CHAPITRE DEUXIEME
Cinq minutes après le commencement de la récréation, une active partie du vo/atî? s'engageait entre Frédéric et sa mère.
C'était un délicieux tableau.
De vifs rayons de soleil, traversant çà et là le dôme presque impénétrable de l'ombreuse futaie, venaient quelquefois dorer les charmantes figures deMmeBastien et de son fils, dont chaque pose, chaque mouvement, était rempli de grâce et d'agilité.
iMarie, le visage coloré du rose le plus vif, les yeux animés, la bouche entr'ouverte et rieuse, la taille bien cambrée en arrière, le sein palpitant sous la fine étoffe de sa robe , le pied tendu en avant, la main armée de la raquette à manche de velours, recevait le volant, puis le renvoyait malicieusement à Frédéric dans une direction tout opposée à celle qu'il prévoyait. Aussitôt, leste et rapide, écartant par un brusque mouvement de tête les boucles de sa belle chevelure brune, qui embarrassaient son front, l'adolescent, en quelques bonds vigoureux et légers, arrivait assez à temps pour relever avec adresse
le jouet ailé , au moment où il rasait la terre et le rejetait à sa mère. . . Celle-ci le recevait et le relançait non moins adroitement; mais, ô bonheur! voici qu'après avoir décrit sa courbe, que Frédéric épiait d'un regard vigilant, le volant lui retombe . . . droit sur le nez ... et que, perdant l'équilibre, en voulant cependant relever ce coup désespéré, l'adolescent trébuche et roule sur l'épais gazon.
Alors, ce furent des rires si fous, des éclats d'hilarité si violents, de la part des deux joueurs, que la partie demeura forcément suspendue.
La mère et le fils, bras dessus, bras dessous, les joues empourprées, le regard humide de larmes joyeuses, et recommençant parfois de rire brusquement et de plus belle, gagnèrent un banc de bois rustique placé en face de la cascade, sur le bord du petit ruisseau; là, tous deux prirent quelques moments de repos, pendant lesquels Mme Bastien se mit à étancher avec sollicitude la sueur qui perlait au front de son fils.
— Mon Dieu, — dit Frédéric, — que c'est donc ridicule de rire ainsi. . .
— Oui . . . mais avoue que c'est bien bon. . .
— Certainement, et c'est la faute de ce volant qui vient .... justement ... me tomber . . . sur le nez. . .
— Frédéric . . . c'est toi qui recommence . . . tant pis. . .
— Non . . . c'est toi qui meurs d'envie de rire ... je le vois bien. . .
Et tous deux de se laisser aller de nouveau à cet excellent rire bête aussi absurde, aussi involontaire que délicieusement désopilant.
C'est égal, — dit Mme Bastien en sortant la première de cette nouvelle crise d'hilarilé, — vois-tu, Frédéric, ce qui me console de la bêtise de nos rires, c'est qu'il n'y a, j'en suis sûre, que les gens aussi heureux que nous qui connaissent de pareils accès de folle joie.
— Ah ! mère, tu as raison ... dit Frédéric, en appuyant sa tête sur l'épaule de Mme Bastien, et en s'y berçant pour ainsi dire avec un mouvement de calinerie charmante, — nous sommes si heureux! . . . Tiens, par exemple, en ce moment,. .. par ce beau soir d'été, sous cette ombre fraîche . . . être là, près de toi, appuyant ma tête sur ton épaule, et les yeux à demi fermés, . . . voir là-bas, comme à travers un voile doré que lui font les rayons du soleil, notre maisonnette, pendant que la cascade fait entendre son murmure, embrasser ainsi d'un regard ce cher petit monde, dont nous ne sommes jamais sortis. Oh! mais c'est bon, .. . mais c'est doux, ... à vouloir rester ainsi pendant cent ans. . .
Et Frédéric, faisant un nouveau mouvement, parut en effet vouloir se doreloter sur l'épaule de sa mère pendant une étertiité.
La jeune femme, se gardant bien de déranger Frédéric, pencha seulement sa tête un peu de côté, afin de toucher de sa joue la Joue de l'adolescent, prit une de ses mains dans les siennes, et répondit :
— C'est pourtant vrai cela ... ce coin de terre a toujours été pour nous un paradis, et, sauf le souvenir de tes trente-trois jours de maladie, nous chercherions, je crois, en vain, à nous rappeler un moment de chagrin ou de tristesse , . . n'est-ce pas, Frédéric?
— Tu m'a toujours tant gâté. . .
— M- Frédéric ne sait pas du tout ce qu'il dit; — reprit Mme Bastien, en affectant une gravité plaisante, — il n'y a riea de plus maussade, de plus insupportable, et surtout de plus malheureux, qu'un enfant gâté. . . Je voudrais bien savoir quels caprices, quelles fantaisies j'ai encouragés en vous, Monsieur? Voyons! Cherchez, cherchez! . . .
— Je crois bien: tu ne me donnes pas le temps de désirer ... tu t'occupes de mes récréations, de mes plaisirs ... au moins autant que moi . . . car, en vérité, je ne sais pas comment tu fais . . . mais avec toi, le temps passe toujours ... si vite ... si vite . . . que je ne peux croire que nous soyons déjà à la fln de juin ... et je dirai la même chose à la fln de janvier, pour toujours recommencer ainsi.
— Il ne s'agit pas de me câliner. Monsieur, mais de me dire . . . quand je vous ai gâté? ... et si je ne suis pas au contraire très-sévère, très-exigente pour vos heures de travail par exemple ?
— Oui .. .je te le conseille, de parler de cela! Estce que tu ne partages pas mes études comme mes jeux? Aussi le travail m'a-t-il toujours autant amusé que la récréation. . . Vois un peu mon beau mérite !
— Mais enfin, Monsieur Frédéric, vous avez remporté deux beaux prix à Pont-Brillant ... et je n'étais pas là cette fois . . . j'espère . . . enfin ... je vous . . .
— Enfin, mère .... — dit Frédéric, — en jetant ses bras autour du cou de Marie, qu'il interrompit en l'embrassant avec effusion. — Je soutiens que, moi, si
e suis si heureux . . . c'est par toi. . . Si je sais ... si je
vaux quelque chose, c'est encore par toi . . . oui, uniquement par toi. . . T'ai-je jamais quittée? Oui, tout ce que j'ai de bon ... je le tiens de toi . . . mais ... ce que j'ai de mauvais . . . mon opiniâtreté, par exemple... je. . .
— Oh! pour cela, — dit Mme Bastien en souriant, en interrompant à son tour Frédéric et le baisant au front, — cette chère petite tête . . . veut bien ce qu'elle veut. . . C'est la vérité, je ne sache pas de volonté plus énergique que la tienne. . . Ainsi tu as opiniâtrement voulu être jusqu'ici le plus tendre ... le meilleur des fils. . . Tu n'as pas manqué ... à ta résolution. . . — Puis la jeune mère ajouta avec une émotion délicieuse : — Va ... va, mon enfant aimé, je ne te vante pas . . . chaque jour m'apporte une nouvelle preuve de la bonté, de la générosité de ton cœur. . . Si je te flattais ... les hàhilaiOls de notre petit monde , comme tu dis, seraient mes complices, et nous sommes trop pauvres et trop ennemis du mensonge pour avoir des adulateurs. Et tiens, — ajouta vivement Mme Bastien en indiquant quelqu'un du geste à Frédéric, — si j'avais besoin d'un auxiliaire pour te convaincre , j'invoquerais le témoignage de l'excellent homme que voici. . . Il te connaît presque aussi bien que moi, et tu m'avoueras que sa sincérité n'est pas suspecte, à lui.
Le nouveau personnage dont parlait Mme Bastien, et qui s'avançait sous la futaie, avait quarante ans environ, une taille petite et frêle, un extérieur fort négligé. De plus ce nouveau venu était singulièrement laid , mais d'une laideur spirituelle et remplie de bonhomie. Il se nommait Dîifour, exerçait la médecine à Pont-Brillant,
etjl'année précédente, avait, à force de savoir et de soins, sauvé Frédéric d'une grave maladie.
— Bonjour, ma chère Madame Bastien, — dit allègrement le Docteur, en s'approchant de la jeune femme et de son fils. — Bonjour, mon enfant; — ajouta-t-il, en serrant cordialement la main de Frédéric.
— Ah! Docteur .. . Docteur, — dit Mme Bastien, avec une affectueuse gaîté, vous venez bien à propos pour être grondé.
— Grondé! moi! . . .
— Certainement ... voilà plus de quinze grands jours que vous n'êtes venu nous voir. . .
— Fi ! — reprit joyeusement 31. Dufour, — fi !.. . voyez un peu les égoïstes, avec des santés aussi florissantes que celles-là, oser demander des visites à un médecin.
— Fi! — répondit non moins joyeusement Mme Bastien au docteur! — fi! le dédaigneux, qui méprise assez lajeconnaissance de ceux qu'il a sauvés, pour les priver du plaisir de pouvoir lui dire souvent . . . bien souvent: Merci, notre sauveur . . . merci.
. — Oh! comme ma mère a raison. Monsieur Dufour, — ajouta Frédéric, — vous croyez que parce que vous m'avez rendu la vie . . .tout est fini entre nous, n'estce pas? Étes-vous ingrat?
— La mère et le fils me déclarent la guerre ... je ne suis pas de force ... — répondit le docteur en faisant deux pas en arrière, — je bats en retraite.
— Allons! ... — reprit Mme Bastien, — nous n'abuserons pas de nos avantages . . . mais à une condition, Docteur, c'est que vous dînerez avec nous.
J'étais parti de chez moi avec celte excellente iotention-là, — reprit le docteur sérieusement cette fois; — mais je dépassais à peine les dernières maisons de Pont-Brillant, lorsque j'ai été arrêté par une pauvre femme qui m'a demandé de venir voir en hâte son mari. . . J'y suis allé . . . j'ai donné les premiers soins . . . malheureusement il s'agit d'une maladie si grave ... et d'une marche si rapide, que je ne serais pas tranquille, si je ne revoyais pas ce soir mon malade avant sept heures.
— Contre de telles raisons... je n'ai aucune objection, mon bon Docteur, — répondit Mme Bastien, — et je vous sais doublement gré de nous donner du moins quelques instants.
— Et moi qui me faisais une fête de cette soirée, — reprit le docteur, — elle complétait si bien ma journée, car ce matin j'avais eu déjà une grande joie.
— Il vous est arrivé quelque chose d'heureux, mon cher Docteur: ah! tant mieux.
— Oui, — reprit M. Dufour avec émotion, — j'étais inquiet de mon meilleur ami . . . voyageur intrépide . . . qui avait entrepris une périlleuse excursion à travers les parties les moins connues de l'Amérique du Sud . . . Sans nouvelles de lui depuis plus de huit mois, je commençais à m'alarmer, lorsque ce matin je reçois une lettre de Londres . . . venant de Lima. Pour comble de joie il me promet de venir passer quelque temps avec moi. . . Jugez si je suis heureux, ma chère madame Bastien ... un frère pour moi ... un cœur d'or . . . arec cela, un des hommes les plus intéressants, les plus merveilleusement doués que j'aie connus . . . l'avoir pendant
quelque temps à moi tout seul. . . Hein? quels épanchements, quelles causeries. . . Aussi, dans ma gloutonnerie de bonheur, je m'étais dit: Je serai insatiable . . . j'irai, pour en doubler la douceur, porter ma joie chez aime Bastien, dtner avec elle; je passerai là quelques heures délicieuses, et je lui ferai une proposition qui lai sera peut-être agréable, ainsi qu'à ce cher Frédéric; j'espère que c'était là une journée complète? une vraie journée de sybarite. . .
Le docteur fut en ce moment interrompu par une vieille servante qui donnait la main à un enfant de sept ou huit ans, très-pauvrement velu, et qui, du seuil de la porte où elle se tenait, appela l'adolescent et lui cria:
— Monsieur Frédéric ... il est six heures. . .
— A tout-à-l'hcure . . . mère, — dit-il en baisant la jeune femme au front, — puis s'adressant au docteur, — je vous verrai avant votre départ, n'est-ce pas, mon boa monsieur Dufour?
Et, en deux bonds, Frédéric eut rejoint la vieille servante et l'enfant, avec lesquels il rentra dans la maison.
— Où va-t-il ainsi? — demanda familièrement le médecin à la jeune femme.
— Donner sa leçon, — répondit Marie en souriant. — N'avez-vous pas vu son écolier?
— Quel écolier?
— Cet enfant qui était là . . . est le fils d'un journalier qui demeure trop loin de Pont-Brillant pour pouvoir envoyer son enfant à l'école; aussi Frédéric lui donne-t-il par jour deux leçons de lecture, et je vous
assure, Docteur, qui je suis aussi satisfaite du maître que de l'élève; car, si Frédéric apporte à ces leçons un zèle, une douceur, une intelligence rare, son écolier répond merveilleusement à ses soins.
— Mais, c'est charmant, cela.
— Que voulez-vous, — reprit Mme Bastien avec un sourire de douce résignation, — à défaut d'autres aumônes, nous faisons, du moins, de celles-là. . . Car vous savez avec quelle rigoureuse parcimonie moi et mon fils nous sommes traités en ce qui touche l'argent . . . mais, — reprit Marie avec un sourire d'une ineffable bonté, — comment pourrai-je me plaindre? Grâce à cette parcimonie à laquelle on nous astreint, mon Frédéric s'ingénie à trouver et trouve toutes sortes de ressources, dont quelques-unes sont, je vous assure, des plus touchantes, et si je ne craignais de me montrer trop orgueilleuse, je vous conterais , . . une chose qui s'est passée la semaine dernière. . .
— Voyons, ma chère Madame Bastien . . . allez-vous faire de fausse modestie maternelle avec moi?
— Non ... je n'en ferai pas. . . Écoutez-moi donc, mon bon Docteur. . . Jeudi passé, je me promenais avec Frédéric du côté des bruyères de Brevan. . .
— Où l'on défriche, n'est-ce pas? J'ai ra cela en passant tout-à-lheure.
— Justement on défriche à cet endroit, et c'est, vous le savez. Docteur, un rude travail. . .
— Parbleu ! déraciner des bruyères qui ont peut-être trois ou quatre siècles d'existence.
— Nous traversions donc ces landes avec Frédéric, lorsque nous voyions une pauvre femme hâve, maladive.
et une petite fille d'une dizaine d'années, tout aussi frêle que sa mère, travailler à ce défrichement.
— Une femme et un enfant si faibles? un tel travail? mais c'était au-dessus de leurs forces.
— Il n'est que trop vrai . ; . et, malgré leur courage, les deux pauvres créatures faisaient peu de besogne; la mère, à grand'peine, levait la houe pesante qui entamait difficilement la terre durcie; enfin, lorsque la souche d'une bruyère, qu'elle piochait sans doute depuis longtemps, fut un peu découverte, la femme et la petite fille, tantôt se servant de la houe comme d'un levier, tantôt de leurs mains grattant la terre, afin de dégager la racine,
tâchèrent de l'arracher . . . avec des efforts inouïs
ce fut envain la pauvre femme eut un mouvement
de désespoir navrant; elle se jeta à terre comme brisée par la douleur et par la fatigue, puis, s'enveloppant la tête dans un lambeau de tablier, elle se mit à sangloter sourdement, pendant que sa petite fille, agenouillée devant elle, l'appelait en pleurant.
— Ah ! que de misère ! . . . que de misère ! . . .
— Je regardais mon fils; il avait comme moi les larmes aux yeux: je m'approchai de la femme et lui demandai, comment elle se livrait à un travail si au-dessus de ces forces et de celles de son enfant; elle me répondit que son mari avait entrepris la défriche d'un quartier de bruyères à la tâche, que depuis deux jours il était tombé malade par excès de travail, ayant encore une partie de son ouvrage à faire ... et que si le samedi soir tout n'était pas fini, il perdait le fruit du travail commencé depuis deux semaines ... tel était son arrange-
ment ayecVécobueur^), ces défrichements étant trèsurgents.
— En effet, dans le pays, pour les travaux pressés ils font de ces marchés-là , et en exécutent impitoyablement les conditions; ainsi la pauvre femme venait lâcher de suppléer son mari?
— Oui . . . car il s'agissait pour cette famille de perdre ou de gagner trente-cinq francs . . . sur lesquels ils comptaient pour payer le loyer annuel de leur misérable hutte et acheter un peu de seigle . . . pour attendre la moisson nouvelle. — ,, Ma bonne femme, — dit Fré- „ déric à cette malheureuse après quelques moments de „ réflexion: — en deux jours un bon travailleur peut-il „terminer la défriche? — Oui, Monsieur. . . mais il „ aurait bien du mal, — répondit-elle. — Mère, — me „dit alors Frédéric, — il faudrait donner trente-cinq „ francs à ces pauvres gens, nous ne le pouvons pas, „ accordez-moi congé vendredi et samedi, la défriche ,,sera faite, cette bonne femme ne risquera pas de se „ rendre malade, elle ira soigner son mari et touchera ,,son argent dimanche."
— Brave et digne enfant ! — s'écria M. Dufour.
— Le samedi soir , — reprit Mme Bastien , — à neuf heures, au crépuscule, la défriche était terminée. Frédéric avait accompli sa tâche, avec une ardeur, une gaîté, un entrain qui, de cette action, ont fait pour lui un vrai plaisir. Durant ces deux jours, je ne l'ai pas quitté ... Un beau genévrier se trouvait à peu de
1) Gens qui se chargent dans le pays d'écobuer ou de défricher les terres.
distance, et, assise à l'ombre, je lisais ou je brodais pendant que mon fils travaillait ... et d'un cœur! quels coups de pioche ! mon pauvre Docteur ; la terre en tremblait jusque sous mes pieds.
— Je le crois bien, . . quoique svelte, il est d'une rare vigueur pour son âge.
— De temps à autre, j'allais essuyer le front ruisselant de Frédéric et lui donner à boire; . . . puis, aux heures des repas, afin de perdre moins de temps, notre vieille Marguerite nous apportait à manger aux champs ; . . . Jugez quel bonheur, prendre son repas sur la bruyère, ... à l'ombre d'un genévrier! ! C'était une vraie fête pour Frédéric. Sans doute, ce qu'il a fait, est bien simple, . . . mais ce dont j'ai été surtout très-touchée, très-contente, c'est la promptitude de sa résolution, accomplie d'ailleurs avec la ténacité de volonté que vous lui connaissez.
— Heureuse . . . heureuse mère . . . entre toutes les mères, — dit le docteur avec émotion en serrant les mains de Marie entre les siennes, — et doublement heureuse vous devez être! car ce bonheur est votre ouvrage.
— Que voulez-vous, Docteur, — répondit Mme Baslien avec une expression angélique, — on vit, c'est pour son fils.
— Oui ... et vous . . . vous surtout .... car sans votre fils . . . vous seriez . . . allons, — repritM.Dufour, comme si, par cette réticence, il voulait échapper à une pensée pénible, — n'attristons pas cet entrelien ... il est trop bon au cœur pour cela.
— Vous avez raison, cher Docteur . .. mais, j'y
pense . . . cette proposition que vous veniez nous faire à moi et à Frédéric? . . .
— C'est juste . . . voici de quoi il s'agit . . . vous savez ... ou vous ne savez pas ... car dans votre isolement, vous ignorez toutes les grandes noitvelles du pays . . . vous ne savez peut-être pas , que l'on a fait au château de Pont-Brillant des réparations et surtout des embellissements qui font de ce séjour une demeure vraiment royale.
— En effet, cher Docteur, je suis si peu au courant des grandes nouvelles du pays comme vous dites . . . que je ne savais rien de cela ... je croyais même le château inhabité. . .
— Il ne va plus l'être, car le jeune marquis de Pont- Brillant va venir l'occuper avec sa grand'mère. . .
— Le fils de M. de Pont-Brillant qui est mort il y a trois ans?
— Justement. . .
— Mais il doit être fort jeune?
— Il a l'âge de Frédéric à peu près . . . orphelin de père et de mère, sa grand'mère l'idolâtre et a fait des folies pour meubler et restaurer ce château, où elle viendra passer huit à neuf mois de l'année avec son petit-fils. Je suis allé à Pont-Brillant, il y a deux jours pour y donner mes soins à M. /e chef des cultures de serres chaudes, car chez ces grands seigneurs on ne dit pas yarrfinier, c'est trop vulgaire; finalement j'ai été ébloui du luxe de cet immense château: il y aune admirable galerie de tableaux, une serre chaude où l'on entrerait en voiture, et dans les jardins des statues admirables. . . il y a surtout . . . mais je veux vous laisser le plaisir de
la surprise; sachez seulement que c'est digne des Mt/Ze
et tme Nuits J'ai donc pensé que vous et Frédéric
vous seriez peut-être curieux de voir ce conte arabe réalisé . . . cette féerie en action ... et grâce à la haute protection que m'accorde Slonsieiw le chef des cultures, je me fait fort de vous conduire au château . . . demain ou après-demain, mais pas plus tard, car le jeune marquis est attendu le jour d'ensuite ; que dites-vous de ma proposition?
— Je dis, mon cher Docteur, que j'accepte avec plaisir : ce sera une délicieuse partie pour Frédéric .... dont l'éblouissement sera d'autant plus complet, qu'il n'a pas plus que moi l'idée de ce que c'est qu'un luxe pareil; il se fera une fête de cette excursion au château de Pont-Brillant. Merci donc, mon bon Docteur, — ajouta Mme Bastien, avec une joie naïve, — ce sera une charmante journée.
— Eh bien . . . quand irons-nous?
— Demain, cela vous convient-il?
— Parfaitement. . . je ferai mes visites très-matin, afin d'être libre , et si vous le voulez, je serai ici à neuf heures; il nous faut une heure et demie pour nous rendre au château, le chemin est superbe . . . presque toujours dans la forêt.
— Et en sortant ... du château, nous pourrons déjeûner dans les bois, avec des fruits que nous emporterons, — reprit gaîment Mme Bastien, — je dirai à Marguerite de faire une de ces galettes de ménage que vous aimez tant . . . mon bon Docteur.
— J'accepte ... à condition que la galette sera grosse, — s'écria joyeusement le docteur, — qu'elle sera
énorme, car Frédéric et vous, y ferez une fameuse brèche. . .
— Soyez tranquille. Docteur,' — répondit non moins gatment Mme Bastien. — Nous aurons tous notre bonne part au gâteau. . . Mais, tenez, voilà justement Frédéric qui vient de terminer sa leçon ... je vous laisse le plaisir de lui faire cette aimable surprise.
— Oh! mère . . . quel bonheur! — s'écria l'adolescent, lorsque M. Dufour lui eut donné connaissance de ses projets ; — comme ça doit être magnifique ... à voir ce château . . . merci, mon bon Monsieur Dufour, de nous avoir ménagé ce beau voyage dans le pays des fées.
Le lendemain le docteur fut exact, et lui, Mme Bastien et son fils partirent pour le château de Pont- Brillant par une splendide matinée d'été.
frcdério Bastien. l.