Voyez au volume précédent chap. i. p
2. Belle-Isle à Valori, 28 décembre 1141. — (Con*espondance de Prusse.). — Le marquis de Beauvau à Amelot, 15 décembre 1741. {Correspondance de Bavière. Ministère des affaires étrangères.) — Une lettre de Strasbourg, sans signature, adressée à Belle-Isle, et qui se trouve dans les correspondances diverses du ministère de la guerre, dit : « Il n'y a sorte de propos misérables et puérils qui ne se tiennent
Mais Belle-Isle, très dépité d'avoir été pris au mot, trouvait dans ces inconvénients réels du nouveau choix des motifs suffisants pour justifier et faire partager autour de lui le désappointement qu'il éprouvait. Trop habile pour réclamer contre une décision qu'il avait sollicitée, trop prudent pour mettre les premiers torts de son côté en décriant d'avance son collègue, il se borna à répondre que le choix était excellent, mais qu'il était à craindre que là non plus on ne trouvât pas une santé bien résistante. En tout cas, il allait s'arranger pour que le maréchal de Broglie trouvât à son arrivée tout mis en ordre et toutes les fautes réparées. Mais il est permis de supposer qu'il n'ignora pas absolument que des réclamations nombreuses étaient adressées par des officiers de son état-major faisant dire à Versailles que tout était perdu si on retirait à l'armée un chef adoré d'elle. L'électeur, de son côté, écrivait à Louis XV une lettre désolée où
chez cet homme (le maréchal de Broglie) contre les négociations de M. le maréchal de Belle-Isle et contre les engagements qu'il a fait prendre à la France. » — Voir, sur le rapport du roi de Prusse et du maréchal de Broglie, l'appendice F à la fin du volume.
il se plaignait, comme un fils à son père, qu'on lui enlevât le conseiller de sa confiance, et il est à croire que Belle-Isle eut quelque connaissance de la démarche.
Fleury, toujours désolé de déplaire et qui comprenait à demi-mot, essaya vainement de panser la blessure par ses caresses accoutumées. « Rappelez-vous, écrivait-il à Belle-Isle, l'état où vous vous trouviez à Dresde, aussi bien que celui de notre armée de Bohème. La peur et le découragement l'avaient gagnée; toutes les lettres, sans exception, ne parlaient plus que de désastres... Dans cette situation, pouvions-nous laisser nos troupes à l'abandon? Nous étions à la veille de voir arriver tous les malheurs. Nous en voilà dehors, et, si nous avions pu le deviner, nous aurions laissé les choses où elles étaient. Il faut tabler présentement sur la situation où nous sommes. Je vous prie d'être persuadé que j'ai écrit à M. le maréchal de Broglie comme je le dois et que je ne lui ai pas caché que le roi désirait que vous eussiez toujours la direction des affaires générales et qu'il ne pouvait se mêler que des opé-
rations militaires, qu'il devait même les concerter avec vous auparavant, et je le pense véritablement plus que jamais. Tout l'honneur qui pourra nous en revenir vous est dû, et il n'est que juste de vous le donner. Quand vous serez libre et que vous n'aurez plus rien à faire à Francfort, ne croyez pas qu'on vous laisse inutile et servir en second. Je ne suis pas assez injuste pour le penser et je vous prie instamment d'être tranquille. Votre gloire et votre réputation me sont aussi chères qu'à vous-même. »
Satisfait ou non de ces assurances, Belle-Isle eut soin de ne pas les tenir secrètes et de laisser clairement entendre qu'au fond, c'était toujours lui qui était le maître et qu'il ne tarderait pas à revenir. Pour s'y préparer, il engagea ou du moins il autorisa les officiers avec qui il était en rapport d'amitié à l'entretenir, dans des correspondances privées, de tous les mouvements qui leur seraient commandés . Dans la disposition déjà malveillante des esprits, rien n'était mieux fait pour ruiner l'autorité morale de son successeur. Puis, dès que Broglie fut arrivé, il partit d'assez
mauvaise grâce pour Francfort, où l'attendaient pourtant des lauriers diplomatiques de nature à lui faire prendre en patience l'ajournement momentané de ses espérances d'un autre genre *. Ce n'était pas seulement, en effet, ni la ville de Prague, ni même la couronne de Bohème qui avait été enlevée par escalade, mais bien la dignité impériale elle-même. La grande nouvelle était tombée en pleine diète à Francfort: les électeurs ou leurs représentants y tenaient déjà séance depuis quelques jours sous la présidence de l'archevêque de Mayence lui-même ; mais ils n'avaient encore passé leur temps qu'à discuter les questions de préséance et d'étiquette qui ne manquaient jamais dans les réunions germaniques. Tout céda à l'instant devant l'arrêt de la fortune, et l'unanimité fut tout de suite assurée au protégé de la France. D'abord,
1. Belle-Isle à Fleury. — Fleury à Belle-Isle, 15 décembre 1741. — {Cowespondance de l'ambassade auprès de la diète. Ministère des affaires étrangères.) — Belle-Isle à Valori, 20 décembre 1841. — « Il pourrait très bien arriver que M. de Broglie ne passera ici que l'biver, sachant que nia santé se rétablira, et en effet elle va de mieux en mieux. » — {Correspondance de Prusse, Ministère des affaires étraa* gères.)
par le fait même de la conquête de Prague, la question de l'admission ou de l'exclusion des représentants de Marie-Thérèse était réglée ; car, du moment que la Bohême reconnaissait en fait un nouveau roi, le moins qu'on pût faire, c'était de laisser son électorat en vacance. Des huit voix qui restaient, trois étaient assurées à Charles-Albert : la sienne propre, celles de la Saxe et du Brandebourg; une quatrième, celle du Hanovre, était le prix de la neutralité promise au roi George. Les trois électeurs ecclésiastiques, n'ayant attendu que de savoir où était la force, n'avaient plus de raison pour balancer. Enfin l'électeur palatin, bien que cadet de la maison de Bavière, s'était bien fait prier quelque temps, mais il se décidait à suivre la majorité depuis que, par la renonciation de Frédéric aux duchés de Berg et de Juliers, l'intégrité de sa succession était assurée à son neveu, le margrave de Sultzbach, époux désigné d'une de ses petites-filles.
Ce fut même là, àMannheim, chez ce parent avec qui il avait jusque-là assez mal vécu, que Charles-Albert, laissant Belle-Isle aller mettre
à Francfort la dernière main à son œuvre, vint attendre le résultat d'un vote qui n'était plus douteux. Il y devait prendre part aux fêtes d'une double noce : celle de l'héritier désigné de l'électorat, et celle de son propre frère, le duc Clément de Bavière, promis à une autre des prinîs palatines. Ces fêtes, qui saluaient d'avance l'avènement d'un pouvoir nouveau, furent très brillantes, et si je n'avais jamais abusé de la patience du lecteur par le tableau des futilités ridicules des petites cours allemandes, je ne résisterais pas à la tentation de rapporter encore ici quelques détails burlesques dont un auteur comique ferait son profit. On me laissera bien raconter, par exemple, que, pendant toute la duréedes réjouissances, le résident de France, M. de Tilly, et le futur empereur lui-même n'avaient que deux préoccupations. L'une était d'empêcher leur hôte de dépenser tous les revenus de son petit État, et même par anticipation ceux de son successeur, clans un luxe sans mesure d'habits et de luminaires ; prodigalités dont quelques parcelles, sous forme de subsides, auraient fort accommodé le trésor de
l'armée bavaroise ; l'autre était la crainte qu'en prenant lui-même aux divertissements une part trop animée, le vieillard cacochyme ne déterminât quelque rechute d'une maladie grave dont il était atteint ; son trépas inopportun, arrivant avant l'élection faite, eût été un retard fâcheux qui pouvait encore tout compromettre.
« L'électeur, écrivait le résident, a donné à chacune de ses filles neuf habits qui sont, pour ainsi dire, tout massifs d'or et d'argent : il en a au moins autant pour lui-même, tous plus riches les uns que les autres, il en change tous les jours. La dépense de bougies qu'il fait est immense... et le roi lui donnerait le village de Landau pour en retrancher une qu'il ne l'accepterait pas. » Puis, au grand bal qui eut lieu le soir des noces, il n'y eut pas moyen de le détourner de se faire mettre dans une chaise roulante, poussée par deux chambellans, et de suivre ainsi toutes les figures d'une polonaise dansée aux flambeaux. Heureusement, le plaisir tue rarement même les vieillards, et le bon électeur vécut assez pour que son envoyé pût prendre part, quelques jours après (le 27 jan-
vier), à la proclamation faite, au son du canon et des acclamations populaires, de Charles YII, roi des Romains, le premier empereur d'Allemagne qui, depuis des siècles, n'eut point appartenu à la descendance de Rodolphe de Habsbourg" 4.
Pour le coup, Belle-Isle était excusable de se croire passé au rang des grands hommes et de se placer déjà devant les regards de la postérité comme le génie qui avait mis le sceau aux grandes destinées de la monarchie française. C'est avec un enthousiasme sincère qu'il écrivait au roi lui-même : « Sire, le succès couronne les entreprises de Votre Majesté. La perfection de ce grand ouvrage comble de gloire son règne et assure l'avenir et le repos de sa couronne. » Au cardinal il donnait quelques détails qui relevaient encore son triomphe : — « Je ne dois pas omettre, disait-il, d'informer Votre Éminence que, dans le moment que l'empereur est venu à la fenêtre de l'hôtel de ville
i. Tillv à Amelot. Marmheiru, 21 octobre 1741, 21 janvier 1742. [Correspondance du Palaiinat. Ministère des affaires étrangères.)
et s'est montré au peuple... il s'est élevé des acclamations infinies. J'avais honneur d'être à une fenêtre avec l'impératrice, qui y était incognito. L'empereur, ému de ces acclamations et de ces cris de joie, tourna les yeux vers moi et, portant la main à la couronne de CharlemagTie qu'il avait sur la tète, il me fit signe que c'était au roi seul qu'il devait l'éclat dont il jouissait. » N'oubliant pas pourtant, même dans l'ivresse du succès, à quel homme il avait affaire. Belle-Isle ne négligeait pas de dresser tout de suite le compte de ce qu'avait coûté cette grande opération ; il était sûr que l'économie ne ferait qu'en relever le mérite : — « Il faut payer, disait-il, ce qu'on a promis : 200,000 francs auneveu de l'électeur de Mayence, avec une abbaye de 25,000 ; 20,000 écus au ministre, 2,000 au secrétaire, autant au valet de chambre, et de 15,000 à 20,000 francs au directoire de Mayence. Jamais grande affaire ne s'était faite à si bon marché. » Il n'ajoutait pas à la vérité que, depuis quinze jours, il tenait table et maison ouvertes, que tous les électeurs venaient souper chez lui tour à tour avec leur
suite, et que le nouvel élu avec la nouvelle impératrice lui avaient promis d'en faire autant le lendemain de leur couronnement ; à la manière dont il savait faire les choses, il y avait là un supplément de compte en perspective dont Fleury, en bon calculateur, dut faire sans peine la supputation *.
Aussi, dans la réponse qui lui fut faite, voit-on, au milieu des plus chaudes félicitations, percer cette préoccupation économique. Les compliments les mieux tournés remplissent, à la vérité, seuls, la lettre autographe de Fleury : « Je ne doutais pas du succès, dit-il, mais c'est un si grand événement, qu'il est difficile d'être tranquille jusqu'à ce que tout soit consommé. Tout l'honneur vous est dû : vous ne le partagez avec personne. Vous voulez bien m'y associer, mais je vous répondrai ce que Charles IX répondait à un consul de Guyenne qui le louait sur la bataille de Jarnac ; il lui
i. Belle-Isle au roi, 27 janvier 1742. — A Amelot. 28 janvier.— 'Correspondance de l'ambassade à la diète. Mi des affaires étrangères.) — BeLle-Isle à Fleury, 12 janvi ' . Cette date est manifestement erronée. (Ministère de la guerre)
tourna le dos en lui disant qu'il le prenait apparemment pour son frère, le duc d'Anjou ! » Mais dans la lettre ministérielle jointe à la même date à ce billet intime, les louanges sont tempérées par cette réflexion finale : « Il faut main tenant travailler à la paix et tâcher que la France, après tant de peines, de risques et de dépenses, en retire aussi quelque avantage *. » Les communications télégraphiques n'existaient pas alors et des nouvelles, parties de tous les points du monde, ne se croisaient pas à toute heure, répétées par mille gazettes : ce qui laissait aux politiques et aux diplomates quelques moments, après les grands événements, pour respirer, pour se recueillir et même pour se livrer à la joie légitime du succès. Sans cette heureuse impuissance de tout savoir (que j'ai eu occasion de regretter plus d'une fois dans la fiévreuse précipitation de notre politique contemporaine), les fastueuses promesses de Belle-Isle eussent été singulièrement troublées par de mauvais
1. Fleury à Belle-Isle, 28 janvier 1742. — Amelot à Belle- Isle, même date. — (Correspondance de l'ambassade à la diète. Ministère des affaires étrangères.)
renseignements partis au même moment de tous les théâtres des opérations militaires, et le nouvel empereur, le jour même où il prenait possession de sa dignité un peu idéale, aurait eu à concevoir de sérieuses alarmes pour la sécurité de ses États patrimoniaux. C'était un revers de médaille que Belle-Isle (s'il ne pouvait le connaître) aurait peut-être pu prévoir; car ce :acheux changement était dû en partie à l'état d'incertitude et de faiblesse morale dans lequel, par son attitude maussade, il avait contribué à jeter l'armée dont il léguait le commandement au maréchal de Broglie.
Il fallait bien s'attendre, en effet, que la prise de Prague, précisément parce qu'elle avait été subite et aisée, en facilitant tout, ne terminait rien. Pas une goutte de sang français n'avait été répandue, mais aussi pas un Autrichien n'avait péri, et les troupes de Marie-Thérèse, ne comptant pas un homme de moins, étaient plus étourdies que vaincues. Retirées pendant quelques semaines au sud de Prague, à Neuhaus, à Budweiss et à Tabor, elles ne tardèrent pas, sous la généreuse impulsion qui leur ve-
nait de Vienne, à se remettre de leur démoralisation momentanée. Avant le 1er janvier, une nouvelle et double attaque était combinée. Le corps d'armée du maréchal de Neipperg, dont le grand-duc avait pris le commandement, dut s'avancer de nouveau vers Prague, en descendant la Moldau, pour surprendre à Pisek les avant-postes de l'armée française et gêner ses communications avec la division qui était restée à Linz dans la haute Autriche, aux ordres du marquis de Ségur : cette division de Ségur elle-même, ainsi isolée, dut être prise directement à partie par un nouveau corps d'armée formé à Vienne et confié au maréchal de Kheven huiler.
Effectivement, le 26 décembre, quelques jours seulement après le départ de Belle-Isle, le comte d'Aubigné, qui était détaché dans le poste avancé de Pisek, était averti du retour offensif du grand-duc et en donnait avis, avec beaucoup d'alarme, au maréchal de Broglie. Celui-ci arriva sur-le-champ et trouva ce point important très dégarni et les dispositions de
défense mal prises. C'était l'avis de d'Aubigné
lui-même, qui ne craignait pas d'en faire l'aveu à Belle-Isle en personne, dans une de ces correspondances secrètes que le maréchal, sans égard pour la discipline, avait la faiblesse de se laisser adresser. « La situation est très grave, écrivait cet officier général le 28, au matin. Il est constant que les ennemis sont ici plus forts que nous, et que nous ne sommes point du tout en état de parer à ce qu'ils peuvent faire contre nous... Je regarderai comme une espèce de miracle si nous regagnons Prague sans échec; je dis plus, c'est qu'il est physiquement impossible que ceci subsiste trois jours dans la situation où cela s'enfourne... Je vous avoue que M. le maréchal de Broglie s'est chargé de la plus mauvaise besogne qui se soit peut-être vue à la guerre et dont je crois qu'il est bien impossible qu'il se tire bien, à moins que les généraux ennemis ne soient bêtes comme des cochons : et je vous proteste que, si j'avais été maréchal de France, commandant en Alsace, je n'aurais pas quitté ce poste pour venir me perdre et me déshonorer, et nous sommes ici plusieurs, qui, sans être aussi grands ni aussi
bien que lui, ne serions pas fâchés de n'y pas être. Je quitte cette lettre parce que voilà l'armée des ennemis qu'on nous annonce arrivée sur nous. M. le maréchal est résolu, et il a raison, de soutenir Pisek à tel prix que ce soit i. »
D'Aubigné était bien informé; avant même qu'il eût pu terminer sa lettre, l'avant-garde de l'ennemi était en vue, et le grand-duc. confiant dans la supériorité numérique que lui assurait sur ce point isolé la dispersion des troupes françaises, ne craignit pas d'envoyer en avant un trompette pour faire sommation à la ville de se rendre. Mais le maréchal, ayant dans la nuit ramené, par un rapide mouvement de concentration, tous les détachements qui étaient à portée, se crut en mesure de tenir ferme, et, rassemblant autour de lui son étatmajor, il attendit le trompette autrichien, qu'on lui amena à travers la ville, les yeux bandés. Celui-ci, conformément à ses ordres, déclara à haute voix que « le grand-duc, n'aimant pas à ver-
1. D'Aubigné à Belle-Isle. Pisek, 28 décembre 1741. — {Correspondance de Bavière. Ministère des affaires étrangères.)
sermème le sang de ses ennemis, encore moins celui de ses sujets, avertissait la ville que, si elle n'était pas rendue dans le moment, il ferait passer tout au fil de l'épée ». Il s'exprimait en allemand, le comte de Saxe, qui était auprès du maréchal, traduisant de son mieux ces paroles menaçantes. « Répondez, dit alors le vieux soldat, que je m'attendais que M. le grand-duc avait meilleure opinion de la nation française et des officiers qui ont l'honneur de servir le roi. et que, s'il attaque la ville, ces messieurs qui sont ici espèrent mériter mieux l'honneur de son estime. »
Puis il se rendit lui-même aux différentes portes de la ville pour placer à chacune la garde qui devait la défendre. En avant de la principale, on apercevait à cinq cents pas les premières colonnes ennemies. Se retournant vers les jeunes ducs de Luxembourg et de Boufflers, qui l'accompagnaient : « Messieurs, leur dit-il, quand des gens comme vous viennent de si loin à la guerre, ils ont sûrement envie de se distinguer. Voulez-vous que je vous en donne aujourd'hui l'occasion? Il y a apparence
que les gens que vous voyez ne tarderont pas à nous rendre visite. » — « Ils se jetèrent à mon cou en me remerciant, disait plus tard le maréchal dans sa dépèche, et je vous assure avec vérité qu'il y a lieu de croire qu'ils suivront les traces de messieurs leurs grands-pères et pères. » Ainsi fortement organisée, la défense suppléa par l'énergie à l'infériorité du nombre ; un assaut tenté dans la soirée fut repoussé avec perte; et le grand-duc, étonné d'une résistance qu'il n'attendait pas, se retira sans insister. « Il eut, dit la dépêche déjà citée, la honte de se retirer après beaucoup de fatigue, comme il était venu. » — « En vérité, ajoutait le maréchal, ce n'est pas sans beaucoup de peine que je suis parvenu à mettre l'armée du roi en sûreté d'une manière honorable qui a empêché les ennemis de rentrer au milieu de la Bohême et de nous mener en désordre sous les murs de Prague, si je m'étais conduit autrement que je l'ai fait, dont messieurs les officiers généraux et toute la troupe m'ont paru forts contents, au moins j'aime à le croire1. »
1. Le maréchal de Broglie au marquis de Breteuil, ministre h. 10.
Ce n'était pas sans raison que Broglie parlait avec cette réserve du contentement de ses collaborateurs ; car, l'affaire terminée, bien loin d'être pressés de se féliciter avec lui du succès commun, presque tous les officiers de son état-major ne semblaient avoir qu'une pensée : c'était la crainte qu'un hommage rendu au mérite du nouveau chef ne parût une critique à l'adresse du précédent. Ils paraissaient vouloir surtout éviter tout ce qui aurait pu encourager le maréchal de Broglie à prendre son commandement trop au sérieux. Le major général luimême, ou, comme on disait alors, le maréchal général des logis, M. de Mortagne, poussa l'inconvenance jusqu'à avoir avec le maréchal à ce sujet une explication des plus vives; et, chose vraiment comique, c'est le même d'Aubigné,
de la guerre, 29 décembre 1741. ,' Ministère de la guerre.) — Presque toutes les dépêches relatives à cette campagne qui existent en minutes au ministère de la guerre ont été pu-
les le siècle dernier, par je ne sais quelle iu.:i.;:rction, dans un recueil imprimé à Amsterdam en 1772, sous ce titre : Campagnes des maréchaux de Broglie, Belle-hle et Maillebois
■ne et en Bavière. Ce recueil, difficile à trouver daus Je commerce, existe dan9 la plupart de nos bibliothèques publiques.
que je laissais parler tout à l'heure, qui rend compte de cette scène étrange dans le postscript um même de la lettre citée, dont il oubliait apparemment, en la fermant, les premières lignes.
« Les ennemis se sont présentés et retirés, écrit-il, et il me paraît que, ce matin, M. le maréchal, entre nous, compte, d'après la retraite des ennemis, avoir remporté une grande bataille : il était déjà persuadé cette nuit que sans lui tout était perdu; il a même eu sur cela une prise avec M. de Mortagne, qui lui parla très bien, mais très fortement, et qui lui a fait voir que, par les ordres que nous avions donnés avant qu'il fût arrivé, nous aurions fait, quand il ne serait pas venu, la même chose que lui. Je n'étais pas présent à cette espèce de conversation; mais on m'a dit qu'elle avait été fort mesurée dans les termes, mais fort vive et fort sèche... Je lui conseille de ne pas tenir devant moi les mêmes propos, car je ne lui passerai pas du tout cet air de conquérant. » On s'entremit pourtant entre le général et son subordonné et, après un échange de bonnes paroles, l'harmonie
fut momentanément rétablie; ce qui n'empêchait pas Mortagne d'écrire à Belle-Isle qu'afin de mettre la vérité dans tout son jour, il devait s'arranger pour bien faire établir par la gazette à Paris que toutes les mesures heureuses et décisives avaient été prises par lui avant son départ, et que son successeur n'avait eu qu'à en profiler. « Nous nous sommes boudés toute la journée, disait-il en finissant, et, le soir, il m'a dit qu'il voulait que nous fussions bien ensemble. Dieu soit loué ! il ne sera jamais M. de Belle- Isle pour moi. »
De son côté, Broglie n'était pas non plus sans défense à Versailles. Il avait amené avec lui quelques officiers qui ne manquaient pas de chanter ses louanges. — « Les ennemis sont couverts de honte, écrivait l'un d'eux, et M. le maréchal, de gloire par les ordres qu'il a donnés, et par ses triomphantes dispositions, qui ont fait l'admiration de tout le militaire. » Fleury, en recevant ces témoignages contradictoires, se borna à sourire, et l'on voit encore sur l'une des lettres ces mots écrits de sa main : Cancans peu utiles. Il avait raison de prendre en pitié ces
misères, mais tort de ne pas savoir qu'il n'en faut souvent pas davantage pour causer la ruine, d'une armée et expliquer les malheurs de tout un règne *.
Ceux qui disputaient ainsi au maréchal l'honneur de son premier succès lui reprochèrent plus vivement encore de n'en pas savoir tirer parti. On s'attendait, à la vérité, assez généralement à le voir lui-même sortir de ses lignes et suivre l'ennemi dans sa retraite. Et les mêmes gens à qui, la veille, l'armée du grandduc paraissait assez forte pour tout écraser n'y voyaient plus, le lendemain, que des fuyards qu'on bousculerait en fonçant sur eux. Le maréchal, au contraire, jugeait que l'alerte avait été assez sérieuse pour servir d'avertissement, et craignait pour ses troupes, déjà réduites par les
1. D'Aubigné à Belle-Isle, 28 et 29 décembre 1741. — Mortagne à Belle-Isie,même date. — Champigny à Fleury, même date. — [Correspondance de Bavière. Ministère de9 affaires étrangères.) — Sous ce titre sont réunies au ministère deux séries de dépêches : l'une principalement diplomatique, contenant la correspondance du marquis de Beauvau, envoyé de France auprès de l'électeur; l'autre presque exclusivement militaire, où se trouvent les lettres des officiers de l'armée, qui passaient probablement sous le couvert de l'électeur pour arriver à Belle-Isle.
fatigues, les rigueurs d'une campagne d'hivei. il résolut donc de se fortifier clans Pisek, dont il lit une sorte de camp retranché et dont il se proposa de ne pas bouger, à moins de nécessité absolue, avant la belle saison. Ce parti, qu'il défendit, contre toutes les objections qui lui furent présentées, avec une hauteur obstinée, pouvait prêter à la critique; mais les censeurs eussent été probablement moins nombreux s'il eût consenti à retourner de sa personne à Prague, dans une grande ville où les jeunes officiers de son entourage auraient trouvé, avec les commodités de la vie, quelques occasions de délassement. Il ne leur donna pas cette consolation; loin de là, craignant toujours d'être pris par surprise et ne voulant pas que son inaction fût taxée de faiblesse, il demeura de pied ferme, lui, ses fils et tout son monde, dans cette bourgade, où ils étaient plutôt campés que logés. Il restait ainsi exposé, par un froid très rigoureux, à des privations de toute espèce, qu'il donnait l'exemple de supporter avec une parfaite indifférence. Rien n'est plus opposé, on le sait, au tempérament français que le calme dans la souffrance
et le support patient d'épreuves plus pénibles que glorieuses ; aussi les murmures devinrentils très vifs, non parmi les soldats, qui savaient gré à leur général de partager leurs peines, mais dans la brillante jeunesse, qui ne connaissait que deux manières de passer le temps : le plaisir ou le combat, et Belle-Isle dut recevoir plus d'une confidence pareille à celle-ci, que je trouve encore signée du même d'Aubigné : « Je vous dirai, monsieur, qu'autant je désirais être employé quelque part pendant que les troupes restaient en quartier d'hiver, autant je désire actuellement rentrer à Prague. Il ne me convient nullement de rester à Pisek, qui est un quartier abominable pendant l'hiver. J'y pourrais trouver quelque adoucissement sous vos ordres, mais n'en chercherai point avec cet homme-ci... A Prague, je mènerai la vie que je voudrai, et, si vous y veniez, je serais sûr de vous voir, ce qui n'est pas indifférent pour moi. »
Ce qui prêta bientôt quelque apparence de raison aux reproches d'inertie et d'immobilité faits au maréchal, ce fut la situation alarmante
dans laquelle ne tarda pas à se trouver placée la division française laissée sur le haut Danube. C'est de ce côté, en effet, que les Autrichiens, renonçant à forcer le maréchal dans ses positions de Bohême, mais ne craignant pas non plus de l'en voir sortir, se trouvèrent libres de porter leur principal effort. Tandis que l'armée du grand-duc, se retranchant elle-même dans une série de places fortes (Iglau, Neuhaus, Budweiss et Tabor), formait comme une barrière qui fermait la communication entre la Bohème et la haute Autriche, le maréchal Khevenhiiller, à l'abri derrière ce rideau, commençait l'attaque dont il était chargé. Son corps d'armée, que Marie-Thérèse destinait à reconquérir le plus ancien patrimoine de sa famille, avait été formé à Vienne, par elle-même, et sous ses yeux, avec un soin tout particulier. De douze mille hommes qui le composaient d'abord, elle l'avait porté à seize, en y joignant des levées de Hongrie et des troupes rappelées d'Italie, tandis que Ségur n'en commandait pas plus de huit à dix mille. Le maréchal était un vieux compagnon du prince Eugène. La veille du
jour où il devait quitter la capitale, lareine lui envoya un portrait où elle était représentée tenant son fils dans ses bras ; elle y joignit une lettre de sa main qui fut lue sur le front des troupes en manière d'ordre du jour :
« Cher et fidèle Khevenhùller, y était-il dit, tu as devant les yeux l'image d'une reine abandonnée du monde entier, et de l'héritier de sa race... Que deviendra cet enfant ? C'est à toi que je le demande. Sa mère te confie comme à un fidèle ministre tout ce qu'elle a de force et de puissance. Agis donc, ô héios et fidèle vassal, suivant le compte que tu auras à rendre à Dieu et aux hommes. Prends la justice pour bouclier, fais ce que tu crois juste, sois sans pitié pour le parjure, suis les exemples de ton glorieux maître, qui est dans le sein de Dieu, et mérite toutes les laveurs de notre reconnaissance royale pour toi et ta famille, en même temps vqu'une immortelle renommée devant Dieu et devant le monde. Que Dieu te prête vie et force dans les combats l ! »