‹ Frédéric II et Louis XV, d'après des documents nouveaux 1742-1744. Par le deuc de BroglieChapitre 40 sur 48 · F ] X DU TOME SECOND · texte numérisé non relu

F ] X DU TOME SECOND

(Voir p. GO et suiv.)

Correspondance de Voltaire avec Amelot, ministre des affaires étrangères, pendant sa mission auprès du roi de Prusse.

Je ne donne ici que les lettres inédites, datées presque toutes de La Haye.

Celles qui furent écrites de Berlin ont déjà été publiées dans les œuvres de Voltaire, d'après ses minutes. Le texte définitif qui dut être envoyé au ministre n'existe pas ou n'a pu être retrouvé au ministère des affaires étrangères.

ministère des affaires étrangères. — (Correspondance

de Hollande.)

Voltaire à Amelot.

A La Haye, ce 21 juillet 1743.

Monseigneur.

J'envoie un courrier jusqu'à Lille. On m'a donné assez d'argent pour faire de ces dépenses. Ce courrier doit donner mon paquet à ma nièce, femme du commissaire

des guerres de cette ville, et le paquet est sous le couvert de M. de Maurepas, afin de donner moins d'ombrage.

J'ai profité de mon séjour à La Haye pour faire des liaisons utiles. Les principales sont avec les ennemis de la France; les autres sont faites avec les ministres publics.

J'en ai tiré, entre autres connaissances, un mémoire secret et détaillé de l'extraordinaire des guerres de cette année et du continrent de chaque province, que j'ai cru devoir envoyer sur-le-champ au secrétaire d'État de la guerre.

Je suis lié assez intimement avec le fameux M. Van Ilaren; il m'a avoué de quels ressorts il s'est servi pour faire résoudre l'envoi des vingt mille hommes; j'aurai l'honneur de vous en rendre compte lorsque je vous ferai ma cour.

Je sais que M. Van Hoey vous a dépeint M. Van Haren comme un jeune homme qui a plus d'enthousiasme que de raison; mais M. Van Hoey ne l'a jamais vu. Je peux vous assurer (et j'en ai pour garants les ministres les plus expérimentés), que M. Van Haren est un homme d'un esprit très profond et d'un cœur inébranlable. 11 aura vraisemblablement un crédit durable. Permettezmoi de vous dire, monseigneur, que je ne puis être de l'avis de M. de Fénelon, qui pense que ce républicain audacieux est partisan du stathoudérat. J'ai eu plus d'une occasion de voir les vrais sentiments que la liberté et la chaleur de la conversation découvrent à la longue. lime parait entièrement opposé à la faction du prince d'Orange. Je souhaiterais qu'un homme de ce caractère pût être attaché à la personne de Sa Majesté, et je ne crois pas qu'il soit impossible d'y réussir.

Vous savez que M. Fagcl a dil que la République ne poserait les armes que quand la reine de Hongrie serait dans une pleine et entière jouissance de ses droits.

M. Trévor, l'envoyé d'Angleterre, M. de Spork, envoyé titulaire de Hanovre, M. Main, envoyé de Hesse, mais surtout M. de Reisacch m'ont tenu les mêmes discours.

J'ai entendu dire à M. te comte de Nassau qu'on était dans le dessein de n'écouter d'autre accommodement que celui qui pourrait faire un avantage à l'Espagne pour la diviser d'avec la France, et qui laisserait aux alliés le pouvoir de pénétrer en Alsace et en Lorraine.

Je vous instruis fidèlement de ce que j'entends sans être tenté d'y joindre des réflexions inutiles. On me parle familièrement, et, si j'étais dans le camp du roi d'Angleterre, j'ai lieu de croire qu'on ne se déguiserait pas davantage, tant on me croit peu à portée, par mon caractère et par ma situation, de profiter de cette franchise.

Ce bonheur que j'ai de me trouver (je ne sais comment) initié tout d'un coup aux mystères, m'a fait découvrir hier que le roi de Prusse fait emprunter quatre cent mille florins dans Amsterdam. Cette nouvelle est aussi vraie qu'étonnante. Il faut, ou que les trésors soient moins grands qu'on ne le dit, ou que ce monarque veuille emprunter à trois et demi pour cent pour éteindre une dette qui porte cinq pour cent d'intérêt, et gagner ainsi sur cet emprunt. Je ne vois guère une troisième raison, l'emprunt étant très secret; dans l'un et l'autre de ces deux cas, je vous demande, monseigneur, si vous ne jugez pas que ce prince accepterait aisément des subsides en cas de besoin, et s'il ne pourrait pas tenir lieu de ce qu'était autrefois la Suède à l'égard de la France. Je vois ce prince craindre la Russie et l'Autriche,

et n'aimer ni les Anglais, ni les Hollandais. Je suppose qu'il s'unit étroitement avec Sa Majesté, et vous savez sans doute que c'est le comble des vœux de son ministre à La Haye, qui peut tout sur le secrétaire d'État, et qui est fort aimé de Sa Majesté Prussienne ; ni l'un ni l'autre ne le font agir, je le sais, mais l'un et l'autre peuvent assurément le déterminer à ce que lui-même approuve et désire.

Je suppose donc que cette union peut se faire avec autant de secret que de bonne foi; je. prends alors la liberté de vous demander si Sa Majesté ferait des difficultés pour donner des subsides au roi de Prusse, et s'il ne serait pas très aisé d'ôter aux alliés une partie des subsistances de l'année procbaine,'en les achetant vers le mois de janvier par avance pour le compte du roi de Prusse, soit pour Vesel, soit pour Magdebourg; sous cent prétextes plausibles. C'est une idée que je soumets à vos lumières avec toute la défiance que je dois avoir des miennes. Mais plus j'y réfléchis, plus il me semble que le roi de Prusse peut faire beaucoup de mal aux alliés, et le pis qui en puisse arriver sera de se déclarer à la fin contre eux. Ce pis serait bien votre mieux.

Vous êtes bien sûr, Monseigneur, que je ne ferai à ce prince aucune proposition pareille; mais je vous demande si vous me permettez de lui laisser entrevoir que la France pourrait lui donner des subsides. Je parlerai d'une manière à ne compromettre personne et à ne pas laisser soupçonner que je sois seulement connu du ministère.

Vous savez les marclies de ce monarque ; il ne sera à Aix-la-Cbapelle que le 13 d'août, et, dans ses voyages, il ne séjournera que deux jours à Berlin. Il m'a fait l'honneur de m'écrire trois fois depuis que je suis à La Haye, pour me bien recommander de m'établir à sa cour, et

d'oublier pour jamais la France, sur laquelle je vois par toutes ses lettres qu'on lui donne des idées bien funestes qu'il faudrait à tout moment rectifier.

J'attendrai vos ordres, Monseigneur, et je ne précipiterai le moment de voir Sa Majesté Prussienne, qu'en cas qu'elle m'écrive : « Venez me trouver à Berlin, à mon retour de Silésie, et suivez-moi à Aix-la-Chapelle. »

Au reste, si mes liaisons, et le bonheur que j'ai d'être reçu partout avec bonté et sans défiance peuvent être de la moindre utilité, il n'y a rien que je ne sois prêt de faire. Je pourrais même parler avec frui là milord Stairs, qui a de l'amitié pour moi depuis vingt-cinq ans, et qui m'est venu voir plusieurs fois à Bruxelles. Je vous supplie de croire qu'en tout ceci je suis très loin de chercher à me faire valoir, et que mon unique but est de pouvoir être utile avec obscurité et de vous marquer en secret mon zèle.

Je suis, avec le dévouement le plus respectueux, Monseigneur, Votre très humble et très obéissant serviteur.

Vous pouvez me donner vos ordres dans le paquet de M. de Fénelon. Je vous entendrai à demi-mot, à moins que vous ne vouliez faire chiffrer.

Amclot à Voltaire.

Le 2 août 1743.

J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 21 juillet, qui est venue sous le couvert de M. de Maurepas. Je ne déciderai point sur le plus ou moins de mérite de la personne dont vous me parlez, ni sur ses sentiments par rapport

à son pays; mais il a certainement tout ce qu'il faut pour remuer la multitude et pour en exciter le fanatisme ; il a prouvé à cet égard de ses talents et de son crédit. Je doute beaucoup qu'un homme de ce caractère puisse jamais être attaché à la bonne cause, ni marcher dans les mêmes voies que ceux qui voudraient qu'on demeurât tranquille, il y perdrait trop personnellement; cependant, si vous croyez qu'on puisse le gagner, indiquez-moi par lesquelles voies vous imaginez qu'on pourrait y parvenir.

A l'égard de l'autre personne dont vous attendez les ordres pour partir, si l'emprunt dont on vous a parlé est véritable, ce n'est sûrement pas par besoin, et je pense que vous en avez deviné la véritable raison. Ainsi, il me paraît peu vraisemblable qu'elle fût tentée de la chose que vous voudriez qu'on lui fît, quoique je ne voie point d'inconvénient qu'en parlant comme de vous-même vous lui laissiez envisager la chose comme possible. Je me ilatte que vous êtes bien persuadé de mes sentiments pour vous.

Je crains que cette même personne n'ait été prévenue sur le véritable motif secret de votre départ de ce paysci. Je vous en avertis pour que vous preniez plus d'attention à ne pas vous découvrir.

Voltaire à Amelot.

A La Haye, le 6 août 1743, à cinq heures du soir, au départ du courrier.

Monseigneur, Je reçois la lettre dont vous m'honorez du 2 ce mois. L'emprunt dont j'ai eu l'honneur de vous parler est très véritable.

APPENDICE iOT

La personne qu'on pourrait gagner serait très sensible à l'espérance de pouvoir être ambassadeur, mais le temps n'est pas convenable.

Dimanche au matin, 4 du mois, on me montra la dépêche de M. Van Iloey du 20, dont vous verrez un article ci-joint.

Le même jour, au soir, arrivèrent des dépêches secrètes du roi de Prusse avec ordre à son ministre de faire des ouvertures et des instances pressantes pour la pacification de l'Allemagne, sans y mêler les affaires d'Espagne et d'Italie. En conséquence, hier lundi, ce ministre eut une conférence secrète avec M. Fagel et le président de semaine; ni l'un ni l'autre n'ont goûté la proposition à moins que la France ne s'engage à appuyer les desseins de l'Espagne sur l'Italie.

J'ai cru qu'il était de mon devoir et de la bienséance d'en faire part à monsieur l'ambassadeur, quoiqu'on m'ait recommandé le secret.

Vous n'ignorez pas le refus qu'a fait la ville de Nimègue, jointe à la noblesse de ce quartier, de payer les subsides ultérieurs pour la guerre, et la part de la seconde moitié des 1,600,000 florins ci-devant accordés à la reine de Hongrie.

Hier, un des hommes des mieux instruits m'assura que les Anglais font au roi de Prusse les propositions les plus fortes. Il m'a promis de m'en donner copie; mais je doute de l'exécution de sa promesse.

J'irai à Spa avec le ministre du roi de Prusse qui est mandé par son maître. J'espère vous servir fidèlement et vous rendre toujours un compte véritable quand même on se douterait de mon voyage; mais j'ai lieu de croire que la personne inLéressée ne me soupçonne pas.

J'ai trouvé une occasion fort simple de faire accepter

à M. le comte de Podevils un petit présent comme une marque de ma véritable amitié pour lui. Je fais entourer ce petit présent de diamants et j'y emploie l'argent que vous voulez bien permettre que M. de Fénelon m'avance.

Cette petite galanterie, qui ne tire à aucune conséquence, est du moins un nouveau lien de l'amitié très utile qui subsiste entre ce ministre et moi. Il est infiniment agréable à son maître, et je me flatte de ne pas lui inspirer de mauvais sentiments.

Je vous manderai toujours vivement et simplement ce qui parviendra à ma connaissance. La chose dont j'ai eu l'honneur de vous parler dans mes deux précédentes subsiste toujours. J'attends vos ordres, et je tâcherai de mériter d'en recevoir.

Voltaire à Amelot.

A la Haye, ce 13 août 1743.

Voici, Monseigneur, une pièce très secrète que j'ai depuis samedi, 10 du mois, jour auquel elle a été présentée. Je ne crois pas que rien puisse mieux faire connaître l'état présent de ce pays.

"Je n'ai point eu l'honneur de vous envoyer la route des troupes qui prennent un chemin si long pour arriver si tard, parce que cette pièce était publique.

Le poète Tyrtée est revenu de Frise, où il a fait tout ce qu'il a voulu. Je ne crois pas que les poètes français soient aussi heureux.

Il n'y arien de changé ni dans le petit service qu'on vous rend secrètement, et dont je vous ai parlé trois fois, ni dans l'emprunt qu'on fait, ni dans le voyage qu'on doit faire.

Je voudrais que vous fussiez content de mon zèle; mais les choses sont à présent dans une situation qui me fait craindre que ce zèle ne soit inutile, et qui me fait prendre la liberté de vous demander quelques instructions qui m'empêchent de faire un faux pas. Je pourrais encore avoir le temps de recevoir vos ordres.

Je suis, avec rattachement le plus respectueux, etc.

F.-S. — On .vous mande sans doule qu'un homme avec qui je dois faire un petit voyage a beaucoup parlé de paix et a offert ses services. Vous voyez, Monseigneur, que c'est la suite des nouvelles que j'ai eu l'honneur de vous mander, et que je ne me suis trop avancé en rien. Je me flatte que vous m'approuvez de chercher à gagner par tous les moyens possibles l'amitié et la confiance de ce ministre.

Le roi de Prusse est toujours fort inquiet des démarches des Russes. La rigueur des Suédois est ici en exécration.

Amelot à Voltaire.

Le 22 août 1743.

Comme il est important, Monsieur, que ce billet vous arrive avant votre départ pour Berlin, je ne m'entretiendrai pas longtemps avec vous aujourd'hui, et je me hâte de vous écrire deux mots pour ne point retarder le courrier que j'envoie à M. de Fénelon. Je veux donc seulement savoir de vous s'il est encore nécessaire que M. de Maurepas écrive la lettre dont on était convenu pour vous rappeler. Comme vous ne devez plus vous donner comme mécontent de la France, que vous aurez même incessamment lieu d'être satisfait par rapport à la tra-

gédie de César, qui sera représentée ces jours-ci, et sûrement avant le voyage de Fontainebleau, ne vous semble-t-il pas que cette lettre serait aujourd'hui entièrement déplacée? c'est sur quoi j'attends votre réponse.

Au surplus, vous pouvez être certain qu'on est ici très content de la manière dont vous vous conduisez, et qu'on vous en sait tout le gré que vous méritez. Je charge M. de Fénelon de vous faire part d'une réflexion que j'ai faite, et dont je crois qu'il est très important que vous fassiez usage.

Je suis plus que personne du monde, monsieur, entièrement à vous.

Voltaire à Amelot.

La Haye, 17 août 1744.

Monseigneur,

J'observe que le roi de Prusse n'a été instruit du passage des troupes de la République que par des dépêches datées de La Haye du 30 juillet dernier, ainsi il n'a ni balancé, ni perdu un moment pour agir, ou du moins pour paraître agir en roi.

A l'égard de l'arrêt des munitions de guerre que j'ai été assez heureux pour ménager, la personne qui s'était chargée de cette affaire avait le consentement du roi de Prusse pour mettre empêchement au passage dès les premiers jours de juillet; et cela malgré la permission que les États devaient demander pour le passage de ces munitions.

Ces effets sont assez considérables, et j'aurai l'honneur de vous en adresser le mémoire par le premier ordinaire quand je l'aurai traduit de hollandais en français.

La mésintelligence qui va donc naître de l'arrêt de

APPENDICE ill

ces effets n'est fondée que sur l'intérêt; celle qui va éclore du passage des troupes sera fondée sur le maintien de la dignité de la couronne. Je souhaiterais que ces deux motifs pussent contribuer à déterminer le roi de Prusse vers le grand but où il faudra l'amener.

J'ai peur que son ministre à La Haye, qui aime passionnément ce séjour, par plus d'une raison, ne ménage autant qu'il pourra une réconciliation; je n'attends donc pas une rupture ouverte. Mais je tâcherai de l'engager à ne faire sa déclaration aux états que peu de temps avant son départ ; car plus il aura tardé à éclater, et plus tard la réconciliation se fera, et plus longtemps aussi les munitions de guerre seront arrêtées.

Au reste, je partirai pour Berlin avec le ministre, et je prends sur moi de vous répondre qu'il fera l'impossible pour engager le roi, son maître, à s'unir avec Sa Majesté, pour humilier l'Angleterre, et pour lui faire tomber des mains la balance et le sceptre de l'Europe qu'elle se vante de tenir.

Je partirai au plus tard de dimanche prochain en huit. Si vous avez quelques ordres ultérieurs à me donner, daignez me les envoyer à Berlin.

Je suis avec le plus profond respect et le plus sincère attachement,

Monseigneur,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Voltaire à Amelot.

A La Haye, ce 19 août 1743.

Monseigneur, Hier, le comte de Podevils reçut une lettre particulière du ministre d'État, son oncle, qui le prie de concilier

autant qu'il pourra les esprits, et d'assoupir la querelle naissante au sujet du passage des troupes hollandaises sur le territoire du roi, son maître.

L'envoyé de Prusse n'a donc point mis par écrit ses plaintes ; mais il a montré au grand pensionnaire et au greffier la lettre du roi, son maître qui demande réparation de l'outrage fait à la dignité de sa couronne.

Cette querelle d'honneur sera, je crois, peu de chose ; mais la querelle d'intérêt sera plus sérieuse. Le grand pensionnaire a été confondu quand le comte de Podevils lui a déclaré ce matin qu'il n'aurait point de passeport pour les munitions de guerre.

Il a exigé des états le payement des droits qui sont hors d'usage, et la restitution d'une somme que le roi de Prusse réclame.

Avant que ces difficultés soient portées des états généraux aux villes, et que tout soit dans les formes, le temps de se servir des munitions de guerre en question sera bien avancé.

J'ai l'honneur de vous envoyer l'état de ces munitions.

Je pars le 22 ou le 23 au plus tard, et je suis toujours avec le même respect et le même zèle, Monseigneur,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Voltaire à Amelot.

Route de Magdebourg, à deux heures après midi, le 11 août 1743.

Monseigneur, Je reçois la lettre dont vous m'honorez, accompagnée d'une lettre de M. de la Ville, dans laquelle il me fait

part de l'article en question de cette dépêche de l'envoyé Burmania du 20 mai dernier.

Je prends la liberté de vous dire que je crois que, le 20 mai, on trompa l'envoyé Burmania, ou que lui-même trompa les états généraux pour donner alors plus de crédit au parti anglais, ou que je suis fort trompé moimême.

Je tâcherai de démêler la vérité; mais, quelles que soient toutes les infidélités passées, je ferai mes efforts pour faire sentir à Sa Majesté Prussienne ses intérêts présents. J'ose croire que je serai bien secondé, et que, si on peut servir efficacement le roi, voilà le moment le plus favorable.

Je crois, jusqu'à présent, n'avoir point donné de faux avis. Je ne veux pas non plus donner de fausses espérances; mais je peux répondre que je serai bien instruit de ce qui se passera.

Je ne compte pas pour peu de chose le plaisir de recevoir une lettre de M. le comte de Maurepas. S'il veut seulement me faire l'honneur de me mander avec bonté qu'il faut que je retourne incessamment en France, cette lettre fera un très bon eiîel, en déterminant le roi de Prusse à ne pas me garder plus longtemps que je ne le croirai nécessaire pour votre service.

Je vous prie d'être persuadé de mon respect et du zèle le plus sincère et le plus vif.

Quelque chose qu'ait mandée le très Autrichien Burmania, et quelque chose qu'on le suppose avoir écrit, je suis bien sûr que les munitions de guerre des Hollandais ne passeront point, et les états étouffent autant qu'ils peuvent la querelle sur le passage des troupes. Ils cachent la hauteur avec laquelle le roi de Prusse s'est

expliqué, la crainte qu'ils ont de lui, et la soumission qu'ils lui témoignent.

Voltaire à Amclot '.

A Bruxelles, le 5 novembre au soir, 1743.

Monseigneur,

Étant tombé malade, aussi bien que mes domestiques, en revenant de La Haye, et ne sachant encore quand je pourrai partir de Bruxelles, je vous dépêche un courrier j usqu'à Lille, pour vous rendre compte de plusieurs particularités dont je n'ai pu encore avoir l'honneur de vous informer.

Je crois d'abord devoir vous dire que, dans mon séjour dans les états du roi de Prusse, Sa Majesté Prussienne avait la bonté de m'écrire quelquefois des billets par lesquels il était évident qu'on lui avait donné de très sinistres impressions, et ces préjugés diminuaient à mesure que ce commerce devenait plus vif.

J'ai devant moi une lettre de ce monarque du 7 septembre, écrite de Postdam à 'Charlotte mbourg ; elle commence ainsi :

« Vous me dites tant de bien de la France et du roi, qu'il serait à souhaiter qu'il y eût partout d'aussi bons citoyens... un roi digne de cette nation, et qui la gouverne aussi sagement, peut lui rendre aisément son an-

1. Cette lettre est tellement semblable sauf certains détails, à celle qui est insérée dans la Correspondance générale, sous la date du 27 octobre, qu'il est difficile de croire que l'une ne soit pas l'expédition rectifiée et corrigée dont l'autre, trouvée dans les papiers de Voltaire, n'est qu'une première ébauche.

tienne splendeur. Personne ne peut acquérir plus de gloire que lui, et nul souverain ne sera assurément moins jaloux que moi de ses succès... »

Je vis ces dispositions se fortifier de moment en moment. Ce prince ne me parlait plus du roi ni en particulier, ni à ses repas, où règne la plus grande liberté, qu'avec une estime, j'ose le dire, respectueuse, tandis qu'il s'expliquait sur les autres avec peu de ménagements, et je saisissais avec bien de l'ardeur toutes les occasions de l'échauffer en faveur de la France. Mais, lorsqu'il fut prêt de partir pour la Franconie, on lui manda que j'étais venu pour épier sa conduite. Il me parut alors réservé et atterré, et je crois qu'il écrivit à M. Chambrier quelque chose de ses soupçons.

J'eus encore le malheur qu'on écrivit à M. de Valori que j'étais chargé d'une négociation secrète à son préjudice. Ma bonne foi dissipa tous ces nuages ; je dis au roi de Prusse lorsqu'il me fit des reproches qu'il était vrai que j'avais eu l'honneur de vous parler en partant, et que vous m'aviez recommandé seulement de cultiver autant qu'il serait en moi la bonne intelligence qui doit régner entre les deux monarques, simple conseil dont mon zèle n'avait pas eu besoin.

Je dis à M. de Valori que je ne serais que son secrétaire, et que je ne profiterais de la bonté et de la familiarité du roi de Prusse que pour faire valoir ce ministre. Je tins exactement parole. L'un et l'autre furent très satisfaits, et le roi de Prusse me mena en Franconie avec les attentions les plus flatteuses.

Je dois vous informer, Monseigneur, qu'avant ce voyage, je pris la liberté de conseiller au ministre de l'empereur d'engager son maître à écrire au roi de Prusse une lettre touchante. Vous savez que le roi de

Prusse répondit à cette lettre d'une manière dont l'empereur fut très content. Vous savez tout ce qui s'est passé depuis. Je ne cessais de représenter tout ce que vous m'aviez ordonné avec tant de sagesse.

Sa Majesté de Prusse me dit plusieurs fois que je devais avoir une lettre de créance ; mais je n'eus garde de la demander; mon seul but et mon seul devoir étaient de mettre M. de Valory en état de réussir, et j'aimais bien mieux parler au roi de Prusse comme attaché à lui, que comme envoyé à sa cour. Il me semble que le service du roi y gagnait davantage.

J'allai le 11 octobre à Postdam, où les ministres ne vont jamais; je trouvai le roi de Prusse irrité contre le roi d'Angleterre, et plus prêt que jamais, me dit-il, à servir puissamment l'empereur, mais encore peu certain sur les moyens. 11 me dit enfin que, si les choses tournaient comme il l'espérait, il enverrait au printemps quarante mille hommes soutenir sa médiation, et je remarquerai que, le 10 octobre, un de ses ministres d'État m'avait dit la même chose à Berlin.

Ce monarque voulut qu'à mon retour je passasse par Brunswick. Il me chargea de lettres pour monseigneur le duc, qui me reçut comme un homme attaché au roi son beau-frère. Il fallut rester six jours à Brunswick, où le duc me fit l'honneur de me dire qu'il refusait constamment deux régiments aux Hollandais. 11 m'assura que lui et beaucoup de princes n'attendaient que le signal du roi de Prusse, qui tenait le sort de l'empire dans ses mains. Il m'ajouta que le collège des princes était indigné contre l'électeur de Mayence au sujet de ce mémoire de la reine de Hongrie présenté à la dictature sans les avoir consultés.

« Je souhaiterais, dit-il, que le collège des princes pût

s'adresser au roi de Prusse pour soutenir leurs droits, en qualité de roi allié à l'empire. Celle union pourrait en amener bientôt une plus importante. »

Il daigna approuver l'idée où j'étais que, si l'empereur, après le temps où les délais épuisent la patience, signifiait au roi de Prusse qu'il est obligé de se jeter entre les bras de la cour autricbienne, et de concourir luimême à faire le grand-duc roi des Romains, cette déclaration, arracbée par la nécessité, précipiterait l'effet d'une bonne intention trop longtemps infructueuse.

Le même prince et le vieux ministre Shlenitz m'assurèrent qu'on commence à redouter, en Allemagne, le caractère inflexible de la reine de Hongrie, et la hauteur du grand duc, et que vous pourriez profiler de celte disposition des esprits.

Oserais-je ici vous soumettre une idée qu'un zèle, peut-être mal éclairé, me suggère? Serait-il mal à propos qu'au lieu de s'en tenir aux négociations d'une diète, dont plusieurs ministres sont vendus au parti autrichien, l'empereur écrivit lui-même des letlres pressantes aux princes dont il atlend le plus; que les réponses de ces princes, portant qu'ils n'attendent que de voir l'étendard de Prusse, fussent portées à Berlin, comme une association déjà signée qui mettrait le roi de Prusse dans la nécessité de se manifester? Je vous demande pardon de cette digression et je continue mon journal.

A mon passage à La Haye, j'ai été témoin que le ministre prussien a pressé fortement plusieurs membres de la régence sur la pacification. Il a été jusqu'à déclarer au pensionnaire d'Amsterdam que le roi, son maitre, serait obligé de prendre des mesures efficaces.

M. le comte de Sinzeim et lui m'ont assuré qu'il fallait que le roi de Prusse demandât la paix en Hollande,

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