I. Droysen, I. Il, p
LOUIS XV a l'armée 2~2\
\i tailles lui-même, auquel, après les premiers moments d'irritation passés, l'opinion publique rendait justice comme à l'habile préparateur d'une bataille dont un malheureux hasard seul avait compromis le succès; la réserve était ennliée à Maurice de Saxe, élevé, ce jour-là même, au rang de maréchal de France. Cette haute dignité, à la vérité, ne lui fut pas conférée sans quelques hésitations de la part du roi et sans quelques murmures de la part des courtisans. C'était un Allemand, disait-on, le frère d'un roi engagé dans des alliances suspectes, un chercheur d'aventures et un quêteur de couronne, prêt à vendre son épéc à toutes les causes. Puis il était protestant, et, depuis le maréchal de Schomberg, banni après la révocation de ledit de Nantes, aucun hérétique n'avait commandé en chef une armée française. — « Il n'a rien, disait Louis XV, qui l'attache à la France que ses maîtresses, et il en retrouvera toujours. » Ce fut Noailles qui, par une généreuse insistance, vint à bout de ses scrupules, et il y eut d'autant plus de mérite que, Maurice étant resté l'ami et le confident du maréchal de Broglie
jusqu'à la dernière heure, il pouvait craindre de sa part une malveillance personnelle. « Mais, dit il au roi, les officiers qui sont portés vers le grand sont si rares, que je regarde cet homme comme précieux ; il a de l'élévation dans l'esprit et du sentiment dans le cœur;... la méfiance l'éloignerait, la confiance rattachera. » — C'était parler lui-même en homme de cœur et juger en homme d'esprit.
L'armée d'Alsace paraissait la moins bien partagée, non que le vieux Coigny, qui en restait chargé, fût sans mérite; mais il était usé par l'âge et les fatigues. Suffisant tant qu'il n'y aurait qu'à rester sur la défensive, et garder le territoire français, il serait évidemment au-dessous de sa tâche si on se décidait à satisfaire aux exigences de Frédéric et à pousser une I >>;nie en Allemagne. Mais, pour ce jour-là, il \ avait un candidat au commandement que désignait l'amitié du roi de Prusse, ou plutôt qui se désignait lui-même. C'était Melle-Isle, dont la santé était imparfaitement rétablie par une année de repos, mais dont l'ambition, plus ardente que jamais, était pressée de savoir si,
louis xv a l'armée 223
comme il le disait familièrement, la « faveur ne pouvait pas repousser comme la barbe ». Par l'intermédiaire du comte de Rottenbourg, qu'il avait connu en Allemagne, il avait trouvé moyen de se faire enlin admettre chez madame de Châleauroux ; il était consulté secrètement par Tencin sur les articles du traité à soumettre au roi de Prusse. En attendant, il avait repris son ancien commandement de Metz, dont il était toujours titulaire, comme un poste avancé, d'où il pouvait, à un jour donné, s'élancer de nouveau sur l'Allemagne '.
Dans l'ensemble, c'était un grand et puissant effort qui, partant d'une nation qu'on croyait affaiblie et décourauée, faisait honneur et au roi qui l'inspirait et aux sujets qui s'y prêtaient sans défaillance. Trois cent mille hommes, dont plus de soixante de milice, étaient sous les ar-
1. La Correspondance de Prusse (Ministère des affaires •'•Iran gère s) contu'iil plusieurs lettres de Rottenbourg à Belleque j'aurai occasion de mentionner plus loin, et qui attestent leur intimité. Voir aussi,dansla collection que j'ai déjà citée Paris, 1790 . une lcllro d:i rardinil de Tencin à Belle-lâle, du 21 avril, qui fait voir qu'il cous il ail ce maréchal sur les clauses du projet de traité, mais qu'il ue voulait pas que ce concert fût connu du roi.
nies : c'était un effectif inaccoutumé dans les habitudes du temps et dont la levée, comme l'entretien, chargeaient d'un poids très lourd les populations. Pour y faire face, il avait fallu élever l'octroi des villes au taux des dernières et plus mauvaises années de Louis XLV, créer [tins de trois millions de rente, demander des dons gratuits à tous les pays d'Etats; et même, avec ces ressources, la dépense annuelle allait dépasser la recette de plus de cent millions. Quelques aimées plus tôt ou plus tard, de telles exigences eussent suscité une rumeur et un gémissement universels. Le Parlement, en corps, eût porté à Versailles ses remontrances. Mais, ce jour-là. on était si heureux d'avoir enfin retrouvé un roi, que pas un murmure ne s'éleva.
Le succès, d'ailleurs, au moins pour la première heure, pouvait être assuré. Si Louis XV se proposait de suivre sur le champ de bataille les exemples de Frédéric, Noailles, qui le guidait, lui mettait sous les yeux un autre original qu'il prétendait lui faire copier: c'était le souvenir de Louis XIV, et, parmi les exploits per-
soimels (d'ailleurs peu nombreux) du grand roi, le modèle qu'il avait choisi à lui proposer, c'était la brillante campagne do 1673, dans laquelle le souverain, encore dans tout l'éclat de la jeunesse et ayant Vauban à ses côtés, avait dirigé lui-même le siège de l'importante citadelle de Maestrioht. Lue guerre de sièges avait l'avantage de donner à Louis XV (comme autrefois h son aïeul) l'occasion qu'il cherchait de se faire voir à ses soldats et de déployer sa valeur dans les tranchées sans exposer sa dignité à tous les hasards d'une action en rase campagne. En mettant les choses au pis, l'échec d'un siège n'exposait jamais à la chance d'une captivité ou d'une déroute.
Seulement cet exemple emprunté au passé faisait naître tout de suite une question très délicate. Dans l'expédition de 1673, Louis XIV s'était fait suivre de toute sa cour. La reine et ses clames, parmi lesquelles figuraient mesdames de la Vallière et de Montespan, l'une déjà en disgrâce, l'autre à l'apogée de sa faveur, étaient venues s'établir a Tournai pour recevoir plus tôt les nouvelles et accourir au lendemain
de la victoire; Louis XV allait-il donner le môme spectacle et paraître entouré du môme cortège? Une personne le désirait ardemment: c'était la Montespan du jour, celle qui, fi ère d'avoir armé elle-même le bras du roi, était pressée de jouir de son œuvre. Déjà, l'automne précédent, quand le roi avait songé un instant à partir pour l'Alsace, madame de Châteauroux avait exprimé tout bas ce vœu au maréchal de Xoailles: « Si le roi part, écrivait-elle alors, que deviendrai-je? Serait-il impossible que, ma sœur de Lauraguais et moi, nous le suivissions? Je ne voudrais rien faire de singulier ni qui pût retomber sur lui et lui donner du ridicule. Donnez, à cet égard, vos idées à votre Ritow'lu'llc » Noailles, sentant probablement que Louis XV était encore trop loin d'égaler son aïeul pour avoir le droit de l'imiter tout de suite dans ses écarts, avait éludé l'insinuation avec tous les égards dus par un bon courtisan à une favorite et par un parrain à sa filleule. Cette fois, avant même que madame de Châteauroux eut renouvelé l'expression de son désir, et ti oignant que le roi n'eût la tentation d'y céder,
louis xv a l'armée 227
il alla tout de suite au-devant pour Je prévenir. 11 représenta que la dureté des temps ne permetlait guère l'énorme dépense qu'entraînerait le transport de toute la cour à la suite de l'armée. Louis XV, peu habitué encore à faire ses volontés et encore moins à exprimer tout haut ses fantaisies, céda, non sans regret. Comme le train dont il se fit accompagner était encore très considérable, personne ne se méprit sur la valeur du prétexte et on sut gré à Noailles de l'avoir fait prévaloir. « Tout suit à l'armée, écrit le sarcastique marquis d'Argenson, le grand maître, le chambellan, la cuisine, la bouche ; il n'y a que la maîtresse qui reste l. » Mais on avait compté sans l'épouse légitime, qui, de tous les droits dont elle perdait trop souvent le souvenir, ne tenait qu'à celui de partager les périls de l'objet de son timide et respectueux amour et de veiller elle-même sur le salut d'une vie si précieuse, peut-être d'une Ame si chère. La reine brûlait de s'attacher aux pas do son époux : ce vœu, qu'elle n'osait expri-
1. Roussetj I. F. — Barbier, t. II, avril 1744. — D'Argeu ?oiij Journal, t. IV) p. 98.
mer, se lisait dans ses regards. « Je pris la liberté de lui demander, écrit le duc de Luynes, si elle ne désirait pas daller sur la frontière ; elle me dit qu'elle le souhaitait extrêmement : « Cela étant, madame, » lui dis-je, « pourquoi » Votre Majesté ne le dit-elle pas au roi? » Elle me parut embarrassée de m'écouter et encore pins de me répondre. Enlin elle ne trouva pas d'autre expédient que de lui écrire. Jeudi matin, effectivement, après avoir été quelque temps avec le roi et étant au moment de s'en aller, elle lui remit elle-même sa lettre, mais avec beaucoup d'embarras, et s'en alla immédiatement après. Je n'ai point vu cette lettre; mais j'ai ouï dire qu'elle lui offrait de le suivre sur la frontière de quelle manière il voudrait et qu'elle ne lui demandait pas de réponse. Vraisemblablement, ce dernier article sera le seul qui lui sera accordé l.
L'habile courtisan se trompait pourtant; le roi répondit, mais évasivement, en alléguant pour motif de son refus celte crainte de l'excès