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Frédéric Bastien

Un touriste qui eût parcouru le Biaisais dans le courant de l'année 18'J8, en se rendant de Blois à la petite ville de Pont-Brillant pour y visiter, selon l'usage des voyageurs, le château de ce nom, somptueuse et féodale résidence des anxiens marquis de Pont-Brillant, aurait nécessairement passé devant une ferme située sur le bord du chemin vicinal, à une lieue environ du château.

Ce bâtiment, complètement isolé au milieu des bois et des guérets, pouvait, par hasard, attirer l'attention du voyageur, qui alors l'eût sans doute contemplé avec un mélange de tristesse et de dégoût, comme l'un des nombreux spécimen de la laideur des habitations rurales du pays, lors même qu'elles appartiennent à des personnes jouissant d'une grande aisance.

En effet, cette ferme se composait d'un bâtiment d'exploitation, dont les dépendances formaient deux longues ailes en retour; l'intérieur de cette espèce de parallélogramme tronqué servait de cour, et était rempli de fumier croupissant dans des eaux infectes, car la vacherie, l'écurie et la bergerie s'ouvraient sur ces amas

d'immondices, où s'ébattaient, dans la fange, toutes sortes d'animaux domestiques, depuis des poules jusqu'à des porcs. . .

Le bâtiment d'habitation, pris dans l'une des ailes en retour, composé d'un rez-de-chaussée et de quelques mansardes, avait donc pour point de vue cette cour nauséabonde, et pour horizon les sales murailles elles portes vermoulues des vacheries; tandis que, de l'autre côté de ce triste logis, où nulle fenêtre n'était alors percée, s'étendait une superbe futaie de chênes séculaires de deux arpents, sous laquelle coulait un ruisseau alimenté par le trop plein de plusieurs étangs éloignés; mais cette fataie, malgré sa rare beauté, était devenue presque impraticable, son sol ayant été, çà et là, couvert de gravois ou envahi par les ronces et les chardons; enfin le ruisseau, faute de curage et d'une pente suffisante, était bourbeux et stagnant.

Si ce même touriste, dont nous supposons la venue, eût, un an après sa première pérégrination, passé de nouveau devant cette ferme d'un aspect autrefois si repoussant, le touriste eût été frappé de la soudaine métamorphose que ces lieux avaient subie, quoiqu'ils appartinssent toujours au même propriétaire.

Une fraîche pelouse de gazon, lin et ras comme du velours vert, orné de massifs de rosiers, remplaçait la cour immonde, jadis encombrée de fumier ; de nouvelles portes pour l'écurie et la vacherie ajant été pratiquées sur l'autre face, les anciennes baies avaient été murées, et ce bâtiment , ainsi que la vaste grange du fond de la cour, badigeonnés à la chaux et recouverts d'un treillage

vert, où s'enlaçaient déjà les pousses naissantes du chèvrefeuille, de la clématite et de la vigne vierge.

L'aile où se trouvait l'habitation, treillagée de même, était entourée d'arbustes et de Heurs; une allée sablée d'un beau sable jaune conduisait à la porte principale abritée par un large porche de bois rustique, à toit de chaume , où s'enracinaient de larges touffes de joubarbe et d'iris naines; ce péristyle agreste, aux parois à jour, garnis de plantes grimpantes, servait de salon d'été . . . sur l'appui de chaque croisée, peinte d'un vert foncé, qui faisait ressortir la blancheur éblouissante des rideaux, et la limpidité des vitres, on voyait une petite jardinière faite du bois argenté du bouleau, et remplies de fleurs communes, mais fraîchement épanouies.

Enfin une légère palissade, à demi cachée par des massifs d'acacias roses, de lilas et d'ébéniers, récemment plantés, reliait les deux ailes des bâtiments, parallèlement à la grange du fond, et clôturait ainsi ce charmant jardin, dans lequel on entrait par une porte à claire voie, peinte aussi d'un vert gai.

Du côté de la futaie, la métamorphose n'était pas moins complète et subite.

Au lieu de ronces et de chardons, un tapis de fin gazon, coupé d'allées sinueuses et sablées, s'étendait sous le magnifique ombrage des vieux chênes, le ruisseau, jadis si fangeux, détourné dans un lit nouveau, et arrêté vers le milieu de son cours par un barrage en grosses pierres rocheuses et moussues, élevé de trois ou quatre pieds, retombait de celte hauteur en une petite cascade bouillonnante, puis continuait de couler rapide et transparent au niveau de ses rives gazonnées. . .

Quelques corbeilles de géraniums, dont les ombelles écarlates tranchaient sur le vert de la pelouse, çà et là dorée par quelque vif rayon de soleil traversant l'épaisse feuillée, égayaient encore ce site charmant . . . terminé par une large trouée, à travers laquelle on apercevait à l'horison la forêt de Pont-Brillant, dominé par son antique château.

Les détails de cette transformation complète, obtenue en si peu de temps par des moyens simples et peu coûteux, sembleront puérils peut-être; cependant ils sont significatifs, comme expression d'une des mille nuances de l'amour maternel.

Oui. . . une jeune femme de seize ans, mariée à quinze ans et demi, et reléguée, exilée depuis son mariage dans cette solitude, f'avait ainsi métamorphosée.

C'était uniquement en songeant à son enfant, en cherchant à l'entourer d'objets riants, d'aspects agréables, au milieu de l'isolement où il devait vivre, que le goût de la jeune mère s'était développé; chacune des innovations charmantes apportées par elle, dans se séjour d'abord si triste, si repoussant, n'avait été pour ainsi dire qu'un cadre où, plus tard, devait rayonner l'image d'une chère petite créature ardemment attendue.

Sur la pelouse du jardin intérieur, soigneusement clos, l'enfant pourrait d'abord s'ébattre tout petit; le porche rustique abriterait ses jeux, en cas de pluie, ou de trop ardente chaleur; tandis que les murs treillages, verdoyants et fleuris de la maisonnette reposeraient gaîment sa vue.

Puis, plus tard, lorsqu'il grandirait, il pourrait, sous i'œil maternel, courir sur le gazon de la futaie ombreuse, et s'amuser à entendre le doux murmure de la cascade, ou à voir briller et fuir ses bouillons argentés à travers les rocailles couvertes de mousse ; le ruisseau limpide, maintenu partout à une profondeur de deux pieds, n'offrant aucun péril pour l'enfant, qui pourrait, au contraire, lors des chaudes journées d'été, se baigner dans son onde fraîche et pure qui se filtrait à travers un tin gravier.

En cela . . . comme en bien d'autres- circonstances, ainsi qu'on le verra plus tard, une sorte de révélation, guidant la jeune mère,* lui avait donné l'idée de changer à si peu de frais cette ferme sordide, délabrée, en un riant cottage.

A l'époque où commence ce récit (vers la fin du mois de juin 1845), la jeune mère habitait cette ferme ainsi transformée depuis dix-sept ans; les arbustes de la pelouse intérieure étaient devenus des arbres; les bâtiments disparaissaient complètement sous un luxuriant manteau de feuillage et de fleurs, tandis que, pendant l'hiver, la verdure incessante de plusieurs lierres énormes cachait encore les murailles et garnissait entièrement le porche rustique à toit de chaume.

Du côté de la futaie, la petite cascade et le ruisseau faisaient toujours entendre leur mélancolique murmure.

Sur ce site agreste et charmant s'ouvrait la porte vitrée d'une grande pièce servant à la fois de salon à la jeune mère et de salle d'étude pour son fils, alors âgé de seize ans et quelques mois.

Cette pièce renfermait uoe sorte de musée (on sourira peut-être de cette ambitieuse expression), ou plutôt de reliquaire maternel.

Ainsi ... un modeste meuble de bois blanc garni de vitres contenait sur ses tablettes une foule d'objets religieusement conservés par la jeune femme, comme autant de souvenirs précieux, résumant à ses yeux les différentes phases de la vie de son fils.

Là, tout avait une date, depuis le hochet de l'enfant jusqu'à la couronne de chêne obtenue par l'adolescent lors d'un concours dans un pensionnat de la petite ville de Pont-Brillant, où l'orgueilleuse mère avait voulu envoyer son fils, pour essayer ses f*ces.

Là, tout avait sa signification, depuis le petit fusil, jouet à demi brisé, jusqu'au brassard de satin blanc frangé d'or, que portent si fièrement les néophytes lors de leur première communion.

Ces reliques paraîtront puériles, ridicules peut-être, et pourtant, si l'on songe que tous les incidents de la vie enfantine et adolescente de son fils, caractérisés par les objets dont nous parlons, avaient été pour celte jeune mère idolâtre de son enfant, et vivant dans la plus complète solitude, avaient été, disons-nous, autant d'événements graves, touchants ou solennels ; l'on excusera ce culte du passé ... et l'on comprendra aussi la pensée qui avait rangé parmi ces reliqties une petite lampe de porcelaine blanche, à la pâle lueur de laquelle la jeune mère avait veillé son fils, pendant une longue et dangereuse maladie, dont il avait été sauvé par un modeste et habile médecin demeurant à Pont-Brillant.

Est-il besoin de dire qu'une partie des boiseries de

la salle d'étude était ornée de cadres renfermant, ici une page d'une écriture enfantine presque informe, et, plus loin, la copie de trois strophes que, l'année précédente, l'adolescent avait essayé de rimer pour la fùte de sa mère? ailleurs, les inévitables tètes A' Andromaque et de Niobé , que le crayon inexpérimenté du commençant afdige ordinairement de bouches si contractées, d'yeux si incertains, semblaient regarder, avec une surprise courroucée, une jolie aquarelle très-Cnement touchée d'après nature, et représentant un site des bords de la Loire.

Enfin, çà et là, suspendus aux murailles, ou supportés par des socles de bois noir, on voyait divers fragments de statuaire antique, moulées en plâtre, qui avaient seni et servaient encore de modèles ; les premiers livres d'étude de l'enfant étaient non moins pieusement conservés par sa mère dans une bibliothèque, renfermant un excellent choix d'ouvrages d'histoire, de géographie, de voyages et de littérature. Un piano et quelques rayons chargés de partitions, se voyaient non loin de la table de dessin, et complétaient le modeste ameublement de cette pièce.

Vers la fin du mois de juin 1845, la jeune femme dont nous parlons et que nous nommerons Marie Bastien, se trouvait avec son fils dans la salle d'étude.

Cinq heures du soir allaient bientôt sonner; les rayons du soleil, quoique brisés par les lames des persiennes abaissées afin d'entretenir la fraîcheur au dedans, jetaient çà et là de vermeils et joyeux reflets, tantôt sur la boiserie grise de la salle d'étude, tantôt sur

de gros bouquets de fleurs récemment coupées et placées sur la cheminée dans des vases de porcelaine.

On voyait encore dans un grand verre de cristal , à pied, une douzaine de belles roses variées, à demi écloses, épendant le plus doux parfum, et qui semblait égayer une table de travail chargée de livres et de papiers, de chaque coté de laquelle la mère et le fils, tous deux assis, semblaient très-laborieusement occupés.

Mme Bastien, quoiqu'elle dût avoir bientôt trentetrois ans, en paraissait à peine vingt, tant son visage enchanteur resplendissait de fraîcheur juvénile, nous dirions presque virginale ... car l'angélique beauté de cette jeune femme était digne d'inspirer ces naïves paroles faites po".r la Vierge, mère du Christ:

„Je vous salue, Marie, pleine de grâces. . . Mme Bastien portait une robe d'été à manches courtes en percaline à mille raies d'un bleu pâle, serrée par un large ruban rose à sa taille élégante et souple, qui eûtjt comme on dit, tenue entre les dix doigts. Ses jolies bras étaient nus ou plutôt en partie voilés par le léger réseau de longues mitaines de filet qui ne dépassaient pas son coude à fossettes.

Deux épais bandeaux de cheveux châtains, naturellement très-ondés, çà et là nuancés de vifs reflets dorés, et descendant très-bas, encadraient l'ovale parfait de son visage dont la blancheur transparente se colorait d'un carmin délicat vers le milieu des joues ; ses grands yeux, du plus tendre, du plus riant azur, se frangeaient de longs cils, bruns comme ses sourcils finement arqués, bruns comme les cheveux follets qui, se crispant à la naissance de son cou, annonçaient une nature pleine de

vie et de sève-, l'humide corail des lèvres, le brillant émail des dents, la ferme rondeur de ses bras charmants légèrement rosés comme ceux d'une jeune tille, complétaient ces symptômes d'un sang pur, riche et vierge, conservé tel par la régularité d'une vie solitaire, chaste et pour ainsi dire claustrale, vie concentrée tout entière dans une seule passion . . . l'amour maternel.

La physionomie de Marie Bastien offrait un double caractère, car si l'angle de son front, la coupe de ses sourcils révélaient une énergie, une persistance de volonté peu commune, jointe aune rare intelligence, l'expression de son regard était d'une ineffable bonté, son sourire plein de douceur et de gaîté ... de gaîté, ainsi que le témoignaient deux petites fossettes roses, creusées par la fréquence d'un franc rire, à peu de distance des coins veloutés de sa bouche. En effet, la jeune mère égalait au moins son fils en joyeuseté ; aussi, bien souvent, l'heure de la récréation venue, le plus fou, le plus enfant, le plus turbulent des deux n'était pas l'adolescent.

C'est que tous deux se trouvaient si heureux ... si heureux dans ce petit coin de terre isolé qu'ils n'avaient jamais quitté ... et où leur vie s'était jusqu'alors passée dans l'échange des sentiments les plus délicats , les plus charmants et les plus tendres. . .

Certes, en les voyant assis devant la table de travail, on eût pris la mère et le fils pour le frère et la sœur.

Frédéric Bastien ressemblait extrêmement à sa mère, quoiqu'il fût d'une beauté plus mâle, plus accentuée; son teint était plus brun , ses cheveux plus foncés que

ceux de la jeune femme, et ses sourcils d'un noir de jais donnaient un attrait de plus à ses grands yeux d'un bleu pur et doux, car Frédéric avait les yeux et le regard de sa mère, de même qu'il avait son fin sourire, sou nez grec, ses dents perlées, ses lèvres vermeilles que le duvet de la puberté estompait déjà chez l'adolescent.

Élevé dans toute la liberté salubre d'une vie rustique, Frédéric dont la taille, à la fois élégante et robuste , dépassait celle de sa mère, rayonnait de santé, de jeunesse et de grâce; on ne pouvait rencontrer une physionomie plus intelligente et plus résolue, plus affectueuse et plus riante. Il était facile de voir que la coquetterie maternelle avait présidé à la toilette de l'adolescent, quoique sa mise fût Jes plus simples; une jolie cravate de satin cerise, sur laquelle se rabattait un fin col de chemise, s'hormoniait parfaitement avec le teint frais et brun de l'adolescent, tandis que l'éblouissante blancheur de son gilet de basin blanc tranchait sur le jaune pâle de sa veste de chasse en nankin, à larges boutons de nacre; enfin ses mains, au lieu de ressembler à ces affreuses mains de collégien, aux ongles rongés, à la peau rugueuse et tachée d'encre, étaient non moins soignées que celles de la jeune femme, et, comme les siennes, encore embellies par des ongles roses et lustrés, d'un ovale parfait.

(Les mères qui ont des fils de seize ans au collège, comprendront et excuseront la puérilité de ces détails.)

Nous l'avons dit, Frédéric et sa mère, assis à la môme table, l'un en face de l'autre, travaillaient opiniâtrement (ou T^lalàt piochaient ferme , comme on dit au

collège), chacun ayant à sa gauche un volume du Ficaire de IVakefield, et devant soi une belle feuille de papier blanc alors presque entièrement remplie.

— Frédéric. . . passe-moi le dictionnaire, — ditMme Bastien sans lever les yeux , et en tendant sa main charmante à son (ils.

— Oh! ... le dictionnaire ... — dit Frédéric en riant avec un accent de compassion moqueuse , — peuton en ôtre réduit à avoir recours au dictionnaire !

Et il donna le volume à sa mère, non sans avoir baisé la jolie main qui attendait le gros livre.

Marie, la tète toujours baissée, se contenta de sourire, sans répondre; puis, tout en jetant à son fils un regard en dessous, qui flt paraître encore plus limpide l'azur de ses grands yeux bleus, elle prit son porteplume d'ivoire entre ses petites dents, qui le firent paraître presque jaune, et se mit à feuilleter prestement le dictionnaire.

Profitant de ce moment d'icattention, Frédéric se leva de son siège, et, les deux mains appuyées sur la table, lise pencha en avant pour tâcher de voir où sa mère en était de sa traduction.

— Ah ! . . . Frédéric ... tu veux copier sur moi , — dit gaîment Marie en abandonnant le dictionnaire et, de ses deux petites mains, couvrant à grand'peine le feuillet pour le soustraire aux yeux de son fils, — ah !.. . vois-tu? je t'y prends, cette fois. . .

— Non ... je t'assure, — répondit Frédéric en se rasseyant, — je voulais voir si tu étais aussi avancée que moi. . .

— Tout ce que je sais, — répondit Mme Bastien d'un

Frédéric Bastien. I. ^

air triomphant, en se hâtant d'écrire après avoir consulté le dictionnaire, — c'est que moi . . . j'ai flni. . .

— Comment ... déjà ! — dit humblement Frédéric. Cinq heures sonnèrent alors à une vieille horloge à

gatne en marqueterie, haute de six pieds et placée dans un coin de la salle d'étude.

— Bon ! la récréation ! — s'écria joyeusement Marie, — la récréation! ! viens-tu, Frédéric?

Et la jeune femme, quittant précipitamment son siège, courut vers son fils.

— Je te demande seulement dix minutes ... et j'ai fini, — reprit Frédéric d'un ton suppliant, en se hâtant d'écrire, — fais-moi la charité de dix pauvres petites minutes !

Mais il fallut voir comme cette requête fut accueillie, et avec quelle pétulante gaîté la jeune mère, posant un buvard sur la feuille que son fils laissait inachevée, ferma ses livres, lui 6ta sa plume des mains, et, rapide, légère, l'entraîna sous la futaie séculaire, alors pleine d'ombre et de fraîcheur.

Il faut le dire, Frédéric n'opposa pas une résistance désespérée à la volonté despotique de sa mère, et il fut bientôt fort allègrement disposé à faire , comme on dit : Une fameuse partie.

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