‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'apres des documents nouveaux, 1740-1742 (volume 2)Chapitre 42 sur 52 · Charles VII à Fleury, 30 janvier · texte numérisé non relu

Charles VII à Fleury, 30 janvier

fiant, ne put dissimuler pendant toute la fête l'inquiétude déjà peinte sur son visage.

C'est qu'en effet cet envahissement de la Bavière (qu'on n'avait pas réussi à prévenir), suivant de si près l'avènement de son souverain à l'Empire, faisait toucher au doigt le vice, ou, comme aurait dit Saint-Simon, le creux de l'en* treprise dans laquelle Belle-Isle, après avoir engagé son pays, épuisait lui-même tout ce qu'il avait de courage, de talent et de vie. Rien ne prouvait mieux que la dignité impéri al a, dénuée du support d'une puissance effective, n'avait qu'un éclat de surface et d'apparence Cet empereur, sans soldats, sans argent, sans génie, errant hors de chez lui, n'était qu'un mannequin coiffé d'une couronne de théâtre et qui, ne pouvant se tenir debout, retombait de tout son poids sur les bras de ceux qui l'avaient dressé. On ne manque jamais, chez les Français, d'un bon mot pour peindre au vif une situation. Le sobriquet de Jean sans Terre, donné par un plaisant à Charles YII, fit fortune à Paris. Une plaisanterie plus savante et plus analogue au goût allemand fut celle-ci, qui

circula avec le même succès dans Francfort : on fit le modèle d'une médaille portant d'un côté l'image du grand-duc avec cet exergue : Aat Cœsar autnihil; de l'autre, celle de Charles MI avec la même devise modifiée : Et Cœsaret nihil. Belle-Isle, en qualité de parrain et de tuteur, sentait qu'il avait sa part dans les quolibets lancés à l'adresse de son pupille.

Ce fut au milieu de cette impression générale de désenchantement que les mauvaises nouvelles arrivèrent successivement, à Versailles et à Paris, apportées par toutes les correspondances de l'armée : d'abord la prise de Lintz, puis les incidents de Moravie et le bruit de la querelle des deux maréchaux, enfin leurs récriminations réciproques. Les correspondances du camp, d'ailleurs, de quelque côté qu'elles vinssent, étaient toutes maussades et chagrines. La guerre, qui avait exalté tant de jeunes têtes, ne répondait à aucune espérance. On avait rêvé des campagnes d'été sur les bords du Rhin ou du Pô, avec des retours et des communications faciles et des courriers apportant tous les jours des gazettes, des nouvelles à la main et de

tendres souvenirs. On hivernait dans un pays perdu, sous un ciel inclément, tantôt noyé par la boue, tantôt bloqué par les neiges. On avait compté se battre sous les yeux du roi et en compagnie des princes, en portant avec soi à l'armée les intrigues et les plaisirs de la cour ; mais qui pouvait, maintenant, songer à aventurera de telles distances la précieuse personne du souverain ? Puis, hier, on croyait avoir fini, et subitement tout était à recommencer : tout le monde se plaignait, et on ne disputait que pour savoir à qui était la faute. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si les esprits se partagèrent à la cour comme à l'armée, et si les griefs de Belle- Isle trouvèrent moins d'accueil qu'il ne s'y attendait, tandis que les réclamations de son successeur rencontraient plus d'appui et d'échos que lui-même peut-être ne l'avait prévu.

Il faut bien se rappeler d'ailleurs que tout à Versailles était alors rapporté à un seul intérêt qui effaçait et éclipsait tout autre. La seule question qui préoccupait était de prévoir ce qui allait arriver le jour où la Providence jugerait enfin convenable de soumettre Fleury, comme tous les

mortels, au cours ordinaire de la nature, qu'elle semblait jusqu'alors se plaire à suspendre en sa faveur. Advenant cet événement toujours attendu, toujours retardé, mais que chacun pourtant aurait appris le matin en se levant sans surprise, entre les mains de qui tomberait le dépôt de la puissance royale ? Tout était là : toute autre affaire, qu'elle fût politique, militaire ou mondaine, était jugée au seul point de vue de l'effet qui en pourrait résulter à ce moment critique. Or, tant que Belle-Isle avait eu le vent en p oupe et que la fortune semblait répondre à tous ses appels, il était le successeur désigné, et chacun se mettait en règle avec cet avenir. Dès que son étoile sembla pâlir, d'autres noms furent prononcés et d'autres ambitions furent en éveil. On parla de l'ancien ministre Chauvelin, toujours en exil, ou bien d'un prince de l'Église comme Fleury, le cardinal de Tencin, renommé comme un habile ambassadeur et dont la présence au pouvoir aurait eu l'avantage de ne rien changer, pas même l'apparence extérieure, pas même la robe du premier mi- Bistre. Ces sentiments s'échangeaient déjà tout

bas quand les malheurs d'Allemagne donnèrent un prétexte pour les produire tout haut. Du jour au lendemain, autant Belle-Isle avait déjà de rivaux et d'ennemis cachés, autant Broglie, par cela seul qu'en disant du bien de lui on dépréciait son adversaire, se trouva, sans le savoir, de défenseurs imprévus et intéressés. Dans ce conflit, qui devint la grande affaire du jour et dont les suites furent importantes, la force des tenants des deux parts était à peii près égale. Broglie avait de son côté presque tous les ministres et les gens en place qui, ne redoutant de sa part aucune compétition, voyaient au contraire dans Belle-Isle un maître futur dont l'avènement amènerait à sa suite des visages nouveaux et de nouveaux appétits à satisfaire. Il était appuyé de plus, outre ses relations personnelles, par les amis en grand nombre (et des deux sexes) que Maurice de Saxe avait laissés à la cour et que le bouillant Saxon avait soin d'entretenir par une correspondance qui ne chômait pas. L'indiscipline des officiers, l'inconvenance de leurs propos contre

leur général, la duplicité du roi de Prusse, la h. U

persistance de Belle-Isle à rester sa dupe : c'étaient autant de sujets qui prêtaient merveilleusement à ces emportements d'un lan. passionné et piquant qui lui étaient familiers. Mais Belle-Isle, de son côté, n'était pas sans défenseur, car il demeurait l'espoir de tous les mécontents qui se plaisaient à imputer les malheurs de la guerre aux fautes de l'administration supérieure, et ce groupe-là, en tout pays, est toujours plus nombreux que celui des gens satisfaits. Il avait ses correspondances aussi, qui, en fait de verve mordante, valaient bien celles de Maurice : c'étaient les lettres à lui adressées par Frédéric, toutes pleines d'épigrammes cyniques contre Broglie, ces épîtres, bien que confidentielles, se trouvaient habituellement (par une indiscrétion qui surprenait toujours, mais qui ne manquait jamais) circuler, à point nommé, dans les ruelles et les cafés de Paris.

Enfin les influences dont la douceur fait la force ne faisaient pas non plus défaut à Belle- Isle : de loin pas plus que de près, il n'était oublié du petit cénacle où le roi venait, chaque

soir, se distraire des ennuis de son intérieur. A la vérité, la plus utile de ses protectrices, madame de Vintimille, n'y figurait plus : une couche malheureuse l'avait enlevée à la passion naissante et au désespoir du roi. Madame de Mailly survivait seule, plus belle, moins spirituelle et moins ambitieuse que sa sœur, ne régnant plus que par cet empire de l'habitude qui, dans ce genre de relations, est voisin de la satiété ; mais tout ce que ses charmes conservaient encore de puissance, elle le mettait avec dévouement au service de son ami absent. La même fidélité se retrouvait dans le cœur d'une plus grande dame d'un naturel bien différent, la vertueuse comtesse de Toulouse, veuve d'un des fils légitimés de Louis XIV, qui jouissait d'une considération méritée et qui disposait de tout le crédit de la puissante maison de Noailles, dont elle était issue. Son sens droit, son esprit juste et plein de tact, étaient très goûtés du roi ; il est vrai (car il faut tout dire, et le trait peint bien les mœurs du temps) qu'il lui savait gré aussi de ne pas pousser la sévérité jusqu'à rompre avec madame de Mailly et de prêter

même assez souvent son appartement de Versailles à des soupers intimes, dont, avec la charité la plus aveugle, elle ne pouvait croire que sa conversation fût le seul attrait.

Entre ces armées rivales et mises ainsi sur le pied de guerre, le vieux cardinal flottait incertain ; tantôt reprochant au fond de l'âme avec humeur à Belle-Isle de l'avoir engagé dans une entreprise qui ne finissait pas, tantôt reculant à la pensée de se séparer du seul homme qui, après l'avoir mis dans l'embarras, fût encore en état de l'en tirer ; se doutant peut-être qu'au fond c'était de sa succession qu'on disputait h mots couverts et n'étant pas fâché de tenir tous les prétendants en haleine : tâchant, en un mot, suivant sa coutume, de sortir d'affaire sans mécontenter personne, afin de vivre, et, quand il le faudrait enfin, de mourir en paix. L'incertitude où il laissait tout le monde était si grande, que, pour savoir ses vrais sentiments, on s'adressait souvent à son valet de chambre, Barjac, qui devenait ainsi une puissance à ménager. Barjac passait pour être favorable au maréchal de Broglie, et j'ai trouvé, en effet, des lettres a

son adresse venues de l'état-major de Pisek. Les deux maréchaux avaient en outre chacun un agent attitré, chargé de les tenir au courant de tous les incidents et de veiller spécialement à leurs intérêts, et, par une singulière coïncidence, ils l'avaient trouvé l'un et l'autre dans leurs relations les plus proches et précisément au même degré de leur parenté. Le chevalier de Belle-Isle, envoyé par son frère pour faire connaître L'élection de Francfort, étant averti du travail souterrain qui commençait, restait de pied ferme à la cour comme en sentinelle. Ses lettres, déposées aux archives de la guerre comme tous les papiers de Belle-Isle, attestent avec quelle vigilance il s'acquittait de son métier d'observateur. Il est seulement difficile de reconnaître et de nommer les masques sous les sobriquets de convention dont les deux frères se servent pour désigner les principaux personnages. Le jour même de son arrivée, le chevalier raconte qu'il a été reçu à bras ouverts et le visage souriant par le roi, le cardinal et tous les ministres, mais que c'est madame de Mailly qui l'a retenu à souper; puis

il ajoute ce post-scripium qui fait voir qu'à peine débarqué, il n'avait pas perdu son temps. « M..., avec qui j'ai déjà eu quelques conversations, est plus persuadé que jamais de la mauvaise volonté de tous les ministres sans exception. Il m'a dit que le greffier (j'ai lieu de croire que c'est Amelot, le ministre des affaires étrangères), en soupant il y a quelque temps chez M. d'Aiguillon, avait dit : « Il est temps de faire finir le prestige, de démasquer M. de Belle-Isle et de faire voir qu'il n'est rien moins que ce qu'on croit ; » et que M* Orrv (le contrôleur général) lui a dit à lui-même qu'il regardait M. de Broglie comme le seul homme de guerre qu'il y ait en ce pays et que c'était la raison pour laquelle il avait opiné pour qu'on l'envoyât en Bohème. M... m'a dit des choses très marquées sur les autres ministres, et il m'a ajouté : qu'il y a des moments où Muret (cette fois, c'est certainement le cardinal) s'était laissé entraîner. »

Quelques jours après, il est reçu par Muret lui-même, qui le met avec désolation sur le chapitre des perfidies du roi de Prusse. « Il m'a

dit que c'était un homme difficile à prendre et à trouver et que vous étiez le seul qui en puissiez venir à bout. Je lui avouai que c'était un homme difficile à manier, qui se piquait d'avoir son opinion et de la soutenir... de confiance pour l'un et d'aversion pour l'autre ; mais qu'enfin au milieu de la connaissance parfaite que Son Eminence avait de son caractère, elle sentait qu'il en fallait user comme d'un fagot d'épines, pour boucher un trou, qu'il ne s'agissait que de le prendre avec des gants. Cette expression le fit rire et il convint que c'était un parti forcé ! — Et puis cette élection ! dit encore le cardinal en soupirant, c'est à merveille; mais, après tout, ce n'est qu'une cage et c'est à nous à la meubler. »

Enfin à ces indiscrétions sur les sentiments du cardinal est joint, ce qui n'était guère moins intéressant, un bulletin de sa santé. « M. Tapone (je ne sais qui c'est) désire avec ardeur que vous veniez, car les nouvelles de Lintz relissent beaucoup, et il parait bien persuadé que Muret ne passera pas le carême ; il dépérit à vue d'œil ; les aliments qu'il prend (car il ne

peut plus soutenir la viande) passent tout de suite sans quasi de digestion 1. »

C'était aussi un frère, et un frère tout dévoué, que le maréchal de Broglie avait pris pour correspondant : c'était ce personnage curieux que j'ai eu l'occasion de présenter il y a quelques années au public de nos jours. Ceux qui m'ont fait l'honneur de lire le Secret du roi, et qui me font l'honneur plus grand encore de n'en avoir pas perdu tout souvenir, savent qui était cet abbé de Broglie, connu à la cour et dans tous les mémoires du temps sous le nom du grand abbé : caractère ecclésiastique original, qui respectait la lettre des devoirs de son état en s'affranchissant absolument de leur esprit, et dont le président Hénault fait en deux mots le portrait que j'ai cité : «Il était intrigant sans ambition, et indécent sans qu'on eût rien à reprocher à ses mœurs. « J'ai ajouté que ces ressources d'esprit et cette absence de scrupules dont il ne tirait parti, ni pour son prolit, ni

i. Le chevalier de Belle-Isle à son frère, 28 janvier 17 ii et jours suivauts. (Correspondances diverses. Ministère de la guerre.)

l'expédition DE MORAVIE 225

pour son plaisir personnel, il en faisait usage pour servir les intérêts de sa famille. Dans le cas présent, il n'avait garde de les négliger, et ils ne pouvaient être en de meilleures mains. De l'abbaye de Vaux-Cernay, tout proche de Versailles, dont il était titulaire et où il affectait parfois de faire de longues retraites, il s'était ménagé les moyens d'être toujours averti à temps de tout ce qui se passait à la cour, et il était à portée d'accourir dès que sa présence était réclamée. Dès le jour même où son frère avait été expédié en Bohême, il avait commencé à mettre ses batteries en campagne. Mais, connaissant trop bien son monde pour attendre jamais, soit du roi, soit de Fleury, un parti tranchant et décisif, — bien loin de semer la discorde entre son frère et Belle-Isle, — il avait lout fait d'abord pour la prévenir. Puis, n'ayant pu y réussir, tout son art consistait à tâcher de persuader à Fleury que ces dissidences étaient l'œuvre de subalternes et de sous-ordres qu'on pouvait mettre aisément à la raison et que rien ine serait plus aisé que de faire vivre les chefs en paix; seulement il fallait, disait-il, qu'on leur

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