Pol. Corr., t. h, p
tion devient tous les jours plus désagréable, écrivait-il de Chrudim même, je suis le seul résent ici des ministres étrangers; personne ne me voit, et mon applicatioa continuelle est d'éviter les occasions où on pourrait manquer de considération au ministre du roi. » Grande fut donc sa surprise de recevoir l'invitation de se rendre sous la tente royale, et d'entendre le ton d'affection et de confiance sur lequel le roi lui communiqua les dernières propositions qu'il avait reçues de Vienne.
« Il me dit, écrit Yalori, qu'il avait répondu par une négative aussi nette que possible..., mettant dans sa réponse qu'il était fort utile qu'on s'adressât à lui, vu qu'il était résolu de ne rien faire que de concert avec ses alliés. Il a même mis de sa main à la marge : « Que la reine de Hongrie aille...» Dispensez-moi, monseigneur, de vous mander ses propres termes, iîs sont militaires ; aussi, ce prince est-il à la veille de camper ! » Mais Frédéric n'ajouta pas ce que Valori, instruit par l'expérience, devinait peut-être, et ce qui aurait ùté de leur valeur à tous les jurons du monde : c'est que ces
propositions repoussées avec tant d'énergie n'étaient elles-mêmes que la réponse faite à des demandes dont la bonne foi d'un allié ne s'accommodait pas davantage.
Poursuivant son discours, Frédéric tomba sans ménagement sur les Anglais. « Ces gens, dit-il, frappent à toutes les portes. Prévenez Belle-Isle qu'ils négocient à Dresde et qu'ils veulent être nos médiateurs. Ce n'est pas mon avis : faisons la guerre bien vigoureusement et n'admettons d'autre médiation que l'accomplissement de nos traités. Pour ma part, je vais audevant des Autrichiens et je ne leur laisserai pas faire un pas de plus avec leur racaille hongroise. Je voudrais que ce fût moi seul qui les battît et qui eut le plaisir de les humilier. » Il expédiait en même temps une lettre au cardinal de Fleury, où il lui parlait plus que jamais de leur union mutuelle et de leur attachement indissoluble : « Je suis campé depuis hier, disaitil; on dit que l'ennemi marche à moi, je vous prie de faire dire quelques messes pour que la chose arrive... M. de Belle-Isle sera, je pense, le 22, dans mon camp, et je suis persuadé que
nous serons fort contents l'un de l'autre. » Valori transmit le tout, lettre et assurances, mais sur un ton d'incrédulité un peu triste, parfaitement explicable par le souvenir de tant d'illusions trompées1.
En effet, puisque Belle-Isle était sur le point d'arriver et qu'on était si sûr de le contenter, le plus simple eût été de l'attendre, afin de combiner avec lui une double attaque, qui, prenant au même moment à partie les deux divisions de l'armée autrichienne, et faisant ainsi, en quelque sorte, feu sur toute la ligne, l'aurait balayée tout entière d'un seul coup. Il ne semble pas, par le récit même de Frédéric, que ce délai d'une ou deux semaines eût rien compromis, ni que le prince Charles, très indécis de sa nature, fût à tel point pressé de prendre l'agressive, qu'il fallût immédiatement en venir aux mains avec lui. En tout cas, en prolongeant par une réponse équivoque la négociation qu'on ne s'était pas fait scrupule d'entamer, on eût
1. Valori à Amelot, 12 mai 1742. (Correspondance de Prusse, Ministère des affaires étrangères.) — Frédéric à Fleury 14 mai 1742. PoL Corr., t. n, p. 160.
obtenu aisément le répit nécessaire pour préparer un concert si désirable. Mais c'était précisément le concert dont Frédéric ne voulait pas, parce que c'eût été recommencer avec les Français une série d'opérations combinées dont il n'aurait pu ensuite se dégager à volonté. En affirmant à Yalori qu'il voulait être seul à battre les Autrichiens, il disait le seul mot de vérité qui lui fût échappé dans tout l'entretien. Il voulait être seul à vaincre pour être seul aussi à user de la victoire. En réalité, la bataille qu'il allait livrer n'était pas le commencement dune campagne, mais une phase de la négociation qu'il ne suspendait un jour que pour la reprendre avec plus d'avantage le lendemain.
Sur ce point, il faut le dire, il fut également bien servi et par la fortune des armes et par son génie. La bataille eut lieu le 17 mai, justement suivie de l'effet qu'il désirait, dans la mesure exacte où il lui convenait de se maintenir. Divers indices lui avaient fait comprendre que le but du prince Charles était de tendre directement vers Prague, en se frayant un chemin entre l'armée prussienne et l'armée française
et en les séparant l'une de l'autre. Pour lui disputer ce passage, Frédéric vint placer ses troupes en face de l'armée du prince, dans une sorte de demi-cercle, dont la gauche restait à Chrudim, tandis que le centre occupait une plaine marécageuse autour de Czaslau et de Chotusitz et que la droite s'étendait jusqu'au petit village de Kuttenberg. Il fermait ainsi complètement au prince la route de Prague. Celui-ci, ne pouvant laisser de la sorte paralyser tous ses mouvements, dut faire un effort pour forcer la barrière qu'on élevait devant lui. Il attaqua lui-même, les lignes prussiennes, et les premières opérations lui furent favorables ; car il réussit à culbuter et à mettre en déroute l'aile gauche de l'armée royale. Frédéric vint alors à la rescousse, et, opérant énergiquement sur la droite, répara promptement cet échec et força le prince à se retirer avec perte. L'engagement, bien que n'ayant pas duré plus de trois heures, fut très meurtrier : sept mille hommes du côté des Autrichiens et quatre mille du côté des Prussiens, restèrent sur le champ de bataille. L'armée victorieuse n'avait ainsi guèie moins
soutfert que celle qui battait en retraite. Ce fut la raison que donna Frédéric pour ne pas pousser plus loin son avantage afin d'achever, soit ce jour même, soit le lendemain, la déroute d'un ennemi très démoralisé. Mais la conséquence fut que le prince de Lorraine ne fut nullement inquiété dans sa retraite et quil put reprendre à peu près les mêmes positions qu'il occupait avant sa défaite. S'il dut renoncer à marcher droit à Prague, il conserva au moins, ce qui était le plus important pour lui, la pleine liberté de ses communications avec le corps d'armée du prince Lobkowitz. En se portant sur sa gauche pour se joindre à cette division, il pouvait encore atteindre Prague : il lui suffisait de suivre les deux cotés d'un rectangle dont on ne lui interdisait que la diagonale.
Cette inaction à la suite d'une affaire si vivement et si heureusement engagée était si peu dans le caractère habituel de Frédéric, que tous les témoins la remarquèrent et que tous les historiens la constatent. Valori, très indulgent pour lui en général, déclare, dans ses Mémoires, qu'il se contenta, ce jour-là, du vain honneur
du champ de bataille. « Les Prussiens, dit M. d'Arneth, ne poursuivirent le prince Charles que dans la mesure strictement nécessaire pour montrer qu'ils étaient les maîtres du terrain. » Les affirmations de M. Droysen lui-même, tout aussi précises, sont accompagnées d'un commentaire qui dans sa bouche est significatif : « Il était, dit-il, au pouvoir du roi d'anéantir l'armée vaincue, qui semblait fondre dans sa retraite. Mais ce n'était pas son dessein1. » M. Léopold Ranke va plus loin encore ; il affirme que, le maréchal Schmettau ayant vivement pressé Frédéric de tirer un parti complet de sa victoire : « Je ne veux pas, répondit celuici, abaisser à ce point la reine de Hongrie. » C'était donc en quelque sorte un duel que le
1. Valori, Mémoires, t. i,p. 158 ; — d'Arneth, t. n, p. 55 ; — Droysen, 1. 1, p. 452. — Belle-Isle, dans une lettre à Charles VII, datée de quelques jours après son arrivée au camp français, témoigne sa surprise de ce que le roi de Prusse n'ait pas voulu tirer tout le fruit de sa victoire en faisant deux ou trois marches en avant, ce qui aurait forcé le prince Charles à sortir de la Bohême, 26 mai 1741. (Bibliothèque nationale. — Nouvelles acquisitions.) La Bibliothèque nationale possède une collection assez complète des lettres de Charles VII aux maréchaux de Broglie et de Belle-Isle, acquise par elle il y a peu d'années.
vainqueur arrêtait volontairement après la première effusion de sang-.
Mais, s'il n'entrait pas dans le plan de Frédéric, de recueillir tout le fruit de cette curieuse journée, au moins ne se fit-il pas faute d'en faire beaucoup de bruit, et, s'il ne frappait pas très fort, de parler très haut. Il écrivit de sa propre main, dès le soir, au roi de France, à l'empereur, au roi de Pologne, à Belle-Isle, à Broglie, à Yalori et à Podewils, à chacun dans des termes différents, mais sur un ton plein d'exaltation et d'enthousiasme. « Sire, disait-il à Louis XY par un billet tracé sur le champ de bataille même, le prince Charles m'a attaqué et je l'ai battu. » Et à Charles VII : « Ma satisfaction est d'autant plus grande que j'espère que Yotre Majesté impériale se verra par là maître de la Bohême. » Et enfin à Broglie, non sans une pointe d'ironie assez blessante : « Je suis persuadé que vous ne manquerez pas de profiter de la consternation que cette nouvelle causera dans l'armée du prince Lobkowitz. Il importe extrêmement à la cause commune que vous ne laissiez pas à l'ennemi le temps de se
il. ib
reconnaître, et comme de ma part je porte des coups si considérables sur l'ennemi, il ne serait pas permis, si votre armée voulait rester sans rien faire (sic), je crois que ce serait une honte éternelle pour la nation française. J'ai trop bonne opinion de la bravoure française pour que je ne dusse espérer qu'elle se saisira de l'occasion pour acquérir de la gloire ! » Avec Podewils et Yalori, ce sont des interjections familières, mais plus expressives encore : « Eh bien, ils l'ont voulu et leur volonté est accomplie ; que nous reste-t-il à désirer? Dites à Hyndfort : « Monsieur, vous avez forcé le roi à détruire la maison d'Autriche que vous vouliez sauver. Tu l'as voulu, Georges Dandin, tu las voulu! » — a Eh bien, l'ami Yalori. n'ai-je pas tenu parole et n'avons-nous pas bien battu les Autrichiens? J'espère que messieurs les Français seront contents de moi. » Yalori était content sans doute, et il fallait bien l'être; mais le fut-il autant d'un second billet reçu deux jours après et dont les termes, un peu différents, durent lui donner à penser? «J'ai tenuparole, disait le roi : à présent, je suis quitte envers vous et
mes alliés,., et ces c de Saxons n'en ont
pas été1. »
L'heureuse nouvelle ainsi envoyée à tous les échos atteignit Belle-Isle sur la route de Francfort à Prague. Le maréchal s'était attardé longtemps dans la ville impériale pour assister, dans les embarras de sa prise de possession, le nouvel empereur, qui, malade, goutteux, accablé de tristesse et manquant d'argent, ne pouvait se passer de ses conseils. Il n'était pas fâché non plus de laisser à la nouvelle armée française qui devait opérer en Bavière le temps d'arriver sur le territoire allemand, afin que, le maréchal de Broglie étant appelé à en prendre le commandement, la vie commune entre les deux collègues à Prague durât le moins longtemps possible. Il arriva le 22 mai, et trouva le maréchal de Broglie dans un assez grand embarras. Le reproche indirect mêlé par Frédéric à la nouvelle de sa victoire avait blessé au vif le vieux soldat et, relevant aussitôt le gant, il s'était hâté de répondre au roi, sur le
i. Pol. Corr., t. n, p. 164, 1G6, 167, 173.
ton de fierté un peu rogue qui lui était habituel, qu'à sa connaissance, les Français avaient en général plus besoin de bride que d'éperon. « Le roi, écrivait-il en même temps au ministre de la guerre (le marquis de Breteuil), aurait pu me dire la même chose, ce me semble, dans des termes un peu plus obligeants ; mais, comme H n'entend peut-être pas le français, il faut croire que sa lettre est plus honnête dans sa langue qu'elle n'est dans la nôtre. » Il n'en était pas moins piqué d'honneur et sentait que c'était à lui à compléter l'avantage remporté par les Prussiens et laissé à moitié par Frédéric ; mais ii était en même temps très justement inquiet de l'étrange facilké laissée au prince Charles pour effectuer sa retraite et pour opérer, au moment qui lui conviendrait, sa jonction avec Lobkowitz. « Si le prince arrive, disait-i . je serai accablé. » De plus, lui comme Belle-Isle avaient reçu dans ces derniers jours lettres sur lettres de Versailles, tant du ministre que du cardinal, les avertissant de ne jamais se mettre dans le cas d'avoir un besoin indispensable du roi de Prusse, attendu qu'on
n'était jamais sûr de lui et qu'on le soupçon* nait toujours de vouloir faire une paix fourrée* C'était l'effet des tristes et trop justes pressentiments de Valori. Mais, au moment d'agir, ces recommandations revenaient en mémoire et n'avaient rien d'encourageant1.
Broglie fit part de ces incertitudes à Belle- Isle, et, ce jour-là, malgré leur antipathie déclarée, les deux maréchaux mirent leur patriotisme et le sentiment de leur devoir au-dessus de leurs passions personnelles. Belle-Isle surtout avait cette facilité d'humeur que donne le sentiment du triomphe. « Il était, disait plus tard le maréchal de Broglie, tout lumineux des dignités et des honneurs dont il était comblé. » Ils convinrent, pour satisfaire Frédéric et pour soutenir l'honneur des armées françaises, de faire une charge contre le prince Lobkowitz,
i. Arnelot à Belle-Isle, 25-29 avril, 12 mai 1742. {Correspondance de l'ambassade auprès de la diète. Ministère de3 affaires étrangères.) — Fleury à Belle-Isle, 20 mai 1742. Broglie à Belle-Isle, 21 mai. {Correspondances diverses. Ministère de la guerre. ) Broglie à Breteuil, 19 mai. {Correspondance officielle* Ministère de la guerre.) Voir sur l'inquiétude causée au ministère français par l'attitude de Frédéric à ce moment critique l'appendice F.
qui venait de se rapprocher des lignes françaises pour mettre le siège devant la petite ville de Frauenberg, gardée par des troupes bavaroises. Une fois que, par cet acte énergique, l'ennemi aurait été intimidé et remis à distance, Belle-ïsle irait de sa personne au camp prussien concerter avec Frédéric le plan général des opérations de l'été, et s'assurer, en le regardant en face et en interrogeant son visage, de la sincérité du concours qu'on pouvait attendre de lui. L'attaque combinée eut en effet lieu le 26 mai et avec un plein succès : les troupes françaises arrivèrent à l'improviste sur les derrières de l'armée de Lobkowitz, dont elles rencontrèrent F arrière-garde dans les environs du village de Sahay à la sortie d'un défilé très étroit. Un combat très vif s'engagea, qui ne dura que quelques heures et se termina à l'avantage des Français. Ce n'était qu'une petite affaire ; mais elle avait été très chaude et très lestement emportée, avec toute la valeur et tout l'entrain qui faisaient la réputation de nos armées. Lobkowitz se retira précipitamment, abandonnant le siège qu'il avait entrepris.
LA DÉFECTION DE FRÉDÉRIC 283 lg
Les deux maréchaux étaient restés toute la journée fraternellement côte à côte, et, le soir, paraissaient également radieux : ils se félicitaient réciproquement de leur victoire. Belle- Isle fit même à son collègue la politesse de désigner son second fils, le comte de Revel, pour porter à Versailles la bonne nouvelle. Dès le lendemain, malheureusement, la bonne harmonie était déjà troublée. Belle-Isle, toujours ardent, était pressé de profiter de l'avantage et croyait possible de jeter par une poursuite hardie Lobkowitz hors de Bohême. Broglie, toujours plus prudent, et les yeux fixés sur le point noir qui cachait à l'horizon les mouvements de l'armée du prince Charles, craignait de s'avancer sans précaution contre un ennemi qui, d'un moment à l'autre, pouvait voir doubler ses forces par une jonction toujours menaçante. Belle-Isle répondait qu'en ce cas, si l'on ne voulait pas avancer, il fallait reculer, rentrer dans les positions sûres qu'on avait quittées la veille, et abandonner le terrain du champ de bataille, où l'on ne pourrait se maintenir contre l'éventualité même dont Broglie était préoc-
cupé. Broglie, au contraire, croyait pouvoir y faire station au moins le temps nécessaire pour apprendre sur quel appui il devait compter de la part de l'armée prussienne. Sur ce point, comme on verra, l'événement lui donna tort1. Aussi mécontent de la situation qu'il laissait derrière lui qu'inquiet de celle qu'il allait trouver, Belle-Isle se mit en route pour le camp prussien. A chaque pas qu'il faisait, ses perplexités devenaient plus grandes. Il apprit en effet que, loin de se mettre en mesure de poursuivre le prince Charles, Frédéric, sous prétexte que ses troupes avaient besoin de repos et manquaient de subsistances, les dispersait dans des cantonnements tout le long de la petite rivière de la Sasawa. On ne pouvait dire plus éloquemment au prince qu'il était libre d'agir à sa convenance et que, pourvu qu'il laissât les Prussiens tranquilles, aucun de ses mouvements ne serait gêné. Belle-Isle arriva
1. Mémoires de Valori, t. i, p. 158, 160. Correspondance de Belle-Isle et de Valori, passim. — Broglie à Fleury, 15 mai, 1er juin, 4 juin 1742. (Ministère de la guerre.) — Mémoires du duc de Luynes, t. u, p. 177 et 183.
donc au camp de Kuttenberg, l'esprit rempli des soupçons les plus fâcheux.
Les procédés de Frédéric nous sont maintenant trop connus après l'exposé minutieux et (je le crains bien) un peu monotone que j'ai dû en faire, pour qu'il soit besoin de dire que ces soupçons étaient pleinement fondés. Je ne voudrais pas jurer que, dans la soirée qui suivit sa victoire, Frédéric n'eût pas été tenté de la rendre plus complète et plus éclatante encore ea achevant, de concert avec la France, l'humiliation de Marie-Thérèse : c'était même l'avis du prudent Podewils, qui conseillait timidement de profiter de l'occasion pour délivrer une fois pour toutes la Prusse du voisinage toujours dangereux de l'Autriche en Bohême. Mais cette tentation de rester fidèle et loyal, si elle traversa l'esprit de Frédéric, n'y dura guère ; car, dès le 21 mai, il faisait savoir à Hyndfort que le succès ne l'enivrait pas au point de lui faire perdre ses sentiments de modération. C'était dire qu'il était prêt à reprendre la négociation là où il en était resté avant la bataille, sans ajouter ni retrancher rien à son ultimatum.
286 FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE t
Hyndfori accepta cette fois, sans discussion, L'arrêt de la fortune et fit parvenir sur-le-champ à Vienne des conseils de résignation. La manière dont il s'y prit pour les faire agréer indique assez quelle idée il se faisait de l'humeur inflexible de Marie-Thérèse ; car son unique argument consistait à lui représenter qu'en matière de conquête, rien n'était irréparable, et que ce que la fortune enlevait aujourd'hui, elle pourrait le rendre le lendemain. « La reine doit d'autant moins hésiter, disait-il, à consentir à ce qu'on lui demande, que ces concessions lui sont arrachées par la violence et par une double perfidie. Aucune puissance au ciel et sur la terre ne pourra blâmer dans l'avenir la maison d'Autriche, si elle use plus tard de représailles et reprend à la première occasion par la force ce qu'on lui enlève aujourd'hui '. » Quand cette lettre parvint à Vienne, presque en même temps que les tristes nouvelles de la défaite de Chotusitz, Marie-Thérèse était en couches, venant de mettre au monde une prin-
1. Pol. Corr., t. ii. p. 174. — Grûnhagen, 1. 1, p. 276 et suiv.
cesse qui reçut le nom de Marie-Christine et qui devait tenir plus tard une place importante dans la famille impériale. Bien qu'aucun état de souffrance ne pût abattre la fermeté de son âme, elle jouissait de moins de liberté d'esprit que d'habitude pour tenir tête aux instances qui vinrent l'assiéger de tous côtés et qu'appuyaient des dépèches pressantes de Londres. Elle résista pourtant quelques jours encore et, quand on vint enfin à bout de la faire fléchir, elle ne voulut céder qu'à moitié : elle renonça bien à exiger l'assistance du roi de Prusse et consentit à se contenter de sa neutralité ; mais elle fut inébranlable en ce qui touchait l'intégrité de la Bohême. « Je n'y laisserai pas toucher, disait-elle, quand même le roi d'Angleterre viendrait me le demander à la tête de son parlement. Plutôt m'ensevelir sous les ruines de Vienne ! » Tout au plus put-on obtenir qu'elle maintînt la proposition déjà faite d'étendre la partie cédée du territoire de la Silésie. Toute la question, dès lors, était de savoir si Frédéric trouverait cette concession suffisante. La condition dépendant exclusivement de sa volonté,
k traité de paix fourrée, comme disait Fleury, était pour ainsi dire dans une de ses mains le jour où il dut tendre l'autre à Belle-Isle *.
îl n'en reçut pas moins le général français, le visage riant, à bras ouverts, ainsi qu'un ancien ami. Comme il avait été le recevoir à l'entrée du camp et qu'ils revenaient ensemble en se promenant, il s'aperçut que le temps menaçait d'orage : « Vous allez avoir froid, » dit-il avec k plus tendre intérêt, et il le força d'accepter son manteau. La conversation s'engagea par ks plus cbaudes félicitations de Belle-Isle sur k victoire du 17 mai. « Le roi avala à merveille, dit Valori, l'encens qui ne lui fut point épargné. » Mais il ne parut pas pressé de rendre la pareille ; il se montra au contraire plus que froid sur le succès des Français à Sahay
i. D'Arneth, t. n, p. 71. — Grûnhagen,t. n, p. 278 et suiv. — Psi. Corr. — D'après MM. Droysen et Grûnhagen, la réponse de Vienne n'arriva à Breslau que le 4 juin (date de l'entretien de Frédéric avec Belle-Isle) et ne pouvait être connue à Kuttenberg ce jour-là même. Fr é Jéric pouvait donc encore conserver quelque doute sur la résignation de Marie-Thérèse ; mais il n'en avait point sur sa propre résolution de faire une paix séparée à tout pris; ce qui suffit pour rendre l'entretien ega'on va lire tristement caractéristique.
et tourna même légèrement en dérision le bruit qu'ils avaient fait d'une échauffourée, suivant lui. sans importance. Évidemment, voulant avoir à se plaindre de ses alliés, il ne lui convenait pas de leur faire des compliments. Belle- Isle ne le contredit pas ; non que, sur le champ de bataille de Sahay, il n'eût été des plus pressés à chanter victoire; mais, depuis lors, il avait appris, avant de quitter le camp, que les amis du maréchal de Broglie demandaient pourlui, à cette occasion, le titre de duc, et il ne se souciait plus d'aider à glorifier son rival. L'incident lui servit cependant à amener l'entretien sur le point véritablement important; car Frédéric lui ayant demandé, non sans quelque aigreur, pourquoi on n'avait pas poursuivi le prince Lobkowitz dans sa retraite, Belle-Isle rétorqua aussitôt sur un ton moins vif, mais tout aussi ferme, en demandant à son tour pourquoi on avait négligé de tirer parti de la victoire de Ghotusitz. « Yous refaites, lui dit-il (sans se dissimuler sans doute ce que ce souvenir avait de blessant),
la faute qui a été commise apiè. la prise il il
de Neisse et qui a failli vous être fatale. » Frédéric, qui ne tenait plus probablement beaucoup à se justifier, ne releva pas l'insinuation ; mais, tout en restant calme et même gracieux, il se montra inébranlable dans la résolution de ne pas faire un pas de plus à la suite du prince de Lorraine. Avant le 15 juillet, dit-il, il ne fallait pas compter sur lui ; ce temps-là lui était nécessaire pour réparer ses pertes et remettre son monde en état. A ce moment, si les troupes françaises étaient disponibles de leur côté, on pourrait marcher en commun sur Vienne par les deux rives du Danube. « Mais, dit Belle-Isle en insistant, si d'ici là le maréchal de Broglie était attaqué par les deux corps d'armée autrichiens réunis? — Il pourrait, dit Frédéric, se retirer dans les retranchements de Pisek, où il avait passé l'hiver, et d'ailleurs pourquoi ne pas appeler à son aide les troupes saxonnes qui n'avaient pas encore donné ? c'était à leur tour d'agir. » Tout ce que Belle- Isle put obtenir à force d'instances, ce fut qu'un détachement prussien s'avancerait sur la Sasawa au point où cette petite rivière se jetait
dans la Moldau, afin d'être en mesure de se porter sur Prague, si la ville était sérieusement attaquée. Il fut convenu qu'en vue de cette éventualité, on jetterait un pont d'avance à l'endroit de ce confluent.
Pour adoucir ce qu'il y avait de sec dans le refus et de désobligeant dans ce maigre secours si péniblement accordé, Frédéric se jeta alors dans des considérations générales qui, ne l'engageant à rien, ne le gênaient pas. Il s'emporta contre l'orgueil et la hauteur insupportables de la maison d'Autriche. « Il n'y a rien, dit-il, de si vindicatif que le grand-duc et surtout que la reine de Hongrie, et, si elle n'est pas humiliée, elle remuera toute l'Europe, même après une paix qu'elle aurait signée, pour recouvrer ce qu'elle aurait perdu. Personne n'est plus intéressé que moi, ajoutait-il, à ce qu'elle ne reste pas trop puissante ; car, après ce qui s'est passé, il y aura à jamais une haine implacable entre sa maison et la mienne. Après tout, j'ai peut-être entrepris ceke guerre trop légèrement, et j'ai eu des moments de cruelle inquiétude. Je n'oublierai jamais la manière
dont vous vous êtes comporté à mon égard. Maintenant je ne désire qu'une bonne et solide paix. »
Ce désir de paix, que Frédéric exprimait ainsi pour la première fois avec vivacité, piqua sans doute la curiosité de Belle-Isle, qui lui demanda comment et à quelles conditions il comprenait que la paix générale pouvait être conclue. Frédéric lui répondit alors par cette expression répétée depuis lors dans une occasion récente et devenue fameuse, Beau possidentés ; et il lui commenta cet axiome en expliquant que la Bohême pourrait rester à l'empereur parce qu'il la possédait, mais que la Saxe (probablement parce que la Moravie n'était pas encore conquise) devrait se contenter de quelque partie de la haute Silésie. «Je ne crois pas, ajouta-t-il, qu'on puisse obtenir davantage de la reine cette année.» — «Puis, continue Belle-Isle dans son compte rendu, qu'il faut ici citer textuellement, il me dit qu'il allait me parler avec franchise, ouverture et confiance, exigeant de moi que le secret fût inviolablement gardé ; sur quoi il me demanda si réellement et de fait
nous ne prétendions point obtenir quelque chose pour nous dédommager des frais immenses de cette guerre. Je lui tins sur cela le même discours que je vous ai dit que j'avais tenu et écrit l'année dernière sur pareille question et que je ne répète point. Il me dit que cela était bien généreux au roi, qu'à la vérité c'était tout pour la France d'avoir abaissé la maison d'Autriche et fait monter sur le trône un prince qui était le plus honnête homme de l'Allemagne et sur l'amitié duquel le roi et ses alliés pouvaient solidement compter... Mais il m'ajouta qu'il fallait pourtant que nous eussions Luxembourg. Sur quoi je repris une négative absolue, disant qu'il nous suffirait de la faire raser et régler ensuite les limites de convenance de cette frontière. Le roi de Prusse trouva que c'était bien peu, que rien n'était si juste en même temps que si louable, et qu'à cet égard la paix serait facile à faire '. »
Quel pouvait être le dessein de Frédéric en
i. Belle-Isle à Amelot, 4 juin 1742. (Correspondance de Prusse et de l'ambassade auprès de la diète. Ministère de affaires étrangères.)
traçant ainsi, avec complaisance, les lignes idéales d'un partage de nature à contenter tous ses alliés, tandis qu'il avait en poche, proposé et presque déjà signé par lui, un traité qui les sacrifiait tous sans pitié ? Que se proposait-il en suggérant des perspectives de conquêtes au général de cette même armée française qu'il avait déjà résolu de vouer le lendemain à une défaite certaine en l'abandonnant isolée et perdue au fond de l'Allemagne ? Pourquoi choisissait-il, parmi les tentations à lui offrir, l'annexion de cette province même de Luxembourg, qu'il devait plus tard, dans des documents publics, reprocher à Fleury d'avoir voulu obtenir par voie clandestine de Marie-Thérèse ? On a beau chercher, à moins de lui supposer un luxe et un raffinement de duplicité, une seule explication est possible. Il faut croire ju il travaillait, par ce détour, à arracher à Belle-Isle l'aveu d'une ambition secrète qui aurait justifié sa propre déloyauté et qu'il se serait fait, auprès de ses futurs alliés (l'Angleterre et la Hollande, par exemple), le mérite d'avoir découverte et déjouée. Ce rôle d'agent
provocateur est le seul qu'on puisse raisonnablement lui prêter.
Si tel fut son calcul, il fut trompé par la réserve de Belle-Isle, et on trouve la trace de cette déception dans une note qu'il rédigea luimême après la conversation pour la transmettre à Podewils, afin de guider ce ministre dans ses derniers pourparlers avec Hyndfort. Les principaux points traités par Belle-Isle y sont résumés sous forme de demandes et de réponses, et le dernier est celui-ci : « Quant à la France, autant que j'ai pu le remarquer, elle n'a demandé que Montbéliard, quelques villages du Germersheim et la démolition de Luxembourg. A savoir s'ils ne gardent rien in petto, c'est ce qui est bien difficile à deviner. » Et il ajoute : « Tout ceci est fort curieux ; vous connaissez assez ma façon de penser pour savoir ce que je conclus. » L'histoire trouvera aussi cet écrit curieux et saura également, je le crains, ce qu'elle doit conclure du caractère et des procédés de l'écrivain *.
1. Belle-Isle à Arnelot, de Kuttenberg, 4 juin 1742. (Correspondance de Prusse et Correspondance de l'ambassade auprès
Toutefois, la fin de Fentretien avait été assez cordiale, la façon de parler du roi avait paru assez explicite, son désir de faire une paix commune et avantageuse pour tous assez sincère pour que Belle-Isle, en quittant Kuttenberg, ne désespérât pas encore de ses intentions ultérieures. «c Tenons seulement un mois, disait-il à Vatlori, et tout sera sauvé. » Mais, au moment de partir, il reçut du roi lui-même l'avertissement que, d'après des informations apportées par des éclaireurs, le prince Charles, avec un corps de vingt mille hommes, se portait décidément dans la direction du camp de Lohkowitz. Aussi, en recevant cet avis, Belle- Isle tressaillit et comprit si bien que tout était perdu, qu'il en éprouva une véritable défaillance, sorte d'accident auquel, depuis sa der-
de la diète. Ministère des affaires étrangères.) Il y a deux dépêches de Belle-Isle relatives aux divers points de la conversation. — Pol. Corr., t. n, p. 181. — Frédéric à Pode^vils, 4 iuin 1742. — Le compte rendu de Belle-Isle et celui du roi diffèrent sur certains points. C'e*t dans la note royale que se trouve la citation latine : Beati possidentes. Il parait même que Frédéric l'avait écrite sous cette forme : Beatus est posa* dendi. Ce sont les éditeurs modernes qui #nt corrigé le solécisme.
tA DÉFECTION DE FRÉDÉRIC 297
nière maladie il était resté sujet ; il resta quelques moments sans connaissance, et il fallut l'étendre par terre pour lui faire respirer des sels. Rappelant enfin ses esprits, il se hâta de faire parvenir l'avis au maréchal de Broglie, en même temps qu'il se rendait lui-même à toute bride à Dresde l.
Quelque hâte qu'il pût faire, il était trop tard. Avant même qu'il eût quitté le camp prussien, la jonction des deux armées autrichiennes était déjà opérée. D'après le rapprochement des dates, il ne peut être douteux que le prince Charles avait, attendu, pour se mettre en mouvement, la réponse de Marie-Thérèse aux propositions de Frédéric. Mais le messager qui en était porteur, en traversant ses lignes, n'avait pu manquer de la lui communiquer. Certain dès lors de n'être ni poursuivi ni attaqué, agissant en pleine sécurité contre un ennemi qui lui était livré sans défense, le
i. Ce détail, qui manque à la correspondance et aux Mémoires de Beile-Isle, est rapporté dans une note mise par le premier commis des affaires étrangères à un récit justificatif fait par le maréchal de toute sa mission qu'on trouvera à la fin du volume.
flS FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE
prince avait poussé sa pointe avec une hardiesse et une célérité inattendues. Rejoignant d'abord à marches forcées, puis entraînant avec lui la division Lobkowitz, il n'eut qu'à se présenter aux avant-postes français avec des forces qui, réunies, ne montaient pas à moins de soixante mille hommes, pour rendre nécessaire la retraite du maréchal de Broglie.qui n'en comptait pas plus de vingt-cinq à trente. Le maréchal lui abandonna d'abord le terrain occupé en avant de Pisek, puis Pisek même (où. avec une telle infériorité de forces, il n'aurait pu se maintenir) et vint se placer sous les murs de Prague. Tout ce qu'il put faire fut d'intimider assez l'ennemi par l'intrépidité de son attitude pour qu'on ne put le suivre de trop près. Mais il n'en fallut pas moins précipiter beaucoup ce mouvement de recul; ce qui amena la perte de quantité de bagages et de munitions, et l'arrivée de l'armée devant Prague eut lieu en désordre. La ville put se croire en péril. C'était le cas (on l'a vu), le seul, où Frédéric avait promis h Belle-Isle de le secourir. Le généreux allié trouva, au contraire, que c'était le
cas de rendre public et définitif l'abandon auquel il était depuis longtemps résolu.
En réalité, la promptitude de l'événement trompait son calcul. Il avait compté sur plus de lenteur dans Les mouvements du prince Charles et plus de résistance dans l'armée française. Il n'avait donc pas encore, quand la nouvelle du désastre lui arriva, donné à Podewils l'autorisation formelle d'adhérer à la réponse de Marie- Thérèse. En apprenant la rapidité de la marche et du succès des Autrichiens, la peur le prit que, si Prague tombait entre leurs mains par une surprise analogue à celle qui leur avait enlevé cette ville six mois auparavant, ou si, simplement, Marie-Thérèse était informée de l'avantage de ses armes avant que tout entre elle et lui fut conclu et ratifié, l'indomptable princesse ne retirât le consentement qu'on lui avait arraché, et que tout fût remis en question par de nouvelles exigences. Il traça sur-lechamp d'une main précipitée ces instructions impérieuses à son ministre : « Les circonstances imprévues qui viennent d'arriver avec les troupes françaises en Bohème m'obligent de
vous informer de la manière la plus positive que, d'abord que vous aurez reçu la présente, yous devez faire l'échange de vos pouvoirs avec ceux de mylord Hyndfort... Quant aux conditions, tâchez de les avoir pour moi si bien qu'il sera possible, soit du côté de la Bohême, soit, s'il n'y a rien à faire de ce côté, du côté de la haute Silésie. Mais, après avoir tout fait pendant une demi-journée, ma volonté expresse est que, sans me faire votre rapport, sans me demander ou attendre ma résolution là-dessus, vous devez absolument régler les points dont vous pouvez convenir avec mylord Hyndfort, les coucher par écrit, et les signer incontinent avec mylord Hyndfort en forme de préliminaire de paix. Sitôt que ces préliminaires seront signés tant de vous que de mylord Hyndfort, vous devez me les envoyer avec votre relation,... afin que je puisse les ratifier, et, la signature entre vous et Hyndfort faite, vous devez disposer Hyndfort qu'il en donne avis par un courrier exprès qui pourra passer alors par Glatz, Koniggratz et Kolin au prince Charles de Lorraine, afin que celui-ci soit informé sous main que l'affaire
entre moi et la reine de Hongrie est conclue... Je dors en repos, persuadé qu'on me rapportera les préliminaires signés1. »
Frédéric put dormir, en effet, deux nuits en repos en attendant l'exécution de ses ordres. Sa lettre était du 9, et ce ne fut que le 11 que Yalori, sur l'avis envoyé par le maréchal de Broglie et apporté par Mortagne, vint réclamer le secours qui avait été promis pour le cas d'extrême nécessité.
Le roi, au premier moment, tout en témoignant beaucoup d hu neur et se répandant en invectives sur l'incapacité des généraux français, ne nia pourtant pas son engagement. Au contraire, il semblait même vouloir faire encore plus qu'il n'avait promis, car il parlait de marcher sur Prague en personne; seulement, il voulait attendre deux jours pour avoir des nouvelles plus détaillées. Et, comme Valori lui représentait que la hâte était nécessaire et qu'on pouvait toujours, en attendant, donner aux détachements les plus rapprochés de Pra-
i. Pot. Corr., Frédéric à Podewils, t. n, p. 190.
gue l'ordre de se porter en avant : « Ne me pressez pas de le faire, dit-il, vous me servez assez d'exemple sur les inconvénients qu'il y a défaire des détachements. Mon ami, ajoula-t-il, votre éloquence pourrait peut-être m'engager à faire quelque traité; mais elle échouera sur ce que vous me proposez. (Si je me bats), je veux battre ou être battu tout ensemble. »
Quelques heures après, >*alori demandait de nouveau audience. C'était Belle-Isle, cette fois, qui envoyait de Dresde, où la triste nouvelle l'avait rejoint, un appel pressant et désespéré. Jugeant alors que l'hypocrisie n'était plus possible : « Monsieur le marquis de Yalori, dit Frédéric, je ne veux pas tromper le roi; je vais vous parler avec toute la franchise imaginable. Les choses sont dans un état désespéré... Votre M. de Broglie mérite toute sorte de reproches : il n'v a plus d'armée française, vous êtes coupés de vos recrues et de vos magasins... Ceci est une affaire perdue. Je vous déclare qu'il faut faire la paix. » Puis il revint sur les avis (suivant lui bien fondés et venant de très bonne pari qu'il avait reçus des négociations clandes-
tines poursuivies à son insu entre Vienne et Paris. « Je ne veux pas être la dupe, dit-il, et je vous répète que je travaille à ma paix : vos affaires sont dans un état à ne devoir pas se rétablir. » Sur un mouvement involontaire de ma part, continue Valori : « Je vois, reprit-il, que vous êtes bien fâché, mais il faut le dire au maréchal de Belle-Isle. — Je lui dis qu'en effet, ma surprise était extrême, d'autant plus que les affaires ne pouvaient être désespérées qu'autant qu'il ne voudrait pas y mettre la main; qu'il y avait plus d'un parti à prendre pour les rétablir sûrement. — Oui, me répondit-il en m'exposant encore à une bataille, et c'est ce que je ne veux pas. J'ai fait assez répandre de sang humain et je joue trop gros jeu par l'événement d'une bataille pour vouloir m'y exposer davantage. Je serai perdu avec vous si je ne pense pas à moi-même. — Mais, sire, lui ai-je dit, que deviendra l'empereur si Votre Majesté, dont il est l'ouvrage, l'abandonne? et quelle sûreté trouve-t-elle ellemême dans la suite? fait-elle attention à l'état .où cette paix la laisse ? — Quant à moi, me ré-
pondit-il, ce sont mes affaires et je m'en tirerai comme je pourrai. Il faudra bien faire quelque chose pour l'empereur. Enfin, mon cher Valori, vous irez donc trouver le maréchal de Belle-Isle. » Puis il me tourna le dos en me disant : « Au plaisir de vous revoir ' ! »
Valori sortit tout étourdi. Son désespoir et sa surprise étaient tels et se trahissaient par des signes si visibles, que Frédéric ne put résister à la tentation d'en faire lui-même une peinture d'un comique impitoyable dans une lettre qu'il écrivait le soir même à Podewils : « Aucun polichinelle, dit ce cruel railleur, ne peut imiter les contorsions de Valori ; ses sourcils ont fait des zigzags, sa bouche s'est élargie, il s'est trémoussé d'une étrange façon et tout cela sans avoir rien de bon à me dire. » Puis il ajoutait : « Voilà un grand et heureux événement qui met ma maison en possession des plus florissantes provinces d'Allemagne, au sortir d'une guerre la plus glorieuse du monde. Il faut sa-
i. Valori à Amelot, 11 juin 1742. (Correspondance de Prusse, Ministère dc9 affaires étrangères.) Il y a deux dépêches écrite* à quelques heures de distance. — Pol. Corr.tt. u, p. 210 et 197.
voir s'arrêter à propos: forcer le bonheur, c'est le perdre; et vouloir toujours davantage est le moyen de n'être jamais heureux. Adieu, je m'en vais expédier mon gros Valori et Mortagne, qui sont insatiables de l'effusion du sang prussien l. »
Quelque fâcheuse que fut la commission dont Valori était chargé, il eut sous les yeux, en arrivant à Prague, un spectacle, s'il se peut, plus triste encore : au milieu du désarroi universel, les deux maréchaux trouvaient bon de se livrer plus que jamais à leur animosité réciproque. L'un et l'autre voulaient commander, et ils ne se trouvaient d'accord sur rien. Belle- Isle, revenu de Dresde aussitôt après la retraite, critiquait amèrement la position que son collègue avait fait prendre à l'armée sous les murs de Prague, et Broglie refusait obstinément d'y rien changer. Tous deux déployaient dans ce conflit ce qui était, d'ordinaire, la qualité principale de leur caractère et ce qui, dans le malheur commun, n'était qu'un embarras de plus :
i. Pol. Corr., t. il, p. 197 et 210.
Belle-Isle , une activité inquiète , Broglie , une fermeté calme, mais un peu immobile. Cette diversité d'humeur se fit remarquer même dans la manière dont ils accueillirent le message et le messager. « Je m'y suis toujours attendu, dit Broglie sans s'émouvoir, et je n'ai jamais partagé l'espérance qu'on tentait de donner au roi. » Belle-Isle, au contraire, voulait encore être incrédule. Il faisait remarquer que la lettre dont Yalori était porteur ne parlait que d'une façon générale de la nécessité de faire la paix et n'exprimait pas nettement, de la part de Frédéric, la résolution de la faire, à lui seul, et pour son compte personnel. Yalori eut ainsi le malheur de ne se trouver d'accord avec aucun des deux chefs et d'être également mal accueilli des deux parts. Celui-ci lui reprochait de croire tout perdu pour un événement qu'il aurait dû [•revoir et d'avoir la peur peinte sur If visage. « Que me fait votre roi de Prusse? disait-il, il s'agit de se bien battre si on nous attaque. » Celui-là, au contraire, lui faisait un grief d'être parti sans explications suffisantes, sans laisser à Frédéric même le temps de la réflexion, et en
se chargeant d'une commission qu'il n'aurait pas dû accepter, car l'envoyé du roi de France ne devait pas se faire commissionnaire du roi de Prusse1.
Valori, ainsi éconduit, repartit au plus vite, chargé d'une réponse de Belle-Isle, qui faisait un suprême effort pour conjurer un éclat dont il voulait douter encore. Si quelque chose pouvait accroître la douleur patriotique d'un Français, ce fut l'aspect de joie générale qu'en rentrant dans le camp prussien, il vit partout éclater sur son passage. La nouvelle de la paix était publique, et, bien qu'on n'en connût pas encore les conditions, elle était accueillie par l'armée et les populations avec une satisfaction sans mélange.Valori n'obtint qu'à grand'peine la permission d'aborder le roi, qui le reçut d'un air contraint et lui dit sèchement qu'il lui était bien obligé de sa peine. Puis, après quelques banalités sur le regret qu'il éprouvait d'avoir été ré-
i. Mémoires de Valori, t. i, p. 164 et suiv. — Broglie à Breteuil, 16 et 25 juin 1742. (Ministère de la guerre.) — Belle-Isle à Amelot, 15 juin 1742. [Correspondance de l'ambassade auprès de h diète. Ministère de3 affaires étrangères.)
duit à cette extrémité, Frédéric se retira, « paraissant très pressé, dit Valori, d'être défait de mon air sérieux, qui lui semblait un reproche ».
L'embarras de l'ambassadeur était extrême. Devait-il rester au camp, où il n'avait plus rien à faire et où sa présence gênait tout le monde, ou retourner à Berlin pour y être témoin du triomphe de son collègue anglais et du contentement populaire? Réflexion faite, il se détermina à attendre, par un double motif : d'abord pour tâcher de connaître quelle était la teneur exacte des clauses de la paix, si l'abandon des alliés du roi était complet, ou s'il y avait, comme Frédéric le lui avait laissé entendre, quelques bagatelles pour F empereur. Puis il voulait voir, ajoutait-il, « si, avec un homme d'un tel caractère, il n'y aurait pas moyen de tirer parti de sa défection, qui ne devait pas être, suivant toutes les apparences, plus sincère que son alliance ».
Effectivement, après quelqt» f jours passés dans la retraite la plus incomm. Je, ce fut le roi qui le fit revenir et qui parut tout surpris d'être resté si longtemps sans 1« voir. « Qu'est-ce
donc, mon cher Valori, lui dit-il, vous faites le hibou avec moi? Comptez que je veux être toujours votre ami. Par ma foi, je n'ai pu faire autrement : j'ai eu des raisons très fortes, je ne puis vous les dire à présent... Je ne veux pas vous nier que j'ai toujours entretenu la négociation, mais mollement... J'ai voulu jouer au plus fin et avoir une porte pour me tirer d'affaire en cas d'accident ; j'ai cru qu'il était arrivé et que tout était perdu à la retraite de Broglie, Dès que j'en ai su le détail, j'ai fait partir un exprès le même jour avec l'ordre de signer. Yoilà comment cela s'est fait. » Puis il lui demanda où il comptait se rendre. « Probablement à Prague, lui dit Yalori. — Et pourquoi à Prague? que n'allez-vous tout droit à Berlin ? — Sire, je vais à Prague pour y attendre les ordres du roi et y mener un homme de plus, en cas que les ennemis veuillent nous y attaquer. » Cette noble réponse ayant paru émouvoir le roi, Yalori, encouragé, en prit occasion pour lui représenter le danger auquel luimême s'exposait en entrant dans une voie où, ne pouvant plus compter à l'avenir sur des
alliés qu'il délaissait, il ne tarderait pas à se trouver en tête-à-tête avec Marie-Thérèse victorieuse et pleine de ressentiments. « Votre Majesté, lui dit-il, aura lieu de s'en repentir. — Est-ce une prophétie de Nostradamus que vous me faites? — Non, sire; mais je crois que c'est l'expression de la saine politique et de la droite raison. — Écoutez, mon ami, croyez que je vois ce que vous me dites sur mes intérêts. Vous ne pouvez donc pas douter que je ne m'intéresse encore à vous. Pourquoi ne pas faire agir les Saxons ? ce sont des c..., j'en conviens, et puis il y a ce jésuite doucereux, ce Guarini, que je me reproche d'avoir trompé. — Sire, reprit Valori, que Votre Majesté ne se flatte pas de cela; le père Guarini n'a jamais été sa dupe; il a toujours dit que Votre Majesté trompait ou tromperait ; et je l'assure que j'ai rompu plus d'une lance contre lui à cet égard. — Mais ce n'est pas tromper, cela, c'est se tirer d'affaire. » La fin de cet étrange colloque, qui n'eut pas lieu tout d'une traite, mais fut plusieurs fois interrompu et repris, indiqua clairement quel en était le but. « Prenez vos mesures, dit le
roi, pour que je sois averti de ce qui se passera dans Prague et de tous les événements de la guerre; car, si vos affaires prospèrent, comme je m'en flatte, et que vous battiez les Autrichiens, je serai en état de parler, et, leur représentant leur faiblesse et la nécessité où ils seront de satisfaire en partie les alliés, je redeviendrai, par là, en quelque sorte médiateur, malgré les Anglais et la reine de Hongrie, et vous pensez bien que, pour lors, mon intérêt sera de rendre la partie de l'empereur bonne. » Là-dessus, il le quitta en le serrant dans ses bras et en lui disant : « Ah ! caro, venez donc à Berlin, je vous en prie. » Yalori avait vu juste : à peine engagé dans une nouvelle alliance, Frédéric songeait déjà à se ménager des intelligences dans le camp qu'il venait de quitter. La distribution des cartes entre les joueurs était changée, mais le double jeu continuait, et Frédéric offrait à Yalori, dans sa confiance intéressée et intermittente, la place qui ne pouvait plus appartenir à Hyndfort *.
i. Valori à Amelot et à Belle-Isle, 20, 21 et 28 juin 1742.
[Correspondance de Prusse. Ministère des affaires étrau gères.)
Si Valori avait attribué un autre caractère à ces caresses, s'il eût cru y voir, par exemple, l'indice d'un reste d'intérêt que le roi aurait porté à la sécurité de ses anciens alliés, il eût été cruellement déçu quand la ratification, arrivée de Vienne dans les derniers jours de juin, rendit publiques les conditions de la paix; car il aurait été impossible d'y trouver l'ombre même d'un souvenir pour l'alliance qui finissait. L'Autriche cédait à la Prusse toute la Silésie haute et basse, moins les duchés de Teschen, la ville de Troppau et quelques pouces de territoire de peu d'importance. En revanche, le roi de Prusse ne contractait d'autre engagement que de rembourser à l'Angleterre un prêt fait autrefois à l'Autriche et hypothéqué sur les revenus de Silésie. De la France, le nom n'était même pas prononcé : nulle précaution pour assurer la liberté de la retraite de son armée, ni pour lui ménager la faculté d'entrer en négociation et de prendre part à la paix. Même silence sur l'empereur, pas même une bagatelle en sa faveur. A la vérité, on y parlait bien de la Saxe, mais c'était pour engager le
roi Auguste à entrer lui-même dans le nouveau traité, en commun avec l'Angleterre, la Russie, la Hollande et le Danemark, sous la condition expresse d'avoir à retirer, au plus tard, dans la quinzaine, toutes les troupes qu'il entretenait encore en Bohême. En un mot, on lui offrait la vie sauve, à la condition de s'engager du soir au lendemain dans une coalition nouvelle dirigée contre la France. Avec le caractère connu d'Auguste, l'acceptation n'était pas douteuse.
C'était le comble et le dernier coup ; quand Belle-Isle le comprit, il fut atterré. De l'immense effort soulevé par sa diplomatie, rien ne restait plus qu'une armée de vingt-cinq mille Français, manquant de tout et bloqués au fond de l'Allemagne, derrière des remparts démantelés. Frédéric ne lui en écrivait pas moins pour le consoler : « Je regarde cette affaire comme une navigation entreprise par plusieurs dans un même but, mais qui, dérangée par un naufrage, met chacun des navigateurs dans la nécessité de se sauver à la nage et d'aborder où il peut. De ce bord, néanmoins, je tends la
il. 18
main à mes alliés et je ne veux mon salut que pour procurer le leur. » Et à l'empereur : « Me voyant réduit dans une situation où mon épée ne peut plus servir à Votre Majesté d'aucun secours, je l'assure que ma plume la servira toujours et que mon cœur ne se démentira jamais pour Votre Majesté Impériale l. » AFleury enfin il adressait une épître longue, embarrassée et confuse, où il récapitulait ses griefs vrais ou prétendus et finissait par cette assertion hardie : « La guerre présente est un tissu des marques de bonne volonté que j'ai données à mes alliés 2. »
Si Belle-Isle était navré de voir s'écrouler tout l'échafaudage de ses espérances, on peut juger quels furent les sentiments de Fleury, qui ne les avait jamais partagées. « On dit, écrit 1\. . oyé d'Angleterre, que le cardinal a fondu en larmes. » Sur quoi pleurait-il? était-ce sur la France, ou sur lui-même et sur ses
1. Pol. Corr., t. ii, p. 205 et 207. — Frédéric à l'empereur et àBeile-Isle, 13 juin 17i2.
2. Pol. Con-., t. u, p. 206 et 208. — Frédéric à Fleury, 18 juin 17i2.
vingt ans de succès, presque de gloire, évanouis en un clin d'œil ? Si l'amour de la vie n'était chez les âmes faibles le dernier sentiment qui persiste et qui s'accroît même en approchant de la tombe, peut-être eùt-il regretté, ce jour-là, le miracle de sa longévité. Louis XY fit meilleure contenance, et, après quelques jours de confusion, le mot d'ordre fut donné à la cour de parler de l'événement avec sang-froid, presque avec indifférence, comme d'un fait depuis longtemps prévu, et même de s'abstenir de toute récrimination amère contre le roi de Prusse. C'était dignité autant que prudence. De fait, dans l'extrémité où on se trouvait réduit, la paix paraissant nécessaire, il était superflu d'en accroître les difficultés en irritant un orgueilleux et en refusant (pour se servir de sa métaphore) la main qu'il pouvait tendre encore aux naufragés. C'est ce sentiment, traduit avec plus de réserve et moins d'excès de politesse que de coutume, qui perce dans la réponse directement adressée par le cardinal à Frédéric :
« Sire, je ne dissimulerai pas l'amertume de
cœur que m'a causée la lettre dont il a plu à Votre Majesté de m'honorer, le 18 de ce mois, et je suis persuadé qu'elle me la pardonnera elle-même dans le fond de son cœur... J'avais une si parfaite confiance dans la parole si souvent réitérée de Votre Majesté de ne rien écouter que de concert avec nous, et nous avons, de notre côté, si fidèlement observé ce traité, que je ne puis exprimer l'étonnement avec lequel j'ai appris les changements inespéré (sic) de Votre Majesté. Je n'entrerai pas, par respect, dans la discussion de tous les motifs du parti qu'a pris Votre Majesté, quoique j'eusse beaucoup de choses à y répliquer ; mais cela serait inutile, et, dès que Votre Majesté a fait la paix, nous n'avons qu'à y souscrire, sans même nous en plaindre dans le public. Je puis l'assurer de notre circonspection et de notre silence. J'avoue qu'il n'en est pas de même de la nation ; Votre Majesté connaît la liberté avec laquelle elle parle; mais, si on entreprenait de l'arrêter, peut-être cela ne servirait qu'à l'aigrir... Je souhaite que Votre Majesté trouve dans ses nouveaux alliés la même bonne foi et
la même droiture qu'elle trouvera toujours en nous ; notre intérêt sera toujours de maintenir son pouvoir et son autorité, et je. me flatte qu'elle est trop éclairée pour ne pas convenir que le sien s'y rencontre aussi. Tôt ou tard, elle le sentira encore davantage, et, s'il m'est permis de parler de moi après des noms si respectables, je prendrai la liberté d'assurer que rien ne me fera oublier toutes les marques de bonté personnelle dont elle a bien voulu m'honorer *. » La dernière phrase peut-être était superflue. Le même courrier emportait des instructions adressées à Belle-Isle, pour lui enjoindre de se rendre au camp autrichien et d'y porter des ouvertures de paix. Yalori affirme, dans ses Mémoires que sur le texte de ces instructions Fleury ajouta cette note de sa propre main : « La paix, monsieur, à quelque prix
1. Fleury à Frédéric, 30 juin 1742. — [Correspondance de Prusse. Ministère des affaires étrangères.) — Cette lettre n'est pas celle qui est insérée dans l'Histoire de mon temps. Fleury écrivit deux foi3 à Frédéric : une première fois, le 21 juin, quand on pouvait croire que la seule chose qu'il se proposât était d'entrer en négociation pour la paix en commun avec ses alliés ; et une seconde, le 30 juin, quand sa défection fut coDnue et certaine. C'est la première seulement de ces deux lettres que Frédéric a publiée
ii. 18*
318 FRÉDÉRIC II ET MARIE-TflER ESE
que ce soit. » Quelque digne de foi que soit le témoignage de Valori, je dois à la vérité de dire que j'ai cherché vainement ce post-scriptum sur les minutes conservées aux Affaires étrangères *.
Quelques jours après, Fleury avait assez bien repris son sang-froid pour pouvoir donner audience à l'envoyé de Frédéric, M. de Ghambrier, qui était resté plus d'une semaine sans oser se présenter à Versailles. Il le reçut avec l'air de douceur et de résignation chrétienne qui convenait à son caractère de prêtre, et dont il savait habilement se servir pour masquer sa faiblesse. « Puisque le roi de Prusse, dit-il, a cru devoir faire cette paix, sans nous y comprendre, c'est sans doute qu'il a cru ne pouvoir faire autrement. Il faut tout oublier, et sortir de la situation fâcheuse où nous sommes. Je rapporte tout à la Providence : quand elle veut humilier, elle a le moyen de le
1. Mémoires de Valori, 1. 1, p. 70. — L'expression à quelque prix que ce soit, se trouve bien dans une des dépêches d'Ainelot, mais elle est entourée de réserves qui en limitent et en aUéuuent la portée.
faire. Ce sont les Anglais qui vont devenir plus hautains que jamais. Je ne sais cependant s'ils aiment beaucoup le roi de Prusse, ni si le roi peut prendre beaucoup de confiance dans la reine de Hongrie, qui n'oubliera jamais qu'elle a perdu la Silésie. — Non plus que la Lorraine, me permettra d'ajouter Votre Eminence, répondit le Prussien avec assez d'à-propos. — D'accord, reprit le cardinal; vous voyez bien que nous avions des raisons d'être ensemble. «Puis il ajouta dévotement : «Enfin, nous sommes dans les mains de Dieu : il faut espérer qu'il nous donnera les moyens de sortir de l'état où nous sommes \ »
Qui le croirait ? Si Ton gémissait à Versailles, il y avait encore une autre cour où l'on versait des larmes : c'était à Vienne. Marie- Thérèse aussi pleurait. Au lendemain d'une paix qui lui rendait un royaume, la délivrait d'un de ses ennemis, et la vengeait de l'autre, elle se montrait inconsolable. « Elle répète,
1. Chambrier à Frédéric, 8 juillet 1742. — La correspondance de l'envoyé prussien avec son souverain existe en ce ; i 3 au ministère des affaires étrangères : je ne sais comment nos archives en ont eu possession.
écrit Robinson, qu'elle a perdu le plus beau joyau de sa couronne ; elle oublie qu'elle est reine, et, quand elle voit un Silésien, elle fond en larmes comme une femme ordinaire. » Par moments aussi, elle s'emportait contre l'influence anglaise, qui l'avait contrainte à céder, et le pauvre Robinson recevait des éclats de sa colère. « Lord Hyndfort parle à son aise, disait-il, de cette amputation, parce qu'il est à distance; mais celui qui assiste à une grande opération, bien qu'il ne souffre pas autant que le patient, souffre pourtant avec lui, et quelquefois aussi c'est le patient qui le fait souffrir (with him and from him) l. »
Si l'impression était diverse, mais partout également profonde dans les cours, elle ne l'était pas moins sur les différents théâtres où pouvait se produire l'opinion publique et populaire. En Angleterre, en Hollande, dans tous les pays protestants, c'était une effusion de joie sans mesure. On jouissait de l'humiliation de la France, et dans le jeune héros qui traitait
1. Raùmer, Beitràge iur neuen Geschichte. — Ranke, t. ▼, p. 521.
ainsi sans façon la grande puissance catholique, on saluait d'avance un nouveau Gustave ou un futur Guillaume d'Orange. Dans les rues de la Haye, sous les fenêtres mêmes de l'ambassadeur de France, on faisait des feux de joie en criant : « Vive la Prusse et mort aux Français ! » A Paris, au contraire, l'indignation, la consternation étaient grandes, et Fleury ne disait que la vérité quand il assurait Frédéric qu'il était impossible d'empêcher le sentiment public de s'épancher avec une juste sévérité. « La rage contre Votre Majesté, écrivait Chambrier, est sans mesure ; elle se traduit par des expressions que je n'oserais pas reproduire sans un ordre exprès. »
Fleury aurait d'autant moins pu arrêter le cours de l'irritation populaire qu'elle ne l'épargnait pas lui-même, pas plus que ses ministres et ses généraux. L'esprit frondeur et critique que le respect de la royauté ne contenait plus qu'à peine avait beau jeu pour se donner carrière, et Ton sait quelle était la forme habituelle de l'opposition sous cette monarchie absolue, tempérée, comme on Ta dit, par des
chansons. On chansonnait donc sans pitié la duperie de Belle-Isle et l'impuissance de Broglie ; on faisait même des caricatures où l'on représentait le cardinal à quatre pattes devant la reine de Hongrie, qui le frappait de verges. Mais autant en avait- on fait à madame de Maintenon, à Villeroy, à Chamillart. L'amertume même de ces satires n'était que l'expression de l'orgueil national froissé. C'était toujours entre Français, à portes closes, qu'on échangeait ces récriminations railleuses. De prétendus amis de l'humanité n'avaient pas encore appris au public de France à se dégager de tout préjugé de patriotisme et, dans l'intérêt de la philosophie et des lumières, à porter leurs hommages et à faire confidence de leurs griefs à des souverains étrangers ou ennemis. On pleurait les malheurs, on critiquait les fautes de la France ; mais personne n'aurait songé à faire compliment à l'infidèle allié qui avait eu l'art d'en tirer parti.
Je me trompe, il y eut une exception, une seule, et Frédéric reçut les félicitations d'un Français. Faut-il le nommer? Ce fut Voltaire.
Le grand écrivain inaugurait ce jour-là ce large système d'indifférence aux malheurs publics dans lequel, vingt ans plus tard et jusqu'à la fin de l'ancien régime, il fut suivi par tant de disciples. Mais la première épreuve qu'il en fit faillit lui tourner si mal, qu'elle aurait dû suffire à l'en dégoûter. A la vérité, l'infidélité de Frédéric ne le prenait pas entièrement au dépourvu ; avec sa perspicacité accoutumée, il avait lu en quelque sorte depuis longtemps à travers les lignes de prose ou de vers que son ami royal lui adressait, et il ne craignait pas, sinon de l'encourager dans le dessein qu'il entrevoyait, au moins de l'assurer par avance qu'il ne lui en saurait pas trop mauvais gré. Dès les premiers jours de juin, arrivant de province à Paris, il lui écrivait :
Sitôt que je suis aperçu,
On court, on m'arrête au passage,
« Eh bien, dit-on, l'avez-voii3 vu
Ce roi si brillant et si sage ?
Est-il vrai qu'avec sa vertu,
Il est pourtant grand politique ?
Fait-il des vers, de la musique,
Le jour même qu'il s'e3t battu ? »
« ... On dit qu'il suit de près les pas
Et de Gustave et de Turenne
Dans les camps et dans les combats, Et que, le soir, dans un repas, C'est Catulle, Horace et Mécène. i> A mes côtés, un raisonneur, Endoctriné par la gazette, Me dit d'un ton rempli d'humeur :
« Avec l'Autriche on dit qu'il traite.
— Non, dit l'autre, il sera constant, Il sera l'appui de la France. »
Une bégueule, en s'approchant, Dit : « Que m'importe sa constance l Il est aimable, il me suffit ; Et voilà tout ce que j'en pense, Puisqu'il sait plaire, tout est dit *. »
Aussi, le jour même où il concluait le traité qui mettait la France à deux doigts de sa perte, Frédéric n'hésita pas à envoyer à un correspondant qui se montrait d'avance de si bonne composition un véritable dithyrambe, ampoulé et incorrect, sur les bienfaits de la paix :
O paix ! heureuse paix ! répare sur la terre Tous les maux que lui fait la destructive guerre, Et que ton front, paré de renaissantes fleurs, Plus que jamais serein, prodigue tes faveurs ! Mais, quel que soit l'espoir sur lequel tu te fonde,
Pense que tu n'auras rien fait, Si tu ne peux bannir deux monstres de ce monde,
L'ambition et l'intérêt * !
i. Voltaire à Frédéric. {Correspondance générale, juin 1742.) 2. Frédéric à Voltaire, de Kuttenberg, 18 juin 1742. — {Cor* respondance générale.)
Voltaire répondit sans sourciller :
« Sire, j'ai reçu des vers, et de très jolis vers, de mon adorable roi dans le temps que nous pensions que Votre Majesté ne songeait qu'à délivrer d'inquiétude le maréchal de Broglie, votre ancien ami de Strasbourg. Votre Majesté a glissé dans sa lettre l'agréable mot de paix, ce mot qui est si harmonieux à mon oreille.. Le saigneur des nations, Frédéric III, Frédéric le Grand, a exaucé mes vœux... J'ai appris que Votre Majesté a fait un très bon traité, très bon pour vous sans doute ; car vous avez formé votre esprit vertueux à être grand politique. Mais, si ce traité est bon pour nous autres Français, c'est ce dont l'on doute à Paris : la moitié du monde crie que vous abandonnez nos gens à la discrétion du Dieu des armées ; l'autre moitié crie aussi, et ne sait ce dont il s'agit. Quelques abbés de Saint-Pierre vous bénissent au milieu de la criaillerie. Je suis un de ces philosophes, je crois que vous forcerez toutes les puissances à faire la paix, et que le héros
du siècle sera le pacificateur de l'Allemagne
ii. 19
et de l'Europe. J'estime que vous avez gagné de vitesse
Ce vieillard vénérable à qui les destinées Ont de l'heureux Nestor accordé les années.
» Achille a été plus habile que Nestor : heureuse habileté si elle contribue au bonheur du monde ! Voici donc le temps où Yotre Majesté pourra amuser cette grande âme pétrie de tant de qualités contraires ! Soyez sûr qu'avant un mois j'irai chercher moi-même à Bruxelles les papiers que vous daignez honorer d'un peu de curiosité l... Il y a de petites choses qu'un citoyen ne peut faire que difficilement, pendant que Frédéric le Grand en fait de si grandes en un moment... Vous n'êtes donc plus notre allié, Sire, mais vous serez celui du genre humain ; vous voudrez que chacun jouisse en paix de ses droits et de son héritage, et qu'il n'y ait plus de troubles : ce sera la pierre philosophale de la politique ; elle doit sortir de vos fourneaux. Dites : « Je veux qu'on soit heureux,»
*. Frédéric dans sa lettre avait demandé à conna^e le taauscrit du Siècle de Louis XIV.
et on le sera. Ayez un bon opéra, une bonne comédie. Puissé-je être témoin, à Berlin, de vos plaisirs et de votre gloire ' ! »
u Je m'embarrasse très peu des cris des Parisiens, répliqua Frédéric, plus encouragé que jamais à en prendre à son aise. Ce sont des frelons qui bourdonnent toujours ; leurs brocards sont comme les injures des perroquets ; leurs décisions sont aussi graves que les décisions des sapajous sur des matières de métaphysique... Si toute la France me condamne, jamais Voltaire le philosophe ne se laissera entraîner par le nombre ! » Et il terminait en comparant par une plaisanterie assez grossière les alliances politiques à des mariages dont chacun des conjoints peut toujours prononcer le divorce, s'il trouve chez l'autre trop d'exigences et trop peu de fidélité 2.
Mais, pendant que les deux amis échangeaient ce commerce d'agrément et de poésie, aux dépens de l'honneur et du sang de la France, sur-