‹ Frédéric Chopin; de l'interprétation de ses œuvresChapitre 3 sur 3 · JABLE VI · texte numérisé non relu

JABLE VI

Je vais en donner un exemple dans le nocturne bien connu en/a mineur (op. 55).

La mélodie principale, bien que charmante, se répète ici tant de fois, que, faute d'en changer le caractère, nous amènerions la monotonie. C'était d'ailleurs le propre de Chopin de ne pas exécuter deux fois de la même manière une même pensée musicale. Que faut-il faire ? A rencontre des théories de Hanslick, qui prétend la musique impuissante à rendre un sentiment, il faut arriver à saisir l'ensemble de l'œuvre, lui appliquer les paroles d'un poème imaginaire, créé par notre esprit ; les détails viendront alors d'eux-mêmes sans difficulté.

Ce nocturne me représente, à moi, une tristesse qui passe par différents degrés pour arriver à un cri de désespoir, et qui se calme par une idée d'espérance. En suivant cette pensée conductrice, nous pourrons jouer de la manière suivante :

Les deux premières mesures piano et calmes; les deux suivantes seront plus faibles, comme un écho de la première plainte ; dans la cinquième et la sixième mesure, la mélodie, par

un crescendo bien marqué, s'élèvera jusqu'au forte et retombera de nouveau piano à la septième mesure. Le retour des huit premières mesures pourra être exécuté ainsi : les deux premières pianissimo, puis en graduant on ira jusqu'au forte (en accélérant même un peu), et enfin on diminuera le son, mais plus que la fois précédente.

La deuxième partie (mesures 16, 17) sera commencée avec calme et simplicité; elle ira crescendo jusqu'au /a d'en haut, et descendra ensuite jusqu'aux notes de la basse : nous portons l'attention du lecteur sur le besoin de séparer les membres de phrases suivants : ex. 25.

Après un diminuendo mélancolique sur les trois do qui se répètent, le premier motif revient, mais plus aussi piano ; le petit trait, au contraire, qui constitue Tembellissement du motit principal, demandera à être fait très piano et en chantant, et le forte qui suit se termine tout d'un coup pur une diminution subite de la voix.

C'est que la douleur étreint de plus en plus

l'âme du poète; le second motif revient à peine distinct {una corda) et finit comme lassé sur les trois do ; on peut même s'arrêter un peu après le second do''^. Le premier m.otif revient une fois encore, et dans ce couplet nous résumerons rapidement tous les contrastes antérieurs: après avoir commencé par un murmure doux, mais comme passionné, nous aboutirons à un éclat de force dans la dernière mesure, mais nous ne baisserons plus autant la voix et nous continuerons ybr/e le piii mosso. Là, aux premiers symptômes de douleur, vient s'ajouter le rubato, indice d'une agitation d''esprit plus grande; les croches tenues seront bien accentuées. Après huit mesures, — cette tempête s'apaise, du moins en apparence; — l'auteur écrit piano pour ne pas tomber dans les cris et la banalité. Mais nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes ; nous jouons piano, mais nous accélérons le mouvement, nous donnons de plus en plus de son pour arriver à un fortissimo (Chopin n'indique que/br/é'), qui est un déchaînement de désespoir et de rubato ! {ex. 26).

Un autre maître aurait continué dans ce mouvement passionné,— Liszt certainement aurait rempli quelques pages d'éclats, — Chopin, lui, s'apaise, revient au thème principal par des modulations pleines de charmes, et résigné, fatigué, il fait une pause.

C'est la fin de son désespoir; le thème nous est revenu plus clair et plus paisible (je conseille de jouer ici avec la plus grande simplicité, presque sans expression). Après des traits qui rappellent l'agitation de tout à l'heure, l'âme du poète s'apaise tout à fait. Après avoir frappé \q. fa à la basse, il élève un chant rempli de résignation et de respect envers le Créateur, et dans une série d'admirables fioritures pianissimo, il élève sa pensée aux cieux.

Le nocturne est pour ainsi dire fini. Mais cela ne suffit pas à Chopin. Il veut encore une fois résumer sa pensée. Un accord mineur nous apporte comme un écho des plaintes passées ; puis un accord plus doux nous conduit en majeur; les sons s'élèvent par un crescendo jusqu'à des accords brisés, forts, longs et majestueux qu'on dirait tirés de l'orgue.

Voilà ]e sens de ce poème et telles sont toutes ses œuvres. Cherchez seulement, et vous trouverez, et vous serez mille fois récompensés de vos recherches.

La forme en couplets, bien que très commune, n'est pas la seule qui nous permette de mettre du nôtre dans les œuvres de génie. Partout l'individualité de l'artiste peut se faire jour, et c'est justement ce qui nous transporte chez les Liszt et les Rubinstein ; c'est là le don de création qui seul conduit à être un virtuose de premier ordre.

Une circonstance favorable pour nous, c'est que nous sommes les compatriotes de Chopin. Tandis que l'étranger se fraye un passage difficile à travers des pays inconnus, nous trouvons à première vue la route .véritable (surtout dans les polonaises et les mazuri\as), les qualités de sa muse sont des qualités à nous, et Chopin regrettait souvent , chez ses élèves étrangers , l'absence de ces qualités polonaises. Nous devons d'autant plus rassembler tout ce qui reste de la tradition, nous devons tâcher d'entendre les artistes qui ont bien compris Chopin; ne

les imitons pas servilement, néanmoins ; etïor-

go CHOPIN

çons-nous de mettre de notre âme dans chacune de ses œuvres immortelles.

Pour montrer ce que fut Chopin par rapport à nous, je me permets de rapporter ici quelques paroles de M. Wilczynski sur le compositeur Moniuszko ; l'auteur y a heureusement caractérisé notre art slave :

« Voyons quels sont les caractères de notre sentiment poétique ; ils nous sont tout à fait particuliers, et nous différencient de toutes les autres nations. Cela ne ressemble pas au romantisme germanique qui a pris naissance au fond des forêts sombres, des mers et des montagnes. Leur pays est bâti sur un modèle sauvage ; il inspire une crainte superstitieuse qui vous pénètre à chaque point de vue : aussi la fantaisie de l'homme y a-t-elle produit des légendes terribles et des drames sanglants. Son idéal est abstrait, sauvage, solitaire; il ressemble à ces barons du moyen âge qui, du haut de leurs rochers à pic, attendaient au passage le voyageur paisible. Les ballades germaniques ont rempli de crainte et d'horreur les légionnaires romains qui envahirent ces pays barbares,

» Notre terre, au contraire, respire le calme et la tranquillité. Notre esprit n'est emprisonné par aucune barrière, et il bondit en liberté à travers des plaines infinies ; rien ne l'attire invinciblement, ni des rocs attristés, ni un ciel trop brillant, ni un soleil trop ardent; il n'a pas, devant la nature, d^émotions trop fortes, et cette nature ne l'occupe pas en entier. Aussi l'esprit se tourne-t-il vers d'autres côtés, et interroge les mystères de la vie. De là cette franchise dans notre poésie, de là aussi cette tendance continuelle vers le beau et cette poursuite passionnée de Pidéal. La force de notre poésie repose dans sa simplicité, dans son émotion vraie et dans son but toujours élevé. Une autre de ses propriétés est une vivacité inouïe de l'imagination. »

Et plus loin, page 40 :

« Notre style doit rechercher deux qualités maîtresses : le simple et le pur. Comment notre art se représente-t-il la beauté ? Prenons deux chefs-d^œuvre. L'un frappe par la force du sujet et attire fatalement l'admiration : la personne puissante du maître a élevé l'idée à

gi CHOPIN

sa plus grande puissance. Il n'a pas enfreint la vérité, mais il l'a fait éclater, pour ainsi dire, sous le poids de son génie, et nous la montre telle que sa science Ta faite. Il a saisi la partie non ordinaire de son sujet, son aspect le plus rare. C'est de là que nous vient cette forme exagérée de la vérité; cet aspect du vrai surnaturel que combattent les réalistes.

» Vois les tableaux de Kaulbach, écoute la musique de Wagner ; que de force dans la forme, dans la couleur, dans les ombres et les contrastes ! De même les drames de Victor Hugo, les romans de Dumas. On se croit dans un monde de géants, il vous semble voir l'humanité à travers une lanterne magique. C'est là un style très grand, mais très éloigné delà simplicité. Vois maintenant cet autre chef-d'œuvre. Il n'attire pas, il attend que tu rentres en toimême, que tu sois préparé à sa contemplation. Ici le maître, bien qu'il se soit pénétré de ridée qu'il représente, a mis cette idée au premier plan, en a fait valoir toutes les qualités. Cette œuvre ne t'enlève pas tout d'abord, mais plus tu la fréquentes, plus clairement tu

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vois la grandeur de Tidée. Une contemplation de quelques heures ne te fatiguera pas, car cette ide'e se dévoilera à toi sous des faces à chaque instant nouvelles.

» Cest là le style simple, — rare comme les perles d'une eau pure — c'est là ce qui fait durer éternellement les œuvres, et leur conserve leur valeur. Si dans le premier il y a une plus grande force apparente, une plus grande puissance de représentation, dans le second ridée par elle-même a plus de grandeur, qu^elle soit exprimée par la plume, par le pinceau ou par des sons; dans celui-là, on est Fesclave du maître, dans celui-ci on est libre, on est son frère par la pensée. On se sent meilleur de pouvoir goûter cette idée que le maître a exprimée, on devient comme lui poète et artiste. Ce style demande des sentiments vrais et profonds, et non des enthousiasmes factices ou fébriles; il demande une àme simple et pure, une imagination poétique et des sentiments délicats. La pureté du style élève Tart au niveau de la religion. »

Voilà des paroles qui s'appliquent admira-

blement à Chopin ; ce qui frappe chez lui, c'est la pureté du style et sa parfaite simplicité, une certaine retenue, une dignité profonde qui ne Tabandonne jamais ; même quand il exprime les sentiments les plus forts, cet homme ne s"'est pas donné tout entier à nous, il s''est conservé, dans sa pudeur, une partie de son âme. Nous ne pouvons pénétrer dans ces recoins quMl nous a celés ; nous devons nous efforcer de les deviner et de les comprendre. Parfois gai et bon enfant, il n'est jamais banal; il souffre simplement, ses gémissements n'ont rien de bas ; il est caressant, mais il ne descend pas jusqu'au précieux. Ceux qui cherchent dans ses mazurkas des drames à la Hugo se trompent ; pour qui connaît notre peuple, Chopin n'a voulu rendre que son amour pour la danse, sa mélancolie perçant dans sa gaieté, sa bonhomie quelquefois un peu rude, mais sympathique au fond.

Nous avons dit que les femmes semblent le mieux jouer Chopin. Cela veut-il dire qu'on a eu raison de l'appeler un genre féminin? Nullement. Il était poète, et c'est ce qui le faisait

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ressembler à la nature de la femme, plus portée vers la poe'sie. Aussi, elles rendent mieux que nous les nuances infinies de ses œuvres, que nous traitons parfois d'une manière trop rude. Dans les passages de force, néanmoins^ la main d'une femme ne suffit pas le plus souvent. Chopin était, d'ailleurs, de cette race qu'on peut appeler, si l'on veut, féminine, parce qu'elle est faite pour aimer et non pour haïr; — pour la vie calme, pour le foyer, et non pour les champs de bataille et les hasards de la guerre.

Comme fils de cette race, c'est aussi un véritable chrétien ; on le voit dans sa vie et dans son œuvre, et cette religion convaincue lui attire la sympathie et le respect. Donc, il fut femme par la douceur et par le sentiment du beau, homme par l'énergie et la force de son âme ; et par conséquent, c'est un des types les plus complets au point de vue de l'humanité et au point de vue de l'art.

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