Chavigny au roi, 15, 26 mars 1144. Correspondance il
louis xv a l'armée 213
H faut rendre cette justice cà Frédéric qu'il lil tète avec sang-froid à cette tempête, et, malgré son désaccord avec Chavigny, lui vint chaleureusement en aide pour la dissiper. Il s'employa avec zèle auprès du prince de Hesse pour lui persuader que la France ne pouvait avoir conçu sérieusement l'intention de détrôner un prince aussi solidement établi dans son royaume que le roi George, et qu'il ne pouvait être question que de susciter chez lui quelques mutineries qui lui donneraient de l'embarras. « Je vous prie, lui disait-il, pour l'amour de Dieu et df la patrie, n'abandonnez point le bon parti dans lequel vous étiez prêt à entrer;... distinguez, s'il vous plaît, le roi de France et l'empereur. Pourquoi voulez-vous faire souffrir ce dernier des actions du premier? Songez, je vous prie, que vous prêtez le cou aux fers que les Autrichiens veulent donner à l'empire. Pour moi. quoi qu'il arrive, j'ai pris mon parti de me
Bavière.— Ministère des affaires étrangères. -- Mémoires deNoailles, I. [II, p. 453).Le mécontentement de Charles VU au sujet de l'expédition du Prétendant, donton avait négligé dp le prévenir, est mentionné dans ?on Journal, p. 113.
servir de tous les moyens que la Providence m'a donnés pour soutenir l'empereur que j'ai élu avec tout le corps germanique... Je vous conjure par tout ce que vous avez de saint et de sacré de ne point vous précipiter dans le parti que je crains que vous ne preniez. » Quelques mots murmurés à l'oreille sur l'inconvénient de sacrifier la chance prochaine d'acquérir pour soi-même la dignité électorale à l'éventualité éloignée de voir son fils appelé à la succession anglaise eurent peut-être plus d'effet encore sur le prince Guillaume que ces adjurations patriotiques. En tout cas. le premier moment passé, il se calma sensiblement et aida à faire le calme autour de lui. Tout en alléguant toujours qu'il lui serait impossible de ne pas porter secours au roi son parent, si la couronne britannique était menacée, il promit de ne lui venir en aide qu'en Angleterre même, et de ne mettre à son service aucun de ses soldats en Allemagne \ Mais, en attendant, par ces retards volon-
1. Frédéric au prince < 1 < ^ liesse. 19 mars 174 L — Pol. Corr., I. III, p. 61. — Chavigny au roi, 2IÎ mars 1744. [Correspondance de Bavière. — Ministère des affaires étrangères.)
LOUIS XV A l'armée 215
laires ou non, la négociation pendante à Versailles n'en était pas moins tenue en suspens, et cependant le temps s'écoulait, la saison d'agir approchait, et l'impatience du roi croissait d'heure en heure. Ne pouvant se contenir plus Longtemps, il résolut, sans interrompre les pourparlers avec le roi de Prusse, en lui donnant, même tout de suite, satisfaction sur tous les points qui ne souillaient point de difficultés, d'engager l'action, sans attendre son concours, dans tous les lieux où Ton pourrait s'en passer. Je ne sais si ce fut madame de Châteauroux qui lui donna ce conseil généreux, et s'il le suivit pour lui plaire ; mais, en tout cas, l'inspiration était heureuse, comme le sont toujours les partis de hardiesse dans les moments critiques : une résolution virile était la meilleure manière de répondre aux méfiances toujours amèrement exprimées par Frédéric sur le courage des Français. Dans l'état d'inquiétude, en effet, où l'on voyait ce prince, et avec sa résolution liés évidente de ne pas laisser le sort de la guerre se décider sans son concours, il était clair qu'une fois la France de nouveau
en campagne, bon gré, mal gré, victorieuse on vaincue, il faudrait bien qu'il lui vînt en aide, soit pour partager ses avantages, soit pour ne pas laisser consommer, avec sa défaite, le triomphe de ses propres ennemis. Agir sans lui, ou du moins avant lui, au point où Ton en était, c'était donc, à peu près à coup sûr, l'entraîner à le compromettre. Frédéric lui-même, d'ailleurs, paraissait plus d'une fois avoir prévu et désiré cette manière audacieuse de brusquer les événements ; car, à plusieurs reprises, causant avec Valori des divers incidents qui retardaient la négociation, il lui était arrivé de s'écrier : « Mais, pour Dieu, montrez donc quelque vigueur. Faites quelque action d'éclat. >>
Un branle-bas général fut en conséquence immédiatement donné. Dans la première quinzaine d'août, le prince de Conti franchit les Alpes et la déclaration de guerre fut expédiée à Vienne : le roi annonça, pour les derniers jours du mois, son départ pour la Flandre et son entrée dans les Pays-Bas à la tète de son armée. Il n'y eut que le projet de débarquement en An-
louis \ \ \ i ' \ i! m i::r. 217
gleterre qui dût être abandonné, parce que, le secret en ayant été éventé trop tût, le succès, qui dépendait de la surprise, se trouva tout de suite absolument compromis. Une escadre anglaise, commandée par L'amiral Norris, se présentant devant Dunkerque, vint rendre le passage impossible, et il fallut renoncer pour le moment à l'entreprise, ce qu'on lit d'autant plus facilement qu'on apprenait en même temps le mauvais effet qu'elle produisait en Allemagne.
Le passage de si longues hésitations à une si vigoureuse impulsion ne s'opéra pas sans résistance et sans déchirement dans le conseil. Les vieux compagnons de Fleury en étaient tout étourdis, et murmuraient presque tout haut. Maurepas, en particulier, ne pouvant contenir son humeur railleuse, insinuait h l'oreille que ce beau feu royal pourrait bien s'amortir à l'approche du péril. « Est-il sûr que le roi soit si brave? disait-il. On assure qu'il veut emmener son confesseur, et il a raison ; car il ne sera pas plus tôt dans la tranchée qu'il aura envie de l'appeler. » Un coup d'autorité vint
mettre fin à ces mauvais propos ; mais ce no fut pas Maurepas qui fut atteint, ce plaisant ministre ayant Fart d'amuser assez le roi en sa présence pour lui faire oublier les quolibets qu'il pouvait se permettre par derrière. La viclime fut l'innocent Amelot, qui, au contraire, avait le malheur d'agacer toujours, au conseil, les nerfs de son royal auditeur par sa parole lourde et traînante, que rendait plus ridicule un bégaiement naturel. C'était, d'ailleurs, le sujet des railleries habituelles du roi de Prusse, contre lequel Amelot lui-même, tout plein des souvenirs de la dernière campagne, ne tarissait pas, de son côté, en récriminations monotones. Il parut naturel de le sacrifier au rétablissement de la bonne harmonie entre les deux souverains. On le renvoya sans le prévenir, et, ce qui est plus singulier, sans le remplacer. Louis XV annonça l'intention de diriger luimême les affaires extérieures de son royaume sans an Ire auxiliaire que les deux premiers commis du ministère, Laporte-Dutheil et Ledran. En fait d'action personnelle, c'était pins que n'avail tenté Louis XIV et pins, peut-être,
qu'il n'était prudent ni mémo possible à son petit-lils d'entreprendre l.
Mais rien n'arrêtait le zèle du roi novice, et Rottenbourg, étonné d'être tout d'un coup pagne à la main et de se trouver obligé, par ses instructions, de ralentir le mouvement plutôt que de le presser, en rendait compte avec surprise. On l'appelait, disait-il, à peu près chaque soir, à souper en tête-à-tête avec le roi, chez madame de Châteauroux, et c'était pour le presser d'intarissables questions sur l'organisation de l'armée prussienne et lui faire recommencer sans cesse le récit des victoires de son maître. « Quel homme! s'écriait Louis XV, avec un enthousiasme où il entrait autant de secrète admiration que d'adroite flatterie, voilà l'exemple que je vais suivre. Quelle discipline il sait faire régner dans son armée ! Les revers l'ont détruite dans la notre; mais, à son exemple, je saurai bien la rétablir. C'est une vraie fêle d'être en alliance avec un tel homme ! ce sera mon oeuvre, je n'en laisserai l'honneur à
1. Madame de Tencin à Richelieu, 19 avril, s mai 17U.— Rousset, t. 1. introduction, p. cxxxiv.
personne. » Puis il laissait entendre qu'il pouvait Lien y avoir eu, derrière son dos et à son insu, quelques chipoteries du cardinal de Fleury, qui justifiaient la défection de Breslau. « Mais tout cela esl fini, ajoutait-il, et du moment que tout se traite de roi à roi, rien ne pourra plus nous désunir; ie roi de Prusse sera mon meilleur et mou plus fidèle ami '. »
Les dispositions militaires paraissaient bien conçues, et, si Frédéric avait réellement servi de modèle, il n'avait que des compliments à faire à son imitateur. Il n'y avait pas moins de quatre armées dont il fallait assurer le service et combiner les mouvements : celle d'Italie, celle d'Alsace, et l'armée royale divisée en deux corps distincts, dont l'un devait entrer en Flandre avec le souverain lui-même, tandis que l'autre, tenu en réserve sur la droite, couvrait la France en s'étendant jusqu'à la rive gauche du Rhin. Conti, qui commandai! le premier corps, était jeune et plein d'ardeur; le roi avait ;i ses cotés pour conseiller le maréchal de