Voltaire à Frédéric, juillet
2. Frédéric à Voltaire, 25 juillet 1742. — {Correspondancegénérale.)
vint un incident singulier. La lettre de Voltaire, bien que soigneusement cachetée et envoyée à Berlin en droiture, se trouva un matin répandue dans Paris, à plusieurs centaines d'exemplaires. Tous les ministres, tous les ambassadeurs en reçurent une copie à leur adresse, entre autres le ministre de Prusse, Chambrier, qui la trouva, disait-il, à sa porte, sous un pli. Le soir, dans tous les cafés, on se l'arrachait pour la lire. Le scandale, le récri furent universels, surtout à la cour, où chacun ayant un frère, un parent, un ami qui disputait, dans Prague, sa liberté ou sa vie, était assez peu préoccupé de savoir comment seraient organisés, à Berlin, l'opéra et la comédie. Le cardinal, personnellement blessé, cachait mal son ressentiment, et madame de Mailly jetait feu et flammes. Il fut sérieusement question d'envoyer le poète coucher à la Bastille. Avertie à temps, madame du Châtelet faisait déjà ses préparatifs pour gagner Bruxelles en diligence. Voltaire garda mieux son sang-froid. Avant de prendre ce parti extrême, il voulut essayer ce que produirait une dénégation audacieuse, ao
compagnée de génuflexions et de compliments à l'adresse du prélat et de la favorite, et ce fut aux pieds de madame de Mailly elle-même qu'il plaça la supplique suivante, dont la franchise égalait la dignité.
« Madame, j'ai appris avec la plus vive douleur qu'il court de moi, au roi de Prusse, une lettre dont les expressions sont falsifiées. Si je l'avais écrite telle qu'on a la cruauté de la publier et telle qu'elle est parvenue, dit-on, entre vos mains, je mériterais votre indignation ; mais, si vous saviez, Madame, quelle est, depuis six ans, la nature de mon commerce avec le roi de Prusse, ce qu'il m'écrivit avant cette lettre et dans quelles circonstances j'ai fait ma réponse, vous seriez véritablement indignée de l'injustice que j'essuie, et je serais aussi sûr de votre protection que vous l'êtes d'être aimée et estimée de tout le monde. Il ne m'appartient pas de vous fatiguer de détails au sujet de cette lettre, que je n'ai jamais montrée à personne, et de toutes celles du roi de Prusse. Si je pouvais un jour, Madame, avoir l'honneur de vous entretenir un quart d'heure, vous verriez en moi
un bon citoyen, un homme attaché au roi et à sa patrie, qui a résisté à tout dans l'espoir de vivre en France, un homme qui ne connaît que l'amitié, la société et le repos. Il veut vous devoir ce repos, Madame ; la France lui est plus chère depuis qu'il a l'honneur de vous faire sa cour, et ses sentiments méritent votre protection. » — « Quand Votre Eminence. écrivait-il en même temps au cardinal de Fleury. verra la lettre que j'ai écrite au roi de Prusse et qu'il me renverra parafée de sa main, elle verra si j'ai écrit celle qu'on m'a cruellement imputée et avec quelle malice noire elle est falsifiée ; elle connaîtra mon innocence et l'infâme imposture sous laquelle j'ai été accablé. Je suis attaché personnellement à Votre Eminence, et on ne peut avoir eu l'honneur de lui parler sans lui être dévoué l. »
Bien entendu. Vol: aire ne demanda point à Frédéric de lui renvoyer sa lettre parafi qui, je crains, n'aurait pas avancé ses affaires. Mais, fut-ce l'estime dont il assurait madame de
l. Y Itaire à madame de Mailly, 13 juillet 1742. — Au cardinal de Fleun-, 22 août 1742. — {Correspondance générale.)
Mailly ou bien le dévouement personnel qu'il jurait au cardinal qui conjura l'orage? Je ne sais. Toujours est-il que les menaces s'éloignèrent et qu'il ne fut plus question de lettres de cachet. « Il n'arrivera rien à Voltaire, écrivait le président Hénault, par la même raison qu'il n'est rien arrivé à la reine de Hongrie. C'est qu'on ne prend point de parti. » Mais les langues ne s'arrêtèrent pas, et deux points surtout continuèrent à alimenter toutes les conversations. La lettre était-elle bien de Voltaire ou l'avait-on falsifiée et supposée, comme il le répétait à tout venant avec un air de sincérité candide? Si elle était fausse, quel était le falsificateur? ou, si elle était vraie, le révélateur inconnu? D'où venait soit le mensonge, soit l'indiscrétion? Sur le premier point, les connaisseurs n'hésitaient pas. « La lettre est bien de Voltaire, écrivait la spirituelle marquise du Deffand. On ne peut avoir une idée assez présente de toutes ses façons de parler pour les si bien imiter. Un petit citoyen fait de petites choses, comment voulez-vous que cela s'imagine? Cette seule phrase ne permet pas de le mécon-
naître ; mais de savoir, ajoutait la marquise, comme elle court, c'est ce qui me paraît surnaturel1. »
Voltaire, revenu de ses alarmes, n'était pas le moins intrigué et ne réussissait pas plus qu'un autre à comprendre comment sa lettre, échappée du portefeuille de Frédéric, était en quelque sorte tombée des nues en plein Paris. « Dieu et le diable, écrivait-il à Frédéric, savent ce qu'est devenue la lettre que j'écrivis à Votre Majesté sur la fin de juin dernier et comment elle est parvenue en d'autres mains. Je suis fait, moi, pour ignorer le dessous des cartes. J'ai essuyé une des plus illustres tracasseries du monde ; mais je suis si bon cosmopolite que je me réjouirai de tout. » Frédéric, en lui répondant, essaya de lui persuader que ce n'était ni Dieu ni le diable, mais tout simplement un commis de la poste qui avait fait tout le mal, et Voltaire fit semblant de le croire. Mais l'explication n'en était pas une; car, en supposant
1. Le président Hénault à madame du Deffand, 13 juillet 1742. — Madame du Deffand au président Hénault, 17 juillet 1742.
(ce qui est peu probable) que Voltaire n'eût pris aucune précaution contre les trahisons parfaitement connues de la poste d'alors, et en admettant (ce qui est certain) qu'en ce cas le cardinal eût eu directement connaissance de la lettre, on ne voit pas quel intérêt il avait à donner aux plaisanteries piquantes dont il était l'objet le retentissement d'une publicité inutile. Aussi le dernier biographe de Voltaire n'hésite-t-il pas à faire une autre hypothèse qui, plus étrange au premier aspect, est pourtant plus vraisemblable. Il ne craint pas d'affirmer que ce fut Frédéric lui-même qui, pour attirer Voltaire à sa cour et le forcer, malgré les pleurs de madame du Châtelet, à quitter la France, imagina ce moyen de lui rendre le séjour de Paris impossible. Tel que Frédéric nous est connu, la conjecture est plausible et, pour la beauté du fait, on voudrait qu'elle fût démontrée *.
i. Desnoiresterres, Voltaire et la Société au dix-huitième siècle, t. h, p. 330 et suiv. — Voltaire à Frédéric, juillet 1742. — Frédéric à Voltaire, 7 août 1742. — {Correspondance générale.) Je dois dire cependant que Chambrier, dan9 sa correspondance avec le roi de Prusse, paraît aussi étonné que tout le monde de la publication de la lettre de Voltaire: h. 19.
Il faut supposer que cette illustre tracasserie, comme Voltaire l'appelle, lui avait laissé, toute sa vie, un souvenir singulièrement pénible; car c'est ainsi qu'on peut expliquer, dans son histoire du Siècle de Louis XV, écrite plus de vingt ans après, une lacune qui, sans cette circonstance, serait vraiment incompréhensible. On aura peine à croire, en effet, que, dans ce récit si remarquable par l'exposé précis et l'enchaînement rigoureux des faits, il y en a un qui est absolument passé sous silence, et c'est celui-là même qui avait causé à l'auteur d'abord cette joie, puis cet embarras : c'est la paix conclue par Frédéric avec Marie-Thérèse en dehors de tout concours et sans le moindre souci de ses alliés. J'ai cherché vainement une allusion quelconque à cette résolution capitale, à la date où la mention en eût été nécessaire, ne fût-ce que pour rendre intelligible la suite des événements. Je souhaite qu'un autre soit plus heureux dans cette recherche, tantj'ai eu de peine à en croire mes yeux. Frédéric, en guerre avec
il affirme qu'elle a été répandue dans Paris par les soin3 du ministre de Bavière, le prince de Guimbergh.
LA DÉFECTION DE FRÉDÉRfrC 335
Marie-Thérèse au chapitre vi, se retrouve en paix avec elle au chapitre ix sans que le narrateur ait pris soin de nous dire à quel moment et dans quelles conditions l'accord entre les deux souverains s'était rétabli. Si c'est une distraction, c'est certainement une des plus étranges qui aient jamais échappé à un historien.
Ce silence a plusieurs inconvénients, entre autres de nous laisser ignorer l'opinion de Voltaire sur quelques points, que, bien informé comme il l'était, il aurait pu traiter avec autorité. Il eût été intéressant de savoir, par exemple, ce qu'il pensait de la seule excuse alléguée par Frédéric pour justifier sa conduite à l'égard de ses alliés. On sait en quoi cette justification a consisté : auxreproches déjà faits par ses contemporains et à ceux qu'il attendait de la postérité Frédéric a toujours répondu que, s'il avait quitté la France en pleine campagne, c'est qu'elle était prête à lui jouer le même tour; il était sacrifié s'il n'eût pas pris les devants par une représaille anticipée qui n'était qu'un acte de défense légitime. Ayant affaire à des trompeurs, il fallait les payer d'avance de
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leur monnaie, pour n'être pas leur dupe. Quel fondement a une telle allégation? J'ai eu la curiosité d'élucider ce poinX délicat au moyen de toutes les informations que peuvent nous fournir les documents originaux soumis aux procédés de la critique la plus rigoureuse. Je mettais quelque prix à établir la vérité, moins encore pour la parfaite intelligence des faits et des caractères que pour saisir en quelque sorte sur le fait et comme en flagrant délit ce que j'ai dit de l'étrange manière dont on nous apprend l'histoire du dix-huitième siècle.
Dans combien d'historiens, en effet, lirezvous encore aujourd'hui, comme avérée et authentique, la petite anecdote suivante : « A l'affaire de Chotusitz, le général autrichien Pallandt (on va jusqu'à le nommer par son nom) fut fait prisonnier sur le champ de bataille. Frédéric lui ayant rendu une visite de courtoisie, l'Autrichien lui exprima ses vœux pour une prompte conclusion de la paix, en l'avertissant que, s'il ne se hâtait pas d'y procéder lui-même, il serait devancé par la France. Le roi lui ayant demandé la preuve de son assertion, un courrier
fut sur la demande de Frédéric dépêché à Vienne, et, moins de six jours après (on dit encore ici un chiffre exact), il rapporta le texte original dune lettre du cardinal de Fleury, par laquelle ce prélat offrait à Marie-Thérèse de lui faire reprendre la Silésie, si elle voulait faire à l'empereur une part suffisante en Bohême. Ce fut alors que Frédéric indigné se décida à signer lui-même la paix en toute hâte, et, quand Belle- Isle vint au camp prussien lui reprocher sa mauvaise foi, le roi lui ferma la houche en lui montrant le document accusateur : le maréchal confus se retira sans dire mot '.
Il faut croire que ce petit conte, dont le célèbre Carlyle et, après lui, M. Michelet n'ont pas fait difficulté de se faire l'écho, circulait dans l'entourage de Frédéric, puisque c'est
i. Voici en quels terme9 9'exprime Michelet dans son histoire de Louis XV : « Le traité était imminent : Belle-Isle accourt chez Frédéric et s'emporte dans son désespoir. Frédéric froidement tire de sa poche les lettres que Fleury a écrites en Autriche, offrant de laisser là la Prusse, de faire rendre la Silésie, si l'empereur a la Bohême. Lettres honteuses où le radoteur confiait à l'ennemi ses chagrins secrets : Versailles est démasqué et honni. » — Il serait difficile d'accumuler plus d'erreur3 en moins de mots.
un de ses commensaux, Thiébaut, qui, dans ses Souvenirs de vingt ans, en a le premier fait part au public. Mais Frédéric lui-même, ni dans les pamphlets qu'il fit publier pour sa défense, ni dans YHistoire de mon temps, n'a osé en faire mention. Il savait trop bien que la moindre insinuation de ce genre recevrait un démenti catégorique de ce fait seul que Belle-Isle, après la paix de Breslau, ne vint point au camp prussien et n'y eut avec personne ni aucun entretien ni aucune explication. S'il fallait ajouter une preuve négative de plus à celle qui résulte de cette impossibilité matérielle, on la trouverait amplement dans le silence gardé par Belle-Isle lui-même dans ses Mémoires sur un incident qui, s'il avait eu lieu, n'aurait pu échapper à son souvenir et qu'il n'avait aucun intérêt à dissimuler. Ecrivant longtemps après que Fleurv avait disparu de la scène et parlant avec toute la liberté qu'on peut prendre en face de la mort et de la postérité, préoccupé avant tout de se justifier des malheurs que son entreprise avait attirés sur sa patrie, il ne fait nulle difficulté d'en rejeter la
faute sur les lenteurs, les hésitations, la faiblesse du cardinal; s'il eût pu joindre aux torts qu'il lui reproche celui d'une déloyauté maladroite, il n'eût pas manqué d'ajouter un grief de plus à son dossier. Disons enfin que rien de pareil n'est plus allégué par aucun des historiens allemands de nos jours. Ils laissent aux historiens français le soin de ramasser les mensonges dont ils ne veulent plus *. L'assertion que Frédéric a mise en avant lui-même est d'une autre nature et plus difficile à contrôler. Il a soutenu dans ses Mémoires (ce qu'il avait déjà affirmé à Yalori) que le cardinal entretenait à Vienne un agent secret, du nom de Fargis ou de Dufargis, chargé de suivre avec Marie-Thérèse une négociation subreptice. C'était lord Hyndfort, assure-t-il, qui lui
1. Voir en particulier la collection de papiers officiels publiée à Berlin sous le titre de Preussische Staatschriften, t. i, p. 334. — Ce recueil contient une pièce intitulée : Lettre du le
de... à son ami, qui n'est autre chose qu'une justification de Frédéric écrite par lui-même et publiée par ses soins en Hollande. L'auteur du recueil fait remarquer lui-même en tête de ce document qu'il n'y est pas question de l'anecdote relative au général Pallandt. Voir aussi Droy3dû, t. i, p. 435.
avait fait passer à temps cet avis salutaire. Fleury, averti de l'imputation par Yalori, y a opposé la dénégation la plus absolue. « Rien n'est plus faux, écrivait-il à Belle-Isle le 21 juin ; le prétendu Fargis est un commissaire de guerre qui a été effectivement employé en 1735 à quelques affaires relatives à la dernière paix, mais dont on ne fait depuis aucun usage, et je serais assez embarrassé de dire ce qu'il fait aujourd'hui. »
Entre ces deux affirmations contradictoires j'ai dû établir une enquête comme un véritable juge d'instruction, en mettant à profit l'habitude que des études antérieures avaient pu me donner des procédés de diplomatie secrète de Louis XV. Recherche faite, je dois déclarer que, si cette négociation a eu lieu, le secret a dépassé cette fois toute mesure ; car aucune trace n'en est restée dans les recoins les plus cachés de nos archives. Je n'ai pu trouver une seule fois, dans un seul document, le nom de Fargis ou de Dufargis. Et il faut que la même prudence ait régné dans les archives de Vienne; car d'un pourparler quelconque proposé par
Fleury à Marie-Thérèse à cette date, l'exact et si bien informé M. d'Arneth ne fait nulle part mention. En revanche, ce qu'on trouve presque à toutes les pages dans la correspondance du chargé d'affaires que la France entretenait encore à Vienne, ce sont des offres de négociation faites au nom de la reine par des émissaires plus ou moins autorisés, et toujours repoussées par Fleury avec une sorte de terreur. La crainte d'être accusé par Frédéric de duplicité est le seul sentiment qui paraisse dominer le vieux ministre *.
Dernier grief enfin allégué par Frédéric : on lui avait fait connaître, assure-t-il, que l'envoyé de France à Saint-Pétersbourg, M. de la Chétardie, se faisant médiateur entre la Russie et la Suède, cherchait à les unir contre la Prusse, en promettant à chacune des parties,
1. Fleury à Belle-Isle, 21 juin 1742. — {Correspondance de l'ambassade auprès de la Diète. Ministère des affaires étrangères.) — Voir aussi, dans la Correspondance de Vienne, Vincent à Amelot, 31 janvier, 17 février, 16 mars 1742. Ce sont les tentatives diverses et toujours repoussées faites par de9 agents de Marie-Thérèse pour engager des négociations particulières, Voy. un extrait de ces diverses pièces à la fan du volume dans l'appendice G.
en compensation des sacrifices qu'elle aurait à faire, un lambeau des possessions prussiennes. J'ai encore eu la patience de parcourir la correspondance de la Chétardie et y ai cherché vainement quoi que ce soit qui ressemble à cette étrange imputation. En tout cas. au moment de la conclusion de la paix par Frédéric, le galant ambassadeur ne jouissait déjà plus de la faveur de la souveraine volage qu'il avait placée sur le trône, la médiation qu'il avait offerte était refusée, et il se préparait à quitter Saint-Pétersbourg en disgrâce. Frédéric n'avait à concevoir de ce côté aucune crainte sérieuse *. Rien ne subsiste donc ni du second, ni du troisième chef d'accusation, pas plus que du premier. Mais, en supposant, ce que rien ne confirme, que Fleury eût entretenu à Vienne un agent timide et secret, chargé de sonder les dispositions de Marie-Thérèse et de pénétrer les divisions de son conseil, quel parti pourraiton tirer dans la cause de cet acte aussi innocent
1. Droysen, t. i, p. 472 ; — Albert Vandal, Louis XV et Ëlitaieth de Russie, p. 170 et suiv.
qu'insignifiant? En quoi cette petite manœuvre de police, très usitée en diplomatie, utile peutêtre à la cause commune, ressemble-t-elle à cette négociation continue, presque officielle, dont nous avons suivi tous les détails, — négociation poursuivie sans relâche par Frédéric, à l'insu et aux dépens de ses alliés, — tantôt suspendue, tantôt reprise, mais toujours tenue en haleine, mise en quelque sorte sur une ligne parallèle à celle des opérations militaires, de manière à pouvoir à tout moment choisir entre la paix et la guerre, au gré d'une fantaisie et d'un intérêt personnel? Et que dire des armées autrichiennes deux fois échappées des mains du vainqueur, avec permission de se porter en liberté sur les derrières des armées françaises pour les écraser? Comment cet acte inouï, brutal, qui n'a d'analogue que la défection sur le champ de bataille, pourrait-il être excusé par le soupçon plus ou moins fondé de quelque intrigue vraie ou fausse tramée à Versailles au fond du cabinet d'un ministre ? En vérité, pour s'autoriser de tels rapprochements, 4 fallait toute la hardiesse de Frédéric, de
même qu'il faut toute la sottise de nos écrivains pour s'y prêter.
Concluons que rien dans ces récriminations impuissantes ne fournit à la défection prussienne l'apparence d'une justification. Il est, à la vérité, un autre ordre d'idées où Frédéric aurait pu se placer, sinon avec plus d'avantage pour lui-même, au moins en causant plus d'embarras à ses contradicteurs. Prenant le verbe plus haut et faisant les honneurs de son caractère avec une franchise qui ne lui a pas toujours répugné, il pouvait fermer la bouche à la France et la faire rentrer en elle-même. « En quoi vous ai-je trompée? pouvait-il lui dire, et le début de ma vie royale ne vous avertissait-il pas de vous mettre en garde?» Un souverain qui, pour son coup d'essai, entre à main armée dans une province paisible, sans prétexte et à la faveur d'une équivoque, pour dépouiller une femme sans défense, fille de son bienfaiteur, n'avait-il pas lui-même donné la mesure du prix qu'il attachait à sa parole ? Quand il mettait si peu de scrupule à s'emparer du bien d'autrui, pouvait-on croire qu'il en apporterait da-
vantage dans le choix des moyens propres à le garder? Et la France, qui, pour s'associer à cette inique agression, avait violé elle-même les engagements formels d'un traité récent, n'avait-elle pas perdu, par là même, le droit de rappeler soit amis, soit adversaires, au respect de la foi jurée ? A l'âge de Fleury, n'y avait-il pas une naïveté excessive à se plaindre d'être dupe ou victime de celui dont on n'avait pas refusé d'être complice ?
C'est là, en s'élevant à un point de vue encore plus général et plus étendu, l'enseignement politique et moral qui ressort des faits dont nous avons tracé le tableau. La suite le rendrait plus évident encore aux yeux de ceux qui auraient la patience d'en étudier le développement. Ce n'était pas, en effet, pour ce jour-là seulement ni pour l'issue d'une seule guerre, c'était pour un plus long avenir que la France, en s'associant à l'ambition de Frédéric (au lieu de l'écraser dans son germe), avait porté à ses propres intérêts et à sa grandeur future un coup dont elle ne pouvait accuser qu'elle-même. Au sein de cette vieille Europe, où elle jouissait
d'une prépondérance incontestée, elle avait non pas seulement laissé, mais fait éclore une puissance nouvelle qui, jetant son épée de droite et de gauche dans les deux plateaux de la balance, devait en déranger pour jamais l'équilibre. Elle avait ouvert une ère de spoliations et de conquêtes qui. commençant par la Silésie pour se continuer par la Pologne, s'est perpétuée jusqu'à nos jours à travers les vicissitudes de nos révolutions et dont, en définitive, nous avons souîfert plus que personne. Telle a été la conséquence, éloignée sans doute, mais très directe, d'un acte initial auquel la prudence avait manqué encore plus que la loyauté. Le châtiment, quelque grand qu'il soit, peut paraître mérité. A la vérité, si on voit de quelle faute la France fut alors punie, il est moins aisé de reconnaître de quelles vertus d'autres ont été récompensés. Entre Fleury et Frédéric, tous deux coupables — à des degrés différents — du même méfait, on s'étonne de voir l'un recueillir le fruit de son audace au moment où l'autre paye chèrement le prix de sa faiblesse. De tels contrastes choquent souvent nos regards dans le tableau
confus des affaires humaines. La Providence ne nous dit point dans quelles vues mystérieuses elle exerce ici-bas sa sévérité par des dispensations que notre esprit borné trouve parfois irrégulières et inégales. Heureusement, si elle éprouve ainsi notre foi dans sa justice, elle prend soin en même temps de la raffermir par des traits inattendus et éclatants. C'est ainsi que, dans le récit même qui a passé sous nos yeux, si de scandaleuses prospérités affligent les amis du droit, le noble exemple de Marie- Thérèse, ramenant à force d'intrépidité la fortune du côté de l'innocence et de la faiblesse, console les consciences troublées et venge la moralité de l'histoire.