Ibid.. 27 avril
blée, un discours qui ne dut pas durer moins d'une heure de lecture. Tous les griefs de la France contre l'Autriche et l'Angleterre y étaient éloquemment résumés ; tous les efforts faits pour ménager la république et la tenir en dehors du conflit engagé depuis trois ans y étaient rappelés et mis en contraste avec l'insistance et les moyens de toute nature employés, au contraire, par le cabinet de Londres pour l'associer à ses vues ambitieuses.
« Dans le parti, disait l'ambassadeur, que le roi mon maître prend, il aurait voulu pouvoir continuer à pousser ses égards pour Vos Hautes Puissances et leur voisinage jusqu'à se dispenser d'attaquer la reine de Hongrie dans ses possessions des Pays-Bas ; mais quel moyen a-t-on laissé à 8a Majesté de s'en abstenir? Comment peut-elle, autrement qu'en prévenant ses ennemis, se garantir de l'usage qu'on ne tarderait pas de faire, pour envahir ses propres frontières, de ces mômes Pays-Bas qu'elle aurait respectés?... Le roi peut-il voir cette armée répandue tout le long de ses frontières des Pays-Bas sans se servir de tous les moyens que Dieu lui a mis
en main pour se tenir à l'abri d'être envahi en se mettant le premier en campagne? Vos hautes Puissances pourraient-elles même attendre avec quelque lueur de justice que Sa Majesté s'abstînt d'attaquer ses ennemis d'un côté où elle n'a elle-même aucune sûreté qu'elle ne sera point attaquée? » L'Angleterre pouvait-elle alléguer des raisons aussi légitimes dans sa tentative d'entraîner la république à sa suite et de lui faire partager ses périls? Et ceux qui, dans le sein de la république elle-même, secondaient les vues anglaises, quels pouvaient donc être leurs motifs? « Peut-être en est-il, ajoutait Fénelon, de cachés dont la haine contre la France est le voile, et qui pourront tendre de plus dune manière au bouleversement intérieur de votre Etat. Mais je ne m'ingérerai point d'approfondir cette matière, sur laquelle vous devez mieux connaître et mieux sentir que moi ce que vous avez à appréhender... Les annales de votre république indiquent suffisamment ce qu'il ne m'appartient pas de vous rappeler. » — Cette allusion discrète aux périls qu'avaient courus, un siècle auparavant, dans une crise
semblable, les républicains d'alors, allait adroitement à l'adresse des républicains du jour. C'était évoquera leurs yeux le souvenir sanglant des violences populaires qui avaient autrefois porté Guillaume au pouvoir et comme le fantôme du cadavre mutilé des deux de Witt. Enfin le comble élait mis à ce mélange habile de caresses et de menaces par l'annonce de son prochain départ que fit, en terminant, l'ambassadeur. Il devait, dit-il négligemment, déposer momentanément sa qualité diplomatique pour aller reprendre son poste de général dans l'armée qui entrait en ce moment même dans 1rs Pays-Cas. C'était mettre la main lui-même sur la garde de son épée '.
Les magistrats hollandais écoutèrent ce fier langage la tête basse et l'air consterné: pas un mot ne fut répondu; seulement, comme l'ambassadeur se retirait, le secrétaire de l'assemblée s'approcha de lui pour lui demander une copie de son discours revêtue de sa signature. « Est-ce l'usage? dit Fénelon. — Oui, lui dit le
1. Discours rlu marquis de Fénelon aux Etats généraux. — Mémoires de Luynes, t. VI. p. 228.
secrétaire. — Eh bien, monsieur, comme c'est un monument de la dignité, de la bonne foi et de la probité du roi mon maître, je le signerai, s'il le faut, de mon sang. » Il n'y eut pas plus de réponse écrite que verbale : on se décida seulement à envoyer au-devant du roi un messager, presque suppliant, et on fit choix, cette fois, pour cette mission, d'un homme de qualité. Le comte de Wassenaer, gentilhomme de bonne maison, qui avait habité Paris et gardé des relations à la cour, fut chargé, d'aller trouver Louis XV partout où il le rencontrerait, pour le conjurer d'arrêter ou du moins de suspendre sa marche '.
Parti sans délai, ce fut le 15 mai, au camp de Cysoing-, sous Lille, que Wassenaer rencontra le cortège royal. Le roi venait d'y arriver depuis plusieurs jours, après avoir visité, en compagnie du maréchal de Noailles, les places de Condé, de Douai, et de Maubeuge. Il était plein d'entrain, d'ardeur, accueilli partout, des soldats
1. Fénelon au roi, 23 avril. — La Ville à Ainelot, 7, 19 mai L743. {Correspondance de Hollande. — Ministère de? affaire? étrangère?.) — Droyson, t. II, p. 262.
comme des populations, avec une satisfaction enthousiaste. A Lille surtout, la réception, préparée avec art par le maréchal de Saxe, fut un véritable délire. Ces mots: « Voilà le roi! Enfin, nous avons donc un roi! » sortaient do toutes les bouches. Louis, ravi lui-même et comme transfiguré, se prêtait avec complaisance aux regards avides de le voir, aux acclamations dont le bruit inaccoutumé flattait ses oreilles. Accompagné et conduit par Maurice, il visitait le camp, les casernes et les hôpitaux, goûtait le bouillon des malades et le pain du soldat, puis rentrait pour étudier jusqu'à une heure avancée de la nuit le plan des places fortes qu'on se proposait d'assiéger. Jamais son humeur n'avait paru plus gaie; jamais il ne s'était plaint de moins de fatigue.
En même temps qu'on lui annonça la présence du comte de Wassenaer, d'excellentes nouvelles lui étaient apportées du Midi. Le prince de Conti, entrant en Italie par le comté de Nice, avait franchi le Var sans résistance et emporté sous le feu combiné des batteries piémontaises et de l'escadre anglaise la place forte de Villefranche
et tous ses magasins. Ce succès, obtenu par un prince de la maison royale, prélude de ceux que Louis se promettait de remporter lui-même, en redoublant son émulation, ne le disposait pas à bien accueillir les prières de la république. Il indiqua pourtant à l'envoyé une audience pour le lendemain ; mais, sous prétexte apparemment qu'il le connaissait de longue date, il le reçut avec un sans façon militaire et une absence d'étiquette qui témoignaient de plus de dédain que de cordialité: « La porte du roi ayant été ouverte, écrit Wassenaer lui-même, j'y entrai, conduit par l'introducteur, M. de Verneuil. Le roi était assis en robe de chambre et la tête découverte devant une table sur laquelle était une toilette et un fort petit miroir. Sa Majesté était occupée à se laver les mains. Elle me parla avant tous les autres et me dit : « — Monsieur » de Wassenaer, combien y a-t-il de temps que » vous n'avez été en France? » Je répondis qu'il y avait vingt-cinq ans passés. « — Vous me » trouvez donc bien changé? » — Sur ce que je dis que Sa Majesté n'avait encore que douze ou treize ans, il repartit : « — Ily a vingt-
» cinq ans, je ne devais avoir que huit à neuf » ans. » Les courtisans calculèrent d'abord le temps et trouvèrent que Sa Majesté avait
raison1. »
Wassenaer dut se mettre alors en devoir de débiter le petit discours qu'il avait préparé et qui exposait en termes assez embarrassés l'objet de sa mission. Il n'ajoute pas dans sa dépêche ce que les mémoires français nous apprennent, c'est qu'il le prononça d'un ton tremblant, en jetant des yeux inquiets sur la foule de courtisans et d'officiers qui l'entouraient. Le roi répondit au contraire d'une voix haute et ferme. « Toutes mes démarches envers votre république depuis mon avènement à la couronne ont dû lui prouver combien je désirais d'entretenir avec elle une sincère amitié et une parfaite correspondance. J'ai fait connaître assez longtemps mon inclination pour la paix; mais pi us j'ai différé de déclarer la guerre, moins j'en suspendrai les etfets. Mes ministres me feront le
I. Dépêche interceptée de Wassenaer, 20 mai 1744. {Correspondance de Hollande. — Ministère des affaires étrangères.]
LA MALADIE DU ROI Ûl'M
rapport de la commission dont vous êtes chargé, et, après l'avoir communiqué à mes alliés, je ferai savoir à vos maîtres quelles sont mes dernières résolutions. » Le bruit se répandit qu'en terminant il avait ajouté: « Et c'est en Flandre que je vous ferai cette réponse. » Les documents officiels ne portent point cette addition ; mais ce qu'il ne dit pas en paroles, ses actes se chargèrent de le dire, car, dès le lendemain, il partait pour ouvrir lui-même la tranchée devant Menin, citadelle défendue uniquement par une garnison de quinze cents Hollandais '.
Le siège fut poussé très vigoureusement et avec un succès d'autant plus rapide, que, grâce à la confusion qui régnait dans le camp des ennemis, l'attaque sur ce point déterminé était à peu près inattendue. Ce n'était pas du côté de la Flandre maritime, mais du côté du Ilainaut que l'armée austro-anglaise avait concentré ses moyens de défense, d'ailleurs, comme on l'a vu, assez faibles et rendus moins efficaces