Eichel à Podewils, 19 mai. — Frédéric à Andrié
29 mai ll'tl. — (Pol. Corr.A. III. p. 145, 158.]
coup à quatre-vingts ans en arrière, aux jours on le roi-soleil accablait la faible république de sa formidable puissance. La situation même pouvait passer pour plus grave encore qu'en 1672, car, dans cette année critique, la Hollande n'avait eu à songer qu'à sa propre défense; aujourd'hui, elle était de plus obligée, par un traité plusieurs fois renouvelé depuis la paix d'Utrecht, à fournir un contingent aux garni sons d'un certain nombre des places fortes des Pays-Bas appartenant à l'Autriche, qui. en revanche, s'était engagée à ne jamais en faire cession à la France. Ce traité portait, dans la ja langue diplomatique du temps, le nom de traité dp la Barrière, parce que ces garnisons mixtes formaient comme une sorte de rempart, élevé à frais communs, pour défendre, à défaut de frontières naturelles, les plaines flamandes contre l'ambition française. Cette précaution, dont la Hollande avait bénéficié plusieurs fois depuis quarante années, tournait, celte fois, contre elle: car elle allait se trouver engagée, bon gré, mal gré, à essuyer le premier feu dans la rencontre prochaine des troupes de Marie-
Thérèse et de celles de Louis XV. Les premiers boulets français lancés contre les remparts d'Ypres, de Menin et de Tournay allaient frapper la poitrine des soldats républicains.
L'émotion fut tout de suite portée au comble : ce furent d'abord la colère, l'orgueil et le fanatisme qui débordèrent en invectives. « La fermentation est extrême, écrivait La Ville le 2 mars; c'est ici une maxime fondamentale et
une opinion reçue par tous les Etats qui composent la république, que sa sûreté ne saurait se maintenir si le trône d'Angleterre cessait d'être occupé par un protestant... Je m'attends que, dans la plupart des églises des sept Provinces où l'on célèbre demain le jour déjeune et de prières, les prédicateurs tâcheront, par des discours séditieux, d'exaspérer la populace, et je ne serais pas surpris de voir le fanatisme, qui s'était ralenti depuis quelque temps, se réveiller avec plus de véhémence que jamais... il n'est plus question de secourir la reine de Hongrie, il s'agit de défendre la liberté et la religion. » Mais, peu de jours après, ce beau
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relie à des bourgeois paisibles brusquemenl détournés de leurs spéculations et de leur commerce. « On se flattail de nous intimider, poursuit La Ville le 16 avril, et on tremble actuellement de peur. Le parti de vigueur que le roi a pris a fait disparaître le prétendu courage, qui n'était fondé que sur l'opinion, également fausse, où l'on était de l'épuisement et de la faiblesse de la France. » Le trouble était, d'ailleurs, accru parles divisions intérieures. C'était encore la répétition des scènes du siècle précédent. Le parti qui gouvernait, et qui professait les doctrines rigoureusement républicaines, était accusé d'inaction, de faiblesse, d'impuissance. Le besoin d'un chef, le désir de l'unité dans le commandement, ces sentiments naturels dans toutes les crises politiques, étaient éprouvés et exprimés tout haut. On tournait les yeux vers l'héritier de la maison de Nassau, qui gouvernait déjà plusieurs provinces, et le rétablissement du stathoudéraf. aboli depuis la mort de Guillaume III ', était
L La Ville à Ainelot, 2, 20 mars, 16 avril 1744. Correspondance de Holla de. - Ministère des affaires étrangères.)
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demandé dans la presse el discuté dans les conférences politiques.
Le ministère français était tenu au courant de toutes ces agitations, dans le moindre détail, par un singulier moyen qui lui permettait de compter en quelque sorte les palpitations du cœur de la république. On a vu que Voltaire, dans son malencontreux passage en Hollande, n'avait pu rendre qu'un véritable service, c'était de surprendre par artifice et de livrer ensuite par délation les secrètes confidences du gouvernement hollandais. C'est ce genre plus ou moins honorable de bon office qu'il était en mesure de continuer même à distance de La Haye ; car son ami, le jeune Podewils, qui occupait, comme nous l'avons vu, le poste de ministre de Frédéric auprès des états généraux, trouvait moyen, par de discrètes intelligences, de s;' procurer copie de la correspondance du pensionnaire Fagel avec son ambassadeur à Paris. Il la faisait passer sous main à Voltaire, qui ne remplissait que son devoir en la communiquant au ministère français. A la vérité, dans les termes dont il accompagna son premier
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envoi, on apercevait bien quelque embarras, provenant sans doute du souvenir de sa mésaventure et du regret de n'être pas appelé à un plus grand rôle. « Je vous supplie, disait-il au ministre, d'être bien persuadé que je ne suis pas ce (jue les Anglais appellent busy body, les Romains ardelio, et les Français, par périphrase, homme qui se fait de fête. Ma fête est que vus affaires prospèrent. Recevez ces inutilités du plus médiocre et du plus tendrement dévoué de vos serviteurs. » Mais, après ces excuses faites en son nom personnel, il continuait en accablant de ses railleries impitoyables ce qu'il appelait les grosses têtes hollandaises, principalement le pauvre ambassadeur à Paris, Van Iloey, à qui il en voulait peut-être de n'avoir pu le déplacer, et qu'il qualifiait du nom de « Platon de la Hollande », parce que le digne homme ne s'exprimait jamais que par sentences tirées soit de l'Ecriture sainte, soit des philosophes de l'antiquité '.
!. Voltaire à Amelot, 14 décembre 171:'., 13, 15 janvier 1744 et passim, {Correspondance de Hollande. — Ministère des affaires étrangères.)
A l'exemple de Voltaire, ce n'était à Versailles, et même dans le ministère, que plaisanteries sur le compte des bourgeois flamands et sur l'émotion que semblait leur causer l'odeur de la poudre, qu'ils croyaient déjà sentir. L'impertinence, ce travers naturel au caractère des courtisans français, renaissant avec la confiance, trouvait là un sujet intarissable de s'exercer : c'était toujours Dorante raillant M.Jourdain et don Juan bernant M. Dimanche. Dans le conseil même, où ne manquaient pas de mauvais plaisants, comme Maurepas, la lecture des dépèches interceptées de Van Hoey était un véritable divertissement. Et, en réalité,, qui n'aurait souri quand on lisait un récit tel que celui-ci, fait par l'ambassadeur lui-même, d'une audience où on s'était amusé de lui presque à sa barbe? « Après avoir objecté les maux affreux qui sont les fruits inévitables de la guerre, je démontrai par des raisons invincibles que la puissance d'un roi de France, établie sur l'amour de la paix, devait être naturellement inaltérable et que Sa Majesté, en exerçant constamment cette vertu, obtiendrait
par elle-même le titre de roi très chrétien d'une manière bien plus glorieuse encore que par la prérogative héréditaire qui le lui donne. Un de messieurs les ministres me dit sur cela avec vivacité : « Vous avez certainement raison, et » comment pourrait-on douter de la solidité » de ce que vous avancez, puisque tous ceux » qui ont acquis la réputation d'hommes véri- » tablement sages ont toujours pensé qu'une » paix, quoique peu équitable et très onéreuse, » était préférable à la guerre la plus juste et la » plus heureuse ? » Mais combien ne nous écartons-nous pas tous tant que nous sommes de cette maxime ! Les raisons de modération qui n'ont en vue que le bien public ne sontelles pas toujours subordonnées à cette fausse et orgueilleuse sagesse qui se cache sous le masque de la dignité et qui doit sa plus grande force à des motifs d'intérêt personnel?... « On » dit, » a-t-on ajouté, « que la prochaine atta- » que des Pays-Bas cause un grand embarras à » votre république. Kilo n'a qu'à suivre la » leçon de prudence contenue dans les versets » 29, 30, 31, 32 du xiv° chapitre de l'Évan-
» gile selon saint Luc. Le parti suggéré dans » les deux derniers versets peut être suivi par » la république avec une entière confiance. » Ces versets sont ceux où il est dit qu'un souverain qui n'a que dix mille hommes à mettre en guerre contre un ennemi qui en a plus de vingt mille doit lui envoyer des ambassadeurs pour demander la paix1. »
Quelques jours après, le soir même du départ du roi, van Jloey revenait encore à la ebarge avec un aplomb d'autant plus comique qu'il ne se doutait pas du rôle plaisant qu'on lui faisait jouer : « Je pris occasion, dit-il, de peindre aux ministres les horreurs de la guerre avec les couleurs les plus vives et de recommander la paix, el tous ont reçu mes représentations, comme auparavant, avec estime et approbation. On me représenta en même temps que, comme la défiance faisait naître par degrés la guerre, de même la guerre devait nécessairement produire l'inimitié des plus vives. J'ai fait, ajoutait-
l. Dépêche interceptée de van Hoey, 21 avril 1144. — Correspondance de Ihillunde. — Ministère de9 affaires étrangères.)
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il enfin naïvement, tout mon possible pouf découvrir s'il y avait quelque négociation entre cette cour et celle de Prusse, mais je n'ai reçu d'autre réponse que celle qu'on m'a toujours faite1. »
Le conseil si plaisamment donné de suivre les procédés diplomatiques recommandés par saiut Luc fut pris au sérieux et appliqué. A la vérité, ce fut l'ambassadeur de France qui prit l'initiative de faire auprès des états généraux une démarche solennelle, en apparence pour les rassurer, en réalité pour mettre le comble à leur inquiétude, en ne leur laissant aucun doute sur les intentions de son maître. Le 23 avril, le jour même où le roi quittait Versailles, le marquis de F.énelon, de retour après une assez longue absence, demandait audience aux états généraux et, se rendant au lieu de leur réunion avec tout l'appareil de sa dignité, dans un carrosse attelé de six chevaux, suivi de nombreuses voitures de suite et de toute sa livrée sur pied, il tint, en présence de l'assem-