Le Cri ton
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même : ceux-là le sentiront surtout qui, le cœur meurtri, ont dû s'acheminer un jour vers Texil.Et cependant les hommes de la Révolution ne s'en contentèrent pas; elle leur parut trop hénigne, trop douce. Ils ne laissèrent point, en effet, à ceux qu'épouvantaient des bouleversements, des crimes et des menaces de tous les instants, la faculté d'aller demander à l'étranger le calme et la sécurité. On sait même que pour eux ce n'était pas assez de livrer à l'échafaud, s'ils les saisissaient, ceux qui avaient fui devant leurs fureurs, les parents de ces infortunés étaient fréquemment châtiés, par l'emprisonnement ou la guillotine, de ce prétendu crime, auquel souvent ils n'avaient en rien participé, quand ils ne l'avaient pas blâmé.
Il suffit de parcourir les documents officiels de l'époque pour constater que ces cruautés ne se produisirent pas seulement pendant la Terreur, mais qu'elles continuèrent longtemps après ; que les maîtres d'alors ne punirent pas uniquement ceux qui avaient pris les armes pour rétablir l'ancien état de choses, mais qu'ils poursuivirent avec acharnement des inoffensifs restés à l'écart de toute politique : qu'on chercha partout des coupables, trop heureux, afin d'augmenter le nombre des victimes, de juger entièrement concluantes des preuves insignifiantes, du moins tout à fait discutables.
Inutile donc de noter que l'épisode dont je m'occupe ici n'est point isolé. Je l'ai choisi parce que, déjà fort suggestif en lui-même, quoique non sanglant, il est, de plus, fort intéressant par le personnage qui en est le héros. 11 s'agit du fameux P. Loriquet, sur le compte duquel tout ennemi des Jésuites se doit d'avoir en
réserve pour les grandes occasions deux ou trois légendes tout aussi curieuses qu'extravagantes, celle, par exemple, du marquis de Buonaparte, lieutenant général des armées de Louis XVIII, qu'un académicien très en vue nous rappelait récemment encore '.
L'incident que je vais raconter ne tient en rien de la fable ; je ne l'exposerai qu'à l'aide de documents officiels.
Jean Nicolas Loriquet naquit le 5 août 1767, à Épernay. Après des études sérieuses dans sa ville natale et à Reims, il était rentré dans sa famille en 1790. Là, dit-il, « je m'occupai uniquement à cultiver les belleslettres et les sciences, autant qu'il m'était possible, dans un endroit où je ne trouvais ni livres ni aucun des autres moyens nécessaires à mon instruction.
« Au mois de juillet 1791, le citoyen Jean Etienne Werbrouck, négociant d'Anvers, m'écrivit pour m'offrir la place de précepteur de ses enfants. Le désir que j'avais d'étendre mes connaissances littéraires, la vue du peu de ressources que m'offrait pour cet objet le lieu de ma naissance, les espérances de les trouver abondamment dans une des villes les plus riches et les plus florissantes de la Belgique, la nécessité de m'assurer une place qui pût fournir à ma subsistance sans m'ôter le temps ni les moyens de m'instruiro, tous ces motifs réunis me déterminèrent à accepter les offres du citoyen Werbrouck, et je partis à la fin d'août 1791, muni selon la loi d'un passeport de la municipalité d'Epernay, visé du district, lequel passeport m'auto-
1. Cf. la Révolution française^ numéro du la avril et suiv. ; — Revue des Questions historiques, 1" juillet 1904 ; — les Questions actuelles, 3 septembre 1904.
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risait expressément à aller remplir chez le citoyen Werbroiick la place de précepteur de ses enfants.
(( C'est là que j'ai résidé sans interruption depuis Tépoque de ma sortie de France... Les objets auxquels je me suis plus particulièrement appliqué sont la grammaire, dont j'ai composé un traité, les langues grecque, latine, italienne, hollandaise, la physique, les mathématiques, l'histoire, la géographie et la chronologie.
(( Pour essayer mes forces dans ce genre, j'ai composé d'abord un abrégé de chronologie: j'ai ensuite fait deux cartes les plus détaillées que je connaisse : l'une, de chronologie qui montre d'un coup d'œil tous les empires anciens et modernes, avec l'époque précise de leur naissance, de leurs progrès, de leur décadence, de leur chute, tous les princes ou chefs qui les ont gouvernés et les hommes célèbres qui ont vécu de leur temps ; l'autre, de mythologie, qui fait voir l'ordre et la succession des dieux, demi-dieux et héros de la fable. La seule raison qui m'ait empêché de les faire graver, c'est l'attente d'une paix générale qui doit fixer invariablement le sort de la Savoie, de la Belgique, de la Hollande et de la Pologne.
<( Il se trouve encore chez mes parents deux cartes géographiques, l'une de la France divisée par départements, l'autre du département de la Marne, qui, quoique fort grossièrement ébauchées il y a cinq ans, annoncent néanmoins l'envie que j'avais de me rendre un jour utile à ma patrie '. »
Loriquet termine le court exposé des occupations de
1. Mriniàre juslificalif pour .1. N. Loriquel, 15 ventôse an IV (d mars n!)G). Archives nationales. K", dossier 5297, pièce 5.
sa jeunesse par la réflexion suivante : u On me pardonnera si j'ai parlé de moi et de mes travaux avec tant de hardiesse; je n'en reconnais pas moins la nullité de mes talents littéraires; mais on reconnaîtra aussi ce que j'aurais pu faire alors dans l'étude des sciences, si la fortune, en m'oiïrant plus de ressources et de moyens, avait secondé mon g-oùt décidé pour les arts libéraux '. »
H vivait tranquillement au milieu de ces travaux pédagogiques et intellectuels, lorsque Robespierre, débarrassé de tous ceux qui lui portaient ombrage, établit sa domination sanguinaire. Le précepteur, qui avait égaré le passeport avec lequel il était sorti de France, craignit pour sa sécurité personnelle -. 11 se retira donc à La Haye, espérant y pouvoir mieux que partout ailleurs poursuivre sa formation scientifique. « J'y acquis, continue-t-il, la connaissance de M. le comte de Lowenhiel, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du roi de Suède près la république batave, qui me confia, vers la fin de 1794, l'éducation de son pupille ^.
Au mois d» janvier 1795, j'attendis l'arrivée des Français à La Haye aussi tranquillement que je l'avais attendue à Anvers au mois de novembre 1792. Je demeurai... près de M. le comte de Lowenhiel jusqu'au mois de juin 1795 que, son pupille devant s'en retourner dans la Belgique, je résolus d'y retourner aussi, dans la juste persuasion que la justice et non plus la terreur étante l'ordre du jour, il me serait facile... de reprendre