‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'apres des documents nouveaux, 1740-1742 (volume 2)Chapitre 36 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'EXPÉDITION DE MORAVIE ET Là QUERELLE DES DEUX MARÉCHAUX

Révolution à Saint-Pétersbourg. — Avènement de l'impératrice Elisabeth, qui abandonne l'Autriche et se rapproche de la France. — Arrivée de BeUe-Isle à Prague. — Le maréchal de Broglie est envoyé pour le remplacer. — Mécontentement de Belle-Isle : il quitte Prague et retourne à Francfort. — L'électeur de Bavière reste à Mannheim, attendant son élection. — L'élection a lieu le 26 janvier 1741.

— Triomphe de Belle-Isle et joie du cabinet français. — Mauvaises nouvelles de l'armée laissée en Bohême. — Le maréchal de Broglie est menacé à Pisek par le grand-duc.

— 11 le force à se retirer. — Situation difficile du marquis de Ségur attaqué dans Lintz par le général autrichien Khevenhuller. — Broglie est pressé d'aller à son secours. — Il demande l'appui de Frédéric. — Singulière antipathie de Frédéric pour le maréchal de Broglie. — Cause véritable de ce sentiment. — Frédéric annonce qu'il va entrer en campagne pour aider les Français. — Il se rend à Dresde pour conférer avec Auguste III. — Conférence de Dresde.

— Frédéric propose de marcher sur Vienne à travers la

Moravie, et demande le commandement des troupes fran» 3 et saxonnes. — Résistance de Maurice de Saxe, et atentement du maréchal de Broglie. — Ségur est bloqué dans Lintz et forcé à capituler. — Frédéric poursuit son expédition. — Le maréchal de Brogiie rappelle le corps d'armée français. — L'expédition de Moravie est manquée et Frédéric rentre en Bohême. — Dissentiment entre les généraux et les diplomates français. — Les maréchaux de Broglie et de Belle-Isle écrivent à Versailles pour se plaindre lun de l'autre. — État d'esprit dn ministère et de la cour. — Incertitude de Fleury. — Le chevalier de Belle-Isle. — L'abbé de Broglie. — Belle-Isle vient lui-même en France pour se défendre. — Il est fait duc et mis à la tète de l'armée de Bohême, tandis Broglie reçoit un autre commandement en Bavière. — Prise d'Egra. — Le maréchal de Broglie fait porter la nouvelle de ce succès par son fils, qui est nommé brigadier.

Une bonne fortune arrive rarement seule. Au même moment où une équipée chevaleresque rendait en quelques heures les Français maîtres de Prague, une révolution militaire à Saint- Pétersbourg enlevait en moins de temps encore à Marie-Thérèse son unique amie. A la régente Anne, gouvernant sous le nom du petit tsar Ivan, son fils, et dont les sympathies pour l'Autriche étaient connues, succédait brusquement, le 6 décembre 1741, la princesse Elisabeth, dernière fille du grand Pierre et de la première Catherine. Ce fut l'affaire d'une seule nuit et

l'œuvre du vieil esprit russe luttant, comme il le fait encore parfois aujourd'hui, contre l'invasion des mœurs et surtout des fonctionnaires allemands. Informée du mécontentement sourd que causait dans les rangs inférieurs de l'armée l'influence exercée sur la régente par son mari le duc de Brunswick, et surtout par son amant, le ministre de Saxe ; mise en relation par d'habiles intermédiaires avec les sous-officiers de la garde qui veillait à la porte du palais, Elisabeth n'eut qu'à s'y présenter un matin, avant le jour, en prononçant le nom de son père, pour que toutes les portes s'ouvrissent devant elle. Elle pénétra elle-même dans l'appartement de la régente, encore endormie, et du petit empereur, que de ses propres mains elle tira de son berceau. Dans la journée, enfant, mère, ministres et chambellans, tout ce qui portait un nom à désinence germanique fut envoyé, qui en Sibérie, qui en exil. Mais, bien que l'aventure eût le caractère d'un réveil de patriotisme, personne ne doutait que ceux qui avaient formé le projet et conduit les coups ne fussent deux Français :

ion FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉ RÈSE

l'an, l'ambassadeur même de Louis XV, le

marquis de la Chétardie, l'habile homme qui avait su, un moment à Berlin, plaire à Frédéric ; l'autre, un assez médiocre médecin du nom de Lestocq, fils d'un réfugié qui était venu chercher fortune sur les bords de la Neva. Tous deux avaient su gagner la confiance de la future impératrice, et même l'ambassadeur, si la chronique disait vrai, quelque chose de plus que son amitié. Frédéric, à la vérité, avec son cynisme habituel, se livre, dans Y Histoire de mon temps, h une insinuation qui serait moins flatteuse pour notre fatuité nationale. Il fait entendre assez clairement que, pour capter les suffrages de l'armée, la princesse n'avait pas craint de dispenser plus libéralement encore ses faveurs. Après quoi, il ajoute que, d'ailleurs, entre elle et la cousine qu'elle venait de dé-

ler, il n'y avait sur ce point guère -1 férence, excepté que l'une couvrait ses faiblesses du voile de la pruderie, tandis que l'autre allait donner aux siennes la forme plus populaire de la débauche *.

1. Voir lo3 détails curioux de cette révolution de palais dans

L'EXPÉDITION DE MORAVIE loi

Quoi qu'il en soit, la nouvelle souveraine s'étant mise tout de suite en rapports intimes avec la légation française, et ayant engagé avec la Suède des pourparlers pacifiques, toute la région du Nord se trouvait libre et les alliés en Bohème délivrés de toute inquiétude sur leurs derrières. Deux tours de force et d'adresse accomplis ainsi en quinze jours élevaient très haut le renom de la valeur, de la galanterie et de l'habileté françaises, et ce fut environné de cette auréole que Belle-Isle, qui passait pour l'inspirateur de tous ces exploits, fit son entrée, encore porté en litière, dans la ville de Prague.

Il y trouvait beaucoup de besogne à faire pour un invalide ; car l'heureuse nuit du 26 novembre avait plutôt accru que réparé la confusion des armées alliées : sans suide, comme sans union, elles restaient plus que jamais à la discrétion du hasard, qui, pour une fois, les avait bien servies, mais qu'il était temps de remplacer par une direction plus sûre. BeUe-Is ne se croyait point, malgré ses infirmités, au-

l'ouv; . of et très intéressant de M. Albert Vandal,

intituil- Louis XV et Elisabeth de Russie.

dessous de cette tâche. Sa nature ardente et nerveuse se retrempait par l'activité, et Tindomptable confiance qui était sa force et qu'il savait communiquer autour de lui se ranimait à la moindre apparence de succès. Persuadé qu'il avait tout fait et qu'il pouvait tout faire encore du fond de son lit ou de sa chambre, il expédiait ordre sur ordre et croyait sincèrement qu'à sa voix la discipline allait rentrer dans l'armée, en même temps qu'il sentait la vigueur renaître dans ses membres. « Vous êtes présentement instruit, écrivait-il au ministre, du succès de l'entreprise que mon passage à Dresde a opéré, et toutes choses sont si fort changées depuis que je suis ici, qu'il n'y a que sujet d'être tranquille et de bien espérer de toutes les affaires générales et politiques... Le repos d'esprit que je goûte depuis que je suis ici m'a considérablement rétabli. » Il n'oubliait qu'une chose, c'est qu'il avait écrit lui-même au même ministre, de Dresde, dans un jour de désespoir, que décidément la double tâche qu'il avait assumée excédait les forces humaines et qu'il reconnaissait son tort en l'expiant. La

lettre, après laquelle il n'était plus temps de courir, était arrivée à son adresse, et la réponse fut l'annonce qu'un successeur, le maréchal de Broglie, lui était envoyé pour prendre le commandement de l'armée '.

C'était une résolution aussi naturelle que raisonnable : le choix du remplaçant ne l'était pas moins. Depuis la mort de Berwick et de Yillars,et en attendant que Belle-Isle eût réalisé tout ce qu'on attendait de lui, Broglie tenait, d'un commun aveu, un des premiers rangs parmi les officiers supérieurs de l'armée française. Sa conduite en Italie pendant la guerre précédente était justement appréciée; à la vérité, à la suite d'un succès remporté sous les murs de Parme, il s'était laissé surprendre la nuit, par un parti d'Autrichiens, d'une manière qui avait prêté aux railleries des chansonniers de Versailles. Mais, comme, dès le lendemain, il avait pris sa revanche par une victoire plus éclatante devant Guastalla, cette mésaventure,

1. Belle-Isle à Amelot, Prague, 12 décembre 1741. — (Correspondance de l'ambassade auprès de la diète. Ministère des ■affaires étrangères.)

qui n'amusait plus que des plaisants de profession , ne lui ôtait rien de l'estime des connaisseurs. De plus, en sa qualité de gouverneur de Strasbourg-, c'était lui qui avait dû présider à l'opération toujours délicate du passage du Rhin par une armée en campagne : toutes les troupes avaient défilé sous ses yeux homme par homme; il avait pu connaître tous les officiers de leur état-major. Ses trois fils étaient sous les dra peaux, et l'aîné venait de prendre une part brillante au dernier fait d'armes. Il se trouvait donc chargé de la suite d'une opération dont une des phases importantes avait déjà passé par ses mains ; d'ailleurs, il était plus ancien de gracie et d'âge que Belle-Isle, ce qui réglait d'avance entre les deux maréchaux toutes les questions de préséance, sans mettre en jeu l'amour-propre d'aucun d'eux.

Quelques inconvénients (il y en a toujours) venaient compenser ces avantages. D'abord le nouveau commandant en chef, né en 1672, allait achever sa soixante et dixième année, ce qui, même de nos jours et dans nos lois militaires, est regardé comme un âge un peu avancé pour

an général, mais ce qui le paraissait bien plus encore aune époque où, la vie active commençant de meilleure heure, les forces physiques s'épuisaient plus tôt. Dans le cours de l'été précédent, il venait d'éprouver un de ces accidents de vieillesse que les amis et les familles déguisent, qu'on ne s'avoue pas à soi-même, mais qui avait l'apparence d'une première atteinte d'apoplexie. On remarquait que, depuis son rétablissement, son humeur, qui n'avait jamais été facile, prenait un caractère d'obstination intraitable et irascible, lui rendant difficile le maniement des hommes et des affaires. En outre, il avait été plusieurs années ambassadeur en Angleterre à une époque où prévalait la politique pacifique de Fleury, ce qui lui avait permis même de vivre presque dans l'intimité de Robert Walpole. Prétendant, à ce titre, joindre des connaissances diplomatiques à son expérience militaire, il ne se faisait pas faute de blâmer assez hautement aussi bien le but que la direction générale de la guerre actuellement engagée. Le bruit de ces critiques étaitil parvenu jusqu'à Berlin ? Je l'ignore ; mais

toujours est-il que ceux qui approchaient de Frédéric savaient qu'il s'exprimait habituellement assez mal et avec sévérité sur le compte du gouverneur de Strasbourg. Il gardait en particulier un très mauvais souvenir de la visite qu'il avait été obligé de lui faire lors de l'équipée de jeunesse que j'ai racontée *. Revenant volontiers sur cette aventure avec un singulier mélange de raillerie et de colère, il se plaignait tour à tour et que le maréchal eût voulu d'abord le faire arrêter et qu'ensuite, par ses politesses excessives, il eût trahi le secret de son incognito. Ceci, à la vérité, pouvait être ignoré à Versailles, et Fleury, eût-il connu ce détail, lui dont la rancune était le moindre défaut, n'eût jamais cru qu'on pût faire jouer à de pareilles puérilités un rôle quelconque dans les affaires

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