CHAPITRE PREMIER
La théorie de l’harmonie des intérêts domine l’œuvre de Frédéric Bastiat. En elle se résume toute sa doctrine économique.
Si, dans les dernières années de sa vie, il lui consacra un ouvrage spécial, elle se trouve néanmoins exposée dans son œuvre toute entière.
C’est pour lui une vérité scientifique, autant qu’une croyance sentimentale, et qu’il eut pour but de rendre évidente, que « tous les intérêts légitimes sont harmoniques ou du moins qu’ils tendent à le devenir ».
L’intérêt particulier est conforme à l’intérêt de la société prise dans son ensemble; tout homme ne cherchant qu’à améliorer sa condition contribue au bien-être général. Les oppositions d’intérêts entre les individus, comme entre les groupes so-
ciaux, ne sont qu’apparentes ; considérés dans leur ensemble, les uns et les autres, loin de se nuire, se servent au contraire mutuellement. Chaque individu, chaque classe sociale, chaque nation est intéressé à la prospérité des autres individus, des autres classes et des autres nations.
Sans doute, à s’en tenir à une observation superficiellé, il semblerait plutôt qu’il en fût autrement. Un antagonisme profond paraît manifestement régner entre les intérêts économiques des membres de la Société. Les apparences semblent donner raison à Montaigne quand il constate que l’avantage des uns n’est jamais obtenu qu’au détriment des autres.
« 11 ne se faict aulcun proufit, qu’au dommage d’aultrui. Le marchand ne faict bien ses affaires qu’à la desbauche de la jeunesse, le laboureur à la cherté des bleds, l’architecte à la ruine des maisons, les officiers de la justice aux procez et queurelles des hommes... et qui, pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouvera que nos souhaits extérieurs pour la plupart naissent et se nourrisent aux dépens d’aultrui (1). »
Cette constatation de l’antagonisme des intérêts ne résulte pas seulement d’une observation superficielle des choses, elle est la conclusion^à laquelle ont abouti les théoriciens de l’école classique.
(1) Montaigne, ses Essais, chapitre xxi.
Quand, à la suite des physioc rates, ils se consacrèrent à l’examen des lois naturelles, dont ceuxci avaient révélé l’existence sans toutefois en avoir étudié le fonctionnement, ils aboutirent à des conclusions empreintes du pessimisme le plus décevant.
L’étude du fonctionnement des lois économiques révélait l’existence d’antagonismes sociaux constitutifs. Il ne semblait plus que la nature fût pleinement bienfaisante, comme l’avaient cru les fondateurs de la doctrine individualiste, on voyait apparaître un principe de limitation, et l’essor de l’humanité vers le progrès ^semblait devoir être entravé par d’insurmontables obstacles.
On ne pouvait que conclure à l’injustice nécessaire, à l'inégalité progressive, et au paupérisme inévitable.
Les doctrines de Malthus et de Ricardo se basaient sur des propositions d’un pessimisme si rigoureux, elles concluaient à la constatation de telles oppositions d’intérêts entre les diverses classes de la société, que Stuart Mill en était arrivé à souhaiter « un état stationnaire » caractérisé par un arrêt de la population des capitaux et de l’art industriel, pour que l’équilibre entre les classes économiques ne fût pas rompu plus gravement encore.
Aussi une réaction ne pouvait manquer de se
I produire contre la théorie d^art de Técole indivi-
^ dualiste, qui, après avoir constaté l’existence de
\ s^niblables antagonismes, concluait néanmoins
è. la nécessité de maintenir la liberté, et persistait
^ ^ proclamer la politique physiocratique du laisser P faire,
1 Puisque la liberté conduisait à de tels résultats,
r qu’il semblait établi que les lois providentielles
I laissées à leur libre cours entraînaient inévitable-
i ment la société vers le mal, il était logique d’en
^ déduire la nécessité de faire appel à la contrainte,
I seule capable de réparer les inconvénients de la li-
I ber té.
cette contrainte, nul mieux que l’Etat ne pouvait l’employer, en intervenant dans la distribution %- richesses, et en substituant à l’organisation
naturelle de la société, une organisation artificielle
qui ne présentait aucun des inconvénients de la r première.
lel était le postulat des réformateurs socialistes, r. Ils ne réclamaient l’intervention de l’Etat que
j pei’ce qu ils étaient convaincus de l’antagonisme
irréductible des intérêts ; pour eux, la liberté enj traînait nécessairement l’écrasement des faibles et
n’était en définitive que le triomphe de l’égoïsme.
C’est contre cette conception que s’élève Frédéric Bastiat. Tous ses efforts concluent à établir que, sous un régime de liberté, loin d’y avoir an-
tagonisme entre les intérêts, il y avait au contraire harmonie ; qu’entre les classes et qu’entre les individus il n’existait pas cette opposition irréductible qui servait de thème aux revendications socialistes.
Le capital et le travail, le patron et le salarié, le producteur et le consommateur, étaient unis par une étroite solidarité ; la prospérité des uns assurait la prospérité des autres. Entre eux il n’existait aucun antagonisme permanent et général, la lutte des classes était purement superficielle.
C’est ce que Bastiat résume en ses maximes caractéristiques :
« Le bien de chacun favorise le bien de tous comme le bien de tous favorise le bien de chacun ».
« L’homme a d’autant plus de chance de prospérer qu’il se trouve dans un milieu prospère ».
Sans doute cette harmonie ne se produit pas sans effort, le bonheur de la collectivité, considérée dans son ensemble, n’est acquis qu’au prix de souffrances individuelles et d’injustices inévitables; mais les unes et les autres ne sont que passagères.
Le progrès conduit l’humanité vers une amélioration certaine, et déjà les oppositions d’intérêts deviennent de jour en jour moins absolues, chaque homme est appelé à participer plus équitablement aux avantages sociaux; l’égalité des conditions
tend à se réaliser et les richesses se répartissent déplus en plus également parmi les hommes.
11 n est pas une page des « Harmonies » où Bastiat ne signale celte « marche progressive de l’humanité vers le perfectionnement et l’égalité », de laquelle on ne peut que conclure au bon efïet des lois naturelles.
« Hn e.xaminant les phénomènes économiques et les formes fonda mentale.s des sociétés modernes, il a montré qu’elles concordaient au triple point de vue de l’intérêt particulier, de l’intérêt général et de la justice. Au-dessus des différences d’intérêts qu on aperçoit d abord entre le producteur et le consommateur, le capitaliste et le salarié, celui qui possède et celui qui ne possède pas, il a fait voir qu il existe des lois prédominantes d’équilibre et d unité qui associent ces intérêts, et englobent ces oppositions secondaires dans une harmonie supérieure (1). »
« Ma conviction, déclare maintes fois Bastiat, est qu il n’y a pas entre les différentes classes de la société cet antagonisme d’intérêts qu’on a voulu y voir. J’aperçois bien un débat passager entre celui qui vend et celui qui achète, entre le maître et 1 ouvrier, mais tout cela est superficiel, et si on va au fond des choses, on découvre le bien qui unit
(t) R. de Fontenay, Notice sur la vie et les écrits de F. Bastiat,
tous les ordres des fonctions et de travaux, qui est le bien que chacun retire de la prospérité de
tous. » {Le Libre-Echange, p. 282).
En cela Bastiat provoqua une réaction contre les « théories de malheur » de ses prédécesseurs de l’école classique. Il proclama la réconciliation de toutes les classes, la vraie fraternité s’imposant malgré la résistance des égoïsmes. Et ainsi, à la nécessité de faire appel à la contrainte, il opposait celle de faire appel à la liberté, il réhabilitait celle-ci en l’établissant sur une base inébranlable. Et c’est en commentant l’œuvre de Bastiat que Lamartine a pu dire: « La liberté fera aux hommes une justice que l’arbitraire ne saurait leur faire ».
C’était également ruiner le socialisme triomphant, et proclamer l’inutilité de modifier arbitrairement l’organisation naturelle des sociétés.
Puisque l’égalité et la prospérité résultaient invinciblement du jeu naturel de ces lois, il était illogique de s’élever contre ces lois et de vouloir en
entraver l’action.
« H est clair que les socialistes n’ont pu se mettre en quête d’une organisation artificielle que parce qu’ils ont jugé l’organisation mauvaise et insuffisante, que parce qu’ils ont cru voir dans les intérêts un antagonisme radical, car sans cela ils n’auraient pas eu recours à la contrainte. Il n’est
pas nécessaire de contraindre à l’harmonie ce qui
est harmonique en soi » (Préface des Harmonies , p. 4).
Et cette harmonie, Bastiatala conviction qu’elle se réalise par le seul elïet de la liberté. Les lois naturelles qui gouvernent la vie des individus et des sociétés assurent ce résultat. Celui-ci est atteint par la force même des choses, sans que
personne n’ait manifesté la volonté de l’obtenir.
L homme agissant dans un but uniquement égoïste, et ne cherchant que son propre profit favorise inconsciemment l’intérêt général. Chacun ne cherche qu’à améliorer sa propre condition, mais il se fait que dans leur ensemble, les actes des hommes se combinent de manière à assurer l’ordre social, sans que personne ne se soit particulièrement proposé ce but.
A bien considérer les choses, l’égoïsme est un véritable principe social d’une haute portée, assurant le progrès, 1 ordre et la prospérité de la société.
Et, pour être involontaire, cette harmonie n'en est que plus admirable, Bastiat la trouvait « simple, conciliante, consolante et sublime ».
Déjà Vauvenargues avait exprimé la même idée quand il constatait que « c’était un grand spectacle de considérer les hommes méditant en secret
blissant que, dans un milieu social où règne la liberté des transactions, « l’utilité tend à devenir de plus en plus gratuite, en sortant progressivement du domaine de l’appropriation individuelle, ï
tandis que la valeur tend à diminuer de plus en plus relativement à l’utilité à laquelle elle est attachée ».
En effet, les produits et les services s’échangent selon leur utilité finale, et leur valeur augmentant en raison de cette utilité, chaque individu est intéressé à produire les objets les plus aptes à satisfaire les besoins sociaux.
Tout producteur est incité à diminuer sans cesse ses frais de production, afin de réaliser un profit supérieur. Et ainsi le coût des objets diminuant sous l’action de la concurrence, la société tout entière y trouve son avantage. D’aufant plus que si la concurrence s’exerce sans entraves, l’équivalence en utilité a une tendance à se rapprocher de l’équivalence en travail et la production individuelle s’adapte d’elle-même au besoin social.
Mais il ne peut en être ainsi que si l’équité la plus absolue règne dans les rapports sociaux, que si aucune violence, aucune restriction n’altère l’équivalence des services. Il est essentiel que
chaque individu soit libre dans son activité économique, c’est-à-dire qu’il possède l’entière propriété de sa personne, de ses facultés et de ses œuvres et qu’il ait la certitude de recueillir l’intégralité du produit de son travail.
S’il en est ainsi, l’harmonie des intérêts se réalisera inévitablement, et Bastiat proclame que « la liberté, c’est l’harmonie ». Il importe donc den’ap. porter aucune entrave au libre essor des initiatives individuelles. « Laissons, conseille-t-il, laissons les hommes travailler, échanger, s’associer, agir et réagir les uns sur les autres: il ne peut résulter qu’ordre, harmonie et progrès ».
Toutefois, si Bastiat était convaincu que, théoriquement, l’harmonie devait nécessairement s’établir entre les intérêts, et qu’un régime de liberté était le milieu qui lui était le plus favorable, il n’était pas sans se rendre compte que, dans aucune organisation sociale, cette harmonie ne s’était jamais pleinement réalisée.
De l’excellence des lois naturelles, des résultats heureux obtenus par leur libre action, il ne concluait pas à un optimisme absolu, jugeant que « tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. »
Loin de nier l’existence de toute imperfection, il reconnaissait au contraire que la société renfer
mait de nombreuses injustices et de profondes inégalités. C’était la lutte entre les classes, la concurrence sans merci, les plus forts écrasant les plus faibles; c’était surtout, dans la répartition des richesses, certaines classes et certains individus favorisés au détriment des autres.
Mais avouer ces imperfections de l’ordre social, ce n’était en aucune façon porter atteinte à la théorie de l’harmonie. La confiance qu’avait Bastiat en la conciliation fatale des intérêts ne pouvait en être ébranlée.
Cette objection, il l’avait prévue, et d’avance il y avait répondu : « Je n’ai nié ni le mal, ni sa mission; j’ai cru pouvoir annoncer que le libre arbitre ayant été donné à l’homme, il ne fallait pas réserver le nom d’harmonie à un ensemble d’où le mal serait exclu, carie libre arbitre implique l’erreur. L’harmonie sociale, comme tout ce qui concerne l’homme, est relative. » (Préface des Harmonies).
Si les lois naturelles engendraient l’harmonie, ce n’était toutefois qu’à la condition de ne subir aucune entrave dans leur action.
La liberté n’était pas la cause des dissonances sociales, celles-ci provenaient, au contraire, que d’un manque de liberté.
Telle était déjà l’explication de Quesnay. « Il faut se garder d’attribuer aux lois physiques les maux qui sont la juste et véritable punition
»l Ifiai
— io-
de la violation de l’ordre même de ces lois. »
Pour Bastiat, les inégalités et les injustices qui existaient et qu il ne niait pas, tenaient non aux lois naturelles elles-memes, mais à leur mauvais fonctionnement et aux entraves qu’elles rencontraient. « Un défaut d’harmonie correspondant inévitablement à un défaut de liberté, à une Justice absente. »
Or, jamais la liberté n’avait régné sans obstacles. « Toujours l’action des lois naturelles avait été profondément troublée par l’action opposée des institutions humaines ». A aucune époque l’harmonie n’avait pu se réaliser pleinement.
Aussi, après avoir exposé la théorie de l’harmonie, Bastiat etait-il amene à etudier les dissonances sociales qui empêchaient cette harmonie d etre une réalité. Letude des lois naturelles ne
pouvait etre séparée de celle de leurs perturbations.
Pour lui, toutes les causes perturbatrices, quelles que fussent leur variété et leur nature, se résument toutes dans un manque de liberté et de justice, dans une atteinte portée à la propriété de chacun, propriété de ses facultés, de son travail comme des produits de son travail.
L’arbitrairerégnaitdansles transactions sociales
les échanges ne se faisaient pas librement et, selon le principe de l’équité, les rapports du travail à
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sa récompense étaient altérés. Les droits individuels étalent souvent méconnus ; certains services n’étaient pas volontaires, et leur équivalence était altérée par la force ou par la ruse ; en d’autres termes ; il y avait spoliation.
Les imperfections de l’ordre social n’avaient pas d’autre cause, et Bastiat pose en fait que ; « Si toutes les hiirmonies sont contenues dans ces deux principes : propriété et liberté ; par contre, toutes les dissonances ne sont que le développement de ces deux autres principes, antagoniques aux premiers : spoliation et oppression » {Harmonies, p. 391).
Cette dernière, du reste, ayant pour objet de réaliser une appropriation injuste, n’est qu’une forme de la spoliation et se résume en elle.
Et, par ce mot, Bastiat entend l’abus que certains hommes font de leur pouvoir et de leur autorité, pour se faire avantager dans la répartition des richesses, et recevoir des autres des services, sans en rendre l’équivalent.
Cet abus s’est produit à toutes les époques. Dans l’histoire économique des sociétés, il fut d’une application courante. « La spoliation, constate Basliat, s’exerça dans le monde sur une vaste échelle, et se mêla à tous les grands faits humains. Elle occupe dans l’histoire des peuples, dans les occupations des individus, dans les énergies physiques Le Senne 2
et intellectuelles des classes, dans les arrangements de la société, dans les prévisions des gouvernements, presque autant de place que la propriété elle-même. » [Harmonies p. 393).
De tous temps, des individus et des groupes so ciaux ont usurpé les droits d’autrui. La majorité de la nation a été exploitée par une minorité. Jamais il n’y a eu de classe sociale qui n’ait voulu le triomphe de son propre intérêt, et qui ne se soit efforcé d’obtenir du reste de la communauté des concessions à son profit, en imposant aux autres classes des sacrifices destinés à grossir sa part.
Les uns ont indûment profité du travail des autres, s’emparant de leur propriété dont ils les dépouillaient au mépris de toute justice, à moins qu’ils ne se soient arbitrairement fait avantager dans l’échange, recevant plus qu’ils ne donnaient.
Ce sentiment s’était manifesté dans toutes les sociétés, il avait été la grande perturbation sociale.
« Depuis le jour où il a fait son apparition dans le monde jusqu’au jour, si jamais il arrive, où il aura complètement disparu, cet élément affectera profondément le mécanisme social, il troublera les lois harmoniques au point de les rendre méconnaissables Harmonies, p. 391).
Il en fut ainsi de tous les temps. Cet état de
choses procédait de la nature même de l’homme, des sentiments qui sont innés en lui, et que la civilisation et les progrès dans les mœurs peuvent modifier mais non détruire.
Selon les étapes successives du développement social, l’instinct spoliateur se manifesta de diverses manières et revêtit les formes les plus variées, bien que, dans son principe, il demeurâtimmuable.
Dans les sociétés des premiers âges, la spoliation s exerçait uniquement par la force. Les individus les plus aptes à la lutte mettaient à profit leur supériorilé physique pour s'emparer des richesses que d’autres avaient amassées, et qu’ils s’appropriai*"iit par droit de conquête.
Pendant de longs siècles, la force demeura un moyen de spoliation et d’oppression. La guerre, entraînant le meurtre du vaincu et son asservissement, fut une source de profit universellement employée par des individus et des collectivités qui parvenaient ainsi à se développer aux dépens d’autrui.
Ce ne fut qu’après une transformation radicale dans les institutions, que la force cessa de prévaloir sur le droit et sur la justice. Les nouvelles conditions de l’organisation sociale contraignirent les hommes à renoncera cette forme de spoliation trop simple et trop brutale et qui, peu à
I hi iiidLÿ^pu’
peu, était devenue de moins en moins lucrative.
Dans nos sociétés modernes, ce désir de profiter injustement du travail d’autrui est demeuré aussi vivant qu’aux premiers âges de l’humanité, mais ne s’exerce plus par la force et, selon l’expression de Bastiat, c’est « à la ruse » qu’il a recours.
Pour réaliser une appropriation injuste, il n’est plus besoin de posséder une supériorité physique ou morale, il suffit d’être le plus habile.
La spoliation a revêtu une forme moins simple et moins directe, elle se dissimule sous des « sophismes », et son injustice en paraît ainsi moins manifeste.
La répartition des richesses est loin de se faire sur des bases équitables. Le droit qu’a tout homme de disposer à son gré de son activité, et d’en recueillir le produit intégral, subit de nombreuses atteintes, et est fréquemment méconnu. Dans l’échange, certains individus sont arbitrairement favorisés; ils reçoivent de la société plus de services qu’ils ne lui en fournissent.
A ce point de vue, aucun progrès appréciable n’a été réalisé, l’ordre social renferme de nos jours autant d’injustices et d'inégalités que par le passé. Seule la forme de cette spoliation a varié; d’arbitraire, elle est devenue légale.
Cette atteinte portée aux droits d’autrui provient aujourd’hui de l’extension considérable du rôle de
l’Etat, dont l’action s’est considérablement élargie, s’exerçant dans les domaines les plus divers.
Par la force même des choses, l’Etat augmentant ainsi ses attributions est forcé de déplacer arbitrairement les richesses, de favoriser ainsi une partie des citoyens aux dépens de l’ensemble et de troubler la juste équivalence des services.
C’est pour Bastiat une vérité fondamentale que <( l’Etat ne peut sortir d’un cercle déterminé, sans se transformer en instrument d’injustice, sans bouleverser la naturelle distribution du travail » {Harmonies, p. 57).
Son but est d’établir plus de justice dans les rapports sociaux et de rendre plus équitable la distribution des biens ; or il ne peut y parvenir qu'en « prenant aux uns pour donner aux autres ». Il prive certains hommes des richesses qu’ils ont acquises par leur travail, et qu’ils détiennent en toute légitimité, pour en faire bénéficier d’autres qui n’y ont aucun droit. 11 modifie arbitrairement le juste rapport du travail à sa récompense, en un mot, il spolie.
Sous prétexte de solidarité et de philanthropie, l’autorité publique se fait l’auxiliaire de nombreuses injustices. Certains groupes d’individus sont favorisés sans raison, la loi les gratifie d’avantages concédés au détriment de la généralité. Grâce à la protection que l’Etat leur accorde, «ils
iiT*i ffi-
parviennent à vivre et à se développer aux dépens des autres », ce qui est le propre de la spoliation.
Que ce soit en remplissant des services publics ou en intervenant dans la circulation des richesses, en adoptant un régime commercial basé sur la restriction ou en éditant des règlementations destinées à entraver la libre concurrence ; de toutes façons, l’équivalence des services est rendue impossible et des avantages sont concédés à une minorité dont la masse supporte la charge.
Telle était pour Bastiat la principale conséquence de l’action de l’Etat en dehors de ses fonctions normales. 11 en résultait inévitablement une spoliation, qui, pour être généralement inaperçue, et pour se dissimuler sous une apparence de légalité, n en était que plus répandue et que plus néfaste.
D’une semblable prémisse il ne pouvait que déduire la nécessité de contenir l’intervention de l’Etat dans d’étroites limites, et de ne confier à la force publique qu’un minimum d’attributions. Il se rallie à la conception physiocratique du rôle de 1 Etat qu avait adopté les économistes de l’école anglaise. Comme eux, il préconise la politique du minimum de gouvernement, ne demandant à l’autorite publique que de garantir à chaque individu le libre exercice et le produit de ses facultés, maintenir 1 ordre et assurer l’indépendance natio-
J Jr-
nale, Justice et sécurité : Là se bornait sa tâche; il devait tout particulièrement s’abstenir de toute fonction d’ordre économique.
Néanmoins ce principe n’est pas sans comporter certains tempéraments. En dehors de ses attributions essentielles, toute intervention de 1 Etat n est pas en elle-même condamnable. L’Etat a des fonctions indispensables au bon fonctionnement de l'ordre social ; ainsi il existe des besoins collectifs en présence desquels l’initiative privée est impuissante, et que peut seule satisfaire une concentration d’efforts, destinée tout naturellement à suppléer à l’insuffisance des forces individuelles.
Bastiat s’explique nettement sur ce point.
« Nous admettons, dit-il, que c’est la mission de l’Etat de maintenir l’ordre, la sécurité, de faire respecter les personnes et les propriétés, de réprimer les fraudes et les violences. Quant aux services qui ont un caractère pour ainsi parler industriel, n’ayons pas d’autres règles que celle-ci : que l’Etat s’en charge, s’il en doit résulter pour la masse une économie de forces » {Protectionnisme
et Communisme page 570.)
L’autorité publique doit donc intervenir chaque
foisqu’elleestsusceptiblederéparerlesinsuffisances
de la liberté. Mais en dehors de cet interventionnisme réglementaire, toute autre action de 1 Etat est en elle-même condamnable, car elle aboutit
nécessairement à un déplacement arbitraire des richesses, comme à une dépression de l’initiative individuelle. Il en résulte une injustice inévitable. La loi enlève aux uns une partie du résultat de leur activité. Des avantages sont concédés à certains individus et à certains groupes sociaux au détriment d’autres individus et d'autres classes qui ont pourtant droit de la part de l’Etat à une égale sollicitude comme à une égale protection. Il y avait là, pour Bastiat, une raison suffisante pour ne vouloir confier à l’autorité publique qu’un minimum d'attributions.
Il n’était pas toutefois sans remarquer que cette perturbation apportée par la force publique dans la répartition des richesses, et qui, profitable aux uns, était nuisible aux autres, loin d'être en fait un obstacle au développement de l'Etat, était précisément la raison pour laquelle l’opinion publique se j montrait favorable à l’extension des fonctions pu-
] bliques. « La chimère du jour, constate-t-il, est
I d'enrichir toutes les classes, les unes aux dépens
des autres, et de généraliser la spoliation sous J prétexte de l’organiser » {La Loi, p, 355).
I II en était ainsi par suite d’une fausse concep-
i du rôle de l’Etat ; On était convaincu que ce-
V lui-ci pouvait tout faire et qu’il n’avait qu’à le
I vouloir pour assurer le bonheur de tout le monde :
Li l ori l6 considérait volontiers comme un « être
bienfaisant ayant du pain pour toutes les bouches, du travail pour tous les bras, des capitaux pour toutes les entreprises, du crédit pour tous les projets, du baume pour toutes les souffrances » (VElai, p. 329).
On ne voyait pas qu’il ne possédait rien, et par conséquent que ce qu’il donnait aux uns, il devait au préalable l’avoir pris aux autres.
T.’ïitnt était, ainsi devenu « la fîfrande fiction à
travers laquelle tout le monde s’efforcait de vivre aux dépens de tout le monde » [Id., p. 332).
Jusqu’à ce jour, les classes dirigeantes avaient profité de leur prépondérance dans l’Etat pour promulguer des lois et créer des institutions les avantageant au détriment des classes inférieures, c’était le plus petit nombre qui avait exploité le plus grand. Mais l’exemple qu’elles avaient donné ne devait pas tarder à être suivi par le peuple demandant à son tour à la force publique d’intervenir en sa faveur.
La révolution de 1848, en proclamant le suffrage universel, lui avait fourni le moyen de concourir à la confection des lois et de faire triompher ainsi ses intérêts. 11 réclamait la reconnaissance du droit au travail, la création d’ateliers nationaux, des mesures législatives avantageant les classes ouvrières.
De toutes façons, on méconnaissait le droit qu’a
tout homme de jouir de l’intégralité du produit de son travail. Et plus l’Etat développait ses attributions, plus grande était l’atteinte portée au principe de la propriété.
L Etat était dans Timpossibilité de satisfaire les désirs de chacun, de répondre aux espérances que 1 on mettait en lui, sa sollicitude ne pouvait s exercer également pour toutes les classes, un grand nombre échappait à toute protection de sa part. S il pouvait accorder des faveurs à quelquesuns, il ne pouvait en accorder à tout le monde, et toute protection légale constituait une atteinte au droit commun, une injustice incontestable, bien que souvent inaperçue.
Aussi, considérant les effets de l’extension de l’Etat, convaincu qu’il en résultait une atteinte inévitable à la justice comme à la propriété, Bastiat devait naturellement aboutir à préconiser une politique négative. Le peuple était spolié, son droit était méconnu, mais il ne s’en apercevait pas. La confiance en la toute puissance de l’Etat reposait sur un sophisme. C’était à l’économie politique de détruire ce sophisme : « Les injustices ainsi accomplies sont perpétuées par la ruse et nourries par Terreur, elles ne s’évanouiraient que devant la lumière. »
a Or, seule la science économique peut répandre la lumière, en cela consiste sa grande utilité pra-
tique. Elle est le flambeau qui, dévoilant la ruse et dissipant l’erreur, détruit oe désordre social : la
spoliation ». [Œuvres, t. 4, p. 131).
Montrer comment l’Etat ne paraît intervenir en dehors de ses attributions rationnelles sans troubler la juste répartition des richesses, sans concéder à des individus ou à des groupes privilégiés des avantages obtenus au détriment de la collectivité, sans prendre aux uns pour donner aux autres, telle fut la lâche à laquelle se consacra Frédéric Bastiat, et qu’il poursuivit avec une persévérance merveilleuse et une ardeur infatigable.
Si, dédaignant de se tenir à la lettre de son œuvre, on en dégage le principe essentiel, on s’aperçoit aisément que telle en fut l’idée maitresse dont procèdent tous ses ouvrages.
A des disciples qui s'apprêtaient à entreprendre une campagne en faveur des doctrines libreéchangistes, il écrivait ; « Il faut mieux prendre la question de plus haut, à une hauteur qui embrasse à la lois la politique, l’économie politique et le socialisme, c’est-à-dire Tinlervention de
TEtat )). (Correspondance , p. 202).
11 était convaincu qu’il y avait là une œuvre utile et féconde à entreprendre, car s’attaquer à Tinjustice engendrée par Tintervenlion de TEtat, c’était par cela même s’attaquer à l’injustice dans
îi
son ensemble, c’était proclamer la nécessité de respecter le droit de chacun.
Toute l’œuvre de Frédéric Bastiat nest qu’une lutte en faveur de l’équité et de la liberté. « Tant que mes mains pourront tenir ma plume et mes levres proférer un son, écrivait-il un jour, je ne cesserai de crier : justice pour tous, liberté pour tous, égalité devant la loi pour tous » {Œuvres, tom. 11. p. 146). L’impartialité de la loi, tel était lé principe auquel aucune atteinte ne devait être portée. 11 était de toute nécessité d’abroger toute loi qui n’est pas conçue dans cet esprit, qui se serait faite la protectrice d’intérêts particuliers au détrinient de 1 intérêt général,
La spoliation, sous toutes ses formes, trouvait en lui un adversaire infatigable. Il la montre se glissant, sans qu’on la soupçonne, dans les transactions humaines, constituant une des causes les plus actives qui troublent l’équivalence des services et l’harmonie des intérêts.
Sans cesse il revient sur ce sujet, l’envisageant
sous tous les aspects, l’étudiant à tous les points
de vue. Et c’est merveille de relever la diversité de
ses arguments, l’ingéniosité qu’il sait déployer
pour exprimer maintes fois la même idée sans se répéter jamais.
C’est de Frédéric Bastiat qu’on a pu faire ce bel eloge; « Il fut par excellence le champion de
l'égalité véritable et de la véritable liberté, et personne n’a jamais porté plus haut le sentiment de ce respect de l’homme, de tout homme, sur lequel se fonde la seule fraternité digne de ce nom » (1).
Telle est la grande idée qui préside à son œuvre, qui en explique le but et la portée, et en montre l’unité. « L’absence de spoliation, déclarait-il, c’est le principe de justice, de paix, d’ordre, de stabilité, de conciliation, de bon sens que je proclamerai de toute la force, hélas, bien insuffisante de mes poumons jusqu’à mon dernier souffle. » Ainsi qu’on l’a fait remarquer : « L’enchaînement des raisonnements, l’observation scientifique, l’épigramme, le dialogue, tout converge par une pente naturelle, tout s’accumule dans les écrits de Bastiat en une masse redoutable contre le privilège et la spoliation >' (2).
Il n'est pas un écrit de Bastiat où ne perce cette préoccupation constante. Ses opinions politiques comme ses doctrines économiques découlent de • cette idée de spoliation.
S’il fut l’adversaire déterminé du protectionnisme, si toute sa vie, il mena en faveur du libreéchange, la campagne la plus vive, c’est qu’il voyait dans le régime prohibitif une des manifes-
(1) Frédéric Passy.
(2) Bonduband, Frédéric Bastiat, p. 37.
tâtions les plus évidentes et les plus caractérisées d’injustice perpétrée par l’intermédiaire de l’Etat.
Cette lutte entreprise contre les doctrines protectionnistes, et qu’il poursuivit avec une persévérance inlassable, constitue la partie la plus brillante et la plus populaire de l’œuvre de Frédéric Bastiat.
Parmi les économistes du siècle dernier, il est avant tout l’apôtre du libre-échange. Son nom est comme le drapeau autour duquel se rallia le grand mouvement qui, dès le début de la Restauration, se produisit en France en laveur de la liberté du commerce, et qui aboutit aux traités libre-échangistes de 1860. Ses attaques contre l’échelle mobile et la balance du commerce, qu'il raillait avec une malicieuse ironie et un profond bon sens, sont demeurées justement célèbres. De tous ses ouvrages, ceux-là eurent le plus de portée et lui assurèrent la grande notoriété dont il a joui de son vivant.
Ce fut par son étude sur Cobden et la ligue anglaise qu il se révéla à ces concitoyens, et c est à elle qu il dut d être nommé membre correspondant de 1 Institut. Polémiste, conférencier, dans la presse comme à la tribune, partout et toujours, il se montra l’adversaire des doctrines prohibitionnistes dont il ne cessait de relever les funestes conséquences, et de signaler les dangers.
Mais ce qu'on n’a peut-être pas assez remarqué, bien que ce fût la caractéristique de son œuvre, c’est l’idée générale qui domine sa campagne libreéchangiste, le but supérieur qu’il poursuivait en entreprenant cette campagne de tous les instants contre le protectionnisme commercial.
Ce qu’il combattait en effet dans le protectionnisme, ce n’était pas une conception particulière de politique économique. Pour lui, la question
était plus grave et plus générale, et ce serait sin- |
gulièrement méconnaître et diminuer la portée de son action de ne voir en Bastiat que le défenseur de certains intérêts commerciaux, l’avocat d’un système favorable à une classe de la société. Bastiat, au contraire, ne considérait que la question de principe, il combattait le protectionnisme non dans un intérêt commercial mais dans un intérêt social.
En défendant le libre-échange, il avait la conviction de défendre la propriété elle-même. A ses yeux toute mesure restrictive était une atteinte portée à la propriété, une restriction de la liberté qu’a l’homme de disposer du fruit de son travail, c’était pour lui le priver du droit de disposer librement de ce qu’il possède en toute légitimité.
Dans le manifeste de l’Association pour la Liberté des Echanges, il place nettement la question sur le terrain de la propriété. « L’échange, y est-il
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dit, est un droit naturel comme la propriété. Tout citoyen qui a créé ou acquis un produit doit avoir l’option ou de l’appliquer immédiatement à son usage, ou de le céder à quiconque consent à lui donner en échange l’objet de ses désirs. Le priver de cette faculté, quand il n’en fait aucun usage contraire à l’ordre public et aux bonnes mœurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d’un autre citoyen, c’est légitimer une spoliation, c’est blesser la loi de la justice. » {Libre-Echange, p. 1).
Et il ajoutait: « Nous demandons l’abolition du régime protecteur, non comme une mesure gouvernementale mais comme une justice, comme la réalisation de la liberté, et comme la conséquence rigoureuse d'un droit supérieur à la loi. »
Dans une lettre à Cobden, il fait cet aveu significatif, « j’aime mieux l’esprit du libre-échange que le libre-échange lui-même ».
Pour lui, le libre-échange ne fut jamais une question de douane mais une question de droit, de justice et d’ordre public.
Du reste, il importe de remarquer que sous la plume de Bastiat ce mot « Protection » n’est pas pris dans son acception courante, et n'a pas le sens restreint de protection douanière.
Il entend par cette répression : « Toute mesure prise par l’Etat ayant pour but de concéder à certains des avantages au détriment de la masse ».
Et si Bastiat emploie ce mot, c’est que de tous les moyens dont dispose l’Etat pour concéder des faveurs à certains citoyens, la protection est le plus manifeste et le plus répandu.
Pour Bastiat,la protection est le fait de rançonner la communauté au profit d’une classe, elle est tout entière fondée sur l’égoïsme. Ce ne sont que des intérêts particuliers qui demandent à l’Etat de les favoriser, en établissant une barrière douanière, ou en leur concédant des primes leur permettant d’exhausser ainsi artificiellement le prix des produits, au détriment de la collectivité tout entière
mais pour le grand profit de ceux qui étaient ainsi protégés.
Pardes mesures prohibitionnistes,l’Etat conférait a certaines classes ou a certains individus un véritable droit au profit, il leur garantissait des bénéfices certains, donnait à leurs produits une valeur factice, et, sous prétexte d encourager le travail national, apportait à la concurrence des entraves qui l’empêchaient d’être un agent d’ordre et de progrès.
Sans doute, il y avait là quelque exagération.
Au cours de cette étude, 1 occasion se présentera d’examiner la valeur des objections faites par Bastiat aux doctrines prohibitionnistes, et de remarquer en quoi le point de vue auquel il se place, pour n’être pas complètement erroné, est néanmoins incomplet.
Le Senne o
Il est des cas dans lesquels la protection se justifie par un intérêt général, et il serait faux de la considérer comme constituant toujours une injustice.
Bastiat, du reste, ne faisait aucune difficulté pour le reconnaître, ce n’était pas cette protection qu’il combattait. Toute son hostilité n’était dirigée que contre les mesures restrictives qui constituent une application du droit au profit, et concèdent à certains privilégiés une faveur injustifiée.
Ce n’était pas seulement dans ses écrits que Frédéric Bastiat se plaçait en adversaire de l’extension du rôle de l’Etat. Conseiller général des Landes, puis membre de l’Assemblée nationale et de la Législative, c’est toujours la même idée qu’il développe, le même but qu’il poursuit.
Par ses votes comme dans ses discours, il ne cesse de se montrer le défenseur de l’individu, et de protester contre les empiétements de l’autorité publique sur l’initiative individuelle.
A cet égard, les termes de la première profession de foi qu’il adressa à ses électeurs, méritent d’être relevés. Il y indique nettement son intention de continuer à défendre les principes auxquels il était toujours demeuré fidèle, et qui, dans l’exécution de son mandat législatif, devaient constituer sa ligne de conduite.
« Guerre à tous les abus, proclame-t-il : un peuple enlacé dans les liens du privilège, de la bureaucratie et de la fiscalité est comme un arbre rongé de plantes parasites.
« Protection à tous les droits, ceux de la Conscience comme ceux de l’Intelligence, ceux de la Propriété comme ceux du travail, ceux de la Famille comme ceux de la Commune, ceux de la Patrie comme ceux de l’Humanité. » Et il déclarait
n avoir jamais eu d’autre idéal que Injustice universelle.
Ses fonctions de député devaient lui permettre de donner une plus grande diffusion à ses idées, et de corroborer, par des applications pratiques, les principes dont jusque-là il n’avait pu faire que l’exposé théorique.
Derrière l’homme politique c’est toujours l’économiste qui apparaît. Quel que soit l’objet de la discussion, qu’il s’agisse de l’impôt des boissons, des incompatibilités parlementaires, ou des lois d’enseignement, il ne craint pas de s’éloigner de son sujet, et d’élever la question pour la ramener à celle du rôle de l’Etat. En cela les discours qu’il prononça au Corps législatif se rattachent à ses écrits économiques et en forment le complément.
Sans doute, si la carrière parlementaire de Frédéric Bastiat ne fut pas sans éclat, il n’obtint pas dans les assemblées politiques la place qu’il eut mé-
ritée par son talent et son savoir. 11 n’intervint que rarement à la tribune et toujours brièvement. La faiblesse de sa voix ne lui permettait pas les discours de lonjîue baleine ; ce n’était que dans les réunions du Comité des finances, dont il fut à plusieurs reprises vice-président, que ses avis faisaient autorité.
Du reste, les mérites que nous reconnaissons aujourd’hui dans ses discours et qui leur conservent leur intérêt furent précisément la cause du médiocre succès qu’ils obtinrent à l’époque où ils furent prononcés. L’heure, en effet, ne se prêtait pas aux discussions théoriques, elle était toute à l’a^v tion.
A la suite de la Révolution de 1848, une grande agitation s’était manifestée dans les classes populaires, les bases de l’Organisation sociale étaient mises en question. A aucune époque, on ne parla tant de réformes sociales et on n’eut un plus grand désir de les réaliser.
La tâche de l’Assemblée était singulièrement difficile. Mise en présence des problèmes les plus complexes et de difficultés presque insurmontables, elle se trouvait dans l’obligation de prendre à la hâte des mesures susceptibles de calmer les passions populaires et de répondre aux préoccupations de l’heure présente. Déjà, à plusieurs reprises, le peuple avait témoigné son impatience. L’émeute
du 15 mai avait causé dons l’Assemblée une profonde émotion. Au risque de compromettre sa popularité, elle devait donner satisfaction à l’opinion publique en adoptant les solutions les plus rapidement applicables et non les plus réfléchies.
Les circonstances ne lui permettaient pas de prêter une grande attention aux considérations théoriques des économistes qui, comme Bastiat, lui demandaient d’approfondir les questions et de les considérer dans toutes leurs conséquences.
Lorsque, dans la seconde partie de sa vie, Bastiat, négligeant le protectionnisme, dirigea toutes ses attaques contre le socialisme, c’était toujours le même but qu’il poursuivait.
Le protectionnisme et le socialisme n’étaient à ses yeux qu’une seule et même chose, tous deux procédaient au même principe et tendaient aux mêmes conséquences. L’un et l’autre étaient un moyen de favoriser des intérêts particuliers et de les avantager dans la distribution des richesses. Le socialisme n’était que le prolongement et l’exagération du protectionnisme.
M. de Foville a finement dégagé cette unité de tendance qui existe entre le protectionnisme et le socialisme : « Protectionnistes et socialistes ont cela de commun qu’ils tendent à une réorganisation artificielle des sociétés humaines, et que ce
qu’ils demandent à la loi, ce n’est pas d'assurer à chacun le libre exercice de leurs facultés et la juste rétribution de leurs efforts, mais de favoriser au contraire l’exploitation plus ou moins complète d’une classe de citoyens par une autre. Avec le régime protectionniste, c’est la minorité qui exploite la majorité. Avec la politique socialiste, c’est la majorité qui exploite la minorité. Dans les deux cas, la justice est violée et l'intérêt général compromis (1). »
Celte atteinte portée à la justice, Bastiat l’avait déjà combattue dans le protectionnisme, et c’est encore contre elle qu’il proteste en s’en prenant au socialisme.
Et si, interrompant sa campagne en faveur du libre-échange, il consacra toute son activité à lutter contre le socialisme, c’est que celui-ci, à qui la révolution de 1848 avait donné une force et une influence nouvelles, lui semblait présenter un danger plus pressant et plus grave.
Il remarque que ce que veulent en définitive les socialistes, c’est réaliser l’égalité de fait par l’intermédiaire de l’Etat chargé de diriger la production et de répartir lui-même les produits. Or, il n’en pouvait résulter que la violation, au profit d’intérêts particuliers, des règles de la justice et
(1) De Foville, Préface aux Œuvres choisies de Frédéric Bastiat.
de la liberté. L’Etat était mis dans la nécessité d’imposer aux uns des sacrifices dans l’intérêt des autres, de contraindre les individus les plus habiles et les plus laborieux à travailler au profit des incapables et des paresseux.
Le nivellement des conditions n’était réalisable que par une atteinte portée au droit de propriété.
Bastiat ne conteste pas la pureté des intentions des théoriciens socialistes, la noblesse du but qu’ils poursuivent, mais il montre comment tous les plans d’organisation sociale aboutissent fatalement à une spoliation, dont l’injustice se dissimule sous une apparence de philanthropie et de fraternité. De toute façon l’Etat livrait aux uns sans compensation le travail des autres.
Au système de la gratuité du crédit imaginé par Proud’hon, il objecte que refuser toute rémunération au capital, c’est le frustrer de ce qui lui est légitimement dû, en ne lui donnant rien en échange du service qu’il rend aux travailleurs.
A Louis Blanc qui demande à l’Etat d'organiser le travail, il fait observer que la création des ateliers sociaux ne peut qu’aboutir à l’égalisation des salaires, par conséquent à la rémunération arbitraire et illogique du travail. L’Etat aurait ainsi la libre disposition des capitau.x, et pour fournir aux travailleurs « l’outillage nécessaire à leur activité » et leur donner de l’ouvrage, il serait dans la
nécessité de prendre ces éléments de travail à ceux qui les possèdent légitimement.
Toute mesure ayant pour but de modifier la répartition des richesses ne peut que fausser la juste proportion du travail à sa récompense.
Dans toutes ses applications, le socialisme a pour résultat de concéder à certains des avantages au détriment du plus grand nombre.
Et c est en cela que le socialisme se confond avec le protectionnisme, dans les deux cas un résultat identique est obtenu et le même rôle est confié à la force publique.
Car pour Bastiat, que l’Etat intervienne en faveur des agriculteurs et des industriels pour leur garantir à l’aide de tarifs douaniers des bénéfices immérités, ou qu’il agisse en faveur des classes laborieuses en les favorisant dans la distribution des richesses, ce n’est que l’application d’une même doctrine. Il n’y a entre le protectionnisme et le socialisme qu’une question de degrés; l’un est la conséquence logique de l’autre.
Protectionnistes et socialistes, Bastiat les confond dans une même attaque. Les uns et les autres veulent fausser arbitrairement la libre répartition des richesses, et méconnaissent le droit qu’achaque
homme de recevoir le résultat intégral du travail qu’il a fourni.
A ses yeux, les partisans du régime restrictif
étaient responsables du succès des doctrines socialistes. Ils avaient fait agir la puissance publique en leur faveur, la chargeant d’accroître leur part de richesse et de troubler à leur profit la juste équivalence des services, ils avaient obtenu que par elle leurs intérêts particuliers soient avantagés au détriment de l’intérêt général, les socialistes n’avaient fait que les imiter en demandant, à leur tour, à l’Etat de favoriser leurs intérêts de classe. Il eût été illogique de les blâmer de suivre l’exemple qu’on leur avait donné.
Bastiat déclare que, selon lui, le tarif douanier adopté par les protectionnistes, « à cause de l’esprit qui lui a donné naissance et des arguments par lesquels il a été défendu, a fait au principe même de la propriété une brèche par laquelle tout le reste de notre législation menace de passer » {OEutres, tome 4, p. 506). Et il ajoute : « En considérant l’état des esprits, il m’a semblé qu'un communisme qui n’a pas la conscience de lui-même et de sa portée était sur le point de nous déborder ».
C’est ainsi que dans le protectionnisme comme dans le socialisme, Bastiat combat la spoliation et se place en défenseur de la justice, du respect du droit de l’individu. Suppression de tous les privilèges, liberté pleine et entière de chacun de produire, d’acheter, de vendre, d’échanger à son gré, voilà selon lui le but que le législateur ne doit ja-
ni}
mais perdre de vue, car plus on s’en approchera, plus l’organisation sociale sera parfaite.
Montrant aux protectionnistes que le développement du socialisme avait été le résultat logique des principes qu il avait appliqués, i! espéraitles décider à renoncer à une politique économique, susceptible d avoir de semblables conséquences.
Les progrès du socialisme lui fournissaient un argument probant en faveur du libre-échange et du minimum de gouvernement.
Toute action de l’Etat en faveur des classes dirigeantes justifiait les prétentions des socialistes ; celles-ci ne pouvaient être combattues que par ceux qui, adversaires de toute intervention de l’Etat dans le domaine économique, protestaient contre les faveurs que la loi pouvait accorder, et réclamaient en toutes choses l’application du droit commun.
Pour lui, la nécessité s’imposait aux classes dirigeantes de ne plus faire intervenir la force publique en leur faveur et de renoncer à toute spoliation.
Toutefois, il ne se dissimulait pas combien un semblable résultat était difficile à obtenir. Demander aux hommes de sacrifier leurs intérêts à la justice, c’était sans doute trop attendre de la nature humaine.
11 était difficile de résister à la tendance enva-
hissante de l’Etat, au mouvement qui le portait à remplir un rôle économique de plus en plus important. Le protectionnisme et le socialisme avaient pour eux l’opinion publique, ils répondaient aux idées et aux besoins du moment. Bastiat n’était pas sans se rendre compte des difficultés qu il avait à vaincre pour contrebalancer le succès de ses adversaires.
« Toutes les théories socialistes, observait-il, ont à leur base une puissante vérité... elles parlent aux passions, aux sentiments et même aux meilleurs instincts des hommes. Elles séduisent la jeunesse, montrant le mal et affirmant qu elles possèdent le reniede. Comment lutter contre une école qui a la force en mains et qui promet le bonheur à tout le monde ! » {Œuvres, tom. 1, p. 82).
Le peuple, à qui la Révolution de 1848 avait donné le droit électif et qui commençait à participer à la direction du pays, accueillait avec enthousiasme les critiques que Proud’hon, Louis Blanc et leurs disciples adressaient à l’ordre social.
Tous les plans de refonte de la société exerçaient sur la masse une profonde séduction. Et c était pour Bastiat une tâche singulièrement ingrate de faire appel au bon sens populaire, en dévoilant le mirage du socialisme dont les propositions, pour être parfois généreuses, étaient irréalisables.
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Mais ce qui retenait particulièrement son atten. t'on et lui causait une profonde inquiétude, c’étail état d esprit qui avait permis au socialisme de se développer. Il jugeait particulièrement dangereux non pas le socialisme doctrinal, aux projets tenant pins de l’utopie que de la réalité, mais le socialisme indirect que chacun favorisait sans s’en apercevoir, qui se répandait dans l’organisation sociale avec une rapidité remarquable, et menaçait de tout envahir.
Celui-ci se développai! grâce à la confiance
que fon avait dansl'Elat; il imporlait donc de
s opposer à son aceroisscmenl. car on ne pouvait
persévérer dans cette voie sans aboutir aux pires catastrophes.
stiat ne dissimulait pas son appréhension de venir. « Je crains, confessait-il, que nous ne marchions vers une grave sociale, vers la guerre des pauvres contre les riches «, et c’est cette guerre qu’il voulait conjurer en éclairant l’opinion et en amenant les esprits à une compréhension plus exacte des problèmes économiques
Maintes fois, dans sa correspondance comme dans ses œuvres, il émet l’intention de consacrer a la spoliation une étude spéciale où il traiterait la question sous tous ses aspects, et mettrait en relief® son influence sur les destinées humaines ».
Quelques jours avant sa mort il écrivait à un ami ; « Un travail bien important à faire pour l’économie politique, ce serait d’écrire l’histoire de la spoliation. C’est une longue histoire dans laquelle dès l’origine, apparaissaientles conquêtes, les migrations des peuples, les invasions et tous les funestes excès de la force aux prises avec la justice. De tout cela, il reste encore aujourd’hui des traces vivantes et c’est une grande difficulté pour la solution des questions posées dans notre siècle. On n’arrivera pas à cette solution, tant qu’on n’aura pas bien constaté en quoi et commentl’injuslice, faisant sa part au milieu de nous, s’est impatronisée dans nos mœurs et dans nos lois » {Œuvres, p, 126).
Cette étude condensée et complète sur la spoliation, et que toute sa vie il projeta de faire, la mort ne lui permit pas de l’écrire.
Elle devait être le sujet de la seconde partie des « Harmonies ». Etudiant les causes perturbatrices, il ne pouvait manquer de s’étendre longuement sur celle qu’il considérait, à juste titre, comme la plus dangereuse et la plus répandue.
Mais de cette seconde partie, il ne reste que quelques courts fragments, qu’après sa mort une main amie a recueillis.
Malade, il était allé à Rome dans l’espoir d’y recouvrer des forces suffisantes qui lui eussent
permis d’achever son œuvre. Avec une ardeur infatigable, dans le pressentiment d’une mort qu’il sentait prochaine, il s'adonnait tout entier à ce travail.
« Maintenant, écrivait-il àCoudray,je demanderais au ciel de m’accorder un an pour faire la seconde partie des « Harmonies », après quoi je chanterai le mine dimittis. »
Mais il ne devait pas trouver au soleil d’Italie cette santé si ardemment désirée. Sa maladie était de celles qui ne pardonnent pas ; et elle ne devait pas tarder à s’aggraver.
Sa correspondance nous le montre résigné à la mort, mais frémissant de rage devant cette impossibilité d’exécuter la tâche qu’il s’était imposée, faisant un suprême effort pour prendre encore cette plume qui lui tombait des mains.
’ Quelques semaines après son arrivée à Rome, Frédéric Bastiat rendait son dernier soupir, emportant le regret de laisser une œuvre inachevée.
Toutefois, si la seconde partie du livre des « Harmonies » ne putvoir lejour, Bastiat en a laissé une ébauche qui permet de reconstituer les idées qu’il y eut exposées, et le plan qu’il avait esquissé dans ses lignes essentielles.
Ce n’eût été du reste que le développement, sous
— Al —
une forme plus scientifique et plus dogmatique, des théories contenues dans ses autres ouvrages.
Cette dernière œuvre devait être son testament scientifique, le résumé de toutesles doctrines qu il avait défendues et qu’il voulait condenser en un tout homogène, afin de leur faire ainsi acquérir
plus de force et de relief.
Aussi est-il aisé de reconstituer la partie finale-
des « Harmonies » en puisant dans les « Pamphlets » et les « Sophismes » les idées qu’elle eut contenues en toute vraisemblance, et en rassemblant les pages éparses en de nombreux écrits où, sous une diversité apparente, se retrouvent la même inspiration et la même pensée.
Ainsi à l’exposé des « Harmonies » sociales, peut-on ajouter celle des dissonances sociales. Son œuvre ainsi complétée ne peut qu’y gagner en précision et en intérêt.
Sans doute les « Harmonies économiques » demeurent l’œuvre essentielle de Frédéric Bastiat.
S’il écrivit des pages plus originales et plus brillantes, il n’en écrivit jamais de plus profondes et d’une aussi haute portée philosophique.
Toutefois, si Bastiat est, avant tout, l’auteur des « Harmonies », il serait néanmoins injuste de n accorder aucune attention à ses autres écrits qui, tous, ont leur mérite propre et se recommandent à des titres divers.
G est en eflet dans ces œuvres légères, débordantes de verve et d’esprit, que se manifeste le plus clairement le merveilleux talent de Frédéric
Bastiat, c’est là où il témoigne de sa véritable originalité.
Il a créé un genre qui lui est spécial, et que nul écrivain ne s’est avisé, depuis, de reprendre ou d’imiter.
Peut-etre avait-il eu un précurseur en la personne de l’abbé Galiani, l’auteur des « Dialogues sur le commerce des blés », dont les écrits économiques ont souvent été comparés aux siens, bien qu’on n’y rencontre pas le bon sens et la causticité merveilleuse que Bastiat possédait à un si haut point.
Dans ces pages qu’il écrivit au hasard des circonstances, sans plan préconçu, comme sans préoccupation didactique, il déployait toutes les ressources de son talent et toutes les finesses de son esprit.
Sous une apparence de paradoxe et de satire, il s’attaquait aux sophismes les plus répandus, aux
préjugés économiques alors universellement partagés.
Son but était de mettre en lumière « des vérités aveuglantes ».
Le titre de son volume, « Les Sophismes », ne lui paraissait pas assez attrayant, il enviait celui de
l’ouvrage de Mathieu de Dombasle, « Un rayon de bon sens », et qui eut, en elTet, mieux convenu aux écrits de Bastiat.
Le titre qu’il a donné à un de ses pamphlets. Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, il eut pu le donner à son œuvre entière. Partout et toujours, il n fait ressortir des vérités que personne ne percevait, montrant que l’on ne considérait jamais qu’un seul aspect des choses, ne les examinant que d’une manière aussi fausse qu’incomplète.
« Dans la sphère économique, écrivit-il, un acte, une habitude, une institution, une loi, n’engendrent pas seulement un effet, mais une série d’effets. De ces effets, le premier seul et immédiat; on le voit. Les autres ne se déroulent pas successivement, on ne les voit pas, heureux si on les prévoit » (Œuvres, t. V, p. 336).
C’est à mettre en relief ces vérités cachées qu’il consacra toute son œuvre. « Convaincu que la liberté ne s’établirait dans les lois qu’après avoir pénétré dans les mœurs », il ne voulait, disait-il, qu’obtenir « l’assentiment des intelligences et l’approbation des esprits ».
Jamais il ne visa à être un chef d'école, un réformateur ; il laissa à d’autres le soin de formuler des théories, de condenser des systèmes ; pour lui, il se contentait de répandre les idées qu’il tenait pour Le Senne 4
|, vraies, deredresserleserreursqu’iljugeaitfunestes.
I II avait cru remarquer que pour mieux atteindre
! ce but, l’ironie et le paradoxe étaient des armes
I ■ efficaces. « Je suis assuré, disait-il, que la parabole
I 1 et la plaisanterie ont plus de succès et opèrent plus
I J que les meilleurs traités. »
I l Aussi n’hésitait-il pas à exposer ses idées sous
! r les formes les plus enjouées, avec une affectation
I I de légèreté et de simplicité.
Ce fut là matière à un reproche qu'on ne man- ; ;; qua pas à lui adresser, et qui, dans une certaine
I mesure, était méritée.
\?0 Son œuvre, considérée dans son ensemble, a le
tort de ne pas être assez scientifique, on n’y rencontre que rarement la préoccupation d’ordre et de groupement d’idées. Elle manque manifestement de méthode, et se ressent trop visiblement r de la hâte avec laquelle elle a été composée. Bas-
‘ tiat était trop porté à n’écrire qu’au hasard de la
( . plume, n’essayant jamais de revêtir ses idées d’une
|‘ forme doctrinale.
j « Esprit original et extrêmement brillant, ima-
j gination vive et cœur passionné pour le bien, il
= réunissait plutôt, malgré son incontestable profon-
I deur, les qualités du polémiste etdu pamphlétaire,
I I que celles qu’exige l’édification d’une synthèse
ï scientifique (1). »
(1) Bondurand, Op. cit.y p. 182.
Du reste, il ne chercha jamais à réagir contre ^
■ces dispositions naturelles, de peur de compro- ;
mettre la portée pratique de ses écrits, en les em-
pêchant de pénétrer dans le grand public auquel !
il s’adressa toujours. Son ambition fut de vulgari- *
ser les questions économiques, d’amener le peuple à les comprendre et à les discuter.
Il voulait rendre l’économie politique plus attrayante et la débarrasser de son aspect sévère, qui ne la rendait accessible qu’aux seuls initiés.
En ce sens, il répondit au vœu de Dupont de Nemours, qui reprochait aux théoriciens de l’école anglaise de « cantonner la scène économique dans -
des comptoirs » et leur conseillait « de la promener dans les campagnes ».
Et pour être ainsi moins dogmatique, l’œuvre de Bastiat y a gagné en intérêt.
Il avait l’art de rendre accessibles à tous les questions en apparence les plus confuses. Il suivait les événements de l’époque, commentant les questions qui alors passionnaient l’opinion, aussi son œuvre n’en est-elle que plus vivante, et ce n’est pas là un de ses moindres attraits.
Pourtant, il ne faudrait pas se méprendre au caractère léger et même quelque peu familier, des écrits de Bastiat. Sous cette insouciance et cette légèreté, se cache un sentiment profond de la gravité des questions traitées et de leur utilité pra-
tique. Même dans les pages, en apparence les plus frivoles, se rencontre l'empreinte d'une grande élévation philosophique ; et, selon l’expression de M. Frédéric Passy, « le signe évident d'une clarlé de vue et d'une sûreté de jugement qui attestent la
; méditation ».
I Nul plus que lui ne fut pénétré de la grandeur
I et de l’importance de l’économie politique ainsi
I que de l’efficacité de son action.
A ses yeux, nulle œuvre n’était plus belle que celle qui consistait « à creuser ainsi le grand problème de la destinée humaine ».
De toutes les questions économiques, il ne pensait pas qu’il y en eut de plus intéressante ni de plus grave que celle qu’il avait choisie pour objet de ses études.
Démontrer la légitimité de la propriété, l’établir sur des bases inébranlables, n’était-ce pas travailler à assurer le fondement même de la société, la base de l’organisation sociale; de même que proclamer les droits de l’individu et les garantir contre toute atteinte, n’était-ce pas se consacrer à l’œuvre la plus noble comme la plus féconde ? A vrai dire, nul projet ne pouvait être plus ambi -
, lieux que celui qui consistait à vouloir faire dispa-
raître les injustices et les inégalités, tout en maintenant intangibles la liberté et la propriété.
I « 11 me semble, écrivait-il un jour, que j’aperçois
ik
dans le libre jeu des lois naturelles de la société, de sublimes et consolantes harmonies. Ce que je vois ou crois voir, ne dois-je pas essayer de le montrer à d’autres, afin de rallier ainsi, autour d’une pensée de concorde et de fraternité, bien des intelligences égarées, bien des cœurs aigris {Harmonies, p. 49).
Bastiat fut avant toutes choses un convaincu. Il n’est pas une de ses œuvres qui ne reflète la plus absolue sincérité. En écrivant les « Harmonies », il ne pouvait s’empêcher d’interrompre, un moment, le cours de sa démonstration, pour exprimer l’admiration et l’émotion qu’il ressentait devant la grandeur des vérités qu’il était amené à découvrir. « A chaque instant, écrivait-il, quelques mois avant sa mort, ma pensée saisit de nouvelles harmonies, et il me semble que le livre de l’humanité s’ouvre devant elle ». Et il ajoutait : « J’avoue que la sagesse et la beauté des lois naturelles me frappent d’admiration et de respect ».
Dans la notice que M. de Fontenay a consacrée à Frédéric Bastiat, il remarque avec raison que ce qu’il y a de plus grand dans son œuvre, c’est l’idée de l’harmonie, et que même eût-il manqué son livre, avec sa donnée seule, ce livre se serait fait tôt ou tard.
Malgré sa modestie, Bastiat ne pouvait se défendre d’une certaine fierté en se disant que c’était
lui qui, le premier, avait exposé cette théorie de 1 harmonie. A un ami qui lui avait communiqué une revue anglaise où il était dit, qu’en économie politique, l’école française avait eu trois phases : Quesnay, Say et Bastiat, il répondait : « Certes, c est prématurément qu’un m’assigne ce rang et ce rôle, mais il est certain que j’ai eu une idée féconde dont d’autres après moi dégageront les
innombrables conséquences » {Correspondance, p. 98).
Sans doute, cette conception de l’harmonie n’est pas propre à Bastiat. Déjà, avant lui, les physiocrates l’avaient entrevue, sans toutefois 1 avoir nettement dégagée, ils en avaient eu le pressentiment plutôt qu’ils ne l’avaient formulée. Leur devise: « Laisser faire, laisser passer », impliquait la croyance que, les intérêts abandonnés à leur libre cours aboutissaient normalement à un résultat favorable. Mais Bastiat renouvelle cette idée, il lui donne une portée et une signification qu elle n avait pas avant lui. Il ne se contente pas de montrer l’harmonie existant entre quelques intérêts, mais celle existant entre tous les intérêts, c’est l’harmonie générale qu’il veut proclamer. Et pour y parvenir il n’a garde de se placer au seul point de vue économique, il a également recours aux arguments philosophiques, voire même théologiques.
Il est d’un grand intérêt de suivre l’évolution que, dans sa pensée, subit cette idée d’barmonie. Au début, il ne songeait qu’à se cantonner sur des sujets purement économiques, mais peu à peu il s’élevait à des domaines plus vastes et plus généraux, si bien que sur la fin de sa vie il exprimait l’intention d’écrire un ouvrage, embrassant l’ensemble des sujets, et qu’il aurait intitulé les « Harmonies sociales ».
Son optimisme ne se démentit jamais, et malgré les imperfections qu’il relevait dans l’organisation de la Société, la robuste confiance en son perfectionnement n en fut jamais ébranlée.
11 était convaincu qu’un jour l’harmonie régnerait parmi les hommes, et que s’effaceraient toutes les dissonances.
11 attendait ce résultat de la liberté : « Proclamons le principe de liberté, disait-il, et laissons le temps en tirer les conséquences. »
Apôtre de concorde et de fraternité, il faisait appel aux sentiments les plus nobles et les plus généreux. Aussi dédie-t-il les « Harmonies » à la jeunesse française en des termes particulièrement flatteurs. « Amour de l’étude, besoin de croyances, esprit dégagé de préventions invétérées, cœur libre de haine, zèle de propagande, ardentes sympathies, désintéressement, dévouement, bonne foi, enthousiasme de tout ce qui est bon, beau, simple,
grand, honnête, tels sont les précieux attributs de la jeunesse; c’est pourquoi je lui dédie ce livre. » Pour lui, le progrès n’était pas un vain mot. L’humanité s’acheminait, d’une marche lente mais certaine, vers une destinée supérieure. Déjà les barrières s’effacaient entre les classes et les in-
dividus. La masse s’élevait graduellement, les privilèges perdaient chaque jour de leur importance.
Sans doute l’harmonie complète était irréalisable ; c’était un idéal dont on pouvait se rapprocher sans cesse, sans toutefois l’atteindre jamais. « Car en tout ce qui concerne l’homme, cet être qui n’est perfectible que parce qu’il est imparfait, l’Harmonie ne consiste pas dans l’absence absolue du mal, mais dans sa graduelle réduction. »
Or, l’évolution mettait de plus en plus les classes sociales dans des conditions égales de lutte. Chaque homme acquérait la garantie, sans cesse plus assurée de la propriété de sa personne, de son travail et de ses œuvres. La condition morale et matérielle de chacun s’améliorait chaque jour davantage. La répartition des richesses tendait à se faire sur des bases plus équitables.
Un jour viendrait, où la justice régnerait plus complètement dans les transactions humaines, où l’égalité devant la loi s’e.xercerait sans entraves, où, dans l’intérêt de tous, la question sociale serait révolue.
Frédéric Bastiat avait en l’avenir de l’humanité une confiance absolue. Pour lui, l’harmonie des intérêts ne pouvait manquer de se réaliser tôt ou tard par la force même des choses et sous la seule influence des lois naturelles, car « tous les principes, tous les mobiles, tous les ressorts, tous les intérêts concourent vers un grand résultat final, que l’humanité n’atteindra peut-êtrejamaisàcause de son imperfection native, mais dont elle se rapprochera toujours, en vertu de sa perfectibilité indomptable, et ce résultat est le rapprochement de toutes les choses vers un niveau qui s’élèvera toujours ; en d’autres termes : l’égalisation des individus dans l’amélioration générale (1) ».
(1) Harmojiies économiques, p. 141