CHAPITRE II
INTERVENTION DE LA FRANCE. — ÉTAT DE L'EUROPE ET DE L'EMPIRE AU DÉBUT DE Ik GUERRE.
Politique qu'aurait dû suivre la France dans la lutte engagée en Allemagne. — Pourquoi cette politique n'a pas été adoptée. — Souvenir de la lutte soutenue depuis d us siècles contre la maison d'Autriche. — Le succès même obtenu par cette lutte rendait inutile de le poursuivre. — Incertitude dans le conseil de Loui3 XV. — L'opinion de la Cour entraîne le gouvernement qui se décide à appuyer l'agression de Frédéric et les prétentions de l'électeur de Bavière. — Le comte de Belle-Isle. — Son origine, ses débuts, son caractère. — Premier entretien de Belle-Isle et de Fleury. — Fleury suit à regret les conseils de Belle-Isle.
Effet de i intervention de la France. — Frédéric devient l'arbitre de la situation. — Il est recherché à la fois par la France et l'Angleterre. — Nouvel entretien de Frédéric et de Yalori. — Il demande à la France une intervention active. — Proposition de médiation faite par l'Angleterre, et repoussée par Marie-Thérèse. — Soulèvement des populations de Silésie. — Inquiétude de Frédéric. — Il se rap-
proche décidément de la France. — Belle-Isle est envoyé en Allemagne, comme ambassadeur auprès de la diète d'élec tion.
État de l'Europe au moment de l'ouverture de la diète. — L'Angleterre. — La Hollande. — La Russie. — La Suède. — Prétentions de l'Espagne en Italie. — Desseins cachés du roi de Sardaigne. — État de l'Empire. — Morcellement et impuissance de la nation germanique. — Pouvoir nominal de lEmpereur, de l'administration, de la justice et de l'armée impériales. — Divisions religieuses. — Leur effet accroît celui des divisions politiques. — Irritations contre Ja France, commune à tous les partis en Allemagne. — Cause de cette irritation. — Caractère que ce sentiment doit faire prendre au rôle de Frédéric et de la Prusse ei? Allemagne.
Une anecdote, rapportée dans tous les mémoires du temps, a le mérite de peindre au naturel la situation d'esprit dans laquelle les événements qui se précipitaient en Allemagne trouvèrent Louis XY, ses ministres et sa cour. Comme on s'entretenait à Versailles de la mort de Charles YI et de ses conséquences, le roi, d'abord silencieux, finit par laisser tomber, de son air de langueur habituel, cette parole indifférente : « Nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de
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rester sur le mont pagnote. » — A quoi l'un des assistants, le marquis de Souvré, répliqua vivement : « Votre Majesté y aura froid, car ses ancêtres n'y ont pas bâti. »
Le mot de Louis XV est caractéristique par sa trivialité même. On y reconnaît ce prince tout entier, avec cette justesse de coup d'oeil et ce sens pratique dont la nature l'avait doué, qualités précieuses dont la France ne profita jamais, parce que, pour être dignes d'un roi, il leur manqua toujours d'être relevées par un souffle de générosité et soutenues par un ressort énergique de volonté. La réplique du courtisan est plus significative encore, car elle fait comprendre, en deux mots, dans quelle voie funeste une tradition mal comprise, devenue l'objet d'un faux point d'honneur, allait égarer la politique de la France.
En examinant, en effet, les résolutions diverses que le gouvernement de Louis XV pouvait prendre dans la crise où il se trouvait jeté avec toute l'Europe, on en trouve deux qui, différentes sans être opposées, ni tout à fait inconciliables, pouvaient lune et l'autre être honnê-
tement adoptées : l'une peut-être plus conforme aux exigences délicates du point d'honneur, l'autre mieux appropriée aux légitimes suggestions de l'intérêt national. Le roi de France pouvait s'empresser non seulement de confirmer la reconnaissance, mais de promettre par avance et de préparer l'exécution des engagements qu'il avait pris par le traité de 1738, envers l'ordre de succession réglé par la Pragmatique. C'eût été devancer l'appel de Marie-Thérèse par un élan chevaleresque qui n'est, j'en conviens, ni habituel ni même obligatoire entre souverains. Il pouvait aussi, sans être infidèle à aucune de ses promesses, éviter de s'expliquer sur les moyens de les remplir jusqu'au jour où la nécessité aurait réduit la fille de Charles VI à invoquer le secours de ses alliés. Ce jour-là, personne ne pouvait trouver mauvais qu'avant de se mettre en frais et en campagne, il stipulât en faveur de ses peuples une compensation proportionnée aux sacrifices qu'il leur aurait imposés ou aux périls qu'il leur aurait fait courir pour la défense de la cause impérial p.
L'occasion, on l'a vu, n'aurait pas tardé : la brusque invasion de la Silésie aurait mis la bonne foi d'un des garants de la Pragmatique dans un contraste avantageux avec la perfidie de l'autre, et, comme rien n'est tout à fait gratuit en politique, on pouvait assez raisonnablement demander à l'Autriche de payer la loyauté d'un fidèle ami d'un prix que la comparaison seule aurait fait paraître modéré. Une telle ligne de conduite eût été d'ailleurs la suite naturelle de celle qui avait été sagement suivie par les conventions de 1738. En permettant à Marie-Thérèse de choisir Tépoux de ses préférences, Fleury, en 1738, avait obtenu, avec la cession de la Lorraine, l'avantage d'assurer la continuité de notre territoire du côté de l'est jusqu'à la forte barrière des Vosges. En favorisant, en 1740, l'élévation de cet époux bien-aimé à la dignité impériale, le même Fleury pouvait se proposer d'obtenir quelque concession analogue, quelque démembrement des Pays-Bas ou du Luxembourg, qui aurait reculé notre frontière septentrionale en la rapprochant du Rhin. La suite fera voir que
Marie-Thérèse aurait consenti sans trop de peine à un sacrifice, même assez étendu, de cette nature. Et, de fait, à un agresseur insolent comme Frédéric, qui visait au cœur même de son empire, comment n'aurait-elle pas préféré un honnête allié qui ne lui aurait demandé, pour courir à son aide, que l'abandon éventuel d'un lambeau détaché de ses possessions lointaines? Mais ce lambeau, sans prix pour elle, serait venu compléter heureusement la défense et l'unité de notre sol national.
C'était là sans doute les chances qu'entrevoyait Louis XV et qu'il conseillait d'attendre, aidé d'ailleurs dans ses prévisions et dans sa patience par son inertie naturelle. La perspective devait convenir mieux encore à son vieux ministre, qui avait naturellement, comme je l'ai dit, le goût de la politique expectante et l'avait même déjà poussé jusqu'à l'excès regrettable de favoriser par ses indécisions les espérances de la Bavière et l'audace de la Prusse. Le moins qu'il pût se proposer, c'était de tirer adroitement parti d'une situation qu'il avait contribué à créer. Caresser d'abord, puis met-
tre à profit les affections et la fierté blessée d'une jeune femme, c'était un jeu qui paraissait fait tout exprès pour un octogénaire rendu luimême par les glaces de l'âge insensible aux passions du cœur, mais qui n'avait que mieux appris par là même à eu faire jouer tous les ressorts.
La France avait donc le choix entre un acte de désintéressement un peu idéal et un calcul d'une honnêteté moyenne et suffisante. Hors de là, il ne lui restait plus qu'un parti à prendre : c'était de violer tous ses engagements, sans provocation comme sans prétexte, et de se jeter tête baissée dans les hasards d'une agression continentale, à la veille d'une guerre maritime déjà presque allumée, le tout pour l'honneur d'un prétendant sans troupes comme l'électeur de Bavière et en compagnie d'un allié sans foi comme l'envahisseur de la Silésie. Cette conduite avait la singulière fortune de réunir tous les torts à tous les périls et l'imprudence à la déloyauté. Ce fut pourtant ce troisième parti qu'après réflexion la politique française embrassa.
La cause principale et la seule excuse de cette erreur coupable dont les conséquences durent encore, ce fut l'influence exercée par le souvenir de la longue lutte qui était engagée depuis des siècles entre les maisons de France et d'Autriche. L'abaissement de la maison d'Autriche était le but politique poursuivi depuis François Ier jusqu'à Louis XIV par tous les souverains dignes de la France et tous les ministres qui avaient bien mérité de leurs maîtres. Les plus illustres capitaines avaient payé de leur sang sur les champs de bataille l'exécution persévérante de ce grand dessein. Richelieu, Mazarin, Gondé, Turenne et Villars demeuraient grands dans la mémoire de leurs compatriotes par les coups qu'ils avaient portés à la prépondérance impériale. Rompre avec une tradition dans laquelle étaient nourris, dont demeuraient, pour ainsi dire, imprégnés tous ceux qui portaient la parole ou les armes au nom de la France, depuis l'ambassadeur jusqu'au moindre agent diplomatique, depuis le général à la tête de son armée jusqu'au plus humble ingénieur fortifiant une citadelle, en
tout temps c'eût été une tentative difficile à faire admettre et même comprendre. Mais le jour où une chance imprévue permettait de porter à l'ennemi héréditaire un coup qui pouvait l'écraser, lui tendre la main, au contraire, et le relever, c'était, semblait-il, pour le roi de France résister à l'appel de la Providence et offenser les mânes de ses ancêtres.
Ainsi raisonnaient même des sages : ils n'avaient qu'un tort, c'était de ne pas réfléchir que précisément parce que cette politique avait rempli deux siècles de travaux et de gloire, ayant atteint son but, elle avait fait son temps. Le plus grand hommage, au contraire, que Louis XV pût rendre à ses prédécesseurs, c'était de reconnaître (comme doit le faire aujourd'hui l'histoire) qu'ils avaient conduit les revendications de la France contre l'Autriche à ce point où, l'œuvre étant consommée, il n'était ni nécessaire, ni même prudent de vouloir la pousser plus avant. Un regard jeté en arrière suffisait pour montrer que, tout étant fait dans cette voie, rien n'était plus à faire. Que de terrain gagné, en effet, de François Ier à Louis XV !
que d'espace parcouru ! que de grandeur acquise ! quel éternel sujet d'honneur pour la maison royale à qui a été dû ce progrès sans pareil ! et quelle reconnaissance doit garder encore la postérité qui conserve, même après nos malheurs, les débris mutilés de cet héritage I Au début du xvic siècle, Charles-Quint était empereur d'Allemagne, roi d'Espagne, maître de l'Italie et des Pays-Bas : un coup de baguette magique venait de le rendre possesseur, au delà des mers, de trésors qui semblaient inépuisables et de contrées sans limites. C'était l'empire du monde qu'il avait fallu arracher au nouveau César. Une seule nation, la France, j'ai presque dit une seule famille, avait pris en main la cause de l'indépendance de tous les peuples et elle avait suffi à la tâche. Cent ans après, grâce à la France et à ses souverains, le fantôme de la monarchie universelle avait disparu, mais une réalité menaçante subsistait encore : la maison d'Autriche, affaiblie et divisée, sans être détruite, partagée en deux branches qui tenaient toujours au même tronc, enserrait encore la France au nord, à l'est et au sud, par
une étreinte redoutable. Entre la Flandre, l'Alsace, la Franche-Comté, la Navarre occupée pauses troupes et la Méditerranée sillonnée par ses escadres, elle avait partout une entrée facile sur notre sol par des frontières ou des côtes ouvertes ou dégarnies. C'est alors que Richelieu jeta hardiment les armées françaises dans tous les hasards de la guerre de Trente ans ; et depuis cette heure une série de victoires était venue détacher une à une toutes les mailles de ce réseau de fer. Rocroi, Senef et Fleuras avaient amené les cessions successives de Cambrai, de Besançon et de Strasbourg. L'orgueil de Louis XIV, sévèrement puni par les malheurs de sa vieillesse, avait un instant compromis ce résultat, mais sans le détruire, et, en définitive, après des traverses, juste châtiment de quelques fautes, la fortune nous était revenue et Denain avait affermi sur la tète d'un Bourbon les couronnes d'Espagne et de Sicile.
L'horizon s'était aussi dégagé de toutes parts, et Louis XV, à Versailles, respirait pleinement à Taise. S'il eût été vraiment digne de recueillir les fruits de cette poliiique à longue vue, il
se fût borné à en jouir ou du moins, en travaillant à la compléter, il se fût gardé de la compromettre. Il eût reconnu dans le traité de 1 738 l'attestation éclatante du changement opéré entre les forces relatives des deux royautés rivales. Loin de repousser les recommandations paternelles de Charles VI, invoquant, sur son lit de mort, la garantie française comme le suprême espoir de sa race, il les eût accueillies comme un hommage, avec une fierté bienveillante. Et, de fait, Louis XIV lui-même, dans toute sa superbe, quel rêve plus orgueilleux aurait-il pu former que de voir la petite-nièce de Charles-Quint devenue la pupille de son petit-fils, réclamant pour toute faveur le maintien de l'équilibre établi par les traités de Westphalie et d'Utrecht, ces deux œuvres diplomatiques dont l'une avait inauguré et l'autre couronné son règne ?
Envisagée de ce point de vue, la Pragmatique Sanction, qui garantissait le statu quo territorial de l'Europe, loin de détruire ou d'ébranler les résultats de notre politique séculaire, en était la confirmation, presque la
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consécration définitive. Cette vérité ne fut pas appréciée, peut-être pas même aperçue, dans les conseils de Louis XV. En tous cas, elle n'y fut pas présentée avec l'autorité qu'un jugement éclairé par la suite des faits peut aujourd'hui lui reconnaître. Il y eut bien un débat entre Fleury et ses collègues, mais il ne s'éleva pas à ces hauteurs. Fleury, tenant avant tout à rester en paix et à laisser courir les événements, fit valoir de mesquines considérations d'économie : la détresse du trésor accrue par les rigueurs de la saison dans les dernières années, la désorganisation de l'armée, mal remise des pertes de la dernière guerre, la fatigue et l'épuisement général du pays. Le ministre des affaires étrangères, Amelot, et Maurepas, ministre de la marine, partisans d'une politique plus active, répondirent à ces raisons par d'autres aussi pauvres, — tirées de traditions qu'ils ne comprenaient pas et de précédents sans application, — telles qu'en peuvent trouver des esprits courts qui ne savent pas sortir d'une ornière. On ne sait qui l'eût emporté, et de l'inertie ou de la routine, ces deux forces
également aveugles, laquelle aurait prévalu, si
une action plus vive et pour ainsi parler plus jeune ne fût venue à la traverse.
En tout temps, et dans les affaires publiques comme dans la vie privée, la jeunesse se plaît, on le sait, à déjouer les calculs de l'expérience. C'est une force assez mal réglée dont les vieux politiques, qu'elle dérange, ont le tort de ne jamais tenir assez de compte. Même dans nos foules démocratiques, les instincts, les désirs de chaque génération nouvelle viennent presque périodiquement troubler le corps social et opèrent comme un levain qui fait fermenter toute la masse. Mais c'était bien autre chose dans le cercle étroit de Versailles. Là, dans ces quelques pieds carrés où se décidait la destinée d'un grand peuple, toute action se multipliait au centuple par elle-même. Là vivait, parlait et remuait tout le long du jour une jeune noblesse, ardente et désœuvrée, se mêlant de tout, précisément parce qu'elle n'avait rien à faire, l'esprit d'autant plus prompt à la critique qu'il était plus léger de réflexions et plus vide de connaissances, et entre les petits
levers et les petits couchers, les messes et les chasses royales, les voyages de cour, les parties de plaisir et de dévotion, ayant mille occasions d'approcher de l'oreille du maître. Le regard sévère de Louis XIV l'aurait contenue, la nonchalance de Louis XV lui donnait carrière; rien ne modérait plus sa fougue et sa loquacité intempérante. Actes et paroles des ministres, elle citait tout à son tribunal. Le murmure de ces voix confuses et tranchantes formait autour des gens en place ou en crédit un bourdonnement qui aurait fait perdre le sens aux cerveaux les plus rassis. Or, dès le premier jour, la jeunesse de la cour fut passionnée pour courir sus à l'Autriche défaillante, et, de crainte de manquer une si bonne occasion de guerroyer, réclama à grands cris une entrée en hostilité immédiate.
Ce n'était pas seulement, chez ces nouveaux preux, ce goût d'aventures, cet attrait de la renommée naturels atout ce qui porte l'épée pour la première fois. Ce fut un entraînement d'autant plus vif que la dernière guerre, bien qu'honorable pour la France, n'avait que médiocre-
ment satisfait tous les héros en espérance. Par une particularité qu'expliquait assez l'âge du premier ministre, tous les commandements dans cette campagne avaient été réservés à des généraux sur le retour, formés à l'école dudernier règne. Le plus illustre, Yillars , était mort de vieillesse sous les harnais , enviant le sort de son camarade Berwick, qu'un houlet emportait à la même heure, mais qui avait luimême plus de soixante ans. Noailles, Broglie, Coigny, qui les avaient remplacés, n'étaient guère moins avancés dans la vie. Ils n'étaient jeunes qu'aux yeux de Fleurv, qui les avait vus naître et grandir et à qui (j'ai vu cette illusion chez d'illustres vieillards) tout ce qui n'avait pas cinquante ans paraissait imberbe. Rien d'étonnant qu'une nouvelle race militaire se fût élevée derrière ces vétérans, brûlant de paraître en scène à son tour et de conquérir, dans une guerre qui fût son œuvre, une gloire qui lui fût propre : et elle se montrait d'autant plus impatiente de descendre dans l'arène qu'elle espérait, cette fois, arracher le roi à sa torpeur et l'entraîner avec elle sur le chemin de la victoire
Il était temps, disait-on, car, dans cette atmosphère frondeuse , on ne s'était pas fait faute de remarquer tout bas que le roi, dans la fleur de l'âge, n'avait pas paru pressé jusque-là d'imiter ses aïeux en prenant part lui-même aux opérations militaires, ni pour les commander comme Henri IV. ni pour en partager les périls comme Louis XIII. ni même pour les surveiller de loin comme Louis XIV. Ce n'était pas sur le bord d'un fleuve traversé par ses armées, c'était au fond de Versailles, loin de l'écho des combats, qu'il s'était laissé attacher par sa grandeur sans trahir même l'apparence d'un regret Comme aucun soupçon ne s'élevait sur la bravoure d'un Bourbon, on attribuait cette réserve peu naturelle aux habitudes étroites de son éducation, au soin, j'ai presque dit au culte, pour sa personne royale que lui avaient inspiré d'abord des précepteurs très obséquieux, puis la digne compagne à qui un mariage inégal l'avait uni au soi tir de l'enfance. La vertueuse Marie Leczinska. éblouie de sa grandeur inespérée, n'osant presque lever les yeux sur son époux, le considérant comme un dieu qu'aucun
trouble ne devait atteindre, craignant à tout moment de le perdre et de tout perdre avec lui, le gardait, par instinct, comme à vue dans son intérieur. Elevée loin du rang suprême, ou aurait-elle pris, d'ailleurs, pensait-on, pour les comprendre et s'y associer, les nobles inspirations qui conviennent à la royauté ?
Aussi les gens de cour (et le nombre en était grand) qui se piquaient d'être plus susceptibles sur le point d'honneur que scrupuleux sur la morale, constataient-ils avec plaisir que l'influence de la reine, très grande dans les premières années de son mariage, s'était affaiblie par degrés et venait enfin de complètement s'effacer. Une disproportion d'âge, chaque jour plus sensible, le déclin prématuré des agréments plus que médiocres dont la pauvre princesse était douée, avaient peu à peu éloigné le roi d'une intimité conjugale dont le régime avait toujours été un peu sévère. Dès que ce refroidissement fut visible, la nouvelle en fut accueillie avec joie par tout un peuple de serviteurs toujours prêts à voir dans les vices des grands une mine de fortune à exploiter. Grandes clames
de mœurs faciles, jeunes seigneurs passés maîtres dans l'art des plaisirs délicats, ce fut à qui s'empressa de présenter aux yeux du prince tous les attraits qui pouvaient émouvoir ses sens. Une véritable conspiration fut ourdie pour l'écarter de ses devoirs domestiques, et tous les mémoires du temps affirment, sans avoir été contredits, que le vieux cardinal y entra, au moins par connivence, soit qu'en tuteur prudent, il craignit d'importuner son pupille par trop de sévérité, soit qu'il soupçonnât toujours Marie Leczinska de regretter son prédécesseur, le duc de Bourbon, à qui elle avait dû le trône. Le cœur du roi fut ainsi comme une place assiégée de toutes parts, et qui, livrée de l'intérieur, se rendit bientôt sans trop de résistance. La cour et la ville ne tardèrent pas à apprendre que Louis XV avait les faiblesses de Henri IV, ce qui parut aux connaisseurs autant de fait pour imiter son courage et prétendre à son génie. N'y avait-il pas de tout temps, sur les rapports nécessaires de la galanterie et de la valeur, une opinion courante dans le monde comme dans les lettres, un code de ces maximes
que Boileau a si bien nommées des lieux communs de morale lubrique et qui défrayaient aussi bien les chansons à boire sur le Vert Galant que les fadeurs d'opéra sur les amours de Mars et de Vénus? Molière n'avait-il pas dit :
Et je ne conçois pas que, sans être amoureux, Un jeune prince soit et grand et généreux ?
Bien des gens même de nos jours rediraient encore des couplets sur cet air si la mode de chanter n'était passée. Mais tout le monde chantait à Versailles, et nous avons pu connaître de vieilles dames de l'ancienne cour, ayant mené une vie irréprochable et la finissant toute en Dieu, qui avaient pourtant la mémoire encore garnie de ces refrains joyeux et guerriers et qui parlaient des écarts de la vaillante jeunesse de leur temps avec quelque chose de plus que de l'indulgence. Bref, dès que le roi était émancipé de son ménage et de son confesseur, il fut entendu que rien ne l'empêcherait plus de courir à la gloire.
Une s'agissait que de l'y pousser ; et c'est de
quoi se chargèrent volontiers les influences dont la séduction l'ayant initié au goût des plaisirs paraissait propre à lui inspirer aussi l'ardeur des combats. Deux femmes présidaient ensemble au cercle des nouvelles intimités royales : c'étaient deux sœurs, filles d'une maison très noble, mais un peu déchue, celle de Nesle; l'une, madame de Mailly, la première que le roi eût honorée publiquement de sa faveur ; l'autre, madame de Yintimille, moins belle, mais plus piquante que son aînée et qu'on accusait assez généralement de vouloir la supplanter. Les deux dames vivaient pourtant dans une intimité sans nuage. Elles entrèrent avec passion dans les plans de campagne qui montaient autour d'elles toutes les jeunes têtes. Une tradition poétique et romanesque les autorisait à se faire d'avance une part dans les exploits futurs du souverain. Vétait-ce pas Agnès qui avait éveillé Charles YII de son sommeil et sauvé la France de sa ruine? Gabrielle n'avait-elle pas reçu les tendres adieux du vainqueur de Coutras?
Comment oublier aussi La Vallière et Montespan, majestueusement promenées dans les
plaines de Flandre en vue des citadelles assiégées ou soumises, puis ramenées le lendemain en reines dans les fêtes de la victoire,
Dansant avec Louis sous de3 berceaux de fleurs, Et du E.hin subjugué couronnant les vainqueurs !
Pourquoi ces jours brillants ne pourraient-ils pas renaître ? Le nouveau Louis était-il moins brave, moins beau que son aïeul? était-il moins fait pour vaincre et pour être aimé? Que lui manquerait-il pour enflammer tous les cœurs quand ses traits, d'une régularité encore un peu froide, seraient animés par les feux de la gloire et de l'amour?
On parlait déjà ainsi quand on apprit que le nouveau roi de Prusse, de deux ans seulement plus jeune que celui de France, se jetait, à peine couronné, dans une mêlée guerrière, sans dire, peut-être même sans savoir pourquoi. L'entraînement des souvenirs, aidé de l'émulation d'un tel exemple, parut alors tout à fait irrésistible. Seulement personne ne pensa que le cardinal put s'y associer. Entre le vieux pédagogue, qui, tout le long du jour, tenait
encore le roi en tutelle, et les nouveaux conseillers, dont les jeunes visages l'attendaient le soir dans des cabinets particuliers, il y avait, semblait-il, incompatibilité d'humeur encore plus que d'âge et de profession. Comment, d'ailleurs, eût-on proposé sans sourire à un vieillard, presque à un cadavre, de tenter une grande aventure ? Il fut donc arrêté, dans tous les conciliabules guerriers, que l'heure de la retraite avait sonné pour une domination sénile qui n'avait que trop duré, et si la vieillesse était sourde à la voix des événements, on se chargeait de la lui faire entendre. Un mot courut à Versailles, un de ces mots par lesquels le public français excelle à peindre une situation et à achever un homme, et que tout le monde répète parce que chacun croit l'avoir inventé : « C'était un cardinal, dit-on, qui avait frappé à mort la maison d'Autriche, un autre cardinal, si on le laissait faire, allait la ressusciter. » Quant au successeur à trouver, le roi, ajoutait-on, n'avait que l'embarras du choix. Voulait-il un homme de cabinet, un politique éprouvé et rompu aux affaires? Il n'avait qu'à rappeler de l'exil le marquis
de Chauvelin, naguère encore chargé par Fleury lui-même du ministère des affaires étrangères et que son jaloux collègue n'avait éloigné que pour ne pas partager avec lui l'honneur des dernières négociations. Préférait-il un homme d'action autant que de conseil, propre à faire un général en chef aussi bien qu'un premier ministre et à exécuter de grands desseins après les avoir conçus? Un nom était sur toutes les lèvres: c'était celui de Charles-Louis Fouquet, comte de Belle-Isie.
Celui-là, pour devenir l'idole de la jeunesse, n'était pourtant pas bien jeune lui-même. Né en 1684, il n'avait pas moins de cinquante-six ans. Mais la disgrâce, en retardant sa fortune, lui avait conservé dans cette maturité de la vie qui touche au déclin le charme de l'espérance et le prestige de l'inconnu. Il y avait dans son existence comme dans sa personne je ne sais quoi d'aventureux qui tranchait avec la monotonie des habitudes de Versailles. A distance même, et pour l'histoire, sa physionomie est presque la seule qui se détache sur le fond uniforme de la société politique d'alors. L'originalité est en gé-
néral ce qu'on cherche en vain dans cette société brisée par le pouvoir absolu. Telle que la main pesante de Louis XIY avait fait la France, quiconque prétendait à s'y élever savait d'avance à quel moule il devait assujettir son caractère et quelle voie devait suivre sa destinée. On appartenait par la naissance soit à une noblesse brave et frivole qui achetait de bonne heure ses grades à l'armée, et, dans l'intervalle entre deux campagnes, briguait des charges de cour, soit à une haute bourgeoisie, habituellement sortie de la robe, maîtresse de tous les emplois civils et qui avait sa place marquée dans tous les conseils. Une fois entré dans l'une ou l'autre carrière, on la parcourait d'étape en étape sans autre accident qu'un caprice de faveur ou un coup de feu reçu sur le champ de bataille. L'adversité avait jeté Belle-Isle en dehors de ces chemins battus. Son père, on le sait, était le troisième fils du célèbre Fouquet, le seul qui eût laissé une postérité. Sa mère était une fille de la noble maison de Lévis. Malgré cette illustre alliance, toute la famille de Fouquet ayant partagé la disgrâce de son auteur, c'était dans l'obscurité, presque dans la
misère; que le jeune héritier de cette race proscrite avait vu le jour. Le souvenir d'une srandeur déchue avait de honne heure allumé et irrité son ambition précoce. Tandis que tout lui rappelait que son aïeul avait disposé de la fortune de l'État, inquiété l'orgueil du roi et intéressé toute la France à sa ruine après l'avoir menacée de la guerre civile, devant lui la carrière était fermée, même à l'espérance. L'entrée de l'armée, où l'appelait son penchant naturel, lui était interdite, le roi ayant à plusieurs reprises rayé son nom d'une liste de présentation. Lorsque enfin les instances de ses parents maternels lui eurent obtenu un poste inférieur, ce fut l'épée à la main qu'il dut conquérir tous ses grades. H ne fallut pas moins qu'une blessure presque mortelle, reçue à Lille, pour le faire brigadier : « Furieux pas, dit Saint-Simon, pour le point dont il était parti. » Même après cet exploit, à peine s'il était admis à la cour, et madame de Maintenon, qui le protégeait sous main, refusa toujours de le recevoir. La mort de Louis XIV lui rouvrit Versailles ; mais, pour y
reprendre son rang, toute la souplesse, toute
l'audace, toutes les ressources d'esprit d'un parvenu lui furent nécessaires. Il se fit protégé de l'indigne Dubois afin de grandir et monter avec lui. « Il passa, dit encore Saint-Simon, par toutes les portes, les cochères aussi bien que les carrées et les rondes. » Ainsi se formait en lui un mélange de qualités différentes où l'on reconnaissait l'empreinte de ses diverses origines. Hardi comme un cbevalier, courtisan accompli et faisant son chemin auprès des femmes par des manières noblement insinuantes, il était en même temps travailleur et écrivain infatigable comme un homme de bureau, et l'on pouvait même surprendre en lui quelques traits héréditaires du financier. D'heureuses spéculations l'avaient fait passer en peu d'années de la misère à l'opulence : la plus habile fut l'échange qu'il sut obtenir de son marquisat de Belle-Isle (seul débris de la fortune paternelle) contre les comtés de Gisors et de Yernon. Il eut l'art de persuader au conseil de régence que l'acquisition de Belle-Isle en Mer importait à la sûreté des côtes de Bretagne, et d'obtenir ainsi, en place de cette pauvre seigneurie per-
due au fond de l'Océan, qui rapportait à peine quelques milliers d'écus, de riches domaines, situés dans les plaines les plus grasses de Normandie et qui n'étaient jamais sortis jusque-là de la mouvance de la couronne. Il fut moins heureux dans des transactions d'une nature plus douteuse qu'il essaya sur les fournitures de l'armée, de concert avec le secrétaire d'Etat Le Blanc et le trésorier de la guerre La Jonchère. Surpris au milieu de l'opération par la mort subite du régent et par la ruine de ses associés, une rancune de madame de Prie le fit jeter à la Bastille comme accusé de concussion. Mais tant de monde, et surtout tant de grandes dames, s'intéressèrent en sa faveur qu'il fallut se hâter de le relâcher. Bref, en véritable Fouquet, il connaissait le prix de l'argent en fait de galanterie comme de politique, et joignait l'art de l'acquérir au talent de le bien dépenser. Quand il tenait grande maison dans son château de Bizy, exerçant sur les bords de la Seine des droits seigneuriaux qui n'avaient jusque-là appartenu qu'au roi, recevant chaque jour les nouvelles de la cour par des billets tracés d'une
main féminine, il était bien l'héritier de l'hôte magnifique de Vaux et du surintendant qui n'avait jamais trouvé de cruelles.
Dans le cas présent, les mémoires du temps racontent qu'il avait fait passer deux cent mille francs à madame de Yintimille pour que son nom fût discrètement prononcé à l'oreille du roi. Bien que l'anecdote soit rapportée en propres termes par l'un de ses meilleurs amis, le président Hénault, je doute que Belle-Isle, qui était bon calculateur, ait fait cette dépense superflue. Dès qu'il s'agissait de combattre en Allemagne, il était désigné d'avance sans avoir même besoin de faire penser à lui. Tout le monde savait que, placé auprès de Berwick dans la dernière campagne et appelé après la mort de ce maréchal à commander une division de l'armée du Rhin, il avait formé le plan d'une campagne hardiment agressive qui devait être poussée jusqu'en Saxe et même en Bohême, et qu'il en sollicitait la direction lorsque la paix avait mis fin aux opérations militaires. Depuis lors, il se tenait prêt pour reprendre, au premier signal, son dessein interrompu, et, afin d'en mieux
préparer l'exécution, il s'était fait donner le gouvernement de Metz, alors, hélas ! la tête d'une des lignes défensives de la France contre l'Allemagne et l'un des points de départ naturels de toute attaque. De là, il surveillait tout ce qui se passait sur les deux rives du Rhin et entretenait des relations avec les petits souverains qui se partageaient cette contrée. Ses rapports étaient intimes aussi avec l'électeur de Bavière, dont il se disait un peu parent par sa femme, mademoiselle de Béthune, descendante, comme la maison régnante à Munich, d'un des souverains électifs de la Pologne. A ce titre, il correspondait régulièrement avec l'électeur et avait reçu la confidence de ses chagrins quand la Pragmatique fut sanctionnée par l'adhésion de la France : dès le lendemain de la mort de Charles VI, c'est à Bizy que s'adressait le futur prétendant pour se faire recommander à Versailles.
Rien de plus naturel que Belle-Isle fut appelé à représenter la politique qu'il n'avait cessé de prêcher. Mais ce qui fixait surtout sur lui tous les regards, c'est que le grand dessein qu'il
avait formé, 1 opinion populaire le croyait seul capable de l'accomplir. Le ton de confiance qui respirait dans son langage charmait une génération déjà un peu affaissée et qui aimait qu'on l'encourageât à ne pas douter d'elle-même. Il avait d'ailleurs ce qui plaît toujours aux peuples, le goût et l'instinct de la grandeur. Il cherchait le grand en toutes choses pour l'éclat autant que pour la réalité, mais pour la France autant que pour lui-même ; mêlant toujours à son ambition privée ce qu'on appelait, dans la Langue patriotique d'alors, la passion de la gloire du roi. L'expérience seule devait apprendre si son génie pouvait atteindre aussi haut que tendait sa pensée, et si l'ardeur même de son âme ne recelait pas (comme on l'a dit) plus de feu que de force. Mais, en attendant l'épreuve, si l'on devait combattre, tout ce qui voulait briller et vaincre désirait que ce fût sous ses ordres.
Fleury, voyant grossir l'orage, avait deux partis à prendre qui, l'un et l'autre, auraient sauvé l'honneur de son nom : il pouvait indifféremment y céder ou y faire tète. Si la résistance lui paraissait commandée par l'intérêt public, son ascendant sur son ancien élève était bien encore assez grand pour qu'une parole nettement prononcée, et d'accord au fond avec la pensée royale, eût dissipé le bruit qui se faisait autour de lui. S'il jugeait l'entraînement irrésistible, il pouvait quitter la place et laisser à d'autres le soin de conduire une campagne que (l'eùt-il approuvée) il ne pouvait raisonnablement espérer de mener à fin. A quatre-vingt-douze ans, il était bien temps pour un homme d'Etat de se décharger du poids des affaires, et pour un prêtre de songer à son salut. Mais l'âge, qui accroît la faiblesse, ne désintéresse pas l'égoïsme. Fleury ne trouva en luimême le courage ni de la résistance ni du sacrifice,et n'eut pas même le mérite de céder de bonne
grâce. Comme c'est l'ordinaire des esprits faibles en se laissant forcer la main, il ne s'exécuta qu'à demi. Les ennemis de l'Autriche demandaient à la fois qu'on démembrât ses États héréditaires et qu'on lui enlevât la couronne impériale. Fleury crut qu'il pourrait s'associer à l'une de ces entreprises en ne favorisant qu'indirectement l'autre, et reconnaître d'une main Marie-Thérèse, comme reine de Hongrie et de Bohème, tout en tendant l'autre à l'électeur de Bavière pour l'élever à l'empire. Si, ensuite, comme c'était probable, le nouvel élu se querellait avec son compétiteur de la veille et accroissait ainsi le désordre général déjà causé par la prise d'armes du roi de Prusse, ce serait un ordre de faits nouveau, dans lequel la France serait à temps de voir quelle part il lui conviendrait de prendre. Il crut mettre le comble a l'habileté de cette combinaison savante, en confiant le soin de la mener à bien à Belle-Isle lui-même, nommé ambassadeur auprès de la diète de Francfort. C'était ouvrir une carrière à l'activité de ce génie remuant, sans donner au roi la pensée de changer de main, à Versailles, la
direction de la politique. Le calcul semblait parfait : de deux concessions réclamées, Fleury, accordant l'une, espérait en être quitte à moitié prix, et de deux successeurs désignés, il faisait affaire avec l'un pour mieux assurer L'éloignément de l'autre. Mais tout le monde n'avait pas sa prudence et son âge, et il avait compté sans Belle-Isle et sans Frédéric.
Quoi qu'il en soit, dès les premiers jours de décembre, Belle-Isle fut mandé de Bizy. où il demeurait depuis plusieurs semaines, spectateur des événements, dans une attente un peu fiévreuse. Il accourut, plus au fait qu'il ne voulait le paraître d'une confidence qui ne répondait qu'à la moitié de ses espérances, et il entra dans le cabinet du cardinal presque au même moment où arrivait, de Berlin, la nouvelle de la marche en avant de l'armée prussienne, et la proposition d'alliance défensive, transmise par Yalori et Beauvau.
Le vieux ministre était abattu et soucieux : cette mise en demeure, plus brusque ju'il n'avait prévu, dérangeait déjà un peu ses combinaisons. — « Il était aisé de voir, dit Belle-
Isle lui-même (dans ses Mémoires encore inédits), l'embarras où il était. Il était vraiment chagrin d'un événement qui le mettait dans la nécessité d'exécuter un projet médité depuis cent ans par ses prédécesseurs, et qu'ils eussent saisi avec autant d'empressement qu'il mettait de répugnance à en profiter. » Sur ce ton plaintif et câlin qui était l'une de ses séductions habituelles, il commença ses doléances. « Mon premier mouvement, lui dit-il sans détour, était de ne rien faire, et je voulais que le roi fût simple spectateur de la scène qui va s'ouvrir en Allemagne. Sa Majesté possède aujourd'hui la Lorraine. Elle ne veut point étendre ses frontières, et il ne convient point du tout à l'état du royaume d'avoir une guerre qui peut être longue. Je n'ai point cessé de réfléchir depuis : j'ai discuté très amplement la matière avec les ministres seuls, et quelquefois avec eux en présence de Sa Majesté. Ils n'ont point pensé comme moi, mais, sur leurs raisons, il a été unanimement décidé que nous ne devions jamais souffrir que la couronne impériale restât dans la maison d'Autriche, en la laissant donner
au grand-duc, parce qu'en effet ce prince, en faisant revivre cette maison, y ajouterait sa haine et sa volonté déterminée d'entrer en Lorraine... Mais, quoique cette résolution soit prise, je n'en suis que plus embarrassé... » Partant de là, il s'étendit sur le danger de l'entreprise, et principalement de toute liaison avec le roi de Prusse. Quel caractère ! disait-il. Ce qu'il fait en Silésie ne peut se défendre : rien ne le justifie. Quelle confiance avoir en un tel homme ! Il me comble d'avances et de flatteries, ajoutait-il, mais ces fausses caresses ne font que me mettre en garde. Et les engagements de la Pragmatique ! quel motif peut-on donner pour s'y soustraire ! Puis, tout en gémissant, le rusé vieillard conjura Belle-Isle (comme un service personnel) de lui venir en aide en allant défendre à Francfort une politique si mal définie. Il ajouta que le roi lui donnerait une marque suprême de confiance en ne lui adjoignant pas de second plénipotentiaire. C'était, en effet, contraire à l'usage suivi avec les grands seigneurs qu'on chargeait d'une mission d'éclat, et qu'on avait habituellement la précaution de faire suivre d'un
homme de métier pour suppléer à leur inexpé-
1. Les Mémoires de Belle-Isle, encore inédits, forment cinq volumes in-4°, déposés à K Bibliothèque nationale. Ils ne contiennent en général qu un extrait raisonné de la correspondance du maréchal, soit avec le ministère des affaires étrangères, soit avec le ministère de la guerre, et on y trouve peu de faits qui ne soient relatés déjà dans ces divers recueils. Il n'y a que dans les intervalles assez courts pendant lesquels le maréchal quitte, soit l'armée, soit son poste diplomatique pour revenir à Versailles, qu'on peut trouver des renseignements qui ne soient pas déjà dans les correspondances. Le3 premic: es pages, dans lesquelles il raconte le début de ses relations avec le cardinal Fieury, sont presque les seules, à ce point de vue, qui aient un véritable intérêt. En les résumant ici. j'ai dû m'abstenir de reproduire quelques assertions trop visiblement en contradiction avec la réalité des faits.
Ainsi, le maréchal affirme que sa première conversation avec le cardinal eut lieu le 19 novembre 1740, et fut suivie d'une seconde à quelques jours d'intervalle, dans le commencement de décembre, et dans chacun de ces entretiens Fieury lui parle de l'agre==ion du roi de Prusse en Silésie, des offres d'alliance que ce prince lui fait et de la réponse qu'il y a déjà faite lui-même. Or, l'entrée de Frédéric en Silésie n'a eu lieu qu'au milieu de décembre, et personne ne la prévoyait encore le 19 novembre. La proposition d'alliance faite à Yalori est du 10 décembre et n'a pu être connue à Versailles avant le milieu du mois. 11 n'y a été répondu que le 5 janvier 1741. Fieury parle également de lettres flatteuses qu'il a reçues du roi de Prusse; or, dans la collection des lettres de Frédéric, la première qui ait été adressée au cardinal relativement à l'invasion de la Silésie est du o janvier.
Il est évident que Belle-Isle, en écrivant de mémoire longtemps après les événements, a confondu les dates. Peut-être
Belle-Isle, flatté de l'offre, très décidé à ne pas la laisser échapper, n'en fut pas moins inquiet, presque révolté du ton d'indécision douloureuse qui respirait dans les paroles du cardinal. Mais, loin de se laisser ébranler, il répondit sur le ton que sait prendre la volonté quand elle veut s'imposer à la faiblesse. Il traita dédaigneusement de scrupule chimérique le respect des engagements de la Pragmatique. Le roi, dit-il. n'avait pu ni porter atteinte à des droits qui n'étaient pas les siens, ni manquer à la parole tant de fois donnée à un fidèle ami et parent comme l'électeur de Bavière. Il eut plus aisément raison encore du projet si légèrement formé par le cardinal d'appuyer une des prétentions de l'électeur, sans le soutenir dans l'autre, la seule au fond qui fût réelle et pratique. La dignité impériale (il n'eut pas de
aussi a-t-il arrangé la suite des faits de manière à se justifier du reproche d'avoir été le premier inspirateur d'une entreprise qui n'avait pas répondu aux espérances du pays. Tout son récit, en effet, parait avoir pour but d'établir que l'expédition était décidée et les affaires engagées, quand il en eut connaissance, et qu'il n'a fait donner les conseils nécessaires pour en assurer l'exécution.
i. il
peine à le démontrer) ne donnant aucun pouvoir effectif, ne pouvait être recherchée pour elle-même. Elle accroissait le prestige d'un souverain puissant comme l'archiduc d'Autri- ' che ; elle ne serait qu'un vain ornement sur la tète d'un roitelet moins puissant que plus d'un de ses vassaux. Un empereur, sous peine d'être ridicule, devait être souverain pour tout de bon, avec des Etats et une armée proportionnée à son rang. A quoi servirait, d'ailleurs, ajoutat— il, de rester neutre et de regarder faire ? Vienne et Munich en voudraient également au roi, et ses ennemis, voyant qu'il n'est servi que par des ministres indignes de ses ancêtres, s'éloigneront de lui pour se rapprocher de ses adversaires. Le roi de Prusse, laissé seul, s'accommoderait à nos dépens. — Vous dissipez mes scrupules, dit assez plaisamment le cardinal ; mais que faire? Vous ne me proposez pourtant pas d'envoyer tout de suite une armée en Allemagne? — Je ne vois guère d'autre moyen de s'y prendre, reprit Belle-Isle, et si l'on m'en croyait, l'augmentation des troupes serait déjà décidée. De l'humeur dont je vois qu'est le 1 oi
de Prusse, je ne crois pas qu'il se contente de promesses qui ne seraient pas accompagnées de moyens d'exécution1.
Le cardinal, qui demandait grâce, mit timidement en avant l'idée qu'on pouvait se contenter, au moins en commençant, de donner à l'électeur un subside pour mettre ses troupes sur le pied de guerre. Mais l'ardent Belle-Isle ne lui laissa pas longtemps cette consolation. « Je ne pus, dit-il, retenir ma vivacité, et ce fut peut-être avec imprudence, mais avec la plus grande force, que je lui reprochai de ne faire rien qu'à demi... J'ajoutai tout ce dont la matière était susceptible et sans aucun ménagement. Peut-être dans ce moment le cardinal se repentit-il de m'avoir chargé de la besogne ;
1. Il faut signaler ici une nouvelle inexactitude des Mémoires. Belle-Isle suppose que le roi de Prusse, dès ce moment, demandait pour gage de l'alliance projetée, l'envoi de troupes françaises en Allemagne. C'est encore une erreur chronologique, la première proposition transmise par Valori ne contenant aucune demande de ce genre. Au contraire, Frédéric y flattait le goût pacifique du cardinal en lui faisant entrevoir l'espérance de n'intervenir que comme modérateur dans la lutte engagée. Ce ne fut que plus tard, et après le premier pas obtenu, que Frédéric, on va le voir, exigea le tecond.
cependant il ne me montra pas d'aigreur. Il me dit d'aller voir M. Amelot et qu'il était nécessaire que je traitasse avec lui tous les détails qui concernaient mon ambassade. »
Belle-Isle n'avait garde de laisser refroidir le fer, qu'il ne trouvait déjà pas assez chaud. Il passa la nuit à noter sur un agenda tous les points nécessaires à un plan de campagne en règle, armements, subsistances, fournitures et équipements de toute nature. C'était la guerre avec son formidable appareil. Revenu le lendemain chez Fleury, il lui donna sans pitié lecture de son élucubration nocturne. A chacun des articles de cette écrasante énumération, le pauvre ministre, épouvanté, poussait un cri de douleur. Mais, à chacune de ces exclamations, Belle-Isle répondait par ce refrain dédaigneux : « Aimez-vous mieux ne rien faire? alors, observez la Pragmatique et congédiez le roi de Prusse. » Et le cardinal baissait la tête avec un soupir, d'un air résigné.
« La quantité de détails, dit Belle-Isle, dans lesquels il voyait qu'il fallait entrer, l'étonna, et si j'ai quelque reproche à me faire, c'est en
voyant alors combien un projet de cette élévation et de cette étendue était au-dessus de son génie et de son caractère, de m'être chargé de l'exécuter et de ne pas prévoir que ce que j'obtiendrais pour ainsi dire par force et par ma présence demeurerait sans exécution ou ne le serait qu'en partie et toujours faiblement et après coup, comme l'expérience me l'a appris. Mais l'objet était si essentiel et si pressant, et intéressait si fort la gloire du roi et l'intérêt de l'Etat, que je crus devoir passer par-dessus ces considérations qui m'étaient personnelles, voyant que de tous les inconvénients le piro était de ne rien faire. »
Pressé aussi entre deux impatiences également impérieuses, Frédéric qui attendait une réponse et Belle-Isle qui la dictait, le cardinal se laissa faire et l'offre prussienne fut acceptée ; mais, comme pour marquer la concession qu'on lui arrachait d'un cachet qui lui fût propre, il se donna le singulier plaisir de rédiger luimême une note devant servir de thème à la conversation de Valori et où il s'amusait à répondre trait pour trait, et presque saillie pour
. à tout ce que Le roi de Pru^-e lui avait
fait dire. C'est une sorte de procès-verbal dressé sur deux colonnes : propos du roi de Prusse d'un côté, réponse du cardinal de 'autre. On y voit doux chefs d'Etat, aussi différei ts de 2-énie qu'inégaux, faire assaut de bel esprit et jouer au plus fin.
Ainsi Frédéric avait dit : « M. le cardinal veut-il de moi? Voici le temps qu'il faut que je le sache. » Le cardinal répond : I »ui. oui. et tout à l'heure. » — « Ma voix à la diète est encore à louer, i Réponse : « Le roi la retient et donne pour arrhes l'invitation que Sa Majesté fait de procéder à un traité d'alliance. » — « Quand nous nous serons chamaillés un peu, l'Autriche et moi. avait encore dit Frédéric, If. le cardinal interviendra comme modérateur. -ce pas là un personnage de s >ût? »
Réponse : « M. le cardinal convient d< goût pour le personnage que le roi de Prusse lui réserve, mais il faut que Sa Majesté convienne de son côté que, pour que M. le cardinal puisse remplir ce personnage dignement, Son Eminence doit avoir eu à prononcer un
jugement qui ne laisse ni l'esprit ni le cœur de toute l'Europe et de l'Allemagne envenimés contre la France. »
Le dialogue se termine par cet échange de répliques piquantes. Frédéric : « C'est un abus de croire que tout ceci se passera sans coup d'épée. » Le cardinal : « Le ministre du roi convient que ce serait difficile. » Frédéric : « C'est donc aux jeunes gens à entrer les premiers en danse. » Le cardinal : « Cela est vrai; mais comme le bal est principalement pour eux, il faut qu'après avoir pris une satisfaction convenable, ils ne laissent pas les autres finir la fête et exposés aux murmures de ceux qui ont à payer les violons1. »
La crainte assez naturelle et, comme on verra, trop bien fondée d'être laissé seul dans la danse et d'avoir en définitive à payer les violons se fait jour sous une forme plus polie dans la lettre officielle par laquelle le ministre Amelot transmit à Berlin l'adhésion au projet d'al-
i. Cette pièce se trouve dans a Correspondance officielle de Prusse, sans date, mais entre le 15 décembre 1140 et le 1er janvier suivant.
liance : « Sa Majesté, disait le ministre, souhaite très sincèrement, pour l'intérêt du prince, que son entreprise réussisse et, pour sa réputation, qu'il se hâte de la justifier. Des cours plus soupçonneuses que la nôtre hésiteraient à s'expliquer... L'envoi d'une personne aussi considérable que le comte de Gotter à Vienne semblerait indiquer une double négociation. On dit publiquement dans cette cour que ce ministre a offert au grand-duc d'entrer dans toutes ses vues sans exception s'il voulait reconnaître le droit du roi son maître sur la Silésie. Mais Sa Majesté n'ajoute aucune foi à ces bruits : elle a une confiance entière dans le roi de Prusse, et elle lui en donne une preuve certaine en lui offrant dès à présent de s'allier à lui1. »
Suivait un projet d'alliance rédigé en plusieurs articles, par lequel les deux souverains s'engageaient à unir leurs conseils et à agir dans l'union la plus intime pour porter au trône impérial le prince qui serait le plus propre à maintenir les libertés et prérogatives des prin-
i. Amclot à Valori. ?> janvier 1741. {Correspondance de Prusse. Ministère des affaires étrangères )
ces de l'empire. En suite de quoi Sa Majesté Très Chrétienne ne s'opposerait pas à ce que le roi de Prusse usât des droits qu'il pouvait avoir sur toute ou partie de la Silésie, mais à condition que, de son côté, le roi ne mettrait aucun obstacle à une juste satisfaction de la maison de Bavière sur les droits quelle pourrait avoir aussi sur les États autrichiens.
D'envoi des troupes et d'intervention armée, il n'était pas encore question. Bien que la conséquence fût évidente, et par suite la promesse implicite, Fleury hésitait à l'articuler. Chaque mot, en vérité, semblait lui être arraché de la bouche. C'est ainsi qu'au même moment, répondant à l'électeur de Bavière, qui criait misère et insistait pour obtenir tout de suite quelques subsides, il ne craignit pas d'excuser la parcimonie d'un premier envoi en alléguant que, par suite de deux mauvaises récoltes qui avaient exigé des distributions d'aumônes extraordinaires, le trésor français en était réduit aux expédients. « C'est une confession que je fais à Votre Altesse Electorale, ajoutait-il en le suppliant
pour l'honneur du roi de la garder secrète. Le i. a.
roi ne saurait lui donner une plus grande marque de confiance qu'un tel aveu '. »
Si, par ces réserves embarrassées et ces subterfuges sans dignité, Fleurv espérait encore éviter un engagement définitif et se ménager une porte de retraite, il se trompait grandement et n'avait pas compris à quel génie il avait affaire. Par le seul fait que la politique française se laissait entraîner, je ne dis pas à prendre un parti, mais seulement à exprimer un vœu dans les affaires d'Allemagne, elle assurait à Frédéric un avantage que l'audace calculée du jeune ambitieux avait peut-être prévu et dont, en tout cas, il n'était pas homme à user à moitié. La veille, il n'était encore qu'un aventurier au ban de toute la société diplomatique. La seule apparition de la France sur le territoire germanique lui offrait un rôle important, peut-être décisif, à jouer dans un grand conflit européen.
Il fallait bien s'attendre, en effet, que la prétention de la France à disposer de la couronne
1. Fleury à l'électeur de Bavière, 17 décembre 1740. (Cor* re pondance de Bavière. Ministère des affaires étrangères.)
impériale pour un de ses clients ne laisserait personne indifférent en Europe. Cette tentative, qui n'allait à rien moins qu'à modifier à son profit toutes les conditions d'équilibre reconnues par le traité de Westphalie et rétablies par le traité d'Utrecht, devait réveiller partout contre elle les rivalités que la politique jusque-là caressante et timorée de Fleury n'avait que momentanément endormies. L'Angleterre, en particulier, ne pouvait laisser de sang-froid découronner cette maison d'Autriche, sa plus fidèle alliée dans des luttes encore récentes. Les compatriotes de Marlborough ne pouvaient rester insensibles au sort des héritiers du prince Eugène, et l'intervention britannique était d'autant plus aisée à prévoir qu'au même moment, comme je l'ai dit, les relations, sinon des deux cabinets, au moins des deux peuples anglais et français, et surtout des deux marines, s'aigrissaient d'heure en heure. La guerre, déclarée avec l'Espagne, menaçait à tout instant de setendre à la France, et déjà, dans les parage.-» lointains de l'Océan, des croisières échangeaient par mégarde ou par anticipation des coups ue
canon. Pour soutenir cette lutte ou pour la prévenir, l'intérêt évident de l'Angleterre lui commandait de saisir l'occasion qui lui était imprudemment offerte et d'ameuter contre l'ambition française toutes les puissances militaires et morales de l'Allemagne. C'était le cas de reformer cette coalition de forces et de haines sous laquelle avait fléchi un instant l'orgueil de Louis XIV; et puisque le petit-fils prétendait, lui aussi, à la prépondérance, l'heure allait venir d'organiser contre lui la même résistance que contre son aïeul.
Mais, pour réaliser un tel dessein, un préliminaire était indispensable ; c'était de réconcilier la Prusse et l'Autriche, afin de les unir dans l'effort commun. La paix à rétablir entre Frédéric et Marie-Thérèse devenait par là, du fait même de la France, un intérêt britannique de premier ordre et presque une affaire de salut européen. Frédéric pouvait désormais compter qu'il aurait à Vienne, dans l'ambassadeur d'Angleterre, un agent presque aussi ardent que le sien propre pour lui faire obtenir les concessions qu'il demanda)*, et pour faire cesser à tout prix
le trouble intérieur du corps germanique. Ainsi sa politique à double face recevait le prix, non de sa loyauté assurément, mais de sa perfide adresse. Et c'était précisément l'acte d'agression dont toute l'Europe s'était indignée qui allait le faire courtiser à l'envi par ceux-là mêmes qui au premier moment avaient crié le plus haut au scandale : car ses soixante mille hommes campés au cœur de la Silésie devenaient la carte maîtresse que chacun voudrait mettre dans son jeu ou retirer de celui de son adversaire. De Versailles, on lui laissait espérer un concours militaire pour achever sa conquête ; de Londres, on allait mettre une médiation à son service pour lui en assurer la confirmation gracieuse. Tenir l'oreille ouverte aux deux négociations, aussi bien la belliqueuse que la pacifique, les laisser courir en enchérissant l'une sur l'autre, puis se décider le plus tard possible pour celle qui offrirait le plus grand avantage au meilleur marché : ce fut la résolution qu'il prit à l'instant, que les contemporains soupçonnèrent, mais que les correspondances nouvelles nous révèlent avec une naïveté dont il faut vraiment leur savoir gré.
Tout le plan, en effet, est déroulé sans détour dans les lettres écrites par Frédéric lui-même pendant les premiers mois de 1744. Ces lettres sont datées des divers points de la Silésie, où il transportait d'un jour à l'autre son quartier général : car la soumission de la province s'opérait rapidement, les forces autrichiennes surprises en nombre trop faible pour essayer aucune résistance s'étant retirées dans quelques places fortes, et la capitale, Breslau, avait capitulé sans combat sous la seule condition que l'armée prussienne n'y entrerait pas et qu elle resterait administrée par ses magistrats municipaux. La lutte décisive était ainsi ajournée jusqu'à ce que la saison permît aux troupes impériales, grossies par des renforts et remises en état, de tenter un retour offensif. Frédéric avait donc quelques semaines devant lui pour faire jouer tous les ressorts de sa diplomatie ; il n'en laissa pas perdre une minute.
Averti des dispositions qui régnaient à Versailles, il écrivit lui-même à Fleury : « Mon cher cardinal, je suis pénétré de toutes les assurances d'amitié que vous me faites et j'y répondrai tou-
jours avec la même sincérité... Il ne dépend que de vous de rendre éternels les liens qui nous uniront en favorisant la justice de mes prétentions sur la Silésie. Si je ne vous ai pas fait d'abord part de mes desseins, c'était par oubli plus que par toute autre raison : tout le monde n'a pas l'esprit aussi libre dans le travail que vous l'avez, et il n'est guère permis qu'au cardinal Fleury de penser et de pourvoir à tout. » Et, chargeant lui-même Yalori d'expédier sa lettre, il ajoutait : « Je ne demande pas mieux que de m'unir étroitement à Sa Majesté Très Chrétienne, dont les intérêts me seront toujours chers, et je me flatte qu'elle n'aura pas moins d'égards pour les miens i. »
Mais, de la même main et sans doute de la même plume, il n'était pas plus embarrassé pour écrire au roi d'Angleterre : « Monsieur mon frère, je suis charmé devoir que je ne me suis pas trompé dans la confiance que j'ai mise dans Votre Majesté... N'ayant eu alliance avec personne, je n'ai pu m'ouvrir avec personne; mais, voyant
1. Pol. Corr.,t. i, p. 170-171. Frédéric au cardinal de Fleury et à Valori, 5 janvier 1741.
les bonnes intentions de Votre Majesté, je la regarde comme étant déjà mon alliée et comme ne devant à l'avenir avoir rien de caché ni de secret pour Elle... Bien loin de vouloir troubler l'Europe, je ne prétends rien, sinon qu'on ait égard à la justice de mes droits incontestables... Je fais un fond infini sur l'amitié de Votre Majesté et sur les intérêts communs des princes protestants qui demandent qu'on soutienne ceux qui sont opprimés pour la religion. Le gouvernement tyrannique sous lequel les Silésiens ont gémi est affreux, et la barbarie des catholiques envers eux est inexprimable. Si ces protestants me perdent, il n'y a plus de ressource pour eux. . . Si Votre Majesté veut s'attacher un allié fidèle et d'une fermeté inviolable, c'est le moment : nos intérêts, notre religion, notre sang est le même, et il serait triste de nous voir agir d'une façon contraire les uns aux autres; il serait encore plus fâcheux de m'obliger à concourir aux grands desseins de la France, ce que je n'ai cependant l'intention de faire que si l'on m'y force *. »
1. Pol. Corr., 1. 1, p. 185-186. Frédéric au roi d'Angleterre, 30 janvier 1141.
Puis enfin, parlant à cœur ouvert à son ministre Podewils, il lui explique sans le moindre embarras la double alternative qu'il tient à se ménager. « J'ai toujours regardé, dit-il le 14 janvier (cinq jours après la lettre à Fleury . la liaison avec la France comme un pis aller. Aussi il faut tout mettre en œuvre pour nous procurer par la médiation de la Russie et de l'Angleterre la possession d'une bonne partie de la Silésie... Mais au cas que ces deux cours, au lieu de s'y prêter, voulussent s'aviser de prendre hautement le parti de Vienne , . . .il n'y aura pas d'autre ressource que de se jeter clans les bras de la France et de forcer pour ainsi dire le destin. » Et, suivant que le jour s'éclaircit ou s'assombrit sur un point ou sur l'autre de l'horizon diplomatique, le ministre reçoit tour à tour ces deux instructions contradictoires qu'il fera accorder comme il pourra : « Le parti qu'il faudra prendre sera de nous accommoder avec la France et d'ajuster nos flûtes avec les siennes, car l'Angleterre ne voudra jamais nous aider. » Ou bien : « Amusez la France autant qu'il sera possible, jusqu'à ce que nous voyions un peu clair s'il y aura
moyen de venir à notre but par l'assistance d'une médiation l. »
Pressé de la sorte d'intervenir, le gouvernement anglais se décida à se mettre en avant, non pas encore tout à fait en offrant sa médiation, mais en suggérant par l'intermédiaire de son ministre à Vienne, M. Robinson, un accommodement qui paraissait de nature à satisfaire les convoitises d'une partie en ménageant les susceptibilités de l'autre. L'arrangement eût consisté à faire offrir par Frédéric à Marie-Thérèse un prêt de deux millions d'écus destinés à subvenir aux premières nécessités de l'empire, et dont la remise d'une partie de la Silésie entre les mains de la Prusse eut été le gage hypotbéeaire. Bien entendu, d'ailleurs, que l'hypothèque ne serait jamais levée, le remboursement du prêt ne devant jamais être ni effectué ni demandé. De la sorte, l'indivisibilité du patrimoine autrichien était maintenue en principe, la Pragmatique respectée, au moins en apparence, et on ne créait pas un précédent fâcheux dont pussent
1. Vol. Cor., t. i, p. 172. 179. 1S1. Frédéric à Podewils, 5, il it 20 janvier 1741.
se prévaloir d'autres prétendants à l'héritage.
Pendant que cette proposition était mise en délibération à Vienne, Frédéric, ayant établi ses troupes dans leurs quartiers d'hiver, dut pourtant retourner, dans les premiers jours de février, passer quelques instants à Berlin. Yalori l'y attendait, son projet d'alliance en poche, très impatienté de tout retard. On avait même eu grandpeine à l'empêcher d'aller de sa personne relancer le roi dans son camp. Frédéric, qui eût peut-être préféré éviter l'entretien quelques jours de plus, ne manqua pourtant pas d'en profiter pour faire faire un pas en avant à la France, ce qui, avec le délai nécessaire pour recevoir de nouvelles instructions, était encore une manière de gagner du temps.
Aussi, dès que Valori fut admis en sa présence, la surprise de l'envoyé fut-elle grande de ne plus entendre parler de ce rôle de modérateur 'pacifique qui devait si bien convenir au caractère ecclésiastique du cardinal et de voir traiter, au contraire, le projet défensif qu'il apportait comme un papier sans valeur, plus compromettant qu'utile pour les intérêts prussiens.
— « Mais, monsieur, dit Frédéric, après avoir jeté les yeux sur le document, quel avantage tirerai-je de cela? Je ne vois pas le secours que le roi votre maître me donnera au cas que je sois attaqué par les puissances qui m'environnent et qui, au seul nom de la France, sont prêtes, non seulement contre elle, mais contre ses alliés. Car, ne vous y trompez pas, la seule chose que l'électeur de Bavière a contre lui dans l'esprit de tous les princes d'Allemagne, ce sont ses liaisons avec la France. Je ne demande pas mieux que de me lier avec le roi votre maître, mais il faut qu'il soit écrit quelle espèce de secours il me donnera. Le roi mettrat-il l'électeur de Bavière en état de soutenir ses prétentions autrement que par des écritures? Si les électeurs de Cologne et palatin sont attaqués parle Hanovre, leur donnera-t-on un corps de trente mille hommes pour y résister ? Et quelle diversion le roi veut-il faire ? Favoriser a- t-il par ses troupes les desseins de l'Espagne (en Italie)? Sans toutes ces mesures, bien prises et bien calculées, ne dois-je pas chercher à me tourner d'un autre côté et tâcher
de trouver mes avantages? Le roi veut-il me garantir la possession de la Basse-Silésie, Bresiau compris ? »
Et comme Valori, trouvant à peine un moment pour placer un mot au milieu de cette série d'interrogations, faisait pourtant remarquer que ces paroles étaient sur un air bien différent de celles qu'il avait entendues la première fois : « Oh ! monsieur, reprit le prince, tout est Lien changé ; le Danemark nous manque, le parti anglais prévaut actuellement dans cette cour. En un mot . si, comme je le crois, l'intérêt de la France est d'abaisser la maison d'Autriche, elle n'a qu'un parti à prendre, c'est celui que je viens d'indiquer. » Et, en parlant, il laissait le projet sur la table, comme s'il ne se souciait pas de le garder. Yalori, piqué, fit le geste de le remettre dans sa poche. « Laissez-le-moi, reprit le roi, je veux l'examiner. C'est un papier de conséquence : j'ai besoin de dormir dessus *. »
Les entretiens des jours suivants furent à peu près sur le même ton, bien qu'entremêlés à cer-
1. Valori à Ainelot, 31 janvier, 4 février 1741. {Correspondance de Prusse, ministère des affaires étrangères.)
tains moments d'effusions de confiance dont la bonhomie apparente ne dissimulait pas suffisamment le calcul. Aussi, comme Yalori, qui se défendait de son mieux, lui faisait observer avec quelque insistance que, pour demander un appui ostensible en Silésie, il fallait cependant qu'il commençât par appuyer lui-même ses prétentions de quelques titres que le roi d'ailleurs serait prêt à examiner : « Mais, monsieur, reprit Frédéric, mes titres sont bons et très bons, et si je n'ai pas tout dit, c'est que, m'attendant à une réplique de Vienne, j'ai réservé les meilleurs arguments pour les derniers. » — « Je lui demandai, écrit Yalori, si ses arguments n'étaient pas trente pièces de vingt-quatre et quinze mortiers qui étaient en dehors de son arsenal et tout prêts à partir. Il se mit à rire et me dit qu'en effet ceux-là devaient persuader au delà des autres. Une autre fois : Voyons, monsienr, s'écria-t-il, comme si un trait de lumière le traversait, convenons d'un traité : donnons la Bohème à l'électeur de Bavière, c'est un si brave prince et si attaché à la maison de France I.. Et puis, dites- moi vous-même en
honnête homme ce que vous augurez des intentions de votre gouvernement. Ne saii-il pas que je suis son allié nature] en Allemagne1? Enfin, Yalori lui ayant exprimé de la part de Belle-Isle le désir de s'entendre avec lui avant de se rendre à la diète ; « Mais qu'il vienne ; outre le plaisir que j'aurai de le connaître, il y aura quelque chose de piquant à voir un général français dans une armée de Prussiens au milieu de la Silésie 2. »
On conçoit sans peine qu'en transmettant à Belle-Isle lui-même cette invitation goguenarde, le diplomate, tout étourdi et ne sachant que croire d'une pensée fuyante qui semblait ainsi tour à tour et se cacher et se trahir, ajoutât ces tristes réflexions : « Le roi de Prusse ne répond pas comme il faut : mon sentiment est de nous retourner d'un autre côté, de manière à n'être pas la dupe d'un prince qui entame des négociations partout et croit opérer des merveilles en ne concluant nulle part... Comme je parle tout haut avec
1. \alori à Amelot, 4, 11, 18 lévrier 1741. {Correspondance de Prusse, ministère des affaires étrangères.)