Décembre
Je me bornerai aujoiu-d'hui à vous faire connaitre quelques observations que j'ai faites sur lespèce de négociation qui vient de se lier entre les Cours de Russie et d'Autriche. J'observe d'abord, que le Prince Kaunitz en a assez dit dans ces ouvertures, pour que Ton puisse savoir tout ce quïl pense, ce qui se réduit à frustrer la Russie par les négociations de tous les avantages, que leurs succès leur ont donnés. En dépouillant son discours des formalités de la politesse, il me semble de pouvoii* le réduii-e à ceci: „Nous ne voulons pas, que vous gagniez rien sur les Turcs, sinon Asow, qui ne vous servira pas de grand'chose. Nous voulons bien qu'on vous permette de faire le commerce sur la Mer noire, parce que les produits de votre Pays ne pourront pas se vendre chez les Turcs, auxquels vos fabric ations ne conviennent point. Nous voulons bien, que les Turcs vous donnent une somme pom' bonification des frais de la guerre, parce qu'ils seront encore trop heureux d'en être
quitte à ce marché-là. Nous voulons au reste coopérer à tranquilliser la Pologne, à condition, qu'il nous soit permis à nous seuls de la démembrer; mais s'il vous arri^'ait d'y toucher, vous encourrez notre indignation. — D'ailleurs, nous sommes bien aise de trouver un prétexte de nous mêler des affaires de Pologne, pour vous barrer désormais dans tous vos projets par des garanties, qui nous autoriserons, dorénavant, d ces affaires selon notre bon plaisir." Voilà la sulîstance de la conversation dont le Comte Panin a bien voulu me faire la communication, et siu' laquelle je lui garderai un secret inviolable.
Il me semble clair, comme je vous l'ai dit autrefois, que le Prince Kaunitz veut se rendre maître de la négociation, persuadé que, lorsqu'il la maniera par la supériorité de génie qu'il se suppose, il obligera les Russes à passer par tout ce qu'il voudra. Séparons donc pour un moment la paix des Turcs d'avec les affaires de la Pologne, et voyons, s'il convient à une Puissance comme la Russie, de plaider devant le tribunal enneiid de la Cour de Vienne ses droits sur la Pologne. De cette Pologne, qui, premièrement, n'appartient point à la Cour de Vienne: de ce Royaume, où elle n'a pas le moindi*e droit par ses garanties; enfin de cette Pologne, dont les Autrichiens seront charmés de se mêler, pour
intervenir par la suite dans tontes les affaires qui pourront survenir. Je crois, qu'il faudrait se borner après avoir pris possession, de déclarer seulement, qu'on l'avait fait par telles ou telles raisons. Il y aurait plus de dignité dans cette conduite, et ce ton de fermeté en imposerait à la Coiu- de Vienne, et je mettrais bien ma tête à ]irix, que cela n'occasionnerait aucune guerre. Quant à la suspension d'armes pour cet liiver, je n'y vois aucun inconvénient, et je me charge avec plaisir de travailler en ce qui dépendra de moi pour la paix des Turcs. Mais je voudrais qu'on ne s'endorme pas sur ces belles espérances. Car, vous verrez par les événemens, que l'unique but du Prince Kaunitz dans toutes ses intrigues est, de se rendre maître de la négociation, pour dicter impérieusement les conditions de paix selon le plus grand avantage de la Cour de Vienne; ce qui me fait juger, qu'il est d'accord avec les Turcs; que nos peines, pour ménager une négociation directe, seront perdues; et que la suspension d'armes écoulée, il en faudra venir l'année prochaine à une nouvelle campagne. Vous pouvez lire toute cette Dépêche au Comte Panin, et lui dire de ma part, que je ne croyais pas qu'il faille se fier aux l)elles apparences, par lesquelles le Prince • Kaunitz ne cherche qu'à éblouir. C'est un pas scabreux pour la
Russie, où il ne faut point agir à la légère, afin d'éviter les pièges que la Cour de Vienne a tout préparés. On me mande d'ailleurs de Vienne, que cette Cour, malgré tous les nouveaux succès des Armes Russiennes, croit être bien informée, que les troupes Russes en Moldavie et en Valachie sont en mauvais état, et l'on prétend que l'officier Autrichien, qui a escorté le seigneur Obreskow à l'armée du Comte Ronianzow, doit en avoir fait un tableau très désavantageux à son retour à Vienne.
Voici ce qu'on me mande de France, touchant la sensation, que l'attentat sur la personne du Roi de Pologne y a fait.
De Paris, ce 26. Novembre 1771.
L'horrible attentat commis contre la personne et la vie du Roi de Pologne, a fait ici une grande sensation. Les Confédérés ont perdu par là l)eaucoup dans l'esprit du Roi de France et de son Ministère. Ils ont protesté dans leurs déclamations continuelles d'amour de la patrie, qu'ils ne cherchaient point à détrôner le Roi, qu'ils verraient même avec indifférence la continuation de son règne, mais que leurs libertés, leurs fortunes, leurs 'tranquillités et leurs vies dépendaient de l'affranchissement du joug de la
Ivussie, et de réloigiiement de ses troupes. On les croyait ici et on les plaignait. Cet événement a démasqué tout d'un coup leur fureur et leurs desseins, et il aclièvera de donner un grand discrédit à leurs sollicitations ultérieures.
Du Roi au Comte Solms.