unisse bientôt — même aux yeux des gens malveillants. La branche de palmes est là sur la table — et vous la retrouverez avec les deux camélias, à Weymar.

1 Prinzessin Marie.

Samedi, 5 Avril, 7 heures du matin.

Bonjour très chère. Comment vous sentez-vous? Möller est-il content de vous? Guérissez-vous enfin?

Arrivé hier matin à 9 heures et demie par une pluie battante, je me suis rendu de suite — sans auparavant venir ici — au théâtre pour la répétition du Lohengrin. Elle a duré jusqu'à 1 h. 1/2 pour le premier et la moitié du second acte — et de 6 à 9 h. pour la fin du second et le troisième. Dans l'intervalle j'ai dîné à V Erbprinz, et suis venu ici pour ouvrir mes paquets et lettres. Dans le nombre, il s'en trouve une de Brockhaus, qui me paraît convenable et que je vous envoie. On m'a dit hier que l'article de Stahr1) avait paru dans la National- Zeitung. Möller vous l'aura sans doute communiqué. Je crois qu'il sera convenable d'envoyer de 50 à 60 Th. à Brockhaus. Dites m'en votre avis. Les 50 exemplaires sont ici.

Entre les deux répétitions, j'ai fait une «lecture» (prononcez ce mot en anglais) à Raff, en lui relisant sa dernière lettre devant Joachim, ce qui a bien duré une bonne heure. Raff ne s'est pas beaucoup défendu, et s'est simplement excusé en disant qu'il ne savait ce qu'il écrivait la plupart du temps. «Il n'est donc pas surprenant, lui ai-je répondu, qu'il vous arrive d'être traité en conséquence». A 9 heures, Genast2) m'ayant proposé d'aller souper quelque part, je l'ai invité avec Raff, Joachim, Cossmann, Stör — qui se conduit avec plus de tact qu'il n'y avait lieu de l'espérer — Szerdahély et Mr Jacobi, le secrétaire de l'Institut, de venir à 1' Altenburg — où ils ne sont restés que jusqu' à 10 h. 1/2- J'étais brisé de fatigue — et n'ai pas voulu vous écrire sous cette impression. Je me suis donc mis tout bonnement au lit, pour dormir de tout mon sommeil de paysan. A 9 heures

1) Adolf St. (1805—76;, der Schriftsteller, nachmals Gatte der Schriftstellerin Fanny Lewald.

2) Eduard Genast (1797—1866), Weimarer Hofschauspieler.

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