‹ Fraternité révolutionnaire; études et récits d'après des documents inéditsChapitre 107 sur 206 · C'était Duthil · texte numérisé non relu

C'était Duthil

i;i8 FRATERNITÉ RÉVOLUTIONNAIRE

Ainsi se passa la première journée ' ; le lendemain, le général tenta un nouvel essai. « En conséquence, il rassembla le bataillon sous les drapeaux, parla de lamour de la patrie, du perfide Anglais qui se rirait et profiterait de son obstination, des dangers que Belle- Isle courrait d'être envahie;... il fit (ensuite) donner lecture du code pénal militaire,... répéta que ce refus servirait les chouans qu'ils disaient avoir en horreur. » Cette fois encore Téchec fut complet. Pourtant on crut remarquer que l'obstination commençait à fléchir. Si, « d'un côté, en effet, les mauvais citoyens exagéraient les plaintes de cette troupe, peut-être justes au fond, d'un autre les bons habitants de Vannes ne négligeaient rien pour faire rentrer dans le chemin de l'honneur des hommes qui s'en écartaient d'une manière aussi condamnable ». Un moment même, on crut, après de longs pourparlers, avoir partie gagnée : le bataillon s'était mis en marche « et suivait ses drapeaux ; mais, au bout d'un faubourg, l'esprit de vertige s'empara de nouveau do lui; les baïonnettes se croisèrent, et il se débanda entièrement ».

Les idées de soumission et d'obéissance reprenaient toutefois insensiblement le dessus, et l'on conçut pour le lendemain les meilleures espérances. F^ffectivement les volontaires « partirent tranquillement de Vannes pour aller s'embarquer sur une corvette mouillée au Ijas de la rivière ».

On jugera ce qu'était Indiscipline, parfois du moins, dans ces armées, en dépit du bon vouloir dos chefs, quand on saura (|ue pas un des rebelles ne fut puni;

]. 19 j,M'riniiial an V (8 avril MOV.

L INDISCIPLINE DANS LUNE DE NOS ARMÉES d;i9

que, loin de là, radministration civile donna à cette troupe, lors de son départ, « un certificat motivé sur la manière dont les officiers et les soldats s'étaient conduits pendant leur séjour à Vannes » ; qu'elle pria même le gouvernement de ramener les révoltés sur la terre ferme après quelques mois passés à Belle-Isle. Ainsi leur mutinerie leur valait des faveurs !

Quelquefois cependant, surtout au déclin de la Révolution, on rencontra des chefs plus énergiques', assez hardis même ou mieux connus et peut-être assez respectés pour réprimer sévèrement au moins les excès les plus graves. Bernadotte se distingua entre tous, et cet épisode de sa vie mérite d'être relaté.

J'ai signalé quelques-uns des vols et pillages que la 52^ demi-brigade avait multipliés sur son chemin, à la fin de fructidor an VllI. Quand Bernadotte, qui commandait alors l'armée de l'Ouest, connut ces violences, il se résolut à frapper. Il pria d'abord les municipalités sur le territoire desquelles les déprédations avaient eu lieu, de lui présenter fétat des pertes éprouvées. Une lettre des autorités lui apprit qu'elles s'élevaient à la somme de 2.700 francs. Le même jour, il fit toutes les démarches utiles pour que les habitants fussent promptement dédommagés. Ce remboursement s'effectua grâce à une retenue opérée par la caisse de larmée de réserve sur la solde due à la demi-brigade coupable -.

Ce châtiment avait été précédé d'un autre, qui nous

1. Voir la circulaire du général Dainian. 29 frimaire an H (19 décembre 1794 . Archives départementales. L. 886.

"2. Une lettre du général de brigade Vévy annonçait au préfet du Miirbilian. le 23 ventôse an IX (14 mars IS01\ que cette retenue venait de se faire.

est connu par deux arrêtés de ce général sous la date du l^"" vendémiaire an IX (23 septembre 1800).

« Considérant, y lisons-nous, que la majesté nationale a été lâchement outragée et que le gouvernement qui est la sauvegarde des lois a été méconnu dans la journée du 28 fructidor par quelques scélérats revêtus de l'uniforme de la 52^ demi-brigade ; que, par un lâche attentat commis contre la discipline militaire, des vociférations ont été proférées contre la sûreté du peuple français et l'honneur de Tarmée ; considérant enfin que le chef de brigade, dont la personne devait être sacrée a été blessé de plusieurs coups de baïonnettes par un amas de mutins faisant partie de cette demi-brigade,... arrête...

u Art. 2. — La demi-brigade réunie sur la principale place de Tours, le général Liebert, commandant la 22*^ division militaire, fera battre un ban; il proclamera chef de rébellion tout homme, quel que soit son grade, qui parlera sous les armes sans être interpellé par lui.

« Art. 3. — Si un soldat, malgré sa défense, se permettait de parler et d'exciter la sédition, il sera sur-le-champ arrêté et jugé sommairement par le conseil de guerre.

« Art. 4. — Si le chef de la sédition n'était pas surle-champ reconnu et si plusieurs voix s'étaient fait entendre à la fois, le capitaine de la compagnie sera sommé, au nom de la loi et de la discipline militaire, de faire observer le silence; faute par lui de le faire, il sera regardé comme un instigateur, arrêté et livré au conseil de guerre pour être puni comme tel.

u Art. 5. — Dans le cas où plusieurs cris parti-

raient à la fois de plusieurs compagnies du même bataillon, le général Liebert fera la même sommation au chef de bataillon, avec le calme et la majesté qui conviennent dans de telles circonstances; faute par le chef d'obtempérer à Tordre qui lui sera donné au nom de la loi de faire cesser les clameurs, il sera arrêté pour être jugé sur-le-champ.

« Art. 6. — La demi-brigade ramenée à Tesprit d'ordre et de subordination qui constitue toute armée, sans qu'il soit besoin de mettre en usage les mesures précitées, le général Liebert ordonnera aux chefs de bataillon de lui faire présenter de suite un ou deux hommes par compagnie qui se seront le plus fait remarquer dans la révolte... ; ces hommes seront livrés au conseil de guerre; ils seront jugés sans désemparer, si la brièveté du temps le permet; dans tous les cas les dépositions des capitaines et des autres témoins devront être reçues avant le départ de la demibrigade.

« Art. 10. — Les officiers qui seront désignés pour avoir pris part à l'insurrection seront arrêtés et conduits au château de Saumur ; ils y attendront leur jugement. »

Un autre arrêté, daté du lendemain, complétait et confirmait celui dont je viens de donner quelques extraits; il prescrivait notamment des mesures plus sévères encore, destinées à empêcher les coupables d'échapper au châtiment mérité.

Assurément, si les autorités militaires avaient toujours agi avec pareille énergie, les actes criminels eussent été moins fréquents.

Malheureusement, parfois, leur bonne volonté n'était

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pas suffisamment secondée ; mieux encore, elle se trouvait entravée même par les représentants du peuple en mission près d'eux.

Sur ce point, rien de plus instructif que l'intervention du fameux Carrier en faveur de Le Batteux, ancien directeur des postes à Redon, improvisé par lui général. Ce Le lîatteux, à la tète de soldats dignes de lui, avait tellement multiplié les atrocités que le conventionnel Tréliouart', dont l'autorité s'étendait sur la contrée que terrorisait cet énergumî'ne, après une enquête sérieuse- faite par l'enfant chéri de Robespierre, le jeune Marc-Antoine Jullien, avait ordonné son arrestation. Le général Tribout, qui commandait les forces chargées d'empêcher les Vendéens de franchir la Vilaine et de pénétrer dans le Morbihan, venait d'exécuter cet ordre et de jeter dans les fers le chef sanguinaire de l'armée révolutionnaire. A cette nouvelle. Carrier entre dans une violente colère, et sans tarder il prend, pour arracher aux cachots son imitateur et protégé, l'arrêté le plus furieux et le plus illégal. 11 y « déclare infâme l'arrestation prononcée contre l'ancien directeur des postes, ordonne qu'Usera élargi sur-le-champ, déclare ennemi de la république, traître à la patrie, tout individu, de quelque grade

1. 'I réliouai't, qii.itririiit' dcputr suppléant «lllle-et-Vilaine, a\.iil siéiic pour la i»remièrc l'ois le i août H'.lo, à la place de l.aiijuinais.

■1. < Voire paliàolisme vous impose le devoir de nie dire la vérité tout entière; et J'ai lieu d'esjiérer que. sans niéna^'eiiienl ni considération personnolh;. vous m'apprendrez tout ee qui eat [jarvenu a votre connaissanee. » Jullien aux administrateurs itu Morliilian. liG Irimaire an 11 (IG décembre llDo). Archives nationales. Al-'u. 277, pla(iuette 2;{22, pièce 18.

qu'il soit, qui oserait attenter à la personne et à la liberté de ce brave républicain, fait défense au général Tribout, à tout autre chef de la force armée, aux autorités constituées et à la force publique, d'exécuter aucun ordre attentatoire à la liberté dudit Le Batleux. défend surtout à tout citoyen, dans quelque grade qu'il serve la république, d'obéir aux ordres de Tréhouart... met le citoyen Le Batteux sous la sauvegarde de tous les citoyens, ordonne au général Tribout de le conduire à Nantes en liberté, avec une escorte, auprès du représentant du peuple Carrier ' ».

En même temps, il écrit à Tribout lui-même, et lui signifie brutalement d'obtempérer sans retard aux injonctions qu'il lui intime.

« Tu dois t'étre aperçu, lui dit-il, de la nullité des talents de Tréhouart, et tu dois savoir qu'il a toujours été l'appui et le partisan des fédéralistes, des modérés

et des royalistes (En conséquence), je te somme au

nom de la république, au nom de la Montagne sur laquelle j'ai toujours juché et où ne gravit jamais le crapaud Tréhouart. de faire exécuter de point en point l'arrêté que je viens de prendre. Ta tête me répond de toute violence et de toute atteinte qu'on pourrait se permettre contre la personne et la liberté du brave citoyen Le Batteux. Si Tréhouart s'avise de donner l'ordre, à toi ou à tout autre, de transporter Le Batteux en tout autre endroit qu'à Nantes, la tête de celui qui exécutera un pareil ordre en deviendra responsable à la république... Je connaîtrai la mesure de ton républicanisme par la manière avec laquelle tu

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