Archives nationales, AFii, 271, plaquette 2321, pièce
te comporteras dans Texécution de mon arrêté^ ».
Ainsi placé entre deux autorités qui lui prescrivaient des choses totalement contradictoires, Tribout ne savait à quoi se résoudre. Tréhouart, par un acte de faiblesse, le tira d'embarras :
« J'ai cru, dit-il, que la prudence, le bien de la chose publique, ne me permettaient pas d'élever autel contre autel, en m'opposant à la liberté de Le Batteux que Carrier a ordonnée, mettant cet homme sous la sauvegarde de la république entière et enjoignant au général chargé de défendre le passage de la Vilaine d'aller lui-même le conduire à Nantes, tandis que l'ennemi dispersé, il est vrai, était encore à nos portes -. »
Une fois encore, l'audacieux triomphait du timide, en dépit de la justice et du droit"'.
En quelques circonstances, la victoire de l'indiscipline et de la cruauté était plus facile encore. C'était quand les chefs des armées, loin de réprimer les désordres, en donnaient eux-mêmes l'exemple '' . La ville de Vannes
1. Archives nationales, AFii. 27'/, plaquette 2321. pièce 77.
2. Trélioiiart au Comité de Salut puhlic, G nivôse an II (26 décen)l)re 1793) : i/jid., pièce 80; cf. dépèclio à Prieur, 8 nivôse : i/iid.. pièce S5.
3. Cette usurpation fut l'un des griefs articulés contre Carrier lors (le son procès après le 9 thermidor.
4. On lit dans le compte décadaire de la première décade de fiiiclidor : ^ Une des causes des désordres de la troupe provient de l'indignité dune grande partie des ofliciers que des choi.\ malheureux ont placés à satélc.» — C-ette indignité des chefs se maiiifestail d'autres manières, prohahlement dans les troupes • lu Morhihan comme dans celles des départements environnants, loutre autres réfoi'mes ja'oposées par les administrateurs du district de Uennes pour la réorganisation de Tarmée. ils demandent, par exemple, des « punitions contre tous les officiers qui abandonneront leurs compagnies au moment du combat ou qui se
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fut spécialement éprouvée sur ce point. On y vit entre autres un commandant, nommé Guidai, souffleter un gendarme en fonction, injurier et frapper un vieillard, « aussi recommandable, disait la municipalité, par ses anciens services militaires que par son patriotisme à toute épreuve ». Une autre fois, les officiers de ce 10'^ bataillon du Var, avec lequel nous avons déjà fait connaissance, attaquèrent à coups de sabre des citoyens paisibles et même Tun des membres de la municipalité*.
Cette conduite de la part de ces représentants du pouvoir militaire, si répréhensible qu'on la juge, n'est pourtant rien en comparaison de celle de ce Le Batteux, que nous venons de nommer, et de son digne acolyte, le général de brigade Avril, alors commandant du cantonnement de la Roche-Bernard.
Envoyés illégalement -, lun et l'autre, par Carrier, à la tète d'une armée dite révolutionnaire, pour soumettre le Morbihan par la terreur et la cruauté, ils
cacheront dans les fossés, comme cela leur arrive. » Archives nationales, AFii. 276, plaquette '2^\'2, pièce 46.
1. Notons que la conduite des commissaires civils n'était guère meilleure. I^ire la lettre « des conseils généraux du district et de la commune de IMoërmel aux citoyens administrateurs du département du Morbihan, 23 novembre 179.3 ». Archives départementales. L. 244.
2. L'autorité de Carrier s'étendait sur la Loire-Inférieure, et celle de Tréhouart sur le Morbilian. Ce dernier, d'ailleurs, protestait énergiquement contre l'ingérence de son collègue : « Il est impossible, remarquait-iî, que la machine marche si les représentants (lu peuple qui se trouvent dans les départements avoisinant le Morbihan y envoient continuellement des commissaires y détruire ce que nous avons fait. » Tréhouart à Prieur de la Marne, 8 nivôse an II (28 décembre 1793) : Arcliives nationales, AFn, 277, plaquette 2321. pièce 84: l.j frimaire (5 décembre : ihi(L, pièce 62,
s'acquittèrent vaillamment de cette mission sanguinaire. 11 faut lire la lettre par laquelle Avril donnait avis à l'administration de sa prochaine arrivée à Vannes.
« (Citoyens administrateurs, disait-il, j'ai ordre du représentant du peuple Carrier de parcourir révolutionnairement les communes de votre département, afin de le purger des coquins qu'il contient. Tous les scélérats de prêtres, les ci-devant nobles et autres monstres qui souillent la terre sacrée de la liberté doivent être immolés à la vengeance nationale; il faut qu'ils disparaissent, [/innocent sera sûr de trouver en moi un défenseur zélé; mais que le coupable tremble ! il ne lui sera fait aucun quartier. Je vous serai obligé, citoyens, de me donner tous les renseignements dont j'ai besoin. Indiquez-moi oîi je pourrai trouver des coupables et des contre-révolutionnaires. .Te serai à Vannes sous peu de jours; je compte y organiser l'armée révolutionnaire*. »
Ces menaces ne furent pas de vaines paroles.
I.e Batteux, à la tête de ses hordes-, se montra plus féroce encore. Sa marche sanguinaire désola le Morbihan^, et partout se renouvelèrent les abus scandaleux qu'il faisait des pouvoirs arbitraires dont il se targuait '. Il fit notamment fusiller huit hommes à
1. l'f frimaire an II (4 décembre 1*9.1;. Arcliives départementales, L. rM).
2. r/était le 6"" balaillon du Bas-Hliin. Archives nationales. AKii. -111, pla(|uette :2:52l. pièce 62.
3. Cf. Archives (léi)artementale.s, L, 2.j1 : Tréhouart au Comité (le Salut pul)iic. 20 frimaire an 11 (16 décembre 1793) ; Ministère de la Marine. \\\V ;5S.
i. Arcliives départemenlales, L, 2ul. Cf. Archives du collège Saiiit-Françnjs-Xavier, lettre du Comité révolutionnaire de
Noyal-Muzillac. Arrivé à ^'annes, il se disposait à recommencer ces excès, quand une circonstance heureuse lui arracha les armes des mains ''.
Ce fut un soulagement pour la contrée qu'il venait de tyranniser.
Il avait, en effet, si complètement ouhlié toute mesure, foulé si audacieusement aux pieds u toutes les lois militaires auxquelles son armée était assujettie comme les autres - », que la municipalité terroriste de Vannes s'indig-na à la lecture des rapports qui lui parvenaient de toutes parts, relatant les assassinats, meurtres et brigandages dont il s'était rendu coupable^.
Iledon. 22 vendémiaire an lit (13 octobre 1*94). autographe. Voici en quels termes Tréliouart les signalait au Comité de Salut public : « Le Batteux faisait incarcérer les patriotes, fusiller les hommes qui étaient paisiblement dans leurs cliaumières. et cela sans procès, mais arbitrairement. » 6 nivôse an II (26 décembre 1793 . Archives nationales, .\Fii, 277, plaquette 2321, pièce 80. — Un mois plus tard, il ajoutait, dans une lettre à Carrier : « Le Batteux. sur de simples ouï-dire, et sans aucune dénonciation écrite » Ministère de la Marine. BB-' 38). a fait arrêter, insulter, en le menaçant de le faire fusiller, « un des plus ardents patriotes » de Malestroit. A Vannes. « il vient de faire traîner ignominieusement dans les cachots, mettre aux fers, souftleter et menacer de faire fusiller le représentant Mouquet. membre de la Société populaire des jacobins de Paris». Archives nationales, AFii, 277, plaquette 2321, pièce 88. — Il terminait entin : « Cet homme m"a été dénoncé par toutes les communes où il a passé »; je vous envoie les pièces à conviction. Ibld. — Carrier, il est vrai, afûrmait catégoriquement le contraire: mais le témoignage du bourreau de Nantes est visiblement entachi' de partialité. Cf. Carrier àïréhouart. 4 nivôse an 11 (24décembre 1193). Archives nationales, AFii. 277. plaquette 2321. pièce 77.
\. Cf. Lettre de J.-J. Avril, général de bi-igade, 2.-J vendémiaire an 111 16 octobre 179ii. Archives du collège Saint-Francois- Xavier (autographe'.
2. Dépèche de Carnot, 29 nivôse an II. Archives nationales. .\Fii. 269, plaquette 2262. pièce 8."i.
3. Cf. Archives départementales, L, 239, compte rendu de Barré-Manéguen. procureur général syndic du département.
Le comité révolutionnaire de Redon alla plus loin, poursuivit le châtiment d'un tel monstre, et, dans cette vue, invita, au nom de la loi, les administrateurs des districts voisins à lui marquer dans le plus grand détail les violences qu'on leur avait signalées ^
La Convention nationale enfin, qu'il n'était pourtant guère facile d'efïaroucher, dut se résigner à disperser ces hordes-. Faut-il ajouter que le général Avril, à son tour, effrayé par les clameurs qui s'élevaient sans cesse contre de telles atrocités, renia son ancien compagnon d'armes : J'ai été horriblement calomnié, écrivait-il; Ton m'a comparé au scélérat Le Batteux... Daignez dire ce que vous savez de moi. Lorsque Le Batteux parcourait votre district, étais-je avec lui ? Ai-je jamais participé aux atrocités de cet homme ^ ? » Avril se vante même d'avoir « fait naître mille incidents pour empêcher son digne collègue de se porter à des violences; (notamment) d'avoir obtenu que sept individus ne seraient point fusillés, mais envoyés au tribunal révolutionnaire à Paris... C'était beaucoup, continue-t-il; par ce moyen, je leur sauvais la vie '. »
1. Archives du collr^e Saint-Franrois-Xavier, 22 vendémiaire an m (i;i octobre 1794). auto^^raphe.
2. Cf. Avril à la commission administrative du Morbihan, 2"; frimaii'c an II (4j décembre 1"93}. Archives départementales, L, 244.
3. Avril aux a<hiiinistrateurs du district de Rociiefort, 27 frimaire an 111 (17 décembrel7!H). Archives départementales, L, 1219. — Carrier affirmait pourtant cette solidarité niée par Avril : « Le fi:énéral .\vi*il, disait-il, s'est concerté en partie avec Le IJatteux jiour ses opérations. » Carrier à Tribout, 4 nivôse an M. Archives nationales, AFii, 277, plaquette 2321, pièce 77.
4. J.-.l. Avril, aux citoyens membres du Comité révolutionnaire de Vannes. 2."i vendémiaire an 111 (10 octobre 1794). Archives du collège Saint-Françtiis-Xavjer (autofzraphe).
l'indiscipline dans l'une de nos armées 169
A la vue d'actes aussi révoltants, le procureur général syndic du département écrivait dans le compte rendu de la seconde décade de thermidor, troisième année républicaine :
« L'indiscipline de la troupe, si on ne s'empresse de la réprimer, augmentera sans cesse le nombre des mécontents et achèvera de tout soulever. Nous n'avons cessé d'appeler sur ce point l'attention du gouvernement ; cependant le mal s'aggrave et les mêmes plaintes ne cessent de nous parvenir'.
(( Nous ne pouvons augurer de cette conduite, concluait la municipalité de Locmariaquer, que le dessein de soulever les campagnes pour les exciter à la révolte ou à la guerre civile-. »
De Paris, les représentants du Morbihan, effrayés de tels cris d'alarme, dont ils connaissaient le bien-fondé, répondaient de leur cùté :
u II va être donné des ordres pour l'aire maintenir la discipline la plus exacte dans la troupe. Si elle continuait à se livrer à des pillages, il serait impossible de parvenir à rétablir l'ordre. Quand les propriétés ne sont pas respectées, les hommes qui perdent ne peuvent pas aimer la Révolution ^. »
1. A'annes , 21 tliermidor , troisième année républicaine (8 août 1790 .
■2. Archives départementales L. 252. 2 frimaire an 111 ,10 décembre 1794).
.3. Paris. 9 messidor an 111 de la République française une et indivisible (27 juin 1793).
Parler ainsi, c'élaitparler avec prévoyance et sagesse. On eut le tort grave de ne point tenir suffisamment compte de ces prévisions, ou le malheur de n'être pas en état de le faire.
Effectivement, on ne peut contester que les excès de toutes sortes commis par les novateurs, quels qu'ils fussent, militaires ou civils, n'aient contribué pour beaucoup aux révoltes qui désolèrent certaines régions, le Morbilian spécialement'. Là, comme ailleurs, si la Révolution, au lieu de dé(;haîner les appétits sauvages, de réveiller la bête féroce qui sommeille en plusieurs, avait fait appel aux instincts nobles delà France; si le meurtre et le pillage n'eussent pas été pour quelquesuns un besoin presque irrésistible, je ne veux pas dire un moyen de gagner la confiance des puissants du jour, que de malheurs auraient été évités, de deuils éloignés, de vies épargnées! et cela, sans que l'œuvre de réformes nécessaires l'iit compromise, peut-être m«''me retardée. Pour nous en tenir au coin du pays dont je me suis occupé, que d'atrocités il n'aurait point vues, que d'assassinats dont il n'eût pas été témoin, si les régénérateurs s'étaient présentés à lui en amis, non en bourreaux, en bienfaiteurs, non en égorgeurs ! surtout si, vis-à-vis d'adversaires auxquels ils demandaient souvent les plus lourds sacrifices, leur conduite se fût inspirée, parfois au moins, des maximes sonores qu'ils avaient perpétuellement à la bouche. Sans doute, des
1. « Le paysan ne demande c\uh prendre ((•nliance dans la troupe, niais il craint le j)illaije aïKpiel elle n'est nialiieurensement que trop exercée. » Lettre inédite de Le Goaesbe, 1 frimaire an IV. citée jcirM. Kerviler. Hcc/iercfies el \olices sur le^ députés de lit l!rp/af//i(', IL t."'>-.
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mécontents se seraient levés çà et là, mais ils n'auraient pas, pour ainsi parler, jailli des entrailles mêmes du sol; l'incendie se serait allumé quelque part, il n'eût pas été entretenu, attisé presque partout par la main des habitants. La faute des calamités qui écrasèrent cette infortunée contrée retombe donc, pour la plus large part, sur ces imprudents ou ces criminels pour qui la violence fut toujours l'arme principale, sur ces monstres qui n'aimaient à cheminer que les pieds dans le sanu".
L'anniversaire du 21 janvier 1793 passe actuellement à peu près inaperçu : quelques amis de l'ancien régime daignent presque seuls lui donner encore un souvenir ému. Au moment de ce lugubre drame, et la chose s'explique aisément, l'impression fut tout autre ; et si l'on remonte aux documents qui nous ont été conservés, on constate qu'il remua profondément la France entière. De tous les coins du pays, en effet, de tous les rangs de la société, arrivèrent à la Convention, dans les semaines qui précédèrent le dénouement, des lettres et pétitions nombreuses dans lesquelles chacun, partisan ou adversaire, exposait librement ses idées sur cette grande affaire, la discutait passionnément et par avance indiquait la conséquence des diverses solutions prévues. C'est quelques-uns de ces documents, témoignage ou de haine aveugle peut-être inconsciente, ou de noble gratitude et de fière énergie, que je voudrais
174 FRATEHNITÉ RÉVOLUTIONNAIRE
exhumer des cartons où ils dorment trop ignorés depuis lors.
Les ennemis de la royauté se défiaient-ils des membres de la Convention ? Redoutaient-ils que certains d'entre eux en vinssent à écouter la voix de l'équité et de la pitié, et que leur haine pour Capet, comme l'on disait, ne subît une éclipse au moment du jugement? On serait porté à le croire, à la vue des nombreuses adresses envoyées en ces jours à l'Assemblée et destinées à pousser les députés en avant.
J'en relève quelques-unes K
Voici d'abord le groupe de ceux qui cherchent, diraiton, à attiser les colères des représentants.
(( La voix de vingt millions d'hommes, écrivent des citoyens d'Aix, s'élève contre le féroce assassin des Français : elle accuse Louis Capet et demande une prompte vengeance. » Ses crimes, vous les connaissez, inutile de vous les rappeler; aussi bien, « il faudrait avoir une âme aussi atroce que la sienne et une plume trempée dans le sang pour tracer sans émotion tous ses délits - ». Ses victimes, elles sont par milliers, « il en compte autant qu'il comptait ci-devant de sujets^». « Louis, interroge dramatiquement un pur de Dunkerque, as-tu assassiné ? — Oui, par exemple, au 10 Août. — Tu es donc l'assassin et l'assassin rélléchi
1. Je les tire des Archives nationales, et. à moins d'indications contraires, du carton A A, "iS. Elles sont ordinairement adressées au président de la Convention, pour être communiquées à l'Assemblée.
'2. Les membres composant la Société des citoyens antipolitiques dAix, aux représentants, 8 janvier 179:5. Suivent environ quatre-vingts signatures.