INTRODUCTION
Le développement du rôle de l’Etat, l’extension qu’il a prise en ces dernières années, est un fait d’une importance considérable, digne de retenir l’attention de l’économiste, de l’homme politique et du sociologue.
Dans toutes les nations européennes, l’autorité publique a une tendance marquée à intervenir de plus en plus dans les rapports sociaux, et à se mêler directement à la circulation comme à la répartition des richesses.
Partout l’influencé du socialisme d’Etat se fait sentir: les services publics et les institutions sociales se multiplient, tandis que l’action législative s’étend dans les domaines les plus variés, élargissant ainsi la sphère d’activité de l’Etat aux dépens de celle réservée à l’initiative individuelle.
Alors qu’une réaction aussi manifeste se produit contre les doctrines des économistes de l’école libérale, il n’est sans doute pas sans intérêt de reprendre les idées exposées, il y a un demi-siècle, Le Senne <
par celui d’entre eux qui se montra l’adversaire le plus irréductible du développement de 1 Etat, et dont l’œuvre tout entière fut consacrée à défendre les droits de l’individu contre les empiétements de l’autorité publique.
Assurément, il n’est pas dans notre intention de vouloir préconiser un retour vers l’application de l’abstentionnisme systématique, dont Frédéric Bastiat fut le théoricien le plus autorisé.
Mais il nous a semblé, qu’au moment où les écoles rivales discutent avec plus d’à propos que jamais des avantages et des inconvénients de l’extension de l’Etat, il serait intéressant et utile de considérer celte question au point de vue un peu spécial — et assurément fort original — auquel se plaçait Frédéric Bastiat, de rechercher avec lui les raisons de ce mouvement et d’en prévoir les conséquences.
Et ainsi nous ajouterons une page nouvelle aux travaux — souvent remarquables et toujours instructifs — dont l’œuvre de Frédéric Bastiat a fait l’objet. Jusqu’à ce jour, la théorie des Harmonies, « la fière doctrine du progrès par la liberté » a été plus spécialement considérée. Pour nous, notre étude portera avant tout sur les pages du polémique, les « Sophismes » et les « Pamphlets ».
Ces légers opuscules débordant de bon sens, de
verve et d’ironie, et où s’affirme tout particulièrement le talent si souple et si personnel de Frédéric Bastiat, consacrèrent la réputation de leur auteur et lui assurèrent la notoriété dont il a joui de son vivant et qui pourtant ne lui a pas survécu.
En efîet, M. Frédéric Passy le constatait récemment :
« Si 1 on avait été jusqu’à dire, à un certain moment, qu’il y avait dans le développement de la science économique trois périodes o. arquées par trois noms : Quesnay, Jean-Baptiste Say et, Bastiat. Lt?s temps sont changés ; de cette popularité un moment si grande, il ne reste plus pour la génération actuelle, pour la jeunesse surtout, qu’un souvenir un peu effacé : celui d’un homme qui a su, grâce à la piquante originalité de son style, traiter les questions économiques sans justifier le
mot de Thiers et faire de la littérature ennuyeuse ».
Pourtant Frédéric Bastiat ne mérite ni cette indifférence ni cet oubli.
Dans des œuvres à la fois légères et profondes, et sous une forme toujours attrayante, il étudia les plus graves problèmes qu’ait à résoudre l’économie politique et qui, passionnément discutés il y a un demi-siècle, n’unt aujourd’hui rien perdu de leur intérêt ni de leur op()ortunité.
Du reste, tout en ne souscrivant pas à l’ensemble
des idées qui y sont émises, et en repoussant ce qu’elles contiennent de trop absolu, on ne peut se refuser à rendre hommage à l’élévation d’esprit, à la sincérité des convictions et au remarquable talent de Frédéric Bastiat.
FREDERIC RASTIAT