Frédéric II et Louis XV, d'après des documents nouveaux 1742-1744. Par le deuc de Broglie
Suspension des opérations militaires après la bataille de Dettingue. — Causes de ce temps d'arrêt. — Dissentiment entre les alliés. — George II rentre à Worms et n'eu sort plus. — Pourparlers avec Charles VIL — Négociations de la France et de l'Angleterre avec le roi de Sardaigne. — La Sardaigne se déclare pour les alliés. — Traité de Worms. — Altitude iudécise et mystérieuse de Frédéric IL
- Voltaire est envoyé en mission secrète auprès de lui.
- Circonstances qui précèdent et déterminent cette mission. — Echec de Voltaire à l'Académie française. - Son irritation contre la cour. — On lui conseille de quitter la France et de se rendre à Berlin. — Richelieu imagine de profiter de cette disgrâce apparente pour faire sonder par Voltaire les intentions de Frédéric. — Cette idée est agréée par Louis XV et une partie du ministère et Voltaire s'y prête. — Précautions prises pour dissimuler le but de son voyage. — 11 se rend d'abord à la Haye, chez le ministre de Prusse dans cette ville. — Ses rapports avec le parti
opposé à la France. — Embarras que sa présence cause ;i h marquis de Fénelon, ambasadeur de France. — Sou départ pour Berlin. — Artifice employé par Frédéric pour découvrir le véritable caractère de sa mission. — Accueil qu'il lui fait. — Voyage de Frédéric à Baireutb. — Voltaire l'y accompagne, sans avoir été prié de le faire. — Réception empressée qui lui est faite par la marquise de Baireutb, sœur de Frédéric. — Frédéric ne laisse rien découvrir de ses desseins. — Retour a Berlin. — Voltaire part sans avoir obtenu aucune confidence et sans être chargé (I aucune communication pour le gouvernement français. — Frédéric mande Valori pour entrer en négociations avec lui.
La bataille de Dettingue el l'évacuation de la Bavière avaient eu lieu presque simultanément dans les derniers jours du mois de juin, au débul de la saison d'été, lu seule qui. dans les habitudes militaires encore subsistantes, pût être utilement consacrée aux opérations de guerre. Les alliés avaient ainsi devant eux le temps nécessaire pour tirer prolit de leur double victoire, el tout les invitait à se mettre à l'œuvre pour le bien employer. Deux grandes années. l'une manœuvrant sur le Rhin, celle que
commandait le roi d'Angleterre; — l'autre, celle
qui, sous les ordres du prince Charles do Lorraine, traversait à grandes marches et sans obstacle la Bavière, pouvaient soit en se réunissant, soit en concertant leurs mouvements pour entrer en France, le même jour, par deux points différents, porter sur notre territoire la plus redoutable des attaques.
Effectivement on put d'abord croire que nos ennemis sentaient leur force et ne larderait' ni pas à en faire usage Lord Stairs répétait tout haut aux envoyés des petits souverains d'Allemagne, qui venaient apporter leurs hommages an camp anglais, que son maître allait fondre sur la France comme un foudre de guerre. Tel était aussi le langage du Hongrois Mentzel, qui commandai! lavant-garde du prince Charles, composée presque exclusivement de Hongrois et «le Pandours, dont l'aspect farouche terrifiait les populations. Ce chef de bandes, quiressemblail plus à un brigand qu'à un soldat, vociférait dans des ordres du jour incendiaires que l'Alsace et la Lorraine étant les biens propres de sa maîtresse, quiconque, dans ces deux pro-
î FRÉDÉRIC II ET LOUIS XV
vi nces, ne ferait pas de bonne grâce sa soumission serait livré au feu et au pillage. C'est pour répondre à cette double menace que Noailles, repassant le Rhin, vint se placer aux environs de Landau, le long de l'a Queiche, prêt à faire lête à l'armée anglaise si elle apparaissait sur la frontière du Nord, tandis que le maréchal de Coigny, placé sous ses ordres pour commander l'armée qu'avait ramenée le maréchal de Broglie et aidé du comte de Saxe, restait en armes entre Strasbourg et Colmar, surveillant tous les mouvements du prince Charles.
A la surprise générale des spectateurs (sentiment que l'historien ne peut s'empêcher de partager), tout cet éclat, un moment si bruyant, s'apaisa subitement. Au lieu de marcher en vainqueur sur la France, le roi George vint s'enfermer dans Worms, d'où il ne bougea de tout l'été; le prince Charles, à la vérité, lit son apparition attendue sur les bords supérieurs du Rhin et tenta à plusieurs reprises de franchir le lleuve, mais avec tant d'hésitation et tant de mollesse, que le maréchal de Coigny, tout vieux «■I inerte qu'il était, n'eut besoin que de peu
d'efforts pour l'en empêcher. La plus heureuse de ces tentatives ne réussit qu'à faire passer dans l'île de Rheinau, au-dessus de Colmar, de huit à dix mille hommes qui en furent débusqués peu de jours après, et on en était encore là aux premiers jours d'octobre, quand des pluies précoces fournirent au prince un prétexte pour reprendre, avant le temps ordinaire, ses quartiers d'hiver. Tout le résultat de la campagne se borna ainsi à la soumission des forts d'Égra et d'Ingolstadt, les deux seuls points que les Français occupassent encore en Allemagne et qui, bien que 1res faiblement défendus, ne se rendirent qu'à de bonnes conditions.
Cette inaction prolongée des Allemands prêta à des commentaires de toute espèce dont, dans le camp français, on ne se faisait pas faute de se divertir. — « Le roi d'Angleterre, écrivait Maurice de Saxe à son frère le roi de Pologne, partit hier avant midi sans prendre congé de moi. Quoique cela ne soit pas poli, j'en suis bien aise, car il m'a causé quelque insomnie avec sa grande vilaine armée. Dieu le conduise, lui donne bon voyage et bon vent pour revoir
l'Angleterre ! 11 est apparent que M. le prince Charles s'en ira vers le lac de Constance. Il fora bien: car, sans cela, nous pourrions bien le galoper, pour peu qu'il tardât à s'en aller. » Les soldais ne plaisantaient pas de moins bon cœur que le chef. Ainsi, on rapporte que les sentinelles qui moulaient la garde la nuit sur les bords du Rhin avaient fait de leur cri de veille accoutumé un petit distique ainsi conçu :
Prenez garde à vous !
Le prince Charles est saoul.
Et, dans les cabarets, on chantait à gorge déployée :
Charles dit avec audace.
Guidé par le dieu du vin.
Qu'il veut passer en Alsace.
Pour y vendanger soudain. Ses projets sont inuliles, Nos bords sonl trop difficiles, Il boira de l'eau du Rhin,
Il boira il boira,
De l'eau du Rhin.
Il n'était pas surprenant que les soldats français, revenus sur le sol natal, eussent repris leur entrain et leur gaieté ordinaires. Après un si long
séjour au milieu de populations hostiles, ils jouissaient de se retrouver entourés de compatriotes qu'animait comme eux la haine contre l'étranger, et des paysans de la généreuse province d'Alsace, qui les aidaient spontanément à défendre la frontière depuis Huningue jusqu'à Strasbourg. Leur joie était donc bien naturelle; mais ce qui l'est moins, c'est que le prince Charles, averti de leurs plaisanteries, en lit faire ses plaintes au commandant français, et que les rapports étaient devenus si faciles entre généraux qui se faisaient si peu de mal, que Goigny promit d'y mettre ordre et tint parole '.
Au demeurant, cette sorte de trêve amicale succédant à une mêlée sanglante et à des menaces formidables, s'établit à peu près d'un commun accord, sur toute la ligne des deux armées. Si je ne craignais d'allonger ce récit par des digressions inutiles, j'en donnerais quelques preuves ; ce serait une occasion de faire comprendre aux lecteurs de nos jours (qui peut-être
I. Ces couplets et cette anecdote si' trouvent dans une correspondance du temps, que son possesseur, M. de Trudert, a bien voulu mettre à ma disposition. — (Maurice de Saxe, par Vitztliuin, p. 173.
en seraient surpris) ce que pouvait être, dans le feu même de la guerre, la courtoisie des rapports mutuels entre des chefs d'armée, toujours pris alors, quelle que fût leur patrie, dans l'élite de la société polie.
Voici, par exemple, l'échange de correspondances que je rencontre exactement à cette date entre Noailles et Carteret; c'est Noailles qui commence, en priant le ministre anglais de s'acquitter de je ne sais quelle commission envers un prisonnier français : « 11 y a longtemps, dit-il, si je ne me trompe, que j'ai eu l'honneur de voir Votre Excellence en France, et je ne me serais pas douté que notre correspondance dût commencer à l'armée. Je ne puis cependant pas dire que Votre Excellence ne me suit pas beaucoup plus connue par la réputation de son esprit et de ses talents qu'elle ne me l'esl personnellement, avec cette différence que je souhaiterais, pour ma propre satisfaction et le plaisir que j'y trouverais, à connaître par moimême ce que je ne connais encore que par les autres. Il faut espérer que des temps plus tranquilles m'en fourniront l'occasion. En attendant,
monsieur, je vous prie de considérer que, lorsque j'aurai l'honneur de vous écrire, c'est un militaire qui le fait, qui ne connaît d'autre façon de traiter que celles qui sont conformes au métier, qui sont ouvertes, franches, généreuses; qui ne cherche point à surprendre et qui voudrait fort n'être pas surpris; de qui vous n'aurez jamais de mauvaises difficultés à essuyer et qui se flatte de trouver en vous la réciproque. »
Carteret répond : « C'est par milord Stairs, je crois, que j'ai eu l'honneur d'être introduit chez Votre Excellence à Paris, je ne dirai pas il y a combien d'années. Votre Excellence était alors à la tête du ministère et moi trop jeune et trop inconsidérable pour prétendre à son souvenir. Mais je ne pourrais oublier le gracieux accueil que vous avez bien voulu me faire dans le haut rang où vous vous trouviez déjà; c'est par un pur hasard et un jeu de fortune que je me trouve, à l'heure qu'il est, engagé avec Votre Excellence dans une correspondance purement militaire... Tout ce que vous voudrez bien m'adresser sera immédiatement mis devant le roi et je vous ferai parvenir la réponse dès que
je serai autorisé à le faire. Votre Excellence reconnaîtra toujours en moi une manière ouverte, franche, exempte de tous préjugés nationaux, au-dessus de la moindre démarche contraire à la bonne foi, à la candeur dont j'ai toujours usé envers amis et ennemis. . . Je supplie Votre Excellence de croire que ce sont mes véritables sentiments et que je serai toujours avec une très grande vénération... »
Qu'on me laisse citer encore (et ce sera tout) quelques phrases du mémo maréchal de Noailles adressées à un autre général autrichien, Khevenhiiller, à propos du sujet plus délicat des violences exercées par le Hongrois Mentzel : «... S'il est survenu entre nous quelques difficultés, lui dit-il, c'est qu'on a cru, de ce côté, avoir à se plaindre de la manière dont font la guerre quelques-unes de vos troupes, qui ont des noms connus en Europe et qui véritablement ne sont point, de toutes les nations de celte partie du monde, celles qui se piquent le plus de faire la guerre avec noblesse et générosité. Je ne parlerai pas, par exemple, à Votre Excellence • le l'indécence des écrits qui ont été répandus
MISSION DE VOl TA 11! E A BERLIN 1 I
par le colonel Mcnlzel et qui étaient plutôt dans le stylo d'un incendiaire que dans celui d'un homme de guerre. Je pense et je suis persuadé que Votre Excellence est du sentiment qu'il convient toujours mieux à tous égards, avec tout le monde, de faire la guerre noblement et généreusement. Je suis aussi persuadé que, dans toutes les affaires de votre compétence cl de la mienne, nous rechercherons de part el d'autre, avec la même vérité et la même droiture, à éloigner toutes les diflicultés... J'adresse ceci au gouvernement de Frïbourg pour vous le faire tenir dans la région que vous habiterez : car, quoique assez curieux sur les choses qui peuvent avoir rapport à la sphère où je me trouve, je ne dépense rien en espions pour les choses qui n'en sont pas, el je n'ai actuellement d'autre intérêt de savoir où est Votre Excellence que celui que je prendrai toujours à la conservation d'une personne que j'honore, que j'estime et que je respecte, et j'en dirais davantage dans des circonstances plus tranquilles1. »
1. NoaillesùCarteret.— Carteretà Nouilles, 9 et 10 septembre. — Noailles à Kheveahùller, 2S octobre 1712. (Corrèspondctnee
Quelle que pût être cependant la courtoisie de ces procédés réciproques, comme ces gens de si bonne compagnie n'en avaient pas moins montré qu'ils étaient capables de s'aborder moins poliment sur les champs de bataille, ce ne pouvait être là la cause qui refroidit subitement leur humeur belliqueuse. Les raisons de ce changement d'attitude sont nombreuses, et, an fond, ce sont celles-là mêmes qui paralysent habituellement l'action de toutes les coalitions, celles dont l'alliance franco-prussienne avait eu à souffrir et dont les Anglo-Autrichiens subissaient à leur tour la fâcheuse influence.
C'était, en premier lieu, comme toujours, la différence des tempéraments et les rivalités d'intérêts des généraux. Pour commencer, le roi George, tout étonné de se trouver un héros (bonne fortune à laquelle il ne s'était jamais attendu), mais encore très ému des périls personnels qu'il avait courus, n'était nullement
d 'Allemagne. Lettres de divers généraux étrangers.) Ministère des affaires étrangères.) — Voltaire a été frappé de ces rapports courtois établis entre les généraux ennemis à cette époque, et en fait l'objet d'une remarque dan- le Siècle 'li- Louis XV.
pressé de s'aventurer une seconde fois dans ce jeu où il avait vu serrer de si près sa personne royale. Il repoussa presque sans le diséuter le plan de marche immédiate et de vive agression que Stairs lui soumit dès le lendemain de Del lingue. Stairs, dont le caractère était très irritable et qui se savait, d'ailleurs, mal vu dans l'entourage du roi, ne put cacher son mécontentement. De vives altercations s'ensuivirent entre lui et les courtisans, qu'il accusait de lâcheté, et, pendant plusieurs jours, le camp anglais offrit, dit un témoin oculaire, l'aspect d'une république où personne n'obéissait et où chacun disait tout haut son sentiment. Enfin Stairs, dans un dernier mouvement de colère, offrit une démission que ses ennemis (Carteret était du nombre) furent très empressés d'accepter.
La timidité n'était pas, d'ailleurs, le seul défaut de George ; il y joignait aussi l'avarice, défaut encore accru chez lui par la jalousie avec laquelle le parlement surveillait l'emploi des subsides accordés aux armées continentales. Quand les princes allemands qui venaient lui
rendre hommage parlèrent îles dégâts que leur avaient causés les réquisitions supportées par leurs sujets el murmurèrent quelques mois de dédommagement, le roi leur coupa la parole en leur disant que c'était le moins qu'ils pussent faire que de défrayer de toul leur libérateur, et qu'il verrait à les indemniser en raison de la conduite qu'ils tiendraient à son égard. Après cette déclaration, personne ne se soucia plus de faire un pas en avanl '.
Chose singulière, celui de tous qui le pressa le moins d'agir, ce fut le prince Charles, ou du
ins son envoyé, le général Brown, qui était
venu de sa pari au quartier général anglais pour arrêter le plan de la campagne d'été. Le prince sentait que, s'il liait trop étroitement sa partie avec l'armée anglaise, ce serait George qui, en vertu de sa qualité royale, devrait prendre le coiïimandemenl suprême, el il n'avait nul goùl a se mettre sons les ordres d'un chef donl les talents, pas plus que le courage, ne lui inspiraient la moindre confiance. Il lut servi
l. Frédéric, Histoire de mon lempst cliap. un.
à souhait parla démission du Stairs ; mais alors, se trouvant isolé, il craignit d'avoir sur les bras les doux: armées de Xoailles cl do Coigny réunies, et n'opéra qu'avec des précautions qui expliquent comment son action fut si peu efficace '.
La démission de Stairs eut encore pour conséquence de laisser le ministre Carteret maître dans le conseil du roi d'Angleterre, et, avec lui, le goûl des si dotions diplomatiques repril le dessus sur le parti des coups de force et de la politique à outrance. Ce fui ce que l'un des généraux autrichiens appelait une manière philosophe de faire la guerre qui ne servirait qu'à rendre la campagne infructeuse. En conséquence, deux négociations furent immédiatemenl rouvertes, l'une el l'autre très épineuses ei dont les lenteurs servirent de raison ou de
I. D'Arneth, t. Il, p. 264, 267. — On dit que Stairs, dans sa dernière discussion avec Carteret en présence du roi, s'écria : . Je me casserai plutôt la tête d'un coup de pistolet que d'attendre ici 1rs Autrichiens,.. Puisqu'on prend les résolutions sans moi, un pourra aussi livrer bataille sairs moi. » [Nouvelles à lu main, dans les papiers de Condé au ministère de lu guerre.
prétexte pour motiver le retard des opérations militaires. Ce fut d'abord la reprise d'une tentative déjà tant de fois faite et souvent si près d'aboutir, alin de décider l'empereur à une volte-face qui, moyennant un salaire modeste, l'aurait fait passer dans le camp de ses ennemis de la veille. Il semblait que, dans l'état d'exaspération et de détresse auquel ce malheureux prince était réduit, il ne devait pas être malaisé de le déterminer à ce changement de front. Rancune et misère, tout paraissait l'y porter, et l'opération eût été facile, en elfet, si seulement Marie-Thérèse eut maintenu les conditions déjà si sévères qu'elle exigeait avant la victoire, ou si le cabinet anglais l'eût obligée à s'en contenter. Mais le succès enivrait tout le monde, et l'Angleterre, hier encore si accommodante, devenait après son triomphe presque plus exigeante que son alliée. Ce n'était pas, à la vérité, la faute personnelle de George, qui, ne connaissant pas d'intérêt plus cher ni plus pressant que de pacifier l'Allemagne pour protéger le Hanovre, se montrait toujours assez traitable; mais il avait affaire, chez lui. à un parlement ombrageux et
sur ses gardes, qui, se méfiant justement de cette faiblesse, ne voulait pas que le sang anglais eût coulé à Deltingue uniquement pour sauver les possessions particulières de la maison de Brunswick. Vienne et Londres se mirent ainsi d'accord pour offrir on plutôt pour imposer à Charles VII des conditions telles qu'une abdication immédiate eût été cent fois préférable : on ne lui promettait, en effet, de lui rendre son patrimoine électoral qu'à la condition de laisser aux Autrichiens toutes les places fortes en otage jusqu'à ce qu'une diète solennelle, convoquée par lui-même, eût déclaré, sur sa demande, la guerre à la France au nom de l'empire, et assuré la succession impériale à l'époux de Marie-Thérèse.
Sous cette effroyable pression, Charles se débattait, comme un condamné subissant la question ordinaire et extraordinaire. Il eût peut-être sacrifié soit l'honneur, soit l'intérêt : mais tous deux ensemble, en vérité, c'était trop : « Ce ne sont pas les renonciations qu'on me demande, disait-il au ministre de France, qui m'arrêtent. Je n'ai plus rien à perdre. J'ai
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même, ajoutait-il, consulté, sur ce point, mon directeur de conscience, qui est théologien, et il m'a dit que, la violence étant avérée, je pouvais me résigner à tout; mais mettant la main sur son cœur) c'est ceci qui me retient : je suis le parent et l'allié du roi, et je ne puis digérer «•crlaines conditions. Et cependant, ajoutait-il, comment faire quand on y est réduit en même temps par l'ennemi et par l'ami? »
Averti de ce scrupule, Noailles ne manquait aucune occasion de lui en faire, au nom de Louis XV, de chaleureux compliments en y joignant, sous forme de quelques millions de suhsides, des moyens plus suhstantiels pour l'engager à y persévérer : car. depuis qu'il s'était approché de l'Allemagne, Noailles comprenait mieux que I'od ne faisait peut-être à Paris l'intérêt de conserver ce fantôme d'empereur « comme une idole, disait-il, à présenter à l'empire afin de l'empêcher de se livrer aveuglément aux vues des Anglais et des Autrichiens » l. Mais, parallèlement à cette négociation, une
1. Correspondance de Bavière, juillet et août, passim. — Blondel .1 Vmelot, 7 août 1743, — Latrtree a Ainelot, M aoftt
MISSION l)K VUI.TAIKI-: A B Ë H L I N I \)
autre était poursuivie qui tenait bien plus au finir du cabinet anglais et dont il faisait, ët\ réalité, dépendre la continuation de son intervention on faveur de Marie-Thérèse : celle-là avait pour but de convertir en une alliance définitive la transaction précaire et bizarre qui réunissait sous un même drapeau, en Italie, l'année autrichienne et l'armée du roi de Sardaigne. J'ai dit en quoi consistait cet arrangement peut-être sans exemple dans les annales diplomatiques. Sans renoncer à ses prétentions perSonftêlles sur la Lombardie, Charles-Emmanuel avait consenti à eu ajourner la discussion et à unir, en attendant, ses forces à celles de Marie-Thérèse pour éloigner un ennemi commun (l'infant d'Espagne don Philippe), représentant de la puissance et de l'ambition de la maison de Bourbon en Italie. Leurs années, réul^S. — Chainbrier uu roi de Prusse, 23 août 1743. (Ministère des affaires étrangères. — Rousset, t. I. Introduction, p. i.xxvi.; — Journal de Charles VU, p. 96-98. G'esl Gïtarlés" VII qui, dans ce journal, mentionne la consultation théologique de son directeur ; il ajoute que Noailles lui dit à plusieurs reprises : « Faites votre paix comme vous pourrez, pourvu que vous ne soyez pas de nos ennemis. C'est tout, ce que nous vous demandons.
nies avaient été heureuses; car, àla suite d'une bataille livrée en avant de Bologne, à Campo- Santo, le général espagnol Gages avait été forcé de se retirer au delà de Rimini. Le Milanais était délivré : c'était ce résultat qu'il s'agissait de confirmer et d'étendre en convertissant une coalition temporaire et purement défensive en une amitié solide fondée sur des concessions réciproques.
Mais c'était là justement le pas que Charles- Emmanuel hésitait à franchir, ou, du moins, qu'il ne~ voulait faire qu'à bon escient, et en calculant, jusqu'aux moindres sou et denier, ce qu'il aurait à y gagner. A vrai dire, s'il avait voulu se décider et si ses troupes avaient tiré parti de leur victoire, la retraite des Espagnols eût été changée aisément en une déroute; mais il n'avait eu garde de pousser ce succès assez loin pour que Marie-Thérèse, n'ayant plus rien à craindre, n'eût plus besoin de le ménager, ou pour que les Espagnols, n'ayant plus rien à espérer, n'eussent plus d'intérêt à lui rien offrir. Ecraser un des deux adversaires eut été le moyen de m- |»lus rien obtenir d'aucun des deux. Rien
ne lui convenait mieux, au contraire, que sa situation d'allié conditionnel et provisoire de l'Autriche. Il y trouvait l'avantage de faire manœuvrer librement des soldats sur les deuxrives du Pô : puis, une fois le Milanais évacué, et sa parole ainsi dégagée, il pouvait, sans manquer à la foi jurée, ouvrir de nouveau l'oreille aux propositions qui ne pouvaient manquer de lui venir du côté des Pyrénées et des Alpes. Tenir la balance entre les parties adverses qui se disputent la prépondérance, soit en Italie, soit en Europe, et passer incessamment de l'une à l'autre, c'était et c'est même resté jusqu'à nos jours la tradition héréditaire de la maison de Savoie; mais, cette fois, on avait perfectionné la vieille pratique, et c'était une trouvaille, en vérité, que de pouvoir jouer le double jeu à ciel ouvert sans même être accusé de duplicité. Aussi rien n'a jamais autant ressemblé à un bureau de commissaire-priseur mettant une propriété aux enchères que le palais de Charles- Emmanuel pendant cet été de 1743, et surtout le cabinet de son ministre, I»' rusé Savoyard marquis d'Orméa.
A peine, en effet, L'échec de Gampo-Santo eut-il appris aux Espagnols qu'ils étaient hors d'état de faire leurs affaires à eux seuls dans la Haute-Italie, que le cabinet français, qui n'avait jamais renoncé qu'àregret à l'alliance savoyarde, persuada à celui de Madrid de rentrer en pourparlers à Turin. Il s'agissait de savoir si la crainte d'avoir trop avancé le succès d'une des parties ne rendrait pas Emmanuel disposé à rétablir l'équilibre en se portant du côté de l'autre. Ce n'eût pas été le compte de l'Angleterre, beaucoup plus soucieuse au fond (je l'ai déjà dit) de poursuivre la maison de Bourbon eu Italie qu'eu Allemagne, et sur la Méditerranée que sur le Rhin.
De là deux ordres de propositions : les unes portées par les agents français, les autres émanées des agents anglais et dans lesquelles les provinces lombardes, objet de la convoitise héréditaire de la maison de Sardaigne, étaient, en quelque sorte, découpées en des sens différents, suivanl l'intérêt de chacun despostulants qui, les uns et les autres, rivalisaient ainsi auprès d'Emmanuel d'avances et de séductions.