MISSION DE VOLT AI H E \ HE I! 1.1 \
La France, au nom d<> L'Espagne, traçail une ligne de démarcation dans le sons de la longueur, abandonnant à la Sardaigne la rive ganche du Pô jusqu'à Mantoue, c'est-à-dire, en réalité, le Milanais tout entier, à condition que sur la rive droite les duchés de Parme et de Plaisance, et la Toscane même au besoin, deviendraient l'apanage de l'infant don Philippe. L'Angleterre, au contraire au nom do l'Autriche, ne détachait en faveur de Charles- Emmanuel qu'une ligne tri-s étroite du Milanais et de la rivière de Gênes, mais lui livrait toutes les provinces centrales de l'Italie, à charge don exclure absolument les Espagnols.
D'Orméa recevait publiquement ces offres diverses, en pesait les inconvénients et les avantages el les discutait même sur la carte et sans aucun mystère avec chacun des prétendants. Ceux-ci répondaient en vantant leur marchandise aux dépens de celle de leur concurrent. — « Pourquoi donc, lui disait un jour, par exemple, l'ambassadeur de France, le marquis de Senneterre. préférez-vous une polit" partie du Milanais aequise par le moyen de l'Angle-
terre au Milanais tout entier par le moyen de la France? — En voici la raison, répondit d'Orméa : nous crovons que cette partie vaut mieux sans un prince de Bourbon en Italie que la totalité avec l'infant à nos côtés ; l'infant a des parents trop puissants. — Mais, au moins, reprit l'ambassadeur, vous n'avez pas, comme on le dit, accepté de l'argent des Anglais? — Pardonnezmoi, répliqua le ministre avec un sang-froid imperturbable : deux cent mille livres, mais sans aucun engagement de notre part. » Et, tirant son carnet de sa poche, il lui laissa lire cette note : « Deux cent mille livres envoyées par l'Angleterre, qui ne seront pas restituées si la Sardaigne s'engage envers la reine de Hongrie, mais le seront dans le cas contraire. » D'autres fois, par bravade ou par calcul, il se plaisait à exprimer tout haut ses hésitations. Ainsi Senneterre lui ayant remis une lettre du ministre Amelot, qui détaillait tous les avantages des propositions françaises, il la lut, la commenta paragraphe par paragraphe; puis il se leva, et, malgré sa sciatique (cette sciatique lui servait souvent à éviter les visites impor-
tunes), il so promena dans son cabinet en parlant tour à tour français et piémontais, tantôt haut, tantôt bas, « de façon, dit Senneterre, que je ne pouvais rien comprendre». — « Eh bien, lui dis-je, quelle réponse voulez-vous que je fasse au roi? — Vous m'y voyez rêver... je ne vous dissimule pas mon embarras... Je ne veux fermer la porte ni à Vienne ni à Madrid. . . Tenez, je ne vous engage pas à venir souvent chez moi, parce que les ministres de Vienne et de Londres ne manqueraient pas d'envoyer des courriers à leur cour pour les presser d'en finir et si je veux avoir de meilleures conditions d'eux, je n'ai qu'à vous revoir deux fois de suite1. »
Mais ce qui n'est pas moins curieux que ce marchandage diplomatique fait ainsi en public, c'est que, tandis que les ministres de France et d'Angleterre s'escrimaient à l'envi à Turin, le texte des propositions qu'ils voulaient faire admettre n'était complètement accepté ni à Vienne ni à Madrid : ni la France n'avait plein
1 . Seuncterre ù Amelot, 23 mars 1743. [Correspondance de Turin. — Ministère dos affaires étrangères.)
pouvoir de Philippe pour traiter en son nom, ni le cabinet anglais n'était autorisé ;i se porter fort pour Marie-Thérèse. Chacun des augustes clients murmurait, grondait, protestait contre tontes les concessions que son avocat voulait faire en son nom ; et, des deux parts (coïncidence encore plus étrange), ces protestations avaient le caractère passionné et peu réfléchi de la colère féminine. La partie carrée était ainsi complète : à Madrid, c'était Elisabeth Farnèse, qui, à chaque lambeau qu'on lui demandait de céder des possessions qu'elle convoitait pour son (ils bien-aimé, s'écriait qu'elle était trahie, abandonnée, sacrifiée par Louis XV, qui. d'ailleurs, disait-elle, avait toujours détesté son oncle : à Vienne, c'était Marie-Thérèse, pins obstinée que jamais à ne pas lâcher un ponce de plus de son patrimoine que le traité de Breslau ne lui en avait enlevé. L'irritation des deux parts. presque égale en violence, se ressentait pourtant de la différence de caractère des deux princesses, (die/. Elisabeth, c était un emportement dont l'expression était souvent vulgaire, parce que h1 mobile n'était que l'ambition de s'appro-
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prier le bien d'autrui et n'avait en soi rien <!•• noble ni d'élevé; chez Marie-Thérèse, c'était toujours la confiance hautaine du droit qui se défend. C'étaient des éclats d'éloquence, parfois mêlés de gémissements, de larmes, en un mot, celte attitude <le victime dont elle avait gardé l'habitude depuis ses premières épreuves et qui n'était plus justiliée depuis que la victoire lui avait fait changer de rôle. Telle était pourtant la ressemblance des situations, qu'elle triomphait ta certains moments de la diversité des natures et que souvent les mêmes arguments se retrouvaient sur les lèvres des deux reines. - Si on m'abandonne, s'écriait Elisabeth, nous irons traiter avec l' And et erre; après tout, le roi d'Uspagne est libre de traiteravec qui il veut. » — ■ J'aimerais mieux traiter avec la France, disait Marie-Thérèse à Robinson, qui la pressait trop vivement de consentir à la cession de Parme et de Plaisance ; — elle ne me demanderait rien et m'aiderait peut-être à recouvrer ce que j'ai perdu. » — A cette résistance prolongée el qui semblait inflexible, l'Angleterre n'avait qu'un moyen à opposer, c'était de retarder ou de
ralentir son action en Allemagne tant qu'elle n'aurai! pas obtenu ce qu'elle demandait en Italie, et ce calcul, très visible dans toutes les dépêches anglaises de cette époque, explique mieux que toute autre cause la stagnation étrange des opérations militaires pendant toute une saison '.
Dans le cours de ces transactions si nombreuses, qui se croisèrent ainsi en tous sens pendant cet été de 1743, on s'étonnera sans doute de ne plus voir reparaître le nom de Frédéric. Avait-il donc cessé de se regarder lui-même et d'être, au fond, regardé partout le monde comme l'arbitre véritable de la situation? Cessait-on, à Londres comme à Paris, d'appeler son intervention? En aucune manière : sa pensée était toujours présente à tous les esprits et tous les regards étaient encore tournés vers lui avec un mélange de crainte et d'espérance. Seulement, une telle
1. Correspondance d'Espagne, 1743, passim. (Ministère de affaires étrangères.) — D'Arneth, t. II, p.286 , 28S. — Corresi><>ii(l<nirr ilt; ]'/ph no, juillet, août 1743, passim. Record Office.) — Presque toutes les dépêches de cette date sont relatives aux affaires d'Italie et font connaître les efforts réitérés et limirti'iiip- impuissants des Anglais pour obtenir «les concessions «If .Marie-Thérèse
incertitude planait sur ses véritables sentiments, de telles contradictions régnaient dans ses discours et sa parole inspirait si peu de confiance, que personue n'osait plus l'interroger. Jamais même cette incohérence de Langage, suite de la perplexité de son esprit, n'avait plus étonné ses auditeurs et rendu la conversation avec lui plus difficile que depuis qu'il avait appris l'issue douteuse de la journée de Dettingue, si tristement commentée par la retraite de l'armée de Bavière. Ce résultat, contraire à toutes ses prévisions, paraissaitle jeter dans un véritable égarement. Au premier moment, ce n'étaient dans sa bouche qu'invectives et épigrammes contre les généraux français : « Ne me parlez plus des Français, s'écriait-il, je ne veux plus entendre nommer leur nom; je ne veux plus qu'on me parle de leurs troupes et de leurs généraux. Voyez où j'en serais si je m'étais embarqué avec ces gens-là. On sera habile si on m'y rattrape! » Mais, peu de jours après, craignant évidemment de faire lui-même la partie trop [(elle à la reine de Hongrie et à ses alliés : « Voilà bien du bruit pour peu de chose,
reprenait-il, et bien des gens tués inutilement. ( -elle victoire tant criée du roi d'Angleterre se réduit au seul champ de bataille qu'il a maintenu, et perte égale des deux cotés. » Puis venaient des plaisanteries impitoyables sur l'attitude gauche et la bravoure douteuse du roi George^ et l'indiscipline des troupes anglaises : « Y<>s gens vont mourir de faim, disait-il à llyndford: ils ne vivent que de pillage, o Et, comme l'envoyé anglais assurait que le roi d'Angleterre avait déjà ramené son armée sur les bords du Rhin, où elle ne manquait de rien : « M. de Mayence. dit-il, sera un habile homme s'il peut avoir des labiés servies pour tant de convives; mais la nappe pourra lui conter cher. » — « Et, au même moment, ajoute llyndford, il se tourna du coté de Al. de Valori et lui dit cent impertinences sur le maréchal de Rroglie, puis se retira dans une chambre voisine avec cet ambassadeur, qui lui remit un papier dont, autant que j'ai pu le \nir de la chambre on j'étais resté, il n'eut pas l'air d'être mécontent. » Enfin, un peu plus tard, nouveau changement d'attitude. « Je ne suis pour rien dans tout ceci, disait-il à un ministre
étranger, j'aime à voir ces gens-là se battre, et il m'est bien égal qui l'emporte. »
A travers ces Incitations qui, réelles ou calculée^ n'en avaient pas moins l'effet de dépister tout effort l'ait pour pénétrer ses desseins, une seule chose était certaine, c'est qu'il remettait ostensiblement son armée sur le pied de guerre el réparait toutes ses forteresses, tant sur les frontières de Bohème que dans le voisinage du Rhin, de manière à les préserver de toute surprise. Évidemment il voyait le moment venir où il devait reparaître sur la scène, s'il ne voulait pas que le drame se dénouât sans son concours. Mais quel rôle prendrait-il, et à quelle heure? Se remettrait-il avec les vaincus pour les aider ;ï se relever, ou avec les vainqueurs pour partager le butin? C'est ce qu'il ne savait pas encore lui-même ou ne voulait pas laisser savoir. En attendant, Yalori et llyndford, aussi las que dégoûtés d'être si souvent trompés et de ne recevoir que des rebuffades, ne faisaient plus que se communiquer mutuellement leurs répugnances, et leurs dépêches, qu'on dirait copiées les unes sur les autres; envoyaient, à Versailles
comme à Londres, ce refrain uniforme : « N espérez jamais rien obtenir de cet homme-ci, quoi qu'il vous dise ; il n'agira que le jour où il saura bien certainement de quel côté est la force ou bien où il se sentira menacé dans son intérêt personnel1. »
A défaut cependant des ministres ordinaires de la diplomatie régulière, qui donnaient ainsi la démission de leur métier, un ambassadeur vraiment extraordinaire se rencontra pour tenter encore l'aventure. Celui-là ne fut autre que Voltaire, qui, s'étant déjà employé une fois dans une mission officieuse de ce genre, sans beaucoup de succès, n'aurait pas dû être bien tenté de revenir à la charge. Comment il se laissa eng-ager de nouveau dans une seconde entre-
i. Valori a Ainelot, 18 juin, 16 juillet 1*43. {Correspondance d>> Prusse. Ministère des affaires étrangères.)— Hyndford à Carteret, <i, 16 juillet, 1S août 1743. (Record Office.) -- Frédéric au i ointe de Rottenbourg, 3, 13 juillet 1743. [Pol. Corr., t. 11, p. 381, 385.)
prise, qui ne devait pas mieux réussir que la première, et comment il s'en acquitta, c'est une histoire qui vaut la peine d'être contée avec quelque détail; car c'est peut-être l'un des plus curieux incidents de la vie de cet homme illustre aussi bien que de son royal ami.
Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur l'accueil si peu patriotique que le poète français avait fait à la paix perfide par laquelle Frédéric nous avait faussé compagnie au jour du malheur, la lettre de félicitât ion qu'il n'avait pas craint d'adresser à ce sujet à Berlin, puis la publicité inattendue que cette épître reçut, enfin l'indignation générale qui s'ensuivit. Pour préserver Voltaire de mesures de rigueur qui n'auraient été que trop bien méritées, il ne fallut pas moins, on l'a vu, que des désaveux répétés de sa part, auxquels le ministère voulut bien faire semblant d'ajouter foi1. Une telle conduite avait fait sans doute beaucoup de tort à sa réputation d'honnête homme et de bon citoyen ; elle n'avait rien pu enlever pourtant ni à la