Première partie
Le partage de la Pologne. — Etat présent de la question.
Aucune question n'a tant et si souvent occupé l'attention publique, dans les quatre-vingt dernières années, que celle du partage de la Pologne. Il n'est aucune cause, dans laquelle aient été prodigués autant de reproches et tl'outrages; et on les a particulièrement dirigés contre l'Impératrice Catherine de Russie, qui fut considérée et représentée comme l'auteur et l'agent principal de ces partages. Et cependant rien n'est plus faux et plus injuste. L'Impératrice Catherine n'agit dans cette affaire que contre son gré, et conduite par une impérieuse nécessité.
Le véritable instigateur, l'agent et l'auteur de l'accomplissement du premier partage, est resté au contraire, pour ainsi dire, à l'abri du reproche. On ne le représenta, que comme ayant été contraint de prendre part a ce démembrement, pour ne pas rester en arrière des autres
puissances, et pour ne pas laisser détruire complètement l'équilibre du Nord.
La troisième puissance ne fnt comi)rise dans ces accusations, qu'autant qu'elle y doiuia lieu par Toccupation d'un district polonais; ce qui lit naître, à ce qu'on croit, la première pensée du partage chez les deux autres souverains. Mais, du reste, il était connu, qu'elle n'entra que plus tai'd dans le plan des autres puissances.
Toute l'histoire de cet événement, telle qu'elle est retracée dans les livres scolaires et dans les ouvrages historiques, n'est, en grande partie que: „fable convenue".
Il est temps, que cette question soit entin éclaircie; qu'il soit démontré, comment Tafifaire eut lieu; comment ce partage avait déjà été, de longue main, ménagé, préparé, dirigé et laborieusement effectué, avant que personne n'en eût le moindre soupçon. Il est temps, qu'il soit fait à chacun sa part, selon la ^érité et la justice; car, jusqu'à présent, la marche réelle de ces évènemens est restée couverte d'un voile ; et bien qu'on en ait produit de nombreux exposés, la plupart ne sont faits que pour détourner les esprits de la trace du vrai, et faire chercher les auteurs là où ils ne sont pas.
On peut la ire remonter à trois sources principales tous les récits existants sur ce sujet: les
écrits (lu Koi Frédéric; — les discuurs du Prince Henri, — et les rapports diplomatiques; viennent ensuite les notions puisées à cette dernière source ou dans la tradition du temps. Et ce qui est déjà un indice, que les faits nont pas été présentés avec impartialité, c'est que, du côté de la Russie comme de celui de rAutriche, il n'a jamais été rien publié a cet ég-ard. Nous n'avons donc que des données, provenant d'une seule des puissances intéressées; et précisément de celle à qui il importait le plus de ne pas laisser paraître la vérité dans tout son jour. De plus , les récits de Frédéric et du Prince .Henri, qui passent pour les sources principales, se contredisent sur bien des points: ce qui prouve, qu'une des deux versions, sinon toutes les deux, est fausse. Puis, ce qu'on connaît des rapports diplomatiques du temps, ne présente qu'un futile bavardage, des commérages de coui-, et des données fausses. Un court exposé de ces récits divers peut venir à lappui de ce que nous venons d'avancer.
Le Rapport de Frédéric contient ce qui suit*):
') Extrait des Mémoires de 1763 jusqu'à 1775. — ^Nouvelle édition de cet ouvrage. Berlin 184:6 : Volume VI. des Oeuvres. — ) Xous reproduisons dans cet extrait autant que possible les propres paroles du Roi,
„Les victoires des Russes, et leur marclie progressive contre les Turcs (pendant la guerre de 1768 à 1774) excitaient la plus grande inquiétude. On ne pouvait pas coopérer à l'agrandissement d'une puissance aussi dangereuse. Il y avait alors deux partis à prendre: ou arrêter les Russes dans le cours de leurs victoires, ou en tirer adroitement quelque avantage ^). — Le Roi n'avait rien négligé à cet égard; et il avait envoyé à St. Pétersbourg un projet politique, qu'il attribua au Comte de Lynar; dans lequel il proposait le partage de quelques provinces polonaises entre la Russie, la Prusse et l'Autriche^). Mais les progrès extraordinaires des Russes sur terre et sur mer firent qu'on ne donna aucune attention à ce projet. Il fallut donc avoir recours à d'autres moyens. La Prusse ne pouvait pas
*) Premier indice très clair!
2) Le passage souligne' avait été prudemment retranché par le Comte Herzberg, dans la f" édition des Oeuvres du Roi, Année 1788. — Dans la 2^, qui fut refaite avec la plus grande exactitude, par ordre du Roi actuel, ce passage omis a été restitué.
Remarque postérieure. Voir au sujet de ce projet do Lynar l'ouvrage de Mr. de Schlozer: Frédéric le Grand et Catherine II. — Berlin 1859 (page 210) —
laisser tomber tout-à-fait la Porte. Le Roi crut en conséquence, que s'il mettait en avant la cour de Vienne, et s'il offrait en môme temps sa mé-
n est seulement à remarquer, que Mr. de Schlozer s'efforce de retourner la pointe du trait contre la Eussie, en affirmant, que l'idée première de ce projet aurait parfaitement re'pondu aux pensées et aux plans ante'rieurement produits par la cour de Russie. Et il cite à l'appui de cette assertion un entretien de Panin avec le Comte de Solms en 1763, dans lequel le premier avait assuré en termes généraux, que la Prusse serait récompensée de ses eiforts dans l'intérêt de la Russie. De cette assurance vague, donnée six ans auparavant et dans des circonstances toutes différentes, à la proposition formelle d'un démembrement de la Pologne, il y a une différence assez notable. Pour donner plus de force à ce qu'il avance , Mr. de Schlozer ajoute : Que l'Autriche aurait eu l'intention d'envoyer un corps d'armée considérable sur le Dniester, au secours des Turcs.'* — Comment? à cette époque? — Février 1769? — En aucune façon; et Mr. de Schlozer intervertit l'ordre des temps. Les opérations des Russes contre les Turcs n'avaient pas même commencé; et on regardait alors la Turquie comme une puissance, qui pût à elle seule contrebalancer les forces Russes, On ne pensa en Autriche à soutenir la Porte, que lorsque celle-ci, deux fois vaincue, avait perdu la Moldavie et la Valachie : c'est à dire, deux ans plus tard. Le projet, tel qu'il le présente, d'après la dépêche du Roi à Solms, en date du 2 février 1769, était ainsi conçu: — „Le Comte àe Lynar est venu à Berlin, pour marier sa fille au fils du Comte Kameke. C'est le même,
• (liation , il obtiendrait la paix tant et si justement désirée.
„La Conférence eut lieu à Xeustadt, le 3 septembre 1710. — Les Autricliiens, et avec eux Kaunitz, étaient enflammés de colère contre les Russes. Kaunitz déclara , que l'Autriclie ne
qui a conclu la paix de Klostcr- Zcveu. Il est graud politique , et gouverne encore l'Europe du fond du village ou il s'est retiré. Le Comte de Lynar a eu une idée singulière, pour réunir tous les intérêts des Princes en faveur de la Eussie, et pour donner tout d'un coup une face différente aux affaires de l'Europe. Il veut, que la Russie offre à la cour de Vienne , pour son assistance contre les Turcs, la ville de Leopold et ses environs; qu'elle nous donne la Prusse polonaise avec la "VN'armie, et droit de protection sur Dantzig; et que la Kussie, pour se dédommager des frais de guerre, accroche telle partie de la Pologne qui lui conviendrait; et qu'alors, n'y ayant aucune jalousie entre l'Autriche et la Prusse» ils secoureraient la Russie à l'envi les uns des autres contre les Turcs. Ce plan a (quelque éclat; il paraii séduisant. J'ai cru devoir vous le communiquer." — Avec une indiflPérence apparente il termine ainsi: „Yous qui connaissez la façon de penser du Comte Panin, ou vous supprimerez tout ceci, ou vous en ferez l'usage que vous jugerez à propos, quoiqu'il me semble, qu'il s'y trouve plus de brillant que de solide."
Quand on sait, que le nom de Lynar n'était que supposé, et qu'il ne s'agissait de rien moins que des propres voeux et des pensées du Roi, on ne peut qu'admirer l'adresse de l'insinuation.
souffrirait jamais que les Russes franchissent le Danube, ou fissent des conquêtes dans le voisinage de la Hongrie.
„En même temps arriva de Constantinople une dépêche, sollicitant l'intervention de rAutriche et de la Prusse. A St. Pétersboiirg- on ne se montrait pas très disposé à accéder à cette demande. Le hasard voulut, que le Prince Henri lit à cette époque une visite à Stockholm, ryimpératrice l'invita à venir à St. Pétersbourg. Un autre hasard voulut aussi, que les Autrichiens- dans le même moment occupèrent la seigneurie de Zips, et élevèrent des prétentions sur cette contrée et sur les provinces environnantes. Un coup si hardi frappa d'étonnement la cour de Russie, et rien ne servit davantage à hâter la conclusion du traité de partage. Le principal motif était de prévenir une guerre générale, et par là de maintenir en même temps l'équilibre entre les puissances voisines. Comme la cour de Vienne donna clairement à entendre, quelle désirait faire toiu'uer à son profit les troubles de la Pologne, le Roi ne pou\'ait qu'en faire autant. L'Lnpératrice ùritée, dit au Prince Henri: „si la cour de Vienne voulait détacher des parties de la Pologne, les autres Puissances voisines auraient le même droit" — C était le seul moyen de prévenir inie guerre, et de con-
tenter tout le monde. Chaque puissance put jn-endre la portion de territoire qui lui agréait le plus: la Prusse eut eu pour sa part le district qui séparait le royaume proprement dit des autres parties de l'état, et l'équilibre eut été maintenu entre les trois puissances. Le Comte Panin était contre la proposition. Llmpératrice, au contraire, se sentait flattée de la pensée d'étendre son empire sans péril, et la proposition fut adoptée au Conseil des Ministres. Cependant, à la requête de Panin, le Roi sonda les intentions de la cour de Vienne. Kaunitz faisait des difficultés; il paraissait attendre plus d'avantages du côté de la Turquie. Le Roi ne se laissa pas abuser, et manda à St. Pétersbourg que : „Bien que Kaunitz ne se soit pas encore prononcé,' on pou^•ait cependant être sûr, qu'il prêterait les mains à ce projet, aussitôt qu'il verrait les deux autres puissances d'accord." Toutefois, par la lenteur et l'apathie des Russes, les choses auraient encore traîné considérablement eu longueur, si, en dernier lieu, les chicanes que suscitaient les Autrichiens dans les négociations de paix des Russes avec les Turcs, et les armemens qu'ils faisaient en Hongrie, n'eussent tiré Pétersbourg de sa léthargie. L'Impératrice Catherine se convainquit enfin, que, pour s'assurer le secours du Roi, elle devait lui procurer des
avaiitag'es. Paniii déclara alors: „qii'il attendait de Berlin le plan de partage, pour entrer en négociation." Tout aussitôt le plan fut expédié à St. Pétersbourg-.
„Néanmoins Kaunitz se montrait toujours plus récalcitrant, et même menaçant. La position du Roi devenait embarrassante: d'un côté, il devait ajouter aux forces d'une puissance déjà formidable; de l'autre, il devait renoncer aux avantages qu'il avait espéré d'obtenir, s'il observait strictement ses obligations envers la Russie. Le Roi eut alors recours à la flatterie auprès de l'Impératrice, et la pria d'assurer la paix générale, en renonçant à ses prétentions sur la Moldavie et la Valachie. — Entin, l'Impératrice y consentit. — Sur le champ, Frédéric expédia cette nouvelle à Vienne. — Kaunitz respira: — le dangereux voisinage était écarté.
„Cependant, par suite de l'indolence russe, la conclusion du traité de partage traînait encore en longueur: il s'agissait maintenant de Dantzig, qu'on ne voulait pas abandonner à la Prusse. Le Roi, considérant que celui qui est maître du port est aussi maître de la ville, céda enfin; et la convention secrète entre la Russie et la Prusse, relativement au partage, fut signée à St. Pétersbourg le 17 février 1772. L'Autriche devait être invitée à prendre aussi
sa part dans la Pologne. Mais il régnait à cette cour beaucoup de mésintelligence. Joseph voulait des conquêtes; Marie -Thérèse la paix à tout prix. Kaunitz prit le rôle de médiateur, et atin de contenter les deux parties, il se prononça pour une conquête pacifique, en participant au partage de la Pologne. Mais, alors, Favidité de la cour de Vienne ne connut plus de bornes dans ses prétentions, elle les poussait jusqu'aux environs de Varsovie. Il fallut cependant se hâter d'en finir, avant que des étrangers ne s'en mêlassent. Le Roi conseilla alors à Catherine d'accepter l'ultimatum de Vienne; et le '^^^^^ 1772, la convention entre les trois puissances fut signée à St. Pétersbourg." Tel est le récit de Frédéric.
Ces exposé du Roi ne blesse pas ouvertement la vérité, seulement il la dissimule; il ne pêche que par des réticences; et eu cela, il ne remplit pas la condition imposée par Cicéron à l'historien: „de ne rapporter rien de faux; mais aussi, de ne déguiser rien de vrai-').^'
^) Cicero de Oratore II. 15: ,,Prima historiae lex, ne (|uid falsi dicere audeat; deiude ne quid veri non audeat"; ,,ne qua suspicio gratiae sit in scribendo, ne qua simultatis."
D'après le Roi, ce fut Marie -Thérèse qui donna la première impulsion au projet de partage, par la ])rise de possession de Zips, après quoi Catherine en aurait exprimé la pensée au l'rince Henri. I.es deux Impératrices furent donc, selon lui, les premières instigatrices du projet, et lui ne fit que les suivre patiemment et dans un hut de conciliation. Cependant on voit percer la vérité sans qu'il s'en doute, dans ses plaintes et ses doléances sur la lenteur des Russes; lenteur qui n'était au fond qu'une opposition et une résistance tacite à une pénible nécessité; et qui, eu effet, s'accordait peu avec la vive impatience du Roi d'entrer en possession des provinces tant désirées.
Examinons à présent la relation du Prince Henri, qu'on trouve disséminée dans plusieurs ouvrages, le Prince n'ayant rien écrit lui-même; car, fier du succès de sa négociation, il aimait à la raconter partout à sa manière, pour recueillir ensuite avec complaisance les éloges qu'il se croyait dûs. Tel était l'usage du temps; et son neveu et contemporain, le Roi de Suède, Gustave HL, procédait de la même manière, lorsqu'il allait colportant dans toutes les cours et dans tous les bains de TEurope, l'histoire de la révolution accomplie par lui en Suède, eu
Le récit du Prince Henri se trouve donc .dans trois ouvrages: 1° dans Ségur (Mémoires et souvenirs. Edition de Paris Vol. II, page 144; édition de Stuttgart Vol. II, page 140); — 2" dans Vioménil (Lettres sur les affaires de Pologne; Paris 1808; page 87: Souvenirs du Comte de ***) ; — 3° dans l'Histoire des trois démembrements de la Pologne, de Ferrand (Paris 1820. V. I, p. 132), qui donne un extrait des papiers de Rulhière. Mais nulle part cette relation est tout à fait sans alliage, si toutefois on excepte quelque peu Ségur, bien qu'on ne doive pas non plus se fier entièrement à lui, parce que la stricte vérité se trouve, dans ses écrits, trop souvent sacrifiée même à des considérations de style. — Le récit du Comte *** dans Vioménil, est visiblement taillé en raccourci sur celui du Roi; cependant il contient quelques particularités, qu'il prétend tenir de la boucbe même du Prince^). — La biographie du Prince, qui parut ensuite (Vie du Prince Henri de Prusse. Paris 1809), à ce qu'il paraît écrite par son ancien aide -de -camp, le Comte de la Roche- Aymon, suit ce récit à la
^) L'auteur avoue dès le commencement, qu'il a composé sa relation d'après les récits du Prince, et d'après d'autres sources — (,, d'après ce que j'ai entendu raconter ou appris d'ailleurs"). — '■
lettre, et ne contient rien de nonveau, quoique Dohm veuille le faire accroire^).
Ce Comte ***, mentionné dans Vioménil, veut avoir ménagé une entrevue entre le Prince et Rulhière, à qui le Prince aurait raconté son lîistoii-e en détail, sachant bien que Rulhière s'occupait d'un récit historique de ces événements. (Ferrand, V. I, p. 131.) Les papiers de Rulhière passèrent plus tard dans les mains de Ferrand, qui en tira la relation produite dans le 1*"' li\'re de son histoire; laquelle, malheureusement, ne nous donne pas non plus le récit exact du Prince; car, la plus grande partie en est extraite des écrits du Roi. Pourtant, on y trouve plusieurs additioiis, des détails qui touchent personnellement le Prince, et qu'on pourrait en conséquence attribuer à ses récits.
*) Il est arrivé à ce bon Dohm, à ce sujet, quelque chose de très humain. Il dit: ,,les Souvenirs du Comte de *** confirment pleinement le récit du biographe." Pour confirmer ime chose, il faut d'abord, que le fait existe avant la confirmation; mais ici, c'est le contraire. Les Souvenirs parurent en 1808, et la Biographie en 1809. La simple conclusion à tirer de ceci est, que le biographe a copié mot à mot sa relation d'après les souvenirs, et ne la tient pas, ainsi que Dohm l'allègue pompeusement, de la bouche même du Prince.
— IG
si niie troisième personne ne s'y trouvait encore mêlée, qui, ainsi que le dit Ferrand (V. I, p. 140), aurait redit et confirmé à Rulhière la version du Prince; un Baron Knypliausen, dont il ne ra])porte du reste rien de particulier; cependant on sait, que c'était le beau -frère de Herzberg-, brouillé avec lui, mais très utilisé par le Prince. Ainsi, comme nous Favons dii", nous n'avons les récits du Prince Henri que de la troisième main.
D'après Ségur (V. II, p. 144), le Prince dans un entretien avec lui, où la conversation tomba sur le partage de la Pologne, lui aurait dit: „Ali! pour ce qui est de cela, ce n'est pas à l'Impératrice, qu'en revient l'honneur: et je puis bien dire au contraii'e, que c'est mon ouvrage. J'avais fait un voyage à 8t. Pétersbourg. A mon retour, je dis à mon frère: Ne seriez-vous pas étonné et très satisfait, si je vous rendais subitement possesseur d'une grande partie de la Pologne?" — „Etonné, oui, me répondit mon frère, mais, satisfait, pas le moins du monde; car, pour faire une pareille conquête, et la conserver, il me faudrait soutenir une guerre acharnée, avec la llussie, avec l'Autriche, et peut-être même avec la France." Là dessus, pour le rassurer, je lui racontai, qu'un joiu" que je m'entretenais avec rim])éra-
„trice, elle me parla de Tesprit séditieux des „Poloiîais, de leur anarchie et de leiu-s factions, ,,qui arriveraient infailliblement à entraîner dans „la o-ueiTe les puissances voisines. Tout d'un „coup, je conçus la pensée d'un partag-e, et je „la lui communiquai, ce qui parut lui faire une „oTande impression. — „C'est un trait de lu- „mière, dit- elle. Si le Roi accueille ce plan, et si „nous nous entendons, nous n'avons plus rien à „craindre. — „Yous voyez donc, continuai-je, en „m'adressant à mon frère, que cet agrandisse- „ment ne dépend que de votre volonté." — Le „Roi m'embrassa, me remercia et entama „aussitôt des négociations avec Catherine et la cour „de Vienne. Après quelques difticultés, l'Autriche „donna aussi son assentiment. C'est donc à moi, „que la Prusse est redevable d'avoir, sans com- „bats, sans une g'outte de sang répandu, et sans „sacritices pécuniaires, obtenu un agrandissement „considérable: et la Pologne fut partagée." Jusqu'ici de Ségur.
D'après cette narration, le Roi Frédéric n'aurait pas eu la plus légère pensée d'un partage, et le Prince l'aurait formellement surpris, même stupéfait, par cette nouvelle; ce qui est évidemment faux: puisque le Roi, tout récemment, venait d'envoyer à St. Pétersbourg une proposition de partage (le projet de Lynar). De plus, le Prince
aurait conçu la pensée de ce plan à Timproviste, dans un entretien avec rimpératrice; il le lui aurait aussitôt communiqué, et elle laurait accepté avec joie. Ceci comme nous allons le voir, est encore faux. La seule vérité, que nous tirons de ce récit, c'est que le Prince s'attribua l'idée du partage, et se glorifiait partout d'en a\'uir été l'inventeur. Mais, cette imagination non ])lus n'avait de fondement; car d'une part le Koi en avait eu depuis longtemps la pensée; et de l'autre, c'était l'opinion presque générale alors, qu'on serait en fin de compte, obligé d'en venir à un démembrement.
D'après le récit d u C o m t e de** * d a n s V i oménil (page 87) et la Biographie du Prince Henri, qui le copie fp. 109), les choses se passèrent ainsi: „Lorsque les Turcs à Neustadt sollicitèrent l'intervention de l'iVutriche et de la Prusse, et qu'on fit cette proposition à l'Impératrice Catherine, elle l'aurait d'abord rejetôe avec hauteur. Frédéric aurait alors résolu d'en\'oyei" à St. Pétersbourg son habile frère; sans autre instruction que celle, d'employer toute son adresse à préserver la Prusse d'une guerre, qui paraissait difficile à éxiter, à cause de la jalousie avec laquelle le cabinet autrichien envisageait les succès des Russes. Le Prince fut bientôt en grand crédit auprès de llmpératrice, et l'an-
rait même engagée à communiquer au Roi ses
conditions de paix. Elles étaient on ne peut
plus exagérées. L'Impératrice exigeait:
1" Les deux Cabardies dans le Caucase.
2" AzofF avec son terntoii'e.
3" L'indépendance des Tartares.
-i« La libre nangation sur la mer Noire.
5*^ Une île dans l'Archipel, pour y établir un
port de commerce.
G" La prise de possession de la Moldavie et de
la ValacLie, pour la durée de 25 ans, comme
indemnité des frais de guerre.
7'^ Amnistie générale pour les Grecs révoltés.
Mais d'abord et par -dessus tout et avant qu'elle n accédât à quoi que ce soit:
8*^ L'élargissement de son Ambassadeur Obres-
koff, emprisonné dans les Sept Tours.
Le Roi n'osait pom* ainsi dire pas communiquer à l'Autriclie des conditions si exorbitantes et lit des représentations. L'Impératrice les prit en mauvaise part, et insista sur ce qu'on en donnât communication à Vienne. Il fallut donc bien s'y résoudre.
Pour toute réponse, un corps d armée autrichien s'empara de la principauté de Zips. ^)
^) Ici, le narrateur s'embrouille dans des contradictions,
L'Impératrice iiTitée, aurait alors dit au prince Henri: „Si T Autriche détache des pays de hi „Pologne, ses autres voisins auraient bien le même „droit." — Cette remarque aurait été pour le Prince un trait de lumière, '^) et il aurait aussitôt conçu la pensée de protiter de Tamlntion des deux cours, non seulement pour tirer son frère d'embarras, mais encore, pour lui procurer de grands avantages. Seulement la Moldavie et la Valachie tenaient encore éloignées les deux com-s impériales. Mais, s il était possible, de leur prociu'er ailleurs les mêmes avantages, on avait lieu d espérer de les réunh-, et aussi, de fah-e obtenir au Roi de Prusse la juste part qui lui revenait. Or, l'état d'anarchie dans lequel la Pologne était plongée ouvrait la plus heureuse perspective à ces projets; et quelques ouvertiu'cs
Le Prince Heuri vint à Pé'tcrsbourg en Octobre 1770. — La communication des conditions de paix eut lieu, comme il l'affirme, sur sa requête; donc encore plus tard. Cependant, les Autrichiens avaient occupé Zips déjà en Septembre 1770. — Comment cela pouvait -il être la réponse à la communication des conditions de paix? —
'^) D'après cette narration, le trait de lumière apparaît au Prince. — Dans Ségur, c'est à l'Impératrice. — Toujours est-il, qu'il apparût! —
de Kaimitz ') faites au Roi à Neustadt, et que celui-ci avait communiquées au Prince, le firent juger, qu'un partage de la Pologne '^) contenterait tout le monde; et que même les débris restans du pays gagneraient à cela, eu obtenant sous la garantie des Puissances une meilleure Constitution. Après que le Prince eut mûrement réfléchi à son plan, ^) il se présenta devant l'Impératrice, une carte de Pologne à la main, sur laquelle il avait déjà indiqué les parties de territoire auxquelles les trois Puissances pouvaient prétendre; "*) et il lui développa son plan avec
^) Le Roi est toujours parfaitemeut iiiuoceiit. Tout s'impose à lui du dehors. A la place du Koi, c'est Kauuitz, qui fait à Neustadt les dangereuses ouvertures.
^) Mais alors, cette pensée ne pouvait pas être venue au Prince subitement, et, comme un trait de lumière, si Kaunitz avait déjà fait au Roi ces demi-ouvertures à Neustadt, et si Fre'déric les avait communique'es à son frère.
^) Ainsi, ce n'est pas, comme dans Se'gur, dans le cours môme de l'entretien. —
*) Vraiment ! Il veut même avoir désigné , par avance, leur part aux trois iiuissances! — C'est absolument comme le récit de Dumouriez , qui assure , avoir intercepté une lettre du Roi (Dumouriez était en Pologne en 1770, et eu partit dans l'été de 1771.) dans laquelle tout le Plan de partage entre les trois Cours était exposé , et même
toute la force de 1 éloquence, que des talens naturels et la connaissance exacte des intérêts ])olitiques peuvent seuls donner.
Catherine, d'abord étonnée, et probablement peu satisfaite ^) de la perspective de devoir partager avec autrui, ce qu'elle regardait comme son bien propre, entra cependant, après quelque réflexion, dans les idées du Prince, et lui permit, d'annoncer ce projet au Roi, en lui exprimant son désir de le faire accepter par l'Autriche,
A la première nouvelle -) que Frédéric reçut de son frère de cette négociation, il crût réver! — Il pensa, que le Prince pouvait s'être laissé égarer par de brillantes illusions, on peutêtre attacher trop d'importance à des paroles en l'air, prononcées dans un moment d'humeur
les parts faites à chacune, d'une manière précise. Il aurait aussitôt fait parvenir cette lettre au Cabinet fran(,'ais. (Malheureusement dans l'c'té de 1771, il n'existait encore entre les trois Puissances aucun Plan de partage.)
^) Ainsi, non comme dans Ségur: saisissant la proposition à l'instant. —
'^) Donc le Roi, d'après ce Rapport, aurait reçu les premières ouvertures par écrit. — Dans Ségur, et d'après le récit de Ferrand , le Prince lui en fit personnellement la surprise.
ou de méconteiitemeiit. Cependant, les explications de son Ministre à St. Pétersbonrg le tranquillisèrent, Qt ses doutes s'évanouirent, lorsqu'il se vit sollicité par le Cabinet de St. Pétersbonrg de sonder au plus tôt l'opinion du Cabinet de Vienne sur la question de partage. Quand le Prince eut ainsi posé les bases de ce projet, il revint à 13erlin, ou le Roi le reçut comme son sau^■eur, et, confus de ses premières inquiétudes, s'écria, dans l'effusion de sa joie :
„Yous aviez -raison, mon frère; c'est Dieu „qui vous a inspiré!"
C'est ainsi, qu'on donne le change au monde! D'après ce récit, Frédéric est encore parfaitement innocent. Il n'a pensé à rien moins qu'à un partage, et le Prince n'était chargé, que de le préserver de la guerre. Celui ci' aurait conçu le plan après de mûres réflexions, puis l'aurait fait agréer par l'Impératrice, et Frédéric ne l'aurait accepté, que pour échapper au danger d'une guerre générale.
La troisième version, celle de Rliulière-Ferrand, ajoute encore au récit du Prince Henri quelques circonstances accessoires. Si elles viennent du Prince lui-même, ou du Baron Kniphausen, ou de quelque autre personne c'est ce qui est resté
incertain. Ce récit ï) commence par une excuse — „Je sais," aurait dit le Prince à Rlnilière, „que la morale réprouve le fait; mais ils s'agissait „(le prévenir les maux d'une nouvelle guerre. „L'Irapératrice , excitée par Orloff, persistait dans „la continuation des hostilités avec les Turcs, — * „et ce fut avec beaucoup de peine, que je la déci- „dai à me faire connaître ses conditions de paix. „Telles qu'elles étaient, elles ne pouvaient qu'in- „quiéter l' Autriche, et il y avait lieu de supposer, „qu'elle s'y opposerait. Comme les Turcs se „montraient toujours plus difticultueux, 2) j'en con- „clus, qu'ils comptaient sur un secours secret, qui „ne pouvait leur venir que du côté de l'Autriche. „Je pressentais (!) déjà alors le traité qu'elle „conclurait (six mois plus tard) avec les Turcs, „et qui entraînerait nécessairement la guerre après „lui. Pour prévenir ce danger, il n'y avait qu'un „moyen: c'était ce qu'on dit vulgairement: de „mettre trois têtes dans un bonnet, et „cela ne pouvait se faire, qu'aux dépens d'un „quatrième."
Nous apprenons de plus que le Roi lui-même avait fourni les fonds pour le voyage du Prince
0 Dans F erra 11(1. V. I, page 131. — 2) Pas le moins du monde. Ils sollicil aient au contraire, alors, secours et intervention.
à Pétersbourg' , que le prince attendait avec impatience, qu'une occasion s'offrit de soumettre son plan à l'Impératrice, et de le lui présenter sous un jom- favorable. 0 La nouvelle de loccupation de Zips avait amené cette occasion, et, l'Impératrice irritée, se serait écriée: „En Polog-ne, on n'a besoin que de se „ baisser, pour prendre du pays." — Alors, le Prince Henri aurait immédiatement produit^) son projet. ^lais Catherine, au lieu d'entrer dans ses idées, aurait interrompu •^) Tentretien. Le Prince aurait alors cherché à sonder Panin et son bras droit, Saldern, mais tous les deux étaient opposés à ses vues. Toutefois, dans un autre entretien avec Ilmpératrice , comme elle exprimait au Prince le désir de faire obtenir au Roi, son frère, un dédommagement pour les subsides qu'il fournissait en vertu de l'alliance, Henri saisit cette occasion et observa: „que la chose „ne serait pas difnrile, que l'Impératrice n'avait „besoin que de céder au Roi une Province, sur
^) A en juger, d'après ceci, il fallait, que le Prince lut arrivé avec le plan déjà tout fait. —
'^) Ce qui dément le ,,trait de lumière" arrivé subitement au Prince ou à l'Impératrice.
'■^) Preuve que le plan ne lui .souriait ]tas du tout. D'après la version de Ségur, elle le saisit à deux mains.
„laqiielle il élevait de justes prétentions, et qui „faciliterait l)eaiu*oiip la connexion de ses états.'") Catherine répondit d'une manière évasive: „qu'elle „y consentirait volontiers, si seulement „ré qui libre Européen (excuse banale de ce temps, quancl on voulait refuser quelque chose) „n'en était pas troublé: que pour elle, „elle ne demandait rien." C'était au fond un refus poli, et l'on voit par le récit tout entier, que rien ne fut conclu.
Après cela, on ajoute: „L'Impératrice , crai- „gnant que Frédéric ne l'abandonnAt, et ne se mit „d'accord sans elle avec l'Autriche, aux dépens de „la Pologne, aurait été enfin portée à céder par ce „dernier motif. Au Conseil des Ministres, Panin „se serait opposé au projet, et l'Impéi-atrice aurait „gardé le silence: on aurait dit, ([u'elle-méme n'é- „tait pas encore parveime à une complète déci- „sion."
De ces trois versions, c'est celle de Rhulière, qui se rapproche le plus de la vérité. Soit que le Prince ait été plus ouvert avec lui, le sachant d'autre part très bien renseiii'né, soit que Rhulière,
') Ou Aoit, comme le Prince revient toujours et toujours sur cette idée. Cela se conc^'oit : elle faisait partie de ses instructions.
initié aux plus minutieuses circonstances, en ait judicieusement deviné le lien caché. Ce qui prouve qu'il était bien instruit de tout, c'est que le projet de Lynar même ne lui était pas resté inconnu. On trouve à ce sujet dans Ferrand, ') qui le tenait des papiers de Rhulière: „Peu de temps avant, Frédéric avait fait un essai timide, et avait emprunté le nom d'un faiseur de projets, pour envoyer à St. Pétersbourg- un plan de pacitication, dans lequel on donnait à la Prusse une petite partie de la Pologne. Mais Catherine, au lieu de se prêter à de telles combinaisons, aurait repoussé cette ouverture avec mépris."
C'est le 30 Janvier 1771, continue la narration, que le Prince quitta St. Pétersbourg. Puis, nous trouvons la version déjà mentionnée: Que le Roi aurait d'abord été très irrité des ouvertures du Prince; qu'il les reg-ardait, comme un piège du Cabinet russe, et, qu'il lui aurait fait à ce sujet de durs reprociics. Que vingt- quatre heures plus tard cependant, Frédéric aurait chang-é d'opinion, et chargé son frère, de sonder aussi la cour de Menue. I.e Prince Henri aurait alors mandé dans son cabinet l'envoyé d'Autriche, Van Swieten, et hii aurait déclaré: „que si l'Autriche voulait a[)puyer la Russie dans ses négociations
i) Vol. I. Page 146.
avec les Turcs, cette puissance consentirait à nn ag-randissement du territoire autrieliien." — Dans quel pays? demanda Van Swieten. Le Prince, sans s'ouvrir davantage, lui dit: ,,\'ous savez aussi bien que moi, ce qui convieiuliait à votre cour, et ce que la Russie et la Prusse ])Ourraient lui céder," Ym\ Swieten com])rit, et ])romit d'en référer à sa cour.
Que doit-on penser de toutes ces contradictions? du peu de coïncidence, aussi bien dans les récits du Prince avec eux-mêmes, qu'avec ceux du Roi ? ! Faut-il s'écrier avec l'auteur des Souvenirs du Comte de ***, que c'est à l'envie, que portait le Roi à la gloire du Prince , qu'on peut les attribuer, ici comme dans son Histoire de la Guerre de Sept ans, où il s'est rendu coupable de beaucoup d'inexactitudes au désavantage du Prince ? — Mais non; il ressort de tout ce qu'on sait, que le Prince a^ait bien plus d'envie et d'aigreur contre son frère, que le Roi contre lui. Le mot de toute cette énigme est bien simjde: le Prince désirait aussi peu que le Roi faire connaître toute la vérité, ils s entendirent donc sur les points principaux, et sur la manière de les présenter au monde. Il leur im])ortait surtout, de ne pas faire paraître la chose, comme émanant d'eux, comme un plan mûri de leur côté, et d'attribuer plutôt, les ouvertures, démarches et propositions aux autres parties
intéressées. Sur ce point, ils sont toujours cVaec'ord dans toutes leurs versions. Il n'est qu'une seule chose qu'ils n'ont pu éviter: les récits vrais ne se contredisent jamais; mais ceux qui sont combinés pour égarer l'opinion, s'éloignent toujours l'un de l'autre, par quelque endroit: d'un côté, parce-qu'il est difficile de s'entendre d'avance sur tous les détails, et de l'autre, parce que nos propres penchans et nos passions se mettant de la partie et nous entraînent.
Ici, ce fut l'amour-propre , qui joua un tour au Prince Henri; et de là nacpiit une foule de contradictions frappantes, dont la plus essentielle est la surprise et l'indignation avec lesquelles le Roi aurait reçu le plan de partage, soi-disant élaboré par le Prince, pendant qu'on sait, que le Roi en avait lui-même, depuis longtemps, proposé un pareil à la Cour de Russie: (le projet pseudo- Lynar,) et, avait même, d'après la révélation du Prince Henri (N" 2), communiqué à son frère les ouvertures de Kaunitz, pour qu'il en tirât partie. De cette manière, tout est forcé, étudié, arrangé dans ces communications, et nulle part on n'y reconnaît la pure effusion de la vérité. Ndus en produirons les preuves plus tard, aux Documens justificatifs. — Nous rencontrons dans ceux-ci une Note, de la propre main du Prince, adressée au Comte de Solms (voir sous le N" 38),
dans laquelle il détermiiie cVnne manière précise la part qu'il eut à cette atîaire, c'est à dire: „que, par ses nég'ociations , il resserra plus étroitement les liens entre la Russie et la Prusse, et eut l'initiatiA^e de la proposition de ]) art âge („de l'avoir mis sur le tapis")." C était là, au fond, le seul but de son vovag-e.
C'est d après ces deux récits, celui du lloi , et celui qu'on a placé dans la bouche du Prince, que les diplomates et les rapporteurs prussiens ont continué à travaille]-, en brodant et embellissant convenablement les choses. Nous en avons trois à citer: 1" Le Comte Gortz, de 1779 à 1786 Ambassadeur prussien à St. Pétersbourg; 2" Mr. de Dohm, d'abord employé aux Archives, puis Envoyé à Cassel et à Dresde; o" Mr. Scholl, quelque temps libraire à Paris, puis coniident du Prince de I larde n1)ero-, et depuis placé au ilinistère des Affaires étrangères.
J^e Comte Ocirtz i)ublia en 1810 un petit Recueil intitulé : , , M è m o i r e s et actes a u - „thentiques relatifs au partage de la „Pologne, tirés du portefeuille d'un „ancien Ministre" (Weimar 1810) , dans lequel il promettait d'éclairer enfin le monde par des actes authentiques sur le partage de
la Pologne. Mais le Comte Gortz paraît avoir considéré le don d écrire, comme Talleyrand envisageait celui de la parole: c'est-à-dire, „comme un moyen de déguiser la vérité;" tant il a tout disposé dans son recueil, pour représenter la Russie et l'Autriche, comme les deux Puissances qui auraient eu principalement à coeur le partage, et pour détourner tout soupçon du Roi, en le représentant, comme ayant été contraint d'y coopérer. Le désordre même dans lequel ces quelques documens sont produits, est fait avec art, et dans l'intention de faire d'abord ressortir bien vivement la pensée : „que la Russie fut la plus coupable." C'est dans ce but, qu'une note, qui, d'après la date, devrait se trouver à la lin, estin'écisement placée au commencement ; parce qu'il y est rapporté par Van S^vieten : „que la Russie aurait proposé à la Prusse un partage de la Pologne." Le Roi dit là, ou on lui fait dire, dans une dépêche adressée à la cour de Vienne: „Qu'il veut „lui indiquer, d'où le plan de partage de la Po- „logne tire son origine ; qu'elle remonte au temps „où son frère LIenri était à St. Pétersbourg. „L'Lapératrice aurait alors, en présence de „quelques uns de ses ministres, ') et en „manière de conversation, donné à entendre au
^) Encore une nouvelle version!
„Prince, '^) qu'un i)areil arrangemeiit avec la par- „ticipation de la cour cV Autriche, répondrait par- „taitemeut à Tintérét réciproque des trois puis- „s?tnces, et faciliterait grandement la paix avec „la Porte. Le Prince Henri aurait sur le cliamp „fait ce rapport à son frère, qui y aurait „ ans sitôt donné son plein assentimc 1." ^) Nous avons donc encore une quatrième veisiou du récit du Prince Henri, qui, une fois de plus, contredit les premières. Preuve évidente, que la vérité n'entre que pour une faible part dans toutes les quatre.
Alors on trouve, dans le recueil de GiJrtz pour la plupart,, des actes concernant la paix avec les Turcs; — les conditions de paix proposées par la Russie; — le traité de TiVutriche avec la Porte, du G Juillet 1771; — quelques lettres insignitiantes du Roi; — des Notes du Comte Panin à TAmbassateur russe à Vienne, Prince Gallizin, avec des allusions au partag-e; — une, entre autres, contenant des instructions
-j Ici, le Hoi renvoie directement à l'Impératrice la proposition du partage.
■*) Ainsi, le Prince Henri le lui a annoncé par e'crit : donc, le Roi était instruit du projet depuis longtemps. — Pourquoi alors la réception courroucée faite à son frère? —
sur ce sujet; — puis un Acte diplomatique, présenté par la Cour crAutriche, et enfin, quelques dernières Notes de l'Impératrice Catherine, de l'année 1774, à Toccasion des envaliissemens de la Prusse et de FAutriclie en Pologne. On voit, dans toutes ces communications, la Russie et r Autriche occuper le premier plan. Quant au Roi de Prusse, excepté sa prétendue lettre dont nous avons parlé, on ne produit que deux dépêches insignifiantes, en^'oyées immédiatement après son retour de Xeustadt.
Ces ouvertures politiques et diplomatiques du Comte Gcirtz devinrent dès lors la grande source, où puisèrent à pleines mains tous les historiens, les diplomates, les professeurs, les auteurs de manuels historiques; particulièrement, tous les adversaii'es de la Russie, et sm-tout les Polonais; dans le but ou d'éclairer le monde sur le partage, ou d'accabler la Russie d'outrages, comme en étant la cause première.
Celui qui marcha le premier sur les traces de Gortz, et qui, s'en rapportant à ses ouvertures, aux mémoii'es du Roi, et aux récits du Prince Henri, donna une relation minutieusement rédigée du partage de la Pologne, ^^) fut encore
2 3) Dans ses: Faits mémorables de mon temps, ou Pièces relatives à l'histoire. 5 Volumes à Lemgo. 1814. Première partie. — P. 4.33, jusqu'à 514.
un diplomate prussien: Monsieur de Dohm. Cliez lui, on ne trouve pas la ruse de Gcirtz (il le blâme même, à cause du désordre des documens qu'il eonnnunique, sans soupçonner, que ce désordre était prémédité). 11 pai-aît reclierclier sérieusement, quoique un peu lourdement la vérité; il examine avec une solidité apparente les diverses opinions, et réfute de son mieux quelques idées erronées; en quoi, parmi les argumens qu'il oppose, sa conviction joue le principal rôle et il arrive enfin aussi en dernier lieu à la conclusion, énoncée par Frédéric, Henri et Gortz: c'est l'Autriche et la Russie, qui sont les vrais auteurs du partag-e.
„Le coup d'état de Kaunitz (l'occupation de „Zips), arracha à Catherine, peut-être plus vite „qu'elle ne l'aurait voulu plus tard, un mot, que „le Prince saisit au vol et dont il forma un plan, „qu'il persuada à l'Impératrice d'accepter, et que „Frédéric accueillit volontiers, aussitôt qu'il se fut „convaincu que cette Souveraine le voulait sérieu- „sement. Ce fut avec un zèle actif et ouverte- „ment, qu'il en poursuivit l'exécution; aussi bien „que Kaunitz, quoique celui-ci feig-nit le contraire. „Mais, pour ne pas laisser à Catherine un avan- „tage, il ajoute: „assurément, on ne peut pas „dire, qu'il fut difticile de persuader à Tune des „trois Cours, d'entrer dans ce plan; au Contraire,
„elles vinrent au devant Tune de Vautre, aussitôt „que l'une des trois put suffisamment se fier à „rautre." — Et, cependant, Dohm avait lui-même fait antérieurement la remarque, que ce projet aurait été désagréable à l'Impératrice Catherine! Dans la satisfaction qu'il éprou\'e de sa diffuse exposition, il s'écrie à la lin, enchanté de lui même (P. 5 1 2) : „Dès à présent, j'ose l'aftir- „mer, la marche de ces choses ^ne sera jamais „considérée autrement, que comme je la dépeins „ici. Plus des sources vraies et jusqu'ici cachées „seront ouvertes au public, et plus il sera claire- „ment établi et conlirmé, que notre récit est celui „de la vérité: c'est à dire, que Frédéric a bien „été l'agent le plus actif du partage de la Pologne, „mais que ce n'est en aucune façon lui, qui „en a donné la première idée.''^) C'est ce qui „se montre encore plus évidemment dans le „Recueil d'Actes de M'- de Gortz, — (nous le croyons bien, puisqu'il a été disposé tout exprès pour cela,) — que dans le Rapport du Roi. Et „d'abord, ces Actes rendus publics, mettent hors „de doute, — (parce qu'on y avait supjn-imé tout ce qui pouvait compromettre le Roi) — que Kaunitz „fut la cause première du Partage de la Po- „logne; non seulement par son coup-d'état, mais
2*) Nous verrons!
„aiissi, par le zèle avec lequel il ])Oiirsiiivit „raccomplissement de ce partage, et qu'en même „temps il agit avec une politique si équivoque, „qn'il parut être contraint par les autres puis- „sances à opérer ce qui était le jilus vif objet „de ses désirs."
Le troisième diplomate prussien, Se ho 11,-^') ne fait que suivre exactement la Aoie tracée par Oortz et Pohm. Après s'être indigné de cjuelques opinions audacieuses, comme celle de Coxe, et de Wraxall, qui osèrent accuser le Roi Frédéric, quoiqu'il ait dit lui-même: „Je n'ai „jamais trompé personne durant ma vie; „encore moins tromperai-je la postérité." Le même Schôll ajoute: „Par bonheur pour la „mémoire du Roi, tout ce qu'il a rapporté sur „cette négociation va être coniirmé par les actes „authentiques que le Comte Gortz a publiés en ,,1810." — A coup sûr; puisque celui-ci aussi bien que le Comte Herzberg laissa de côté tout ce qui aurait pu trahir le véritable auteur de ces évènemens.
2^j Histoire abrégée des Traités de paix par C. G. Koch; — oiiyragc refondu, augmenté et continué, par Fr. Bcholl — Edition de Bruxelles 1838 on 4 Volumes — Tome lY, Page 26 7. Voir ])articulièrement la Note 2.
La plui)ait (le ceux qui par la suite écrivirent sur cette affaire, ou durent la produire dans leurs récits historiques, s'en tinrent à la relation Gortz-lJohm, qui, en apparence fondée sur des actes, passa en conséquence dans tous les Abréo-és historiques; à quelques exceptions près: par exemple, Heeren, dans son excellent Abrégé, s'exprime ainsi:-")
„Si môme le Prince Henri et Catherine furent „les premiers auteurs de ce projet, Frédéric en „ devint bientôt le plus zélé moteur. Ce fut le „fruit de la politique arrondissante, causée par „le morcellement de la Monarchie Prussienne" (indice très clair!). Mais ensuite il ajoute (Page 150) : „La relation de Dohm jette une grande ,,lumière sur l'origine et la marche de cet atten- „tat, dont l'auteur n'est certainement pas „Frédéric."
La transition de cette opinion, accréditée par les diplomates prussiens, à une manière de voir opposée, est marquée par deux auteurs: Flassan et Raumer.
Flassan, dans sou Histoire de la Diplomatie Française, ^^) ne fait qu'une légère mention du
2 6) Editiou de 1830, T. II, p. 149
2^) Histoire Générale et raisonnée de la Diplomatie Française. Paris , 1 809 6 Volumes. 2"""' édition, Paris, 1811. 7 Volumes.
partage de la Pologne, la Diplomatie Française s'y étant trouvée peu intéressée; ou plutôt n'y ayant paru que sous un jour peu biillant. En effet, les deux agens Français à Pétersbourg à cette époque, d'abord Sabatier, puis Durnnd, jouèrent, par suite du refroidissement entre la Russie et la France, un rôle très secondaire; ils n'apprirent rien d'important, et s'en dédommagèrent par des bavardages de Cour, qu'ils insérèrent dans leurs Rapports à Paris. Toutes les fables, tous les mots prêtés à Catherine, furent originairement si non imaginés, au moins répandus par eux. Ainsi, par exemjde, celui-ci: Frédéric aurait fait des représentations à Catherine au sujet du Partage, en lui signalant le danger de l'opinion publique; à quoi Catherine aurait répondu: „Je me charge du blâme. —'''')
. Ces Messieurs furent si peu instruits de la véritable marche des choses, que lorsque les premières notifications leur en parvinrent, le monde entier connaissait déjà ces évènemens.
Flassan aftirma dans sa première édition (Vol. VI. de 83 à 84):
„ — Que Catherine, irritée contre les Polonais
2 8) Ferrand: V. I. 152 note. — De même Kaumer V. II. Page 544.
„et a\eiiglée par ses victoires sur les Turcs, „aiirait conçu le projet du Partage, et c'est au „sujet de cette combinaison que le Prince Henri „aurait fait le voyage de Saint Pétersbourg, en ,,1770." — Dans sa seconde édition, étant mieux renseigné, il reprend son opinion, et attribue le plan au Prince Henri; qui n'aurait obtenu, qu'après une vive opposition de la part de l'Impératrice, son consentement à ce projet, dans lequel elle ne reconnaissait aucun avantage politique pour la Russie.
Le Kecueil de Raumer-^) contient beaucoup de bonnes choses, mais peu ou point du tout d'éclaircissemens sur le partage. Les opinions des ambassadeurs, les intentions vraies ou supposées des Cours, le jour sous lequel elles voulaient faire envisag'er les évènemens; en un mot l'apparence des choses, voilà ce qu'on y reconnaît; mais ce qui est très peu mis à découvert, c'est le rouage secret des négociations, et nous restons à cet égard, quoiqu'en dise Raumer, dans la même obscurité que par le passé.
^^) Piè'ces relatives à l'Histoire moderne, tirées des Archives Françaises et Anglaises par Frédéric Kaumcr. — Le 2'"*^ Eeceuil porte le titre: l'Europe, depuis la Guerre de Sept ans jusqu'à la fin de la Guerre d'Amérique (de 17G3 à 1783). 3 Volumes. — Leipsic 1839,
Son recueil contient surtout des caquets et des bîn ardages de Cour; ce qui ne saurait être autrement, puisque Raumer n'a j)uisé que dans les Archives françaises et ano'laises. Mais la France et TAngeterre n'étaient pas initiées à l'affaire; on cliercliait, au contraire, à les tenir à distance et à les tromper; les négociations eurent lieu entre Frédéric, le (Jonite Panin, et Kaunitz et on se i)romit réciproquement le plus profond secret. Les autres Ministres n'apprirent, que ce qu'on voulait bien leur dire, et ce fut seulement, lorsqu'il n'était plus possible de dég'uiser les clioses, qu'on leur lit des demi-aveux. Ainsi, nous ne trouvons pas dans M. Raumer les explications que nous désirons. Peut-être a-t-il appris plus de détails qu'il ne nous en comnnniique, 11 j)araît surtout très l)ien coimaître le véritable enchaînement des circonstances, mais cji vrai patriote, en habile combattant, il dirij>-e l'arme du soupçon et du blAnu' d'un autre côté. 11 dit (V. 11 p. Î)U):
„ — 11 ne s'agit pas tant de sa\()ir ([ui a eu la première pensée d'un Partage de la Poh^gne, ou qui en a parlé le premier,'"') mais Ijien de
2<^) Ceci est une des phrases banales inventées par les autours Prussiens, pour 1)lanehir leur Koi. — Assurément, il s'agit beaucoup de savoir, (,jui est l'auteur, l'instigateur d'une idée, parce; (|ue, si on n'avait pas
celui (jiii amena la possibilité ou la néeessité de r()j)éier. Paiiui les Puissances étrangères c'est particulièrement à la Russie qu'on doit reprocher cette nécessité. C'est par la manière dont elle s'immisça toujours dans les affaires de la Pologne, y troubla l'ordre, y fomenta l'anarchie, et sous tous les rapports tN^rannisa ce peuple et ce pays, qu'elle fit naître toutes les causes d'un démembrement;'^) Il est suftisamment pi-ou^é, condjien peu l'Autriche le désirait.''^'''') Il est vrai, que Frédéric ]ioussa au partage })lus que toute autre Puissance, mais il avait i)our cela des motifs particuliers. 11 devait à ses dépens aider la Russie à conquérir des Provinces Turques, i)endant qu'il prévoyait, que les Russes, après la conclusion de la paix, voudraient garder toute la Pologne, et l'auraient gardée.'")
éreillé cette idée, la chose aussi n'aurait pas été mise à exécution. — La possibilité' de cet événement existait déjà du temps de Jean-Casimir; il en avait parlé, et l'avait même annoncé. La nécessité n'était pas actuellement plus grande que par le passé.
^ij Mr. liaumer n'a pas bien a-u les choses. Tous ses argumens, comme on va bientôt s'en convaincre, atteignent — autre part.
3^""^) Sans doute, si l'on s'en tient à ses protestations diplomatiques.
2^) Où sont les preuves? — Les Russes auraient après comme avant, exercé une grande influence en Po-
„C'est pourquoi, comme les Russes désiraient accaparer ou au uioins dominer le tout, un i)artao-e ne pouvait assurément leur sourire; et ils n'y prêtèrent les mains, que par crainte d'une alliance à leur détriment enti'e la Prusse et l'Autriche. ^^)
„I1 était beaucoup plus important, plus nécessaire au Roi de Prusse, pour arrondir* ses états et pour en g-arantir la sécurité, d'avoir la Prusse occidentale, qu'à la Russie d'avoir Polotzk et Moliilew, et à l'Autriclie la Gallicie;^*) et de même, qu'il parut indispensable à la Russie de se ménager un débouché de l'intérieur de l'Empire sur la ^ler Baltique, et que Pierre 1®'" ne put arriA'er que par ce moyen à raviver les
lognc: mais cela ue veut pas encore dire, qu'ils l'auraient gardée. Bien plus, les Polonais auraient, pu en conservant leur indépendance , et en saisissant les premières circonstances favorables, comme elles se présentèrent très peu après, s'affranchir plus facilement de toutes les influences étrangères, étant d'un tiers de leurs possessions plus forts.
^^; Ainsi, Mr. Eaumer avoue, cj^u'un partage ue leur était rien moins qu'agréable, quoiqu'on les ait précisément accusés de ce côté, d'en aA'oir été les auteurs.
2^) Personne ne le conteste: on combat seulement l'hypocrisie, avec laquelle non seulement on a déguisé ce motif, mais encore tout rejeté sur les autres Puissances, qui cependant n'entrèrent dans cette combinaison, que par suite des habiles manoeuvi'es de Frédéric,
forces eiidoniiies de sa nation ; de même Frédéric avait besoin d'établir et d'assurer la jonction de ses états dispersés. ]\Iême la cession de quelques provinces Polonaises à l'Autriche devait plutôt entrer dans ses idées, que de les voir rester entre les mains de la Russie."
En opposition directe avec l'opinion des diplomates prussiens, que nous avons exposée plus haut, nous en trouvons une autre, qui accuse directement Frédéric, et qui fut particulièrement soutenue par des Ang-lais et des Français, que l'esprit national empêchait moins de voir juste. Du côté des Ang-lais nous trouvons Ooxe et Wraxall; parmi les Français le Comte de Saint Priest, récemment décédé.''') A ceux-ci, se joint encore l'Autrichien Gross-Hoffinger. — Quoiqu'ils disent beaucoup de vrai, ils finissent toutefois par se tromper aussi, parce -qu ils visent trop loin dans leurs récits, et qu'ils font remonter les préliminaires du Plan de partage jusqu'aux Conférences de Neisse et de Neustadt. De plus, ils ne produisent que des conjectures, des inductions, des opinions fondées sur des Rapports incertains; mais, quant à des preuves évidentes, aucune.
*) Ceci fut écrit en 1852.
Ooxe, dans son oiivra^'c estimé: Histoire (le la liaison d'Aiitrielie '') dit (Vol. IV. Page 35'JJ:
„ — Les i-a}>ides proo-rès des armes Russes, et ])articulièrement la eoiiqiiête de la Moldavie, })ortèreiit la Cour de Vienne à écouter les propositions du Roi de Prusse, qui se méfiait de la Russie. Déjà dei)uis long-temps Tamljitieux Monarque comoitait la Prusse Polonaise ou Pologne occidentale, qui devait servir à relier les parties éparses de son lloYaume. Cependant, sans le soutien de la Russie et de TAutriclie, il ne pou- ^ait arriAcr à son but. Comme il importait à la ])remière de ces Puissances, (la Russie) (remi>êcher le démeud>i*ement de la Pologne, il clierclia d'abord à s assurer rap|)ui de la seconde, pour arracber à Catherine son assentiment." — Alors il rend compte des conférences de Neisse et de Neustadt, et aftirme (Page 3(U): „ — Qu'à Neustadt, Pi-édéric proposa à rEm])ereur le partage de la Pologne, et déclara: „qu'il était nécessaire de décider la Cour de Russie à consentir à ce démembrement, soit par la persuasion, soit par la force." — Les deux Princes déroulèrent une Carte de Pologne; leurs
^■''1 Voir la traduction allemande de Dippold et Wagner. (Leipsic, 1817, en quatre volumes.)
deux parts furent précisées, et le plan de Teutreprise entièrement combiné." — Puis il ajoute cette remarque: „Quand j'étais à Vienne, j'appris d'un des diplomates présens aux conférences de Neustadt, que pendant le deuxième entretien la carte de Pologne était étendue entreles deux Souverains. Le Comte Herzberg me dit aussi: „ — Que le Plan avait été concerté à Neisse et à Neustadt: que le Roi lui ayant demandé conseil, il lui aurait f[fit des représentations à cause de la part que devait avoir TiVutriclie au butin." — Le Roi lui aurait répondu: „lls partageront aussi le blâme."
Tout au contraire de cette dernière allégation, qui certainement n'est pas très fondée, Dobm observe (Page 448): „ — Qu'il a entendu Herzberg s'exprimer tout autrement; que celui-ci n'a jamais fait mention d'une combinaison du plan à Neisse et à Neustadt, mais bien, qu'il lui a fait l'oljservation: „ — qu'à l'égard du projet de partage de la Pologne, Le Roi n'a jamais demandé conseil à personne; mais seulement que le Roi, aussitôt C|u'il eût formé sa résolution, lui aurait demandé sou avis au sujet des prétentions qu'on pouvait élever sur la Pologne."
„ — Les troupes autrichiennes et prussiennes reprend Coxe en poursuivant son récit, avaient déjà pénétré en Pologne, sous le prétexte d'y
établir un cordon sanitaire à cause de la peste.
Marie Thérèse laissa percer -ipielqnes prétentions générales à certaines parties de la Pologne et lit occuper la Principauté de Zips, comme ancienne dépendance de la Hongrie. (Test alors que Catherine fit au Prince Henri la réflexion bien connue, et dont Frédéric profita iinement ])()ur engager ]a Pussie au partage. La Cour de Vienne aurait encore fait quelques difticultés, mais Frédéric sut aussi !a surprendre habilement; de quelle manière? — c'est ce qui n'est pas dit. — Marie Thérèse nosa pas se compromettre avec deux adversaires aussi jjuissans que la llussie et la Prusse; car, depuis la chute du Comte de Choiseul elle n'avait aucun soutien à attendi'c de la France; elle préféra donc prendre sa part des dépouilles au danger d'une guerre, et en conséquence le traité de partage fut signé à Saint Pétersbourg le 5 août 1772."
Ici l'accusation est ])ositive; Wraxall prend un terme moyen. ^'') D'après lui, Tidée première
^^) Du reste, il écrivait avant Coxe. Son ouvrage est intitulé: Memoirs of the Courts of Berlin, D r c s d e n , AV a r s a w a n d Vie n u a , in the y e a r s 1777 — 79 byWill. Wraxall. London, 1800, en 2 Y 0 1. Malheureusement nous n'avons pas cet ouvrage
du Plan vient sans nul doute de la Cour de Prusse, mais non de Frédéric, elle appartient au Prince Henri, qui y aurait été amené par de mûres rétiexions, et qui n'aurait pu que difiicilement persuader à son frère que la réalisation en fut possible.
„Lts choses auraient été préparées de très loin. On aurait persuadé à Catherine après la mort d'Auo'uste III de donner un Roi à la Pologne'^') et de soumettre ce Pays. — Le mécontentement qui se manifesta , parmi la noblesse Polonaise, et l'improbation de la Porte furent les seuls ouvrages de Frédéric. ^^) Quand la guerre eut éclaté avec les Turcs, il excita la jalousie de l'Autriche contre la Russie, et aux
souB les yeux, et nous ne pouvons pas nous le procurer: nous devons donc nous en tenir aux courts extraits, que Dohm en a tirés.
^'; Ce qui est \Tai, c'est que dans le traité d'alliance avec Pierre III, Frédéric insista pour que la Maison de Saxe fût exclue du Trône, et qu'on y fît monter un Piast.
^^) Il y a aussi quelque chose de ^Tai dans ceci: c'est que l'ambassadeur Prussien à Varsovie, comme celui de Constantinople, encouragèrent toujours secrètement la résistance contre les Eusses , pendant, que d'un autre côt(; ils excitaient les ambassadeurs Russes à marcher résolument en avant. — Nous trouverons plus loin les preuves de ces faits.
conférences de Neisse et de Neiistadt il communiqua ridée du partag-e. Non seulement TEmpereur Joseph, mais Kaunitz aussi y donna son assentiment; Frédéric n'a^'ant rien négligé pour flatter la vanité de ce dernier." — Jusqu'ici le faiLx se trouve mêlé au M'ai; mais ce qui suit n'est aucunement fondé. — „La Prusse et l'Autriche auraient alors notifié à l'Impératrice de Russie, qu'elles seraient décidées à s'emparer d'une partie de la Pologne, mais qu'on lui aurait aussi destiné sa .part; que la cour Russe participe ou non au démembrement, les deux autres exécuteraient leur dessein." — Tout ce récit paraît composé d'après des bruits de cour et est complètement dépourvu de fondement. Seulement il indique que déjà alors, beaucoup de personnes devmaient que les choses avaient été reprises de bien loin.
L'Autrichien Gross-Hoffinger nous promet beaucoup d'éclaircissemens,^'') mais en somme ses écrits ne sont guère autre chose que du remplissage. — Dans l'avant -propos, beaucoup de verbiage, assaisomié de phrases à la mode; puis une contre-fayon complète de la dissertation de
3^) Le Partage de la Pologne et l'Histoire de la domination Autrichienne en Gallicie par Gross-Hof'finger. 1 Dresde et Leipsic. 1847.
Dohm, exposée d'une manière railleuse, entrecoupée de phrases ironiques, ce qui en rend la lecture insupportable. Après que l'auteur n'a cessé d'annoncer de nouveaux éclaii'cissemens il en vient enfin au fait, et les trouve dans le manifeste de Frédéric, au moment où éclata la guerre de sept ans. Dans cette déclaration Frédéric découvre toutes les machinations de ses ennemis contre lui, et démontre que l'ancien Electeur de Saxe avait trempé dans des menées, dont le but était le démembrement des états Prussiens. C'est par cette raison, aftiime Gross- Hoftinger, que le Roi voulait se venger et de sou côté démembrer la Pologne." — Mais ici la première proposition ne coïncide pas du tout avec sa relative. Qu'importait -il à la république de Pologne, qu'Auguste III ait trempé dans des menées contre Frédéric, non comme Roi titulaire de Pologne, mais comme Electeur de Saxe? La Pologne resta même neutre, dans la guerre qui suivit; et si elle permit aux ennemis de Frédéric le passage dans ses états, elle ne l'ouvrit pas moins aux troupes Prussiennes. Puis, si le Roi voulait se venger, la vengeance ne devait atteindre que l'Electeur de Saxe et son malheureux pays. — Et elle les atteignit assez ! — Pour la Pologne, elle n'avait rien à y démêler. Voilà donc le grand éclaircissement promis! —
Le reste du livre contient une description qui préconise les mesures d'org-anisation de Joseph II en Gallicie. — Qu apprenons-nous donc de nouveau sur le partage'? — Rien.
Le dernier et raccusateur le plus direct de Frédéric, fut de nos jours le comte de Saint Priest.
Dans le premier volume des Etudes Diplomatiques^'^) se trouve un long- exposé traitant exclusivement du partage de la Pologne et qui tend à prouver, que nul autre que Frédéric n'en a été I Auteur; qu'il avait depuis longtemps conçu ce projet; quil ^a^'ait adroitement ménagé, conduit et enfin exécuté. Ce travail est ingénieux et pourvu de quelques pièces justiticatives tirées des archives; on peut seulement reprocher à l'auteur d'aller trop loin dans cei'taines parties; et en A'oulant prouver trop, d'arriver à des concéquences absolument fausses. Nous allons le considérer de plus près et soumettre son livre, comme l'ouvrage le plus important, à un plus rigoureux examen.
Il raconte donc:^^) „Déjà comme Prince Royal, Frédéric aurait porté l'attention de son père sur
*°J Etudes diplomatiques et littéraires, par Alexis de S. Priest. 2 Vol. Paris 1850. Dans le premier volume: ,,le partage de la Pologne; depuis la page 1 jus(|u'à 295.
la nécessité de s emparer de la Polog'iie-priissienne et lui aurait même soumis un plan de la manière dont la chose pourrait s'ettectuer. C'est ainsi du moins que le rapporte le Marquis du Châtelet dans une Dépêche de Vienne du 13 Novembre 17G3, avec la remarque, qu'il tient ce récit du Prince Kaunitz lui-même.
„Frédéric, dit le comte de Saint Priest, a d'abord visé sûrement au partage de la Pologne ; et avec une force de volonté inébranlable, en employant à propos la flatterie ou l'intimidation, il a heureusement atteint son but. Puis, avec autant d'art que de bonheur, il a détourné de lui la responsabilité et le soupçon, et les a rejetés sur d'autres: même il a cherché à donner le change à la postérité."^-)
Grave accusation! voyons de quelle manière il va la soutenir.
— „L'opinion publique lui fut aussi très favorable, continue l'auteur, au moment de l'exécution de son plan; car elle était absolument hostile aux Polonais. Le mot „Tolérance" était alors à la mode; la Pologne passait pour la nation la plus superstitieuse et la plus dévouée au Pa]»e: motif pour qu'elle n'obtînt pas grâce auprès les philosophes, qui donnaient alors le
4 2) Yoir Page 23 et 24.
ton. Par leurs mesures fanatiques contre les (lissidens, les Polonais avaient, pour ainsi dire, heurté de front lopinion publique , et s'étaient presque aliéné les sympathies de l'Europe.
„Frédéric, qui observait attentivement toutes leurs démarches, jugea nécessaire, au moment où les Czartoryski avaient pris de nouvelles dispositions pour fortifier le gouvernement, de porter des coups décisifs pour les replonger dans leur ancienne anarchie. Il communiqua ses idées à Catherine au pi us -tôt, et lui aurait demandé d'agir de concert avec lui. La Russie, ainsi que le raconte lui-même le Koi, entra dans toutes ses vues. — La Pologne fut Ijientôt en flammes; le Roi qui avait allumé Tincendie, se mit â l'écart et en étudia les progrès. ^^)
„Mais pom" éloigner de lui tout soupçon, il eut Fair de blâmer puljliquement, ce qu'il avait lui-même provoqué. Cette fausseté éveilla la méfiance de Catherine (Page 214, jusqu'à 215). Frédéric aurait alors cherché à se rapprocher de l'Autriche (P. 216). — Par quelques démarches prévenantes, il a\ait attiré un ambassadeur français à Berlin, et lorsqu'il eut ainsi éveillé la jalousie de TAutriche, et qu'il lui eut prouvé de même qu'à la Russie, qu'il pouvait
dès qu'il le voulait, trouver facileuient de nouveaux alliés, il rompit ralliance avec la France, pour se rapprocher de l'Autriche, et tâcher de la gagner à ses desseins." (P. 21 7 — 19.)
A présent Saint Priest ]iaraît admettre, qu'une conférence secrète aurait eu lieu entre Frédéric et l'Empereur Joseph même avant celle de Neisse. Dans celle-ci le Roi aurait complètement gagné l'Empereur, et ils seraient convenus entre eux: „que l'intervention de l'Autriche et de la Prusse dans les affaires de Pologne, devait être ])roposée à l'Impératrice Catherine et au besoin imposée (Page 222). C'était le projet pseudo- Lynar sous un autre nom. Si Catherine ne voulait pas prendre sa part de la Pologne, elle s'exposait à une attaque de la part des deux Puissances Allemandes.
„Dans la conférence qui eut lieu par la suite à Neisse, il fut de nouveau question de la Pologne. C'est ce que confirment des contemporains, des témoins immédiats. (Lesquels? — où?) Mais le plan n'y fut pas concerté et ne put pas l'être avant le retour de Joseph à Vienne. Joseph n'avait été à Neisse que pour sonder le terrain et préparer les choses. (Page 224.)
„Dès lors l'Autriche se mêla ouvertement aux affaires de la Pologne, vanta les confédérés comme les défenseurs de la Foi catholique; les
attira par sa protection, et accorda à leurs o-énéraiix un lieu de résidence en Hongrie; a-tin de les dominer plus complètement.
„Mais Marie Thérèse et Joseph avaient désiré que Kaunitz conduisît lui-même les négociations avec la Prusse. Ce Ministre aurait donc accompagné l'Empereur à Neustadt. D'abord on aurait gardé le silence sur la Pologne; mais quand la demande d'intervention des Turcs était arrivée, on s'était rapi)roché, et on aurait arrêté les dispositions suivantes:
„0n offrirait à l'Impératrice de Pussie, pour ses conquêtes en Turquie, qu'on ne pouxait pas lui laisser, (parce -que l'Autriche ne voulait pas voir la Moldavie et la Yalachie aux mains des Russes,) une indemnité en Pologne, et par suite, pour maintenir l'équilibre, on pourrait aussi penser à soi-même. Si (Jatherine se refusait à cette combinaison, on se réunirait pour Vy contraindre, et on s'opposerait à tous ses i)rojets en Orient. Tel aurait été le résultat des délibérations mutuelles. Frédéric aurait, pour la troisième fois, envoyé à Catherine la proi)Osition d\m arrangement aux dépens de la Pologne. Pour la troisième fois, Catherine aurait répondu: „Qu'aux dépens de la Pologne elle ne désirait aucun arrangement; mais qu'elle demandait un dédommagement des Turcs, qui l'avaient
injustement attaquée;" et puis, elle aurait fait ses propositions de paix, que nous connaissons. Cest alors que Frédéric eut recours à riiabileté de son frère; et Joseph, dans une parfaite entente avec le Roi, lit occuper Zips. (Page 230—234.)
Ainsi le partage de la Pologne fut déjà concerté et résolu par les Cours- de Berlin et de Vienne à Xeisse et à Neustadt; et la chose eût été faite, si elle n'avait dépendu que des deux Souverains. Mais la Russie avait aussi un mot à dire dans cette question. Le Prince Henri avait donc l'Impératrice à gagner, et en même temps roi)inion publique à tromper. Frédéric qui, pendant tout son règne, s'était occupé de ce plan, A'oulut, en se voyant près d'arriver à la réalisation de ses voeux, se décharger de toute responsabilité: l'occupation de Zips lui en facilita les moyens. Le Roi dans son propre récit veut faire croire au monde, qu'il était le moins intéressé à l'affaire:
„Marie Thérèse aurait fait le premier pas, par la prise de possession d'une partie du territoire Polonais. Alors Catherine aurait tait au Prince Henri la proposition de partage: il était donc iclair que Frédéric était innocent de tout, et n'aurait fait que marcher sur les traces des deux Imi)ératrices." fPage 2-io jusqu'à 246.)
„Mais il a oublié, continue le comte: 1" qu'il avait lui-même sollicité son père de prendre possession de la Prusse -Polonaise.
2° Que le partage de la Pologne avait été convenu entre lui et Pierre III, et que ce fut seulement la mort de cet Empereur qui y mit obstacle.
3^^ Qu'il avait lui-même dans les négociations qui précédèrent la Conférence de Neustadt, fait à l'Impératrice une proposition à ce sujet.
4:^ Enfin, que son Projet de Lynar, comme il l'avoue lui-même, contenait une proposition formelle de Partage."
Tels sont les principaux argumens sur lesquels l'auteur s'appuie, pour représenter Frédéric comme l'instigateur du partage; il convient, du reste, que la même évidence ne ressort pas des négociations de Neustadt, „puisqu'elles n'eurent pas lieu en présence d'un tiers, et qu'on n'est redevable de ce qu'on sait, qu'à la démangeaison d'écrire du Roi."
Comme dernière preuve, l'auteur cite le contraste qui existe entre le récit du Roi et celui du Prince. Pour le dernier, il s'en tient à la version de 8égur. „La contradiction la plus manifeste est celle qui se montre dans l'accueil du Roi, lorsqu'il reçut la pi'oposition de partage comme un événement tout-à-fait inattendu; quand
le partage était une chose, que tout le monde prévoyait, et dont tout le monde parlait alors. Ce n'est pas tout: Le Roi, dans sa nanation, attribue le projet à rimpératrice, mais le Prince Henri se l'attribue à lui-même. Comment donc, si les deux frères étaient sincères, pouvaient-ils être d'opinion différente sur un point si important?" (P. 248 à 250.)
Enfin le Comte de Saint Priest résume ses argumens en ces termes: „La première proposition et la convention entre la Prusse et l'Autriche, n'eurent pas lieu à Neisse, mais à Neustadt. Donc c'est une puérilité d'en faire un coup de théâtre entre Catherine et le Prince Henri. Ce qu'il y a de vrai quant à leur conférence, c'est que Frédéric l'aurait provoquée en l'attribuant au hasard. L'entrevue fut solennelle mais froide. Le Prince ap])orta à Berlin le consentement relatif de l'Impératrice; mais il n'y avait rien de positivement tixé, aucune base n'avait été arrêtée entre eux. L'Impératrice n'avait accepté le partage „qu'en principe" et le sort de la Pologne n'était pas encore décidé; il restait suspendu à un léger til, dont la France et la Russie tenaient les deux bouts. (Page 251.)
„Catherine désirait préserver la Pologne d'un partage. Marie Thérèse avait pour cette idée une véritable répugnance; Kaunitz était revenu
de Neiistadt plus liuinilié que satisfait. Choiseiil, l'adversaire de Catherine, avait été remplacé par le due d'Aig-uilloii. Catherine fit alors une avance indirecte à rAutriche, en lui faisant savoir, ([u'elle ne serait pas éloignée de consentir à Tintervention de la France, pour les affaires de Pologne. C'était vouloir faire contre- poids aux intentions de Frédéric. Kaunitz lit les ouvertures nécessaires à Aiguillon; mais celui-ci les dénonça à Frédéric, qui en donna avis à Vienne. Par là, tout était perdu, et il ne restait aux trois Cours que de se réunir pour opérer le partage." (P. 254 à 250.)
„I7enlèvement du Roi Stanislas donna aux confédérés le couj) de grâce dans Topinion, et Frédéric s'empressa de mettre à profit cette circonstance: ce fut lui du moins, qui lit le plus grand bruit à ce sujet. En même temps il fit avancer son cordon sanitaire, et traita la Pologne plus mal que si elle avait été un pays conquis. (P. 2(i0.)
„Jusque là TAutriclie s'était tenue en apparence loin de ses alliés secrets, mais alors elle jeta le masque. Kaunitz a\'ait longtemps tout nié; à la tin d'Avril 17 72, il laissa percer son secret, et la chose fut l)ientot ébruitée. La pieuse Marie Thérèse pleura; se tit des rei)roches amers, et pourtant .... saisit à deux mains. Kaunitz
au contraire mit tout sur le compte de la France, parce -qu'elle n'avait pas soutenu l'Autriclie, et que bien ])]us, elle l'avait trahie auprès de la Prusse.
„L'attitude de Catlierine fut plus noble; elle n'aurait pas ^oulu le partage; mais comme cependant il eut lieu, elle l'accepta. P]lle ne pleura pas, n'accusa personne, ne rejeta pas sur autrui la culpabilité du fait, comme Kaunitz et le cabinet Autrichien. Elle accepta l'acte sans en dénier la responsabilité. (P. 288.)
„I1 en fut autrement de Frédéric.
„A peine le traité fut-il sio-né, qu'il chercha à écarter toute api)arence et tout blâme; et comme \\iltaire eut l'idée de lui adresser des flatteries comme à l'auteur du partage, il répondit: „le traité n'a pas été conclu à Berlin ou à Potsdam, mais à Péter'sbourg-. Le public, égaré par les i-édacteurs de journaux, attribue souvent à certaines personnes des actions auxquelles elles n'ont pas eu la moindre part." — „Pas la moindre part: s'écrie Saint Priest; la plaisanterie est forte! — Frédéric rejeta tout sur Catherine; mais avec des louanges flatteuses. „0n ne doit cette issue satisfaisante des choses, écrit -il à Voltaire, qu'à la modératiou de l'Impératrice de Russie, qui fixa elle-même des bornes à ses
conquêtes. Je sais qu'on affirme, que le partage de la Pologne est la suite (Fintrigues politiques, qu'on m'attribue. Et cependant, rien n'est plus faux. Après beaucoup de vaines tentatives il fallut arriver à ce partage, comme au seul moyen d'échapper à une guerre générale.
Le public juge d'après l'apparence qui nous trompe trop souvent.''
„Le Roi se posa comme tout-à-fait innocent dans cette affaire. C'était le génie de l'Impératrice Catherine qui avait tout accompli. 11 trahissait par là son propre génie, pense Saint Priest, car il prévoyait le blâme, que cependant ses contemporains ne dirigèrent pas contre lui."
On doit combattre par quelques réflexions l'exposé de Monsieur de h^aint Priest; car il admet comme fait irrécusable, ce qui est encore fortement en question; et il tire de là des inductions et des conséquences, qui sont tout-àfait dénuées de fondement. Par exemple, il dit:
1'^ Qu'il y a eu une conférence secrète entre Frédéric et rEm])ereur avant celle de Neisse. — Où en sont les preuves? — Et cependant il fait remonter à cette première entrevue les
iiég-ociatioiis piclimiuaii'es pour la Pologne, ce qui est contre toute probabilité, puisque les troubles en Pologne ne taisaient alors que de commencer.
2'* Dans la conférence de Neisse (1769) il doit encore avoir été question de la Pologne; bref, fauteur la voit partout: „Des témoins contemporains et immédiats confirment ce fait," — Pourquoi ne les cite-t-il pas? — Mais il est si peu probable, quil y en ait été question, que Frédéric et Joseph, jusque là rivaux, s'y rencontrèrent pour la première fois; et qu'il n'est guère à présumer, qu'ils se fussent communiqué de prime-abord leurs voeux et leurs pensées les plus intimes sur cette grave matière.
De plus, les évènemens étaient encore loin de leur point de maturité et le succès des armes restait incertain; car, si même les Polonais étaient battus partout par de faibles corps de troupes Russes, de nouvelles forces leur surgissaient toujours, et en Turquie les Osmanlis avaient dans ce moment l'avantage. I^'auteur se rétracte lui-même en quelque sorte et ajoute: „Qu'un plan à l'égard du partage n'avait pas encore été concerté, et Joseph n'était plutôt vemi que pour „sonder le terrain." Si Joseph voulait sonder le terrain au sujet du partage, il fallait donc que le plan AÎnt originaisement de
rAutriche, et qu'il ait été conçu par cette cour. Non seulement, cette donnée est tout-à-fait contraire à l'histoire, mais elle contraste avec les propres opinions de l'auteur. — Nous croyons plutôt, que ce fut Frédéric, qui, lorsqu'il fut question des affaires Polonaises, sonda TElmpereur pour connaîti'e l'opinion de la cour d'Autriche sur les projets et les désii's cachés de son âme. —
3" Ce qui est dit de la conférence et des négociations de Neustadt, ne nous paraît être, à l'exception de ce qui est tiré du récit du Roi, qu'un tissu de conjectures et de suppositions: comme par exemple cette donnée „de contraindre l'Impératrice à s'indemniser en Pologne." — Le Comte ohserve lui-même plus tard (P. 247): „Les preuves, qu'on aurait pu tirer de ces négociations, manquent d'évidence, puisque personne n'assista aux entretiens particuliers du Koi, de l'P^mpereur et de Kaunitz." Nous croyons, que les négociations dont il parle -ici, de même que plus haut à Neisse, manquent non seulement d'évidence, mais encore de probabilité, puisqu'il ne se trouve nulle part de rapports ou de preuves à cet égard.
4" De même aussi l'assurance: „que Zips aurait été occupé par les Autrichiens dans une
parfaite entente avec le Roi," n'est autre chose qu'une pure supposition.
5" Ou peut aussi élever quelques réclamations contre les preuves que l'auteur fournit pour établir, que Frédéric est le véritable auteur du partage: par exemple 1" „Qu'il aurait autrefois engagé son père à cette prise de possession." Ceci est une allégation, qui n'a pas d'autre titre de créance, qu'une assurance donnée par un adversaire, par le Prince Kaunitz. — 2" „Que le partage de la Pologne serait une chose déjà antérieusement concertée entre Piei're III et lui." — Où sont les preuves? — Ce n'est rien d'autre chose, qu'une conjecture de Rhulière, dénuée de toute vérité. — Un partage de la Pologne pouvait si peu avoir été concerté entre Frédéric et Pierre, que Frédéric, à cette époque (1762), combattait encore pour sa propre existence contre la moitié de l'Europe, et que les pensées de Pierre n'étaient pas du tout dirigées ^•ers la Pologne, mais bien vers le Danemark et vers la reprise de Schleswig. 3'^ „Qu'il avait, avant les négociations de Neustadt, fait à Catherine des ouvertures." — Des ouvertures directes, bien difficilement; comme le prouve sa proposition indirecte ou le projet pseudo - L y n ar. C'est dans celui-ci, que Frédéric trahit et ses propres pensées et ses désirs; tout le reste des choses citées plus haut, n'offre
que des conjectures et des opinions, établies pour la plupart siu' le propre récit du Roi, lequel certainement, poui' celui qui connaît le dessous des choses, laisse percer la vérité sous le voile d'expressions équivoques. Mais il peut toujours se présenter un autre Dohm, qui dise: „Je ne vois pas la chose ainsi; je demande des preuves palpables."
G'^ Aussi à l'égard des contradictions dans les récits de Frédéric et d'Henri on pourrait alléguer: qu'ils sont d'accord dans les points principaux, qu'ils ne diffèrent que dans les accessoires, où, d'un côté, la vanité a pu jouer un tour au Prince, et de l'autre, Frédéric, comme cela lui arrive assez souvent, a pu taire certaines particularités par des motifs personnels, ou les représenter inexactement.
Ainsi, quy a-t-il de prouvé? A qui faut -il croire, dans ce conflit d'opinions et d'assurances? Si le plan a été concerté à Neisse et à Xeustadt, ce ne put être qu'entre la Prusse et l'Autriche; et la Russie n'y est entré que plus tard. Tout le récit du Prince Henri du „trait de lumière soudainement apparu" ou „du projet de partage mûi'i par de sérieuses réflexions" — se réduit alors à rien. Ou si cette version est vraie, si le plan du partage a été formé par lui de concert avec l'Impératrice de Russie, il ne peut pas, comme
Saiiit-Priest Taftirme, avoii' été conclu à Neisse et à Neustadt. — Donc il n'y a partout ici que des contradictions. Des deux côtés on trouve des déclarations hardies, des suppositions, des probabilités, — mais des preuves positivement appuyées sur des actes, aucune.
Cependant le Comte de Saint -Priest a le mérite, d'avoir saisi d'un coup d'oeil assuré, et rassemblé tout ce qu'on peut produire contre Frédéric, d'après les documens et les écrits existans. Et en outre d'avoir rendu très probable, que nul autre que le Roi ne fût le véritable auteur et le moteur de toute cette affaire. —
iVinsi, bien que d'un côté comme de l'autre rien n'eût été clairement démontré, cependant, les assurances artiticieuses du Roi jointes à l'insidieux recueil du comte Gcirtz produisirent ce résultat: que la masse aveugle s'en tint aux rapports du parti Prussien, et que la clameur ])ublique s'éleva contre la Russie et l'Impératrice Catherine. Malgré tant -de témoignages du contraire, malgré tant de modération prouvée, la Russie ne cessa d'être représentée comme une puissance avide, envahissante, insatiable, visant toujours à de nouvelles conquêtes et voulant partout diviser, partager, exciter, opprimer et dominer. Dans les troubles et les gueri-es qui
suivirent, le partage de la Pologne parut toujours être la source de tous les maux qui fondirent sur l'Europe; et on s'en lit un motif pour lancer l'anatlieme sur la Russie et l'Impératrice Catherine, dans lesquels on crut \'oir les premiers moteurs et les instigateurs du partage.
On a dépeint (^atlierine comme le fléau de la Pologne; comme celle qui l'aurait empêchée de sortir du gouffre de l'anarchie; qui aiguillonnait les dissidens, divisait l'état, oi)piimait et combattait à la fois les Polonais et auiait enfin porté le dernier coup à leur destruction par le partage. Les Polonais, ne jugeant les faits que par l'extérieur, voyant toujours la Russie agir au premier rang partout, crm-ent à ces accusations, et les exagérant à leur manière, vouèrent une haine sans bornes à Catherine et à la Russie. La semence, alors jetée en terre, leva plusieurs fois, et dut être arrachée avec violence; mais le germe resta, et continua de se propager. Tant il est important de ménager aussi l'apparence! C'est -ce que le génie de Frédéric devina, et accomplit. Mais en Russie, soit peutêtre par un sentiment de fierté et de force, soit par une certaine raideur dans les luttes de l'esprit, on garda le silence sur tout; on laissa se propager les accusations et les calomnies et on en ressentit, on en ressent encore aujourd'hui
les effets; car la masse eoiiclut que: „Qui ne dit mot, consent." On se consola peut-être, dans la confiance que donne la puissance matérielle, par cette vieille maxime: „Oderint du m me tuant" (hais toujours, pourvu que tu craignes). Mais cette sentence est très dangereuse; car souvent la haine, en débordant enfin, détruit la crainte et produit le désespoii'! Napoléon, et qui fut plus puissant! usa de cette maxime, et périt.
D'après tout ce que nous venons d'exposer, nous pensons faire une oeu\'re méritoire en portant la lumière sur cette question si contestable et si contestée, et à laquelle touchent tant de passions; faisant cela sans aucune acception de personne ; dût-méme la vérité atteindre une grandeur historique: afin que celui qui projeta et qui accomplit ces faits, qu'ils soient loués ou blâmés, réponde aussi pour ses actes.
F RED Elu r II
ou LA SOLUTION.