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partageât la besogne, en laissant à l'un la diplomatique et à l'autre la militaire, et en tenant la balance égale entre le conquérant et le négociateur.
our mieux assurer l'équité de cette répartition, il s'efforçait d'obtenir soit pour son frère, soit pour ses neveux, des marques de la confiance royale pareilles à celles dont Belle-Isle avait su faire combler ou lui-même ou les siens. C'est la tactique qu'il déroule dans des lettres aux divers ministres, dont il envoyait régulièrement copie soit au maréchal lui-même, soit à la maréchale sa belle-sœur, qui était restée à Strasbourg, le tout assaisonné de ce mélange de réflexions judicieuses et de rapprochements inattendus, de propos pieux et de railleries d'un sel caustique, de passages de l'Écriture et de saillies d'un goût douteux qui lui avaient fai* la réputation du plus amusant des causeurs, mais du plus redouté des critiques.
On croit l'entendre, par exemple, rappeler au contrôleur général Orry l'état déplorable où son frère a trouvé l'armée de Bohème. Quel soin il prend en défendant l'un des maréchaux de ne
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jamais rejeter directement sur l'autre le tort des fautes commises et de n'en accuser que la longue absence de Belle-Isle et les exigences incompatibles de la double tâche qu'il avait assumée !
« Son Éminence, dit-il, ordonne à mon frère de se mettre à la tête de l'armée de Bohême : il part avec obéissance ; mais il n'est pas assez aveugle pour ne pas connaître tout le danger. Il part cependant, malgré la rigueur de la saison, sans équipages et sans commodités : il entre à Prague par des chemins affreux et trouve une armée dispersée, sans vivres, des quartiers éloignés sans pouvoir les secourir... M. de Polastron est en marche d'un côté, M. de Ségur d'un autre ; en un mot, une armée dispersée sans rime ni raison. A qui en est la faute? Dieu le sait! mais je l'ignore. Il n'y a que deux choses que je sais parfaitement, l'une qu'on ne saurait s'en prendre à mon frère, qui était à Strasbourg, ni à M. de Belle-Isle, qui n'avait pas la faculté de se produire en des lieux si différents. J'ose avancer, en philosophe de campagne, que je n'ai jamais lu dans l'histoire
qu'il fût possible de faire commander de Francfort une armée à Prague..., à moins que M. de Belle-Isle, supérieur à saint Pierre, ne fasse des miracles avec son ombre à deux cents lieues de sa présence... — Et pourquoi, ajoute-t-il encore, M. de Belle-Isle a-t-il réussi dans l'élection? C'est qu'il est le seul qui s'en soit mêlé... Et cependant, continue-t-il, la vertu et le mérite de mon frère sont loués à sec. Il faut que M. le cardinal en ait une estime singulière pour l'avoir chargé d'une aussi mauvaise besogne sans le gratifier de quelques adoucissements... Travaille donc, vilain! passe les nuits et les jours à réparer les torts ; reçois des lettres qui te demandent l'impossible, marche avec des alliés qui n'obéissent pas à tes ordres. Souffre encore plus de l'ignorance des amis que de la supériorité des ennemis, et l'on ne fera rien, même pour tes fils qui se distinguent. Ma foi, c'est traiter mon frère en nègre et non en homme de son rang; c'est convertir le bâton de maréchal en ce vil bâton dont on honore les esclaves l. »
1. L'abbé de Broglie à Orry, contrôleur général. (Papiers de famille.)
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Mais il ne mettait pas moins de vivacité à. calmer l'irritation de son frère et de sa bellesœur, à les empêcher de tout compromettre par des alarmes exagérées et des plaintes trop véhémentes : « Le langage que vous pensez et que vous parlez est bon pour votre frère l'abbé, et il n'y trouve rien à redire : il pense tout comme vous, et, quand il parlera à vous, il parlera comme vous parlerez à lui... Mais, malheureusement, vous et lui ne sont pas le public, et le public ne pense pas comme vous et lui. Il est vrai que la partie la plus saine de la cour, à commencer par M. le cardinal, est désabusée des idées magnifiques de M. le maréchal de Belle- Isle et de ses favoris. Cela est exactement vrai ; la ville et les gens non vendus à la cabale pensent de même. Mais les nouvellistes sont pensionnaires et parlent comme on les paye, et nous ne payons personne... Yous avez affaire à deux sortes de personnes : au ministère et au public. Je distingue le public en bavard et en judicieux ; le bavard est contre nous, le judicieux est pour nous. A l'égard du ministère, il est un : il voit clair, vos démarches sont si naturelles et si
mesurées, si pleines de candeur et de vérité; les autres sont si tortillées, si fausses et si présomptueuses, que vous n'avez pas plus d'obligation aux ministres de vous protéger que les ministres ne vous savent gré d'agir avec droiture... Soyez donc ferme sans être pétulant; opposez toujours la droiture et l'artifice et qu'il ne sorte jamais de votre bouche un mot de vivacité ni désobligeant... Servez-vous de l'iniquité pour préparer les voies à la justice, priez Dieu qu'il vous soutienne, offrez-lui vos peines... Salutem ex inimicis nostris et de manu omnium qui oderuntnos l. »
Belle-Isle, averti du travail actif qui était fait contre lui, résolut enfin, dans le commencement de mars, de venir de sa personne à Versailles plaider sa cause. L'autorisation de quitter son poste lui fut donnée, mais à contre-cœur. Rien ne gène plus la timidité et l'irrésolution des gens en puissance que la nécessité d'entendre des explications passionnées et d'y faire des réponses précises. Aussi le premier accueil qui lui fut
1. L'abbé de Broglie au maréchal, 13, 25 février 1741. (Papiers de famille.)
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fait tant par le roi que par le cardinal fut-il gène, froid et empreint d'un air d'embarras que des spectateurs intéressés pouvaient prendre aisément pour un signe de mécontentement. Il aurait voulu être entendu sur-le-champ. Pour gagner quelques heures et s'épargner une soirée d'ennui, le cardinal répondit qu'il partait pour sa maison de campagne d'Issy et qu'il l'y verrait le lendemain : c'était dire que le roi n'assisterait pas à cette première entrevue. Il n'en fallut pas davantage pour que le bruit de la disgrâce du maréchal courût à l'instant dans tous les couloirs de Versailles, et de là dans les cafés et dans les théâtres de Paris ; à tel point qu'un accident de voiture ayant retardé son retour à son hôtel, le bruit se répandit qu'il était arrêté et envoyé à la Bastille.
Faisant tête à l'orage, il reparut le lendemain la tète haute, disant à tout venant, de manière à être entendu même des gens de service, qu'on ferait de lui ce qu'on voudrait, que c'était lui qui ne consentirait pas à retourner en Allemagne si on pouvait douter qu'il possédât encore la confiance entière du roi. L'audience lui fut
enfin accordée et devant tous les ministres ; elle ne dura pas moins de quatre heures. « Ce fut, dit d'Argenson, Gulliver dans le conseil de Lilliput. » Le cardinal aurait bien voulu encore couper court à la conversation et s'en tirer par des politesses vagues et des compliments en l'air. Belle-Isle ne se prêta pas à ce manège et entama, bon gré, mal gré, une justification point par point, qui n'était au fond qu'une récrimination mesurée, mais très nette, contre les fautes, les lenteurs, les indécisions de l'administration supérieure dont les chefs étaient présents. « Je fis moi-même, dit-il, toutes les objections que je savais qui m'étaient faites et je mis toute la compagnie au pied du mur. Ce ne fut qu'avec beaucoup de vivacité et d'impatience que M. le cardinal entendit ce que j'avais à dire sur les calomnies du public. » Les ministres, ne sachant pas ce que signifiaient et à qui s'adressaient ces marques de mauvaise humeur, n'osaient trop répliquer. Enfin le cardinal, qui ne pouvait dissimuler son ennui, leva la séance en disant que c'était à celui qui avait conduit toute l'affaire de dire ce qui était nécessaire pour la mener à bien.
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Malgré ce présage favorable pour Belle-Isle, l'incertitude dura encore plusieurs jours, pendant lesquels madame de Mailly, tout émue, tout en larmes, frappait à toutes les portes, se répandant en invectives et en gémissements contre l'ingratitude des hommes et l'injustice dont un si grand sénateur de l'Etat était victime. « Tandis que j'étais chez madame de Luynes, dit Belle-Isle, madame de Mailly, qui me faisait chercher partout, y accourut à moitié éveillée pour m'emhrasser. Il est impossible d'exprimer quel était l'excès de sa vivacité et combien elle parlait hautement à tout venant contre les discours et les discoureurs. » Effectivement elle poussa l'importunité de son zèle jusqu'à forcer l'entrée de la chambre du cardinal, à l'heure habituelle de son repos, au grand désespoir de Barjac, qui essaya vainement de lui barrer le chemin et qui, de la pièce d'attente où il demeurait, entendit ses éclats de voix et surprit même quelques-unes des exclamations qui lui échappaient *.
1. Journal de d'Argenson, t. y, p. 6. — Mémoires inédits de Belle-hle.
Enfin la résolution arrêtée en conseil des ministres, mais subie plus que prise par eux, fut annoncée publiquement. C'étaitun terme moyen, comme tout ce qui émanait de Fleury. Une nouvelle armée allait être dirigée sur le Rhin pour faire évacuer la Bavière; le commandement en serait confié au maréchal de Broglie, qui dut quitter l'armée de Bohème et laisser Belle-Isle en reprendre la direction. Les deux généraux seraient ainsi séparés, sans qu'aucun d'eux put se plaindre d'être sacrifié ou subordonné à l'autre. Cette disposition avait de plus l'avantage de rapprocher du roi de Prusse celui qu'il regrettait, en lui épargnant le contact de celui qu'il ne pouvait souffrir.
Belle-Isle, s'il n'avait pas suggéré lui-même, accepta de bonne grâce la décision. — « A aucun prix, dit-il, je n'aurais voulu du commandement de l'armée de Bavière : c'étaient des troupes que je ne connaissais pas, formées par des officiers généraux baroques, et ainsi je me serais trouvé en mauvaise compagnie d'une part, et avec tous visages nouveaux de l'autre; et M. de Broglie serait resté avec toute ma véritable et
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première armée. » Mais, pour attester que c'était lui qui l'emportait, il demanda et il obtint la faveur de l'érection de sa terre de Vernon en duché héréditaire.
Le soir où cette grâce royale fut déclarée, la nouvelle fit rumeur au coucher du cardinal, qui ne paraissait pas pressé d'en parler. Après quelques instants de silence, il finit par dire à demivoix : « Madame de Mailly aura été bien aise. » Le lendemain, rencontrant le jeune duc de Chartres qui témoignait quelque surprise : « Que voulez-vous ! dit-il, il fallait bien le renvoyer, il n'y a que lui qui sache mettre le grappin. » Mais, en même temps, il écrivait au maréchal de Broglie une lettre que Belle-Isle (usant de son expression habituelle) qualifie encore d'owctueuse h l'excès. Pour lui expliquer pourquoi il l'éloignait du roi de Prusse, il lui faisait de ce prince un portrait si peu flatteur, que Broglie put s'écrier en lui répondant : « C'est lui-même ; Rigault ne l'aurait pas mieux peint ! »
Quelques jours après, arrivait à Versailles la nouvelle de la prise d'Egra, place forte de Bohême, lestement emportée d'assaut par Mau-
rice de Saxe; ce succès était important, parce que l'armée française retrouvait de ce côté une communication plus libre avec le Rhin. De plus, c'était une des opérations commandées par le maréchal de Broglie, que Frédéric et Belle-Isle avaient le plus vivement critiquée. Le comte de Broglie, qui avait pris part à ce beau fait d'armes, était expédié par son père pour porter les drapeaux pris sur l'ennemi. Fleury témoigna la joie la plus vive, et, faisant entrer tout de suite le jeune officier, il le présenta au roi, qui lui dit en l'embrassant : « Je vqus fais brigadier. »
Si le désir de plaire était tout le secret de Fart de gouverner, rien n'aurait manqué à Fleury pour être un grand ministre l.
i. Mémoires inédits de Belle-Isle. — Mémoires du duc d« Luynes, t. iv, p. 104, 112, 121. — Journal de d'Argenson, t rr.